‹ Alfred DehodencqChapitre 12 sur 29 · DE LA MATURITÉ · texte numérisé non relu

DE LA MATURITÉ

Dehodencq s'attardait à cette vie de travail et d'émotions, qui le promenait de Cadix à Tanger.

Toujours il songeait au retour, ettoujours quelque circonstance imprévue retardait son départ; un embarras d'argent, la naissance d'un enfant, la nécessité d'épargner la mère, qu'effrayait l'exil dans un monde inconnu, le renoncement à la famille, à la patrie, à la douce fête de la vie espagnole. Au lieu d'être en France, à son rang, il luttait en détail contre des difficultés toujours renaissantes, toujours les mêmes. Il laissait indéfiniment se prolonger cet intermède, qui juive Marocaine. brisait l'unité de sa vie. Il croyait

faire assez pour lui-même en traversant toutes les crises d'une existence agitée, le pinceau à la main, dans la dévotion à son art. Il allait ainsi devant lui, suivant une route,

dont, tôt ou tard, il devait se détourner brusquement, parce qu'elle ne conduisait nulle part.

Sans faire tomber les obstacles, qui s'opposaient à son départ, une surprise douloureuse vint l'avertir du danger de se laisser oublier. Il avait achevé à Tanger une grande toile: la Plage. Il comptait sur cette œuvre puissante pour réveiller le souvenir du peintre de l'Espagne et des Bohémiens. Il envoya son tableau à Paris, pria M. Cogniet de l'aller voir, d'en donner son avis. Cogniet fut étonné, mécontent, dépaysé. Ce fut un coup pour Dehodencq. * Il y a dans la vie des jours « affreux, où tout s'écroule, où la confiance et l'espoir tout à coup « s'évanouissent. Dans cette disposition d'esprit, qu'avec un peu d'ex- ",. périence on sait ne pouvoir durer, car à la longue elle tuerait son « homme, la seule bonne chose est le travail. C'est à cet unique « remède que je viens d'avoir recours... Des mois d'un travail acharné, « une lutte continuelle avec la nature, pas un trait, pas un coup de « pinceau (entendez-vous) qui n'ait été une observation! Un travail « d'Hercule pour arriver à ce résultat : « les pieds ne sont pas assez « faits ; tel groupe manque d'air ; il se perd, qu'il revienne ! » Ah c'est " trop fort ! Puisque l'occasion s'en présente, que je vous dise ce que « j'ai sur le cœur. Et d'abord je vous remercie de la confiance que « vous avez en moi, en portant ce jugement ; je sais qu'Alfred ne « sacrifie jamais la vérité à de vaines fantaisies, plus ou moins poé- " tiques. Ce qui revient à dire : je m'en rapporte à lui. Et vous avez « raison. Et je soutiens moi, que cette mer est vraie. Ce serait « curieux qu'assez bien doué du côté de l'observation, j'aie passé des « années en vain en regard de la mer : je vis dans des ports de mer ; « mes fenêtres donnent sur la mer ; il est impossible de monter sur une « terrasse ici sans voir la mer. Cette plage que j'ai peinte est le but de « mes promenades ; de là, je vois l'Espagne ; il n'est pas au monde de « spectacle plus intéressant, plus attachant pour moi. Or, dans une de « mes promenades je m'attachai particulièrement à un groupe d'enfants « jouant, courant surla plage à la marée montante. Chaque fois qu'une « grosse lame dorée des derniers rayons de soleil s'avançait grondante,

« ils fuyaient, et c'étaient des cris, des gestes charmants. Ce jour-là « j'en fus frappé jusqu'au ravissement. Il faisait une mer de Levante, « vent d'Est très fréquent dans ces parages. Je rentrai subitement et « j'en fis un pastel. Depuis, m'arrachant à mon travail, j'ai couru cent « fois à la plage, et cent fois j'ai vu se répéter le même effet. Toujours « courant, je revenais à mon atelier profiter des dernières minutes du

Dessin pour la Plage.

(Tanger A

« jour, et là, dans d'amères méditations, je comparais tristement la « copie à l'original. Ah ! que je n'aie pas su rendre toute la poésie « d'une pareille heure ; que j'aie été inhabile à peindre un effet tout " nouveau en peinture, je suis de cet avis, c'est folie de vouloir lutter « avec la nature. Le manque d'air et la confusion de ce groupe de « droite, je l'explique ainsi : c'est l'heure à peu près où tous les chats « sont gris ; ne pas oublier que la scène entière est baignée d'une

« vapeur, d'un je ne sais quoi, qui ne laisse pas à l'esprit préoccupé de « l'ensemble le loisir de penser aux détails. Quant aux pieds qui ne « sont pas assez faits, je ne sais en vérité que répondre. Le jugement « de M. Cogniet, si défavorable pour moi, est poussé jusqu'à l'injus- « tice. Ma mère, hasardant une observation lui dit : «Mais, je trouvais « les têtes si bien. » — « Oui, vraiment, vous avez raison, elles sont « fort bien. » Joignez à cela qu'il est convenu de prime abord que le " groupe des enfants est bien composé, que le ciel est fort beau. Eh que « diable, n'en voilà-t-il pas assez ? Où sont-ils donc les tableaux com- « plets. Quest-ce qui lui déplaît donc tant là-dedans? Après avoir beau- « coup cherché, je crois le deviner. C'est un je ne sais quoi, une « impression de la nature qui, n'ayant jamais été sienne, lui est antipa- « thique. Mais dois-je donc chercher à réaliser son idéal ou le mien? « Sommes-nous par hasard le même individu? Voilà mon cher ami, ce « que j'avais sur le cœur, gardez cela pour vous, je ne voudrais pour « rien au monde causer la moindre peine à mon excellent maître (i). » Présentée au jury du Salon, la Plage fut refusée. Il n'y avait même plus à s'indigner. M. Puvis de Chavannes, qui, lui aussi, connaît la saveur amère de la bêtise humaine, parle encore de cette toile avec admiration. Après plus de vingt ans il en a gardé l'image présente. C'est le plus bel éloge qu'il en puisse faire : l'esprit d'un poète choisit les images qu'il accueille en lui. C'est un effet de soir au bord de la mer à Tanger. La grande ligne des vagues qui se déroulent coupe la toile dans presque toute sa longueur, puis sans se briser, se recourbe en suivant le mouvement de la baie ; à droite, une falaise basse ; au delà une ondulation légère de montagnes bleues sur le ciel qui enveloppe toute la scène de ses transparences d'opale irisée. C'est l'heure où le soleil tombe, s'éteint dans l'Océan ; sa lumière presque horizontale s'apaise, s'adoucit en traversant les vapeurs du soir, et ses derniers rayons, caressant la crête des vagues soulevées, y allument une flamme rose, dont la longue traînée se joue dans leurs ondulations. Un nègre,

(i) Lettre à M. Dubois. Tanger.

Juive et Négresse (N° 170) M. Henrv Marcel, ancien directeur des Beaux-Arts.

.eh A-xussS a9b TU9}03iib naiorrn (Is3ibM vinsll .M

Juive et Négresse.

un enfant sur les épaules, regarde. Trois enfants arabes se tenant par la main, tournent le dos au flot qui les poursuit et courent sur le spectateur avec des cris et des rires. Puis c'est une famille arabe, puis des cavaliers, leur long fusil au poing, qui poussent leurs chevaux contre la mer : le rayon rose met un éclair sur le turban d'un nègre, fait éclater un fez, un burnous. Tout à fait dans la pénombre une famille juive s'éloigne : un jeune homme plein de noblesse, une jeune femme aux grands veux noirs sur un petit âne, en avant un vieillard à tête de patriache. Certes l'effet est hardi de ces grandes lignes de flamme rose qui coupent et exaltent le vert profond des vagues ; mais on ne sent là rien d'inventé, ni d'artificiel ; c'est la nature arrêtée dans un de ses aspects étranges et charmants par un audacieux.

En 1862, Dehodencq est bien résolu à partir, mais le voyage est long, coûteux. L'argent manque. « Pardon, cher ami, c'est moi, ne vous dérangez pas. Moi surnommé Pas de chance, qui vais frappant de droite et de gauche, combattant en désespéré le monstre à cent têtes, à cent bras. A moitié vaincu, haletant, succombant sous le poids... de mes dettes. Je rassemble mes forces pour tenter un dernier effort. Douze toiles, monsieur, douze à vendre et pas un acheteur... De Gibraltar à Paris, de Paris à Cadix ! C'est un père de famille, monsieur, dont la petite fille tant rêvée, tant désirée est en route maintenant pour cette vallée de pleurs et de misères. Ce qui veut dire, mon cher ami, que si le mois de juin me trouve encore ici, c'en est fait de nos projets, me voilà de nouveau cloué sur mon rocher, au bord de la mer, et le vautour attaché à sa proie. Pour combien de temps encore ? le grand Être seul le sait (1). >/ Le moment passe, il ne peut partir. « Je suis dans une terrible position, et devant cette lutte sans fin, aux prises avec l'infernale chance qui me poursuit, je sens mes forces s'épuiser et j'envisage avec effroi, non l'avenir, mais le lendemain même. C'est un mot que je voudrais trouver pour vous peindre la chose, qui ne fut pas la misère, mais non plus la gêne, quelque chose de plus poignant que

(1) Brouillon de lettre.

l'un et de moins atroce que l'autre... Maintenant tant de temps passé sans résultat, de nouvelles dettes accumulées, la saison bien avancée déjà, et ma pauvre femme trop avancée aussi, elle, dans sa grossesse, pour entreprendre ce long voyage, tout cela est le sujet de tristes préoccupations pour moi (i). » Un an s'écoule encore, enfin après de nouvelles épreuves, de nouveaux efforts, il rentre en France et revient à Paris en 1863.

Dans je ne sais quel conte un bûcheron s'endort de fatigue ; quand il se réveille cent ans se sont écoulés. 11 ramasse ses outils et reprend tranquille le chemin du village. En le voyant dans son accoutrement bizarre, les paysans éclatent de rire ; lui, regarde avec effroi ces voisins qu'il n'a jamais vus. 11 cherche sa maison, elle n'est plus à sa place, et, quand il demande des nouvelles des siens, on l'envoie au plus ancien du village, qui se souvient d'avoir connu dans son enfance, les gens dont il parle, déjà très vieux. Alors stupide, sans famille, isolé de tous, il s'assied sur le bord de la route et pleure sans comprendre. Vingt ans à Paris c'est plus que cent ans au village. Dehodencq avait des surprises qui le vieillissaient. Il se perdait dans un Paris nouveau ; des rues entières avaient disparu ; de larges voies tout à coup déconcertaient ses souvenirs. Il se mit à la recherche de ses amis : quelques-uns étaient morts, d'autres s'étaient mariés. On ne l'attendait plus : d'où venait-il? Qu'était-il devenu ? Et ces mêmes questions qui appelaient les mêmes réponses lui faisaient sentir plus amèrement l'oubli, la vanité de ses efforts lointains. Des souvenirs, auxquels il n'était pas mêlé, des métamorphoses lentes, qu'il n'avait pas suivies, lui révélaient dans les amis d'autrefois des hommes, assagis par la vie, dont il ne connaissait que le nom. Au milieu de l'accueil le plus cordial, une allusion incomprise l'isolait : il n'était plus dans les habitudes des gens. Chez lui, sa femme triste, dépaysée, l'attendait. Dans son appartement parisien, tiroir aux compartiments étroits, au couvercle bas, elle étouffait. Elle revoyait le patio d'où l'œil s'élance jusqu'au ciel, le mirador où le rêve de la

(1) Brouillon de lettre.

sieste s'achève dans une longue contemplation de la mer aux flots bleus. Un jour, il la trouvait regardant avec inquiétude la neige toute blanche qui tourbillonnait, couvrant le sol et les toits. Elle ne comprenait pas le ciel gris et sale, l'agitation des gens parles rues, cette vie fiévreuse, et dans sa main nonchalante l'éventail andalou restait muet, comme un poème désormais fermé. Dehodencq, dans cette solitude, eut un moment d'effroi, l'impression qu'il avait eue à son arrivée à Madrid, plus poignante : quelque chose de plus profond encore semblait le séparer des hommes, puisque cette fois il entendait leur langage.

Mais il n'était pas l'homme des longs découragements. Le premier moment de stupeur passé, il regarda les choses en face. Le peintre des taureaux et des Bohémiens était mort, bien mort. Les longues années, passées là-bas en Espagne, au Maroc, à peindre passionnément, ne comptaient pas. A l'âge où d'autres recueillent le fruit de leurs labeurs passés, tout était à refaire. 11 se sentait tant de volonté, tant d'ardeur, qu'il ne doutait pas du succès. L'épreuve avait quelque chose d'héroïque qui le tentait. Pour cette lutte il trouvait des forces toujours renouvelées dans la passion de son art : la peinture faisait partie de sa vie physique, il ne pouvait cesser de peindre qu'en cessant de vivre ; elle était sa consolation aussi et son refuge, toute sa vie morale. En même temps qu'il évoquait les images, qui l'emportaient au pays de la lumière et dans la chaleur de l'atelier lui donnaient l'illusion du soleil d'Afrique, il apaisait sa douleur, en l'exprimant dans des scènes impersonnelles qui la purifiaient de son amertume.

Ceux qui demandent trop à la vie ne tardent pas à découvrir combien elle reste au-dessous de leur attente. Le bonheur est simple, mesuré ; s'il est quelque part, il est en nous : le chercher au loin, dans les spectacles rares, dans la gloire, qu'on ne se donne pas, dans ce qui remue, dans ce qui brille, c'est s'épuiser à la poursuite des mirages décevants que le caprice des désirs déplace et transforme. De là, aux heures de lassitude, la mélancolie, cette tristesse fi ère de l'âme, qui en veut à la réalité de son insuffisance. Dehodencq avait connu de

bonne heure les dégoûts qui laissent dans une sorte d'insensibilité douloureuse; les effrois du poète qui, soudain, éprouve l'indifférence

La Fêle juive à Tétuan. — Grand dessin à la plume.

des hommes et des choses, et se voit perdu en un point de l'espace, dans la solitude vaste de son âme, dont le monde s'est retiré. A 23 ans, il peignait le Doute (1845), une allégorie, une abstraction. Il ne savait

pas encore la souffrance, il en dissertait. Deux ans après, comme dans le pressentiment de ses destinées, il exposait un Camoens : dans l'ombre, un poète abandonné, amaigri, que désole et tue sa pensée ; au second plan, dans une baie lumineuse, un serviteur robuste, un animal dévoué et fort, qui ne connaît de la vie que les souffrances positives dont on ne meurt pas.

Les épreuves du retour, sa triste expérience de la vie, ses espérances mêmes le ramenaient à ce drame du génie, qui le plus souvent achète de la gloire avec de la douleur. Il vivait dans l'angoisse de l'œuvre à faire, de l'œuvre irrésistible qui, de nouveau, eût imposé son nom. Cette œuvre, elle sortait un jour des émotions mêmes qui l'obsédaient. Ses doutes, son attente, tous ses sentiments lui apparaissaient en vivantes images dans une scène de la vie d'un grand homme, dont l'étrange destinée avait été de réussir au moment où son œuvre semblait à jamais avortée. Depuis longtemps Christophe Colomb était mêlé à ses souvenirs. Il avait peint jadis quelques épisodes de sa vie pour le prince. Il le voyait maintenant, arrivant un soir, épuisé de fatigue, l'âme vide d'espérance, le corps brisé, à la porte de ce couvent de la Rabida, où l'intelligence d'un moine allait lui donner ce qu'il n'avait pu obtenir des rois, ni des républiques. Dehodencq, lui aussi, arrivait de loin, bien las, attendant le regard intelligent qui sauve. Il se mit au travail avec ardeur, répandant sa douleur dans son œuvre comme en une âme d'ami, s'apaisant à cette étrange confidence qui parlait d'un autre que de lui-même. 11 n'était plus aussi seul ; la souffrance du noble compagnon qu'il s'était donné lui insinuait peu à peu dans le cœur, avec un noble orgueil, une pitié désintéressée qui tempérait l'amertume et l'âpreté des angoisses personnelles.

Le soir tombe, un rayon du soleil couchant éclaire le mur au-dessus de la porte du monastère déjà dans l'ombre. C'est l'heure où les mendiants viennent demander un asile, un secours. Ils se pressent, s'agenouillent. En arrière, Christophe Colomb debout, domine leur foule : ce qu'on voit de lui d'abord c'est le front qui se détache dans

La justice du Pacha (N° 150) Musée de Bagnères-de-Rigorre.

.ano'aifl-aJb-a i - i r;M

la lumière, comme éclairé parle rayonnement du génie intérieur. Ses yeux fixes sondent des profondeurs vides. Son enfant, des deux bras, s'appuie contre lui, comme pour ne pas tomber, dans une attitude d'épuisement et de supplication. Ils ont marché longtemps, il ne leur reste plus rien que ce qu'on peut attendre de la pitié des hommes. Sur le pas de la porte se tient le prieur; sa tête pâle, sévère, sort de l'ombre; surpris, il ne regarde, il ne voit que Colomb. D'instinct les mendiants espagnols font le vide autour de cet étranger, qui n'est pas des leurs ; une femme assise, les deux mains croisées au-dessous des genoux, le dévisage insolemment ; un vieux vagabond, demi-nu, s'éloigne en tournant la tête pour jeter un regard malveillant sur l'intrus. Colomb baisse la tête et se détourne pour ne pas rencontrer tous ces yeux fixés sur lui. L'exécution « puissante et nerveuse » (Ed. About) rappelle celle des vieux maîtres espagnols. C'est de la peinture expressive, les têtes et les corps parlent. Pas de violences mais aussi pas de fausse sentimentalité, pas de trompe-l'oeil ; le style simple, sans ornements inutiles, a la gravité du sentiment.

Ce tableau a pour nous un intérêt psychologique : Dehodencq y a mis les émotions de sa propre vie. Sans qu'il l'ait su peut-être, son Colomb lui ressemble comme un frère, et c'est son fils aîné qu'il a peint suppliant, brisé de fatigue, dans un groupe qui fait songer aux vieux Œdipes conduits par les Antigones. Serait-il reconnu? Trouverait-il dans le public ce prieur qui discerne le génie dans la foule des mendiants? Question douloureuse à cette heure décisive. On suspendit son tableau n'importe où, à des hauteurs où ne portent pas les yeux des hommes. On le vit pourtant. Quelque juré fut-il pris de remords? j'en doute ; quelque honnête homme indépendant obtint-il une réparation? peut-être. Bref, à la fin du salon on descendit le tableau. « On a mis en lumière et en honneur à la fin du salon, dit un journal du temps, une très belle toile de M. Dehodencq, qui avait d'abord été mal placée : Christophe Colomb arrivant au couvent de la Rabida. Il est regrettable que l'on n'ait point vu tout d'abord cette œuvre, une des plus dignes d'être remarquées.» Pour le peintre, c'était

un désastre. On va au salon huit, quinze jours, pour en causer à tort

et à travers :

c'est de bon ton; au bout de trois semaines le sujet est épuisé. Dehodencq n'eut pas le gros succès dont il avait besoin, le succès bête qui fait un peintre presque aussi célèbre qu'un assassin. Le public n'eût pas mieux demandé peutêtre que de reconnaître la valeur de cette toile, les qualités de composition, la puissance sobre du style, l'intensité de l'expression ; mais il eût

fallu lui souffler les épithètes, les phrases à faire. Dehodencq n'allait

pas voir les journalistes.

Fête juive au Maroc.

Les années suivantes il revenait à l'Espagne, au Maroc. En 1865, avec la Bonne Aventure , pour la troisième fois il obtenait une médaille : « Plus heureux devant le jury que l'an passé, M. Dehodencq vient d'obtenir une médaille. J'entends que l'aéropage de 1865 a réparé l'oubli de son devancier. C'est fort bien fait. D'autant que, du même coup, le vieux compte et le nouveau sont réglés, puisque les tableaux exposés aujourd'hui eussent assurément suffi pour rapporter la médaille à l'artiste (1). » Mais Dehodencq ignorait l'art de réussir; tous ses moments de loisir étaient consacrés aux siens; il lui manquait les camaraderies, les amitiés, que sa sauvagerie n'allait pas chercher, que son travail solitaire écartait (2).

On lui conseillait d'adoucir sa manière, de se faire aimable, de finir davantage, bref de se mettre au goût du jour. Quoi de plus facile pour un peintre comme lui! 11 n'y pouvait consentir : « Vous voulez que je « m'astreigne à un genre qui n'est et ne peut être mien, et cela dans « le but de plaire à certaines gens, que vous appelez les arbitres du

(1) Opinion nationale : O. Merson.

(2) Au nombre des nobles amitiés, qui toujours restèrent fidèles à Dehodencq, je dois rappeler, avec Théodore de Banville et Armand du Mesnil, Eugène Fromentin. Artistes, ils étaient singulièrement éloignés l'un de l'autre. Peintre d'un Orient volontairement atténué) dans une harmonie délicate de sensations moyennes, Fromentin appréciait la puissance et l'audace de Dehodencq. Le 13 Juin 1866, il écrivait une lettre pressante au directeur des Beaux-Arts en faveur « de son malheureux ami * : « J'ai prié M. Courmont de vous transmettre mes supplications les plus instantes et de vous proposer comme une œuvre d'urgente nécessité l'achat du tableau exposé sous le numéro 524 (la Justice du Pacha). M. Courmont connaît les motifs de discrétion qui ont empêché M. Dehodencq de vous adresser sa demande : discrétion que je comprends, que j'approuve à peine, mais que dans aucun cas je ne saurais imiter. Depuis lors, j'ai pu m'apercevoir que la situation de mon ami s'est aggravée, que les besoins pressants dont je parlais sont devenus extrêmes; qu'il y va une fois encore du salut d'une famille en détresse et d'un père véritablement au désespoir. Il m'en coûte profondément d'appeler votre pitié sur la position de l'homme et de laisser de côté le talent de l'artiste qui malgré ses bizarreries est considérable. Prenez ma demande, je vous en supplie, par le côté qui vous touchera le plus. S'il vous en coûtait d'encourager le peintre, sauvez le père de famille... Je m'occupe de trouver à Dehodencq des travaux décoratifs qui, je crois, conviendraient à son talent et lui assureraient la vie courante, j'espère y réussir. Mais en attendant? Voilà pourquoi j'ai recours à vous. Sans vous, nous sommes perdus. > Fromentin fit mieux. Pour ménager les susceptibilités de Dehodencq, qu'il connaissait bien, il chargea un marchand de tableaux de lui acheter une toile, Fête juive, qu'il paya trois mille francs.

« goût — fier goût, oui, et qui nous conduira je sais bien où. — Atteint « de la maladie qui règne partout aujourd'hui, vous voulez du positif, 'i et vous jetez froidement à la face de gens, qui ne peuvent vous " répondre que par des soupirs tirés du plus profond de leur être, ces « mots atroces : Mon cher, vous ne voulez pas être des nôtres, eh bien, « vous crèverez de faim. (Textuel, cela m'a été dit par un riche ama- « teur.) Ne tenant aucun compte des différences de tempérament, vous « dites à des malheureux, dont le seul tort est de ne pas vous ressem- « bler: Mon cher ce n'est pas ça, par le temps qui court, il faut faire « fortune, et le moyen, tel, tel et tels que vous connaissez bien l'ont « employé, s'en servent journellement et s'en félicitent tout haut. Un <' souvenir, mon cher ami, rien qu'un, écoutez : Lorsque Chatterton, « réduit à la misère, sollicite l'appui du Lord maire, que fait celui-ci ? « il lui offre, je crois, de l'admettre dans sa domesticité. A la lecture, à « la représentation de Chatterton, vous tout le premier vous récriez : " Oh fi ! quelle cruauté ! Eh bien mon cher ami, oublions un moment " l'époque où cette scène navrante se passe, pour retomber à la nôtre, « et dites-moi si ce n'est pas absolument la même chose de répondre " aujourd'hui à un brave artiste, qui se plaint de ne pouvoir vivre au « milieu de ces mille intérêts qui ne le touchent pas, froissé par tout « et de tout : « Mon cher, attachez-vous à quelque riche amateur, faites « pai'tie d'une de ces cliques admises, reconnues. » Notez encore ceci, « que ce mot de domestique qui nous fait frémir, nous, fils du dix- « neuvième siècle, au siècle passé était assez bien porté, à ce point que « pas un des contemporains du pauvre Chatterton ne songea à s'api- « toyer sur son sort, et que sa seule oraison funèbre fut alors ces « quelques mots, qu'on entendait de tous côtés, pendant les quelques « jours que l'on s'occupa de lui : « C'est l'orgueil qui a perdu ce fou (i). /> Dehodencq mettait sa mélancolie dans un nouveau tableau, qu'il empruntait au livre de Rùth et Noémi, à l'histoire héroïque de ces juifs, qu'il connaissait si bien. Le soleil a disparu derrière les mon-

(i) Brouillon de lettre.

Le Marchand de bijoux (N° 149) M. Morel d'Arleux.

ma- :

emaire

.xusiiA'b [a-ioM .M

Dessin pour les Adieux de Boabdil

tagnes, le ciel déjà noir est coupé de lueurs fauves. Noémi s'est assise contre un talus. Rùth est à ses pieds. Orpha s'éloigne dans l'ombre d'un pas rapide. Noémi regarde celle qui s'en va d'un œil sans larmes, la bouche entr'ouverte, avec cette stupeur résignée que donne l'habitude du malheur. Rûth, la tête sur sa main gauche, dans une attitude de rêverie, regarde devant elle. Quel contraste entre le désespoir rigide, l'angoisse inerte de Noémi, entre ce visage dès longtemps modelé par la douleur et ce vague regard de jeune femme, où l'incertitude ressemble encore à l'espérance. Ainsi dans l'âme du peintre : bien des choses se sont enfuies, bien des illusions, bien des rêves qu'on suit d'un œil morne et qu'on ne revoit plus; mais la jeune espérance est restée et va côte à côte avec la douleur, sans se plaindre de la route déjà longue.

Le public ne venant pas à lui, Dehodencq se résigne à faire appel à la bienveillance d'un ministre, d'un vice-président du conseil, avec lequel il avait été en relations et dont, au moment de son départ pour l'Espagne, il avait dû faire le portrait. 11 eût aimé travailler pour un prince, pour un gouvernement, à la façon des Velasquez, libre des soucis d'argent, qui l'humiliaient, de cette nécessité de vendre, qui met dans l'atelier les petites habiletés de la boutique. C'était en 1867 : année ironique, où les rois venaient faire la fête à Paris et Bismark y promener son casque; où l'on commentait la mort de Maximilien pendant une représentation de la Belle Hélène; où de la fièvre du luxe montait une odeur mauvaise de décomposition sociale : « Tout « ce que peut tenter l'énergie la plus patiente, tout ce que l'artiste peut « mettre de cœur à son œuvre, y jeter de verve et d'entrain, je l'ai « fait. Mes amis sont là pour en témoigner, eux qui m'ont encouragé,

« aidé, soutenu ainsi que ma pauvre mère morte, minée par le

« chagrin et lasse d'attendre, désespérant de voir jamais se réaliser « son rêve. Grâce à cet appui, j'ai pu travailler, vivre et faire vivre les « miens ; mais une absence de chance aussi complète, des insuccès « continuels, tant d'efforts infructueux, mille choses tentées et toutes " restées sans réussite, ont amené mes amis à faire la seule chose qui

« leur restât à faire : me plaindre en silence. Qu'y pourraient-ils? Me « voilà donc, Monsieur le Ministre, accablé de besoins, succombant « sous le poids de préoccupations terribles, perdant à chaque nouvel « effort un peu de cette confiance, de cette énergie qui doit avoir une « fin. Et cela au milieu de cette fête universelle ! Que de commandes « ne fera-t-on pas, dont la moindre serait peut-être pour moi le salut. « Quand je songe à ce que pourrait faire un peintre, qui s'est attaché « pendant une grande partie de sa vie à observer les races dans leur « variété, à poursuivre l'étude de types originaux? Que d'éléments « pour une peinture d'actualité ! L'occasion serait belle ; cette pensée « fait mon tourment... » Il obtint sans doute une de ces réponses, qui ne compromettent personne, à moins que la lettre n'ait disparu dans la corbeille encombrée d'un secrétaire ménager des moments de son maître.

Dans les Adieux de Boabdil (1869), le peintre, une fois encore, épanchait sa tristesse grandissante en une œuvre dont elle devenait l'âme. L'artiste se calme à faire de la beauté avec sa douleur, comme le philosophe à y contempler les effets de la nécessité universelle. L'émotion prend quelque chose de fictif, de désintéressé ; elle se détache de l'individu, se généralise, se mêle d'un sentiment de pitié pour toute la douleur humaine. Dans le Colomb ce qui domine, c'est, dans le désespoir même, la dignité fière de l'homme qui sent sa force. Si Noémi a l'effroi et la stupeur des vieux qui ont vu leurs enfants mourir, Rùth est assise auprès d'elle et déjà l'arbre est en fleurs, sous lequel la jeune Moabite ira s'étendre aux pieds de Booz endormi. Dans les Adieux de Boabdil le regret seul est resté. « Mon Boabdil d'une mélancolie si profonde ! » disait Dehodencq, quand il en parlait. Profonde, comme celle qui, de plus en plus, se creusait dans l'âme de l'artiste et la remplissait d'ombre.

Il existe deux esquisses de l'œuvre, la chose n'est pas indifférente, c'est une leçon de composition pittoresque. Dans la première. Boabdil à cheval se retourne et regarde une petite Grenade qu'on aperçoit dans le fond du tableau à gauche ; près de lui au second plan des

femmes arabes, c'est sa mère qui l'insulte et lui crie : « Pleure, pleure, comme une femme, cette Grenade que tu n'as pas su défendre comme un homme. » Voilà la première idée, la mauvaise ; c'est de la peinture anecdotique ; cela se regarde le livret à la main, veut une notice, un commentaire. Les primitifs avaient le bon goût d'écrire sur des banderolles qui sortaient de la bouche de leurs personnages les paroles qu'ils prononçaient. Dans l'œuvre définitive, Dehodencq simplifie, supprime tout ce qui est anecdotique, tout ce que la peinture ne suffit pas à dire, ne garde que l'éloquence des gestes et des attitudes, l'harmonie parlante des couleurs et des lignes. La mère n'est plus là ; Grenade nous ne la voyons plus, nous l'imaginons : elle est belle comme notre rêve, comme la poésie lumineuse et parfumée de tous ceux qui l'ont chantée ; grande comme le désespoir de ce jeune roi qui l'a perdue et qui la pleure. Boabdil s'enfuit par la montagne, qui désormais s'appellera le Soupir du Maître. 11 monte un noble étalon andalou à la croupe rebondie, à la crinière ondoyante, à la tête petite et busquée, au cou renflé, à l'œil étincelant. 11 se retourne sur la selle écarlate et regarde pour la dernière fois, avec une expression de suprême désespérance, tout ce qui va disparaître pour jamais au détour du chemin : Grenade, l'Alhambra, et les jardins où Lindarraza passait en cueillant des fleurs. " Le vent de la hauteur soulève son burnous cramoisi sur sa veste de velours vert : ses jambes, soutenues par les hauts étriers, étreignent de leurs bottines jaunes les flancs du bel alezan, dont les sabots sonnent sur le sol brûlé (i). » Un seul serviteur, un nègre, vêtu d'un paillon bleu, inquiet, tire le cheval par la bride, pour hâter la fuite; tandis que l'ardente bête, retenue par son maître, qui s'oublie dans sa contemplation douloureuse, s'irrite et lève la tête dans une attitude de révolte. L'œuvre n'est plus anecdotique ; elle dépasse le sujet particulier; elle prend comme une valeur symbolique, un sens vraiment humain : c'est Boabdil, mais

(i) Elie Roy. Revue du dix-neuvième siècle, 1869. Il ajoute : « Une certaine correction de lignes relève encore cette page éclatante et superbe. *

Les Adieux de Boabdil (N° 162) Musée de Roubaix.

'.., ' ;ofl ab se

c'est un homme aussi qui se retourne navré et regarde derrière lui le passé, ce qui n'est plus, ce qui ne peut plus être. Comme son héros, le peintre la pleurait, cette Grenade qui l'avait ravi en de si beaux rêves aux jours de sa jeunesse. Plus tôt ou plus tard qui donc ne s'est retourné vers un bonheur trop vite traversé, retenu parle souvenir, entraîné par l'irrésistible fatalité qui nous pousse en avant, comme sous la menace d'un invisible ennemi (i).

L'année suivante, par une de ces réactions familières à l'artiste, il retrouvait des heures de sérénité charmante. Il s'échappait dans un rêve de vie harmonieuse, apaisée. Il laissait les violences, les emportements, les mélancolies; il cherchait sur sa palette une fleur de poésie orientale, la splendeur tranquille, le je ne sais quoi de radieux et de caressant, qui s'insinue dans le cœur en le pénétrant de la gaîté des choses. Sur une vaste toile il peignait une Fête juive à Tanger: le luxe du soleil, des soieries chatoyantes, des écharpes de gaze légères, des draps rouges brodés d'or; des bijoux étincelants, des colliers de perles, des longues pendeloques d'or ; la joie de vivre, d'être beau ; l'épanouissement de la plante humaine dans la chaude lumière. Jamais il n'avait été mieux inspiré, et il obtenait cette fois un vrai succès. « Le morceau capital vraiment hors ligne du salon de « 1870, écrivait M. Th. de Banville, c'est la Fête juive à Tanger : de « M. Alfred Dehodencq... M. Dehodencq un des artistes les plus puis- « samment organisés de notre époque, est resté tout simplement un « peintre, à la façon des maîtres anciens... On croirait, si les vastes « dimensions de la toile ne démontraient pas l'impossibilité d'une « pareille supposition, que la Fête juive à Tanger a été peinte en une « seule fois, d'un seul coup pour ainsi dire, tant cette peinture, d'une si « noble et si réconfortante harmonie, enlevée avec la fougue d'un « esprit toujours monté au même diapason, garde partout l'ardeur et

(1) Après une description de la Sortie du Pacha exposée la même année, M. Georges Lafenestre (Moniteur universel, 1869) écrivait : « Son Adieu de Boabdil à Grenade nous montre d'ailleurs que s'il est parfois violent et cru dans ses impétuosités, il ne l'est pas de parti pris; il sait joindre au goût des chaudes couleurs le sentiment des belles attitudes et des grands effets dramatiques. »

« la spontanéité du premier élan. Certes il est mille fois impossible « d'exprimer avec des mots écrits le charme d'un tableau qui plaît sur- « tout aux yeux par la science de la mélodie ; c'est-à-dire par l'inven- « tion dans la couleur : aussi dois-je me borner à indiquer le sujet. » Et après avoir décrit le tableau, il ajoute : « Pour tout ce monde calme « et d'une vie si intense, la joie est virtuelle et pour ainsi dire circule " dans l'atmosphère ; c'est l'orient et son éternel rêve saisis par une « pensée qui se les ait à jamais assimilés et qui les a fixés sur une toile « où la couleur vibre dans une sereine et délicieuse harmonie. Je dirais « que c'est un chef-d'œuvre, si le mot était encore de mise dans un « temps qui n'admet et ne baptise ses grands hommes qu'après avoir « solidement scellé sur leur front, avec son meilleur ciment, la pierre « de leur tombeau. »

Au milieu de ses efforts, de ses recherches en tous sens, Dehodencq ne pouvait manquer d'être tenté par le programme que lui-même traçait en 1867, au vice-président du Conseil. Ces aptitudes ethnographiques, ce sentiment profond des races, qui lui avaient livré l'Espagne, les Bohémiens, le Maroc, pourquoi ne pas les appliquer au monde qu'il avait désormais sous les yeux ! Las des Grecs, des Romains et des Turcs, les Parisiens s'emblaient s'éprendre d'eux-mêmes, ils voulaient retrouver dans les tableaux ce qu'ils avaient sous les yeux, les scènes de la rue, l'ouvrier, le bourgeois, les drames de la 'vie contemporaine et française. Dégager le type, rester poète en serrant la réalité, montrer dans son caractère la foule parisienne, la peindre aux grands jours, où elle se révèle avec sa nervosité, ses enthousiasmes faciles, ses emportements féroces, voilà qui valait d'être tenté. Dehodencq allait par les rues, s'enfonçant dans la mémoire des têtes caractéristiques qu'il fixait au retour en des croquis expressifs ; notant avec sa vision rapide des mouvements, des allures ; saisissant, avec son sens de la physionomie humaine, le déhanchement qui dans la démarche met comme l'accent traînant et dégingandé du faubourg. L'agitation qui remue dans la foule les corps pressés, les têtes ondoyantes, allait à son talent. En 48, il dessinait la Nuit du 2} février ; son premier tableau de la vie pari-

Fête juive à Tanger (N° 168) Musée de Poitiers.

(8ôi "Vi.) v

sienne, c'est l'Arrestation de Charlotte Corday (1868). Rien de l'héroïne poétique dans une attitude théâtrale, rien « de l'ange de l'assassinat », impassible, presque souriante, jolie surtout, qui remue doucement les âmes sensibles. C'est la Révolution, comme nous l'avons revue, la foule terrible qui fait pâlir les plus braves. Devant la maison de Marat, dans

Arrestation de Charlotte Corday.

la rue étroite, la foule se presse ; on s'interroge de fenêtre à fenêtre ; les cris, les vociférations se croisent : Charlotte Corday, pâle, les vêtements en désordre, est traînée à travers ces gens hurlants jusqu'à la voiture qui va l'emmener. Les soldats, les meneurs, les orateurs de club, les commissaires de quartier, les tricoteuses, les naïfs et les gredins, tous sont là fixés dans leur type : « les têtes disent une époque (Zacharie

Astruc). Tout s'agite, remue, tout est violent, passionné et vrai dans cette page d'histoire, que Dehodencq a peinte «avec sa verve tumultueuse et sa couleur ardente (Théophile Gautier). »

Son second tableau c'est encore un épisode de la vie de la foule dans les rues de Paris. Dehodencq aimait la France, comme l'aiment ceux qui longtemps ont été exilés, avec l'inquiétude jalouse de sa grandeur et de sa dignité. La guerre de 1870 était déclarée. Après les premières défaites les mobiles partaient. 11 voulut être de la foule pour les saluer, par respect. Il attendait des hommes résolus, sérieux, une troupe qui suppléerait à tout par l'ardeur du patriotisme et le sentiment des graves devoirs. Il trouva la cohue, la débandade, une bacchanale. Il rentra navré, éperdu, sans espérance, avec la vision très nette des désastres inévitables. Cette scène, dont les défaites successives ravivaient en lui l'image, l'obsédait. Dans le cauchemar du siège, il peignit le Départ des mobiles. Au coin du boulevard de Saint-Denis et du boulevard de Strasbourg, poussé vers la gare de l'Est, roule le flot humain, entre deux rives de corps tassés, d'où sortent des bras levés, dont se détachent des têtes de braillards que trouent les bouches béantes. Tout est là, la défaite, la commune, les effets et les causes. Ce n'est pas l'enthousiasme, c'est l'ivresse, c'est la blague du patriotisme. Cela tient du drame et de la parodie, de la révolution et du mardigras. La musique du régiment pourrait jouer le quadrille à! Orphée aux enfers. Au centre de la toile un étudiant, un petit bourgeois, la tunique ouverte, le binocle sur le nez, le cigare au bec, au bras la donzelle en robe bleue, avec laquelle il a pris son dernier bock; un brave ouvrier s'en va à la guerre comme à la promenade, la petite entre lui et son « épouse » ; une vieille femme se retourne et pleure dans son tablier, soutenue par son mari qui regarde effaré ; à gauche un groupe de bourgeois politiqueurs, dont l'un disserte les bras croisés. Parmi les mobiles çà et là des ivrognes, l'un qui danse les bras en l'air, secoué d'un rire canaille ; un autre qui s'effondre et laisse tomber sa tête dans un abrutissement suprême ; un voyou, le sac au dos, le képi sur la tête hurlant ; un vieil officier, l'air désolé, accompagne son fils qui se penche pour

Arrestation de Charlotte Corday (N° 158) Musée du Louvre.

ijoJ ub sèauM

serrer la main à un ami : il y en a qui sauront mourir. Sur une voiture de maître à droite deux dames cherchent auxieuses dans la cohue le seul qu'elles sont venues voir pour un dernier adieu. Et partout, au milieu des omnibus, des voitures arrêtées, l'ondoiement de la foule, le grouillement de cette mêlée humaine dont on sent la poussée. Quel mouvement, quel tumulte, quelle puissance de vie dans cette foule, quelle variété de types, bons ou mauvais ; et dans cette œuvre, qui n'est pas une satire, sans rhétorique, sans déclamation, quelle vision

Départ des Mobiles.

de décadence, comme le cœur se serre et comme la volonté se raidit contre le retour de pareils dévergondages !

Mais c'est par le portrait que toute sa vie, du premier jusqu'au dernier jour, Dehodencq est resté un peintre et un grand peintre de la vie moderne. A vingt-quatre ans, en 1846, il obtenait sa première médaille avec un portrait, et depuis, au milieu de ses travaux si divers, en Espagne, au Maroc, à Paris, il n'a cessé de peindre ses amis, ses enfants, ses hôtes. C'est avec des portraits qu'il paie l'hospitalité de

Madrazo à Madrid, des officiers du Newton, des consuls de France à Tanger. Peintures à l'huile, pastels d'une finesse et d'une intensité admirables, crayons qui, d'un trait, arrêtent le contour d'un visage, il a multiplié à l'infini ces études de la physionomie humaine. Ce qui me frappe d'abord dans ces portraits, c'est la simplicité vigoureuse de la conception. Il ne cherche pas les effets inattendus, les tours de force.

Ce qui l'intéresse dans l'homme c'est l'homme même. Son portrait, si j'ose dire, est psychologique, sans cesser d'être pittoresque. Tout y est subordonné à l'expression morale, mais le moral, il le découvre dans l'anatomie du visage, dans la structure de la tête, dans les modelés de la face que varient les habitudes individuelles, dans le relâchement ou la tension des muscles qui font la volonté présente au corps. Toutes ses qualités le servaient merveilleusement dans cette œuvre. Le portrait d'un homme se fait comme le portrait d'une race. Chaque individu a son type qui, dégagé des expressions mobiles et fugitives, les contient virtuellement. La vraie ressemblance est la ressemblance expressive, celle qui n'est pas arrêtée dans une forme implacable et sèche, mais laisse au visage la souplesse de la vie et comme la diversité des mouvements possibles. Son amour de la vie, contenu par le contact immédiat de la nature, par les scrupules nécessaires du portraitiste, animait l'œuvre, sans la déformer. La richesse de ses sentiments intérieurs, par la sympathie, l'initiait à la vie des autres, lui en rendait l'expression plus claire. Ses premiers portraits (MM. Nicolle, Jal, Du Mesnil, etc.) sont d'une

Le général Fergusson Gouverneur de Gibraltar.

Le Départ des mobiles [esquisse] (N° 183) M. Gabriel Séailles.

exécution sobre, contenue : on y retrouve un souvenir des maîtres. Le peintre attentif se surveille. Deux portraits peints en Espagne,

Portrait de Théodore de Banville.

un peu avant ceux de la famille de Montpensier, (celui du peintre Debras, et celui du Prince Piscicelli), sont deux chefs-d'œuvre par la précision, la fermeté, l'exécution à la fois ardente et sereine. Un

jour, en revenant de Tanger, il s'arrêta à Gibraltar et y fit un superbe portrait du gouverneur, un Anglais à fortes pommettes, à mâchoires puissantes, qui fut exposé sur la place publique. A'son retour en France, il cherche un portrait tout de verve, qui ne laisse plus soupçonner la pose, qui semble s'être fait spontanément, sans effort, qui soit la vie elle-même. Ses Portraits intimes sont pleins de charme et d'expression : penché sur une table, le petit peintre travaille, un de ses frères et sa sœur de chaque côté le regardent. C'est simple, sans pose, sans apprêts, comme l'intimité de la vie de famille ; il semble que le tableau ait été aussitôt exécuté que conçu. La petite fille n'a pas eu le temps de perdre son air étonné.

Son chef-d'œuvre en ce genre est peut-être le fameux portrait de son ami Théodore de Banville. « Il a su rendre à merveille ce grand front, appelant, comme celui de César, la couronne de laurier vert, ces yeux d'une poétique tristesse, et cette bouche aux lèvres fines qui semble railler le haut du visage ; car, chez Banville, le lyrisme est doublé d'ironie, et s'il a fait les Cariatides et les Dieux exilés, il a fait aussi les Odes Funambulesques. Cette double expression a été très bien saisie par le peintre, dont il faut louer la riche couleur et la puissante liberté d'exécution. C'est là un portrait comme les peintres en font pour les poètes, et où ils se laissent aller à leur verve, ne redoutant plus les observations que les Philistins ne manquent pas de leur faire en pareil cas (i). » Th. de Banville me contait l'histoire de ce portrait. Il a été peint du matin jusqu'au soir, de verve, d'enthousiasme, sans un remords, sans un repentir. Le peintre tenait le poète, ne le lâchait plus, l'emmenait déjeuner ou faire semblant, le ramenait à l'atelier, sans pitié, comme sa chose. « Pour rien au monde, je ne voudrais recommencer cette journée-là, j'étais brisé, il était anéanti, mais le polirait était fait. » Aussi quelle vie ! Et dans cette aisance quelle pénétration ! Quel plaisir il y aurait à commenter ce visage, ce port de tête, cette attitude, ce front ample comme la forme du vers,

(i) Th. Gautier. Moniteur universel, 1868.

cette bouche merveilleusement petite et fine ; à retrouver l'œuvre dans l'homme, les antithèses curieuses, le mélange charmant du comédien et du poète. Plus d'une fois je me suis pris à regretter que Dehodencq n'ait pas été moins livré à ses passions d'artiste; qu'il ne soit pas resté un peintre de portrait, rien de plus ; quel maître ! et quelle fécondité ! Mais il n'était pas économe de lui-même ; il était de ceux qui se dépensent sans compter; s'il eût été autrement, il eût été heureux, célèbre, il n'eût pas été lui-même.

Page 1