La Maison du Berger
santé jusqu'à paraître contradictoire, des moindres comme des meilleurs d'entre ses contemporains et ses prédécesseurs : Delille, Millevoye, Soumet, Guiraud et bien d'autres méconnus y rivalisent d'influence avec Chénier, Chateaubriand et Byron, pour ne point parler des classiques anciens et modernes, Théocrite, Virgile et Milton, ni même de la Bible qui à l'éclat de ses images orientales ajoute sa conception barbare de Dieu. De cette complexe imitation, aussi curieuse de formes artistiques et de procédés techniques que d'images, de sentiments et de pensées, naquit chez 'Vigny ce goût si romantique à la fois pour la diversité des décors naturels et artificiels et pour la diversité des attitudes humaines dans les différents pays et les différents âges, ce nouvel amour tout ensemble de la couleur locale et du sens historique qui devait renouveler le drame comme la poésie, l'histoire comme l'art; ainsi envisagée, cette courte suite bigarrée de sujets hébraïques, grecs, romains, espagnols, mais surtout de sujets français du Moyen Age, de la Renaissance, du xvii- siècle, des temps modernes, peut légitimement apparaître comme une première esquisse, si fragmentaire soitelle, de ces vastes galeries de tableaux où de plus vigoureux artistes, tels que Victor Hugo et Leconte de Liste, vont faire défiler toutes les grandes scènes de l'épopée humaine.
Plus romantique encore que cet aspect superficiel des œuvres est l'inspiration profonde qui les anime ; c'est le souffle morbide du mal du siècle. La débilité native d'un être chétif, dont la volonté peu stable oscille sans cesse au gré d'une sensibilité trop délicate et d'une imagination trop exaltée, se manifeste
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dans l'œuvre comme dans la vie de Vigny. Tandis que dans sa vie elle se décèle par une inadaptation organique aux conditions normales de l'existence, c'est-à-dire par un déséquilibre mental entre les facultés du rêve et celles de l'action, par un désaccord permanent entre la réalité et l'idéal, d'où fausse vocation, aspirations outrées, ambitions déçues, tenaces chimères dangereuses, froissements et souffrances multiples, cette même débilité physique se trahit dans l'œuvre par une mélancolie profonde, par un désenchantement prématuré, par un accablement apparemment irrémédiable, par d'obsédantes inquiétudes morales, par le tourment religieux, par l'angoisse métaphysique. Le monde ici-bas n'apparaît plus au poète pessimiste que comme un lieu de souffrances (le Malheur, la Prison) où de misérables captifs, coupables ou non, sont à jamais poursuivis par l'impitoyable fureur d'un Dieu plus cruel, étant plus personnel, que la fatalité antique. Bien plus, victimes de leur propre vertu, les soldats en leur loyauté sont sacrifiés par leur roi {le Trappiste), l'époux pour sa fidélité conjugale est rejeté par l'ange son père (le Déluge), la fille par excès de tendresse filiale périt sous le glaive paternel {la Fille de Jephté). Toute supériorité, celle du génie comme celle de la bonté, la grandeur de Moïse comme la pitié d'Eloa, se trouve également vouée ou aux navrantes tristesses de l'isolement ou aux cruelles duperies de l'immolation. L'amour, tour à tour passion voluptueuse ou égarement mystique, surgit aveugle et irrésistible pour être condamné à l'abandon, au châtiment, à la trahison (Symélha, le Somnambule ^ la Femme adultère, Dolorida, Eloa). Quoi
d'étonnant, si, éperdus en l'ivresse de tels amours, de jeunes amants veulent, de gaieté de cœur, s'échapper de cette prison odieuse, dédaigneux du bourreau créateur {les Amants de Montmorency) ! quoi d'étonnant, si le tourbillonnant « pivot » d'un monde si mal équilibré n'inspire au poète songeur qu'effarement et angoisse (Paris) ! Le mal et le malheur étant partout au dehors, l'âme héroïque ne trouve de refuge qu'en son for intérieur : en présence de l'incertitude et de la malfaisance universelles, il n'y a de sûreté et de beauté, sinon de bonheur, que dans l'estime de soi, fondée sur le dévouement aux autres, sur une abnégation intrépidement bienfaisante. L'orgueil du révolté ne s'en prend donc si violemment à la malveillance divine que pour mieux se prodiguer en pitié aux hommes. Ainsi guidé par la raison et soutenu par le cœur, le dolent pessimisme de Vigny, au lieu de sombrer dans le total naufrage du nihilisme qui le menaçait, se ressaisit soudain et, réparant ses propres ruines, s'érige fièrement en stoïcisme généreux.
Or cette même raison, qui ramène ainsi l'ordre dans les confusions d'un univers odieux, sait également imposer aux désordres de l'inspiration personnelle une souveraine loi d'harmonie. Ce n'est que sous une austère forme impersonnelle, ce n'est que dans la transparence et l'universalité du symbole, que daignent ici s'avouer les troubles les plus intimes d'une personnalité morbide : Moïse, Eloa, Jephté, Emmanuel, le Trappiste, le Masque de Fer peuvent, sous leur nom d'emprunt, avouer des misères, proférer des imprécations, adresser des messages que la dignité ou la pudeur du poète rou-
girait d'exprimer. Ce noble « moraliste épique » a beau être profondément atteint du mal romantique, il sait, sous Tétrangeté de ses divers accoutrements à la mode du jour, garder Timmuable gravité dune éternelle attitude classique.
Aussi les contemporains s'y trompèrent-ils; ils s'y trompèrent d'autant mieux que des rares œuvres que leur livrait l'énigmatique auteur les plus parfaites étaient précisément les moins originales, cestà-dire les moins neuves et les moins profondes, partant les plus conformes à la banalité de leurs préférences passagères : ils prirent donc naïvement pour un subtil dandy, à vrai dire un peu plus satanique que d'autres, le trop discret penseur dont Taudace, parfois déconcertante, ne leur semblait qu'un byronisme de plus. Seuls les plus avisés virent mieux : dès 1828 et 1829 Emile Deschamps et Nisard ' s'aperçurent qu'unique entre tous ses rivaux, le sobre auteur de ce suprême chef-d'œuvre. Moïse, sachant '< être grand sans être long », dotait, sous
1. « M. Alfred de Vigny, un des premiers, a senti que la vieille épopée était devenue impossible... A l'exemple de lord Byron, il a su renfermer la poésie épique dans des compositions d'une moyenne étendue et il a su être grand sans être long. » (Emile Deschamps, Éludes françaises et étrangères, p. xiii.) Pour Nisard, cf. le Journal des Débals, 24 juillet !829. De même, en 1839, Vignj, voulant démontrer au prince Maximilien de Bavière que le romantisme n'a pas fait faillite à ses promesses, lui écrit : - Pour trouver l'expression juste des chants intérieurs de sa pensée, il fallut bien que chaque poète commençât par se faire une lyre, et qu'il se trouvât quelques hommes jeunes, hardis, qui s'acquittèrent de cette tâche difficile... L'élégie, l'ode, le poème naquirent ensemble sous de nouvelles formes, et leurs voix séparées, bien distinctes, n'eurent point de sons pareils, presque aucune ressemblance; ce fut là ce qu'on prit pour une école, et ce qu'on nomma Romantique à tout hasard. » (Corr., Sa.)
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l'influence de Byron, notre littérature si incomplète d'un « inépuisable » genre nouveau : le Poème, ou du moins le Poème philosophique, où l'idée abstraite s'incarne sous la forme vivante du symbole; et, il donnait à la France cette brève, mais forte épopée morale, à l'heure même où Victor Hugo lui prodiguait les amples sonorités de l'Ode et Lamartine les abondantes effusions de l'Elégie. Prenant donc conscience de son propre génie, le poète novateur avait dès 1834 le droit d écrire en son Journal : « Je crois, ma foi! que je suis une sorte de moraliste épique » ; ses œuvres postérieures et même posthumes ont éloquemment justifié une si modeste assertion.
Ainsi, lentement, péniblement même, au milieu de bien des hésitations, de bien des imperfections, de bien des contradictions, commençait à poindre, après le l'omantisme sentimental de Lamartine, auprès du romantisme sensationnel de Hugo, avant le romantisme émotionnel de Musset, le romantisme intellectuel de Vigny. Assurément, c'est faire injure à l'auteur des Destinées que de prétendre, avec le parti-pris d'un Sainte-Beuve ', faire tenir toute sa grandeur poétique dans le mince format des Poèmes antiques et modernes; sans doute, tous les germes d'une forte originalité sont bien là; mais ils n'y sont
1. Sainte-Beuve dit, en cll'et (Nouveaux Lundis, VI, 415), qu' " avei". ses trois plus beaux poèmes : Eloa, Moïse, Dolorida (?), Vigny avait atteint un sommet de l'art au-dessus duquel il ne devait pas s'élever ». « Peu connu du g-rand et du gros public, ajoule-t-il, ignoré même de la foule (ce qui est un cliarnie), apprécié seulement d'une noble et chère élite, il occupait dans la jeune école de poésie, entre Lamartine, déjà régnant, et Victor Hugo, qu'on voyait grandir, une position élevée et originale. ■>
qu'épars encore, mêlés de végétations parasites, et pour la plupart informes; ce n'est que pendant les quinze longues années de stérilité apparente qui vont suivre que ces germes vont croître, s'épanouir en sombres floraisons tardives et mûrir en beaux fruits amers dont la rareté même ajoutera au prix.