‹ Alfred de Vigny, sa vie et son œuvreChapitre 57 sur 199 · Correspondance, il · texte numérisé non relu

Correspondance, il

STELLO 13b

poète est, au fond, un « malade », un névropathe, diraient les médecins de nos jours, un neurasthénique. Ses révélations plus ou moins personnelles s'accordent merveilleusement ici avec les constatations de la science moderne ^ « Voué aux émotions profondes *, » le poète est nerveusement instable : sa vie mal équilibrée évolue sans cesse de la dépression ;\ Texaltation, de la douleur à la joie, du surmenage au marasme, m ïl se trouve des jours dans Tannée, dit Slello, où il est saisi d'une sorte de souffrance chagrine que la moindre peine de l'âme peut faire éclater, et dont il sent les approches quelques jours à l'avance. C'est alors qu'il redouble de vie et d'activité pour conjurer l'orage... Tout le monde alors est bien vu de lui et bien accueilli; il n'en veut à qui que ce soit, de quoi que ce soit... Aux approches de sa crise de tristesse et d'affliction, la vie extérieure, avec ses fatigues et ses chagrins, avec tous les coups qu'elle donne à l'âme et au corps, lui vaut mieux que la solitude. » Est-il en proie à ses « migraines poétiques », comme dit Sainte-Beuve, ou à ses blae-devits, comme disent les Anglais, il a tout l'aspect des mélancoliques : « Stello était, hier malin, aussi changé en une heure qu'après vingt jours de malaise, les yeux fixes, les lèvres pâles, et la tète

1. Les psycliiàlres s'accordent, en oOet, h voir fréqueininenl dans le poêle un être instable, souvent au-dessus ou au-dessous de l'équilibre normal, n'achetant guère ses rares instants d'exaltation extatique qu'au prix de longues dépressions mélancoliques, bref maladif en raison môme de sa délicatesse. Nous nous sommes efforcé d'analyser un de ces cas extrêmes de dégénérescence supérieure dans la Vie cl l'Œuvre d'Edgar Poe (Bibliothèque de Pliilosophie contemporaine. Alcan, 1904). Voir plus loin pp. 177-182.

'^. Stello, 226.

abattue sur la poitrine par les coups d'une tristesse impérissable. » Il se sent alors « horriblement las ». <( Tout ce qu'il voit lui est en dégoût profond; il a le soleil en haine et la pluie en horreur. » Il n'échappe au plus pesant ennui que pour tomber dans le plus sombre désespoir. Son inexplicable « spleen », « qui précède les douleurs nerveuses », lui est « une incroyable souffrance », « une affliction secrète' ».

1. Stella, 2, 3, 4, 9. Cf. Shelley's Adonais : a Power g-irt round with weakness. En sa Préface de Chatterton — où il distingue soigneusement du Poète d'une part l'Homme de Lettres « habile aux choses de la vie ■•, « convenable à tout et en tout », doué d'un •< esprit libre, frais et dispos », aussi apte <• à l'œuvre d'art qu'à la crilique », mais froid, « léger », superficiel, « l'aimable roi du moment », et d'autre part le Grand Ecrivain « d'une nature plus forte », « studieux et calme », <■ exempt de troubles », « maître de lui », pourvu d'une « riche mémoire », d'un « jugement sain », d'une ■< exacte raison », dont •< le génie ». fait ■■ d'ordre et de clarté », n'est que « l'attenlion portée au degré le plus élevé », « le bon sens en sa plus magnifique expression », — Vigny insiste longuement sur le caractère morbide du Poète, sorte de « malade atteint de la « radicale • ol « malséante » " infirmité de l'inspiration ». « D'une race exquise » et « rare », dit-il, le Poète est « inhabile à tout ce qui n'est pas l'œuvre divine » et, partant, " à charge aux autres ». •■ L'émotion est née avec lui si profonde et si intime qu'elle l'a plongé, dès l'enfance, dans des extases involontaires, dans des rêveries interminables, dans des inventions infinies. L'imagination le possède par-dessus tout... Dès lors, plus de rapports avec les hommes qui ne soient altérés et rompus par quelques points. Sa sensibilité est devenue trop vive; ce qui ne fait qu'effleurer les autres la blesse jusqu'au sang; les allections et les tendresses de sa vie sont écrasantes et disproportionnées: ses enthousiasmes excessifs l'égarent; ses sympathies sont trop vraies; ceux qu'il plaint souffrent moins que lui, et il se meurt des peines des autres. Les dégoûts, les froissements et les résistances de la société humaine le jettent dans des abattements profonds, dans de noires indignations, dans des désolations insurmontables... Dans l'intérieur de sa tète brûlée se forme et s'accroît quelque chose de pareil à un volcan... Mais, le jour de l'éruption, le sait-il? On dirait qu'il assiste en étranger à ce qui se passe en lui-même, tout cela est imprévu et

Est-il, au contraire, en ses heures d'exaltation, tout son visage s'illumine d' « un éternel sourire indulgent et miséricordieux ». « Je sens au fond de mon cœur, dit-il, en une magnifique page d'éloquence poétique, une puissance secrète, invisible et indéfinissable, toute pareille à un pressentiment de l'avenir et à une révélation des causes mystérieuses du temps présent. Je crois en moi parce qu'il n'est dans la nature aucune beauté, aucune grandeur, aucune harmonie qui ne me cause un frisson prophétique, qui ne porte l'émotion profonde dans mes entrailles et ne gonfle mes paupières par des larmes toutes divines et inexplicables. Je crois formement en une vocation inelTable qui m'est donnée, et j'y crois à cause de la pitié sans bornes que m'inspirent les hommes,... mes compagnons en misère... Je sens s'éteindre les éclairs de l'inspiration et les clartés de la pensée lorsque la force indéfinissable qui soutient ma vie, l'amour, cesse de me remplir de sa chaleureuse puissance; et, lorsqu'il circule en moi, toute mon âme en est illuminée ; je crois comprendre tout à la fois l'Eternité, l'Espace, la Création, les Créa-

céleste ! Il marche consumé par des ardeurs secrètes et des langueurs inexplicables. Il va comme un malade et ne sait où il va... C'est le Poète : toutes vos larmes, toute votre pitié pour lui. » Chatterton est atteint d'une véritable folie délirante dont les idées de persécution et de grandeur s'unissent pour le réduire à l'impuissance et le condamner au suicide. « La Poésie est une maladie du cerveau, conclut le Quaker; l'imagination et le recueillement sont deux maladies dont personne n'a pitié » (30, G8). Jusque dans son Discours de réception Vigny parle encore des « troubles profonds », des « rêves redoutables » du Penseur. Même idée en son Journal (39). •< La pensée est semblable au compas ([ui perce le point sur lequel il tourne, quoique sa seconde branche décrive un cercle éloigné. L'bomme succombe sous son travail et est percé par le compas. »

tures et la Destinée; c'est alors que llliusion, phénix au plumage doré, vient se poser sur mes lèvres, et chante. ' » Bref l'inspiration poétique de ce malade génial, c'est l'extase, une généreuse et douloureuse extase dont les intermittentes effusions, surtout fréquentes dans la jeunesse, s'épanchent en « pitié et en dévouement » pour tout le genre humain -.

1. « C'est dans la première jeunesse qu'il sent sa force naître, (ju'il pressent l'avenir de son génie, qu'il étreinl d'un amour immense l'Iiumanité et la nature, et c'est alors qu'on se défie de lui et qu'on le repousse. ■• (Préface de Chatterton, 8.) Cf. la Maison du Berger :

S'il ne voit plus Tamour, son étoile fidèle. Eclairer pour lui seul l'horizon effacé.

2. «Je crois, dit encore Stello (20), que, lorsque le don de fortifier les faibles commencera de tarir dans le Poète, alors aussi tarira sa vie; car, s'il n'est bon à tous, il n'est plus bon au monde, i; Et encore : « Toutes des œuvres d'art) portent les malheureux mortels à la loi impérissable de V Amour et de la Pitié « (231). Le très grand rùle que ce sentiment de la Pitié joue dans l'œuvre comme dans la vie de Vigny (amour dEloa, tendresse de Kitty Bell pour Ciiatterton, source d'inspiration d'après Stello, mobile d'action dans le Journal, religion de l'humanité dans la Maison du Berger) devait surtout provenir, à coup sûr, de la bonté naturelle du poète; mais il n'en dut pas moins être singulièrement influencé par les diverses doctrines de M"' de Staël sur ce thème essentiel de sa prédication sociale. Après avoir fait de la Pitié, dans son traité De l'influence des passions sur le bonheur des individus et des nations, c le véritable lien des êtres mortels entre eux )>, le seul et unique guide de l'homme dans toutes les circonstances et toutes les situations de la vie, la grande instigatrice du romantisme en fait également dans ses romans de Delphine et de Corinne le ressort essentiel de l'amour, « le plus irrésistible des sentiments du cœur ». « Qu'est-ce que l'.\mour sans la pitié? >. demande Delphine à Léonce, et Léonce de répondre : « Ne regardez-vous pas comme un devoir de soulager ma douleur? » Dans le livre De l'Allemagne surtout, la Pitié devient une des sources les plus fécondes de l'inspiration, une suprême exaltation de l'àme émue, une véritable révélation de

Quoi d'étonnant, si malade pareillement inspiré se croit une mission divine? Il la sent rien qu'à sa dignité naturelle : car « cette dignité n'est autre chose que le sentiment continuel de sa mission que doit avoir toujours en lui l'homme qui se sent une Muse au fond du cœur. Ce n'est pas pour rien que cette Muse y est venues » « La mission du Poète ou de l'Artiste est de produire, et tout ce qu'il produit est utile, « si cela est admiré », car l'œuvre de beauté « unit les hommes dans un sentiment commun d'adoration et de contemplation pour elle et la pensée qu'elle représente ». « Les premiers des hommes seront toujours ceux qui feront d'une feuille de papier, d'une toile, d'un marbre, d'un son, des choses impérissables. » « Les œuvres immortelles sont faites pour duper la Mort en faisant survivre nos idées à notre corps ^, » « Il faut bien plus de génie pour résumer tout ce qu'on sait de la vie dans une œuvre d'art que pour jeter cette semence sur la terre toujours remuée des événements politiques. 11 est plus difficile d'organiser tel petit livre que tel gros gouvernement. » « Un vers coûte plus à l'empereur

rinfini et du divin. « L'entiiousiasnic », ce " noblo frémissement )>, qui « signifie Dieu en nous », « c'est l'amour du bien, l'élévation de l'âme, la jouissance du dévouemcr.t réunis en un même sentiment. » (Cf. René Canat, op. cil., cliap. ii.)

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