SCÈNES DE LA VIE MAROCAINE
DEHODENCQ ORIENTALISTE
Ce qui entraînait de nouveau Dehodencq loin des siens, presque malgré lui, par un irrésistible attrait, ce n'était plus seulement la nostalgie du soleil, un mirage d'Orient, « l'orgueilleuse » Séville, la belle Cadix « à l'ancre dans l'Océan // et les blanches maisons de Tanger, aux terrasses verdoyantes, sortant des flots bleus. Une inquiétude, qu'il n'avouait pas, le poussait. Une image dont il avait espéré peut-être voir les contours peu à peu s'effacer, prendre la forme vague d'un
lointain souvenir, l'attirait à sa flamme. Avec son fatalisme oriental, volontiers il s'absentait de sa vie, laissait le présent au sentiment qui le
dominait et l'avenir à Dieu. Il allait sans bien savoir où conduisait la route, j comptant sur son courage, avec je ne sais quel optimisme entêté.
Un jour, dans les dernières années de sa vie, les plus tristes, je l'accompagnais à son atelier. Nous traversions le Luxembourg. C'était un matin d'hiver ; sur le ciel gris et bas les arbres dessinaient leurs squelettes maigres et décharnés. Les pas sonnaient sur la terre dure, et de temps en temps de petites flaques d'eau gelées craquaient sous les pieds avec un bruit de verre brisé. Quelques rares passants marchaient vite dans les allées désertes. On était comme séparé des choses par un brouillard de tristesse. Tout semblait frileusement se rétracter, se ramasser en soi, vivre d'une vie égoïste et solitaire qui
Profil de Mmc Dehodencq.
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mêlait à la sensation du froid humide un sentiment d'abandon. Nous marchions côte à côte sans plus rien dire. Dehodencq, la tête baissée, s'abandonnait à une de ses rêveries qui faisaient passer devant ses yeux les scènes de sa vie décevante. 11 s'arrêta tout à coup, se redressa d'un de ces mouvements brusques, qui lui étaient familiers et, les bras levés puis retombant dans un geste découragé, d'une voix sourde : « Quelle mélancolie profonde ! » Et, quelques pas plus loin, immobile, comme se parlant à lui-même : « A trente ans une effroyable passion », et il rentra dans son silence.
C'est aux fêtes données à Cadix, en l'honneur de la reine Marie- Amélie, qu'il avait connu M"" Calderon. Elle portait un des plus beaux noms de l'Espagne, celui du plus grand de ses poètes. A Cadix, dans l'adorable ville « qui s'élève rayonnante du sein des flots, d'un bleu sombre, » et dans son décor charmant promène sur l'Alameda la démarche indolente des plus belles filles de l'Espagne, elle arrêtait les regards. La nature, sans se contredire, peut ainsi, à travers les générations, passer du génie à la beauté. Elle résumait toute la grâce andalouse : des pieds et des mains d'enfant, les fines attaches qui sont comme la noblesse des corps glorieux ; dans l'attitude, toute la nonchalance espagnole ; le beau teint mat que fait la vie à l'ombre dans ce pays ardent ; un profil pur, le front petit, le nez fin, l'arc de la bouche onduleux, et dans les grands yeux noirs, avec un rayon de soleil, la rêverie paresseuse et vague, comme le bercement et l'infini de la mer souvent contemplée. Pour Dehodencq, c'était encore l'Espagne et déjà l'Orient, tout son rêve d'artiste réalisé dans une forme vivante. Certes le drame d'amour dut être poignant dans cette âme violente et tourmentée. On pourra dissiper bien des mystères ; tant que la stérilité n'aura pas desséché la plante humaine jusqu'en ses racines, celui-là demeurera tout entier, poétique, formidable et divin. Comme un regard, un sourire, une forme entre dans l'imagination et reste dans le cœur. Rien n'est changé, toutes choses sont à leur place, le chevalet, l'étude commencée, le livre ouvert et l'on ne se reconnaît plus. Pourquoi la vie n'est-elle plus ce qu'elle était hier ? Pourquoi ce qui n'était rien
loi
est-il devenu tout? Pourquoi ce qui suffisait à remplir l'âme y laisse-t-il soudain un si grand vide ? Le présent ne tient plus au passé. Sentiments, affections, soucis, devoirs, tout recule, s'éloigne, pâlit et s'efface. Une pensée nouvelle, inattendue, occupe l'âme, s'y installe, en chasse tout ce qui la contrarie ou la gêne. L'homme étonné regarde cette étrangère, veut se révolter, et bientôt, convaincu de sa faiblesse, lui laisse ajoutera l'insolence première la force irrésistible et la familiarité de l'habitude.
M"* Calderon s'effrayait de cet amour d'un étranger pour elle. Elle ne se sentait pas faite pour la lutte et pour l'effort. La vie agitée des pays où l'on a froid lui faisait peur. Elle ne voulait pas quitter sa chère Espagne, le patio où l'on a pour toit le ciel bleu ; les causeries où les voix chantantes se mêlent au bruissement de l'eau qui jaillit et des éventails qui agitent l'air parfumé ; l'équilibre harmonieux des poses nonchalantes, tout ce qui met dans la vie paresseuse et tranquille la douceur d'une demi-sieste que traversent des rêves légers. Quelles tempêtes devaient soulever dans l'âme de Dehodencq, facilement inquiète et soupçonneuse, ces hésitations et ces effrois !... Deux ans de travail, de luttes, d'angoisses, de disparitions et de retours, de déchirements intérieurs. L'amour comprend tous les sentiments humains, il subit mille métamorphoses, mais sous toutes ses formes, il se ressemble à lui-même, il reste excessif, extrême ; il prend toutes les forces de l'homme, il les concentre dans le sentiment qui pour un instant l'exprime. Pour un son de voix, pour un sourire, il a des joies ridicules, des joies d'enfants, qui rajeunissent l'homme et renouvellent la nature ; il a des terreurs et des désespoirs qui font la vie désolée ; il a toutes les délicatesses, d'ardentes volontés d'héroïsme, de sacrifice jusqu'à la mort, et soudain des brutalités, des emportements, des soupçons, des colères, toutes les basses insultes de la jalousie. Et puis, il y a les intervalles de lucidité, où la folie semble disparue, où l'on s'étonne, où l'on respire, jusqu'à ce qu'une circonstance ridicule ou la simple accalmie, par le retour des forces, livre de nouveau l'âme aux mirages qui tour à tour l'enchantent, l'exaspèrent, la jettent d'illusions en illu-
Mais l'amour est contagieux
sions jusqu'à l'épuisement. Ainsi se joue, dans les cœurs en tumulte, la tragédie de Racine, aux alternatives douloureuses.
le vertige se gagne, comme la peur, comme tous les sentiments qui suggèrent de vives images.
C'est d'abord un étonnement, un vague effroi, que la femme éprouve devant l'enthousiasme qui la divinise. Le sentiment de sa fragilité la met en défiance. Elle ne se reconnaît pas dans l'image qu'on lui présente d'elle-même. Mais on s'habitue vite à la divinité. L'amour a l'étrange éloquence des livres de piété mystique ; des hymnes ardents, des tristesses, des humiliations, des prières, une musique caressante de litanies qui se prolonge et endort la volonté. L'admiration qu'inspirait l'artiste, l'avenir que tout le monde s'accordait à lui prédire, achevèrent de décider Mllc Calderon. Le mariage fut célébré à lafindel'année 1857. Certes l'imprudence est grande d'associer une femme, les enfants qui vont naître à la noble aventure d'une vie de lutte et de travail désintéressé. Mais s'il est si difficile d'opposer à l'emportement de la passion le devoir, le respect du bonheur et de la vie des autres, qui pourrait, quand toutes les espérances sont permises, renoncer volontairement, par peur de l'avenir, par une sorte de lâcheté, à l'amour qui lui brûle le cœur? Sans doute il y a l'art, la gloire, l'œuvre à faire, ce qu'on croyait hier, ce qu'on croira demain peut-être suffire à tout ; mais ce n'est pas assez de ces fragiles obstacles
Portrait d'Alfred, fils aîné du peintre (18 M. Alfred Dekodeneq.
quand la nature soulève dans l'âme la tempête des forces élémentaires. Et puis, qui n'a pas cru naïvement, de bonne foi, qu'il trouverait tout dans le sourire d'une femme, la force invincible, le succès, la gloire et la fortune? Qui n'a pas cru à cette irrésistible magie de l'amour heureux, qui n'a pas poussé le cri du Cid et défié le monde dans une heure de jeunesse et d'héroïque folie ?
Alors commença pour Dehodencq la vie qu'il devait mener jusqu'à son retour en France, vie comme toujours faite de joies brèves et vives, d'angoisses dont le travail passionné le distrait. Il habitait Cadix, mais la moitié de son temps se passait à Tanger, où seul, loin des siens, il travaillait à rendre, dans leur réalité et dans leur poésie, les drames multiples de la vie marocaine. Quelles joies au retour! mais au départ quelles tristesses ! Il adorait ses enfants qui, petits, tous eurent une beauté de chef-d'œuvre. Il les aimait d'une affection plus que paternelle, avec les sollicitudes et la tendresse jalouse des mères ; il trouvait pour eux de la patience ; il aimait à les sentir tout petits, impuissants, à leur donner encore la vie par ces mille soins qui semblent exiger la grâce d'état, l'instinct et la main délicate des femmes. Une pâleur, un malaise, une heure de retard le jetaient dans des terreurs qui le rendaient redoutable à lui-même et aux autres; son imagination de peintre lui présentait des scènes désolées de maladie et de mort avec une intensité qui l'affolait. Et il fallait trouver le courage de s'éloigner, de ne plus savoir, d'affronter toutes les inquiétudes. Il partait, morne, perdu dans une de ces mélancolies terribles qui lui faisaient dans l'esprit un vide de mort, comme la solitude d'un cimetière plongé dans la nuit. Vingt-quatre heures de ce silence fier et douloureux qui était sa façon de souffrir! Mais quand soudain, portée sur les flots parla brise, arrivait à lui cette odeur étrange, qui se dégage des villes africaines et semble en résumer toute la vie dans un acre parfum, l'artiste soudain se réveillait, son cœur battait et, comme le soleil à l'horizon, dans son cerveau les images se levaient rayonnantes. Dès le premier jour, il s'était épris de cette terre marocaine, jusqu'à la fin il en garda les sensations toutes vives. Au moment de
revenir en France, il envoie ses adieux à un ami qui l'y appelait une dernière fois : « Il était écrit que je ne foulerais plus le sol de Tanger. « Vous souvenez-vous de mes longues et persévérantes études sur le « Socco, quand je me flanquais devant mes Marocains, pour les « étudier, ce qui ne laissait pas de les impatienter quelquefois. Tenez, « j'ai encore dans l'oreille le son de la flûte du charmeur et celui du « hautbois; j'aspire en rêvant, les narines ouvertes, cette odeur, « parfum pour moi, de vieux foin, de beurre et de poussière, qui vous <(. saisit, s'imprègne en vous, au premier pas que vous faites sur la terre « marocaine (i). »
Si Dehodencq aime les Marocains, c'est qu'il les comprend; une sympathie fraternelle le mêle à leur vie. L'éducation met entre eux un intervalle immense, le climat, des montagnes et des mers, les idées morales et religieuses, toute une civilisation ; la nature les rapproche par les instincts primitifs, permanents et profonds, qui donnent sa forme générale au caractère. Dans son élégance fine et dédaigneuse de Parisien il y avait quelque chose de la dignité du chef arabe. Dans ses grandes vues sur le passé, sur l'avenir des sociétés modernes, on retrouvait un écho de l'éloquence violente, colorée des vieux prophètes qui jonglent avec les siècles et des mahdis qui entraînent les tribus fanatisées. Dans son abandon au hasard, dans son attente de l'avenir reparaissait le fatalisme oriental. Ardent et passionné, il mettait son orgueil à se contenir, à ne rien laisser paraître de la fougue intérieure. Il avait les longs silences volontaires, les contemplations muettes et, sous le choc de l'émotion, les explosions soudaines qui se déchargent en paroles brusques, en gestes violents, en mouvements presque convulsifs. « Je me rappelerai longtemps, conte un voyageur au Maroc (2), le vieil Arabe de ce matin, un vieux de haute taille et desséché qui, ayant reçu un démenti d'un autre avec lequel jusqu'alors il avait discuté pacifiquement, pâlit, se rejeta en arrière, puis s'élança au
(1) Lettre à M. de Martine.
(2) Edmondo de Amicis.
La Mariée Juive.
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milieu du chemin, se couvrant convulsivement le visage avec les mains, en jetant un hurlement de rage et de douleur. Jamais je n'ai vu une figure plus terrible et plus belle. » Dehodencq sous sa froideur apparente cachait le tumulte intérieur jusqu'à ce qu'il éclatât malgré lui. Ses lassitudes les plus abîmées étaient tout près de ses plus grands efforts ; il avait une nature nerveuse de cheval arabe, qui retrouve des
Janissaire. Dessin pour l'exécution de la Juive.
forces qu'on ne soupçonne pas et meurt dans une dernière battue de galop. Ce monde africain n'était pas moins en accord avec son talent pittoresque. La lumière, la couleur, le mouvement, la sincérité expressive des corps, la passion visible dans le geste et l'attitude, la vie dans la rue, la foule qui résume un peuple dans ses types, tout ce qu'il aimait venait comme au-devant de lui dans les scènes qui se composaient à chaque pas sous ses yeux.
L'orientalisme n'est pas né d'un caprice de peintre nomade, et
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cherchant du nouveau à tout prix. Il n'est pas une erreur, une conséquence fâcheuse de la conquête de l'Algérie, une fantaisie exotique qui fait partie de la maladie du siècle. Il a son esthétique, c'est-à-dire sa raison d'être dans la sensibilité humaine. Certes il n'est pas besoin
d'aller chercher bien loin la poésie :
elle est partout où l'on sait la mettre. Mais l'art n'est jamais la réalité, toujours il est le rêve qu'elle devient en traversant l'âme de l'artiste, l'émotion humaine, la poésie. Je ne dédaigne rien, un coin de table suffit à Chardin.
Mais l'homme, quoiqu'on puisse dire, se plaît à sortir des limites étroites de la vie présente ; il aime ce qui est loin de lui, le passé, les ruines, la légende, la féerie, le caprice, toutes les évocations d'un monde, où la fantaisie se joue librement. Voulez-vous comprendre l'orientalisme, prenez Watteau, son chef-d'œuvre : l'embarquement pour l'île de Cythère. C'est le rêve charmant de l'amour délicat et sensuel ; le poème des sympathies soudaines, des abandons sans résistance et sans danger, des rencontres qui font les bonheurs d'un jour, inoubliables. C'est un monde féerique, où tout se dispose de soi-même pour cet enchantement du caprice amoureux qui le crée : les guirlandes de roses, le bruissement des feuillages légers, les bosquets qui offrent leurs retraites aux couples lassés, le reflet mélancolique du paysage, au soleil couchant, réfléchi dans les eaux dormantes. Dans ce monde du rêve on ne connaît ni les regrets, ni les remords, ni les luttes des sentiments contraires, ni les violences de la passion, ni les réalités brutales ; les
Dessin pour la Fête du Mouton.
âmes descendent une pente très douce qui, de la causerie spirituelle et galante, avec des lenteurs de menuet, les mène à l'amour sans déranger les plis des robes de satin aux cassures lumineuses, ni la grâce coquette des attitudes élégantes. De la vie il ne reste que l'amour et de l'amour que le rêve d'un poète soudain épris un soir de bal. L'Orient, c'est comme la nature faisant pour nous un rêve, la fantaisie devenue la réalité même. Dans un décor radieux, une vie qui n'est pas la nôtre, qui nous reporte dans un passé lointain, de la réflexion à l'instinct, qui nous montre l'homme et ses éternelles passions sous des formes imprévues, dont le contraste réveille notre curiosité. Quelle trouvaille pour le peintre, qui a besoin de rester en commerce constant avec la nature et dont le rêve doit garder l'intensité des sensations toutes
vives.
Le Maroc n'était-ce pas vraiment pour un coloriste, épris de mouvement, ivre de vie, cette féerie réelle, la fantaisie dans la nature même? Rien qu'à voir, rien qu'à sentir, qu'à se pénétrer de cette nature, qu'à la mêler à ses émotions, et qu'à faire son métier de peintre. Comme décor, la ville toute blanche, à chaque instant, au détour d'une ruelle étroite la mer, les montagnes mettant leurs ondulations d'un bleu velouté sur le ciel d'azur; dans ce milieu les costumes éclatants, les cafetans rouges, orangés, bleus, les burnous blancs, les fez et les turbans, les haïks aux rayures transparentes, l'éclat des armes ; cinq races, Maures, Arabes, Berbères, Nègres du Soudan, Juifs, avec des croisements qui font des visages de tous les tons ; l'orgueil brutal des Maures, la naïveté sauvage des nègres, l'humilité des juifs traqués, une vie inconnue, agitée, bruyante, et tout cela dans une lumière éclatante, dans l'atmosphère chaude du soleil africain. Bien des orientalistes, uniquement préoccupés des costumes, des accessoires, du bric à brac, dédaignent l'homme, ajoutent un genre à la nature morte. Ils font des tableaux, qui donnent l'idée de l'Afrique comme un bazar chinois de l'avenue de l'Opéra donne l'idée de la Chine. Dehodencq comprend autrement ses devoirs d'artiste ; il veut faire pour le Maroc ce qu'il a fait pour l'Espagne, pour les Gitanos,
montrer l'homme dans son milieu, dégager le type, ce qui d'une race ne disparaît que quand elle est anéantie.
Il ne prétend pas copier la nature, il ne s'interdit pas le choix qui est l'art même. L'art doit être plus vrai que la réalité, parce qu'il doit être plus éloquent, plus expressif. L'émotion intelligente et exclusive de l'artiste, sans même qu'il y songe, élimine l'insignifiant, ne retient que le détail caractéristique. « Ces sortes de sujets-là, ces tableaux de « mœurs, il faut en faire des types ou n'y pas toucher. Tant de peintres « courent le monde aujourd'hui, et de retour dans leur pays vous « gâtent la belle nature, vous assomment de leurs souvenirs maniérés, « de leurs peintures fades et incomplètes, qu'il est de toute nécessité, « quand on a eu l'avantage de voir et d'étudier longtemps ce que « d'autres ont sauté à pieds joints, de ne rien négliger pour laisser « tout cela derrière soi. » Oui, mais peut être risque-t-on d'étonner les bourgeois de Paris, de leur paraître excessif. Un orient de pacotille a plus de chance de succès. Un peu de ciel de Normandie dans le ciel d'Afrique, des Aimées des Batignolles et de beaux Turcs de ballet d'opéra ont l'avantage de ne pas dépayser brusquement le Parisien. Dehodencq s'en soucie bien. « Ah ! si ce n'était pas si banal, comme je « m'écrierais : Si je pouvais vous montrer ce que j'ai là dans la tête ! « Oui, ma France chérie, tu compterais un peintre de plus, et un « peintre consciencieux, au faire large et vigoureux, rapportant de ses « voyages un peu de ce soleil brûlant, de cette poésie qui sort de « l'objet même, sans prétention, sans interprétation fausse et maniérée, « de la mâle peinture enfin, et cela ne se voit pas tous les jours. »
N'attendez pas de l'Afrique ce qu'on n'en voit guère que dans les sérails de Paris : le paradis de Mahomet, les étirements ennuyés des aimées dans les harems, une exhibition de femelles nues, à l'œil morne et stupide, dans toutes les attitudes de la bête humaine. 11 faut vraiment bien de la perspicacité pour deviner ainsi des femmes, dont on n'a vu qu'un œil. Dehodencq dit ce qu'il voit à chaque pas, sur le Socco, dans les rues, dans les carrefours de Tanger ou de Tétuan. C'est toute une épopée ; dans une suite de scènes caractéristiques tout
no
un tableau de la civilisation rude et barbare. Par le décor, par la couleur, par le mouvement, par l'évocation d'un monde si différent du
L'Ëcliafaud. Dessin pour l'exécution de la Juive.
nôtre, c'est la fantaisie, la féerie ; par l'intensité de la vie, par le document exact, par le coudoiement et la lutte des races, saisies dans leur type, c'est la réalité et c'est l'histoire. Dehodencq ne nous laisse rien
ignorer de la vie marocaine, la religion, l'art, la justice, les mœurs, la condition des juifs, tout nous est montré dans des scènes, où le dessin, la couleur, toutes les images prennent une valeur expressive.
La Prière à la Mosquée, le Fou, la Fête du mouton, l'Exécution de la juive, autant d'épisodes de la vie religieuse au Maroc. C'est la religion, au sens antique du mot, redoutable, avec son cortège de superstitions, ses accès de fanatisme meurtrier. Le fou est saint, inviolable, sacré ; « son esprit s'est envolé à Dieu », c'est la pensée divine qui se révèle dans ses paroles incohérentes. Il promène librement par les rues ses guenilles, que troue çà et là son corps crasseux ; on le rencontre, stupide ou furieux, dans les carrefours, le plus souvent dans les cimetières, perché sur quelque tertre, hurlant et détachant sa nudité de squelette sur le ciel bleu. Les hommes, les femmes, les enfants se pressent, viennent baiser ses loques et sa vermine. Volontiers il crache à la face de l'infidèle ; il a fallu l'intervention diplomatique pour calmer par la bastonnade ces délires souvent artificiels.
Lu Fête du mouton est célèbre à Tanger; elle rappelle les oracles que lisaient les prêtres antiques dans les entrailles des victimes. On égorge un mouton sur le tombeau d'un saint, en dehors de la ville. On le place en travers des épaules d'un homme qui prend sa course. Il doit le porter ainsi jusqu'à une mosquée située en bas de la ville. Lancé à travers les rues étroites, il va de toute sa vitesse, poursuivi par la foule sauvage qui crie, hurle, le fouette, lui jette des pierres. Si le mouton remue encore, quand il arrive à la mosquée, c'est que la récolte sera bonne, grande joie, cris d'allégresse! L'homme parfois meurt en route, un autre prend sa place et si le mouton remue, ce petit incident est d'assez peu d'importance.
Il n'est pas autrement difficile de faire avaler à un Maure une bouteille de vin de France ; mais cela n'empêche pas d'être bon musulman, de faire chaque jour, tourné vers l'Orient, les cinq prières canoniques, et loin de nuire au fanatisme le rend plus ardent et plus nécessaire : il faut bien expier ses péchés. Dans un des derniers voyages qu'il fit à Tanger, vers 1860, Dehodencq trouva la ville agitée,
V exécution de la Juive (N° 113) M. Charles Paix-Séailles.
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frémissante. Comme un homme dans une crise de passion, une ville a des émotions soudaines qui la partagent, mettent aux prises ses éléments contraires. Une juive, chose inouïe, avait abjuré la religion de ses pères, pour se soumettre à la loi du Prophète. Elle avait oublié les persécutions, les hostilités séculaires, les antipathies profondes, tout ce qui devait circuler dans son sang, se soulever en elle à tous les battements de son cœur. Elle était jeune, dans tout l'éclat de cette beauté riche, opulente des juives marocaines, fleurs épanouies, splendides, fleurs matérielles auxquelles ne manque que le parfum délicat et subtil de l'âme. Elle avait aimé un ennemi de sa race et de son Dieu ; pour l'épouser elle avait renié son sang, renié son Dieu. En proie à la folie d'amour, elle avait été droit devant elle jusque dans les bras de celui qu'elle aimait. Elle ne devait pas recueillir le fruit de son parjure. Jéhovah, le dieu jaloux, ne lui laissa pas son bonheur; d'un coup brusque il lui enleva l'homme à qui elle l'avait sacrifié. Alors, dans la terreur d'un châtiment si prompt, vinrent les regrets, les remords ; dans la solitude, que faisait en son âme l'amour perdu, rentrèrent tous les souvenirs d'autrefois. Elle alla frapper repentante à la porte de la synagogue ; elle y rentra contrite, désespérée, la dernière parmi les fidèles. Une crise de colère secoua les mahométans. Une croyante retourner à Israël ! humilier Mahomet et sa Loi devant ces chiens de Juifs, plus vils que des Nazaréens! Une véritable bataille s'engagea autour de cette âme à conquérir. On emprisonna la relapse, on mit tout en œuvre, menaces et séductions, caresses et violences, pour la ramener à la mosquée. Les juifs anxieux priaient, redoutant une faiblesse, une défaillance. Jusque sur l'échafaud, en face de la mort, on la pressait, on essayait la tentation suprême de la vie, des richesses, des honneurs. Obstinément elle répondit : « Le Dieu d'Abraham et de Jacob saura bien me venger! •> et elle fut décapitée au milieu des imprécations des musulmans, des cris d'enthousiasme et de douleur des juifs.
Dehodencq avait assisté à la tragédie poignante, qui passionnait Tanger, il en avait suivi tous les épisodes jusqu'à 1 dénouement ; il avait
vu mourir la juive et l'éclair du sabre du bourreau'nègre au beau soleil qui mettait la ville eu fête. Sans laisser refroidir l'ardeur de rémotion,
encore sous l'obsession des images qu'il avait affrontées, sur une vaste toile il dressa l'échafaud, autour duquel se déroulait ce drame de la vie de la foule, ce drame de deux fanatismes en lutte, qui tentait son audace. Les juifs s'indignaient:
«Malheur au Franc impie qui ose toucher à la sainte ! » et chaque fois qu'ils passaient devant l'atelier, ils jetaient au peintre quelque malédiction.
Cependant le tableau était achevé et Dehodencq commençait à se rassurer sur les effets de la colère de Jéhovah, quand un soir qu'il dînait chez le consul de France, on vint l'avertir de ne pas rentrer chez lui. L'atelier s'était écroulé. Sa plus belle toile marocaine était en pièces au milieu des décombres. 'Il eut le courage de reprendre ce tableau, mais toujours il a regretté l'œuvre détruite, faite de verve, sous le coup de l'émotion
Dessin : l'Éxecution de la Juive.