Cf. Dupuy, op. cit
2. Nous avons vu, p. 22, quelle haute conception avait de la noblesse et de ses devoirs la mère de Vigny et, p. 32, jusqu'à quel point cette conception put influer en lui à la fois sur sa
plaidoyer rétrospectif en faveur d'une aristocratie nationale. La noblesse française de la Restauration, tant en son aveuglement que pour des motifs intéressés, se plaisait à voir en sa propre ruine la cause même de la ruine de la monarchie des Bourbons; et Torigine de cette double décadence, c'est bien loin, par delà la Révolution de 89, dans la politique de Richelieu qu'elle prétendait la trouver. Par rabaissement systématique des grandes familles nobles, la tyrannie niveleuse du ministre de Louis XIII n'avait fait, à l'en croire, que préparer le désastre ultérieur d'une éphémère royauté absolue : elle livra un trône
carrière militaire et sur sa discipline morale. Celle conception Vigny la garda toute sa vie : elle fortifia tout ensemble son pessimisme et son héroïsme. » Je désire ardemment, pour le bien que je vous souhaite, écrira-t-il demain dans Slello (23S), que vous ne soyez pas né dans celte caste de Parias, jadis Brahmes, qu'on nommait la noblesse, et que l'on a flétrie d'autres noms: classe toujours dévouée à la France et lui donnant ses plus belles gloires, achetant de son sang le plus pur le droit de la défendre en se dépouillant de ses biens pièce à pièce et de père en fils; grande famille pipée, trompée, sapée par ses plus grands rois, sortis d'elle: hachée par quelques-uns, les servant sans cesse, et leur parlant haut et franc; traquée, exilée, plus que décimée, et toujours dévouée tantôt an Prince qui la ruine, ou la renie, ou l'abandonne, tantôt au Peuple «jui la méconnaît et la massacre; entre ce marteau et cette enclume, toujours pure et toujours frappée, comme un fer rougi au feu, entre cette hache et ce billot, toujours saignante et souriante comme les martyrs: race aujourd'hui rayée du livre de vie et regardée de côté comme la race juive. Je désire que vous n'en soyez pas. » Même conception dans la Maréchale d'Ancre, et jusque dans \]'anda (1847), où le czar Pierre apparaît en Richelieu de la Russie.
Non, non, il n'est pas vrai que lo peujjlo, en tout âge,
Lui seul ait travaillé, lui seul ait combattu :
Que l'immolation, la force et le courage
N'habitent pas un cœur de velours revêtu.
Plus belle était la vie et plus grande est sa perte.
Plus pur est le calice où l'hostie est offerte.
Sacrifice, ô toi seul peut-être es la vertu I
C[NQ-MARS 1 1 9
sans appui aux assauts d'un tiers état sans rival. Cette politique tant vantée ne fut donc, au gré des lég-itimisles, qu'une aveugle politique de suicide; et le trop fameux Cardinal n'eût été qu'un fou, sïl n'avait encore plus été un fourbe. Telle est la thèse de Cinq-Mars.
Il faut avouer qu'en dépit de bien des exagérations les porte-paroles de Vigny ne manquent parfois pas plus d'éloquence que de logique. « Le Cardinal-Duc accomplira son dessein en entier, prédit le vieux Bassompierre; la grande noblesse quittera et perdra ses terres; et, cessant d'être la grande propriété, elle cessera d'être une puissance; la cour n'est déjà plus qu'un palais où l'on sollicite; elle deviendra plus tard une antichambre, quand elle ne se composera plus que des gens de la suite du roi ; les grands noms commenceront par ennoblir les charges viles; mais, par une terrible réaction, ces charges finiront par avilir les grands noms. Étrangère à ses foyers, la noblesse ne sera plus rien que par les emplois qu'elle aura reçus; et, si les peuples, sur lesquels elle n'aura plus d'influence, veulent se révolter... » Richelieu, ose dire le duc de Bouillon au futur Louis XIV encore dauphin, « vous prépare une grande puissance sans doute : vous aurez un sceptre absolu; mais il a rompu le faisceau d'armes qui le soutenait. Ce faisceau-là, c'était votre vieille noblesse qu'il a décimée. » « Messieurs, dit de même Cinq- Mars à ses nobles conjurés, je vois en vous les derniers hommes de la France : car vous seuls osez encore lever une tête libre et digne de votre vieille franchise. Si Richelieu triomphe, les antiques monuments de la vieille monarchie crouleront avec nous;
la cour régnera seule à la place des Parlements, antiques barrières et en même temps puissants appuis de Tautorité royale; mais soyons vainqueurs, et la France nous devra la conservation de ses anciennes mœurs et de ses sûretés. » Ils sont vaincus et meurent. « Leur dernier soupir, conclut Corneille, a été celui de l'ancienne monarchie; il ne peut plus l'égner ici qu'une cour dorénavant; les Grands et les Sénats sont anéantis. » La foule anarchique a tôt fait de s'en apercevoir. « Le peuple cherchait en vain sur toute la surface du royaume ces colosses de la Noblesse aux pieds desquels il avait coutume de se mettre à l'abri dans les orages politiques; il ne voyait plus que leurs tombeaux récents; les Parlements étaient muets, et l'on sentait que rien ne s'opposerait au monstrueux accroissement de ce pouvoir usurpateur. » « Le Parlement est mort, s'écrie déjà l'un des hommes, les seigneurs sont morts; dansons, nous sommes les maîtres; le vieux Cardinal s'en va; il n"y a plus que le Roi et nous '. » Ce paradoxe contient comme tant d'autres sa part de vérité et d'erreur. Il est assurément faux que Richelieu eut tort de dompter même brutalement une noblesse turbulente dont les menées anarchiques ne tendaient à rien moins qu'à ruiner l'unité nationale; en épousant trop aveuglément la cause de son parti, l'officier légitimiste ne s'aperçoit pas