Cinq-Mars, Préface
« Qu'est-ce pourtant que l'histoire, dit Vigny au comte Mole qui blâmait « l'histoire systématique » {Journal, 226), sans une pensée décidée et sans une conclusion philosophique, morale ou pratique? Qu'est-ce que l'œuvre de Tacite, sinon une protestation patricienne contre les empereurs démocratiques? »
même adopte que parce qu'il est plus beau que lui ; c'est que l'humanité entière a besoin que ses destinées soient pour elle-même une suite de leçons ». « L'esprit humain ne se soucie du vrai que dans le caractère général d'une époque; ce qui lui importe surtout, c'est la masse des événements et les grands pas de l'humanité qui emportent les individus; mais, indifférent sur les détails, il les aime moins réels que beaux, ou plutôt grands que complets. » « L'humanité, dira-t-il plus tard, fait un interminable discours dont chaque homme illustre est une idée... Chaque homme n'est que l'image d'une idée de l'esprit général. » « La vie de tout homme célèbre, dit-il dès maintenant, a un sens unique et précis. » Walter Scott, en sa circonspection, n'ose guère aborder ces grands hommes; il a tort, au gré de Vigny, puisqu'eux seuls importent. « Je crus, dit-il, ne pas devoir imiter les étrangers qui, dans leurs tableaux, montrent à peine à l'horizon les hommes dominants de leur histoire; je plaçai les nôtres sur le devant de la scène '. » Pourquoi, en effet, ne pas user de
1. Cinq-Mars, I, 14, 13, 10, 8: II, notes, 348; I, 2. La fagon même dont Vigny prend le contre-pied de la méthode de Walter Scott montre bien toute l'intensité de son idéalisme. « Je pensais que les romans historiques de Walter Scott étaient trop faciles à faire, dit-il en son Journal {211), en ce que Faction était placée dans les personnages inventés que l'on fait agir comme l'on veut, tandis qu'il passe de loin en loin à l'horizon une grande figure historique dont la présence accroît l'importance du livre et lui donne une date. Ces rois ne représentent ainsi qu'un chiffre. Je cherchai à faire le contraire de ce travail et à renverser sa manière... Il fallait que la tragédie du roman tournât autour de tous ces personaages [historiques] et les enveloppât de ses nœuds comme le serpent de Laocoon, sans déranger l'authenticité des faits ^ et c'était là une grande difficulté à vaincre dans l'art, pour une époque aussi éclairée de toutes parts que celle de Louis XIII. Mais
« cette liberté que doit avoir lïmagination d'enlacer dans ses nœuds formateurs toutes les jBgures principales d'un siècle »? « Cette liberté, les anciens la portaient dans Fhistoire même » . Comme eux, sachons donc ne voir sur ce grand fleuve de l'histoire que « quelques figures colossales, symboles d'un grand caractère et d'une haute pensée ». « Rassemblant les traits d'un caractère épars dans mille individus, la Muse en compose un type dont le nom seul est imaginaire. » « Les noms des personnages ne font rien à la chose. » Pourquoi se contraindre? « Lorsque la Muse vient raconter sous des formes passionnées les aventures d'un personnage que je sais avoir vécu, elle recompose les événements, selon la plus grande idée de vice ou de vertu que l'on puisse concevoir de lui, réparant les vides, voilant les disparates de sa vie et lui rendant cette unité parfaite de conduite que nous aimons à voir représentée même dans le mal. » Dès lors, si « le nom propre n'est rien que l'exemple et la preuve de l'idée », si « l'imagination, cette puissance créatrice, fait d'aussi belles choses avec les êtres fabuleux qu'elle anime qu'avec les êtres réels qu'elle ranime », à quoi bon, à force de lente, et minutieuse, et fastidieuse exactitude, s'acharner à reconstituer « la triste et désenchanteresse réalité' »? « Ce n'est là qu'uû pauvre mérite d'attention, de patience et de
la pensée de personnifier dans Richelieu l'ambition froide et obstinée luttant contre la royauté même dont elle emprunte son autorité; l'amitié dans le sacrifice et l'abnégation de M. de Thou, me séduisaient et ne me donnèrent pas relâche jusqu'à l'exécution du projet que j'avais formé. »
mémoire. » Non, la plus savante érudition n'est pour l'artiste penseur qu'une esclave née pour obéir, bonne tout au plus à enfanter, fût-ce par la violence, des êtres plutôt beaux que viables; l'histoire n'est, pour le romancier visionnaire, tout comme la légende pour le poète moraliste, que malléable matière à symboles, prétexte à réalisations allégoriques tout à la fois de cette « beauté idéale » qui est le rêve du poète et de cette « vérité intellectuelle » qui est le but du philosophe; voilà, à en croire Vigny, l'œuvre légitime de « ce grand bon sens qu'est le génie ». « Mes histoires, conclut sceptiquement l'idéaliste Stello, sont, comme toutes les paroles humaines, à moitié vraies \ »
A leur application se jugent les théories. Or, de l'application de cette méthode idéaliste à un paradoxe politique, que résulte-t-il, sinon une œuvre hybride? Cinq-Mars n'est pas plus en réalité roman que histoire ; ses personnages factices sont aussi dénués de vie que de vérité. « J'avais dessein, dit Vigny, de peindre les trois sortes d'ambition qui peuvent nous dominer et, à côté d'elles, la beauté du sacrifice de soi-même à une généreuse pensée. » Belle prétention encore, morale cette fois, mais qui ruine toute psychologie ! Tout d'abord, peut-on honorer du nom d'ambition la basse envie du père Joseph? « La haine de tout ce qui m'est supérieur, avoue son cynisme, et le désir de fouler aux pieds tous ceux que je hais m'ont rendu ambitieux -. » La fougue impulsive de Cinq-Mars ne perd-elle pas autant en clairvoyance
qu'en mérite, puisqu'elle a pour mobile secret lainour d"uno femme bien plus encore que Famour de la patrie, puisqu'elle va même jusqu'à sacrifier cette patrie au parti, double fin égoïste? Enfin, par la faute d'un fâcheux parti-pris, la pure ambition de Richelieu, cet aveugle passion du pouvoir perd ellemême en mesquins scrupules tout ce qu'elle peut bien gagner de force instinctive. « L'amour du pouvoir est bien puéril, dit Milton; et cet homme en est dévoré sans avoir la force de le saisir tout entier. Chose risiblel il est tyran sous un maître... Est-ce là le génie? Non, non. » « Pourquoi? pour qui? se demande Richelieu lui-même; est-ce pour la gloire? c'est un mot vide; est-ce pour les hommes? je les méprise. Pour qui donc, puisque je vais mourir avant deux, avant trois ans peut-être? » Et il hésite en son œuvre. « Je semblerai méchant aux hommes, avoue-t-il ; mais toi, juge suprême, me verras-tu ainsi? Non,... ce n'est pas Armand de Richelieu qui fait périr, c'est le premier ministre. Ce n'est pas pour ses injures personnelles, c'est pour suivre un système. Mais un système... qu'est-ce que ce mot? M'était-il permis déjouer ainsi avec les hommes, et de les regarder comme des nombres pour accomplir une pensée, fausse peut-être? Je renverse l'entourage du Trône. Si, sans le savoir, je sapais ses fondements et hâtais sa chute? Oui, mon pouvoir d'emprunt m'a séduit. 0 dédale, ô faiblesse de la pensée humaine 1 » « Ce prétendu grand homme, conclut Vigny, a ébranlé ce qu'il devait soutenir, et on l'admire'. » Ainsi le génial Richelieu, rendu odieux
1 Cinq-Mars, II. 294. 258: I, 258: II, 293.
et mesquin à plaisir, descend au rôle de machiavélique non moins que maladroit instigateur d'une politique de casse-cou ; ainsi le brouillon Cinq-Mars prétend, à force dagitation, s'élever au rang d'héroïque quoique criminelle victime de la plus sainte des causes, cependant que le froid de Thon périt par son magnanime autant qu'inutile dévouement en pâle modèle d'une amitié sublime. La vérité humaine, tout comme la vérité historique, s'évanouit donc en ce décevant mirage d'idéalisme. Bien plus, si les plus grands personnages, à force de survivances traditionnelles, résistent encore à l'analyse, qu advient-il des autres? Le père Joseph mué en vil mouchard, le juge Laubardemont surchargé de crimes, le traître spadassin Ambrogio apte à tous les déguisements, bref tout l'épisodique cortège de persécuteurs et d'acolytes se dissipe en une vague fantasmagorie de comparses irréels à force de vouloir être typiques : c'est la falote lignée d'Ann Radclifïe vainement ressuscitée pour 1 ébahissement ou plutôt pour l'effarement d'un jour. Et voilà comment, sous prétexte de « perfectionner les événements pour leur donner une plus grande signification morale », comment, en croyant « déserter le positif pour apporter l'idéal jusque dans les annales », cette prétentieuse « œuvre épique », qui aspire à être « le résumé d"un siècle ' », finit, égarée en une
1. Cinq-Mars, I, 10, 11: 11, notes. 2Û9. Dès le 8 juillet 1826, en son article du Globe, Sainle-Beuve, « qiioiqu'encore bien novice et inexpérimenté, avoue-t-il, en matière d'histoire et en jugement politique », critiqua — avec une brutalité excessive, il est vrai — « la fausseté de la couleur, le travestissement des caractères, les anachronismes de tons perpétuels » de ce roman <■ tout à fait jiianqué, aftlrine-t-il. entant qu'historique ». <■ M. de Vigny n'eut
invraisemblable intrigue mélodramatique et empêtrée en de fastueux décors et de pompeux accoutrements, par se démener sinistrement en picaresque roman de cape et d'épée. Dépouillé de tout son apparat politico-philosophique, Cinq-Mars ne nous apparaît plus de nos jours que comme le romanesque prélude du truculent drame romantique qui va naître ',
En dépit do ce double défaut essentiel, de ce manque tout à la fois de véracité et de vitalité, Cinq-
jamais, à l'en croire, pour réussir a pareil rôle, la première des conditions, le sentiment et la vue de la réalité... Il n'avait que de l'imagination et de la poésie », et c'est à ce seul litre que le peu indulgent critique fait grâce au poète fourvoyé en faveur de quelques scènes délicates et de quelques morceaux poétiques. {Nouveaux Lundis, 414.) Il est remarquable que Hugo, comme Sainte-Beuve dont il cultivait alors l'amitié, fait des réserves sur la conception de l'Eminence grise dans Cinq-Mars : « Il devrait avoir du génie », dit-il; mais, en vrai légitimiste qu'il était alors, il abonde dans le sens de Vigny à propos de l'Eminence rouge. « Ce qu'on admirera surtout, dit-il, c'est la grande et sombre ligure de Richelieu, sur laquelle l'auteur semble avoir épuisé tout le secret du talent de peindre qu'il possède si bien... 11 eût pu sauver la France en continuant obscurément l'ouvrage de Sully; il préféra la perdre en continuant avec éclat l'ouvrage de Louis XI, .Vussi la postérité maudit-elle sa grandeur. » Non content de louer une heureuse « soudaineté d'expression », il insiste, en futur dramaturge, sur « la manière ingénieuse dont l'auteur introduit Milton dans le cercle de Marion Delorme, peint un duel au xvii'' siècle, la scène périlleuse et gaie de l'assaut, le tableau grave et sombre de la bataille; et nous promène tour à tour du Louvre à une baraque de contrebandiers, d'un champ de carnage à une représentation de Mirame de Richelieu, etc. »
1. •■ Non seulement, dit M. Souriau {De la Convention dans la tragédie classique et dans le drame romantique, p. 239), Marion Delorme a été composée après Cinq-Mars, mais encore il n'y a pas dans le drame une situation, un caractère historique, qui n'ait dans le roman un précédent, ou, pour mieux dire, un modèle. •. Les amis de Vigny remarquaient déjà, dit Dumas {Mémoires, V, 283), que Didier et Saverny. les deux principaux personnages du
Mars n'en a pas moins de très nobles mérites : par l'ingénieuse habileté de sa construction, par le pathétique de certaines scènes, par la poésie de certaines inspirations ', par la fréquente élévation de la pensée, par la pureté surtout et l'éclat du style, c'est en ce genre à peu près impossible du roman historique l'une des meilleures œuvres, en même temps que la première en date, de notre littérature française; elle ne le cède en rien ni pour l'art ni pour la vraisemblance même aux prétendus chefs-d'œuvre du père du genre, Walter Scott. Ce fut, du reste, l'avis des contemporains, comme celui des étrangers : leur engouement fit, selon les prévisions de l'auteur, et comme il arrive fort souvent, de la moins originale de ses œuvres la plus populaire -.
drame, étaient une imitation de Cinq-Mars et de Tliou. La thèse : « Ton amour m"a fait une virginité », est indiquée dans le fameux chapitre de la soirée chez Marion Delorme (II, 187-188). Dans le drame comme dans le roman, Richelieu n'apparaît guère ([u'en l'roid ambitieux, cruel jusqu'à se faire bourreau ; et le roi Louis XIU s'efface devant ce tyran de son royaume jusqu'à devenir grotesque.
1. On ajustement fait remarquer que certains chapitres, entre autres rOrage, VAbsence, commencent par des « échappées lyriques » qui sont tout à fait dans le goût des tirades de Cldlde Harold. (Estève, op. cil., 487.) « On ne saura jamais, avoue Vigny à Lamartine (Corr., 11), combien de fois la simple prose que vous louez a été la traduction d'une pensée poétique que j'éteignais à regret. Je fuis la Poésie autant que je la cherchais. »
2. « En faisant Cinq-Mars, écrit Vigny {Journal, 80), je dis à mes amis : « C'est un ouvrage à public : celui-ci fera lire les autres. » Je ne me trompais pas. » Les deux premières éditions se succédèrent, en elfet, en deux mois (mars et juin 1826). » Treize éditions réelles de formats divers et des traductions dans toutes les langues peuvent être la preuve de son succès », dit dès 1827 une noie de l'éditeur. ■< Ce roman, constate Sainte-Beuve {Nouv. Lundis, VI, 413). fit plus que tous les poèmes pour la réputation de M. de Vigny : très lu dans le monde du faubourg Saint-Germain
et dans la jeunesse aristocratique, il eut une vogue élégante qui ne l'ut pourtant pas confirmée par des suffrages plus difûciles. » Hugo, en son article de la Quotidienne (30 juillet 1826), justifie ce « succès populaire » par des éloges presque sans réserves; il fit mieux du reste que louer Cinq-Mars : il s'en inspira dans Marion Dclorme comme dans Cromwell. « Vous savez, écrit-il à Viguy le 8 février 1827, que j'ai pris le xvii" siècle où vous Pavez quitté et que j'ai fait du dernier mot de votre roman le premier de mon drame. ■>