PREMIERS SEJOURS AU MAROC
Cependant les commandes n'arrivaient pas. Toujours la même détresse!
Toujours l'inquiétude humiliante de voir la gêne cachée se trahir à tous les yeux! Toujours cette vie d'attente qui use les forces prêtes pour les œuvres rêvées! Le tableau des Bohémiens an retour d'une fête achevé, Dehodencq, de nouveau, se résigne au départ. Il n'attend plus que l'argent qui lui reste dû pour la copie commandée par le prince. On ne se hâtait pas de le payer. Il se décide à
annoncer son retour en France. « J'ai encore été assez embarrassé « d'argent ces jours derniers. Bien que plusieurs occasions d'aller au « palais se fussent présentées, je ne voulais, je ne pouvais pas toucher « ce point délicat. Comment faire cependant ? le temps pressait. « Tailleur, bottier, hôtesse, tous allaient me tomber sur les reins. Je " pris donc mon courage à deux mains et fus voir M. de Latour, lui « annonçant mon prochain départ, et lui demandant quand je pourrais « prendre congé de Son Altesse. « Mais vous voulez donc en nous " quittant nous laisser vos débiteurs? Vous me faites penser que j'ai « mille francs à vous remettre de la part du prince... » Je ne le laissai « pas achever, comme bien tu penses. — « Vous me feriez croire, lui « dis-je, que je suis venu pour vous le rappeler. » Dehodencq est là tout entier avec sa fierté de gentilhomme castillan et sa belle allure française.
Mais quelle destinée ! Coudoyer les princes, qui ont pour misère la perte d'un trône et pour consolation les jardins de l'Alcazar et, avec une âme royale, avoir pour soucis, le regard du fournisseur qui n'est pas payé, la bottine qui se déforme, la redingote qui se lustre. Etre l'artiste, l'homme qui de la vie fait un jeu divin, du monde un rêve; qui, tout à ce rêve, doit l'animer de sa vie jusqu'à ce qu'il se transforme et s'échappe en une œuvre visible à tous; donner toutes ses forces vives à la création d'une apparence, où la nature et l'homme semblent fraternels, et plus que tout autre sentir l'âpre réalité, les contradictions douloureuses, tout le lourd fardeau des besoins qui pèsent sur l'homme et le courbent jusqu'à labête. Avoir rêvé des luttes héroïques, la lutte de Jacob et de l'ange, les grands efforts vers les grandes œuvres; avoir donné de la noblesse au destin pour le mettre à sa taille, et le trouver sous les formes inattendues des mille nécessités de la vie quotidienne, des embarras, dont on a honte, des petits obstacles multipliés sur la route, qui usent le courage! Et sous toutes ces métamorphoses en venir enfin à reconnaître le Destin, à découvrir son nom en même temps que sa puissance, à s'apercevoir que dans les sociétés modernes il s'appelle l'Argent. L'argent, qu'on méprisait, dont on
laissait le souci aux autres, aux bourgeois, à ceux dont on ne voulait pas être; qu'on croyait conquérir par surcroît, sans y songer! Et voilà que l'argent se venge. Il ne se donne qu'à ceux qui l'aiment. Il veut qu'on lui sacrifie tout, il veut qu'on l'adore. Il est le Tentateur. Quand
Balayeurs Andalous.
il a lassé le courage par les petites souffrances de chaque heure, parles humiliations qui vont d'elles-mêmes à ceux qu'il dédaigne, quand il a bien montré qu'il est implacable et fort, il prend les allures caressantes, il s'offre avec les attouchements impurs de la courtisane. « Il n'est rien que je ne puisse devenir dans mes métamorphoses. Quoi qu'on veuille et quoi qu'on fasse, il faut toujours en appeler à moi. Je donne le plaisir à ceux qui l'aiment, je permets de satisfaire toutes les curiosités
du désir humain, car rien ne me résiste. Je confonds l'art et la vie; je fais de l'art plus qu'une vaine apparence, je lui donne la réalité du luxe qui réjouit les regards et semble mêler aux choses la joie de vivre. La gloire ne se distingue pas de moi, je suis le succès et je l'entretiens sans effort. Pour les cœurs généreux je m'appelle l'indépendance, plus encore la libéralité : je rends possible la bonté et je fais des heureux. Les plus forts viennent à moi et ceux qui affectent de me mépriser ne cherchent qu'à cacher mes dédains et leur impuissance. » Dehodencq a toujours répondu : non.
11 allait partir, une nouvelle commande du prince le retint. Eut-il raison de s'en réjouir? qui le sait? 11 revenait en France recueillir le fruit du succès de ses Bohémiens; il reprenait le rang; on s'habituait à lui faire sa place; il entrait dans les calculs des ambitieux pressés. 11 évitait l'oubli. Mais le hasard, auquel si volontiers il livrait sa vie, en avait décidé autrement. « Le prince (et remarque comme il a toujours été question de lui toutes les fois qu'il m'est survenu quelque chose de bon dans ce maudit pays), le prince m'a commandé son portrait, celui de l'infante et de leurs trois enfants, sur une toile d'environ six pieds, avec paysage, le tout comme je l'entendrais. En ce moment je suis installé au palais. J'ai pour atelier l'appartement occupé par la princesse Clémentine, au moment de son passage à Séville; comme récréation de charmants jardins où je puis me promener et étudier à loisir; et pour modèles leurs Altesses, duc et duchesse deMontpensier, qui posent peu de temps, assez mal, mais souvent (i). » Il y a là dans la vie de Dehodencq quelques mois d'accalmie. Le séjour et le milieu lui convenaient. 11 se met à l'œuvre avec ardeur. « Tu es sans doute curieuse de savoir ce qu'il en est de ces portraits, si cela avance et se trouve en bon chemin. J'ai ébauché le tout complètement, une ébauche assez avancée. Dès les premières touches la tête du duc sortait vivante, douce et spirituelle. Ce fut pour moi une bonne fortune, car si tout d'ordinaire dépend du commencement, c'est plus que jamais le cas en
(i) Décembre 1852. Séville.
Portrait de la famille du duc de Montpensier
(dessin)
M. Gabriel Séailles.
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pareille circonstance. J'avais été prévenu que leurs Altesses n'aimaient pas les longues pauses, et m'étais arrangé en conséquence. Mais voilà que tout est bien changé. C'est à qui me posera maintenant, et je me hâte d'en profiter. Ce que m'ont coûté de peines et de sueurs les deux petites infantes, l'une de quatre ans, l'autre de deux à peine, ne se peut raconter. Bref tout avance à la satisfaction générale. M. de Latour plus que tout autre en est tout joyeux. »
L'œuvre achevée, le prince donne une fête où elle devait être exposée : c'était une attention délicate, une manière de stimuler la vanité de ceux qu'à coup sûr tenterait son exemple. « Ce même soir « devaient être exposés mes portraits de la famille royale; je n'étais « pas sans appréhension, non pour moi, je savais à quoi m'en tenir, « et ce que l'on pouvait me dire à droite et à gauche, je m'en moquais « comme d'une chiquenaude; mais pour mes nobles hôtes, si pleins « d'attentions et de bontés pour moi. Te le dirai-je, le succès a été « complet; de toutes parts je recevais des félicitations. Et moi de « prendre tout cela poliment, mais assez froidement; et les gens de se « récrier sur ma modestie, qui n'est à vrai dire qu'une profonde indif- « férence à l'endroit des compliments banals et moutonniers. Mais, « tu vas voir, et ceci est plus fort et même très éloquent. J'avais en me « couchant (en perspective) quatorze portraits à faire. Un Anglais, « fixé à Séville depuis nombre d'années, désire un tableau de sa « famille dans le genre de celui du prince. Et comme ce même soir, « après une assez longue conversation, nous n'avions rien décidé, il " me quitta en me disant que c'était chose faite et que, quand je vou- « drais, je n'avais qu'à lui faire mes conditions et qu'alors tout serait « dit. » Allons donc ! voilà la fortune si longtemps attendue ! Il n'y a plus qu'à se mettre à l'œuvre et sans retard. « Comme cela me prendra du temps, j'hésite. » Qu'est-ce à dire? c'est là tout l'enthousiasme, vous ne daignez pas tendre la main à l'or qui s'offre. Vous hésitez ! Le désir tombe dès que sa réalisation devient possible. Vous êtes donc bien riche, et par quel miracle! " Le prince m'a fait remettre 14.000 réaux, " environ 3.500 francs. Mais hélas ! et mes dettes, et le tailleur, et le
" bottier, et quesais-je? Mes allées et venues au château, ma vie de « grand seigneur m'ont coûté fort cher. Bref, il me restera, tout payé, " mille francs, avec lesquels je pourrais aller te trouver; et Dieu sait « si je le désire; mais je suis à quelques lieues seulement de l'Afrique; " que de fois n'ai-je pas soupiré en regardant de ce côté ! et, une fois « de retour, quels regrets n'aurais-je pas de n'avoir pas cédé à la tenta- " tion, rien ne s'y opposant plus maintenant. Toi-même alors sera de « mon avis. Tu le veux bien, je pars, et vite, avant que les grandes « chaleurs ne viennent et que ce ne soit presque impraticable... Les « quelques études faites en Afrique compléteront mon voyage de Gre- « nade et de Cordoue. »
Comme il avait raison d'écrire un jour : « Je ne suis pas fait, j'en ai acquis la certitude, pour lutter mesquinement jour par jour ; je ne saurais, et cela est désolant, mettre mon activité au service d'un intérêt quelconque (i). » Je n'ai pas le courage de m'en indigner. Eût-il compris l'insouciance des Bohémiens en fête, la joie de la vie errante et libre, s'il eût eu les qualités du marchand économe et sournois. Et qu'est-ce donc que l'art, s'il n'est cet amour de la divine illusion, le sacrifice de tout ce qui semble à la foule le réel et le vrai à une apparence ailée, qui flotte en images légères, qu'on croit saisir et qu'on revoit devant soi plus belle, plus rayonnante, et qu'on poursuit encore ! Et qui sait s'ils ne sont pas, ces artistes épris du rêve, les amants de la seule réalité véritable? En route donc vers les nouveaux rivages, où nous appelle la libre fantaisie de l'artiste.
Il part de Séville pour Cadix par un affreux temps. « Je croyais « pouvoir jouir impunément de ce ciel orageux et d'une mer houleuse. « Je me rappelle que, le ciel s'étant éclairci tout à coup, lors du départ, « je me pris à le regretter vivement. Hélas ! ignorant du sort qui m'at- " tendait à quelques heures de là, je cherchais de l'œil cette longue « ligne de blanche écume qui annonce la mer; et je pensais aux « années précédentes, où j'avais passé de si belles heures mollement
(i) Lettre à M. Dubois. Séville, 2 juillet 1851.
« bercé sur cette surface limpide et bleue. Nuages, roulez! bondissez, « vagues ! m'écriais-je intérieurement, mais toi, ô vapeur, tiens-toi « bien, tu portes, souviens-t'en, Dehodencq et sa fortune! Et les nuages " de s'amonceler, et la vague de s'étendre, courir et se tordre, et le « bateau d'aller de droite à gauche et d'avant en arrière. Et moi de ne « plus tant rire, et de prendre le parti de m'asseoir, ne pouvant plus.
Dessin pour l'Aguador (Marchand d'eau).
« me tenir sur mes jambes. Et je voyais un à un descendre les passa- « gers, et j'en voyais qui, ne pouvant même pas descendre, avaient « pris le parti de rester la tête nue et les bras pendant sur l'abîme. Puis « voilà que tout d'un coup et à plusieurs reprises la lame balaie le pont, « le vent redouble, la pluie fouette et ruisselle. D'un pied fort mal « assuré je me dirige vers le petit escalier, hélas! il est trop tard. Trop « tard! et j'empoigne au hasard la première chose venue, et ma foi! « là me sentant vaincu, je m'affaissai. La mer ne me paraissait plus
« belle du tout. Les belles heures des années précédentes envolées ! « Mère, patrie, amis, néant! Et la peinture donc! Que diable, pen- « sais-je, aller faire des études de mer par un temps pareil! Et je me « rappelle que le capitaine, avec lequel je causais quelque temps avant, « et qui seul, impassible, se promenait sur le pont, ou pour mieux « dire glissait, valsait sur le pont, après quelques mots de condoléance « sur le piteux état dans lequel je me trouvais, étant venu me dire, en « forme de plaisanterie : Comptez-vous aller au théâtre ce soir? je « me soulevai à demi pour lui répondre, et lui jeter au visage un tor- « rent d'injures (i). »
Mais au moment où il écrit cette lettre, l'atroce mal de mer n'est plus qu'un souvenir. Il est tout à l'enthousiasme. « Je vais faire des « études de mer, peindre des Juifs et des Juives, et des Maures et des " Mauresques! Songe donc une petite ville toute blanche, sur la terre « d'Afrique, baignée par la Méditerranée, et un beau janissaire du « consulat français pour guide et compagnon. Une petite excursion « sur la côte de Tanger à Tétuan, toujours avec mon janissaire et à « cheval, ou suivant une caravane. Tout ce qu'on peut voir là de pit- « toresque, et pas de société, ou du moins rien qui mérite ce nom, ma « foi! tu conviendras que si le bonheur n'est pas là, il est difficile de « le rencontrer ici-bas. Remarque bien que je ne me fais pas d'illusions; « je mets, comme toujours, les choses au pis; suppose que les femmes « soient laides, les hommes mal tournés; le type à peu près effacé ; « faux, archi-faux tout ce que l'on dit touchant les coutumes et cos- « tûmes de ce peuple si différent de nous; n'en restera-t-il pas tou- « jours assez avec ce ciel, cette mer, cette plage que dore le soleil « africain, et les souvenirs qui s'y rattachent. De là s'élancèrent à la « conquête de l'Espagne ces vaillants musulmans, Tarik et ses cinq « cents cavalieis; là, sur cette même plage, quelques centaines d'an- « nées plus tard devaient finir misérablement les derniers rois de « Grenade. Tu m'avoueras que, quand on a rêvé ça toute sa vie, et
(i) Cadix, 17 mai 1853.
« que le premier livre qu'on ait lu s'appelle les Mille et une nuits, on " ne s'effraye pas de la réalité, fût-elle triste et plate, on s'en sert. « Pauvre chère mère ! tu trouves peut-être tout cela peu en harmonie « avec les idées qui t'occupent en ce moment? Peut-être pleures-tu? « Peut-être es-tu chagrine, en songeant à la facilité avec laquelle je
Dessin pour l'Aguador.
« cède à l'enthousiasme? Hélas ! tout ce que tu vois là, toi, c'est que « je m'éloigne de plus en plus et semble ne pas vouloir revenir. Cou- « rage, courage encore, chère mère, et je serai tout à toi. Autant qu'on « peut aimer, je t'aime; mais dans le silence et le recueillement où je « t'écris ces lignes, j'entends là près de moi le sourd mugissement de « la mer : c'est comme un appel, auquel je ne puis résister (i). »
(i) Cadix, 17 mai 1853.
A Cadix, il attendait une occasion de s'embarquer pour Tanger, quand arriva une frégate à vapeur française, le Newton, commandée par le capitaine de vaisseau de Maisonneuve, et chargée par le gouvernement d'une mission sur les côtes de l'Espagne, du Portugal et du Maroc. A Séville, il était entré en relations avec les officiers de la frégate, parmi lesquels il avait un ami. Connaissant ses projets de voyage, le capitaine lui avait offert l'hospitalité abord. Mais Dehodencq, peintre d'un prince de la famille d'Orléans, n'avait pas cru pouvoir accepter ces offres. 11 se fait conduire à bord du Newton; il veut revoir des compatriotes, entendre quelques heures la langue de la patrie. On le retient, il commence le portrait du lieutenant de vaisseau, dont il était l'ami. Le soir, il veut retourner à terre, on lui déclare qu'il est prisonnier, il se résigne et ne résiste plus.
« La première nuit que je passai à bord, nous fûmes réveillés tout « à coup dans le silence par le canon de détresse. Un bâtiment français, « le Cerbère, quittant la baie de Cadix, le soir même, avait fait fausse « route dans les ténèbres et, voulant éviter les bancs de sable, s'était « jeté à la côte. En un clin d'œil, tout le monde fut sur le pont. Une « brume épaisse empêchait de rien distinguer au loin. Tous penchés « sur les bastingages, nous regardions, pleins d'anxiété, dans le vide. « Les fusées, lancées de moment en moment dans l'espace, éclairaient « seules la scène; le commandant se promenait de long en large. Il se « passa là quelques minutes d'un calme effrayant : tous inquiets pour « ces braves gens, qui, là-bas, tiraient le canon, le seul moyen qu'on « ait en pareil cas de se faire comprendre, et il est assez éloquent, je ", t'assure. Il me semble encore entendre la voix forte, vibrante du « commandant : « Tous en bas, les hommes de quart seuls surle pont.// « Alors je descendis, je m'assis sur mon lit, et j'écoutai seul tout ce « bruit qui se faisait autour et au-dessus de moi, ces embarcations « qu'on mettait à la mer, ce va-et-vient continuel, ces ordres brefs, « cette machine à vapeur qui chauffait en attendant le jour : tout cela « poignant et d'un fier effet... Le lendemain, nous partions pourHuelva " et Palos, petit port aujourd'hui, très important autrefois, où Chris-
« tophe Colomb s'embarqua enfin pour aller découvrir l'Amérique. « Après y être resté deux jours et avoir visité le couvent où ce pauvre « grand homme, rebuté de tous côtés, regardé comme fou, et dans la « dernière misère, trouva l'hospitalité et des protecteurs, nous partîmes « pour Lisbonne, où nous arrivâmes après trente heures de traversée (i).»
En Mer (Cadix).
M. Gabriel Sèail/es.
A bord, il payait l'hospitalité des officiers en faisant le portrait du commandant; à terre, toujours le crayon ou le pinceau à la main, « il fait ample provision d'impressions et d'images, qui vont l'enrichissant de plus en plus. » Six semaines d'oubli de la vie! Six semaines de visions
(i) Lisbonne, 8 juin 1853.
et d'enchantements! l'âme mêlée à la nature, rayonnant avec le soleil, bercée au mouvement des flots étincelants, sans autre existence, sans autre pensée que les grands spectacles qui la traversaient. 11 aimait à compter son premier emportement d'enthousiasme à la vue de Tanger : la haie frémissante sous la lumière; la ville toute blanche, éclatant sous
le soleil, se détachant sur les montagnes d'un bleu velouté, comme une immense parure de diamants sur une robe féerique de velours bleu. Il criait, mêlait les jurons espagnols et français, levait les bras, gesticulait ; et les matelots impassibles, tout à la manœuvre, regardaient avec inquiétude cet homme bizarre, que troublait un spectacle qu'ils ne voyaient pas.
De retour à Cadix, il n'est pas dégrisé. « Te peindre mon enivre- « ment à la vue de ces choses si « nouvelles et pourtant si connues « de moi serait impossible. Qu'il « te suffise de savoir que j'ai « rapporté ample provision de ma- « tériaux et que cependant j'ai le « cœur navré à l'idée de quitter si tôt, pour ne plus la revoir jamais « peut-être, cette terre, objet de tous mes rêves. Pourquoi n'ai-je pu « y aller plus tôt ! que de regrets !... Ah ! j'ai fait là un beau voyage et « bien plein, mais hélas trop rapide. Ah ! Tétuan? J'ai cru en perdre la « tête. Dès cinq heures du matin (arrivés de la veille), nous quittions « le bord pour nous rendre à l'entrée d'une petite rivière et de là « gagner à cheval la ville distante de deux lieues et située dans la plus « délicieuse vallée, toute blanche et dominée par de hautes montagnes. « Une vingtaine de janissaires nous attendaient pour nous servir
Musicien Juif.
Dessin pour la Fête juive à Tèîu
Les Enfants à la Tortue.
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« d'escorte, faisant la fantasia, ce qui consiste à lancer leurs chevaux « au galop, et debout sur leurs étriers, le burnous au vent, jeter leur « fusil en l'air et le rattrapant adroitement tirer au loin dans la cam- « pagne, quand, pour plus d'honneur, ils ne vous lâchent pas le coup « en plein visage. J'avais un cheval arabe, une selle arabe, et les « jambes ramenées sur les flancs de la noble bête à la façon des Arabes. « Que de belles choses j'ai vues tout ce jour! le terme presque de « notre voyage, car nous avions passé un mois déjà à voir Tanger, « Mogador, Saffi, R'bat, S'ié, Mehedillah, El Araiche, la baie de « Jeremias, le cap Spartel et de nouveau Tanger, et sur la côte « d'Espagne, Tarifa, Algésiras, Gibraltar, Ceuta... Dans chaque ville « nous restions deux, quatre et six jours, et moi prenant des notes « j'allais courant de tous côtés, dessinant quelques traits à la hâte, et, « sans que l'on me remarquât trop, des femmes voilées qui ne laissaient « voir qu'un œil, des troupes d'enfants dans le plus ravissant débraillé, « pailletés de couleurs riches et harmonieuses; des fêtes dans le genre « de celles que nous eûmes à Mogador, où le neveu de l'empereur, « alors en guerre avec une partie de ses sujets, avait rapporté je ne sais « plus combien de têtes comme trophées de sa victoire. J'ai tout « recueilli, tout noté, mais hélas! encore une fois, tout cela est incom- « plet, c'est un long séjour qu'il faudrait faire là-bas (1). »
De retour à Cadix, il sort de son rêve pour rentrer dans la vie réelle. Le réveil est dur. « Les onces que j'avais emportées, hélas ! mes dernières se sont fondues; j'arrive à Cadix, tout payé, avec 30 francs, et je n'ai plus même de quoi m'en retourner à Séville. » La nourriture du bord, le soleil d'Afrique, l'excès des fatigues et des émotions lui ont tourné le sang : il tombe malade. Heureusement on connaît le peintre de Son Altesse Royale, et l'on est trop heureux de l'héberger longtemps. En fait, il est prisonnier. « Je suis si plein d'ennui, si tourmenté de ce besoin d'argent ! quand donc finira cette éternelle gêne? Et pourtant ce me serait bien facile sous certains rapports : on conte
(1) Cadix, 29 juillet 1853.
ici des exemples prodigieux de fortunes faites par de pauvres diables de peintres! Mais quel métier que celui de faire des portraits et des tableaux de sainteté à la douzaine! de la peinture une spéculation! Cela renverse toutes mes idées. J'ai des goûts terribles, un besoin de donner de l'argent à droite et à gauche, qui ne s'arrange pas de cette vie mesquine, à laquelle je suis probablement condamné à perpétuité (i). » Il travaille cependant; il fait deux esquisses d'après ses études du Maroc et quelques aquarelles.
Sur ces entrefaites, la reine Marie-Amélie débarque à Cadix; elle vient voir son fils, le duc de Montpensier. L'ancienne reine de France est accueillie avec enthousiasme. Dehodencq assiste aux fêtes. Cette émotion d'une multitude joyeuse dans l'éclat d'un décor charmant, c'est un épisode de cette vie de la foule, qui toujours tente sa verve, un tableau pour lui. Il se met à l'œuvre et prolonge son séjour à Cadix jusqu'à ce que son esquisse soit achevée. Il écrit en décembre : « J'ai terminé enfin mon esquisse de l'arrivée de la reine, très longue à faire par la multitude des petites figures qui entrent dans la composition. Cela fera un fort joli tableau : la mer, des barques, ce quai couvert d'une foule pittoresque, et la ville si jolie se découpant blanche sur le ciel bleu. //
A Séville, il est présenté à la reine Marie-Amélie, qui lui commande deux tableaux. Rien ne pouvait venir plus à propos. « J'ai deux petits « tableaux à faire pour la reine Marie-Amélie. J'avais un tel besoin « d'argent ces temps derniers que je me suis vu dans la nécessité de « m'adresser à M. de Latour qui m'a fait une avance. Ah! que de fois « j'ai désiré ne plus me réveiller (2)... Ne te disais-je pas que la reine « Marie-Amélie m'a commandé deux tableaux; l'un, une copie du « premier tableau que je fis à Séville pour le prince (Danse des Bohé- « miens) et le pendant à mon choix. C'est pour emporter en Angleterre « et cela doit être achevé pour le icr mai, je travaille avec rage (3)...
(1) Cadix, octobre 1853.
(2) Séville, mars 1854.
(3) Avril 1854.
« La reine est partie ce matin. Sa Majesté, comme souvenir, m'a fait « don d'une turquoise entourée de huit jolis petits diamants, le tout « monté en épingle : je te la garde (i).
Dehodencq ne songe plus qu'à repartir pour l'Afrique, où l'appellent ses regrets et ses rêves. Deux nouvelles commandes du prince lui sont
Dessin pour l'Aguador.
assurées au retour. « Je pars enfin demain pour Tanger, ayant perdu « toute une semaine à attendre le bateau à vapeur français, qui tous les « mois fait le trafic de Cadix à Alger, en passant par Tanger, et qui, « pour cause de cette maudite question d'Orient et des transports, a « suspendu ses voyages. Déjà j'avais pris le parti de m'embarquer sur « un bateau à voile, mais le vent contraire ne me l'a pas permis.
([) 15 mai 1814.
« Aujourd'hui seulement il a changé et je me suis décidé... La dernière « fois que je vis M. de Latour, la veille de mon départ, il me dit que le « prince me chargeait de faire le tableau de l'arrivée de la reine Marie- « Amélie à Cadix, et un épisode de la vie de Christophe Colomb. Tu « sais ou ne sais pas que le couvent de la Rabida, où Christophe « Colomb fut accueilli, hébergé dans un de ses moments de détresse, « et d'où quelques années plus tard il partait, triomphant enfin, à la « découverte de son Amérique, ce couvent, dis-je, très curieux sous « tous les rapports, tombe en ruines. Le prince y fut dernièrement et « son intention est sinon de le réparer en entier, du moins de faire en « sorte que ce qu'il en reste et suffit à l'admiration, à la vénération du « voyageur, ne disparaisse pas complètement. Son Altesse désire per- « pétuer le souvenir de cette 'bonne action par quelque tableau, dont « l'exécution m'est confiée (i). »
Arrivé à Tanger, Dehodencq devient l'hôte du consul de France et se met au travail avec cette ardeur tranquille, qu'il retrouve si vite à la première éclaircie. « Parti de Cadix le 28 juin à 5 heures du matin, « j'arrivai à Tanger le soir, après la plus heureuse des traversées... « Me voilà installé au consulat ayant toutes les facilités possibles pour « tirer parti de mon séjour ici. Deux chambres, l'une où je dors, lis et « rêve; l'autre où j'établis mon atelier. Au saut du lit, je me mets à « travailler jusqu'à midi, heure à laquelle on déjeune; puis je flâne par « les rues à la recherche de mes types jusqu'à 4 ou 5 heures. Je me '( remets au travail jusqu'à 7 heures et nous dînons. La soirée se passe, « elle vole au bruit de la musique et des conversations. Parfois je des- « sine ou je lis. Pense donc, un vaste salon, des divans mauresques, " des fleurs, un piano, d'énormes tables couvertes de livres, et parla « croisée ouverte, la plus admirable vue qui se puisse imaginer : au « premier plan des maisons blanches, ruisselant de soleil, et, se décou- « pant sur la mer, une ravissante mosquée, çà et là des bouquets de « figuiers, dans le fond, se perdant à droite, la côte d'Afrique et, pour
(1) Cadix, 26 juin 1854.
« couronner le tout, les montagnes bleues de l'Espagne et le roc de « Gibraltar... 11 faut que je fasse de sérieuses études de ce peuple que « j'ai à peine vu dans un premier et trop rapide voyage. J'ai donc com- « mencé par mettre en train une grande esquisse d'une de ces scènes « que l'on voit ici à chaque pas. J'y fais entrer à peu près tous les élé-
La Baie de Cadix.
(Etude pour l'arrivée de la reine Marie-Amélie à Cadix.)
M. Gabriel Sêailles.
« ments qui me serviraient à composer une grande scène. Ce seront, « je l'espère, de bonnes et profondes études, du moins n'y épargne- « rai-je rien. J'ai commencé aussi le portrait de mon ami le consul : « c'est bien le moins que je lui laisse ce petit souvenir (i). »
(i) Tanger : 15 juillet 1854. Les lettres qui m'ont été remises s'interrompent à cette date. J'ai retrouvé quelques brouillons dans les papiers du peintre ; mais il m'est impossible de suivre désormais sa vie d'aussi près.
Au mois de juin 1855, Dehodencq se décide enfin, après six ans d'absence, à revenir en France. Mais, de près comme de loin, il travaille à se faire oublier. Par excès de délicatesse, il n'avait pas profité du succès de ses Bohémiens. Sa mère ayant fait quelque démarche en son nom sans le prévenir, il s'emporte violemment : «Je n'aime pas les masques à deux visages, je n'aime pas les gens fins et qui se ménagent une porte de sortie. Ceux qui ne me connaissent pas peuvent croire que je t'envoie mendier des commandes, quand tout m'ordonne la dignité et la patience : voilà qui me met hors de moi. Que je souffre de toutes ces misères et que mon moi me pèse et me fatigue parfois ! » C'était volontairement s'enfermer dans une impasse. Le prince n'avait aucun engagement envers lui : tôt ou tard, ils devaient se séparer. Les morts vont vite; il faut une singulière imprudence ou un grand courage pour se rayer soi-même du nombre des vivants. On ne ressuscite pas. La vie bruyante, agitée de Paris, dont il avait perdu l'habitude, l'étonnait, l'irritait. Il refusait de faire comme tout le monde. Au lieu de se montrer, de se faire connaître, il se cachait. Dans notre société démocratique, où la patience est une condition de succès, où il faut prendre son rang dans la file, où chacun se résigne à laisser passer les premiers arrivés pour être plus sûr d'entrer à son tour, mais où tous s'entendent pour chasser les intrus, il osait la vie nomade, ignorée. Plus le public grossit, plus il devient la foule, moins il est capable d'indépendance et de jugement. Le talent ne nuit pas peut-être, il ne suffit plus. La réputation est à celui qui a l'art d'être partout, qui chaque jour fait répéter son nom, le fait crier par les rues, dans les gazettes, jusqu'à ce que les plus distraits, à force de l'entendre, le trouvent dans leur souvenir. 11 n'allait pas même voir ceux qui l'avaient soutenu sans le connaître, ceux dont il eût dû s'assurer la bienveillance et l'amitié. Tout aux siens, se sentant dépaysé dans ce milieu d'ambitions rivales, il ne songeait qu'à disparaître encore, qu'à s'enfuir vers ces pays où l'on ignore les journaux, les visites, l'Institut et la critique d'art. Il ne se disait pas qu'il reculait en vain, qu'il faudrait bien revenir. un jour, lutter sur ce champ de bataille, rentrer dans la civilisation, et que plus
Portrait de Mm" Alfred Dehodencq M. Gabriel Séailles.
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il tarderait, plus il aurait chance d'être vaincu. Au mois de décembre, il repartait troublé, sans avoir rien fait pour lui-même que rendre inévitable l'avortement de sa vie. « Quelle tristesse ! quel isolement ! on « ne renonce pas impunément aux affections, aux joies pour lesquelles « on est né! Où ma destinée m'emporte-t-elle encore? Cette soif du « pittoresque ne s'éteindra-t-elle donc pas en moi ? Voilà pourtant « assez de larmes qu'elle me coûte... Allons, derniers regrets, dernières « larmes, mais non dernières souffrances ! Allons jusqu'au bout puisque « me voilà parti et changeons, s'il se peut, toute cette tendresse inas- « souvie, ce besoin d'affection en une rage de travail qui ne me quitte « plus, je pars demain 31. Ce n'est pas la France que je regrette, j'y ai « été froissé, j'ai reconnu l'impossibilité d'y vivre sans faire des bas- « sesses, mais c'est vous, vous que je voudrais emmener avec moi, « vous pour qui je suis capable de beaucoup souffrir (1). »
Dessin pour la Marche de Paysans Andalous.
(1) Marseille, décembre 1855.