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qui l'avait inspirée. Une grande esquisse qu'il reprit plus tard nous rend la scène.
L'échafaud est dressé sur une place, devant la mosquée, dont le minaret rose, sortant des murs blancs, s'élève dans le ciel d'un bleu profond. La nature radieuse enveloppe cette scène de meurtre et de colère dans l'indifférence de sa beauté sereine. Le bourreau nègre, fortement découplé, est habillé d'une chemise rouge qui laisse les bras nus et d'une culotte bleue qui descend jusqu'aux genoux. Dans une belle attitude, qui fait pressentir la détente du mouvement, de la main gauche il soulève la masse épaisse des cheveux noirs de la juive, de la droite il tient le sabre lourd, attendant l'ordre de frapper. La martyre, à genoux, les yeux dilatés, la face convulsée, la bouche tordue par l'effort et l'attente douloureuse, reste sourde aux injonctions du musulman qui se penche vers elle et lui offre la vie. Au pied de l'échafaud, à gauche, une bagarre de nègres et de Maures, contenus et pressés entre un grand cavalier nègre dressant au-dessus de la foule son fusil long comme une lance et un janissaire noir, en cafetan rouge, qui, le sabre au clair, les charge et les repousse. Hommes, enfants, se mêlent, crient, hurlent, ramassent des pierres, dans un accès de fureur déchaînée. Faisant face à la victime, les juifs qui sont venus voir mourir la sainte, l'encourager par leur présence. Les uns, la tête baissée, les mains jointes, dans la stupeur et le désespoir, se détournent pour éviter le spectacle sacrilège ; quelques-uns semblent dans l'attente d'un miracle ; les plus exaltés regardent la martyre, la soutiennent de leurs cris, de leur
La Juive : Étude pour l'Exécution.
M. Alfred Dehodencq.
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enthousiasme ; au premier rang, un vieux juif à tête biblique, quelque rabbin vénéré, lève les mains pour la supplier et la bénir. L'opposition des deux races est saisissante. Le groupe des musulmans, aux costumes éclatants, met dans la toile une harmonie violente, comme les cris de mort qu'ils poussent ; leur fanatisme est brutal, terrible, comme la colère de la bête qui voit rouge. Les juifs, dans leurs longs vêtements noirs ou de couleur sombre, apaisent la composition en son centre; ils sont habitués à se contenir, à ruser ; leur fanatisme est plus réfléchi, plus humain, patient, timide comme la haine. L'exécution de cette esquisse est ardente, le dessin remue, la couleur crie. C'est la foule, non pas des individus côte à côte, mais la bête aux mille bras, aux mille têtes, le monstre qui se fait de l'écrasement des corps presssés, indistincts, qu'agite une passion sauvage.
Ces luttes sanglantes de Mahomet et de Jéhovah semblent bien loin de nous : notre fanatisme a moins de couleur. L'art nous reporte aux vieux âges, à la musique primitive, aux danses vertigineuses, aux rhapsodes errants. Il n'est pas le rude labeur solitaire, l'effort incessant pour absorber la nature et la rendre en apparences pénétrées d'une âme originale, unique après mille; il est un simple jeu ou une sorte d'ivresse qui accompagne le loisir comme la parure un jour de fête. L'orchestre est simple ; trois musiciens, la guitare, le luth et le tambourin ; pas de broderies mélodiques, la répétition continuelle du même motif, que le rythme apaise ou précipite. C'est l'effet des sensations monotones qui exaspèrent celui qui leur résiste, bercent, endorment, plongent dans une sorte d'hypnose celui qui s'y abandonne ; une rêverie vague et sans pensée ; un évanouissement du moi, comme de l'homme qui, couché dans le soleil, regarde la plaine immense ou la mer étendue jusqu'à l'horizon.
Le premier tableau que Dehodencq envoya d'Afrique est précisément un Concert juif che\ le caïd marocain. Il figura à l'exposition universelle de 1855. « De l'Espagne, qu'il peignait si bien, écrit Théophile Gautier, M. Dehodencq est passé en Afrique. En effet, de Cadix à Tanger, il n'y a pas loin, et il est difficile à un artiste de se
La Danse des Nègres (N° 202) M. Lhermitte.
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refuser cette fantaisie. Nous nous rappelons avec un vif plaisir la Course de Taureaux et les Gitanos dans le chemin creux, exposés aux derniers salons par M. Dehodencq. 11 avait admirablement compris l'Espagne, si ignorée encore, et qui cependant offre au peintre tant de types inédits, de costumes pittoresques et de sites merveilleux ; comme elles dansaient, en revenant de la fête, sur cette route poussiéreuse, bordée de cactus et d'aloès, les fauves gitanas au teint de cigare, aux yeux de braise, à la hanche provocante, en tannant de leur pouce la peau brunie du pandero ! Quel feu, quel entrain, quelle verve dans cette pâleur ardente ! Le Concert juif che^ le caïd marocain annonce chez M. Dehodencq une étonnante aptitude ethnographique, un sentiment profond des races : cette qualité, que développent les voyages, aujourd'hui si faciles avec un peu de loisir et d'argent, était autrefois parfaitement inconnue. Les artistes se contentaient d'un type de convention, et donnaient le même caractère aux Grecs, aux Turcs, aux Espagnols, aux Arabes, aux Allemands, aux Hollandais, celui du modèle à 4 francs la séance, qu'ils avaient sous les yeux. M. Dehodencq est tout de suite entré dans l'intimité africaine ; voilà bien la cour aux murailles crépies à la chaux, espèce de puits éclatant de blancheur que plafonne un carré d'azur inaltérable, et au fond duquel, dans une ombre d'une transparence bleuâtre, se tiennent accroupis sur des nattes ou sur des tapis les bienheureux hôtes de ces mystérieux logis sans fenêtres au dehors ! Le concert glapit, grince et miaule, frappant le rythme sur le tarabouck, agaçant de ses griffes les nerfs des guitares, et là-haut, sur la terrasse couleur de craie, les femmes, spectres blancs applaudissent en faisant chevroter dans leur main ce long cri plaintif qui surprend surtout les étrangers, et équivaut aux manifestations du dilettantisme après une cavatine dAlboni. Les têtes des musiciens juifs sont d'une vérité surprenante ; leurs attitudes si naturelles ont dû être prises sur le vif, — ad vivutn — tant ils manient leurs instruments barbares avec des mouvements justes. La couleur est claire, chaude, solide et transparente à la fois, et donne étonnamment l'impression du climat ; nous ne pouvons qu'engager M. Dehodencq à poursuivre le cours de ses pérégrinations. »
Après la musique de chambre qui, par sa monotonie, éteint la pensée et perd le regard dans une vague contemplation d'oriental, voici la danse. C'est encore l'ivresse, mais l'ivresse du mouvement qui fait tourbillonner les idées à force de secouer les corps et d'agiter le sang dans les cerveaux. Comme ils dansent, les bons nègres, sous le grand ciel bleu, sans souci du soleil ni des grâces ! De la petite place, entre les maisons, on aperçoit au loin la baie de Tanger. Les chemises blanches, serrées à la taille par un gros cordon vert, les larges turbans blancs qui couronnent les têtes, donnent un éclat bizarre à tout ce qu'on voit de ces corps d'un noir luisant d'ébène. Leur rire béat de bête inconsciente sabre leurs faces noires de la blancheur éclatante de leurs dents. Ils frappent à grands coups le tambourin d'un morceau de bois recourbé en croissant; ils sautent, bondissent, se tordent et grimacent, ils font mille contorsions, ils tournent jusqu'au vertige. On entend les cris sortir de leurs grosses lèvres tombantes. C'est le délire, la frénésie du mouvement, la joie étrange d'une ivresse qui fait perdre la conscience, entraîne toutes les images, la rue, la mosquée, les spectateurs, le ciel et la terre, dans le tourbillonnement de la danse furieuse. Sur les terrasses, sur le pas des portes, à toutes les ouvertures étroites des maisons sans fenêtres, des têtes penchées regardent. A droite un groupe d'enfants arabes, un bouquet d'une harmonie diaprée, réjouit l'œil et le repose. Derrière les enfants, un vendeur d'oranges et de pastèques, qui mettent dans ce coin leur note dorée, assis à l'ombre, fume lentement et contemple, immobile, sans un pli de visage, sans le frémissement d'un muscle, cette tempête de mouvements déchaînés.
Le conteur, c'est mieux que l'hypnotisme musical, que l'ivresse de la danse des nègres, c'est déjà la poésie, la sympathie, le besoin de sortir de soi. Dehodencq, à plusieurs reprises, est revenu à la scène du conteur et toujours avec succès (i). Son premier conteur fut peint pour le père du roi de Portugal actuel. Le prince était venu à Tanger
(i) Le premier tableau date de 1858. Le second doit être de 1866 à 1870. Le troisième a été exposé au Salon de 1879. La composition diffère dans les trois tableaux.
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en 1858, il avait été visiter l'atelier de l'artiste, ne lui avait pas ménagé les compliments, et lui avait commandé deux tableaux, en le priant de les apporter lui-même à Lisbonne. Dehodencq, facile à l'espérance,
Dessin pour le Nègre chanteur.
déjà voyait une cour, un roi, des grandes dames, des portraits, des commandes. Les deux tableaux achevés, le Conteur et la Fête juive à
Tétuan, il s'embarque, il arrive à Lisbonne. Il en fut pour ses frais de voyage. Au lieu de tout ce qu'il attendait, il trouva l'âpre marchandage d'un petit prince allemand , ménager de ses finances, et qui concilie le rôle de Mécène avec une sage économie. Ce prince n'était-il pas le même duc de Saxe-Cobourg, dont parle Th. Gauthier, dans son voyage de 1840, et « à qui les journaux satiriques de Madrid reprochaient de débattre trop vivement ses comptes de dépenses dans les auberges ». Nous avons du Conteur une esquisse charmante qui nous permet de juger non seulement le tableau, mais encore la manière du peintre à cette époque. Le soir tombe; le bleu implacable du ciel de Tanger s'est adouci, allégé; l'œil en pénètre les transparences. Les montagnes, comme un nuage d'un bleu plus sombre, dessinent sur le ciel plus pâle leurs ondulations calmes. Un rayon oblique illumine une face du minaret aux mosaïques roses et vertes, fait resplendir un mur blanc, et çà et là vient se jouer sur un turban, sur un burnous, sur un cafetan orangé, rouge, bleu, sur un visage noir ou bronzé. Des arbres sortent d'une terrasse, mettant la gaîté de leur verdure au-dessus de la foule bigarrée. Le Conteur s'est arrêté dans un carrefour. La foule s'est rangée autour de lui : des Arabes, des Maures, des nègres, au premier rang les enfants. Ils se sont groupés sous l'arcade, que ménage l'avancée d'une terrasse soutenue par deux piliers; ils ont envahi la place, ils sont assis, pressés sur plusieurs rangs. Derrière le conteur, d'autres, debout, prêtent l'oreille. Une caravane de chameaux, lourdement chargés, s'avance; au fond, on aperçoit les échoppes, les auvents de bois qui sont les boutiques de Tanger. Çà et là, adossés au mur, quelques Arabes, enveloppés dans leur burnous, qui n'ont pas daigné rompre leur étrange rêve d'immobilité orientale. Le conteur porte une chemise blanche qui laisse nus ses jambes et ses bras tannés; de ses épaules tombe un haïk verdâtre strié de rayures brunes. Il est de profil, sa tête expressive est dressée, ses yeux regardent un objet imaginaire que sa main levée désigne. Il conte le voyage au désert, le drame de la soif, une histoire d'amour, les grands combats des ancêtres. Le conteur est un mime, il peint son récit avec son corps, il a les gestes qui des-
Le conteur Marocain (N° 90)
M. Gabriel Séailles.
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sinent un paysage, les attitudes de tous les sentiments humains, les mouvements de toutes les péripéties d'un drame. Comme son auditoire attentif, respirant à peine, l'écoute ! Le crâne rasé, avec une seule mèche longue et tressée, les enfants arabes, dans toutes les postures de l'attention, écarquillent leurs grands beaux yeux noirs. Dehodencq peint les enfants aA^ec son amour paternel; partout où ils paraissent dans ses tableaux, c'est un coin de fête. Ce n'est pas un trait de caractère indifférent chez ce violent que cet amour pour les petits, qui lui met au cœur une tendresse de femme. Les bons nègres, la bouche ouverte, avec leur air de béatitude enfantine, coupent, de la ligne de leurs dents blanches, leurs faces noires. Les Arabes ont l'attention plus calme et plus fière. Un vendeur d'eau, son outre suspendue par une courroie, s'approche; un janissaire, au long fez rouge, au burnous blanc, retroussé par le sabre dont il serre la poignée, se détache du groupe et va vers la caravane; on le voit marcher. Le dessin est serré, d'une précision qui marque chaque race de son trait caractéristique. La peinture est baignée dans une atmosphère dorée, qui en harmonise tous les tons. De la scène se dégage une impression de nature, de vérité, qui fait entrer dans l'intimité de la vie marocaine.
Le gouvernement est simple comme l'art, primitif comme la religion. Le sultan, chef spirituel et temporel, chef suprême, représentant de Dieu, possède en propre tous les biens et la vie même de ses sujets. C'est son droit strict de cueillir leurs têtes; c'est par un effet de sa générosité qu'ils vivent. Au moins faut-il qu'ils paient ce bienfait. Le sultan demande de l'argent aux pachas, les pachas aux caïds, les caïds aux notables, auxquels on laisse l'alternative de périr sous le bâton. Mais le pacha est un petit sultan, le caïd un petit pacha : la somme grossit par les exactions de ceux qui la prélèvent. Il est vrai qu'il y a des retours de fortune consolants. Quand le pacha s'est enrichi, le sultan, bon logicien, se dit qu'il a dans la caisse de son fidèle serviteur des impôts tout prélevés. Il envoie un détachement de la garde noire; on jette le pacha au travers d'une mule, on le sangle, on l'apporte comme un paquet à Fez ou à Maroc. Là, le sultan venge ses sujets
en offrant à son serviteur une tasse de café mal préparée ou des tortures variées qui lui arrachent l'aveu de l'endroit où il a enfoui ses trésors.
La loi n'a rien « de la raison sans passion „ d'Aristote. On amène le délinquant, la cause est examinée sans phrases, la sentence est rendue, exécutée sur-le-champ. Pas de code, de jurisprudence, de magistrats, ni d'avocats. Sous une sorte de portique (lajustice du pacha), auquel on accède par quelques marches, le pacha est accroupi, dédaigneux, dans une attitude de fauve au repos, avec un air d'indifférence implacable et d'ennui. Debout sur les marches, l'interprète, le bras tendu vers les plaignants, expose l'affaire. Le coupable, une espèce de Maure, à mine louche, renversé, traîné à terre par un janissaire robuste et brutal, pousse des hurlements d'effroi. Toute une famille de juifs, à genoux, suppliante, demande justice. Au premier rang, une jeune femme, contre laquelle se presse un enfant; derrière, une vieille, l'aïeule, sans doute, crie, se lamente; à droite, debout, l'air inquiet, le vieux regarde l'endroit par où l'on s'en va, d'un regard oblique de chien qui a l'habitude d'être battu. C'est à genoux qu'on implore la justice, on l'obtient comme la pitié avec des pleurs et des gémissements, justice redoutable qui se détend brusquement comme la colère et frappe avec la brutalité de la vengeance.
Après l'audience, Dehodencq nous montre le châtiment : la Bastonnade, l'homme étendu, le torse nu, la face contre terre, et le bourreau frappant à tour de bras. Voyez encore le Supplice des voleurs. Dans un préau de prison, deux voleurs, deux juifs, les vêtements rabattus pour découvrir le torse, les mains liées derrière le dos, ont été hissés sur deux petits ânes. Chacun a ses gardes du corps, quelques janissaires maures ou nègres, à mine farouche, armés de nerfs de bœufs. On va promener les voleurs par les rues de la ville, sous une pluie de coups, pour l'édification des passants et la plus grande joie des gamins. Les suppliciés ramassent leurs grands corps, courbent l'échiné, avec cette contraction de l'homme qui se fait petit pour présenter moins de surface aux coups. Le premier âne près de la porte de sortie refuse d'avancer. Un janissaire le pousse en l'empoignant par
la queue. Dans le second groupe, un nègre, le corps en action, bâtonne le juif, dont le dos est déjà strié de meurtrissures sanguinolentes, tandis qu'un janissaire, en cafetan rouge, son burnous bleu sombre
Dessin pour la Justice du Pacha.
rejeté sur l'épaule pour dégager le bras, respire un moment. Dans l'ombre, à gauche, des soldats sont assis; un grand nègre, debout, appuyé contre la porte intérieure, regarde et sourit de son sourire de
bête au spectacle. Les juifs, à la laideur vile, n'ont l'air ni indigné, ni surpris, ils attendent l'inévitable. Les exécuteurs ont dans le geste et l'attitude une brutalité si sauvage, leur visage exprime une telle indifférence, tout leur corps un tel entrain de violence, qu'on est épou-
[ vanté . Le dessin est d'un accent vigou- ! reux comme les coups retentissant sur les torses nus, la couleur éclatante et sombre. Le grand mur du préau fait une ombre sur laquelle la scène s'enlève fortement, et les cafetans rouges ont la couleur tragique du sang.
Rien ne donne mieux l'idée de l'art avec lequel Dehodencq saisit et fixe les traits caractéristiques d'une race, que ses révélations sur la vie juive au Maroc. Etrange condition que celle de ce peuple persécuté qui traverse, sans renoncer à luimême et sans mourir, les milieux les plus hostiles ! Quel est donc le secret de sa force et de sa durée?
Au Maroc, les juifs sont haïs, traqués, exposés à toutes les injures, soumis à toutes les vexations. Ils vivent dans un quartier, fermé chaque soir, qu'on appelle le Mellah, la terre maudite. Si un musulman les frappe, ils s'enfuient : se défendre serait un crime puni de mort. Us sont condamnés à ne porter que des vêtements de couleur sombre, symbole de mort et de malédiction. Le cheval leur est interdit; c'est un animal trop noble, ils le souilleraient. Devant les mosquées, les sanctuaires, les saints, les marabouts, à chaque instant ils doivent ôter leurs chaussures, les porter à la main humblement. Ils vivent pourtant, tolérés comme des animaux utiles ; travailleurs patients, toujours menacés, toujours pillés; avec un art merveilleux de se
L'interprète et sa teiiime.
dissimuler. Dans la Justice du Pacha, dans l'Exécution, dans le Supplice des voleurs, partout où il y a des coups à recevoir, des humiliations à subir, nous retrouvons le juif humble, résigné, sur la face, avec les traits si marqués de la race, la même expression d'inquiétude et de servilité.
Dessin pour la Bastonnade.
Voyez la Fête juive à Tctuan. En souvenir de quelque service rendu, les juifs ont, un jour de l'année, le droit de parcourir la ville en procession solennelle. Ils sortent de leur quartier, dont on aperçoit la porte en arcade qu'on referme le soir. Ils s'avancent en masse serrée, avec des bannières bleues, rouges, jaunes, qui mettent dans la gaîté du jour leurs notes joyeuses. Deux musiciens les précèdent, l'un fait grincer un petit violon vert sous l'archet rouge qui se recourbe en arc, l'autre, un vieux à barbe blanche, un juif du type le plus pur, le
nez crochu, la barbiche en pointe, pince les cordes de la guitare. A gauche une volée d'enfants arabes insultent les juifs : un grand nègre
en burnous blanc les chasse à coups de bâton, qu'il lance à tour de bras, pour se soulager de la colère de protéger ces chiens d'hérétiques. Les enfants se sauvent à toutes jambes, en criant, riant; ils vont attendre plus loin une occasion meilleure.
A droite, un janissaire en cafetan rouge, armé d'un bâton, contient les Arabes et les Maures. Un soldat à cheval, son long fusil droit à la main, regarde. C'est comme le symbole de la condition des juifs au Maroc : ils traversent la vie au milieu des huées, avec la vengeance obscure des tours bien joués, des ruses savantes. « A Tanger, raconte un voyageur (i), je passais devant la grande mosquée, et un juif
(i) Narcisse Cotte. — Le Maroc contemporain, 1863.
Dessin pour la Mariée juive.
Fête juive à Tétuan (N° 92) M. A. Reyre.
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s'avançait, le dos courbé, l'œil inquiet, la démarche furtive. La rue était déserte, aucun musulman ne paraissait. Le pauvre diable rampait le long de la muraille : il garda sa chaussure. Il avait franchi l'espace consacré, quand d'une masure en ruines fond sur lui, comme un aigle, un petit bédouin à l'œil flamboyant. C'était un enfant de six ans à peine. Avec une incroyable furie il saute à la gorge du juif, se cramponne à sa barbe et le ramène sur ses pas. Puis, lui arrachant ses babouches, il le pousse en lui frappant la tête et le visage, jusqu'à ce que le trajet fût denouveau accompli. Le jeune drôle écumait, je lui saisis le bras, pendant que le juif enfilait une ruelle tortueuse. Il me regarda en grinçant des dents et me dit : « Que Dieu maudisse ton père et le ventre de ta mère ».
Mais pour expliquer la vitalité de la race juive, la fidélité glorieuse à la foi des ancêtres, ce ne serait pas assez de l'humilité, de la platitude, qui désarme la colère et la haine en faisant de la violence une lâcheté ; il faut quelque principe de noblesse et de grandeur. Je vois dans les tableaux de Dehodencq le juif courbé, humilié, bousculé; je le vois se glisser, passer d'un pas léger, l'œil oblique, inquiet, avec le souci de ne pas attirer l'attention. Mais ce qui me frappe aussi, c'est le contraste de dignité, c'est la souplesse de cette échine qui si vite se redresse, et de ce corps courbé fait un homme. Avec quelle facilité la noblesse de race reparaît ! Dès que le juif est protégé, dès qu'il est à l'abri, chez lui, dans sa maison, parmi les siens, je retrouve l'orgueil du peuple qui a conscience de son élection. Voyez les Noces, les Fêtes juives, l'importance de l'Interprète. Ce qui me frappe dans ces tableaux ce n'est pas seulement la richesse, le faste de l'Orient, les robes de drap rouge brodées d'or, les diadèmes, les tiares, les colliers de perles; c'est une sorte de noblesse, c'est l'orgueil qui s'exprime, un peu grossièrement peut-être, par la splendeur des costumes et des parures, mais aussi par la fierté des attitudes, par une dignité un peu emphatique, qui rappelle le style biblique et la grande allure des patriarches.
On a reproché à Dehodencq d'avoir osé peindre la vie marocaine après Delacroix. Théophile Gautier écrit, et j'en ai honte pour lui :
« Le Maroc appartient à Delacroix, qui l'a découvert et qui l'a conquis : c'est son pachalick pittoresque. » Singulière manière de conquérir un pays que de le traverser sans y revenir jamais ! Est-ce que les Nomades conquièrent le désert? Et puis voilà qui nous mènerait loin ! A qui la forêt de Fontainebleau ? à qui la Normandie ? à qui les pèlerins d'Emmaùs? A Titien, à Véronèse, à Rembrandt? Qui Delacroix a-t-il volé, lui, le dernier venu, quand il a osé parler après ces maîtres et tant d'autres ? comme si en art le monde existait ! comme si la nature n'avait pas autant d'exemplaires qu'il y a d'âmes d'artistes ! Delacroix a pris du Maroc ce qui convenait à son rêve, la couleur, la lumière, le mouvement, l'éclat. Il n'a pas été jusqu'à l'âme des hommes, regardez-les au visage; il n'a pas eu le temps de discerner les races, d'arrêter dans son imagination les types en caractères ineffaçables. Lui-même ne l'ignorait pas : « Tout ce que je pourrai faire ne sera que bien peu de chose en comparaison de ce qu'il y a à faire ici; quelquefois les bras me tombent et je suis certain de n'en rapporter qu'une ombre... Je suis sûr que la quantité assez notable de renseignements que je rapporterai d'ici ne me servira que médiocrement. Loin du pays, où je les trouve, ce sera comme des arbres arrachés de leur sol natal; mon esprit oubliera ces impressions et je dédaignerai de rendre imparfaitement et froidement le sublime vivant et frappant qui court ici dans les rues et qui vous assassine de la réalité (i). » Delacroix a vu cette nature africaine, comme un spectacle, d'un peu loin, d'ensemble les hommes et les choses, comme on voit un ballet d'opéra, par grandes masses. Et il a rapporté un rêve d'Orient. Plus encore peut-être qu'un violent et un passionné, Delacroix orientaliste est un enchanteur, un charmeur. Il agite le ciel et la terre, il remue violemment les hommes, mais il enveloppe tout ce mouvement dans des harmonies voluptueuses, dont on jouit rien qu'avec les yeux, comme d'un merveilleux écrin de pierreries, sensuellement. C'est la féerie de l'Orient, un éblouissement de costumes; des ciels surnaturels, des ciels moirés, qui ont des douceurs chaudes et caressantes ; des turbans, des armes qui étincellent;
(i) P. Bi'rty : Maîtres et petits maîtres, p. 60 et 62.
de fantastiques combats de lions et de panthères. C'est un poème lyrique, dans une langue savante, pleine d'antithèses, de couleurs contrastées qui s'exaltent sur des fonds d'une suavité délicieuse.
Certes Dehodencq a plus d'un trait commun avec Delacroix : tous deux ont reconnu dans la nature orientale une âme en harmonie avec la leur, des correspondances qui l'accordent à leur talent. Mais Delacroix sort de la civilisation brusquement, entre dans le Maroc comme dans un rêve qui se dissipe pour jamais au réveil. Dehodencq se prépare à l'Afrique par un long séjour en Espagne. 11 ne passe pas au Maroc, il s'y fixe ; il y a ses amitiés, ses habitudes. Le Maroc, pour lui, c'est la réalité même, ce qu'il a vu chaque jour pendant des mois, des années. Il a regardé les hommes au visage ; il distingue les races qui se croisent ; il a vu
Cent fois les fêtes, les Eufant juif (Maroc).
concerts, les conteurs, m. a. Sambon.
les danses, tous les épisodes sans cesse renouvelés de la vie marocaine. Aussi le pinceau à la main, il ne se contente pas de nous suggérer une vision d'Orient, le rêve aux contours indécis d'une vie plus ardente dans un décor plus étincelant; de la foule qui s'agite sous ses yeux il dégage les types, qu'il montre agissant dans des scènes caractéristiques. La poésie naît de la sincérité de l'observation; elle est l'émotion de l'artiste en présence d'une nature qu'il aime et qu'il possède. Du même coup le style se modifie. Le dessin a des accents plus précis, marque le type d'un trait net, irrécusable. La couleur est moins féerique, plus réelle, plus âpre, plus subordonnée au drame et au sentiment.
Nous savons maintenant ce qu'il faut penser du romantisme de Dehodencq. Est-il le '(dernier des romantiques?;/ comme on le lui disait durement un jour. Cette épithète avait le don d'irriter le peintre : « J'écris ce petit mot pour le cas où je n'aurais pas la chance de vous « trouver. Déjà l'an dernier, j'aurais voulu vous faire part de certaine « impression pénible, restée dans mon esprit, après la lecture de votre « bel article sur moi, et cela malgré les choses si flatteuses, qui « m'avaient ému. J'ai bien regretté alors ce contre-temps, mais plus « encore aujourd'hui que de lâches et sottes attaques vont se produi- « sant autour de moi contre lesquelles je ne puis ni ne crois devoir pro- « tester. Après tant d'années passées loin de la France et de mes amis, « d'études et d'observations, de loisirs et de passion au milieu de ces « foules, et d'épreuves aussi, j'espérais qu'il se dégagerait de là tout « au moins une personnalité d'une certaine puissance et qui ne se pût « nier. Le romantisme, cher monsieur, pour lequel j'ai la plus grande « vénération (c'est mon père), n'entre pour rien dans la composition « de ces toiles. C'est un hymne au soleil, que je ne cesserai de chan- « ter, c'est l'ivresse du mouvement et de la vie, puisée aux vraies « sources. Je suis là sur mon propre terrain, observateur aussi exact « que dans ma Charlotte Corday, mes Mobiles, ou le portrait de mon « noble ami (Th. de Banville). Peut-être me ferai-je ainsi grand tort « dans votre esprit, mais je devais à la vérité et à ma gloire aussi —
« passez-moi le mot en riant quelque peu — d'être assez osé que de « me plaindre au reçu des éloges... » (i).
Avant tout il faudrait peut-être s'entendre sur le sens du mot
Dessin pour la Noce de nuit.
romantisme. Autrefois le romantisme c'était la lutte contre l'école de
(i) Je ne sais à qui est adressée cette lettre dont je n'ai que le brouillon inachevé. Elle a dû être écrite dans les deux ou trois dernières années de la vie de Dehodencq.
David, le mépris des traditions et des conventions, le retour à la vie, la jeunesse et l'enthousiasme, un monde de promesses et de nouveautés. Aujourd'hui le romantisme c'est ce qui a été, ce qui n'est plus, ce dont on est las depuis longtemps, une tradition! Plus précisément dans la pensée de ceux qui le condamnent, le romantisme en peinture, c'est le lyrisme, une poésie personnelle, subjective, substituée à l'étude directe de la nature ; c'est l'enthousiasme de l'artiste, sa passion, son emportement, trop mêlés aux choses, en altérant les formes et les couleurs ; c'est le peintre parlant trop de lui, ne cherchant pas son émotion dans les choses, mais faisant sortir les choses de son émotion. En ce sens Dehodencq est-il romantique? 11 a raison quand il écrit: le romantisme est mon père. Ce qui le conduit en Espagne et d'Espagne l'attire en Afrique, c'est ce besoin de sensations nouvelles, cette inquiétude de l'inconnu, cette soif de couleur, de mouvement, qui emporte les grands romantiques dans le passé, dans le moyen-âge, dans les siècles, dans les pays, qu'ils ignorent et qu'ils rêvent. Mais au lieu de s'en tenir à cette vision tout intérieure, il part pour l'Espagne, il s'y fixe ; au lieu de peindre d'après des images de seconde main des scènes d'une fantaisie toute lyrique, qui ne sont d'aucun pays, d'aucun temps, il peint ce qu'il voit, des hommes vivants dans des paysages réels. Son rêve se confond avec la nature chaude et colorée qu'il aime ; il trouve partout autour de lui des sensations en accord avec ses sentiments et, pour exprimer ce qu'il a dans le cœur, il n'a qu'à dire ce qu'il a sous les yeux. Par cela seul qu'il se met en présence des choses, qu'il les étudie consciencieusement, qu'il ne cherche d'autre poésie que cette poésie involontaire, que dégage l'émotion de l'artiste présente à son œuvre, il n'est plus romantique. Son Combat de Taureaux, ses Bohémiens, c'est du naturalisme, dans le meilleur sens de ce mot : l'effort pour rendre une impression sincère et vive en face de la nature. Il en est de même des tableaux, dans lesquels il représente les scènes de la vie marocaine. Mais ici il faut distinguer. D'abord, il est à Tanger, il peint ce qu'il voit, il n'a qu'à monter au Socco pour regarder vivre ses modèles. Les deux esquisses des tableaux peints pour le roi de
Portugal nous donnent l'idée de cette première manière. La peinture est transparente, dans une atmosphère dorée; le dessin très précis : c'est l'histoire. De retour à Paris, Dehodencq, en pleine possession de son talent, peint sur des souvenirs récents; la peinture a plus de liberté peut-être et plus d'ampleur; c'est l'épopée. Voyez le Supplice des voleurs. Enfin la vie de plus en plus devient cruelle ; le courage du peintre ne se lasse pas; mais les nerfs le dominent; il s'irrite; il s'exaspère ; ajoutez qu'il peint sur des souvenirs qui de plus en plus s'éloignent. Sans qu'il le soupçonne, quand il s'enfuit dans son rêve d'Orient, c'est son sentiment personnel, c'est son agitation, ses frémissements intérieurs, qui surtout se marquent dans la turbulence de la couleur et du geste. Par cela même que sa personnalité l'emporte, que la nature n'est plus là pour le contenir, dans ses dernières peintures marocaines il se l'approche du romantisme, dont un des premiers il s'était affranchi.
Marche de paysans Andalous (N'° 78) Musée de Condom.
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