Préface d'Othello
2. Le D' Samuel Johnson avait depuis bien longtemps signalé en sa préface de Shakespeare qu'il suffit de placer le début de l'action à Chypre et de faire rapporter dans un récit les événements antérieurs pour obtenir une tragédie classique.
3. 11 est vrai que dans Zaïre l'intérêt de l'épisode chrétien l'emporte sur les amours d'Orosmane et de l'héroïne; ainsi sacrifiée, la jalousie du Soudan d'Asie se trouve, en outre, aussi inexplicable en sa naissance et en son développement qu'odieuse en son dénouement qui reste atroce : comment un prince oriental qui affecte le langage et les sentiments d'un galant chevalier français peut-il accomplir sans motif vraisemblable un forfait tel que ce meurtre de sa femme? Même invraisemblance fondamentale dans la pièce de Ducis, et provenant de cette même criante contradiction entre les bienséances du langage et l'horreur des actions. Ducis n'ose même montrer son Yago que •• tout à la (in du dénouement », pensant que « si le spectateur français avait pu. dans le cours de la tragédie, le soupçonner, seulement au travers de son masque, d'être le plus scélérat des hommes, c'en était fait du sort de l'ouvrage », et, pour se mieux conformer encore au caractère si sensible de ses auditeurs, Ducis » substitue un dénouement heureux à celui qui les blessait ». Le langage est dans le goût de l'époque, galant, sententieux, surchargé de périphrases et d'antithèses. Vigny rendit donc un véritable service en osant produire sur la scène française un Othello presque authentique. En 1882, M. de Gramont a donné une nouvelle traduction d'Othello qui, tout a la fois encore plus souple et plus Adèle que celle de Vigny, a eu successivement les honneurs de l'Odéon et ceux du Théâtre-Français.
plus lue, plus représentée, plus chantée, plus dansée, plus coupée, plus enjolivée, plus gâtée que celle du More de Venise, je l'aurais choisie précisément pour que Tattention se portât sans distraction sur un seul point : Vexécution. » « Il fallait refaire Tinstrument (le style), et l'essayer en public avant déjouer un air de son invention. » « Je n'ai rien fait cette fois qu'une œuvre de forme ' . » Voilà donc pour la troisième fois, par pur « dévouement », dit-il, par « abnégation », le poète de Moïse résigné au « travail ingrat » de traducteur de Shakespeare - ; son lyrisme apaisé s'en accommodait.
L'unique « question de forme », à laquelle Vigny réduisait ainsi le triple problème dramatique, était, il faut bien l'avouer, de la plus haute importance pour la nouvelle école de poésie ; il s'agissait de donner au drame romantique un mode d'expression adéquat, un vers conforme à son idéal. Or, si « le balancement régulier et monotone du vers alexandrin », « vers épique^ », avait imposé à la tragédie en même temps que son style noble sa préférence pour les héros solennels, le nouveau vers français devait à tout prix s'assouplir pour exprimer toute la variété de style et de ton qui sied à la foule bigarrée de personnages tour à tour lyriques et positifs. « Nous ne sommes pas assez heureux, dit très justement Vigny à son prétendu lord anglais, pour mêler dans la même scène la prose aux vers blancs et aux vers rimes; vous avez en Angleterre ces trois octaves à parcourir, et elles ont en elles une harmonie qui ne peut s'éta-