‹ Alfred DehodencqChapitre 2 sur 29 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

f. S'il plait au hasard d'épargner cette plaquette jusqu'à l'époque où nos petits-fils étudieront respectueusement tes ouvrages, comme ceux d'un des plus puissants coloristes de l'Ecole française, ton nom, écrit sur la première page du livre, attestera alors que parmi les admirateurs de ton talent, aujourd'hui si élevé et toujours grandissant, nul n'aura été plus ardent et plus sincère que ton vieil ami. »

Théodore de Banville.

" On ne peut jeter les yeux sur la vie de certains artistes, dit M. Pli. Burty, sans être frappé de l'insistance de la fatalité à les poursuivre. Un sceau particulier les a marqués dès leur naissance, et tout a concouru à leur perte...

Leur nom n'est répété que dans un cercle de gens d'élite, dont les arrêts discrets ne frappent l'oreille ni de la foule, ni des puissants... Ils tombent enfin, sans être certains qu'un attentif auia eu le temps de recueillir leur nom. »

A quelques mots près, ces

lignes semblent avoir été écrites

pour Alfred Dehodencq. Ce

peintre de grande race a eu

le succès, il n'en a jamais joui. Lui qui possédait si bien l'art de

peindre, il n'a jamais connu l'art de réussir; il l'a ignoré de parti pris.

Mme Dehodencq lisant.

Au moment où il découvrait l'Espagne, où son Combat de Taureaux, ses Bohémiens, sa peinture inattendue le désignaient à l'admiration des Mérimée, des Th. Gautier, des Paul de Saint-Victor, ouvraient aux jeunes les horizons d'un art nouveau, tout de vie et de vérité, sorte de génie anonyme, il était loin, il ne se montrait pas. Lui seul ne se souciait point de lui-même. Il achevait son talent, il assouplissait sa main, il se pénétrait de soleil, il s'emplissait les yeux des types, des images radieuses, des visions magiques de l'Orient ; il faisait vivre en lui, à force de le récréer, ce monde immobile et agité qui l'enchantait. Dans ce siècle de presse et de hâte, où il faut arracher les fruits de l'arbre avant leur maturité, si on veut les cueillir, il disait : « J'ai le temps, ce n'est rien encore, attendez! ■>, 11 s'oubliait là-bas et il se laissait oublier. Quand il revint, en 1863, on affecta de ne plus le reconnaître. Que demandait ce revenant ? Il demandait peu de chose, de quoi vivre silencieusement, de quoi travailler sans trop d'angoisses, sans trop d'inquiétudes pour les siens, loin des coteries et des intrigues. C'était trop ou pas assez. Alors commencèrent les années douloureuses, la lutte terrible qu'il soutint jusqu'au dernier jour, jusqu'à ce que le pinceau lui tombât des mains.

Aujourd'hui que l'on dit l'avenue de Villiers comme on dit la rue du Sentier, que l'art est si bien du commerce qu'il a ses libres-échangistes et ses protectionnistes, et qu'il est mis dans la balance avec le porc salé, c'est plaisir de conter une vraie vie d'artiste, une belle vie héroïque, pleine de dignité, de souffrances et d'amour, une histoire d'autrefois, qui date d'hier. Ce n'est pas la moins poignante des œuvres d'un artiste, comme Dehodencq, que sa vie. Quelle puissante harmonie met dans ce drame 'réel cette continuité d'une passion et d'une volonté qui en traverse tous les épisodes ! Non qu'il s'agisse ici de morale en action, il s'agit d'une vie inquiète, agitée, pleine d'imprudences et d'emportements, sur laquelle plane la fatalité d'une sensibilité excessive, d'une susceptibilité aiguë, d'un caractère indomptable, incapable de se soumettre aux conditions parfois humiliantes de la vie

réelle.

Mai 1885

Bohémiens au retour d'une icte en Andalousie

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