Les Lettres, 6 avril
2. Ibid., 93. Vigny, du reste, conclut Stello (249) par ces mots : « Stello ne ressemble-t-il pas à quelque chose comme le sentiment^ Le Docteur Noir à quelque chose comme le raisonnement'? Ce que je crois, c'est que si mon cœur et ma tête avaient, entre eu.\, agité la même question, ils ne se seraient pas autrement parlé. » « Le Docteur Noir, dit-il encore dans le Journal de 1832, c'est la vie. Ce que la vie a de réel, de triste, de désespérant doit
une cruelle attaque de diables bleus, le génial et splénétique Stello consulte le positif et sardonique Docteur; or, « ce rude médecin des âmes », a très bon malgré l'inflexibilité de ses raisonnements et la dure analyse de ses observations * », ne trouve pas de meilleure cure pour pareil désordre mental qu'un bon traitement homéopathique : il se met incontinent, en une interminable nuit d'insomnie, à administrer à son malheureux patient, avec grand renfort de digressions philosophiques et de procédés mélodramatiques, rinterminable récit de l'immolation au triple Moloch des sociétés modernes de trois poètes, idéalisés en purs martyrs et en parfaits héros : le délirant Gilbert sacrifié par la royauté absolue à i'égoïsme frivole de Louis XV, l'impuissant Chatterton sacrifié sous la monarchie constitutionnelle à l'utilitarisme béat d'un Lord Maire, l'impulsif Chénier sacrifié en pleine démocratie républicaine à la brutalité envieuse de Robespierre. On devine tout ce que pareille discussion peut avoir de piquant et d'ingénieux; on devine aussi tout ce que ses lentes et laborieuses reprises peuvent après des heures et des heures susciter d'irritation et d'énervement. En l'unique personne de ce Janus à double voix comme à double face en lequel s'est dûment mué l'instable Vigny, ce long dialogue ou plutôt ce monologue inégal, décousu, factice, cette bizarre alternance
être représenté par lui et par ses paroles, et toujours le malade doit être supérieur à la triste raison de tout ce qu'a la poésie de supérieur à la réalité douloureuse qui nous enserre; mais cette raison selon la vie doit toujours réduire le sentiment au silence, et le silence sera la meilleure critique de la vie. » Le mutisme splénétique de Stello prépare donc au silence systématique du Loup. 1. Stello, 50.
d'humour glacé et d'émotions chaleureuses, de pointes drolatiques et d'effusions lyriques, deviendrait vite plus fastidieux que la plus filandreuse prose de Sterne dont il dérive, n'était une véhémente passion qui, mal contenue, éclate çà et là, à propos de la Révolution française, par exemple, en paroles véhémentes et profondes : c'est la forme logique de Burke prenant inopinément le ton apocalyptique de Garlyle '.
On ne sent que trop bien que, pour raviver un intérêt sans cesse languissant, le pauvre poète, à court de hors-d'œuvre, s'est durement mis à la torture. Plus poetice quam humane loculus es, lui eût fort justemement dit Pascal : « Si mon premier langage était scintillant et musqué comme l'épée de bal et la poudre, avoue-t-il, si le second était pédantesque et prolongé comme la perruque et la queue d'un alderman, je sens que ma parole doit être ici forte et brève comme le coup d'une hache qui sort fumante d'une tête tranchée. » Voulez-vous du fantastique à la Hoffmann : lisez la burlesque attaque des bosses craniales par la cruelle bande des Farfadets sanguinaires; voulez- vous le plus frivole raffinement de grâces mignardes et évaporées : lisez l'entrevue du roi et de M"^ de Coulanges. Sans doute, le Credo de Stelio vous arrêtera soudainement exalté par son puissant élan de foi poétique, tout comme le grabat de Gilbert vous retiendra ému par
1. A propos de ce dernier, voir surtout le début de ce fameux chapitre xx dont certaines vues d'ensemble concordent si bien avec les récentes révélations de Georges Lenôtre sur les hommes de la Révolution. L'intuition du poète idéaliste se trouve ici merveilleusement confirmée par les plus minutieuses constatations de l'histoire réaliste.
celte horreur réaliste. Voulez-vous maintenant la plus insupportable fatuité d'auteur faisant la roue devant son public ou devant sa maîtresse : lisez les subtiles manèges du Docteur Noir dans la pâtisserie de Kitty Bell ou encore l'outrecuidante lettre de Chatterton '. Je doute que la lourde charge caricaturesque du Lord Maire déride beaucoup votre visage crispé par tant de froides prétentions; mais ce dont je ne doute guère, c'est que, par son âpre ton de satire cinglante, par la justesse et la pénétration de ses vues, par le pathétique contenu et soutenu de son récit, le troisième des épisodes ne réussisse pas, en dépit de quelques exagérations et de quelques artifices encore, à tour à tour vous plaire, vous captiver et vous émouvoir : Vigny y a mis le meilleur de sa pensée et de son cœur, tout son art et toute son âme. Après cette belle manifestation de vitalité intense, les conclusions théoriques ne vous paraîtront peut-être, il est vrai, que plus froides, plus incohérentes, plus dénuées de vie et d'intérêt.
Malgré son habituelle complaisance pour ses propres œuvres, Vigny se rendit assez bien compte du médiocre succès de ses pénibles efforts ; « Parmi les hommes qui m'ont écouté, dit-il, les uns ont applaudi la composition des trois drames suspendus à un môme principe, comme trois tableaux à un même support; les autres ont approuvé la manière dont se nouent les arguments aux preuves, les règles aux
1. « Hélas! s'écrie douloureusement Stello, d'où vient le langage que vous prenez ? Vous partez quelquefois du dernier mot de chaque phrase pour grimper à un autre, comme un invalide monte un escalier avec deux jambes de bois. — C'est, avoue le Docteur Noir, que j'ai la manie de faire du style pour me mettre bien dans l'esprit de quehiues-uns de vos amis. » [Stello, 13.)
loO ALFRED DE VIGNY
exemples, les corollaires aux propositions; quelques-uns se sont attachés particulièrement à considérer les pages où se pressent les idées laconiques, serrées comme les combattants d'une épaisse phalange; d'autres ont souri à la vue des couleurs chatoyantes ou sombres du style; mais les cœurs ont-ils été attendris? Rien ne me le prouve. L'endurcissement ne samollit point tout à coup par un livre'. » Non; pour imposer à l'attention récalcitrante de lecteurs blasés un nouvel Évangile social, le froid intermédiaire d'un style précieux parut à bon droit insuffisant au prophète qui se sentait désormais « de race religieuse et sacerdotale ». « La poésie pure est sentie par bien peu d'âmes, disait déjà le Corneille de Cinq-Mars-; il faut pour le vulgaire des hommes qu'elle s'allie à l'intérêt presque physique du drame. » <( Las des compositions entortillées ^ », Vigny se trouve donc par l'ardeur même de son idéalisme engagé dans le théâtre à demi réaliste des romantiques : sa foi prosélytique prétend s'en faire « une tribune publique », « une chaire sociale ' ».