‹ Alfred de Vigny, sa vie et son œuvreChapitre 87 sur 199 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

terrible qui se saisit surtout des âmes jeunes, ardentes et toutes neuves à la vie, éprises de l'amour du juste et du beau, et venant dans le monde pour y rencontrer, ù chaque pas, toutes les iniquités et toutes les laideurs d'une société mal construite, (^e mal, c'est la haine de la vie et l'amour de la mort; c'est l'obstiné suicide ^ y> « Martyr de

1. Chatterton, 52. Vigny s"esl éiiergiquoraent défendu d'avoir fait en son drame un plaidoyer en faveur du suicide comme on l'en accusa maintes fois, même en pleine Chambre des Députés (29 août 1833). «^ Je n'ai point prétendu justifier les actes désespérés des malheureux, dil-il en sa Préface (p. 14), mais protester contre l'indiiïerence qui les y contraint. » « Le Suicide, affirme-t-il (p. 9), est un crime religieux et social. Qui veut le nier? qui pense à dire autre chose? C'est ma conviction, comme c'est, je crois, celle de tout le monde. Voilà qui est bien entendu. >■ « Le devoir et la raison le disent, ajoute-t-il ; mais il s'agit de savoir si le désespoir n'est pas quelque chose d'un peu plus fort que la raison et le devoir » (9); et d'accord avec les aliénistes il déclare comme ci-dessus non sans quelque emphase : »■ Le Désespoir véritable est une puissance dévorante, irrésistible, hors des raisonnements. Le Désespoir n'est pas une idée; c'est une chose qui torture et qui broie le cœur d'un homme comme une tenaille, jusqu'à ce qu'il soit fou et se jette dans la mort comme dans les bras d'une mère... Il y a telle cause de désespoir extrême qui tue les idées d'abord et l'homme ensuite. » (9, 10.) Dans le cours du drame, il est vrai, le suicide ne cesse guère d'être présenté comme » un affranchissement » (28), comme " une sortie raisonnable de la vie » (58) jusqu'à ce que, la fiole vide à la main, Chatlerlon s'écrie enfin (75) : « Libre de tous! égal à tous, à présent! Salut, première heure de repos que j'ai goûtée! Dernière heure de ma vie, aurore du jour éternel, salut ! Adieu, humiliations, haines, sarcasmes, travaux dégradants, incertitudes, angoisses, misères, tortures du cœur, adieu ! Oh ! quel bonheur, je vous dis adieu! Si l'on savait! si l'on savait ce bonheur que j'ai, on n'hésiterait pas longtemps... 0 Morl, ange de délivrance, que ta paix est douce! j'avais bien raison de t'adorer; mais je n'avais pas la force de te conquérir. (11 jette au feu tous ses papiers.) Allez, nobles pensées écrites pour tous ces ingrats dédaigneux, purifiez-vous dans la flamme et remontez au ciel avec moi ! » Et Vigny, en sa seconde Préface (85), loue chez son interprète, « par-dessus tout, l'élévation de sa joie lorsqu'enfin

tous ' >•> et surtout de lui-même, le pauvre dégénéré supérieur auquel n'a manqué qu'un peu de santé morale, cest-à-dire de bon sens et de bonne volonté, se tue, en effet, tout délirant d'orgueil et dimpuissance, mais non sans propager autour de lui « la contagion- » de son mal et de son malheur '.

Comme toujours, la première victime de ce mor-

il a délivré son unie et la sent libre de retourner dans sa véritable patrie ». 11 faut avouer que le lyrisme d'une pareille apologie sans réserve est autrement entraînant que l'hésitant monologue de Hamlet. Vigny a beau dire : il a l'air de plaider pour le poète le droit de se tuer, bien plutôt que le droit de vivre. Les jeunes poètes prédisposés d'alors ne s'y trompèrent point, du reste : il y eut une épidémie de chattertonisme tout comme naguère il y en avait eu une de werthérisme. •■ Eh ! n'entendez-vous pas le bruit des pistolets solitaires"? avoue Vigny (12; ; leur explosion est bien plus éloquente que ma faible voix... Cesserons-nous de leur dire : Désespère et meurs; despair and die? » Vigny avait, d'ailleurs, déjà manifesté son indulgence pour le suicide dans Les Amants de Montmorency (1839). Enfin, comme dans Stello, s'abandonnant davantage à ses tendances anti-sociales : « Ce suicide, dit-il (Corr resp., 83) fut un homicide de la société : •• Est-ce lui qui est coupable, diles-le-moi ? (Préface, 9) ou bien est-ce la société qui le traque jusqu'au bout... Quand un homme meurt de cette manière, c'est la société qui le jette dans le brasier. »

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