LES ANNEES DE JEUNESSE ET D'APPRENTISSAGE LES PREMIÈRES ŒUVRES
La vie d'un artiste c'est l'histoire de son talent et de ses œuvres. Mais chez un artiste personnel, qui se met tout entier dans ce qu'il fait, le talent révèle le caractère, les oeuvres racontent la vie. Alfred Dehodencq est né à Paris le 23 avril 1822. Il était fils d'un officier, qui donna sa démission au moment de son mariage, entra dans les affaires pour lesquelles il n'était pas fait et mourut jeune, avant d'avoir
pu intervenir efficacement dans l'éducation de son fils (i). Restée veuve de bonne heure, avec un fils et une fille, Mmq Dehodencq se donna à ses enfants tout entière. C'était une femme très distinguée. Elle avait cette réserve et ce ferme bons sens, que donne aux femmes la responsabilité d'elles-mêmes; ce détachement de soi, qui naît de certaines douleurs en certaines âmes ; et dans l'intimité, pour son fils surtout, cette tendresse jeune qui reste au fond des cœurs non satisfaits. Elle mit à l'éducation de son fils toute sa délicatesse de femme, avec cette fermeté charmante des mères ambitieuses qui savent ce qu'elles peuvent et ce qu'elles doivent. Le caractère de Dehodencq, séduisant et redoutable, l'attachait passionnément: on ne pouvait l'aimer à demi. 11 avait déjà ces emportements soudains, ces susceptibilités excessives, ces retours charmants, ces longs silences qui l'enfermaient en lui-même ; ces épanchements involontaires qui le livraient tout entier. Sa mère ne l'attaquait pas de front, son art était de lui dire au moment voulu ce qu'il pensait; elle était comme la meilleure partie de lui-même, la voix de sa conscience. Elle savait ne point abuser contre lui de ses défaillances, ni, ce qui est plus rare peut-être, de ses qualités. Quand il le fallait, elle l'aimait sans rien de plus. Elle ne douta jamais de lui, elle ne lui en voulut jamais d'être malheureux, et elle se sacrifia jusqu'au bout sans se plaindre.
(1) Alfred Dehodencq descendait d'une famille de vieille bourgeoisie, dont les membres figurèrent avec honneur dans l'Eglise et au Parlement. Au xvn" siècle nous trouvons le nom de de Hodencq, associé au miracle janséniste de la Sainte-Epine. « Le 11 octobre 1656 (Sainte-Beuve, t. III, p. 182). M. de Hodencq, vicaire général, au nom du cardinal de Retz, alors errant, approuva solennellement le miracle par une sentence, et un Te Deuni fut célébré. » Cet archiprètre fut un homme de caractère. Il lança un mandement qu'il refusa longtemps de retirer, malgré les menaces de la cour. Une note de la main de Colbert (B N fonds Baluze), écrite dans le beau style du siècle, donne de lui un portrait, dont quelques traits s'appliqueraient assez bien à son descendant : « L'archiprètre de Hodencq fait profession d'aimer la reconnaissance ; il est fier et altier dans ce qu'il s'est mis en tête ; point trop intéressé et n'aimant pas asse^ la fortune pour en acquérir par ses actes; fort attaché au parti des jansénistes, fort attaché à M. le cardinal de Retz, haïssant tout ce qui peut choquer sa liberté; fixé, s'il ne change, à vivre et mourir en Sorbonne. * Alfred Dehodencq trouvera dans de tout autres mobiles que le vieux janséniste le principe du même désintéressement et de la même fierté.
Moins précoce que lord Byron, à dix ans il était malade jusqu'au délire d'un amour d'enfant, dont il refusait obstinément de révéler l'objet. Il fallut le changer de milieu pour l'en distraire et le guérir. Il apportait à tout cette ardeur de passion. Ses naïvetés d'enfant étaient de grands rêves ambitieux. La première lueur du génie .c'est l'admiration ; il la poussait jusqu'à l'enthousiasme. Chateaubriand était son dieu. Les grandes forêts inviolées, qui portent la majesté des cathédrales dans leurs ombres mystérieuses ; les tempêtes de l'Océan qui se soulève comme un tumulte de pensées violentes ; les solitudes, leurs silences et leurs bruits ; cette nature vierge, vivante, pleine d'âme, le ravissait, et, par-dessus tout, ce cœur fier, dédaigneux et tourmenté, plus grand que toute cette nature qui n'en pouvait remplir le vide infini. Voir Chateaubriand devint son idée fixe, surprendre dans les yeux du poète le reflet de ses visions magiques, lui voler dans un regard quelque chose de son génie. Il le guettait au passage, sans succès. Enfin, un matin, il aperçut un vieillard qui s'avançait grave, attristé, avec ce je ne sais quoi d'écrasé que donne la vie aux plus forts. Il regarda le vieillard avec des yeux pleins de larmes, le salua et s'enfuit. Il avait vu un grand homme !
Mais déjà dans l'enfant passionné l'artiste apparaissait. A huit ans, il faisait d'après son père un croquis au crayon, qu'on a gardé et qui atteste, avec une vision très juste, une intelligence surprenante de la physionomie. Il était né peintre. On s'en étonnait, on s'en inquiétait. Au moment de partir pour l'Espagne (août 1849), Dehodencq écrivait, non sans amertume : « Je suis de plus en plus fixé sur le prix qu'on doit attacher à ce qu'on appelle un don de la divinité. » C'est, il faut bien l'avouer, une terrible chose que le don de Dieu. Un peintre habile, à qui l'émotion superficielle laisse son sang-froid, qui possède son art au lieu d'en être possédé, peut arriver à tout. Mais celui qui peint comme il vit, comme il respire, par une sorte d'instinct, celui qui a la fatalité d'un tempérament personnel, et dont tout l'être est impliqué dans son art, il est incapable de concessions, de sacrifices, et s'il n'a pas une sensibilité moyenne, une âme facilement accessible, il est
condamné. La passion et, comme préparé dans l'organisme, un instrument délicat, propre à en noter tous les mouvements, une imagination vive et une main qui, par un mystérieux accord, obéit aux images que suscite l'émotion, c'est le peintre même. Mme Dehodencq était trop intelligente pour s'opposer à une vocation que son fils subissait. Elle
voulut seulement qu'il fît ses études. 11 entra dans une grande institution qui suivait les cours du collège Bourbon (lycée Condorcet) : c'est là qu'il connut Théodore de Banville, qui jusqu'au dernier jour lui resta fidèlement attaché.
A dix-sept ans, il entrait dans l'atelier de Léon Cogniet. Léon Cogniet était un excellent maître, il n'en faut d'autre preuve que la liste des hommes détalent qu'il a formés. Son ardeur d'intelligence n'était pas la verve d'un artiste, que son tempérament emporte, c'était l'enthousiasme d'une conviction réfléchie. 11 ne manquait pas d'émotion, mais le trait dominant de son talent semble avoir été l'entêtement d'une volonté forte, éprise d'un idéal élevé, un peu abstrait et impersonnel. Il aimait son art comme on aime la vertu. Peintre consciencieux et sage; dessinateur correct, élégant, sans style, si le style est l'accent personnel; capable d'ordonner avec goût une composition dramatique et d'exprimer clairement son émotion et sa pensée dans le langage pittoresque, il savait de l'art tout ce qui en peut être enseigné. Les Raphaël, les Michel-Ange, les Rubens sont des maîtres, ils ne sont pas des professeurs ; ils suggèrent plutôt qu'ils n'enseignent ; ils créent des peintres par la seule fécondité de leur génie qui rayonne autour d'eux, se transmet et se propage. Leurs élèves sont comme les enfants, qui
Portrait d'Edmond Dehodencq.
reproduisent, avec des variations inattendues, les traits de leurs pères. Léon Cogniet pouvait donner à ses élèves tout ce qu'il possédait lui-même sans nuire à leur originalité : il n'avait ni le danger des défauts faciles à imiter, ni celui des qualités irrésistibles. L'étroitesse inévitable, qui peut-être est la condition d'un goût très sûr, n'était à l'atelier que la tradition des fortes études. Le respect, qu'imposait le caractère du peintre, l'élévation de sa pensée donnait à son enseignement, si j'ose dire, l'autorité d'une direction morale.
Il s'attacha à Dehodencq avec une sorte de passion. Il aimait en lui les qualités qu'il n'avait pas lui-même. Cette nature inégale, mais que ses inégalités d'un élan portaient au sommet, le séduisait, non sans l'effrayer. Il sentait le prix de cette spontanéité, de cette verve, de cette vie tour à tour débordante et contenue ; il admirait les dons de premier ordre, la vision originale, l'exécution puissante, nerveuse, des morceaux peints magistralement, comme d'un coup de pinceau; il craignait les négligences, les excès d'audace, les défaillances d'un génie intermittent. Il lui fit faire les sérieuses études sans lesquelles les dons les plus précieux ne servent de rien. Un artiste doit avant tout savoir son métier. Il ne faut pas qu'il soit réduit à attendre les hasards heureux, que les moyens d'expression tout à coup manquent à son sentiment. Il faut aussi qu'il trouve dans la science acquise de quoi remplir les intervalles de l'inspiration qui veut être sollicitée.
Dehodencq dut à Cogniet la forte éducation qui lui était plus nécessaire qu'à un autre, cette maîtrise que ses emportements parfois dissimulent, mais qui toujours par quelque trait se révèle à l'œil clairvoyant. Il n'oublia jamais ce qu'il devait à son maître. 11 écrit d'Espagne : « Mon plus cher désir est d'entendre M. Cogniet me dire un jour: c'est bien, je suis content, voilà ce que j'attendais de vous. » Cogniet attendait tout de Dehodencq. Il le considérait comme le premier parmi ses élèves. Il allait jusqu'à lui confier les intérêts de sa réputation. Deux de ses portraits les plus fameux ont été peints par Dehodencq, les mains notamment, qui ne furent pas retouchées et qu'on admira plus que tout le reste. C'était beaucoup pour un élève de peindre des
mains, dont Cogniet, le consciencieux, acceptait la responsabilité, et dont on croyait devoir lui faire honneur. Plus tard ils se séparèrent ; peut-être ne s'étaient-ils jamais compris.
Dehodencq débute au salon de 1844 avec trois tableaux : une Sainte- Cécile en adoration, l'Orpheline, un Portrait. Il avait vingt-deux ans.
J'ai pu voir Y Orpheline: c'est une jeune fille vêtue de noir, l'air mélancolique. Il ne faut pas chercher dans cette peinture les grandes qualités qui feront l'originalité de Dehodencq.
Mais on trouve déjà dans cette toile, avec une correction qui prouve qu'il était bien armé pour la lutte, une ardeur contenue qui annonce le coloriste et fait songer aux maîtres espagnols. Les années suivantes, il expose encore des tableaux religieux : Saint- Etienne traîné au supplice (1846), la Visitation (1847), le Christ au Tombeau (1848J. Comme tous les maîtres, il cherche sa voie, il achève d'apprendre le langage pittoresque, de s'en approprier tous les moyens d'expression.
Mais déjà il a donné toute sa mesure dans un genre, où la médiocrité est facile et insupportable. Dès le début, Dehodencq a été un grand portraitiste et il l'est resté jusqu'à la fin de sa vie. Ce contact avec la nature lui a toujours été salutaire. Sa verve contenue par la nécessité de l'imitation, n'était plus que la puissance de donner la vie, et sa haute intelligence, servie par son merveilleux instinct de peintre, lui révélait l'homme intime dans la forme, les traits et l'attitude. En 1846, à peine âgé de vingt-quatre ans, il avait sa première médaille avec un portrait d'homme. On lui conseillait de s'en tenir là, de s'enfermer
L'Orpheline (1844).
.1/. Laveur.
dans cette spécialité où il excellait. C'était le succès assuré et avec le succès la fortune. Mais il était trop artiste pour s'emprisonner dans un genre. Il était jeune, avec l'ambition des grandes choses, avec l'illusion des forces infinies qu'on dépense dans des rêves d'action héroïque. Il lui fallait l'avenir ouvert, l'espace libre.
Il n'était pas de ces hommes économes d'eux-mêmes qui, dès qu'il ont découvert le petit champ de leur activité, le limitent, s'y installent et lui font produire tout ce qu'il peut rapporter. Dehodencq était un prodigue, une nature de nomade et de conquérant, qui dépense royalement sa vie sans compter.
Déjà il a la nostalgie du soleil plus chaud, de la nature plus riche, plus éclatante, du ciel toujours bleu.
Notre doux printemps , en le charmant, évoque en lui
les rêves d'Orient. Les mille et une Nuits, qu'il a tant aimées dans son enfance, Paul et Virginie, Chateaubriand, lord Byron, plus que tout
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Portrait de Théodore de- Banville (pour l'édition de ses poésies
le reste, l'amour de l'inconnu, le désir de beautés nouvelles, je ne sais quel instinct de migration vers les contrées où son talent l'appelle, tout lui donne comme le besoin et le pressentiment d'une marche vers la lumière.
" Le printemps, écrit-il, fait plus ardent cet amour de la nature que « Dieu a mis en moi... Le coude appuyé sur ma petite fenêtre, je passe « des moments de bonheur, me laissant pénétrer de ce calme profond « de la nature, ne pensant à rien, tout entier au léger bruissement des « feuilles, au chant des oiseaux, aux mille bruits des choses. Je « regarde les papillons et les abeilles voltiger en tous sens sur mon « pommier en fleurs. Là je suis bien loin du monde. Je me transporte « en imagination dans ces beaux pays de l'Orient, où un ciel toujours « pur, des arbres toujours en fleurs portent une douce sérénité dans « l'âme. C'est sous un tel climat qu'est née la philosophie. Dans nos « froides régions, la température change sans cesse, tout s'en ressent; « nos idées suivent le mouvement de la nature, elles changent conti- « nuellement; ainsi s'expliquent cette versalité et ce besoin d'activité « qui nous dévorent. Sous le beau ciel du Midi toujours égal, l'homme « est maître de ses facultés, de là la grandeur et la dignité de ses « ouvrages (i). » Ce ne sont pas ces images idylliques, évoquées en une heure d'apaisement, que Dehodencq rapportera d'Orient.
La Révolution de 48 éclate. La nuit du 23 février, on entend le tambour dans les rues. Dehodencq ouvre sa fenêtre, il aperçoit un tombereau chargé de morts, qu'entoure en poussant des cris de vengeance une foule bizarrement éclairée par des torches. Il s'emplit les yeux et l'esprit de ce spectacle ; il en fixe en lui l'image, et le voilà à l'œuvre sans trêve, sans repos. Deux jours après il exposait la Nuit du 2} Février. Ce dessin poignant, c'est la réalité même, arrêtée dans un de ses aspects fugitifs, non par un instrument indifférent, mais par une imagination toute pénétrée de l'émotion qui se dégage des choses. Un homme en bras de chemise, débraillé, bat du tambour à grands
(r) Cette lettre, dont je n'ai trouvé que le brouillon, peut être rapportée aux années 1845 ou 1846: les tableaux qu'il projette alors l'indiquent.
coups ; un peu derrière lui, allonge le pas, déhanché, le gamin de Paris, sans lequel il n'y a pas de bonne révolution; autour du chariot une foule étrangement armée, une femme égarée, éperdue, des bras qui agitent des torches, dont la lumière monte fumeuse avec des reflets sinistres dans l'ombre. C'est un cauchemar qui traverse la nuit. Voilà Dehodencq avec ses grandes qualités ; cette vision rapide comme l'émotion, prompte comme la réalité; cette éloquence de l'attitude et
La Nuit du 23 Février .1/. Carolus Duran.
du geste ; cette exécution pleine de verve, qui a les frémissements de la vie, l'agitation de la foule; et, sur tout cela, cette profonde intelligence des types, qui donne à une œuvre, née d'un sentiment soudain, la réalité de l'histoire et la valeur d'un document durable.
Le dessin, pour le peintre, n'est trop souvent qu'un moyen de déterminer les grandes lignes d'une composition, d'en arrêter les contours, une première expression incomplète par soi. Dehodencq savait composer un dessin, lui donner le mouvement et la couleur. En ce sens il n'était pas seulement un peintre, mais un dessinateur de premier ordre. Aussi, dans ses tableaux mêmes, le dessin n'est pas isolé de la couleur, il en participe, il fait avec elle un tout, un langage subordonné à l'émotion : il peut aller contre certaines conventions, devenir incorrect, si on le conçoit comme une ligne et un contour arrêté, il n'est jamais banal, il reste toujours éloquent et expressif. La ligne n'a pas la sécheresse d'une formule géométrique, elle suit l'ondulation de la vie ; elle est agitée, vivante, humaine. A propos du tableau des Bohémiens au retour d'une fête (1853), un critique, dont je ne retrouve pas le nom, écrivait : « Sa philosophie et son intelligence sont de la même famille que celles de MM. Raffet et Bida, ce qui n'est pas peu dire. » Le style est médiocre, l'idée est juste. «Chez ce grand artiste, dit un autre critique, le coloriste puissant est doublé d'un dessinateur sentimental (1). // C'est la même idée sous une forme un peu précieuse. J'aime mieux ce que me disait Théodore de Banville à peu près en ces termes : « Je ne connais que Daumier qui ait eu, au même degré que Dehodencq, le sens du dessin expressif. Forcez les traits caractéristiques, vous avez la caricature, la seule qui compte, celle qui est l'exagération de la vérité, la nature se raillant elle-même. Dehodencq s'arrête au type, il ne le dépasse pas, mais il le dégage avec une clarté qui en fait saillir tous les traits. Un pas de plus, vous avez la caricature ; — voyez ses Mobiles; — vous avez Daumier. De l'un à l'autre il y a la différence d'une sensibilité. »
En 1849, Dehodencq exposait : Virginie trouvée morte sur le rivage, « Pauvre fille I écrit-il, que j'ai tant rêvée, tant aimée (2) ! » J'en ai l'esquisse sous les yeux. Le corps de la jeune fille est étendu sur la
(1) Ulrich de Viel Castel. — Portraits à la plume. Avril 1877.
(2) Madrid, Avril 1850, à sa sœur Mme Dubois.
Profil d'Alfred Dehodencq.
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plage, il semble qu'il ait gardé quelque chose de l'ondulation de la vague qui l'a porté, tant la ligne en est noble et souple. Les cheveux sont dénoués, la tête de profil, un peu renversée en arrière, dégage le cou et les épaules nues, allonge la courbe du corps qui, très douce, part du front, se continue par la poitrine et, sans se briser, se prolonge jusqu'aux pieds d'un mouvement de caresse lente et qui s'attarde. Le bras droit, ramené le long du corps, comme pour maintenir les vêtements, semble avoir gardé l'attitude suprême de cette pudeur, pour laquelle elle a voulu mourir. Agenouillé à sa tête, le corps noir de Dominique, qui se désespère, et apparaissant à côté du rocher, le vieillard qui accourt. Ce qui surtout me frappe dans cette esquisse, ce sont les qualités du coloriste qui s'y révêlent. Un vrai coloriste, ce n'est pas seulement un homme qui sait accorder des couleurs, c'est un homme dont les sentiments trouvent leur expression dans l'harmonie des tons, dans cette musique dont on ignore les règles, dont on éprouve le sens irrésistiblement. La lumière et la couleur ont quelque chose de triste et de passionné. Le ciel et la mer troublés, assombris, sillonnés de lueurs fauves, enveloppent la scène de leurs ombres, dont les personnages émergent sans en rompre l'unité, jusqu'au cadavre de la jeune fille d'une lueur phosphorescente. Je trouve ce fragment de journal découpé : «... la pauvre jeune noyée. Quelle solidité ! quelle « largeur! quelle sûreté ! quel aplomb ! quelle unité ! Se douterait-on « que la brosse qui a peint ce grand morceau avec tant d'aisance et de « vigueur, ait été tenue par une main que les balles fratricides de « Juin ont mutilée. M. Dehodencq est certainement un des jeunes « gens qui promettent le plus à l'heure qu'il est. >, La vérité est qu'il s'était mis à peindre de la main gauche. Presque aussitôt il avait fait passer d'une main à l'autre cette adresse, cette docilité du mouvement à suivre l'émotion, qu'il est si difficile d'acquérir. Que de problèmes curieux dans ce simple fait! Le rapport de la vision pittoresque au mouvement qui lui répond, par suite, de la conception à l'exécution ; la sympathie des membres symétriques, des centres nerveux de l'hémisphère droit et gauche! Que d'autres tirent les conséquences! Mais c'est
là toute une histoire et qu'il faut conter ; car cette aventure à décidé des destinées d'Alfred Dehodencq ; elle a fait de lui le peintre de l'Espagne et du Maroc, et aussi le malheureux, l'oublié qu'il devait être.
Toréadors (Tanger).
Marche de Bohémiens (Aquarelle).
M. Gabriel Sêailles.