‹ Alfred de Vigny, sa vie et son œuvreChapitre 76 sur 199 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

au dépari, compliquée en son mécanisme, lourde de froide rhétorique et de faux pathétique, tout encombrée d'une remuante foule bariolée, sa grande machine de guerre, en dépit de quelques héroïques personnages et de quelques nobles efforts tragiques, succomba après quelques assauts; il ne nous en reste plus guère que le souvenir d'une œuvre, plus bruyante que forte, plus curieuse qu'émouvante, occupant entre le Henri III de Dumas et la Ma/non Delorme de Hugo un honorable rang chronologique.

Dès le lendemain de cet éphémère succès, Vigny échappe à la malencontreuse influence de Shakespeare et de ses imitateurs pour revenir tout naturellement vers notre tradition classique française. C'est la comédie toutefois qui, en un persistant aveuglement, attire son humeur austère, non pas, il est vrai, la comédie de Molière et de Regnard, gens trop exubérants pour un froid humoriste, mais celle de Marivaux et surtout de Crébillon fils, esprits plus subtils que vigoureux: de là l'ingénieux et parfois même très gracieux acte de Quitte pour la Peur * (30 mai 1833). Jusque sous l'apparente frivolité de ce plus scabreux des marivaudages persiste, néanmoins, l'éternelle gravité de notre idéaliste généreux. « Une question bien grave, dit-il, était enfermée sous cette forme légère. A-t-il le droit d'être un juge implacable, a-t-il le droit de vie et de mort, l'homme qui lui-même est attaché par une chaîne étrangère et

1. Vigny attribue à une anecdote de la princesse de Béthunc l'origine de cette comédie (J., 63): elle provient en réalité des Anecdotes de Chamfort. (Cf. Mercure de Franc', 10 janvier 1909.)

qui a méconnu ou brisé la chaîne légitime ' ? Il fallail, pour avoir un exemple complet, le puiser dans une époque où régnaient à la fois le rigorisme du point d'honneur- et la légèreté des mœurs. Car, si l'un ordonne la vengeance, l'autre en enlève le droit à l'offensé, qui ne se sent plus assez irréprochable pour condamner. Afin de compenser ce qui pouvait, au premier abord, sembler immodeste dans la situation et dans le langage, l'auteur n'a laissé voir ni l'amant de la jeune femme, ni la maîtresse du jeune mari. Le mariage, seul avec lui-même, se retourne et se débat dans ses propres nœuds, et non sans douleur, malgré le sourire apparent du visage et du discours. Il fallait choisir, pour l'offensé, entre quelque cruauté grossière et basse ou un pardon dédaigneux. L'auteur a conclu pour une miséricorde

1. Remarquons que cette solution ni lâche ni grossière d'un cas délicat d'adultère est une élégante réponse aux déclamations forcenées des Antoays d'alors, une fine riposte aux gestes brutaux des lyriques amants meurtriers. ■• Dans la passion, le meurtre peut être sublime, avoue le Duc; mais, dans l'indifférence, il serait ridicule; dans un homme d'Étal ou un homme de cour, par ma foi, il serait fou. ■> (Se. vni, p. 238.)

2. Deux ans avant lu publication de Servitude et Grandeur militaires, Vigny faisait donc dire au Duc : » Dirigeons-nous, lorsqu'il le faudra, selon cette loi que, ma foi, je ne vis jamais nulle part écrite, mais que je sentis toujours vivante en moi, la loi de l'honneur... Il est dans tous les instants de la vie d'un galant homme, madame; mais il doit surtout le faire consister dans le soin de soutenir la dignité de son nom, et, en supposant qu'on eût porté quelque atteinte à la pureté de ce nom, il ne doit hésiter devant aucun sacrifice pour réparer l'injure ou la cacher éternellement. >• (Se. xn, p. 252.) On voit qu'en dépit de toute sa ferveur cette « loi de l'honneur », ou plutôt du « point d'honneur >•, qui ne sait encore que sauvegarder « un nom », des « apparences », « le respect des convenances », n'a pas encore grandi chez Vigny en une religion morale qui aspire à gouverner tout l'être actif et pensant. (Cf. plus loin, pp. 199-202.)

qui ne manque peut-être pas de dignité'. » Ce joli tour de force accompli, non sans quelque effort, à vrai dire, Vigny abandonne aux Comç'dies et Proverbes de Musset la voie qu'il venait ainsi de rouvrir-; puis, s'affranchissant désormais de toute influence française ou étrangère, il se livre pleinement à ses seules tendances idéalistes : c'est dire que, de romantique par contagion, il redevient classique par tempérament.

En sa préface d' Othello, Vigny théoricien du romantisme écrivait : « Tout homme qui a des idées et ne les enchaîne pas dans un système entier est un homme incomplet, il ne produira rien que de vague; s'il fait quelque chose de passable, ce sera au

1. Théâtre, 223. Il est bon de remarquer que le D' Tronchin forme ici la transition naturelle entre le D' Noir de Slello et le Quaker de Chatterton : c'est toujours Vigny affectant de cacher sous une franchise un peu rude une tendresse sensible jusqu'aux larmes. « Comme ces vieux médecins sont durs ! » dit la soubrette, c'est-à-dire le jugement superficiel des tètes légères. <■ Elle souffrira, pense-t-il en s'essuyant les yeux, parce qu'elle a une âme candide dans son égarement, franche au milieu de la fausseté du monde, sensible dans une société froide et polie, passionnée dans un temps d'indifférence, pieuse dans un siècle d'irréligion. •> (Se. IV, p. 235.) Voici maintenant le Vigny sententieux qui persifle le monde : « Madame, quand une jeune femme a une faiblesse publique, tout le monde a son pardon dans le cœur et sa condamnation sur les lèvres... Ce n'est pas la faute qui est punie, c'est le bruit qu'elle fait... Les plus bruyantes, ce sont d'ordinaire les plus légères fautes, et les plus fortes sont les plus silencieuses. ■■ (Se. m, p. 232.) Voilà encore le Vigny stoïcien déjà épris de la douleur. •< La science inutile des hommes ne pourra jamais faire autre chose que détourner une douleur par une autre plus grande. A la place de l'inquiétude et de l'insomnie, je vous donne la certitude et le désespoir. >. (Se. iv, p. "-'35.)

2. La pièce fut alors assez bien accueillie, puis reprise avec succès au Gymnase en juillet 1849.

hasard, eL comme par boulYées; il marchera toujours à tâtons dans le brouillard ' ». Six ans plus tard, notre logicien, insoucieux de se contredire, plaide les droits oubliés de l'inspiration spontanée : « La vanité la plus vaine, dit-il maintenant, est peut-être celle des théories littéraires. Je ne cesse de m'étonner qu'il y ait eu des hommes qui aient pu croire de bonne foi durant un jour entier à la durée des règles qu'ils écrivaient. Une idée vient au monde tout armée, comme Minerve; elle revêt en naissant la seule armure qui lui convienne et qui doive dans l'avenir être sa forme durable; Tune, aujourd'hui, aura un vêtement composé de mille pièces; l'autre, demain, un vêtement simple. Si elle paraît belle à tous, on se hâte de calquer sa forme et de prendre sa mesure; les rhéteurs notent ses dimensions pour qu'à l'avenir on en taille de semblables. Soin puéril ! Il n'y a ni maître ni école en poésie; le seul maître, c'est celui qui daigne faire descendre dans l'homme l'émotion féconde, et faire sortir les idées de nos fronts, qui en sont brisés quelquefois '-. » Eh ! oui, assurément : que Vigny n'a-t-il plus tôt conçu et pratiqué cette suprême loi de la liberté dans l'art? Au lieu de s'abandonner tour à tour aux contraintes de l'école classique et aux licences de l'école romantique, au lieu de passer péniblement du néo-hellénisme de Chénier ou du pseudo-judaïsme de Millevoye au satanisme exotique de Byron, son sobre génie y eût gagné d'exalter en sa pureté toute la beauté de son idéalisme hautain. Par malheur, une spécieuse

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