‹ Alfred de Vigny, sa vie et son œuvreChapitre 91 sur 199 · Ilid · texte numérisé non relu

Ilid

3. Ibid., 23. " Le premier devoir du Poète dramatique est le détachement de lui-même % a dit Vigny (.W" de Sedaine et la Propriété littéraire). On voit que pas plus dans le personnage du Quaker que dans celui de Chatterton, pas plus en ses drames et ses œuvres de prose qu'en ses poésies, Vigny n'a jamais pu entièrement s'oublier lui-même. Il a beau dire qu' « avant de mettre le pied dans l'enceinte de son théâtre idéal, il faut que l'imagination du Poète boive une coupe de l'eau du Léthé, qu'elle oublie son séjour dans une tète humaine, son rôle dans la comédie de la vie » : il a beau reprocher aux critiques (comme Sainte-Beuve dès lors) de ■■ chercher trop minutieusement dans ses œuvres l'histoire détaillée dos souffrances de son cœur ou la chronique des accidents et des rencontres de sa vie »; il n'est que trop évi-

même en son typique rôle de grand-prètrc de la morale, à la fois réformateur de société et directeur de conscience. Il a beau troquer la solennelle canne à pomme d'or du Docteur Noir et la perruque à la Voltaire du vieux Tronchin contre le grand chapeau rond à larges bords et la sombre défroque noisette du « plus tendre des puritains » ; il a beau mêler à la mordante humeur de son indignation misanthropique une bonne dose de compassion chaleureuse et d'onction ecclésiastique, il n'en reste pas moins essentiellement un doctoral « médecin des âmes ' », dont la paterne indulgence est plus encline à verser le baume qu'à manier le scalpel sur les plaies imaginaires de ses trop sympathiques clients. Et comment n'éprouverait-il pas un faible pour des malades dont il se sent au fond le frère aîné, un frère encore mal guéri, n'ayant survécu à leur crise mortelle qu'à force de " demi-suicides- »? Aussi sa raison d'homme mûr ne trouve-t-elle en son cccur sénile que tendre partialité pour des eri'eurs de sensibilité et des écarts d'imagination qui furent ses propres péchés de jeunesse. Loin d'être, comme il se laisse dire, le « sévère ami » « qui a toujours raison^ », ce

dent que, sous presque tous les masques de ses héros, tremble, en dépit de tous ses efforts, et le trahit la voix grave et tendre du poète ému; les émotions de sa sensibilité maladive qui donnent le branle à son imagination et par suite l'inspirent, demeurent trop fortes, en somme, pour qu'il puisse, en les réprimant, se conformer tout à fait aux impérieuses exigences d'un art froidement impersonnel.

Page 1