bid., 259. Cf. Gautier, Histoire du Eomantisme
LE THÉÂTRE 1[j9
du reste, aussi mal que possible du réalisme exubérant de Shakespeare : est-il rien, en effet, d'aussi peu conforme aux habitudes rêveuses d'un poète idéaliste que l'observation précise de la vie réelle et la vivante création de caractères individuels? Or Vigny préparait, nous dit-il, « une histoire dans le genre de Cinq-Mars^ », au moment même où la question de forme dramatique était inopinément venue lui suggérer « quelque chose de plus pressé à dire au public ». Maintenant que ce problème était résolu, pourquoi ne mettrait-il pas en drame précisément son nouveau sujet de roman Louis XIII? Qu'est-ce, en effet, que la Maréchale cVAncre, sinon un autre Cinq-Mars porté sur la scène? Victor Hugo s'était sans vergogne servi du roman de Vigny pour en tirer la conception, les situations et les personnages politiques de Marion Delormc^; pourquoi Vigny, à son tour, ne tirerait-il point parti des procédés scéniques de son peu scrupuleux rival? Vigny se gêna d'autant moins peut-être que Marion Delorme, lue à huis-clos, demeurait interdite par la censure. Née du roman historique et soumise à l'influence mélodramatique de Hugo, la Maréchale d'Ancre se trouve ainsi, en même temps que la première en date, la plus romantique des pièces originales de Vigny.
Elle le fut beaucoup moins, d'ailleurs, que celles de ses rivaux, Hugo et Dumas. Jusqu'en ce drame de la première heure, l'idéalisme du poète rêveur se
2. .. Non seulement, dit M. Souriau {op. cit., 239), cette pièce a été composée après Cinq-Mars, mais encore il n'y a pas dans le drame une situation, un caractère historique qui n'ait dans le roman un précédent ou, pour mieux dire, un modèle. >• Ci.suprà.
IrahiLdaiis la conception comme dans lexéculion : car Vrigny demeure toujours plus hardi en théorie qu'en pratique. II a beau ajouter aux précédentes revendications en faveur du dramaturge romantique les plus présomptueuses promesses : « Il prendra dans sa large main beaucoup de temps, dit-il, et y fera mouvoir des existences entières ; il créera l'homme, non comme espèce, mais comme individu, seul moyen d'intéresser à rhumanité; il laissera ses créatures vivre de leur propre vie, et jettera seulement dans leur cœur ces germes de passions par où se préparent les grands événements; puis, lorsque l'heure en sera venue et seulement alors, sans que Ton sente que son doigt la hâte, il montrera la destinée enveloppant ses victimes dans des nœuds inextricables et multipliés. Alors, bien loin de trouver des personnages trop petits pour l'espace, il gémira, il s'écriera qu'il manque d'air et d'espace : car l'art sera tout semblable à la vie, et dans la vie une action principale entraîne autour d'elle un tourbillon de faits nécessaires et innombrables. Alors, le créateur trouvera dans ses personnages assez de têtes pour répandre toutes ses idées, assez de cœurs à faire battre de tous ses sentiments, et partout on sentira son âme entière agitant la masse. Mens agitât molem^. » De toutes ces superbes prétentions, que reste-t-il? Tout d'abord, le beau vers assoupli, qui devait si harmonieusement passer du récitatif au chant, disparaît dès le lendemain d'Othello; il ne reparaîtra jamais dans le théâtre de Vigny; il fait dès maintenant place à une simple prose, aussi alerte que possible, dans les plus
lyriques tirades comme dans les plus longs récits. Les unités de temps et de lieu, tant vilipendées dans la Letlre à Lord***, ne se trouvent en réalité guère plus sacrifiées ici que dans certaines tragédies de Corneille, Vigny ayant bien soin de ne réduire qu'à deux jours l'action de la pièce et de n'en placer la scène qu'en divers quartiers de Paris; il concentre môme en un si court espace de temps la suite confuse des événements qu'il se voit contraint, pour en atténuer l'invraisemblance, d'en préciser l'horaire ' ; autrement telle scène du drame, la première scène du quatrième acte, par exemple, semblerait devoir en bonne logique précéder celles qu'elle suit. L'action, ainsi confinée en d'étroites limites, n'en paraît, il est vrai, que plus agitée, plus illogiquement désordonnée, tant se succèdent aux dépens du développement psychologique incidents et surprises, coups de théâtre et coups d'épée.
Le poète a beau nous dire gravement que c'est la Destinée qui mène ainsi le monde ^ ; nous n'en croyons rien, car nous surprenons en sa main les fils de l'intrigue et sous sa plume l'aveu même de falsifications historiques. De ces vingt-trois personnages qui se démènent sur la scène, combien ne sont que naïfs comparses trop dociles au mot d'ordre, gentes marionnettes étiquetées d'un beau nom, solennels fantoches en vêtements fastueux? Les plus dramatiques de ces turbulents et truculents héros, loin de s'animer en souples et complexes individualités, ne se guindent que trop, conformément à de sèches