CHAPITRE V
Trop original, au contraire, trop personnel même en sa fausse allure cavalière, le volume qui suit, Stello (1832), déplut, parce qu'il déconcerta et même dégut. On en aima mieux, se dit complaisamment Tauteur, la forme que le fond. Forme et fond y sont pourtant également caractéristiques de Vrigny. Aucune de ses œuvres ne révèle mieux peut-être Texcentricité, en môme temps que l'intensité, de son inspiration morbide; tant toute sa complexe nature se montre ici à la fois mièvre et ardente, subtile et simpliste, chimérique et clairvoyante, alambiquée même et naïve. Exalté par le grand souffle révolutionnaire qui agitait alors si étrangement le plus bourgeois des gouvernements, voilà cet ennemi-né des révolutions qui se sent pris à son tour de l'enthousiasme utopique des grands pontifes du jour; seulement sa mission à lui. Moïse littéraire, ou, pour parler comme Sainte-Beuve, « apôtre en poésie », c'est l'apologie du Poète, aussi odieusement méconnu des hommes que cruellement opprimé par la vie; c'est la défense de cet éternel paria des sociétés humaines qui, destiné à être leur guide, n'est en
réalité que leur victime. Stello apparait ainsi comme une véritable Déclaration des Droits du Poète, et Vigny se trouve être le Rousseau dune nouvelle campagne individualiste ^
Moïse avait déjà superbement exprimé l'accablante solitude de tout grand homme élu de Dieu; Stello prétend avec plus de précision logique et de portée pratique montrer tout à la fois les misères physiques, les aspirations idéales et l'impuissance sociale de cet autre messager divin qu'est le poète. Toutes les vagues idées qui flottaient alors éparses et diffuses dans la trouble atmosphère de l'Europe romantique, Vigny les rassemble et les condense en claires formules. Le sentimental Werther avait longuement gémi de ses impuissances d'artiste avant de mourir de son désespoir d'amant. Les sataniques héros de Byron ne doutaient guère de leur douloureuse supériorité, lorsqu'ils bravaient sous un masque de dédain
1. Issu de Roussenu, exailé par .M'""' de Staël, poétisé par (Uinteaubriand et par Byron, « le type de l'hoinme supérieur, a-t-on très justement dit (René Ganat , Du sentiment de la solitude morale au T/A'" siècle, p. 42-43) domine tout le xix° siècle. Pour Oberraann, c'est le Rêveur; pour Hugo, le Soniieur; pour Vigny, le Poète: pour Stendhal, l'Homme Diiïérent; pour Dumas fils, THomme Fort: pour Renan, le Dilettante; pour Flaubert et les Goncourl, l'Artiste. L'Anglais Carlyle le nomme le IJéros, et Emerson le Sur-Humain. » N'oublions pas Nietzsche qui vient d'en faire le Surhomme. Pour Carlyle, en particulier, l'Homme supérieur doit avoir tous les talents à la fois; mais le type le plus complet lui paraît réalisé par le Poète. « J'imagine , écrit-il, qu'il y a dans le Poète le Politique, le Penseur, le Législateur, le Philosophe. » Vigny, qui n"a cessé de mettre le Poète si fort nu-dessus du simple Homme de Lettres et du Grand Écrivain et à plus forte raison de l'Homme d'Action et surtout du Politicien (cf. particulièrement la Préface de Chatterton), ajoute en sou Discours de réception : « Le grand artiste doit sentir en lui quelque chose de ces trois hommes à la fois : le poète, le philosophe et le législateur ».
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rhypocrisie des hommes et la colère des Cieux : dès 1824, cette âme « belle, forte et blessée » qui les anime tous, apparaissait à Vigny comme « un aigle d'Hélicon vaincu par la douleur ». Shelley, tout frémissant de souffrance et d'enthousiasme, prend dès ses premiers pas une attitude de vates qui tour à tour dénonce les iniquités du présent et chante le millénium à venir. En France, surtout M'"° de Staël, sous l'influence des poètes et des penseurs allemands, Herder entre autres, confond dans le génie poétique un enthousiasme religieux, un don prophétique et un amour infini également inséparables d'une mélancolie profonde; « le politique et le poète sont les deux moitiés d'un homme, dit-elle en un passage que ne dut certes pas ignorer Vigny; l'opposition entre la nature exaltée et cultivée par la poésie et la nature refroidie el dirigée par la politique est une idée mère de mille idées '. » René attribue aux poètes toutes les forces et toutes les faiblesses de sa propre âme aussi impuissante qu'orgueilleuse. « Ces chantres sont de race divine, dit-il; ils possèdent le seul talent incontestable dont le ciel ait fait présent à la terre. Leur vie est à la fois naïve et sublime; ils célèbrent les dieux avec un bouche d'or, et sont les plus simples des hommes; ils causent comme des immortels ou comme des petits enfants; ils expliquent les lois de l'univers, et ne peuvent comprendre les affaires les plus innocentes de la vie; ils ont des idées merveilleuses de la mort et meurent sans s'en apercevoir, comme des nouveau-nés. » Sénancour voyait également dans la littérature « l'art par