‹ Alfred DreyfusChapitre 10 sur 14 · XXXI IT · texte numérisé non relu

XXXI IT

"Le secret d.9 Mario a

Nous transporterons maintenant nos lecteurs dans le faubourg des Batignolies, là ou s'est cantonné une grande partie du Paris ouvrier ; où les gigantesques cheminées d'usines fument dès l'aurore ; oii des milliers et encore des milliers de marteaux s'abattent avec bruit ; où, du matin jusqu au soir, d'innombrables mains sont occupées à pourvoir aux besoins renaissants de la cité mondiale.

Là où Paris se montre sans déguisement et sans masque, où, parmi les immenses agglomérations ouvrières, un grand nombre d'indigents ont cherché un refuge et les champions du meurtre et du vol, un asile provisoire.

11 est six heures du soir.

Les sifflets à vapeur des usines ont donné le signal que la besogne du jour est terminée.

Des larges portes des sombres bâtiments, derrière les muri

d.squels les esclaves de l'insuffisant salariat courbent l'échiné, travailleurs et travailleuses se ruent au dehors.

Caquettant, riant, échangeant des quolibets ou un rapide « bonsoir » ils rentrent chez eux, vers la chambrette mal éclairée, la sombre demeure, l'hostile fogement où, souvent encore, ils ne peuvent demeurer seuls, mais qu'ils occupent à deux et quelquefois trois ménages !

Un frugal repas les y attend et souvent un visage mécontent, celui de la mère, du mari ou de l'amant de l'ouvrière, qui ne rapporte jamais assez d'argent, bien qu'elle s'échine, sous le joug, six jours pleins de la semaine.

La plupart des ouvrières avaient quitté les ateliers des frères Thévenard, les fabricants bien connus, en France et à l'étranger, de fleurs artificielles, lorsque deux jeunes femmes s'apprêtèrent à l'abandonner à leur tour,

Elles étaient mieux vêtues et plus proprement que la plupart de leurs compagnes de travail et tout en elles trahissait une éducation supérieure à leur position sociale.

L'une des deux était une blonde jeune fille, un peu maigre, seulement et d'une pâleur maladive. A côté d'elle, son amie, fraîche comme une rose, aux formes charmantes et le front couronné d'opulents cheveux d'or, pouvait passer pour une beauté

— Allons un peu plus vite, Eva, dit cette dernière. :Je ne puis \.<;ntrer assez tôt pour embrasser mon petit Marcel ! Ah ! tu ne pourrais croire comme l'enfant était gentil, ce matin ! Lorsque je lui ai souhaité le bonjour, en m'éveillant, il a tendu vers moi ses petits bras !

— Pense-tu que j'aie moins de hâte que toi, chère Marion ? répondit la jeune fille pâle, répondant au nom d'Eva. Quoique chez moi ne m'attende point une chère petite créature, comme celle que tu as le bcnheui de posséder, les soins à donner à mon père aveugle, me font un scrupule de perdre une minute

ou temps qui nous reste, entre le travail. Le pauvre vieillard a peut-être autant besoin d'aide que ton petit, et toi, du moins, tu es certaine que cette bonne madame Aubry en prend soin comme s'il était son propre enfant.

— Cette pauvre Aubry ! répondit Marion. Elle n'a pas eu beaucoup as satisfaction de son garçon. Son fîls Bijou est resté P-tit comme un nain et quoiqu'il ne manque point de dons naturels, son séjour continuel sur le pavé de la rue, où il vend, le'.é des violettes et l'hiver, des allumettes chimiques, en a fait un vcritable sauvage.

Marion et Eva !

C'étaient bien elles, que nos lecteurs ont déjà reconnues.

La jeune fille pâle était bien Eva Ritter.

Après avoir été séparée d'une façon si inexplicable de sa ompagne Paulowna, — au moment même ou elle avait été la chercher, à la sortie de l'Hôtel-Dieu, — et ayant appris, par sa rencontre avec Pompadour, sa belle mère, que son père, à elle était devenu aveugle, elle n'avait eii de repos qu'après l'avoir retrouvé,. ,

Elle conddérait comme un devoir élémentaire de pitié filiale, de soutenir son père et de pourvoir à ses besoins, quelque grièvement qu'il eût péché contre Dieu et la société.

Elle s'était mis immédiatement à sa recherche et, au bout de quelques semaines de patientes investigations, avait réussi à rencontrer Tête-de-Mort.

Le bandit se trouvait dans un état lamentable. Comme le 'séjour du moulin de Montreuil ne lui offrait plus de sécurité, depuis qu'il y avait découvert Pompadour et le petit André, il s'était mis à errer dans les environs.

Bien des nuits s'étaient passées sans qu'il eût trouvé un toit sous lequel reposer sa tête. Lorsqu'il rencontrait quelque niche à chien, vide pour le moment, il s'en accommodait avec joie etj

souvent, avait élé obligé, par les nuits froides, de se content r Q 'i lit de fumier.

C'était en mendiant qu'il se procurait sa nourriture, et, de ce côté, du moins, il n'avait pas souffert, car on lui donnait partout, pour être plutôt délivré de son hideux et sinistre visage.

Mais, par contre, ses habits n'étaient plus que lambeaux, pendant, déchiquetés, sur son corps efflanqué, •

Peu d'hommes auraient pu supporter si longtemps une pareille existence, mais Tête-de-Mort était exceptionnellement vigoureux. Il possédait une véritable organisation a'animal de proie, résistant à tout.

Son aspect était encore devenu plus horrible qu'auparavant. Sa longue barbe, qu'il avait laissé croitre, était d'un blanc verdâtre. Lorsqu'il s'en allait ainsi par les chemins, sans yeux et sans oreill-^s, déguenillé et la barbe sale, flottant sur sa poitrine, il avait plus l'air d'un spectre que d'un vivant et il n'y avait rien de surprenant à ce que ceux qui le rencontraient, se détournassent de lui avec effroi et dégoût.

Mais de quoi ne triomphe point l'amour filial ?

Eva recueillit son père et le ramena à Paris.

Comme après la faillite de la firme Magnin et fils, elle s'était exercée à la confection des fleurs artificielles, pour laquelle elle avait toujours en des dispositions et avait obtenu une place bien payée, en qualité de sui veillante, dans les ateliers de la maison Thévcnard, elle avait pu louer une chambre, pour son père et elle, dans la maison garnie de la femme Aubry, où tous les deux, prenaient également leur principal repas.

C'est dans cette maison qu'eKe avait rencontré Marion, la fille du commandant Forzinetti.

On se souviendra que cette infortunée, victime du sinistre major, avait été transportée, avec son enfant, à la Maternité.

Là, peu à peu, elle avait recouvré ses forces et était même devenue plus jolie qu'elle ne l'avait été. Son esprit, lui aussi^

était redevenu plus clair et plus lucide. Ce n'était qu'au sujet de son séducteur qu'il lui était toujours impossible de donner la moindre indication.

Cet inconnu demeurait toujouns pour elle « l'homme noir «.

Maiion se souvenait fort bien qui elle était et comment elle avait fui la maison de son père pour aller cacher sa honte loin de lui. Mais jusqu'ici elle n'avait pu se résoudre à reparaître devant le commandant.

Même dans ses moments de délire, à la Bourbe, elle avait tenu son nom secret et lorsque, parfaitement rétablie, il lui fallut abandonner son asile, elle avait préféré une existence pleine de privations et de lourds travaux, à la rentrée au logis paternel.

Heureusement que les médecins et les infirmières de la Maternité s'étaient intéressés à elle.

C'est par leur recommandation que la pauvre Maiion avait pu entrer dans les ateliers de la maison Thévenard.

Marion avait toujours aimé les fleurs et excellait à les reproduire à l'aquarelle. Il ne lui fallut pas longtemps pour devenir experte en ce charmant métier et pour gagner un salaire suffisant à l'entretenir, son entant et elle, dans la maison garnie de midame Aubry.

Les pensionnaires de la pension bourgeoise s'étaient assis à une table propiement servie et dont l'ordinaii-e, peu luxueux, leur plaisait à l'égal d'un festin princier, car les mets en étaient sains et bitn préparés, relevés, en outre, par l'intrépide appétit que donne toute une journée de lourd travail.

Marion, pendant tout le cours du einer, avait son enfant sur les genoux.

Le petit, qui ressemblait à sa mère, était gâté par tous les locataires de la maison qui ne déploraient qu'une chose, à savc/ir que le jeune Marcel dût se contenter de son biberon, au lieu de se régaler avec eux de la cuisine de la mère .Üubry.

1470 ALl^itED i^kEYFUS

Eva était assise à la gauche de Marion, qui avait fait placer à côté d'elle son père, dont elle découpait le pain et la viande et auquel elle prodiguait les soins les plus touchants.

L'aveugle portait au front une vis:ère verte, descendant fort ba et dont l'unique utilité était de cacher, en partie, son effrayant visage aux autres convives.

Le suivant, de ce côté-là, était le nain Bijou, le fils de l'hôtesse.

A cause de sa petite taille on avait été obligé de renforcer sa chaise de bois, d'un petit banc, sur lequel il trônait avec assurance,

A la droite de Marion était installée la mère Aubry, où plutôt la brave femme faisait semblant de s'y asseoir, car tout le long du repas elle ne faisait qu'aller et venir de la salle à manger à la cuisine, pour apporter les plats et changer les assiettes.

Enfin, le cercle des convives était formé, ce jour là, par un jeune homme, logeant, lui aussi, dans la maison.

Ce jeune homme, nommé Armand Bonnet, et âgé de vinjt six ans, était teneur de livres dans l'atelier où travaillaient Marion et Evat

Il avait une figure franche et sympathique, des yeux bleus, de beaux cheveux bruns et des moustaches de même couleur.

Quoiqu'il jouit d'un certain revenu et eût pu vivre beaucoup plus confortablement que dans l'hôtel ouvrier de M^^ Aubry, il se contentait du modeste ordinaire qui y était servi et d'une chambre unique, à l'étage.

Il régnait à cette table un ton d'intimité et de parfait accord qui en* fait croire à un étranger, survenu là, pai" hasard, que toutes les convives faisaient partie d'une même famille.

C'était Armand Bonnet qui tenait la plupart du temps le dé de la conversation et chacun, loin de s'en plaindre, l'écoutait avec plaisir, car il parlait bien et savait les nouvelles.

LB MARTYR DE L'ILE DU DLA.BLE njx

Les jeunes femmes surtout, semblaient fort r.ccealives à ^es discours.

Eva écoutait avec le plus vil intérêt ses moindres paroles et loisqu'elle ne s'occupait point de son père aveugle, avait presque toujours les yeux tournés vers M. Armand.

Ses joues pâles se couvraient alors d'une teinte rosée et ses regards avaient plus d'éclat et de profondeur.

Il ne fallait point être grand observateur pour remarquer que la pauvre Eva accordait au jeune teneur de livres plus qu'un intérêt banal.

Ou pouvait s'apercevoir, en autre, que les yeux d'Eva se portaient de temps à autre, avec une expression de secrète angoisse sur sa compagne Marion, surtout lorsque Armand se tournait vers la charmante jeune mère, aux cheveux d'or, comme c'était assez fréquemment le cas

Et chaque fois que cela arrivait, Marion, de SDU côté, inquiète et troublée, se penchait vers son enfant, dont elle baisait les peti.es mains en sentant ses yeux se remplir de larmes.

Lorsque, ce soir là, le modeste repas fut achevé, Armand Bonnet alluma un cigare et déplia un journal qu'il avait tiré de sa poche.

— Eh! bien, monsieur Armand, qu'y a-t-il de neuf à Paris? den^anda Eva Ritter.

— Beaucoup de choses, mais pas grand chose de bon, répondit le teneur de livres. On s'occupe toujours du mystérieux malfaiteur qui depuis trois mois tient la justice en haleine.

— Et quel genre de méfait commet-il ? demanda Marion.

— Est-ce que vous n'auriez encore rien entendu à ce sujet ? s'écria Armand avec surprise. Voilà qui serait singulier car dans nos ateliers les faits du jour sont oïdinairemeiit commentés de ia bonne façon.

— Nous ne nous mêlons jamais aux propos de nos compagnes, répondit Marion,

— C'est vrai, je l'ava's oublié. S'il en est ainsi, je vous appread*"ai donc ce q\ie j'en sais par les journaux,

Le commis tira deux ou trois bouffées de son cigare et reprit:

— Eh ! bien depuis environ trois mois, il se produit sur les différents point de Paris, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, des attentats perpétrés tous de la même façon et qui semblent avoir les mêmes auteurs. On retrouve les victimes, le matin, dans quelque rue écartée, gisant sur le sol, étourdies au mo3'^en d'un instrument contondant. Le plus étrange, c'est que lesdites victimes, dont aucune ne peut se rendre compte de la façon dont s'est produite l'attaque, sont toutes atteintes d'une merae blessure, à savoir la section du nerf sciatique, sous le pliant du genou. Elles savent, seulement, qu'elles ont soudain ressenti une vive douleur à cet endroit et sont tombées. Puis, avant qu'elles n'eussent L temps de pousser un cri, elles ont vu bondir sur elles un homme, de haute taille.:, et leurs souvenirs s'arrêtent là. Quelques uns ont pu rapporter, cependant, que le bandit se couvre le visage d'un masque noir.

Quant à la plaie, identique, que les malheureuses portent à la tête, tout indique qu'elle a été faite au moyeu d'un objet en fer. Dans certain cas, le coup a été si violemment asséné, que la mort s'en est suivie. Il va de soi que loutes les victimes du meurtrier, aidé probablement de complices, sont soigneusement dépouillées de leur argent et des objets de quelque valeur qu'elles portaient sur elles, au moment de l'attentat.

— Maman, passe-moi donc encore un peu de ce ragoût ! cria le jeune Bijou, lorsque Armand eut terminé son effi ayant récit.

Mme Aubry satisfit au désir de son fils. Puis s'adressant à Armand :

— Et, demanda-t-elle, la police reste-t-elle împuissanle devant de pareils crimes? Ne se doute-on point qui peuver' être (es jneurtriers.

Bijou se mit à rire aux éclats.

Je vous aime, murmura le cosaque. Malheur à vous, Panlûzuiia. C'est la

mort qui vous attend.

lO Centimes la livraison de 32 pages.

liiv. 47 Reproddctiom interdite T iv 4-7

Imprimciie L. IIynderykx, Rue Saint-Pierre, 30. Bruxelles.

— En v'Ia une question m'man ! dit-il. Si )'on savait qui ils sont, on les aurait pinces depuis longtemps... Mais on ne ie sait pas et on ne le saura jamais, jamais.

Armand regarda là nain d'un air surpris.

— Et qu'est-ce qui te fait croire, ça, Bijou ? demanda-t-il. -— Mais je le crois... je le suppose, du moins, parceque ces

voleurs là sont bien trop malins pour ss faire chopper par la police et parceque... Aïe !

Le cri de douleur échappé au nain, en guise de conclusion sembla à tout le monde lui avoir été arraché par la brûlure d'un bouchée du ragoût, fort chaud, à la vérité, et dont il s'em« üiffrait goulûment.

En réalité, le « aie » qui avait fait sursauter tout le mçnde était provoqué par un maitre pinçon imprimé par l'aveugle au séant de Bijou et qui avait fait bondir celui-ci sur son double siège.

Le nain s'était tû, lançant à son voisin un regard à moitié eÊFrayé et couroucé, et se replongea exclusivement dans l'expédition de son ragoût.

Ce fut l'aveugle qui reprit, à sa place, d'un ton doucereux, en croisant les bras sur sa poitrine ;

— Combien il est triste de voir des hommes perpétrer de tels attentats contre leurs semblables ! Combien ont commis de graves fautes, au cours de leur existence, péché contre la société, et contre le Ciel et cruellement manqué aux commandements de Dieu ! Mais toujours le châtiment d'en haut les frappe et l'expiation tôt ou tard, suit le forfait !

Depuis que Tète-de-Moit habitait avec sa fille chez la mère Aubry, il prenait volontiers ce ton de prédicateur. Il affectait aussi de se faire lire le plus que possible des chapitres de l'Ecriture sainte, particulièrement par Bijou, lorsque l'enfant en avait le temps et l'envie, ce qui souvent était, à présent, le cas.

Nombreuses étaient devenues les soirées où l'aveugle et le nain

s'eiîfcrmaient dans la chambre ce ce dernier, soi-disant p ur qiiclqne lecture édifiante ou u le prière à faire en commun.

Co soir là aussi, à peine le modeste repas terminé, Tête-de- Mcit se leva on disant à son minuscule compagnon :

• — Viens chez moi, Bijou, je te 'prie. Tu me liras la parabole du Pharisien et du Péaçer... Et je- te l'expliquerai.

Le nain sauta au bas de son siège, saisit la main de l'aveugle et le conduisit avec précaution, horo de la salle à manger.

l'icntôt l'on entendit la basse-taille du grand vieillard et la voix blanche de l'enfant, s'unir en un cantique.

La mère Aubiy s'était emparée du petit Marcel pour le mettre coucher, Eva s'était rendu à la cuisine pour faire du café.

JNiarion et Armand restè'ent seul, dans la chambre.

La jeune mère était allée à la fenêtre et regardait dans la rue étroite et malpropre, où les polissons du quartier se livraient sans entraves à leurs jeux bruyants et où les commères se rassemblaient à l'entrée des .faisons pour tailler une bavette.

— Marion, dit derrière elle une voix douce, Marion, voulezvous m'écouter ? J'ai quelque chose à vous dire,

Marion se retourna.

Le commis se tenait devant elle, la couvrant d'un regard ardent, qui révélait bien des choses,

— Marion, reprit Armand, d'un ton pénétré, après s'être assure d'un regard rapide que la porte donnant sur la cuisine était bien fermée, Marion depuis longtemps, sans doute, ce n'est plus un secret pour vous, que mon amour. Cet amour, mes yeux ont dû le trahir, l'accent de ma voix a dû vous l'apprendre. Mais vous ignorez jusqu'à quel point je vous adore, car il n'est point de paroles qui pourraient vous l'exprimer. Maiion, si l'amour et la protection d'un brave garçon vous semblent d'un certain prix, ne repoussez point ma prière, devenez ma femme et je jure de vous rendre heureux !

La pauvre fille avait écouté en tremblant les paroles tendrement

émues du jeune comptable. Une vive rougeur empourprait son charmant visage. Elle baissa les yeux sur sa poitrine comme pour comprimer les palpitations de son cœur.

— Monsieur Armand, dit-elle, je vous suis reconnaissante des paroles affectueuses que vous venez de m'adresseï*. En ce moment, je ne veux point ni)n plus vous cacher ma pensée et js vous dirai franchement que, vous aussi, m'êtes bien cher. Mais pour ce qui est de deve4,iir votre femme, non ! Cela je ne le ferai pas. Et c'est justement parceque je prise haut votre estime qu'il me laut décliner votre offre.

— Marion, s'écria Armand, oubliant, dans son agita*^ion, de modérer l'éclat de sa voix, Marion vous venez ici de m'ouvrir le ciel, mais pour me plonger aussitôt dans un abime sans espoir. Eh ! quoi .-' Vous m'aimez et vous ne voulez point devenir mienne?... Qu'est-ce donc qui ze dresse ainsi entre nous?

— Mon passé ! Mon enfant !

Et pendant qu'elle articulait ces paroles, d'une voix brisée, ses yeux se remplirent de larmes.

— Vous êtes un homme Lonoiable, monsieur Armand, poursuivit Marion et moi une malheineuse créature dont une tache marquera à jamais la vie. Si vous m'aimez, vous me cioirez... Je puis vous jurer sur mon salut éternel que le ne n'ai aucune faute k me reprocher... Non 1 La naissance de mon enfant, de mon cher petit Marcel, est encore pour moi, ce que probablement elle demeurera toujours, un effrayant m5''stère... Mais hélas! comment faire croire à ce que je ne puis point m'expliquer moi-même ?

Elle se couvrit le visage de ses mains et sanglotta amèrement. Armand la prit dans ses bras et l'attira vers lui.

— Chère Marion, lui murmura-t-il à l'oreille, il n'est point besoin d'explication et si vous le voulez, jamais, entre nous, i^ ne sera question du passé. Ainsi que je veux être pour vous un

mari dévoué et aimant, aussi je serai pour votre fîls un pèra

vigilant et tendre. Marion, ma chère Marien, si vous saviez à quel point je vous aime !...

]\Iarion se pressa contre le sein de l'homiiie qui, pour elle, voulait tout oublier et la blonde tête reposa sur la vaillante épaule.

En ce moment, ils étaient tous les deux tellement absorbée par la violence de leurs ser.timents qu'is n'avaient point \\i s'ouvrir doucement la porte de la cuisine et une silhouette fcminime se dessiner sur le seuil,

Eva 1

Au spectacle ina-.tendu qui s'offrait à elle, la Jeune fille chancela et manqua de tomber.

Une expression d'insondable souffrance se peignit sur son pâle visage. Des deux mains, elle se retint au chambranle de la porte et réussit à res'.er debout.

Eva se mordit les lèvres pour ne point laisser échapper un cri de douleur, un soupir désespéré. Rappellant à elle toutes ses forces, elle referma la poitc sans bruit, mais de façon à ce que, par l'entrebâillement; elle pût continuer à voir et à entendre tout ce qui se passerait dans la chambre voisine.

Elle voulait l'entendre ! Elle voulait vider la coupe jusqu'à la lie.

Elle aussi aimait l'homme qui, en ce moment, étreignait son amie sur sa poitrine bondissante qu'il venait de supplier, en termes si passionnés et si touchants de devenir sa femme !

Sa femme !

Quelle fél'cité contenue dans ce mot ! Eva aurait voulu donner la moitié de son existence pour que Armand lui parlât ainsi ! Depuis bien des mois, déjà, la pauvre fille avait espéré de lui une tendre déclaration. Elle n'avait pas 3ongé un instant que la cordialité de ses rapports, le besoin d'intimité qui le retenait dans cet humble logis, pussent avoir pour objet une autre qu'elle.

N'était-elle point, elle, une fille irréprochable?...

Marion ?.., Certes. Eva aimait de touj son cœur, sa jeune

co;npagne, mais la faute de Marion ne pouvait se nier ! Armand en avait tous les jouis la preuve vivante sous les yeuy.

Et pourtant, c'était elle qu'il avait choisie, celle (]ui ne pouvait lui offiir ni un passé intact, ni un cœur vierge )

Le sang bouillonnait impétueusement dans les veines d'Eva. Armand avait élé aveuglé par la beauté de Marion. Sa passion n'c'a t qu'un moment de folie, et lorsqu'elle serait passée, il ne pourrait qwe regretter son choix et déplorer amèretne::t son eneur !

Ces pensées emplissaient le crâne brûlant de la jeune fille et une voix qui, jusqu'alors, lui avait été totalement étrangère, niurmura en son cœur ;

— Il faut le sauver de ce dangereux délire. Il laut mettre tout en œuvre pour l'y soustraire. Tu trouveras bien un moyen pour les désunir tt alors, alors, il sera tout à toi !

Eva, jusqu'alors n'avait point connu l'envie. Mais elle ne pouvait s'empêcher de prêter l'oreille à la voix séductrice, répondant si bien aux ardentes aspirations de son âme.

Eva était bien près de haïr, après avoir jalousé.

— Armand, mon cher Armand, vous saurez tout, tout !... Je n'ai point toujours été abandonnée. Il n'y a pas bie/i longtemps, i'appartenai à une classe distinguée de la société. Je suis la fille, l'unique enfant du major Forzinetti, le directeur de là prison militaire de Cherche-Midi Mon père m'aimait passionnément. J'étais son trésor, sa vie. Ah! s'il savait, le pau re vieillard, cù je me trouve, comme il accourrait pour me ramener chez lui ! Mais je me tiens cachée afin de ne pas rapporter la honte à son foyer respecté... Eco\itez, Armand, ma confession complète ou plutôt la triste histoire de mon malheur immérité. Il y un an, à peu près, je devins malade. Une afiection nerveuse m'était venue troubler l'esprit. Pendant des semaines entières, je conservai le pUii) exercice de ma raison, puis, soudain, le mal reparaissait. C'éuur comme si je me trouvais foicée d'obéir à une force secrète,

comme si mes accès de délire étaient provoqués, du dehors, par la seule approche de certain personnage qui me liait toute à sa puissante volonté !

— Et quel est oe personnage ? demanda vivement Armand. Ne pouvez-vous pas vous en souvenir ?

— Non, Armand, je vous le jure, je ne le puis pas ! Mais j'ai pensé, depuis, que ce devait être un misérable qui, abusant de mon ignorante détresse, m'a souillée à mon insu. Cet infâme,. cet

nconnu, hélas 1 doit être le père de Marcel.

Armand saisit brusquement les deux mains de Marion et la regarda fixement dans les yeux.

La jeune mère recula et se mit à trembler."

— Que faites-vous ? murmura-t-elle d'une voix faible.

— Ne vous effrayez point, ma chérie, répondit tendrement Armand. Je ne veux point vous faire de mal. Dites-moi, seulement, si vous vous en rappelez... personne ne vous a-t-il jamais regardée, comme je le fais en ce moment ?

Marion retira les mains et les porta à ses tempes en feu. Elle semblait extraordinairement agitée. Tout un monde de pensées et de souvenirs se pressait dans son esprit troublé.

Enfin elle s'écria, comme s'éveillant d'un rêve affreux :

— C'est bien cela ! Je sais tout, à pr'ésent !... Oui, c'est ainsi qu'il dardait son regard dans mes yeux... Un visage pâle, encadr. de cheveux bruns et d'une mince barbe noire, se dresse devan moi !... Ses lèvres s'ouvrent lentement... Sa voix impérieuse semble me traverser le cerveau comme une lame aiguë 1 Et puis... Et puis I

Marion épuisée, tomba dans les bras d'Armand.

— Et puis, je ne sais plus rien, gémit la pauvre enfant. J'étais sans doute à sa merci !

— Parce que le scélérat t'avait hypnotisée, Marion! s'écria le jeune homme avac rage.

1480 ALFRED DREiTFUS

Il serra plus étroitement la jeune mère contre son sein et reprit d'une voix alléiée :

— Pauvre Marion, tu as été victime d'un exécrable forfait ! Tu es innocente, tu es restée pure comme un ange du Ciel et si ton père savait, ce dont je suis convaincu aujourd'hui, certes il' ne pourrait que t'ouvrir les bras et te rendre tout ton amour !

Ivlarion secoua tristement la tête,

— Mon père ne voudrait pas me croire, répondit-eile, et s'il le faisait, le chagrin d'avoir pour fille une créature déshonorée et flétiie le conduirait au tombeau. "^11 me tient sans doute pour morte. (Ju'il continue à le croire ! Sais-je bien d'ailleurs s'il consentirait à notre union ? Hélas ! C'est un homme fier de son rang et qui avait rêvé pour moi les plus brillantes destinées i

— Alors, qu'il soit, lui aussi, comme mort pour nous ! dit Armand. Mais toi, telle que te voilà, sans parents et abandonnée, sois la bienvenue. Je te salue comme ma reine. Apprends-le à ton tour, Marion, celui qui te parle est aussi un malheureux délaissé. Mon pèie n'est autre que le riche notaire Pierre Caillot, qui possède des millions. Après avoir volé la fortune de ma mère, devenue orpheline et, ce qui est plus lâche encore, après lui avoir ravi son honneur, il l'abandonna à son soit misérable. Mais ma mère avait du cœur et de l'intelligence. Elle devint ouvrière, comme toi, et sacrifia tout à mon éducation. Voilà cinq ans qu'elle n'est plus. Je suis donc, comme toi, tout seul sur la terre ! Mon cœur aspire à l'amour d'une compagne. Vcux-tu me le donner, Maiion ?

— Oui, dit-elle avec ivresse. Je veux donner de l'amour et en recevoir I

Ils s'embrassèrent longuement et leuis lèvres s'unirent en un baiser délicieux.

Eva était agenouillée dans la cuisine, le front appuyé sur un banc de chêne.

L'eau qu'elle avait mise au feu, pour le café, bouillait

depuis longtemps et disait sa chanson monotone. Le fourneau projettait une lueui rouge sur la jeune fille prosternée.

Lorsqu'elle releva le Iront, une sombre résolution se lisait dang ECS yeux.

— Je les séparerai ! murmura la fille de l'aveugle. Si j'y parviens, d'ailleurs, cela ne vaudra-t-il pas mieux pour Marion ? N'est-elle point la fille d'un brillant officier ? Sa place n'est point dans notre humble milieu... Son père retrouvera son enfanf ,. cette nuit encore, oui, cette nuit

L'assassin mystérieux

Depuis une couple d'heures, les pensionnaires de la mère Aubry avaient gagné leur lit. Il régnait dans toute la maison un profond silence, troublé seulement par le tic-lac régulier de la grande horloge suisse suspendue à l'une des murailles de ]a .salle à manger.

Même Armand Bonnet, qui avait pensé ne point fermer l'œil de la nuit, sous l'excès de sa joie, même Armand était profondé» jnent endormi. Il rêvait à Marion,

Quelque chose glissa dans l'ombre de la cage d'escalier, menant au premier étage de la maison garnie. On eut dit quelque gros chat en goguette. Pourtant c'était un être humain, mais si réduit i^e proportion qu'on ne s'en serait guère douté.

On a reconnu le nain Bijou.

Il tenait ses souUers à la main^ mais était, pour le reste.

complètement habillé. Même il portait sur ses vêtements ordinaires, un pardessus, de couleur sombre et s'était coiffé d'un bonrvel: fourré.

Les yeux du nain brillaient dans les ténèbres comme ceux du chat avec lequel nous allions presqu« le confondre tout à l'heure. Dans leur feu vert, on aurait pu lire la ruse, la cruauté et la cupidité précoce.

Bijou enfila doucement le couloir du rez-de-chaussée, sur lequel donnaient les chambres de Marion, d'Eva et de l'aveugle.

Il s'arrêta devant la dernière porte. Une simple pesée sur lu Joriuet, et elle roula sur s^s gonds sans faire le moindre bruit, Sans aucun doute, ces gonds avaient dû être soigi eusement h iilés.

Bijou entra sans y être prié.

Il n'y avait point nalurell-iment de lumière dans la chambra de l'aveugle, mais les rayons de la lune, luisant par la petito fenê're, éclairaient suffisamment tous les objets, pour que le nain put s'y retrouver avec facilité.

Tête-de-Mort était assis sur le bord de sa couchette. Quoiqu'il eût souhaité la bonne nuit, à sa fille Eva, depuis plus de trois heu es, il était, lui aussi, complètement vêtu.

Lorsque le nain se rapprocha de lui à pas de loup, il redressa l'oreille et demanda à voix basse ;

— Est-ce toi, jeune sacripan ?... Il est temps!... Partonsnous ?

— Oui, répondit de même Bijou, minuit a sonné. Mais je ne sais ce que j'ai aujourd'hui, mon oncle. La police me fait peur... Tu as entendu à diner ce que rapportent les journeaux? Nos attaques nocturnes ont mis tout Paris en révolution. Si nous tombions entra les mains de la « raille » on nous racourcirait d'un bon pied.., en commençant par la tête,

— Tu es et tu resteras toute ta vie un trembleur. Bijou, répondit Tête-de-Mort, toujours parlant bas. Parce que ces niais

LE MARTYR i)E L'ILE DU DIABLE 1483 '

de journalistes sonnent l'alarme, tu t'imagines qu'on va mettra la main sur nous! Ah 1 ah! je te répète que c'est impossible- NOUS sommes bien trop malins, mon garçon. N'opéroi\s-noiL p?.s chaque nuit sur un point différent de Paris, et là où l'ot nous attend lô moins? Et puis, qui diable songerait à se défiei d'un nain et d'un aveugle ? Personne ! Personne je te dis.

— Ça, c'est bien vrai, approuva Bijou. Sitôt qu'il y a quelqu'un .'n vue, nous tendons humblement la main et il est rare que. l'on passe sans nous faire de laumône.

— Mais lorsque survient celui qu'il nous faut, ricana l'aveugle, nous lui tombons dessus. Il n'a pas seulement le tea-jps dt . savoir à qui i) a à faire. Aussi, pas un qui puisse dire comme la chose est arrivée.

— Parce que je leur tranche le jarret, pour les envoyer rouler sur le pavé, en un temps et deux mouvements, ajouta le nain, grimaçant. .C'est un bon truc que tu m'as appris là, mon oncle î Oui, Tête-de-Moit, c'est un excellent truc.

— Je t'en enseignerai bien d'autres, reprit le vieux bandit. Je veux faire ton éducation, petit drôle, de façon à ce que tu deviennes la merveille de tout Paris, la terreur de la France entière. Attends seulement que nous ayons rassemblé de quoi n'être plus gênés dans nos entournures... lorsque l'argent et les joyaux, cachés dans ma paillasse, seront suffisants pour acheter une petite maison dans quelque faubourg éloigné. Car c'est ce qu'il nous faut absolument pour travailler à coup sûr. Alors, petit, tu apprendras seulement à apprécier à sa valeur le vieux Tête-de-Mort... Vieux! Qu'est-ce que je dis là? Je redeviendrai jeune, du moment que j'aurais recouvré ma liberté et ne devrais plus faire le bon apôtre pour rassurer ma vertueuse et insupportable fille. Nous habiterons ensemble, ne taisant plus qu'une âme et qu'un corps. Je n'ai plus de « mirettes » mais tu ea as pour moi. Tu n'es qu'un avorton, sans vigueur, mais ]v suis, moi, une espèce de géant et j'ai des poings de fer, au bout

des br;iS. Ah I ah ! Tete-de-Mort et compagnie ! Cela redeviendra encoie une fameuse firme. Nous entreprendrons à « forfait. » à toi fait, ah, ah, ah! toutes sortes d'affaires, depuis le vol simple iusqu'à l'assassinat, au comptant ou à terme...

— Tout ! Nous ferons tout ce qui concerne notre état! répéta le nain en se frottant joyeusement les mains.

L'aveugle se leva.

— Conduis-moi, jeune gredin, dit-il. Il est temps de commencer notre journée.

— C'est vrai, nous faisons de la nuit le jour, ricana Bijou. As-tu ton marteau, mon oncle ?

; — Le voilà, à ma ceinture. Et toi, as-tu ton couteau?

: — Eans la poche de mon pardessus. Il n'y a pas de danger

,que je l'oublie. Je l'ai encore aiguisé de frais, aujourd'hui.

— A merveille, scéléiat imberbe ! Il s'agit de ne pas rater ton coup. C'est là l'essentiel! Ciic ! Un seul tranchant et ça doit y être !

Bijou avait rouvert la porte et conduit l'aveugle dans le couloir. Sans échanger un mot, tous deux glissèrent, sans faire plus de bruit que des ombres^ vers la porte d'entrée. L'aveugle tira avec iprécaution le verrou et l'instant d'après le vieux et le jeune bandits se trouvèrent dans la rue, éclairée aux pâles rayons de lia lune.

Après avoir refermé la porte derrière eux, avec les même, précautions et le même succès, ils s'empressèrent de s'éloignei du quartier où tout le monde devait les connaître.

Puis, ils ralentirent leur marche. Bijou tirait l'aveugle par la jnain et le guidait avec précaution par les rues.

Nombre de passants, à leur aspect, s'arrêtèrent et, mettant 'ïa main à la poche, firent une aumône au « bon aveugle. »

— Merci pour mon père, disait alors l'affreux nain.

j ' Ainsi, ils poursuivaient leur chemin, riant, à part eux de jjlmprévoyante charité des hommes.

■ — Où irons-nous opérer aujourd'hui ? demanda, au bout de quelque ttmps le nain à son gigantesque compagnon.

— Dans le quartier du Pont-Neuf, répondit Tête-de-Mort, mais pas sur le pont même, sur le quai, longeant la Seine. Nous y serons moins gênés pour travailler. Et demain, tout Paris s'entretiendra encore avec effroi de quelque nouvelle et m3-stéricuse attaque!... Plus vite, jeune chien!... C'est le bon moment pour guetter les retardataires,

Moins d'une demi heure après que l'aveugle et le nain eussent quitté la maison garnie de la mère Aubry, la porte s'en rouvrait, mnis cette fois, ce fut une femme qui en sortit furtivcir.ent.

Eva, car c'était elle, s'enveloppait d'une large mante et avait attaché une épaisse voilette à son chapeau.

Elle jeta un regard farouche vers la croisée de la chambre où reposaient Marion et son enfant, et s'élança au dehors.

Aussi rapidement qu'elle le put, la jeune flUe traversa lues et ruelles du populeux quartier des Batignolles. Parmi les passants qu'elle rencontrait, beaucoup la suivaient d'un regard équivoque ou par trop significatif. D'autres l'accostaient, lui disant tout bas des propos de basse galanterie, qui faisait monter la rougeur de la honte à ses joues pâlissantes.

Pour toute réponse, elle abaissait encore davantage son voile et précipitait ses pas, lassant la poursuite des plus intrépides.

Enfîn, après une longue course, elle arriva à destination.

Eva se trouvait devant la prison militaire de Cherche-Midi,

Sans hésiter, et surmontant une involontaire impression d'effroi, elle s'approcha d'un officier en train de parler à la sentinelle de faction.

— Pardonnez-moi si je vous aborde ainsi, monsieur, dit-elle d'une voix tremblajite, mais je voudrais parler au major Forzi« netti.

i486 ALFRED DREYFUS

— Comment! s'écria l'officier, fixant sur elle un regard surpris. \ cette heure de nuit.

— Oui, monsieur. Il s'agit d'une communicstioa des plus importantes que j'ai à faire au major,

— Mais, madame, je suis officier de garde et ne puis laisser entrer personne sans échange du mot de passe.

<— Je vous en supplie, monsieur, introduisez-moi auprès du major Forzinetli. Le renseignement que je lui apporte concerne su fille...

f — Dais ce cas, dit vivement l'officier, je pi ends sur moi d'enfreindre la consigne. Veuillez me suivre, madame.

L'ofhcicr appuya sur un bouton électrique^ enchâssé dans un des montants latéraux, de la large porte, et, quelques instants après, apparut le concierge de la prison, portant d'une main une lanterne sourde et de l'autre un lourd trousseau de clefs.

Il ouvrit la porte et l'officier conduisit Eva dans la cour intérieure. Bientôt la jeune fille se trouva dans l'habitation particulière du directeur.

La servante, réveillée par l'obligeant officier, alla frapper à la porte du major, pour l'avertir qu'une dame voulait absolument lui parler.

Forzinetti re dormait pas encore. Comme il avait l'intention de faire une inspection vers les deux heures de la nuit, il se tenait, tout habillé, dans son cabinet, et parcourait les journaux du soir,

Le pauvre père avait beaucoup vieilli. Depuis le jour où il avait i-ait l'affreuse découverte du déshonneur de Marion et que sa fille, chargée de sa malédiction, avait fui, sans laisser de .traces, ses cheveux grisonnants étaient devenus d'un blanc de neige et des rides plus nombreuses se creusaient dans ses joues hâves et son front soucieux.

■Lois;]!ic la sci vante vint lui annoncer qu'une dame inconnue insistait pour ôlre reçue sur le champ, il se leva avec trouble,

Il se douta certainement que cette visite nocturne devait avoir quelque rapport avec la pauvre Marion, car il se dirigea, sans mot dire, et avec empressement vers lapièce où l'attendaii Eva. A l'entrée du major, la jeune fille leva son voile. Sun visage symphatique, auquel de récentes douleurs morales avaient imi?nmé une expression encore plus touchante, produisit un excellent effet sur le vieux Forzinetti qui, de son côté, inspira à Eva un irrésistible sentiment de respect.

— Vous vous présentez chez moi, mademoiselle, à une heure bien inusitée, dit le major. J'en augure que la communication que vous dites avoir à me faire, doit être particulièrement urgente.

— Et tel est le cas, monsieur le major, répondit Eva. Une découverte, que j'ai faite depuis peu, par hasard, m'a commandé celte démarche, quelque avancée que pu'sse êtie la nuit.

— Une découverte? Et vous croj^ez quelle est de nature à m'intéresser ?

— Oui, monsieur, répondit Eva, ne pouvant plus dissimulai son émotion. Cette découverte est pour vous du plus haut inléret, puisqu'elle concerne votre fille,

— Manon!

Ce nom surgit du plus pro'fond du cœur du vieux et brave Soldat. En lui vibraient les sentiments contraires de la douleur et de l'espoir. Tout les soucis ameis des cruelles heures qui avaient passé sur la tète blanche du fnajor, y trouvaient un écho douloureux.

En passant par ses lèvres, ce nom sembla les lui déchirer et il tomba, plutôt qu'il ne s'assit dans un fauteuil.

Un instant, on eût pu croire que le vieux guerrier, — qui avait salué d'un sourire le fracas du canon, les sifflements de là fusillade et les cris menaçants de l'ennemi, croissant en nombre, allait perdre connaissance.

Eva, profondément attendrie, alla à lui et lui posa la mai a sur l'épaule.

— Reprenez courage, monsieur le major, dit-elle d'une voix douce. La nouvelle que je vous apporte est pour vous consolante et bonno. Votre fille vit toujours.

— Elle vit ! Mon enfant existe ! O mon Dieu, je tremble d'apprendre où et comment! Mais n'importe! Je l'enlermerai dans mes bras et nous serons réunis encore comme auparavant !

— Vous retrouverez votre fille en bonne santé, répondit E'.a, C'est une noble créature qui, jusqu'ici, a gagné vaillamment par le travail de ses mains, sa vie et... celle de son enfant.

— Mais pourquoi n'est-elle pas revenue auprès de moi ? Pourquoi travaille-elle, lorsque son père est en position de satisfaire à ses plus coûteux désirs ?

— Major, la honte l'a arrêtée. Vous l'aviez maudite et elle a craint d'être repoussée par vous !

— Quelle malheureuse et fatale erreur ! s'écria Forzinetti en levant les bras au ciel. J'ai été courroucé contre elle, cela est vrai ! Je lui ai adressé de dures paroles et, dans l'excès de mon chagrin, je me suis laissé aller à proferrer d^s menaces de mort contre elle ! Mais quel cœur de père demeure inexorable ? Qui ne pardonnerait à son unique enfant ? Qui lui refuserait tendresse et protection dans l'infortune ? J'ai toujours aimé si tendrement Marion ! Je l'ai toujours si passionnément adorée 1

Des larmes roulaient des yeux du vieillard dans sa barbe blanche.

Eva, elle aussi, pleurait.

Mais le major se leva soudain,

— Vous m'avez dit, s'écria-t-il, que vous pouvez me conduire auprès d'elle. Ne vous est-il point possible de le faire sur le champ, cette nuit même ? Je vous en supplie ! Ne tardez point un seul moment à rendre sa fille à un père affligé.

— Eh! bien, suivez-moi donc.

— Oh ! merci ! Merci mille fois ! Ce n'est point par des paroles mais par des actes que je veux vous récompenser ! Vous appaiteuez, je le vois bien, à la classe ouvrière. Oui, n'est-il pas vrai ? Je «je suis pas riche, mais cependant mes moyens me pci mettront...

— Pas un mot de plus, major. Je n'entends point qu'on me paie pour ce que j'ai fait ici où pour ce que je pourrais faire encore ! N'insistez pas, mais apprêtez-vous à me suivre.

Le major étreignit la main de la jeune fille et rentra dans ses appartements,

Mais il reparut, au bout de quelques minutes. Il avait ceint une épée et jetée un large manteau sur ses épaules.

— Venez, mademoiselle, dit-il. De quel côté faut-il nous diriger ?

— Nous allons dans le quartier des Batignolles,

— C'tst bien loin d'ici 1 Mais r.ous arrêterons une voiture en route. Venez, venez vite ! Ah ! si vous saviez combien mon cœur bat 1 La- seule pensée de revoir ma fille m'a rajeuni de dix ans !

En effet, le vieil ofF.cier trottait à côté d'Eva avec une vigueur toute junévile. A peine pouvait-elle le suivre.

La lune s'était voilée d'épais nuages, Dans les environs • du Cherche-Midi, aucune voiture ne stationnait ni ne passait.

— N'importe, dit Forzinetti. Nous en trouverons du côté du Pont Neuf. Il y a toujours là quelque fiacre ou quelque cabriolet attendant les retardataires. Nous prendrons par le plus court, le lorg du quai. Vous n'avez pas peur de la solitude, mademoiselle?

— En votre compagnie, oh ! non, major !

■— J'en suis charmé. Vous n'êtes pas seulement une bonne, mais une courageuse enfant. Marion doit tenir de vous, n'est-ce pas?

— Nous sommes bonnes amies, major.

JACO

— Et vous le resterez, j'espère. Lorsque Marion sera lentrée chez moi, ma maison vous sera toujours ouverte.

— Mais, dit Eva en hésitant, je crains qu'il ne soit point si facile que vous semblez le cioire, d'amener Marion à rentre»* chez vous.

Le major s'arrêta et regarda Eva avec inquiétude.

— Supposeriez-vous, demanda-t-il d'une voix presque rude, que ma fille hésitera un seul instant à regagner la maison paternelle ? Ah ! Je comprends votre crainte... Vous pensez, peut-être, qu'il S" présentera quelques difficultés à propos.,, à propos de l'enfant? Détjompez-vous alors. Tout est pardonné et oublié. Je veux l'aimer, cet enfant, pour l'amour d'elle. Pas un reproche ne sortira de mes lèvres... .Je veux braver le monde et défier ses jugements. I^Ia fille retrouvera en moi un père qui ne pardonne point à demi, mais de tout son cœur !

— Ce n'est point cela, répondit Eva, mais votre fille, Marion. C'est qu'elle a,., un ami... O Dieu! Quel misérable rôle suis-je en train de jouer là !

Eva s'arrêta et se couvrit avec désespoir le visage de ses mains tremblantes.

Le major la regarda sans parler, ne pouvant s'expliquer, ni ces dernières paroles, ni le ton douloureux dont elles avaient été dites.

Dans l'àmc, un instant égarée d'Eva, le bon génie avait triomphé.

i— Major, dit-elle en saisissant la main du vieux soldat, j'ai un aveu à vous faire. L'intérêt que je poite à Marion, ne m'a pas, seul, poussé à venir vous trouver cette nuit. Non, il y avait encore en jeu un indigne sentiment de jalousie... Marion aime un jeune homme dont elle es-, aimé«; en retour. Celait mon plus aident désir que de pouvoir appeler un jour mon époux celui qui me l'a préférée... Alors, je suis venu à vous, major, pour vous cor" ■ auprès de Marion, dans l'espoir que vous la sépa«

reliez de son amie, un humble teneur de livres dans l'atelier qui nous emploie...

— C'est ce que je ne ferai point, dit Forzinetti d'une voix grave, si cet liomme, quelque pauvre qu'il soit, est honnête et lo3-al.

' — Hélas ! reprit Eva. Tout à l'heure j'étais sur le point de vous peindre l'ami de Marion comme indigne d'elle, et de vous lopréscnter qu'il était de votre devoir de les désunir! Mais c'aurait été là un odieux mensonge et, grâce au ciel, je ne l'ai pioféié ! Non, monsieur, le jeune homme est digne de devenir votre fils. Je vous en supplie, ne leur refusez point à tous les deux votre bénédiction. Ils seront heureux 1 Mon Dieu ! Tu m'as donné ce triste courage, mais c'en est plus que j'en puis supporter. Je viens de prononcer ma propre condamnation !

Le major fut obligé de soutenir la pauvre Eva pour l'empêcher de tomber sur le sol. Elle était près de s'évanouir, mais l'air fiais de la nuit la rappela bientôt à elle même,

— Me voilà de notiveau forte, dit-elle doucement. Je vais pouvoir vous mener auprès de votre enfant... J'étais sortie pour 2ommeltie une mauvaise action et je pourrais rentrer avec la consolation, dans ma détresse, d'une bonne œuvre, loyalement accomplie I

— Le Ciel vous comblera pour cela de ses bénédictions I dit ic major, ému jusqu'aux larmes.

Ils longeaient, en ce moment, le bord de la Seine et devant eux brillaient les lanternes du Pont Neuf,

Tout à leur émouvant entretien, ils marchaient pensifs, à c'-ielque distance l'un de l'autre.

Soudain Forzinetti entendit Eva lui crier avec angoisse ;

— Arrêtez, major ! Il y a là quelque chose, couché en travers du chemin !

Au même instant, ce quelque chose devint animé.

\Li^RED DREYFUS

Comme un gros chat, ou un chien avait bondi et se glissait entre les jambes de Forzinetti.

Eva, sans pouvoir s'assurer, dans l'ombre, de la nature de l'être élrango, soudain surgi de terre, vit briller un large couteau, dirigé contre le jarret du major.

Elle COU! ut aussitôt dans sa direction, et larça un vigoureux coup de pied au mystérieux agresseur, qui alla rouler, en gémissant, à quelques pas de là.

De son côté Forzinetti avait fait un bond de côté, en mettant la main sur son épée.

— Que se passe-t-il, ici ? s'éciia-t-il, d'une voix forte. Une attaque de nuit ! Est-ce à ma bourse qu'on en veut ?

■ — A l'aide, vieille tompe, estourbis-le !

A (-e cri, poussé d'une voix perçante, une ombre gegantesque que se dressa soudain.

— Par ici, saute lui dessus.

Le colosse, brandissant un maillet, se rua vers Forzinetti.

— Arrière ! s'écria à son tour Eva, se jetant entre l'agresseur et sa victime. Dieu de miséricorde ! Qu'est cela ? Ce visage ? Cette voix? Mon père...

Un coup sourd retentit dans la nuit et Eva alla rouler sur le quai, le crâne défoncé,

— Assassin ! rugit F orzinetti fondant Tépée haute sur l'aveugla.

— Arrière, Tete-de-Mort, cria Bijou. Tu viens de tuer ta propre fille.

Les dernières paroles du nain s'éteignirent dans sa gorge, comme un râle. L'épée de Forzinetti lui avait traversé le cou.

Le jeune malfaiteur saisit la lame à deux mains, se souleva, puis s'abattit inanimé à côté d'Eva.

— Ce coup t'était destiné, cria le major, cherchant des yeux l'homme qui avait assommé Eva.

Mais Têîe-de-Mort avait disparu.

Il avait recouru à un moyen de sauvetage désespéréo

En distinguant le râle de Bijou, l'atroce mais intelligent bandit avait compris qu'il était privé désarmais de son guide et fe trouvait à l'entière discrétion de son adversaire. Qui plus est, la voix de plusieurs personnes, accourant vers le théâtre de l'attentat, se faisaient entendre dans la direction du pont.

Dans cette situation critique, il s'était laissé glisser dans le fleuve, sans que le bruit de sa chute éveillât l'attention, couverte qu'elle était par le bruit des voix.

Tête-de-Mort, nous l'avons vo, était un nageur émérite. Il avait plongé et, s'avançant sans bruit, entre deux eaux, était ressorti beaucoup plus loin.

Sans pouvoir s'arrêter à aucune direction, ni plan, sans savoir à quelle distance il se trouvait du rivage, il fendait l'eau glacée, couverte des ombres de la nuit.

Il maudissait sa cécité, se maudissant lui même et songeait, en frémissant aux dernières paroles de Bijou :

— « Tu viens de tuer ta propre fille ! »

Un instant il lui vint à l'esprit la pensée de mettre fin à son existance exécrable et maudite et de chercher une tombe oubliée dans le fond limoneux de la Seine. Mais il 1h rejetta presqu'aussitôt, tellement l'amour de la vie était chevillé dans son coips de brigand.

11 se remit à fendre l'eau de ses bras musculeux. Liais le cours du fleuve était fort rapide, en cet endroit et, aveugle, comme il l'était, Tête-de-Mort^ malgré toute sa vigueur, ne pou-» vait lutter contre lui.

Lorsqu'au moyen de quelques brassées, il avait réussi à avancer de quelques pieds, il se sentait rejette en arrière, et peu à peu ses forces s'épuisaient.

L'angoisse lui serrait la gorge, il sentait le sang se figer dans ses veines.

Une fois encore, il rassembla toute son énergie et il lui sembla avoir enfin raison de la résistance des eaux*

S'évertuant des jambes et des bras, il s'élançait, coupant 1 courant, lorsqu'un coup sourd retentit.

Tête-de-Mort sortit à moitié le corse hors de l'eau, puis coul? à pic dans la Seine.

Qu'était-il arrivé ?

Rien. Seulement la vengeance céleste qui avait enfin frappé le bandit aveugle, meurtrier de sa propre fille !

Avec l'énergie désespérée qu'il croyait mettre à dompter le flot, Téte-de-Morl avait donné en plein contre la quille d'une barque, glissant doucement sur le fleuve.

La légère embarcation faillit chavirer sous la violence du coup. Les deux hommes qui la montaient roulèrent de leur banc et ne réussirent à maintenir l'équilibre du bâtelet qu'à force de sang froid.

L'un d'eux, jeune garçon à mine patibulaire s'écria :

— Eh I oncle Salomon ! Voilà quelque chose pour nous ! Un noyé, un machabée ! Avez-vous vu comme il a coulé, en recevant son atout ?

— Oui, je l'ai vu, répondit Salomon Bénas, l'usurier, violateui des sépultures, regardant l'eau bouillonnante, penché sur le rebord de la barque. Etait-ce un mort ou un vivant ? Je ne saurais le dire encore. Mais n'importe, mon bon Isaac. S'il n'est pas encore défunt, nous lui ferons son affaire. Le docteur Trivelin nous a demandé un sujet d'anatomie et nous lui en fournirons un.

— « Via qu'il revient sur l'eau » chantonna le jeune Isaac, en montrant de la main une masse sombre qui venait d'apparaître à la surlace.

— Jette-lui le grappin.

Le gamin saisit une corde au bout de laquelle étaient attaché un crochet et un poids de plomb. Il lança le harpon vers le corps flottant. Les dents du crochet mordirent dans le menton de Tète*de-Mort.

— Ramène-le vers le bateau, commanda Bénas.

LE MARI DE LILE DU DIABLE T^gS

Le corps, suivant la corde, se rapprocha lentement. Les doux mariniers nocturnes se penchèrent sur le rebord de la barque et ttirèrent le cadavre à eux,

Salomon Bénas semblait saisi d'un transport de folie, comme chaque fois qu'il se trouvait en présence d'un corps mort.

Il s'était jeté à genoux, et tàtait le cadavre de ses mair.s tremblantes d'une joie hideuse,

— Qu'est ceci ! cria-t-il soudain. Plus de nez, plus d'yeux et plus d'oreilles! Les poissons auraient-ils déjà commencé leur balthazard ?... Ce serait fâcheux pour nous, car le docteur Trivelin exige que pour son bel argent on lui livre un cadavre intact... Approche la lanterne, Isaac, que nous voyions le p.nticulier de plus près.

— Un instant, oncle Salomon, répondit le gamin, que j'arraclio d'abord le grappin... Ce n'est pas facile, car il a mordu ferme... Enfin, ça y est I... Je m'en vais vous éclairer, maintenant.

Il mit la main sur une lanterne sourde, déposée dans le fond de la barque, en ouvrit la coulisse et projeta un rayon de lumière sur la face du noyé.

Bénas n'eut pas plutôt jeté les yeux sur sa prise, qu'il poussa un cri, leva les bras au ciel, eh signe de surprise et dit a'une voix tremblante ;

— Tête-de-Mort ! Aussi vrai que j'existe, c'est ^ète-de-Moit î Il se tourna avec gravité, en caressant sa langue b^rbe grise.

vers le jeune Isaac, fils aine de sa propre sœur, résidant ( a Gallicie. Le gamin habitait Paris depuis quelques mois et, comme nous venons de le voir, recevait de son oncle une éducation remarquable,

— Isaac, mon fils, dit le vieux Juif, écoute bien ce que je vais te dire. L'homme qui git là, comme un noyé, comme un bloc de chair morte, je l'ai beaucoup connu et ai fait avec iui bon nombre de fructueuses opérations. C'était certainement un des plus grands malfaiteurs de tout Paris et ce n'est pas peu

dire ! Partout où il se mon-rait, il répandait le trouble et l'effroi et on l'avait surnommé Tèle-de-Mort, à cause de sa mine hideuse. Si tu ne devenais que la moitié de c^ qu'il élait, te fournirais déjà une brillante carrière...

Nous allons maintenant apporter le cadavre de mon am' Téte-de-Mort au docteur Trivelin, qui le découpera au moyeu dt; ses bistouris, au grand profit de la sciénca. Car pourquoi ne le lui vendrions point ce cadavre ? Parce que l'homme de son vivant était de mes amis /' Bah ! l'argent est l'argent, et un mort n'est qu'un mort ! En affaire, il n'est amitié qui tienne. N'iii-je pas raison, Tète-de-Mort ?

En prononçant ce petit discours scientifique^ économique et humanitaire, Salomon Bénas frappa de sa main plate le géant mort.

Le jeune Isaac, de Gàllicie, contempla son bon oncle, avec une admiration profonde et répéta, en imprimant à son affreux visage un plus affieux sourire, l'axiome de l'utilitaire philosophe Israélite :

— Bah ! l'argent est l'argent et un mort n'est qu'un mort ! • •• ••»••••• .....•••♦...•,

F'orzinetii, plein de tristesse et de trouble s'était agenouillé près d'Eva.

Il appuya la tête sanglante de la jeune lille contre son sein et posa sa main tremblante sur son cœur, pour s'assurer s'il battait encore.

— Les misérables l'ont tuée ! s'écria-t-il, transporté de douleur. Ils lui ont fracassé le crâne à coups de marieau. Au secours ! Au secours ! Un meurtre a été commis !

Ses appels désespérés s'élevaient dans la nuit. Plusieurs passantles entendirent du Pont Neuf et bientôt furent près du vieux major, soutenant la jeune fille mourante.

Parmi les trois personnes, accourues aux cris de Forzinetti, deux appartenaient visiblement à la catégorie des papillons de nuit.

C'étaient des femrres, à visoges fardés et en toilettes voyantes .jui, en apercevant la victime, toute couverte de sang, se répandiront en lamentation et en imprécations« contre les infâmes meurtriers.

La troisième était un monsieur, bien vêtu, à la barbe grisonnante et ;.u -visage intelligent.

Un regard pénétrant et vif étincelait à travers les verres de cristal de son pince-nez.

— Faites c^onc tiêve à vos jérémiades, dit-il avec im)).-; tien ce aux deux donzelles. Gémir ne sert de rien ici ! Si vous voulez vraiment vous rendre utiles, courez au plus prochain bureau de police, afin qu'on nous envoie du monde, avec une civière.

Les deux femmes s'empressèrent d'obéir, sans réclamer f.ontre la ludesse de l'invitation.

— Est-elle vraiment morte? demanda le monsieur au pince-nez.

— Non, je crois qu'elle respire encore. Mais à coup sûr elle est perdue, car le coup violent qui lui a été porté a m.is sa cervelle à découvert.

Le monsieur au pince-nez descendit précipitamment l'escalier menant au fleuve, y trempa son mouchoir et revint laver le sang qui recouvrait le front et les joues de la pauvre Eva.

L'eau froide ne resta point sans effet sur la jeune fille évanouie. Elle laissa échapper un profond soupir et rouviit les yeux.

Sans doute elle devait faire de gran^'s efforts pour rassembler SCS idées et se souvenir de ce qui venait de se passer.

Un long fiisson courut dans tous ses membres. Elle fixa sur le sombre firmament ses grands yeux dilatés par la souffrance et la teneur.

■ — Est-ce que... est-ce qu'on l'a pris? demanda-t-elle d'une voix faible.

Forzin.^tti se pencha vers elle, pour mieux l'entendre.

— De qui pailez-vous, mon enfant? demanda-t-il doucement« Qui devrait être pris ?

— Mon père... mon père aveugle...

Riais vivement, et comme si elle n'eût pu trop tôt retirer SCS paroles, elle ajouta :

— No ), non ! ne laites pas attention à ce que j'ai dit ! Je paile sous l'empire de la fièvre... Mais dites-moi... l'homme qui nous a attaqués... l'homme qui m'a frappés, est-ce qu'il est ?...

— Il s'est échappé, acheva Forzinetti. Hclas ! le mi.sérable a pu fuir, grâce aux ombres de la nuit.

Eva poussa un soupir de soulagement.

— Mais le complice de ce bandit a reçu, du moins, le châ'iment de son forfait, poursuivit le vieux major. Il git là, à vos pieds, transpercé d'un coup d'cpée.

— Ce n'est encore qu'un enfant, fit observer l'inconnu. Mais non, lorsque j'y regarde de plus près, c'est un nain !

— Bijou ! murmura faiblement Eva. Ah ! la pauvre mère ! Comme cette découverte va l'accabler !

Plusieurs minutes s'écoulèrent dans le plus profond silence.

Forz.inetti et l'inconnu regardaient avec impatience si la litière réclamée n'arrivait point.

Eva se plaignait doucement et tremblait de tout son corps»

Soudain, elle leva le bras, avec difficulté, et saisit la main droite du major.

— Major Forzinelti, murmura-t-elle d'une voix déjà changée, la mort approche pour moi... Je sens que je suis perdue !

' — Ne cro3'ez pas cela, ma pauvre enfant, répondit le vieux soldat. Vous vivrez. Les secours ne peuvent tarder à arriver,., Eva secoua tristement la tête.

— Ils viendront trop tard, trop tard, balbutia-t-slle. Dans quelques instants, tout sera fini. Personne n'aura à pleurer, d'ailleurs, sur moi, ma mort passera inaperçue... Je n'ai rencontré sur terre, ni amour, ni bonheur !

Forzinetti et le major cont<.mplaient avec pitié la jeune créature,

arrachée violemment par la moit à ui^e existence qtii 11e valait pas la peine d'être vécue.

■ — Mais avant que j'expire, continua Eva, je veux décharger mon àir.e d'un grands poids.

■ — Vous pourrez demander tantôt un prêtre, lorsque l'on vous aura Iranspurlée à l'Hôtel- Dieu, lui dit Forzinetti, croyant la comprendre. Vous vous confesserez à lui, si vous croyez avoir quelque péclié sur la conscience 1

— Je n'ai pas besoin de prêtre, répondit la mourante. C'est vous major Forzinetti, et ce monsieur accouru à mon secours, qui recueillerez ma déclaration... Mais vite, vite... car je me Stns si malade, si faible, si glacée, déjà, et l'ombre s'épaissit à mon regard !

— Signe que la mort est proche ! murmura l'étranger, qui par discrétion s'était éloigné de quelques pas.

Eva essaya de se soulever. Un éclat factice brillait dans son regard, mais les paroles sortaient avec difficulté de ses lèvres bleuies.

— Bien loin, au de)à des mers, sur l'Ile du Diable, gémit un mrälheureux prisonnier, le capitaine Alfred Dreyfus... On a dit qu'il avait tiahi la France... On l'a condamné.,. On l'a arraché à sa femme et à ses enfants pour la plonger dans un abîme d'amertune !... Mais moi — et ici le voix d'Eva Ritter s'éleva forte et solennelle — moi, dis-je, au bord de la tombe, en pré« S'înce de la mort je vous le jure, et le ciel entend son serment : Le capitaine Dreyfus n'est pas le coupable ! Cet officier innocent est la victime, d'un misérable...

La mourante, épuisée par l'effort qu'elle venait de faire, retomba cur le genou de Forzinetti.

L'étranger se pencha avidement vers elle.

— Dieu puissant ! s'écria-t-il. Que savez-vous au sujet du cnpilaine Dreyfus? Ah! revenez ? yousl Encore ua mot, ua

i5oo ALFRED DREYFUS

seul! Vous avez dit qu'il est innocent ! E:i avez-vous des preuves? Dieu soit loué ! Elle rouvre les yeux !

Eva remua les ièvres et, la respiration oppressée, repiit à mois entrecoupés :

— Je m'appelle... Eva Ritter... J'étais au service de la famille Dreyfus. f". Le major Esterhazy m'a forcée... à dérober la clef du secrétaire du capitaine... et il en a enlevé, lui-même... d'importanfs documcnls... Dreyfus n'est pas un traître... Dites-le » ses juges... Dites-le au monde entier... Oa l'a condamné ÏTinocent... Il est innocent... inno...

La pauvre enfant se raidit soudain et se coucha sur le côté.

— Elle est moite I dit le major Forzinetti, Dieu lui accorde l'éternelle paix !

Puis, conviant ses 3-c:ux de la main, il murmura avec douleur,

— Et elle est morte sans me dire, hélas ! où je pourrai retrouver iion enfant !

Une voiture roula sur le Pont-Neuf et la lueur de ses lanternes se rapprocha rapidement du groupe formé par Forzinetti et l'inconnu, penchés sur la jeune fille expirée.

C'était la voiture-hamac, qui venait chercher Eva pour Ib. transporter à l'Hôtel-Dieu et qui ne devait plus être pour la pauvre morte qu'un char liTuèbre.

Les cadavres d'Eva et du nain Bijou y furent déposés et coadui's à la LIorgue.

Forcir etti et l'inconnu la suivirent tous deux à distance en marchant dans la direction du Pont Neuf.

— j'ai entendu votre nom prononcé par cette jeune fille expirante, dit le monsieur au pince-nez. Vous êtes le major Forzinetti directeur de la prison militaire de Cherche-lMidi. Ce nom, seul, me suffit pour savoir que j'ai à faire .vec un homme d'honneur. Eh! bien, major, le hasird nous a rassemblés vl'-zr.e façon bien extraordinaire pour nous rendre dépositaires, tous deux, de la déclaration de cette pauvre enfant. Elle nous a

LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE i5o;.

atteste sous serment l'innocence du capitaine Dreyfus. Vous avez entendu, major, et qu'en présence de la mort ce a dit Eva Riiler? Ce n'est point le capitaine Dre5'fus qui a trab.i la France, mais le major Esterha^y, qui a volé dos documents à sou malheureux camarade ?

— Je l'ai entendu, monsieur, répondit le major. Mais je dois vous dire que la déclaration de la mourante ne m'a point surpris. J'ai toujouis considéré J)reyfus comme ianocedt. je savais, ces le premier moment, que cet officier ne pouvait être un traître et un scélérat. Dieu soit loué d'avoir laissé percer, un rayon de clarté dans cette lamentable et mystérieuse affaire! Da moins vous, monsieur, et moi même, savons maintenant dans quel personnage il faut ch'irclier le vrai coupable.

L'inconnu s'arrêta et posa sa main sur l'épaule de Forzinetti.

— Vous êtes donc décidé, aussi bien que moi, major dit-il, à faire la lumière dans ca drame et à lutter pour l'iunocent captif de l'Ile du Diable, afin qu'il revoie sa patrie et embrasse sa femme et ses enfants ?

— Oui, j'y suis résolu, répendit I3 vieux et lo3'al soldat. Ce combat me coûtera ma position, je le sais. Mais je préférerai souffrir la faim et le froid à l'idée qu'un homme honnête et bon gémit dans les feis, pendant que le coupable court er liberté !

— Vos paroles semblent parties de mon propre cœu", dit l'inconnu, dont les yeux intelligents brillèrent. Moi aussi j'élèverai la voix pour la vérité et pour la justice ! Dût la France tout entière se dresser contre nous, dans cette lutte sacrée, nous finirons par triompher. Car la liberté revient au jour dut-on l'enterrer à mille pieds sous terre !

Les deux hommes se serrèrent la main.

lis se trouvaient, en ce moment, sur le Pont Neuf, et ente":» daicnt, dans le bas, les murmures de la Seine.

— Nous sommes donc des alliés, major, reprit l'inconnu et

i5o2 ALFRED DREYFUS

nous irons au combat, côte à côte. Vous entendrez parlez de moi Clans quelques jours. Qo.e. jusque là, mon nom vous soit une garantie d'honor£«bilité. Je m'appelle Emile Zola, et suis hommes de lettres.

La Tour de la Faim à C-aysnna

On tenterait en vain de décrire la rage qui s'en'ipara du Gouverneur, lorsqu'il apprit la fuite des prisonniers de l'Ile du Diable.

Greffin régnait avec cruauté tyran nique sur le pa3-s soumis à sa domination. Ce n'étaient point seulement les condamnés qui tremblaient devant lui, mais les fonctionnaires, petits ou grands placés sous lui.

La m.oindre errexir était châtiée par lui plus qu'un crime.

Comme les gouverneurs militaires jouissent, dans la Guyane fiançaise, d'une autorité pour ainsi dire absolue, chacune de ses paroles faisaient loi et ces lois il les contresignait volontiers en lettres de sang

Il était fier d'être nommé à Paris, le tyran de Cayenne et qu'on fût- pleinement satisfait du joug de 1er qu'il faisait peser sur la colonie.

En réalité, il s'était passé des années sans qu'aucune plainte ne parvint au Gouvernement français touchant les nombreux abus dont jusque là on était coutumier.

Alors qu'auparavant, les déportés avaient fait plusieurs tentath-es

LE MARTYR DE L'ILE DU DL\BLE i5o3

d'évasion, auxquelles les gardiens s'étaient trouvés plus au moins niê'és, sitôt que Greffin eut pris possession de sa charge, on n'apprit plus rien de semblable.

C'est que le nouveau gouverneur brandissait son fouet' avec la même iérocité sur ses employés que sur les m.alheurcux captifs, enfermés dans les casemates de Cayenne ou internés sur les îlots environnants.

On peut donc se figurer le tapage qu'il fit en apprenant que les prisonniers de l'Ile du Diable s'étaient sauvés.

Disons que sa fureur avait un double motif, dans les circonstances alors présentes.

Depuis une huitaine de jours, il s'était remarié en secondes noces avec une belle américaine, veuve d'un .colonel, et qui lui avait apporté, en sus de sa désirable personne, un douaire à l'avenant.

Madame Mildred GrifjEin était une forte séduisante personne, bien qu'elle eût déjà dépassé la trentaine et eût mené avec son premier mari, le colonel, dans le Farvvest américain, une existence passablement mouvementé.

Elles avait combattu les Indiens, aux côtés de son époux et s'était trouvée maintefois en danger de se voir scalpée par les Peaux-rouges ou emmenée en triomphe dans le wigwam de quelque guerrier tatoué.

Le colonel étant mort pour avoir reçu au travers du corps une flèche indienne, sa veuve était retournée à NewrYork, avait réalisé sa propre fortune ainsi que celle du défunt et s'était mis à voyager.

Elle débarqua un beau matin à Cayenne, pour visiter les pénitentiers français.

Le gouverneur, qui lui en délivra l'autorisation s'éprit de la belle veuve, au cheveux d'ébène et aux yeux langoureux. Il la demanda en mariage

i5o4 ALFRED DREYFUS

Greffin était âgé d'une vingtaine d'années de plus que l'Amér.cüine. Ses cheveux étaient gris et son tempcramenl. éb:anlé par le terrible climat des Tropiques.

Néanmoins, l'attraA'ante mistress Mildred agréa sa demande et, quelques semaines plus tard, leur hymen fut célébré dans l'église cathédrale de Cayenne.

La charge exercée par le vieil amoureux, son titre de gcuvcri::eur de la Guyane française, mais surtout la perspective du prochain jetour de l'ambitieux fonctionnaire à Paris, où il ne pourrait manquer d'exercer quelque haute et brillante fonction, furent les raisons qui déterminèrent mistress Mildred à cette iinion disproportionnée.

Greffin nageait donc dans une mer de pures satisfactions et de jouissances inespérées. Cet homme, jusqu'alors si austère, si rigide et ne tena»t compte que de la seule et froide raison, ressentait pour la première fois le sentiment qui emplit le cœur d'un enivrement céleste et fait circuler plus rapidement le sang dans les ' veines. .

La belle Mildred avait éveillé en lui une ardeur dont il ne se croyait plus capable. Aussi s'était-il livré aux délices de sa lune de miel avec une passion qui lui avait fait négliger quelque peu les devoirs de sa charge.

Et comme le moindre relâchement des chefs a pour conséquence d'entraîner celui des subordonnés, la surveillance tant à Cayenne, que dans les pénitentiers des Iles du Salut, s'était notablement adoucie.

La nouvelle de l'évasion de Dreyfus et de ses compagnons d'infortune vint frapper le gouverneur comme un coup de foudre. En un instant le confiant amoureux redevint le tyran sanguinaire qu'il avait été jusque là.

Greffin se ressaisit et promena autour de lui ses redoutables yeux de tigre guettant une proie.

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i5o6 ALFRED DREYFUS

Il eut bientôt pris ses mesures pour rattraper les fugitifs. Ses subordonnés exécutèrent ses ordres en tremblant. Tout Cayenne était eu révolution et partout régnait la plus vive alarme.

Les colons ne s'abordaient plus qu'en se communiquant ler, histoires les plus extraordinaires.

Les premiers ordres du gouverneur frappèrent Moiéno et ses subordonnés. Ils furent chargés de chaînes et enfermés dans les casemates du fort, pour y attendre qu'un jugement rigoureux fisàt la peine due à leur coupable négligence.

En ir.ême temps, Greffin commanda de se préparer au défart, à bord de l'aviso. Il résolut de conduire l'expédition en personne et il ne s'était point écoulé six heures, depuis le départ des prisonniers -de l'Ile du Diable, que Greffin se lançait à toute vapeur à leur poursuite, entouré de ses soldats.

Il se produisit alors quelque chose qui eût fort réjoui les fugitifs, s'ils eussent pu le savoir. Le bateau n'avait poiut fait dix milles que, par une cause forfuite et inexpliquée, l'hélice S3 brisa.

Gicffin bouillait de fureur mais ne put faire autrement que regagi:er le port, afin d'y faire Confectionner, dans le plus bref délai possible, une nouvelle hélice d'où un retard de quarante huit heures.

Puis, il repartit et nous savons de quelle façon il atteignit £on but.

Eivvin, Degouvcs, Odette et Antonio lui échappaient bien, mais il avait remis la main sur le capitaine Dreyfus et sur l'infoituné Mirowitch.

On jeta les deux malheureux à fond de cale, chargés de lourdes chciîacs et Greffin les ramena en triomphe k Cayenne où il fit ccnnaihe, par voie d'affiches, aux gens de la Colonie, que quatre des tugUifs avaient trouvé la mort dans les flots, mais qu'il avait icassi à rattraper, indépendamment de l'assassin et faussaire

LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE /5o,

Grégorius Miiowilch, un prisonnier autrement important que tous les autres, le capitaine dégradé, Alfred Dreyfus, le traître condamné à la déportation à vie.

Dre3-fus et Mirowitch furent provisoire ment conduits à l'habitation du gouverneur, et comme le soir était tombé, enfermés pour la nuit dans un affreux cachot, ménagé dans les oouterrains.

Le jour suivant, quelque soldats allèrent prendre Dreyfus dans sa prison pour le conduire devant le gouverneur.

Grefùn avait l'intention de lui faire subir un sérieux interrO' ga*oiie. Si!ôt qu'on eut amené le prisonnier dans son bureau, il fit signe qu'on le laissât seul avec lui.

Alors, il s'approcha du capitaine, dont les mains étaient chargées de cl'.aines et le toisa des pieds à la tête avec un regard froid ejf railleur.

Dreyfus y répondit en fixant sur le tyran de Cayenn'e des jeux qui ignoraient la crainte.

— Vous voyei: donc, commença le gouverneur, que le beau îêve de liberté dont vous vous étiez bercé est bien à jamais ■ évanoui ? Vous voilà de nouveau en ma puissance et je vous donne ma parole qu'il ne vous arrivera plus une seconde fois de tromper ma vigilence. Vous devez vous attendre, Alfred Dreyfus, qu'il vous sera affigé du chef de cette tentative d'évasion une' punition exemplaire. Il dépend de vous qu'elle soit relativement légère ou terrible. Voulez-vous me confesser la vérité et me dire jusqu'à quel point les gardiens ont favorisé votre fuite?

— Pour ce qui concerne cela, répondit sans hésiter Dreyfus, je vous dirai l'entière vérité. Il n'est aucun des gardiens qui aient favorisé notre tentative d'évasion qu'ils ignoraient absolument,

— Moréno, lui aussi ?

— IMoréno, aussi. Et lui le plus de tous peut-être.

— C'est là un mensonge, s'écria Greffin. Je me suis fié longtemps, à ce misérable, mais il m'a indignement trompé. N'est-ce point la fiUe du fournisseur Lapayre — elle s'appelle OJetie, je

i5oS ALFRED DREYFUS

crois — qui vous a iourni vos armes et vos instruments ? Cette Odette était fiancée à Moréno et c'est grâce à ces accordailles "qu'elle pouvait librement circuler de Cayenne à l'Ile du Diable, Votre famille, Dreyfus, a acheté cet Espagnol, cela est aussi clair que le jour.

1— Je ne puis que vous affirmer encore, répéta le capitaine, que Moréno est innocent.

— Vous n'êtes qu'un imbécile, Dreyfus, dit le Gouverneur. Ce IMoréno ne vous a-t-il point assez torturé? Pourquoi essayezvous aujourd'hui de le disculper, alors qu'une rècon)iaissance complète de sa trahison vous assurerait grâce de tout châtiment ? Il faut qu'il y ait lui coupable. Si je n'en trouvais point un parmi mes surbordonnés, on n'ajouterait aucune foi, à Paris, à aies communications. Or j'ai besoin de votre témoignage, Dreyfus. Voulez -vous déposer contre Moréno?

Le capitaine secoua résolument la tête,

— 11 n'est que trop vrai, répondit-il que Moréno a traité plus cruellement les prisonniers de l'Ile du Diable qu'un négrier ses esclaves. Il est vrai qu'il nous a tourmentés et martyrisés. Mais jamais je ne chercherai à me venger en accusant faussement un innocent. Encore une fois, Moréno ne pouvait se douter de notre projet, pas plus qu'aucun autre de nos gardiens.

Greffia haussa les épaules.

— Vous subirez les conséquences de votre silence, dit-il. Mais encore une question, Dreyfus. Vous avez prétendu, jusqu'ici, que ceux de vos compagnons qui nous manquent ont cherché la mort dans les flots. Soutenez- vous encore cela ?

— Il en est ainsi que je l'ai dit d'abord. Degouves, Erwin, Odette et le jeune Antonio ont préféré la mort à leur réintégra-^ tion dans notre enfer commun,

— Et moi, je vous dit que vous en avez effrontément menti ! cria Greffin d'une voix tonnante. Le capitaine d'un vapeur, entré jpresqu'en même temps que nous dans le port de Cayenne, a

LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE iSog

rencontré, tout près de la côte, une barqua dans laquelle sa trouvaient vos compagnons de fuite. Il a voulu les poursuivre mais ils réussirent à aborder avant qu'il ne put les atteindre, â cause de sa crainte do donner sur quelqu'écueil caché. La barque envoyée par lui, arriva trop tard. Déjà ils avaient mis p:ed à terre.

Dre3'fus éleva vers le ciel ses bras chargés de chaînes.

— Mon Dieu ! s'écria-t-il, je te rends grâce pour cette heureuse nouvelle. Eux, du moins, sont sauvés ! Eux, du moins, ne seront pas condamnés à finir leur misérable existence sur les rochers arides de l'Ile du Diable.

Le Gouverneur fit entendre un rire moqueur.

— Vous estimez donc que vos amis sont sauvés ! dit-il. Je puis avec satisfaction, vous démontrer le contraire. A l'heure où nous sommes en train de nous entretenir d'eux, ils ont probablement trouvé une mort aflreuse. Les courageux matelots français, qui ont poursuivi dans leur barque, les fugitifs, pour gagner la prime affectée à la reprise de tout déporté en fuite, ces vaillants marins, dis-je, n'ont point réussi, il est vrai, à les empêcher de gagner ^les bois voisins. Mais comme ils ont fait pleuvoir sur vos amis une grêle de balles, ceux-ci n'ont pas eu le temps d'emporter leurs vivres et leurs armes. On a retrouvé tout cela au fond du canot abandonné en toute hâte par eux. Maintenant, vous êtes assez au courant do ce gentil pays pour savoir que vos camarades, errant par les bois et les marais de cette partie de la Guj'ane française, doivent, ou bien périr de soif et de faim, ou être déchirés par les bêtes féroces contre lesquelles il leur est impossible de se défendre... Eh ! bien, Dreyfus, féliciterezvous encore, en esprit, vos cher amis, d'avoir recouvré leur liberté ?

— Oui, mille fois oui, répondit le capitaine, dont l'œil brilla d'un feu étrange. S'ils ont cessé de soufifrir, ne sont-ils pas sauves!

i5io ALFRED DREYFUS

— Vous me seriez donc reconnaissant si je vous tuais? demanda \t: gouverneur.

— Vous n'avez pas le droit de le faire, répliqua Dieyfus. Mais si vous !e pouviez, j'accueilîeiais la mort comme une délivrance.

Un léger cii d'admiration s'éleva du côté de la porte, qui s'était doucement ouverte, depuis quelques minutes, pour livrer passage à une femme, debout sur le seuil.

Cette Icmme, fière et belle, c'était Mildred, l'épouse du gou»verneu]

Elle regardait avec une singulière lueur dans le regard, la ûère stature du capitaine qui, malgré la livrée du bagne, dont il était revêtu, ne pouvait cacher sa nature d'homme d'intelligence et de parfaite éducation.

Son visage avait beau être devenu hâve et pâle, et tout son corps maigre et décharné, l'aspect de sa personne était toujoui.s mâle et distingué.

Auprès de lui, le gouverneur Greffin faisait piètre figure. Le' fonctionnaire, prématurément vieilli dans ses terribles fonctions, marchait courbé, ses joues pendaient flasques et jaunes et ses yeux mornes, semblaient presque sans vie.

La belle Mildred, en ce moment, avait-elle fait la même com»paraison ?

Il le paraissait presque, car après avoir jeté un regard rapide et fort dédaigneux sur le vieux gouverneur, Mildred avait reporté les yeux, avec une véritable admiration, sur le beau prisonnier.

Et lorsque celui-ci s'était écrié avec ardeur qu'il ne craignait pas la mort, qu'il la préférait à une captivité honteuse et ciuelle, elle n'avait pu réprimer une exclamation de sympathie.

Mais l'instant d'après son visage avait repris son expression habituelle de froide " et hautaine indifférence, car Greffin s'était retourné et était allé vivement à sa renconre.

— Ah ! vous voilà, ma chère ! s'écria-t-il. Entrez donc, vous ne me dérangez en, rien. Regardez donc cet homme. C'est lui

LE MARTYR DE L'ILE DU DiABLE i5ii

qui m'a forcé de me séparer si brusquement de vous et d'interrompre, à mon grand chagrin, les douces joies de no'.re lune de iniel. C'est l'ex-capitaine Dreyfus qui a tiahi la France et qui expie ce forfait sur Tlle du Diable. Mais je vous ai déjà raconté cette histoire.

— Oui, vous me l'avez contée, répondit la belle Mildved, mais j'avais lu ce que les journaux américains ont dit à propos de ctAte affaire. Et je dois vous avouer, mou cher Greffin, que mes compatriotes sont à peu près unanimes à croire que votre gouvernement, en faisant condamner le capitaine Dreyfus, a commis un véritable meurtre judiciaire.

Greffin jeta à sa femme un regard rapide et mécontent.

Drej'fus, au contraire, qui depuis l'entrée de cette belle et fière créature, avait tenu les yeux baissés vers le parquet, lui dit avec un sourire reconnaissant :

— Je vous remercie, madame, de ces paroles.

Mildred lui souiit à son tour et il sembla à Dreyfus que ses lèvres se mouvaient comme pour lui chuchotter quelques paroles que l'é; ignement l'empêchaient de saisir et de comprendre.

Cependant Grefïîn s'était assis à sc>n bureau, et le remer(-:îment du prisonnier aussi bien que le sourire de sa femme lui avaient échappé.

Il sonna et une ordonnance entra dans l'appartement,

■ — Le vieux Dacosta est-il là ?

— Pour vous servir, Excellence. Il vient justement d'arriver,

— Faites-le venir ici.

L'instant d'après, la porte se rouvrit pour laisser passer ua étrange personnage.

C'était un tout pelit homme, rabougri et ratatiné, mais à larges épaules et au visage de chien boule-dogue. Cette dernière res« semblance était encore accentuée par les raides cheveux gris qui lui pendaient sur les oreilles.

Il était vctu d'une ancienne tunique de soldat, chaussé de bottes

I5i2 ALFRED DREYFUS

qui lui montaient jusqu'au dessus des genoux et lournait entre ses doigts un feutre k larges bords.

Ses yeux étaient iniectés de sang et, rouges comme ceux des Albinos, ne paraissaient point accoutumés à la lumière du jour.

Les rayons du soleil qui pénétraient dans la pièce par une large baie, ouverte sur la mer, le contraignirent à les refermer complètement.

— Je t'ai fait appeler, Dacosta, dit le gouverneur en se tour« nant vers cet étrange subordonné.

— Mille diables ! répondit l'affreux vieillard, qui semblait brouillé depuis longtemps avec les formules de la politesse, vous m'avez fait me lever de ma niche, que je n'avais plus quitté depuis cinq ans. Depuis le dernier prisonnier mort de faim dans ma tour, je n'avais plus vu créature humaine ni désiré en voir. Car la nourriture qui m'est destinée et que m'apporte, chaque mois, un bateau du pénitentier, est enfermée dans un sac de, cuir que je laisse pendre, à cet effet, à une corde, hors de ma fenêtre.

— Assez là-dessus, Dacosta, interrompit le gouverneur. Je t'aî fait venir pour l'annoncer que j'enverrai, cette nuit, un pensionnaire, à la Tour de la faim. Tout y est-il en ordre pour le, recevoir ?

L'homme à la figure de chien se mit à rire, découvrant une mâchoire digne des molosses, auxquels il ressemblait si fort.

— En ordre, gouverneur ? demanda-t-i!. Si ma tour est en ordre ? Pourquoi ne le serait-elie pas ? La vieille construction s'effrite de plus en plus. Lorsque le vent souffle autour d'elle, les murs craquent et tremblent de façon à ce que je m'attends à chaque instant, à la voir s'écrouler dans la mer. Mais la cave de (a faim est encore toujours solide et en ordre, monsieur le gouverneur. L'eau continue à y entrer régulièrement, de sorte qu'on reste toujours au courant de la marée. Sur le sol limoneur^ grouillent de singuliers animaux qu'y a probablement apportés la mer et au dehois, les requins semblent attendre avec impatience

LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE iSiî

que la chute de quoique pan de mur leur permette d'entier et de sfc régaler ce quelque proie, au préalable suffisamment mortifiée,. El .J^costa termina sa description pittoresque par un nouveou lire q li découvrit toutes ses dents.

— E' c'est dans cette affreuse tour que vous habitez depuis sri longtemps ? s'écria la belle Mildred, en jetant un regard de piliè S'ir le capitaine Dreyfus.

— Depuis vingt ans, madame, répondit Daccsta. Cola fait bien du temps, n'est-il pas vrai ? Mais je préfère cette vieille tour à la plus belle habitation. Je n'aime pas beaucoup à voir les hommes. Je vis dans un monde qui tî appartient qu'à moi seul et, dans ma maison de pierre, j'ai vu se dérouler les plus beaux tableaux qui soient au monde. Ils surpass-eut, certes, ceux des plus brillants théâtres. A la vérité, ce n'étaient poinc de riantes comédies, quo j'y ai vu représenter, mais des tragédies, madame, des drames émouvants, qui toujours avaient les dénouements les plus ef?r03'ables. J'en étais l'unique spectateur, et le public se résumait en ma seule personne ! Et j'applaudissais et siTflais suivant que la pièce me plaisait,

— Mais vous m.e parlez là comme un homme ayant reçu de-. Tinstruction, dit Mildred avec étonnemcnt.

— Peut-être bien que j'en ai été un, répondit rudement Dacosta, Mais revenons au fait, monsieur le gouverneur. Quel est le nouvel acteur que vous allez envoyer à mon théâtre?

— Celui-ci, dit Greffin, montrant Dreyfus.

— Pour combien de temps ?

— Un mois, seulement. Il a mérité ce châtiment, encore relati':». vement doux,

— Quatre semaines ! dit Dacosta en examinant Dreyfus de l'aîfd'un médecin qui visite un patient avant de le soumettre à quel» que grave opération et s'assure s'il aura la force d'y résister. Quatre semaines, ce n'est guère, mais il en est, cependant, qui n'en voyent point la fin. Allons, je l'attendrai donc pour cctts

i5i4 'ALFRED DREYFUS

nuit. Le théâtre est disposé, on n'attend plus que l'artiste en repré- ;^ntation. Je suis prêt à le recevoir.

L'homme à la figure de chien, fit une brève et peu courtoise salutation et se retira.

Le gouverneur sonna et ordonna de ramener Dreyfus à son cachot.

Les yeux de madame Greffin suivirent le prisonnier jusqu'à ce qu'il eut quitté la chambre.

Si le gouverneur avait pu discerner la signification de ce regard, probablement qu'il aurait infligé à Dreyfus une peine encore plus forte.

La nuit, du même jour était claire et tiède;. Des millions d'étoiles brillaient à la voûte céleste.

Un bateau à voile venait de quitter le port de Cayenne. La lanterne rouge, suspendue au mât, indiquait que l'embarcation appartenait au pénitentier et naviguait à cette heure nocturne pour raifons de service.

Dans le fond du bateau était jeté Alfred Dreyfus, les jambes et les bras liés. Quatre soldats, armés de fusils chargés, veillaient sur lui. Un cinquième gardien se trouvait au gouvernail,

Dreyfus avait les yeux tournés vers le Ciel et contemplait

avec admiration le spectacle de la lune et des étoiles dont la.

douce lueur argentait la terre et les flots. 11 savait, hélas ! qu'il

ne les reverrait pas de longtemps. Peut-être, même, les voyait-il

our la dernière fois 1

Mais non, une voix intérieure lui disait qu'il tiiompherait aussi des horreurs de la Tour de la Faim !

Lorsqu'il se tiouvait encore à l'Ile du Diable, il avait surpris quelques détails, au sujet de cette tour, en écoutant les conversations de Moréno avec ses subordonnés.

Il savait que les prisonniers qui, au cours de leur captivité 6'étaient rendu coupable de quelque faute, contre le règlement

LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE \5i5

-j étaient enfermés, pour un temps plus ou moins long, pendant lequel ils ne recevaient journellement qu'une mince trandic de piiii'. et une gorgée d'eau.

Beaucoup n'y avaient point survécu. D'autres étaient ressortis de la Tour de Faim, dans un état voisin de la folie.

Cependant Dreyfus ne se sentait au cœur aucun effroi.

— Où que ce soit, se disait-il, ma vie est entre les mains da Dieu. Le séjour de la Tour de Faim ne peut pas être beaucoup

»'us effroyable que celui de l'Ile du Diable et Dacosta, qui ne semble avoir reçu quelque instruction, semble point aussi cruel que Moréno.

La barque avait atteint l'angle extrême des remparts, baignés par la mer. A environs cinq cents pas de là, s'éUivait, au dessus de l'eau, une tour noire, terminée en plate-forme et entourée d'une galerie circulaire. L'entière et primitive construction reposait sur un massif de rocher, situé au dessous du niveau de ki mer.

Le pilote dirigea l'embarcation entre les brisants qui entouraient la tour et la fit s'arrêter au pied d'un petit escalier aux degrés de pierre.

Aussitôt une porte de fer s'ouvrit, les soldats s'emparèrent de Dreyfus et le transportèrent à l'intérieur de la tour.

Dacosta, tenant une lanterne à la main, se tenait près de la. porte, sur la dernière marche d'un escalier en spirale menant jusqu'à la plate-forme supérieure.

L'homme, à la ligure de chien, commanda aux soldats do déposer le prisonnier sur cette dernière marche.

— Je le porterai bien tout seul dans son appartement, gronda« t-il. Le gaillard est garotté de la bonne- façon et incapable d'opposer la moindre résistance.

Les soldats, heureux de n'avoir point à pénétrer dans l'affreux' bâtiment, dont on leur avait raconté ta..t J'alT.euscs choses,-

i5i5 ALFRED DREÏTFUS

b'emjyre.ssèrent de regagner la barque qui reprit ie chemia du pcrt.

Dacosta repoussa derrière lui la lourde porte de fer. Puis, il se tourna et laissa tomber sur le visage d:i Dreyius la lueur de sa lanterne sourde.

— Que va-t-on faire de moi, maintenant? se demanda le prisonnier, •

Alors, il remarqua quelque chose d'effrayant.

Dacosta avait déposé sa lanterne sur une marche élevée et tiré de la blouse de toile dont il était affublé, ua long couteau, à la lame brillante.

L'aspect du malheureux captif, déjà si ru élément éprouvé, fut frappé, comme par un éclair, de cette peiî^ée :

— On m'a conduit ici pour m'assassiner secrètement. Adieu Lucie ! Adieu André ! Ce n'est plus quïï là haut que je vous embrasserai encce, là haut où tout à l'heure j'admirai les millions de mondes inconnus évoluant dans l'infini.

L'homme à la Êgure de chien ce baissa et déposa son couteau sur le rebord d'une marche.

— Pourvu qu'il me touche bien 1 murmura Dreyfus, et que sa main ne tremble point. Oui, que ma mcrt soit prompte. Mon Dieu, ne permets point que je souffre encore pour expirer!

Cependant, Dacosta semblait avoir terminé ses sinistres apprêts. Il se courba, armé de son couteau brûlant vers le capitaine Dreyius, qui le regarda sans trembler, observant sur le v'sage de l'rffreux vieillard un sourire calme et joyeux à la l'ois.

— Si vous avez une étincelle de pitié au cceur, dit-il, ne me torturez point et faites vite.

— C'est ce que je ferai, répondit Dacosta, et ses yeux, qu'il pouvait à peine ouvrir, à la lueur du soleil, étinceîèrent dans l'ombre comme dés tisons ardents.

Un instant d'après, le couteau brilla sur le Iront de Dreyfus

qui, sciilant venu scn dernier moment, ferma les yeux et altendit la ini^it.

XXXVT

T^9 marché û ''esclaves d'Oui ga

Ce n'est que d,Ti:s ks derniers temps qr.e le territoire cWnoii esc devenu accessible aux étrangers et que petit à petit, s'écroul-j la vasce muraille qui jusqu'à présent a opposé un infrancaissable obstacle à notre civilisation, mi.se au banc du formidable empircî turtare et mongol.

Aujourd'hui, déjà, nous 'savons quelque chose au sujet de la Chine, des conditions de la vie, dos usages, des vices et des vertus de ses habitants. Mais combien d'autres, cachées derrière la m.uraille en question, nous sont encore, inconnues et le resteront longtemps, car le plus naïf sujet du Céleste Empire tient à cœur de les tenir secrètes.

Car les disciples, à longue queue de cheveux, du philosophe Confuciur, ne sont point communicatifs, et lors morne que lour vivre au m.ilicu des Européens et des Américains, il scellent leurs bouches d'un triple sceau ei: s'acquittent en silence de leur infatigable besogne.

Nalurellemcnt, les villes cliinoises, situées près de la frontière russe ne dera&Tireni; point si rigoureusement privés de rapports avec ^étranger et nous savons mieux ce qui s'y passe qu'un peu plus loin.

Ainsi, il est conru qu'à Ourga, une des principales cités do la Mongolie, il se tient chaque année un grand morché où

i5i3 ALFRED DREYFUS

îiccoiirent les célestials des points les .plus éloignés de .'II.ii. f :ie.

Ce marché s'ouvre par un spectacle des plus séduisants, à sivoir l'exécution publiq le de tous les malfaiteurs conJamnés, Dc-ndant le cours de l'année, à la peine de mort.

Le bourreau les attache à un poteau pour leur ouvrir propre» ment le corps. Quant aux condamnés à un trépas particulièrement déshonorant, pour crime de lese-majesté ou autre crime jiolitique, il leur abat simplement la tête. Mais ce supplice plus court, esi: considéré comme autrement aflfreux que celui auquel Eont soumis les autres condamnés, attendu qu'avant de décapiter ceux qui y sont dévolus, on leur supprime leur lonj,'ue queue de chev'eux sans laquelle ils ne sauraient être admis dans le Faïadis chinois, pour prendre place aux côtés de Confucius.

C'est ainsi que parfois, plusieurs centaines de malfaiteurs sont exécutés d'affilié, spectacle délicieux dont le peuple se montre fort friand et pour lequel il s'éiouffe avec fureur.

C'est ainsi que s'inaugure le marché d'Ourga.

Le second jour est presque entièrement consacré aux jouissance du palais et de l'estomac.

Tous les restaurants indigènes, toutes les maisons de thé ouvrent leurs portes toutes larges. Les Mongols, aux yeux en amandes, se régalent de riz bouilh, relevé d'une sauça aigre fort maladorante pour un flair européen. On les voit dévorer de grosses araignées farcies, des vers de farine, en fiiture, des nageoires de requins, des nids d'oiseaux et des viandes qui doivent être àé']\ en état de putrification pour trouver grâce devant les gourmets chinois.

Dans toutes les maisons s'élève une musique assourdissante.

La foule se porte vers les théâtres et se presse devant les escamoteurs qui, on le sait, n'ont point de rivaux dans le reste du monde.

LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE iSiq

Mais la presse est grande, surtout, dans les débits d'opium. Les célestials y fument, dans de petites pipes à long tuyau, le délirant poison qui trouble leur raison et leur procure des extases, précédant les joies rêvées au paradis.

Le troisième jour sont vendues publiquement toutes les marchandises, tous les fabricats, produits sur n'importe quel point du territoire chinois.

Enfin, le quatrième jour, le marché atteint son ajCgéc d'importance et d'intérêt.

On y mit en vente l'article le plusrecherché de tous et pour lequel les amateurs fourniss3nt parfoisune route de plusieurs milliers de milles.

Ce jour est consacré au commerce des esclaves.

La marchandise humaine, masculine ou féminime, conriposce de sang et de chair, est alors exposée et disputée, sous le marteau, au feu des enchères.

On marchande ferme, on se dispute, on échange et l'on trafique, et le riche chinois, accouplant "le s^ir, comme des chevaux, les esclaves achetés par lui, les envoie, sous bonne gard^, à ses plantations de thé ou de riz où il leur fait, par un travail meurtrier, rapporter cent pour cent du capital dépensé pour leur acquisition.

Le soir de ce jour, ei pendant toute la nuit, il y a illumination gér.éjale et on lire de merveilleux feux d'aitificcs aux étoiles du ürmamcnt.

La population tout entière et la foule immense des visiteurs nage alors dans une m.cr de jouissances, et les boissons alcooliques et sucrées, absorbées en quantité vraiment incroyables remplissent rucî r\ places' d'innombrables ivrognes.

Là-dessus, le marché annuel d'Ourga prend fin et tout rentre dans l'état de choses ordinaire.

La vie calme, presaue entièrement consacrée au travail par

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