‹ Alfred de Vigny, sa vie et son œuvreChapitre 61 sur 199 · Ibid · texte numérisé non relu

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liberté cl rindividualité, sans lesquelles elles ne sont rien, étoufferait le génie même sous Tempire d'une communauté jalouse, » « L'Imagination ne vit que d'émotions spontanées et particulières à l'organisation et aux penchants de chacun. » « La Solitude est sainte », parce que « la Solitude est la source des inspirations ». Quoiqu'il se contente ici de demander beaucoup plus à l'abnégation du poète qu'aux largesses de la société, Vigny sent bien tout ce que celle hostile attitude du poète sacrifié peut encore à elle seule impliquer d'anarchie; Stello exaspéré s'écrie : « En vérité, je vous le dis : l'homme a rarement tort, et l'ordre social toujours. Quiconque est traité comme Gilbert et Chatterton, qu'il frappe, qu'il frappe partout! Je sens pour lui (s'attaquerait-il à moi-même) l'attendrissement d'une mère pour son fds, atteint injustement en son berceau d'une maladie douloureuse et incurable. « Frappe-moi, mon fils! lui dit-elle; mords-moi, pauvre innocent! tu n'as rien fait de mal pour mériter de tant souffrir I Mords mon sein, cela te soulagera! mords, enfant, cela fait du bien ! » Et voilà ce que notre protagoniste de la raison, s'abandonnant aux théories humanitaires de Godwin, appelle ingénument « d'inépuisables sources de miséricorde et d'indulgence », « un instinct de tendresse angélique ». Au moins, notre utopiste demeure-t-il logique jusqu'en son absui'dité : il sent que, lorsqu'on accorde à une « caste à part » tous les droits, il faut prendre à sa charge tous les devoirs et il accepte son propre suicide; il est certes des réformateurs moins sensés en leur généreux délire. — Telle quelle, jusqu'en ses plus fâcheuses aberrations, cette idée de la transcen-

ALFREfi DE VIGNY.

dante supériorité dn poète n'en demeure pas moins éminemment chère au cœur de Vigny; toute sa vie il la caressa avec tendresse, il la reprit passionnément sous toutes les formes, poème ou plaidoyer, il s'ingénia même à la faire pénétrer dans les mœurs et jusque dans la législation du pays. Pour Theure, toutefois, son prosélytisme se contente de lui prêter la forme persuasive d'un dialogue à demi dramatique; demain, il en tirera un drame.

« J'ai pris dès l'âge où l'on commence à réfléchir, dit Vigny, la coutume de m'examiner moi-même et de m'analyser avec autant de soin que je ferais un autre homme. Je dois donc dire que j'ai cru démêler en moi deux êtres bien distincts l'un de l'autre : le ?noi dramatique qui vit avec activité et violence, éprouve avec douleur et enivrement, agit avec énergie et persévérance, et le moi philosophique qui, se séparant journellement de l'autre moi , le dédaigne, le juge, le regarde passer et rit ou pleure de ses faux pas comme ferait un ange gardien'. » Profitant de ce dédoublement naturel de son être, Vigny s'avise ingénuement de nous laisser entendre le mystérieux dialogue intérieur : baptisant donc sa « raison lucide » du nom de Docteur Noir et son « sentiment aveugle » du nom de Stello, il met aux prises ces deux moitiés de son être -. Pour guérir

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