ALFRED L RE VF öS
äi 'aborieuss et perscvéïante racü chitiois.-, repieiid ttt-i quilieaicat {£on cours.
C'était vêts le midi de ce qU'itiième jcur de ina.c>>'.
Les acheteurs se pressaient partout, en rangs seirés, fantlcs ttribunes en bois où était étalée la marchandise humaine.
L'mtéret s'attachait surtout à l'installatiori d'un vieux ira;chand .d'esclaves qui tenait ses pensionn.aires cachés sous une •vasLe ..tente et ne les faisait sortir qu'un à un pour devenir la propriété ,du plus offrant.
Li Fong, ainsi s'appelait ce vieux marchand, avait déjà presque •vendu tout son assortiment, et les ficelles qu'il portait à son cou, .éiaient complètement garnies de pièces d'or et d'argeut trouées, manière assez commode, du reste, de transporter son argent, dans l'Empire chinois.
Li Fong, frappa d'un maillet l'énorme gong de métal, penJu devant sa tente et cria de sa voix aigiie et nasiUarde :
— Attention, habitants d'Ourga, amis, amateurs et acheteiirs des deux sexes ! Attention et ouvrez les yeux ! Ja vais avoir l'honneur de vous présenter maintenant deux esclaves nés en dehors de nos frontières. Ces ciéatures prennent le nom de chrétiennes et renient notre saint Confucius. C'est pourquoi il les a livrés en nos mains pour les réduire en esclavage. C'est la une marchandise rare, mes amis, et qui est malin et comprend ses véritables intérêts, pourra en tirer grand parti, car es esclaves étrangers sont experts en beoucoup de choses que nous ignorons.
Li Fong fit signe à son employé. Les rideaux de la tente s'écartèrent et Pitou et Paulowna, amenés au dehorSi furent contraints de monter sur la tribune.
Ils furent salués par une rumeur de mépris ci de haine.
— Tu auiais bien dû les faire exécuter le premier jour avec les autres maliaitears, Li Fong, ciia un volumineux et adipeux chinois au marchand d'esclaves,
LE AiARTYR DE L'ILE DU DIABLE ^ i52i
— Quelle aßicuse trogne de femme ! dit ua autre. Rog-irccz coïc sjs grands pieds. La plus laide de nos chinoises esl cent fais plus jolis qu't-lle.
Priuiowna ne comprenait .naturellement point un mot de ces insultes. Mais lors même qu'elle eût possédé la langue chinoise, eile n'en eût point entendu davantage, tellement son anéantissemci.t était profond. Sombre et désespérée, elle fixait dans le /ide sts yeux rougis par les larmes.
Une lourde indifTérence s'était emparée d'elle. Elle ressentait vivement toute l'abjection de sa position et rougissait de honte à la pensée qu'elle allait être vendue à prix d'argent comme une vile marchandise, qu'un de ces chinois à longue quoue allait l'emmener chez lui comme esclave.
Cependant, il lui restait encore une consolation, celle de pouvoir, en tous temps, échapper aux hontes et auK toriures de la caplivité.
Elle avait décidé de se donner la mort si son futur maitrg exigeait d'elle quelque chose de contraire à l'honneur et cetto sombre résolution, chacun pouvait la lire sur son visage déconi« posé.
Le 5 bruissements formidables du gong de Li Fong imposèrent silence aux curieux,
— Quel r^omme met-on à ces deux chrétiens, mes amis, demanda le vieux trafiquant d'esclaves. Examinez bien à 3oisir I Celte jeune frlle est solidement constituée et pourra s'acquitter des plus lourds travaux. Elle est dressée aussi bien aux travaux des champs qu'à ceux de l'intérieur et connaît tous les ouvrages de main, pratiqués par les femmes de sa race. Achetez cette esclave pour votre femme, et elle vous en sera reconnaissante, car ces chrétiennes s'entendent aux choi;cs de la toilette ; elles sont fidèles et aimantes. Pour ce qui concerne l'homme — et il montra Pitou dont le visage trahissait la terreur que lui inspirait cette multitude ameutée — je ne suis point
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un trompeur et je ne vous cacherai pas qu'il est affligé d'un léger défaut, il est bossu, Mais qu'importe cela, mes amis ? Un bossu peut, lui aussi, transporter des fardeaux. Faites une offre ! Que vous valent ces deux chrétiens ?
Mais personne ne semblait avoir envie d'acheter les esclaves étrangers, présentés en vente. Au lieu d'enchères, Li Fong rt^cut une bordée d'injures et de quolibets.
— Peut-être sommes nous invendables ! murmura Pitou à l'oreille de Paulowna.
Ln ce moment, la foule s'écarta avec respect, et un Chinois, richement vêtu, fut apporté en palenquin au pied ûe la triluie.
C'était un vieux et laid petit homme, dont le corps était tout bouffi par suite de ses habitudes intempérantes en fric de nourriture et de boisson non moins que par son incroyable paresse.
Il portait à son bonnet une longue plume de paon.
— Voici Kwoa Ying, le mandarin ! murmura un des assistants au marchand d'esclaves. C'est un des plus riches habitants de Ourga. Sans doute il achètera tes chrétiens. Dans ce cas, tu pourras rendre grâce à Confucius.
Cependant la foule s'était écartée, avec les marques du plus profond respect, de la chaise à porteur du mandarin, que ses valets aidèrent à gravir les marches, conduisant à la tribune. Il s'avança en vacillant vers le trafiquant de chair humaine et échangea à demi-voix quelques mots avec lui.
Li Fong exécuta une profonde révérence devant l'opulent acheteur et fit un signe à Pitou, .
L'ex-commissaire de la police secrète parisienne grommela un juron entre les dents, mais n'en obéit pas moins avec soumission à l'ordre. Il s'avança vers le gros mandarin qui lui cracha au visage et lui tourna le dos.
Ce fut au tour de Paulowna à se présenter à l'examen de l'amateur.
LE MARTYR DE LILE DU DIABLE i523
La jeune fille se tenait les j'^oux, baissés, devant l'obèse et h'â. :;x pelit homme qui la regardait, de ses yeux en amande, •à -noitié clos, comme s'il n'eut vu de femmes, de sa vie entière, Tüis, de ses mains potelés, il palpa les épaules et les bras, délicieusement moulés de la pauvre enfant, et inclina la tète en £iiise de satisfaction.
Mais lorsqu'il voulut étendre plus loin sa visite corporelle, Paulowna se retira vivement en arrière en lui lançant un regard plein dé colère et de mépris.
Le mandarin Kwon Ying sembla ne s'en formaliser en aucune façon. Il trouvait fort amusants les yeux indignés et furieux que lui faisait l'irascible esclave.
Un rire stupide vint ébranler les ma&ses de son abdomen et ses petits yeux disparurent sous les bourrelets de graisse dans lesquels ils brillaient faiblement.
Par courtisanerie, tous les assistants s'associèrent à son hilarité.
Mais le marchand Li Fong avait fait résonner de nouveau son terrible gong, d'un maître coup de mailloche. Le mandari. lui avait sussuré son offre à l'oreille et il était de l'intérêt du trafiquant qu'elle fut communiqué à haute voix au public soit pour témoigner de sa munificence, soit pour laisser le champ Jibre aux surenchères éventuelles.
Le silence se rétablit suffisamment pour que la voix perçante de Li Fong parvint jusqu'aux derniers rangs des curieux.
— Mes amis, cria-t-il, le considérable, puissant et adorable mandarin Kwon Ying vient de me faire une offre pour mes deux esclaves chrétiens. Ce haut fonctionnaire, ce favori des dieux, a daigné ne proposer deux cents pièces d'argent.
Un murmure d'étonnement courut dans la multitude. On trouvait que c'était là un prix exagéré pour deux esclaves européens, avec lesquels il était impossible de s'entendre en angage humain.
— Donc, deux cents pièces d'argent! répéta le raaichand.
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Personne ne dit-il mieux ?... Deux cents pièces d'argent, uno lois... Deux cents pièces d'argent, deux fois...
Paulowna remarquait avec angoisse que le gros mandarin con- •iinuait à atîacher sur elle ses petits yeux, brillants de convoitise.
Sans doute, déjà il considérait la jeune fille comme sa propiiétc,
— Deux cents pièces d'argent, trois fois, cria Li Fong. Per« ^onne ne dit mot ? Ad.
— Quatre cent pièces d'argent !
Ces mots, articulés en bon chinois, provoquèrent dans la foule une agitation indescriptible. On eut dit qu'un éclair venait de briller soudain dans le ciel bleu. Les curieux se retournèrent si brusquement, que leurs queues de cheveux décrivirent une élipse. Tous écarquiilèrent les yeux dans la direction d'où était partie la voix.
Li Fong, lui, avait tressauté et, du haut de la tribune, cherchait, à s'assurer si cette folIe«enchére inespérée n'était point une mystification que voulait lui faire un de ses concurrents, plutôt qu'une offre sérieuse, émanant d'une personne en situation de la maintenir.
Quant au mandarin Kwon Ying il ne broncha pas plus que si la chose ne le regardait en aucune façon. 11 resta assis, les ïambes croisées sur les coussins, apportés par ses domestiques.
Pourtant on eût pu lire sur ses traits bouffis une légè.'e expression de curiosité, un désir bien naiurel de connaître .le téméraire qui avait osé, lui marchand, offri.v d'emblée le doubl' de son enchère,
Paulowna et Pitou cherchaient aussi, curieusement, du i égard, le nouvel acheteur, car malgré leur ignorance de la langue chinoise, après avoir vu comment se passaient les choses pour les autres, il ne pouvaient se dissimuler que c'en é!ait un.
— Quatre cents pièces d'argent, répéta la voix, mais à' au ton encore plus ferme.
Un homme de haute taille et d^ bonne mine se fraya un
tE MARTYR DE L'ILE DU DIABLL i525
passage à travers la ioule et s'avança lentement vers l'estrade.
C'était un Chinois, comme l'attestaient la robe brodée qu'il portait sous la large blouse de soie b'ca et la longue qxieue de cheveux qui, partant de son front rasé, lui descendait jusqu'aux pieds.
Cependant ses trûits, qui étaient ceux d'un homnae dans la force de l'âge, différaient notablement de ceux de ses congénères. Ils accusaient une intelligence plus large et plus élevée et, dans ses yeux fTii^^ brillait une flamme élrangère à la race' chinoise toute eatièr(% celle de la r.ol'lesse d'iin;e et de la bonté du cœur.
Te! il apparut aux deux malheureux esclaves, lorsqu'fprès avoir fendu la presse il vint so placer à l'autre coté de l'estrade.
Calme et les yeux croisés, il s'y tint debout sans un regard poui les européens qu'il venait de marchander tout à l'heure ou poui le mandarin auquel il rojnpait si hardiment en visière.
Kvvon Ying semblait ne pas exister pour lui.
Le nouvel acheteur n'était point un étranger pour la foule rassemblée au marche de Ourga. Sitôt qu'il avait paru, on l'avait reconnu de partout et son nom vint se poser sur toutes les lèvres.
■— C'est Hong Wah^ le plus riche marchand de îiié de la Mongolie e( le personnage le plus considérable de Ourga-
— C'est lui, devant le mandarin Kwon Ying, son eimcrni juré !
— La lutte promet d'etie chaude.
— Voyez donc comme Li Fong se frotte joyeusement les mains. C'est lui qui se trouvera le mi<^ux du combat que vont se livrer ses deux acheteurs.
En eiïet, le marchand d'esclaves paraissait nourrir les pius flatteuses espérances sur le résultat de la vente. Il frappa, comme un furieux, sur son gong et cria d'une voix enflée par la cupidité :
i526 ALFRED DREYFUS
— Quatre cents pièces d'argent !... C'est le bien connu, lo très estimé Hong Wah qui les offre. Qui dit plus que lui ?
— Cinq cents, articula le mandarin, avec une certaine im^^atiei ce.
— Mille ! riposta le marchand de thé de sa voix tranquille et ferme.
Le mandarin qui ressemblait, vautré sur ses riches coussin, à quelque grotesque idole, hocha légèrement la tête :
— Onze cent.,, en argent, dit-il.
— Deux mille.
Le mandarin poussa un soupir, jeta un regard de colère sur son enchérisseur et, se levant avec dignité, dit au marchand d'esclaves :
— C'est une folie, les dieux m'en sont témoin !... Ces chrétiens ne valent pas le dixième de la somme... mais j'en oöre deux mille cinq cent pièces d'argent.
La loule resta ébahie devant cette nouvelle enchère et témoigna sa surprise par de bru3'^antes acclamations.
Li Fong, dont les yeux brillaient d'avarice satisfaite, cria : r — Deux mille cinq cent pièces d'argent... Une fois, deux fois...
— Deux mille cinq cent pièces d'or.
L«^ marchand de th.é Hong Wah cria, cette fois, ces paroles d'une façon un peu thcîâtrale, pour en accentuer l'effet qu'il savait certain.
Deux mille ci-^.q cent pièces d'or. D'un coup il décuplait l'enchère précédente !
Le public assistant à cette vente, qui devait rester mémorable éclata en une infernale rumeur.
D'aucuns exaltaient le magnifique Hong Wah, d'autres le traitaient de fou, pour gaspiller tant d'argent pour l'acquisition de deux esclaves étrangers et incapables. La plupart s'émerveillaient des richesses, pour ainsi dire inépuisables d'un homme q.ui..
LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE iSa;
par simple fantaisie, pour satisfaire le caprice d'un, instant jetait sur le tapis ce qui pour d'autres eût déjà constitué une fortune.
Mais cette offre inouïe produisit son maximum d'effet sur 1« gros Kwo.i Ying, jusqu'alors d'aspect si dédaigneux et si indif« fércnt.
Ses joues grasses, son gros ventre, ses mains boudinées, tout son corps, se mit à trembler comme un bloc de gcialine, porté sur un plateau.
11 poussa un cri perçant et lança un de ses souliers à la figure du marchand d'esclaves.
Le nez de Li Fong se mit à saigner abondamment. Il n'e fit pas moins une profonde salutation l'irascible mandarin en l'assurant de son dévouement le plus absolu, car il tenait à rester en bons termes avec l'influent personnage.
Kwcn Ying se fit porter par ses valets dans son palenquin, d'où les soufflets et les coups de poing se mirent à pleuvoir sur l.s malheureux porteurs qui n'en pouvaient pas.
Avec la même justice, en traversant la foule, il se mit à cracher sur elle, en proférant les plus horribles malédictions.
Entretemps, Hong Wah s'était avancé vers le marchand d'cs« clavcs peur solder son double achat, Il sortit d'un étui, contenu dans, la poche de sa robe, quelques feuilles de papier de riz, un petit encrier, creusé dans un morceau de bambou et un plume en or.
Le large dos de l'employé de Li Fong servit de pupitre.
Le marchand de thé traça quelques lignes sur l'un des papiers et le tendit à Li Fong, presque éperdu de stupéfaction, et se demandant s'il ne faisait point qu^îlque rêve enfanté par un abus d'opium,
— Deux mille cinq cent pièces d'or, dit-il. Vous savez où est ma maison de commeice. On vous y comptera la somme à la seule présentation de ce papier.
Li Fong reçut ledit papier d'un air d'adoration et se baissa
i528 ALFRED DREYFUS
jusqu'à pouvoir baiser le bas de la robe porté par le Ciésus d'Ourga,
Mais celui-ci le repoussa du pied, pendant que son visage exprimait un dégoût inanifeste.
I^i Fong S3 redressa, fort satisfait,
— Vc alez-vous, favori des dieux, bienfaiteur de Fhumanile, lumière éclatante d'Ourga, que je mette les entraves aux deu.« C-claves que vous venez d3 m'acheter ?
Uii « non » rude et ssc lui répondit.
Hong Wall tourna le dos au maichand d'esclaves et s'avança vors Paulovv^na et Pitou, qui attendaient plein d'angoisse, le résultat de la vente.
Uii instant^ il examina de plus près la « marchandise »> si chèrement payée. Uae vive rougeur teignit les joues de Paulcwna, lorsqu'elle se vi; regardée par son nouveau maitve, m^is son visage reprit presqu'aiissilôt, sa pâleur et son indifférence mirmoriennes.
Par lin simple signe, Hong Wah donna odre à ses esclave? de le suivre, et se dirigea avec eu:«, à travers la foule, s'écartant respectueusement à leur passage.
Paulc'vvna et Pitou n'avaiont nulle difSculté à garder en vus la hauts taille de Hong Wah, le différenciant, du tout au tout, de ses congénères de race oaongole.
— M'est avi?, chuchotta Pilou à l'oreille de sa belle compagne d'infortune, m'est avis, que nous pouvons nous féliciter l'un et l'anire de n'être point tombés sous la coupe de ce gros poussah de ma.idarin. En voilà un auquel je ne me fierais que tout juste.
Paulouvi^na haussa les épaules, sans répondre. Elle se défiait n:aintcnant tant autant de l'apparente cordialité de Pitou qu'autcfois de sa galanterie brutale, bien que l'cx-poîicier ne laissât jMDii.t échapper une occasion de lui prodiguer les assurances de sa repentante affection.
LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE iSag
— Vous ne daignez point seulement me gratifier d'une réponse, f;ère et rancunière Paulowna ? reprit l'efFronté bossu. Je pensais, cependant, que nous avions toutes le raisons du monde de faire cause commune. Le malheur ne nous a-t-il pas rapprochés ? Ne serait-il pas plus intelligent d'oublier ce qui est passé et de nous tendre franchement la main ?
En disant ces mois, il accompagna la parole du geste. Mais Paulowna ne prit pas sa main, tendue avec un rire aimable, et répondit, en détournant la tête :
— Il ne peut rien avoir de commun entre nous. Je me confierai plus volontiers à cet Asiatique qu'à un Eurepéen de votre ptifide engeance. Par votre seule ruse, je me suis vue plongée dans cet abime de malheur. Mais la justice divine a voulu qu'en creusant pour moi une tombe, vous y soyez descendu en même temps. Je vous hais et je vous méprise, Pitou, et je n'invoquerai point votre appui, lors même qu'il s'agirait pour moi d'échapper au sort le plus effroyable l
Pitou, haussa ses épaules inégales.
— Vous ne voulez donc point faire la paix ? siffla-t-il- Voua voulez que je demeure votre ennemi ? Soit ! Nous conserverons nos rôles respectifs, mais vous vous en repentirez un jour, ma belle Paulowna.
— J'aime mieux vous avoir pour ennemi que pour ami !
— Sotte créature ! gronda Pitou. Le malheur ne t'a-t-il point assez matée ? Tu te figures, peut-être, qu'ici je suis impuissant à faire le mal. Tu te trompes. Nous verrons qui de nous deux, par des semblants d'obéissance et de zèle, saura le premier surprendre la confiance de notre nouveau maître? Un grand nigaud d'Asiatique, comme celui-là, doit être facile à abuser. Je tâcherai de me rendre indispensable, et lorsque il manifestera le désir de récompenser mes loyaux services, je lui demanderai de te donner à moi, ma colombe sauvage... Alors, tu deviendras mon esclave et je saurai...
i53o ALFRED DREYFUS
En ce moment, Hong Wah se retourna brusquement et jeta à Pitou un regard d'indignation et de dégoût, L'ex-policier se troubla.
— Par le diable 1 pensa-t-il. Est-ce que ce Mongol aurait compris ce que je viens de dire ? Il me regarde comme s'il voulait me dévorer !
Mais Pitou se rassura aussitôt.
Le marchand de thé avait repris sa. position précédente et, sans mot dire, comme s'il n'eût voulu que . s'assurer que ses esclaves le suivaient, poursuivit sa route d'un pas tranquille et mesuré.
— Quelle idée folle ! murmura Pitou. Il ne doit y avoir guère de Chinois, en dehors des diplomates de la légation de Palis, qui entendent 1>J Français. Ce marchand de thé en ignore certainement le premier mot. Ces magots sont si bêtes ! Mais moi, je me mettrai bien vite au courant de leur jargon et saurai m'en servir pour arriver à mes fins.
Tous les trois, le maître et les esclaves étaient arrivées à la fourche formée par deux rues, bâties à angle. Là attendait un carrosse, somptueusement décoré au dedans et au dehors.
Ce char, tout cousu d'or, n'était point attelé de chevaux ou de mulets, mais de dix coolies, vigoureusement râblés.
Une espèce de commandeur, armé d'un fouet, se tenai: près de ces malheureux coursiers humains.
Hong Wah échangea avec lui quelques mots, en sa langue, et prit place sur le devant, en faisant signe à Paulowna et à Pitou de se s'asseoir sur la banquette de derrière. Le commandeur fil alors claquer son fouet, en poussant un cri particulier, et les coolies se mirent à trotter d'un pas rapide et égal.
Le conducteur courait à leur côté, pour activer leur marche.
Ces coolies chinois étaient nus, jusqu'à la ceinture, mais ils portaient un jupon de soie et étaient chaussés de sandales.
Il faisait fort chaud, en ce moment, et le soleil dardait ses
LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE i53i
liiyons brûlants sur le torse nu de ces malheureux, ré.luils à la. condition de bêtes de somme et à peine protégés par de gro!: ierî chapeaux de paille de riz, alors que ceux qu^ils Iraîiaicit, stimules à grands coups de fouet, se prélassaient à l'ombre d'un gigantesque parasol.
Paulowna remarqua avec un profond sentiment de compassion que ces coursiers à deux jambes étaient baignés de sueur. Le long louet du conducteur atteignait impitoyablement celui qui menaçait seulement de ralentir sou effort et, à chaque coup de lanière, le dos du coureur en faute se zébrait d'iuie ligne rouge. La pauvre hlle se troubla à cette vue. Combien insensible et cruel devait être l'homme qui l'avait achetée, pour laisser traiter d autres créatures huinaines de façon si barbare?
Hong Wah se tenait là, immobile, indifférent, n'ayant pas ir.ôme l'air de se rendre compte des souffrances de ses pauvres esclaves, haletants, baignés de tueur et sanglants. — Quel sort sera le mien? murmura-t-elle. Et de nouveau rentra en elle la résolution désespérée de piéférer la mo.t à l'abaissement ou à la flétiissure.
L'étrange et pompeux attelage parcourut ainsi au trot un grand nombre de rues, et de ruelles, décorées de lanternes, de banderolles et de bannières et, aussi, de drapeaux carrés, en formes d'enseignes.
Enfin, on atteignit les limites de la populeuse cité. D un train moins rapide, maintenant, on se dirigea par uns avenue de platanes, le long d'un cours d'eau, aux flots cristallins, et soudain, à un coude de la route, on se trouva devant une vaste et riche habitation, entourée de verts ombrages.
Cette ma son, nous dirions chez nous, cette villa, servant de
séjour d'été à son riche propriétaire, était toute construite en
bambou, mais d'une façon si confortable et si pittoresque, qu'en
l'admirant, Paulowna oublia pour un instant ses cuisants soucis.
En réalité, ce château chinois, avec ses tourelles, ses galeries.
et sa teirasse, sur laquelle était établi ua merveilleux jardin suspendu, la fit songer aux féeriques palais décrits dans les Mille et une nuits.
Le carosse traversa une cour, bordé de parterres fleuris et une nuée de valets se précipitèrent au devant pour aider Hong Wall à descendre de voiture et l'escorter respectueusement jusqu'à son habitation.
Le riche marchand s'arrêta devant le perron d'entrée et, appelant un des plus anciens serviteurs, lui cria quelques mots en chinois.
Celui-ci, qui devait être l'intendant, s'approcha de Paulo wna et lui parla également en chinois.
La jeune fille ne comprit point naturellement le sens de ses paroles, mais aux gestes elle devina que le vieillard l'engageait à le suivre.
Cet intendant était doué d'un visage si bienveillant et ses manières exercèrent sur Paulowna une telle détente de défiance, qu'elle obéit Eans crainte à son invitation.
Il la conduisit, par une succession de j ardins en amphiihéâtrc à un pavillion presque entièrement tapissé des plantes grimpantes.
Sur le seuil de ce" pavillon, parut une vieille dame chinoise, probablement l'épouse de l'intendant, à en juger par la manière dri s'aborder des deux vieillards et à leur façon cordiale de converser.
La respectable cameriêre prit Paulowna par la main et l'attira dans l'intérieur du pavillon.
Cette jolie construction, également en bamboUj comprenait quatre pièces, aménagées avec la plus grande magnificence. Paulowna passa successivement dans une salle de réception, une salle à manger, une chambre à coucher et enfin dans un cabinet de bain et de toilette.
De magnifiques tapis, des vases de bronze et d'argent, d'élégants meubles en bambou et des draperies de soie ornaient ce délicieux
LE MARTYR DE L'ILE DU DL\BLE 'i533
réduit. La chambre à coucher, notamment, était toute tenduo de soie bleue, aux sujets brodés en fil d'argent.
Mais ce qu'il y avait de plus riche, c'était encore la salle de bain, dont les murs étaient revêtus de carreaux en porcelaine, cù un peintre chinois en renom avait retracé, dans les tons les plus doux et les plus brillants, les merveilles de la mer.
Au milieu de la pièce se trouvait une baignoire en argent, couronnée d'une coupole figurant le ciel étoile. Il suffisait d'appuyer sur un bouton dissimulé dans le flanc de la baignoire r)our que ce ciel se couvrit d'un nuage, épandant à volonté la pluie ou la rosée.
Dans un angle du cabinet, était placé une grande glace pics d'une toilette chargée de tous les précieux instruments, des fards, des pommades et des parfums, par lesquels les dames chinoises riches ont l'habitude de relever leurs charmes et leurs attraits.
Avant que Paulowna eut pu s'en rendre compte, li respectable caméiière l'avait partiellement déshabillée.
Dans la baignoire l'attendait une eau tiède et sentant bon. L:i vieille chinoise la lui indiqua de la main, s'inclina et disparut. Après avoir achevé de se dévêtir, Pauiow la se plongea avec délice dans ce bain réparateur.
Elle se sentit pénétrée d'un bien-être inexprimable. Il lui semblait que cette eau avait le pouvoir de laver les traces et 1 s souillures de toutes les douleurs, de toutes les hontes , subies depuis plusieurs mois.
Elle oublia pour un instant qu'elle se trouvait dans une maison qui n'était pas la sienne, en qualité de simple esclave, soumise au caprice d'un maitre étranger.
Mais soudain le souvenir lui revint avec la conscience de î.a situation,
Paulowna sortit de l'eau ses beaux bras nus et s'écria avec angoisse, comme si sa voix pouvait être entendue par c.lui qu'elle invoquait :
i53 4 ALFRED DREYFUS
— O Emile ! Emile ! Pourquoi ne viens-tu point chv^rcher ta Paulowna .'' Combien j'aspire à ta présence ! Ne te reverrai-je donc plus jamais ?
Elle sortit du bain, mais sans retrouver les quasi hail'oiis dont l'avait fait se revêtir le marchand d'esclave, et trouva à leur place d'élégants habits de soie brodée.
Avec des soupirs, elle se plaça devant la glace pouc réparer \t désordre de sa chevelure et pour procéder à sa toilette. Mais elle ne tit usage d'aucun des artifices prodigués là, pour rehausser sa beauté. Elle se revit fraîche et pariumée comme une ;0S3. Tout en elle était printemps et Fumière 1
Lorsque la vieille Chinois 3 rentra dans la salle de bain, elle sourit avec satisfaction en la vo3^ant si belle et déjà reposée. Eile aida Paulowna à revêtir une longue robe de soie vert tendre, la chaussa de mules brodées d'or et lui présenta un éventail, aux branches de nacre, enrichies de pierres précieuses. Mais lorsqu'elle voulut disposer la chevelure de la jeune fille à la façon chinoise, Paulowna s'y opposa en riant et laissa flotter sur §oa des les niasses opulentes de ses cheveux noirs.
La vieille camériste lui fit signe d'attendre ui'. instant et ressortit par une des portes. ^^
Un instant plus tard entrait, par l'autre, Hong Wah, le riche marchand de thé. Il portait un costume encore plus m.3gnifique que celui qu'il avait revêtu pour se rendre au marché.
Lentement il s'approcha de Paulov/na, qui le regardait en tremblant.
Maintenant, son sort allait se décider 1
Elle tint les yeux baissés, sans oser les relever sur le Chinois, dressant devant elle sa haute taille.
Mais soudain elle fit un pas en arrière, stupéfaite et presque clTrayés de l'entendre s'exprimer en Fiançais excellent.
— Mademoiselle, lui dit-il, la première communication, que j'aie à vous faire c'est que vous r'avez en aucune façon à vous.-
LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE i535
considérer comme mon esclave. Vous êtes libre et pouvez agir doiériavant comme il vous conviendra. Mais je me plais à croire que vous daignerez accepter l'hospitalité dans cette maison, qui est devenue la votre,
Paulowna ne put trouver d'abord une parole peur exprimer sa surprise et sa joie. Enfin, elle croisa les mains sur la poitrine et s'écria avec émotion :
— O monsieur, que de bonté, que de grandeur ! Vous venez de sacrifier une somme immense pour m'acquérir de mon ancien maître et maintenant vous en faite abandon sans un regret !
-- Ne parlez point de cette bagatelle, répondit Hong Wah. Je suis heureusement assez riche pour que cette somme soit insignifiante pour moi. Au surplus, comment aurais-je pu demeurer en paix avec ma conscience, en laissant tomber entre les mains d'un païen chinois une jeune fille chrétienne et, permettez-moi de le dire, une si jolie représentante de notre race.
■ — Monsieur, que dites-vous là/,.. Vous seriez... vous avez été?
— Un chrétien comme vous, mademoiselle et Allemand d'ori gine ! Mais c'est que je pourrai vous expliquer bien mieu.: à table. Faites-moi l'honneur d'accepter mon bras pour passer dans la salle à manger. Ah ! il y a bien longtemps que je n'ai eu le plaisir de déjeuner en compagnie d'une Européenne,
Il la conduisit avec une tendresse respectueuse à la table toute servie, pendant que, du jardin, s'élevait une douce musique qui n'avait rien de commun avec les charivaris chinois,
Paulowna croyait rêver ;
i536 ALFRED DREYFUS
Entretien nocturne sur la Tour Eiffal
Il faisait . nuit.
Deux hommes se promenaient le long des Chaaips-Elysées. Ils avaient choisi cet endroit pour éviter de rencontrer des personnes de leur connaissance et se parlaient à voix basse.
— Vous croyez donc être certain, disait l'un d'eux — qu'en dépit de ses vêtements bourgeois, ou reconnaissait, à première vue pour un officier — vous cro3^ez donc être certain qu'Esterhazy a fait, tout récemment un voyage à Bruxelles.
— Il n'y a point de doute à cet égard, répondit l'autre, qui était Mathieu Dreyfus. Je l'y ai suivi et ne l'ai, pour ainsi dire pas perdu de vue. Il a passé la journée dans la villa de Ninon de Clère et s'est rendu, le soir, avec elle, au bal masqué du Théâtre de la Monnaie. A vous d'en tirer les conjectures qu'il convient, colonel Picquart...
— Ne prononcez point mon nom, interrompit vivement le jeune officier. Si quelque espion nous avait suivis, et cela ne serait point surprenant, ce nom pourrait faire plus de tort que de bien à la cause que nous poursuivons,
— Vous pouvez avoir raison, colonel. Mais laissez-moi vous faire part de mes inductions. Au dit bal masqué — mais hélas l les preuves me font défaut bien que j'ai vu et entendu ! — Au dit bal masqué, dis-je, ont été vendues, dans une loge fermée, OU représentant d'une puissance étrangère, des documenrs volés
Reiulei-voiis ! s'ccrîii le gouverneur. A h moindre rèsisiance. je ihus
hr l'île la cervelle!
lO Centimes la livraison de 32 pages.
XiiV, 49 Reproduction interdite Livi*. 49
linpriaierie L. Hvnderykx, Rue Saini-Picrre, 30, UiuxcUes.
i53S \LFRED DREYFUS
à l'Etijt-MaJGi-. La cantatrice Ninon de Clère s'est trouvée mêlée à l'opérDlion. Maintenant, je vous le demande, qui lui aurait fb.'.rni ces docuinents, si ce n'est Esterhazy, qui s'est tenu caclié, toute la journée dans sa maison ?
Lt colonel Pioquart s'arrêta et baissa, d'un air pensif les yeux vers la teire.
— Esterhîzy, dit-il, doit avoir fait ce voyage là, le jour mê'oe o'i il a demandé un congé, soi-disant pour se rendre au lit de mort de sa mère malade. Et, pour autant que j'en sache, ce n'est point à Bruxelles qu'habitait la comtesse.
— Non, die vivement Mathieu Dreyfus. Madame Esterhazy était fixé à Andorre, dars les Pyrénées. Et j'ai en main la preuve qu'il n'est point parti ce jcur-Ia pour Andorre. Cette preuve,
c'est un télégramme qu'Esterhazy à lancé, quelques minules avant son départ, au bureau de la gare du Nord. Il y avertissait un prêtre d'Andorre, l'abbé Sylvain, qu'il lui était impossible, pour le moment, de répondre à l'appel da sa mère mouîar;te. — . Et vous pos.-édez ce télégramme ?
— Du moins j'en ai la transcription que je vous ferai parvenir demain, de la façon ordinaire.
— Faites cela. Cette dépêche, du moins, établira qu'Esterhazy au lieu de partir pour Andorre, comme il l'avait annoncé, s'est rendu autreoart et que, par conséquent, il a trompé ses supé' rieurs.
— Ah ! Que je voudrais^ voir démasquer ce misérable !
— Prenez patience, mon cher Dreyfus. Le grain à germé et bientôt la moisson sera mûre. Si je me suis dévoué à l'afïaire Dreyfus, comme on dit à Paris, ce n'est point seulement parceque j'étais un grand ami de votre lâréce,. mais daais l'espoir de rendre à mon pays un service signalé. Depuis qxie je suis à la lê!e d 1 bureau chargé de recueillir des renseignements sur la vie privée et les allures des officiers soupçonnés, j'ai examiné toutes les pièces nui ont rapport à voire pauvre frère et j'ai acquis la
LÉ MARTYR DE L'ILE DU DIABLE j53g
conviction absolue que, non seulement le capitaine Alfred Dreyfus à été condamné innocemment, mais que le vrai coupable est le mnjor Esterhazy.
— Pourquoi, a^ors^. ne portez-vous pas plainte confie ce aernier ?
L'officier jeta autour de lui un regard prudent.
— Je l'aurais fait depuis longtemps, déjà, réponJit-il à voix basse, mais j'éprouve sur ce terrain une résistance singulière de 1 part de mes supérieurs. On semblerait, en haut lieu, ns point vouloir poursuivre Esterhazy. Qui plus est, on le protège visiblement. En un mot, on fait tout pour empêcher la lumière de S3 produire. Et votre malheureux frère dem.eurera publique nent lo Judas de la France, comme on l'a baptisé haineusement.
Mathieu soupira.
— Pauvre Irère ! dit-il. Tu es donc bien à jamais perdu ? Tu laisseras tes os sur le sol biûlant de l'Ile du Diable et ton nom restera à jamais souillé d'une marque d'infàinie. Et cela, quoique tu sois innocent, oui, innoceiat, aussi vrai qu'il est un Dieu au ciel 1
— Non, cela ne sera pas, s'écria d'une voix forte le colonel Picquart, oubliant pour un instant toute prudence. Non, monsieur Dreyfus, votre frère est victime d'une erreur lamentable en môme temps que d'une noire intrigue. Mais, sur mon honneur d'homme et de soldat, il ne le restera plus longtemps ! Quels que puissauis que soient les amis du sinistre major, ie le démasquerai. Ave« une volonté de fer, une énergie inlassable, je ferai luire la vérité^ Cette vérité fera revenir votre frère de l'Ile du Diable et ie ramènera dans les bras de sa famille. Et alors, Esterhazy pourra prendre sa place à Cayenne, pour y souffrir tous les supplices qu'il lui a fait endurer jusqu'à ce jour ! Mais, mon cher Mathieu j'ai encore à faire cette nuit, dans l'intérêt de notre cause.. I faut que je vous quitte. Quand j'aurai besoin de vous, je vous le forai savoir.
i5ao ALFRED DREYFUS
Les deux hommes se serrèrent la main et se séparèrent au bout , les Champs Elysées, d'où, en tournant à gauche, on parvifint, par le Trocadéro, au Champ de Mars.
Le colonel Picquart boutonna entièrerrient sa redingote, marcha dans cette direction ,
Do. temps à autre il s'arrêtait, pour regarder s'il n'était point suivi.
Bieu'ôt il arriva à la colossale construction de fer qui élève son faite jusque dans les nuages.
Il était sous la tour Eiffel.
Pendant l'été, les terrasses de cette tour reçoivent souvent la visite des promeneurs parisiens, qui s'y font monter, au moyen de l'ascenceiu" pour y respirer l'air frais de la nuit. Des restau» ranîs, des cafés, voire des salle de concert, leur offrent leurs atcrsctions, et pendant qu'ils circulent sur les galeries, au lacieusemenl suspendues dans le vide, ils peuvent se délecter à l'odeur des feuillages et des fleurs, des squares ' environnants.
Te) est la tour Eiffel, aux jours chauds. Mais sitôc qu'ils sont p&ssés, la tour coloôsale semble privée de vie et presqu'entièrement abandonnée. Nul curieux n'y pénétre. Elle se dresse solitaire, sur l'immense plaine, n'ayant pour tous hôtes que les moineaux pillards.
Il en était ainsi au printemps de 1897, lorsque le colonel Picquart s'arrêta au pieds du colosse de 1er, à la quadruple arcauc.
Il s'avança doucement vers un des massifs montants, jusqu'à une petite porte pratiquée dans le pied. Cette porte donnait accès à un étroit escalier en colimaçon, montant jusqu'au faite de la tour.
L'officier jeta un dernier regard circulaire autour de lui. Tout était tranquille et le champ de Mars semblait être trai.sformé enchamo de mort.
Alors, il prit dans sa poche une petite clef, ouvrit et péaét ra dans !a tour, dont il laissa la porte entr'ouverte avant de monter
C'est une assez rude corvée que de parvenir à pied, ne fut ce qu'à la première piate-fonne, et plus d'un ascensionniste recule devant la fatigue. Mais pour ce robuste et vigoureux soldat, agucnri et assoupli par des exercices journaliers, elle n'était qu'un jeu.
Sans donner le moindre signe de fatigue, le colonel Picquart atteignit le faite de la tour, S3 terminant en une mince plateforme, entourée d'un garde-fou à mi-hauteur d'homme. Deux bancs s'y faisaient vis à vis. Il ne trouva point nécessaire, encore, de s'étendre sur l'un d'eux, pour sô reposer de sa longue montée, mais s'appuj'a sur la balustrade pour contempler le grandiose panorama de Paris, la nuit.
A ces pieds, à une profondeur vertigineuse se développait la ville prestigieuse.
Les hauts édifices émergeaient d'un pétillement de lumiè e comme de simples huttes construites par des nains. Les lampes électriques, les millions de becs de gaz, les vapeurs rouges, vomies par les cheminées, travaillant la nuit, tous ces différents effets de lumière se fondaient aux yeux du colonel Picquart en une immense nuée de feu, planant «sur la Babylone moderne.
Pensif, il pouvait parfaitement distinguer les parties de la grand'ville où l'on travaille de celle, d'où l'on se contentait de iouir.
Les d-rnières se distinguaient par leur éclairage féerique. Les autres étaient sombres et silencieuses.
Les tiavailleurs, accablés par la rude tâche de la journée, dormaient déjà d'un sommeil de plomb, car ils avaient à rassembler de nouvelles forces pour accomplir celle du lendemain.
Cependant le petit bourgeois, tout aussi accablé que l'ouvrier,
i542 ALFRED DREVFUS
avait gi!g: é sa couche, ainsi que sa femme et se? enfans, et s'agitait sins pouvoir fermer l'œi!, tourmenté par l'inquiétude et les soucis. Celui qui iait un petit commerce ou exerce honnctement une profession manuelle, ne sait plus aujourd'hui comment faire pour résister à la concu;,renco des grands magasins^ aux .sociétés de production, aux syndicats, aux exigences, toujours plus fortes du copital. Tôt où tard il doit avoir le dessous, dans ce combat inégal, connût-il dix fois mieux encore son métier, se contenta-t-il du plus mince bénéfice.
Les grands magasins livrent tout à bien meilleur m.arché !
Dans ces parties de la ville, donc, où gîtaient les travailleurs encore accablés sous le poids des soucis, il faisait noir, tranquille et morne.
Mais ià où les femmes du demi-monde se prélassaient aux côtés de cavaliers alanguis par l'oisiveté et l'abus des plaisirs, où l'or s'écoulait à flots sur les tables de jeu, ou mainte drôlesse, prenant des bains de Champagne, dévorait en un seul de ses caDiices toute une fortune, châteaux, usines, domaines et fermes là tout resplendissait et tout semblait pâmé sous la joie,
Picquait secoua tristement la tête.
— Monde bizarre, murmura-t-il, énigmatique humanité. L'un dort, l'autre s'amuse et personne ne songe au malheureux prison« nier de l'Ile du Diable, condamné innocent^ au plus effroyable supplice. Tous ces gens là n'auraient-ils plus de conscience ? Na se doutent-ils point que leur pation, c'est-à-dire eux-mêmes, s'est rendu coupable d'un odieux forfait .^.. O France, hâte-toi do répaver cette eueur, pour ne pas attirer sur toi le mépris du reste de la terre, avec la vengeance de Dieu !
Le color.el Picquart interrompit là son monologue, et pencha la tête, -en écoutant. J)ans l'escalier se faisait entendre le bruit d'un pas léger.
L'ofïicier plongea la main dans une des poches de son paletot et en retira un revolver qu'il y avait caché.
— Je vais donc savoir, repiil-il, qui m'a assigné ce mystériei x rendez-vous. A en ju^'er par le pas qui s'approche, ce doit être ane dame. Serait-ce la même qui, il y a quelques semaines, m'a communiqué, dans une lettre anon3'me, d'import.-tntes révélations au sujet d'£sterhazy ? Cette clef de la Tour Eiffel, que j'ai reçue nier par la poste, en une petite boite, élaic accompagnée de quelques mots, m'assignant ce bizarre rendez-vous, sur la dernière terrasse. J'y dois recevoir de gra\es communications, concernant le « sinistre major, » M'y voilà. Je n'ai point voulu me laisser arrêter par la crainte, pourtant assez légitime, d'un traquenard.
S'il en était ainsi, je vendrai chèrement ma vie et mon revolver ciiera par six fois ft arrière« à mon imprudent aggresseur.
Le frou-frou d'une robe se fît entendre derrière lui. Vivement il se retourna et vit devant lui une dame voilée, dont la taille svelte et élancée se drapait dans une mante de fourrure.
L'officier et la dame s'interrogèrent, d'un rapide et perçant coup 'œil.
— Je savais bien que le colonel Picquart aurait le courage de répondre à une invitation anonyme, dit l'inconnue d'une voix fsrme. Eu retour, i'agirai maintenant, visière découverte.
— C'est la seule manière possible pour que la confiance devienne réciproque, répondit le jeune officier en s'inclinant.
L'mconnue leva son voile.
La lune, sortie de derrière son rideau de nuages, éclaira un visage de femme à la fois intelligent et décidé. Cette temme ne manquait point d'une certaine beauté
Surpris, le colonel Picquart fit un pas en arrière.
— C'est donc vous, mademoiselle, demanda-t-il en dissimulant sa surprise, c'est donc vous qui m'avez convié à ce singulier rendez-vous et qui m'avez fait parvenir uae clef de la Tour Eiffel ?
— Oui, colonel.
i544 ALFRED DREYFUS
Picquait tira de sa poche quelques lettres réunies par un ruban de soie.
— Les lettres que je tiens ici, et dont, malgré la nuit, vous pouvez distinguer suffisamment l'adresse, ces lettres émanent-elles de vous ?
— Oui, colonel, c'est moi qui vous ai envoyé ces renseignements sur le major, comte Esterhazy.
— Vous haïssez donc le comte.
" — Je le hais, mais je le méprise encore davantage.
— Et pourquoi cela, mademoiselle ?
— Vous le devinerez sitôt que je vous aurai dit mon nom. Je suis Louise Caillot.
— Vous êtes donc... ou plutôt vous étiez la fiancée du comte Esterhazy ?
La jeune fille inclina la tête en signe d'affirmation.
Lorsqu'elle releva la tête, on n'aurait plus reconnu son joli visage.
La haine y imprimait ses trac s redoutables et l'on pouvait lire sur son front contracté qu'elle regardait à présent comme son m.oitel ennemi l'homme qui l'avait insultée par son abandon.
Le colonel Picquart comprit cela et frémit.
— Mademoiselle, dit-il, je n'ai pas besoin d'autre explication. Vous, aussi, êtes convaincue que le comte Esterhazy n'est point l'homme d'honneur que le croit un certain monde, et vous voul.z m'aider à le démasquer.
— Le comte Esterhazy est un malfaiteur, dit Louise Caillot d'une voix forte. J'tn ai les preuves et je vous les remettrai, co'onel Picquart.
Sous l'empire des sentiments violents qui l'animaient, la jeune fille s'était placée toute droite devant le colonel qui ne pouvait s'empêcher d'admirer l'intelligence et l'énergie qui brillaient dans son regard.
— Ecoutez, colonel, reprit Louise Caillot, après un court silence.
Il ne faudrait point croire que je poursuis ici le comte Esterhazy parce qu'il m'a repoussée et n'a plus voulu faire de moi sa femme. Je vous jure que je n'ai jamais aimé cet homme. Mais je l'ai rencontré dans des circonstances faites pour que j'admirasse son réel courage, Il nous a sauvé la vie, à mon père et à moi, lorsque nous nous trouvions dans les Pyrénées, entouiés des brigands qui nous avaient attaqués. Mon père m'avait confié que le comte était fort endetté et, par simple reconnaissance, lorsqu'il me jura qu'il m'aimait, je résolus, en l'épousant, de le mettre à l'abri de tout souci financier, de nature à l'entraver dans sa carrière.
Elle se tut un instant et Piquart en profita pour dire, courioi» sèment :
— En vous épousant, mademoiselle, le comte Esterhazy n'eût point trouvé dans votre fortun , son principal gage de bonheur,
Louise secoua tristement la tête.
— Vous voulez ms faire oublier par un propos de simple galanterie, le dépit dont vous me supposez dévorée. Mais, colonel, je n'ai pas besoin de consolation. Volontiers j'eusse pardonné au major son manque de foi à mon égard et me serais contentée de le mépriser. Mais la découverte de la femme à laquelle il m'a sacrifiée, m'a mortellement ulcérée et j'ai résolu de me venger de cet outrage.
— Le comte Esterhazy entretient-il donc en ce moment des rapports avec... une autre... dame?
— N'accordez point le nom de dame, à cette misérable! s'écria Lou'ss avec colère. C'est une infâme, grandie dans le crime, et que la police ne connaît que trop bien.
— Est-il possible ! Et c'est une pareille créature qu'Ésterhazy admet dans son intimité,
— Elle est sa maîtresse, sa conseillère, sa meilleure amie. Mon père, qui a juré l'anéantissement du sinistre major, comme il le nomme- l'a soumis, dans ces derniers temps à \a surveillance
d'agents éprouvés. Aussi, tout ce qu'il a fait, depuis, nous est connu.
— Et qu'avez-vous appris ? demanda Picquart dont l'intérêt cioissait d'instant en instant, et qui comprenait que l'heure présente lui fournirait l'arme, si longtemps désirée, contre le persécuteur de Drej'^fuSi
— Ce que nous avons appris ? Premièrement que le comte Esterhazy est devenu possesseur, par des voies mystérieuses, de considérables sommes d'argent. Aussi, il a restitué à mon père cent mille francs que ce dernier lui avait avancés sur ma dot, a satisfait tous ses créanciers et a erxore devers lui une jolie provision. Sa maîtresse, elle aussi, semble devenue subitement fort riche. Elle a abandonné la maison de sa mère, la célèbre tenancière du « Moulin d'or », a lovié un charmant petit hôtel dans les Champs-Elysées, a chevaux et voitures, et ouvre ses salons à un certain monde de la société parisienne, qui se réussit chez elle pour jouer un jeu d'enfer. Celui des agents de mon père, qui a su s'en procurer l'accès, nous a assuré que, chaque soir, le sinistre major y tient la banque, avec une belle désin' voiture. Naturellement, la maîtresse d'Esterhazy a changé de nom, afin de mieux rentrer dans son nouveau rôle. Dans les cercles des malfaiteurs parisiens, elle portait celui de Pompadour, et plus recemmant, celui de la « Mutilée » à cause d'une effroyable cicatrice, qui lui partage la figure. Aujourd'hui, elle s'appelle madame de Bellancy.
— Madame de Bellancy, répéta Picquart. Je n'oublierai point ce nom là.
— Voici ce que j'avais provisoirement à vous apprendre, reprit Louise Caillot. Maintenant j'ai encore une chose à vous demander. Ne me jugez point défavorablement parceque, jeune fiUe, je auis venue à vous, de nuit, sur cette plate«forme éloignée, de tout regard humain. Mon équipage m'attend à deux minutes d'ici, devant, la Galerie de l'Industrie de la dernière exposition
LE MARTYR DE L'ILE DU DLA.BLß 1547
universelle. Mon père est instruit de cette entrevue et l'approuve. Il fallait que je vous parle et comme je craignais que vous, champion déterminé de la vérité, ne soyez toujours suivi d'espions attachés à vos pas, je n'ai pas trouvé mieux que de vous donner rendez-vous, sur la plate-forme supérieure de la Tour-Eiffel, ou bien certainement personne ne serait à même de nous entendre,
— Je vous remercie, mademoiselle, répondit le colonel Picquart, Ce n'est point à moi que vous avez rendu un signalé service, mais à la vérité et à l'humanité. Permettez-moi de vous serrer respectueusement la main.
Il tendit sa main droite dans laquelle, sans hésiter, Louis« Caillot mit la sienne.
L'étreinte fut chaude et tout à fait cordiale.
— Et maintenant, adieu, colonel Picquart, dit la ieune fillci se détournant de lui pour se retirer.
Mais le jeune officier l'avait suivie,
— Ne pourrais-je vous reconduire jusqu'à votre voiture? demanda-t-il. Je voudrais être certain que serez rentrée che^ vous sans obstacles.
— Je suis obligée de décliner votre offre, colonel. Il ne faut pas qu'on nous voie ensemble. Mon équipage est d'ailleurs à deux pas. Encore une fois adieu.
— Adieu, ou plutôt au revoir, dit Picquart d'une voix pénétrée. Louise s'engagea dans l'escalier en spirale. De profondes
ténèbres l'entouraient, mais la fière, l'énergique jeune fille ignorait la crainte.
D'ailleurs, elle savait l'officier sur la plate-iorme, à portée de sa voix et il lui semblait que dans ce voisinage il ne pouvait y avoir rien à craindre pour elle-même.
Comme il était digne et chevaleresque, ce Picquart ! Quelle • différence entre lui et Esterhazy, dont le calme n'était qu'un masque, pour cacher son agitation nerveuse.
Loui|e^ 9e pouvait bannir de son esprit l'ioiage du jeune
i54S ALFRED DREÏ'FUS
officier.' Il lui semblait l'entendre marcher à son côté, pendant qu'elle ».descendait, de plus en plus pensive, l'interminable escalier de fer.
Enfin, elle arriva à la seconde galerie et, pour se reposer, s'accouda, un instant, sur la balustrade.
Mais soudain elle tressaillit. Il lui semblait entendre, au dessus d'elle, le murmuris de plusieurs voix.
Le colonel serait- il descendu après elle, et se parlorait-il à lui-même î
Non, cela n'était pas possible. Elle avait trop bien encore dans l'uieillc le son de sa voix pour le coniondre avec ceux qu'e: e avait cru distinguer tout à l'heure.
E le écoula avec angoisse. N'entendait-èlle point des pas dans l'esèalier? ISIo'n, elle s'étnit trompée. Tout était silencieux.
Elle attendait encore quelques instants, pu s reprit son chemin,
La porte basse pratiquée dans la base de la tour, lui livra passage.
Devant elle, s'étendait le champs de Mars, solitaire, et éclairé par *les blancs rayons de la lune.
Il n'y avait personne en vue.
~ Louise fît quelques pas, mais s'arrêta tout à coup avec trouble. Elle venait de faire une lâcheuse découverte. Son carnet et son mouchoir de poche brodé étaient restés sur la plate-forme de la tour.
Elle se souvenait maintenant, les avoir déposés sur un banc, en s'entretenant avec le colonel Picquart. .
Elle n'attachait point graode importance à la perte de ce mouchoir, bien qu'il lui fut désagréable de penser qu'il pût tomber dans les mains de quelqu'un, à cause des initiales qui s'y trouvaient brodées.
Mais, dans aucun cas, elle ne pouvait abandonner son calepin," portant de nombreuses notes sur Esterhazy et sur les démarches des agents payés "par le vieux notaire.
LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE 154g
La perte de ce petit livre pouvait tout compromettre.
Certes, il ne lui était point agréable de gravir à nouveau les milliers du marches, conduisant à la dernière plateforme.
Elle^trouvait, de plus, assez pénible de devoir se rencontrer eucore dans l'ombre avec le jeune officier, qui pourrait se méprendre aux motifs de son retour et n'y voir qu'un prétexte.
Mais il n'y avait point à hésiter. Il lui fallait retrouver ci calepin.
Elle rouvrit donc la porte et se remit à escalader les dégrés de fer.
Naturellement, elle n'allait point aussi vite qu'à la première montée, car elle se sentait fort lasse.
Néanmoins, elle atteignit sans encombre la première terrassCi,
Elle s'approcha du balcon pour respirer un moment et reprendre d(S forces. Mais à peine s'y était-elle accoudée, qu'on eut pu la voir se troubler.
Un long cri de détresse avait retenti au dessus de sa tête,
Louise, nous l'avons vu, était d'une vaillante nature.
Elle n'obéit point au premier mouvement auquel auraient cédé tant de jeunes filles à sa place, c'est à dire à l'instinct d'une fuite immédiate.
Le sentiment que, là haut, un horrible accident ou plutôt un odieux attentat se produisait, vint doubler ses forces et lui inspirer une résolution énergique.
Elle courut à l'escalier, et, volant plutôt qu'elle n'en gravissait les marches, elle s'élança.
Elle n'avait point d'armes. Mais à cela elle n^ songea point un instant. Elle n'était mue que par l'idée du danger qut pouvait courir le colonel Picquart.
De quelle nature était-il, ce danger, de quel côté était-il venu, quelles suites aùrait-il pour le jeune officier, elle n'en savait lien; mais résolue, elle courait à son secours.
Et pendant qu'elle franchissait les degrés, so rappr jaa.it de
ï55o ALFRED DREYFUS
Vondroit d'où vraisemblablement était parti le cri de détresse, elle 6e demandait avec angoisse :
«— Que s'est-il passé ? Dieu puissant ! Que se passe-t-il.
Le Colonel Picquart en danger ds mort
Lorsque Louise Caillot avait quitté Ja plate-forme, le colonel Fiquart y était resté, en proie à une singulière disposition d'es»
Sa rencontre avec la jeune fille lui sembla avoir pris, tout à coup, une place considérable dans son existence.
Jusque là il s'était assez peu occupé de femmes, bien que mainte dame du meilleur monde n'eût été que trop disposée à accepter ses hommages.
Picquart, animé d'une noble ambition, s'était voué tout entier à ses études techniquées et aussi bien au point de vue théorique que pratique, .pouvait être cité en exemple à l'armée.
Quelques écrits sur les questions nilitaires à l'ordre du jour, avaient attiré sur lui l'attention de ses supérieurs.
On l'avait placé à l'Etat-major où tout semblait lui assurer une carrière rapide et brillante.
C'est ainsi que n'ayant réellement pas eu le temps de songer aux amours, son cœur était resté libre.
Mais aujourd'hui, après cette étrange rencontre sur la Cou* Ziffel, tel n'était plus le cas.
LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE i55i
Louise, noble et fière créature, avait fait une profonde im« pression.
Tout en arpentant, les bras croisés, l'étroite terrasse, il avait compris aux palpitations de son cœur que, pour lui, l'heure de rindifférence était passée.
Le jeune officier aimait Louise,
Et c'était là le trésor qu'avait laissé échapper le beau ténébreux ?
— Loué soit Dieu I s'il en est ainsi I s'écria le colonel. Le sort de Louise eut été afifreux aux côtés d'un pareil bandit. Heureusement qu'elle a appris à le connaître et l'a repoass avec mépris... Elle est libre 1 Et rien ne pourrait m'emp êaher de solliciter sa main!... Rien?
Ce dernier mot vient comme un sanglot aux lèvres de Picquart«
Un nuage sembla lui passer devant les yeux.
En lui s'était élevée une pensée amère. Pourrait-il raisonnable penser à faire sa femme d'une jeune fille dont le père était partout montré au doigt comme un usurier, un fourbe, ua aventurier parvenu '
Pendant quelques minutes, dans l'àme du jeune officier, il se livra un violent combat. Mais il était habitué à tenir tête aux. plus dangereux ennemis, surtout à ceux qu'il découvrait dans son propre cœur.
En pareilles occasions, il rompait résolument en visière aus jugements du monde et à ses injustes préventions.
Sa nature mâle et généreuse, sa force de caractère et soa amour de l'équité remportèrent la victoire.
— Qui oserait faire retomber la faute du père sur le front de l'enfant innocent ? s'écria-t-il, comme en un défi. Qui oserait reprocher a Louise d'être la fille d'un homme aux viles passions ^ Elje est fière et loyale, ses sentiments sont élevés et l'homme auquel elle tendra la main ne pourra que s'estimer honoré
i552 ALFRED DREYFUS
d'en avoir été choisi. Je n'en veux point à son argent, moi, comme Esterhazy... Non, ce que je veux, c'est elle, rien...
Les paroles expirèrent sur les lèvres de Picquart. D'un œil dilaté par la surprise, il regarda vers la rampe donnant accès â la plate-forme«
Trois formes humaines, éclairées par les rayons de la lune avaient comm« surgi de terre.
Dans l'une d'elle, il reconnut une femme, malgré son déguisement masculin.
Sa joue gauche était balafrée, jusqu'au menton, d'une affreuse cicatrice, qui lui coupait les lèvres.
— La Mutilée ! Pompadour ! Madame de Bellancy.
Ces trois noms vinrent à l'esprit de Picquart avec la soudaineté de l'éclair. Ce que Louise venait de lui dire au sujet de la maîtresse d'Esterhazy était encore trop frais dans sa mémoire pour qu'au premier coup d'oeil il ne reconnut point, sous ses habits d'emprunt, la redoutable complice du sinistre *najor.
Mais quels étaient ceux l'accompagnaient ?
L'un, qui se tenait à sa gauche, apparaissait sous la forme d'un vieillard, maigre et courbé, à la longue barbe grise et au grand nez, fortement recouibé.
L'autre, tout jeune encore, au visage jaune rempli de pustules, appai tenait, lui aussi, sans conteste à la race juive, mais de la plus basse origine.
Si le colonel Picquart, comme beaucoup de ses compagnons d'armes, eut vécu sagement et se fut laissé aller à contracter quelques menus emprunts, contre des intérêts exorbitants, il n'eût pas manqué de reconnaître, dans le viei'lard, l'usurier Saloaion Bénas.
De même, s'il eut quelque peu fréquenté l'officine de ce dernier, depuis quelques mois, il n'eut pas manqué de prêter attention à son digne neveu, le jeune Isaac de Gallicie.
Mais le noble officier n'avait jamais eu à faire avec d® pareilles gens. Il ne put donc savoir quels étaient les complices de la Mutilée. D'ailleurs, le temps lui aurait manqué pour la moindre recoimaissence.
— Que voulez-vous et qui êtes-vous ? cria-t-il d'une voix assurée.
En môme temps, il mit la main dans la poche où se trouvait son revolver.
Mais il ne réussit point à s'en saisir.
Salomon Bonas, qui jusqu'à ce moment avait tenu les mains, sur le dos, s'élança, lançant devant lui un engin bizarre. C'était un filet, retenu par une forte cordelette et dont, avec une habileté extraordinaire, il venait de coitïer le jeune officier.
En un clin d'œil, Picquart se sentit maîtriser entièrement par le souple et résistant réseau.
Le colonel tenta quelques vains efforts pour se délivrer. Le digne neveu de Salomon Bénas, tirant rudement sur la cot de, le fit rouler par terre.
C'est en ce moment qu'il jeta ce cri perçant que Louise Caillot avait entendu de la première terrasse.
Les misérables se jettèrent aussitôt sur le malheureux officier, comme des yêcheurs sur un poisson de forte taille qu'il s'agit d'empêcher de ressauter dans les flols.
Salomon et Isaac s'emparèrent de Picquart, pour entraver le moindre de ses mouvements.
Le jeune homme s'estima perdu. Il n'entrevoyait point la possibilité de s'arracher des mains des lâches assassins.
Le filet qui l'entourait l'empêchait de leur opposer la moindre résistance !
— Que l'espion reçoive son salaire ! cria la femme déguisée à ses complices. Il l'a bien mérité. Maintenant il ne pourra plus faire moucharder les autres et chercher à les faire croûlac dans l'abime.
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Elle se baissa vers l'officier, réduit à l'impuissance et rapprochant son visage du sien :
— Te voilà à ton dernier moment, mon beau colonel Pic« quart, lui dit-elle avec un rire infernal. Tu as poursuivi le comte Esterhazy, pour le perdre et rendre impossible à ses supérieurs. Mais une femme a dérouté tes intrigues. Demain l'on retrouvera ton corps mutilé au pied de la tour Eiffel et le comte Esterhazy prendra ton poste, vacant, dans les rangs de l'Etat-major.
— Misérable courtisane 1 répondit le colonel. Vile meurtrière ! Un jour viendra où tu franchiras les degrés de l'échafaud, à côié de ton amant, le sinistre major,
— Mais j'aurai eu du moins la satisfaction de te voir accomplir, auparavant, un petit voyage aérien. Malheureusement, d'ici je ne pourrai entendre le bruit que feront tes os, en se fracas« sant sur le sol. Mais il faut savoir se contenter. Soulevez-le 1
Cet ordre était adressé au vieux et au jeune juifs qui, avec une joie hideuse, s'emparèrent de l'officier.
Leur besogne, seulement, n'était point des plus aisées, car le colonel se débattait avec énergie et les deux hommes, qui n'étaient rien moins que robustes, avaient fort à faire de le maintenir.
Enfin, Salomon réussit à le saisir par la tête et le jeune Isaac par les pieds.
Tous deux se rapprochèrent du garde-fou avec leur victime.
Mais au cours de la dernière et courte lutte, le colonel était parvenu à retirer son pistolet, de sa poche.
Pendant que les deux juifs s'efforçaient de le hisser à la hauteur de la balustrade, îl eut le temps d'armer et d« viser à travers les mailles du filet.
Le coup partit et retentit à travers la nuit, faisant résonner jusqu'en ses assises le métal de la haute tour.
Le colonel avait bien calculé son coup. Isaac lâcha le filet.
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jeta îes bras en l'air et s'abattit, en tournoyant. Salomon laissa échapper un cri sourd, lâcha également sa proie et se jeta à côté de son neveu.
— Ne le lâche pas, Salomon, cria la Mutilée. Aide-moi à le iraintenir. S'il se débarrasse du filet, nous sommes perdus 1 Ah ! ah ! colonel Picquart 1 Tu n'as point encore gagné la partie I
Comme une furie, Pompadour se jeta sur l'officier pour l'empêcher da rompre le réseau qui l'enveloppait.
Picquart se débattait désespéremment, sans réussir à se délivrer, La diabolique créature l'enlaçait de plus en plus dans le réseau.
Cependant, Salomon s'était redressé, brûlant da fureur,
— Tu l'as tué! cria-t-il, d'une voix rauque. Sang pour sang! je vais te couper la gorge 1
Un coutelas brilla dans les mains du vieillard. Il se jeta en rugissant sur l'ofïicier, de nouveau et désormais sans défense.
Encore un instant, et c'en était fini.
Mais en ce moment, une voix de femme, retentit, résolue et vibrante derrière les meurtriers :
— Par ici, la police! Nous les tenons! Ces paroles ne manquèrent point leur but.
La Mutilée, abandonnant sa victime, bondit avec un blasphème vers l'escalier, qu'elle descendit avec une rapidité extraordinaire. Personne n'eût pu songer à la retenir.
Salomon Bénas la suivait de près. La crainte des agents qu'ils croyait sur leur talons, avait donné des ailes aux deux complices.
L'instant d'après, le colonel vit une forme blanche se pencher vers lui. Une femme s'occupait à le délivrer des filets qui paralysait ses mouvements» Bientôt, il fut libre et debout.
— Mademoiselle Caillot 1 dit-il, d'une voix émue. Louise, c'est vous qui m'avez sauvé ! C'est à vous que je dois la vie 1 Car sans votre courageux intervention, j'étais perdu 1
La jeune fille rougit.
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Picquart lui saisit les deux mains, en un irrésistible élan do passion.
Elle recula d'un pas, puis volontairement le lui abandonna, avec un rire joyeux.
— Je n'y ai pas eu tant de mérite qu« vous semblez le croire, monsieur, dit-elle d'une voix calme. Mes cris ont suffi pour mettre les malfaiteurs en fuite. Mais je suis bien heureuse cependant d'avoir pu contribuer à conserver un brave officier à l'armée et à 1-a société, un homme de cœur.
Picquart s'inclina et baisa, l'une après l'autre, les mains do la jeune fille, émue.
— Mademoiselle, murmura-t-il, je vous le jure ici, jamais je n'oublierai ce que je vous dois, à partir de cette soirée. Merci à vous, Louise, merci à vous ! En reconnaissance envers mon bon ange, je lui voue ce qu'il m'a conservé, c'est à dire, ma vie entière! Voulez-vous de moi pour époux?
— Colonel, répondit Louise avec trouble, colonel, l'aventure qui vient de vous surprendre vous a-t-eile ému au point de vous priver de votre ancienne présence d'esprit ? Par reconnaissance vous m'offrez votre main et votre cœur... Ah! Cette offre en (e moment, me ferait croire que vous avez pitié de moi et voulez généreusement réparer à mon égard le tort qu'à pu me taire l'indigne conduite du comte Esterhazy !
Les yeux de Louise se remplirent de larmes et elle se détourna.
A cette vue, le colonel ne put se contenir. Il l'entoura de ses bras et la serra contre son cœur.
— Non, Louise, s'écria-t-il. A cette heure solennelle il ne peut y avoir de malentendu entre nous ! Arrière la reconnaissance ! Arrière toute autre considération morale ! Je vous aime, Louise l Je vous aime pour vous même et je vous en supplie, exaucez les vœux d'un pauvre officier, sans titr-es et sans fortune, mais qui sera pour vous un époux tendre et loyal, un protecteur dévoué l - ^ ■ .
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Le visage de Louise rayonna de bonheur à cet élan de véritable, de premier et unique amour.
— Moi aussi, je vous aime, colenel Picquart, dit-elle avec un accent parti du fond de l'àme.
Mais comme l'heureux officier voulait poser sur ses lèvres le premier baiser des aveux, elle se dégagea doucement de son étreinte,
— Non dit-elle, ne m'embrasse pas encore... pas encore... Pas avant que nous n'ayions rendu nos fiançailles publiques. Et lorsque demain vous resongerez, d'un esprit calme, anx événements de C'îtte nuit... informez-vous, d'abord, auprès d'autres... de ce qu'est mon père,
— Louise ! Chère Louise !
■ — Non... Laissez-moi parler ! dit-elle d'une voix oppressée. On vous dira beaucoup de mal de mon père... On vous insinuera qu'il n'a point acquis sa fortune par des moyens réguliers et hormêtes... 11 ne m'appartient point à moi, sa fille, de décider ce qu'il en est. Tout ce que je sais, mon ami, c'est qu'il s'est montré pour moi un père tendre et dévoué jusqu'à l'abnégation. Alors seulement, colonel, que vous aurez mûrement léfléchi, si vous pouvez devenir la gendre de Pierre Caillot, si votre cœur n'a point changé, présentez-vous chez lui pour demander ma main. Quelle que puisse être votre décision, ajou!a-t-elIe plus doucement et d'une voix pénétrée, je vous aimerai toujours et je vous le jure, aussi, pendant que nous nous trouvons plus" rapproché du firmament étoile que personne dans la ville immens:: qui bruit à nos pieds, jamais je ne deviendrai la femme d'un autre.
— Non, Louise, vous deviendrez la mienne, s'écria Picquart. " Dès demain, vous serez ma fiancée et si Dieu nou? l'accorde, bientôt ma compagne !
Louise lui tendit la main et étreignit la sienne avec chaleur. Pus, elle prit sur le banc de la plateforme le calepin et la
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mouchoir dont le providentiel oubli avait été cause de son retour, du salut du colonel Picquan et de l'engagement qui venait de les lier l'un à l'autre.
Pendant ce temps, le jeune officier s'était baissé sur le jeune meurtrier, auquel il avait donné la mort, en cas de trop légitime ce cnse«
Ecartant une involontaire répulsion, il fouilla dans les poches du mort pour tâcher d'apprendre quelque chose sur son incîentiié
Un vieux portemonnaie, contenant quelques francs, un trousseau de fausses clefs et un mouchoir sans marque quelconque, fut tout ce qu'il trouva.
— Pour le moment, donc un inconnu, dit-il. Mais il ne la sera pas longtemps, puisque dans la femme déguisée en homme j'ai reconnu la maîtresse d'Esterhazy, Pompadour, la Mutilée, ou comme elle se fait nommer à présent, la noble dame de B-llancy. Dès demain, je la ferai arrêter et alors apparaîtra clairement ce qui est encore couvert d'un sombre voile.
Louise éleva vers lui ses mains suppliantes;
— Pour l'amour du ciel, mon ami, dit-elle, ne faites point cela ! Il se présentera, dnns la suite, bien d'autres occasions pour punir la femme qui voulait vous faire tuer et pour démasquer le sinistre major. Mais pour le moment, je vous conjure de vous en abstenir.
— Pourquoi cela, Louise ? Pourquoi di£Férerai-je ma ven» geance ?
— Parceque en donnant connaissance à la police de l'attaque dont vous avez failli devenir victime, vous porteriez atteinte à mon honneur I
— A votre honneur, Louise?
— Oui, mon ami. Que dirait le monde,, si malveillant déjà à mon égard, en apprenant que j'ai eu, de nuit, un rendezvous, au sommet de la tour Eiffel? Je serai perdue de réputa-
tion et même si, plus tard, vous faisiez de moi votre femaie, vous ne pourriez effacer la tâche jetée sur moi.
— Vous avez raison, Louise. Il faut que les vivants ignorent ce qui s'est passé ici, cette nuit. Et ce n'est point ce mort qui parlera, alors qu'on l'y retrouvera, par hasard,
Picquart offrit le bras à Louise pour descendre !e long escalier en spirale et, dans l'ombre la jeune fille se pressa plus étroitement cx>ntre lui. Lorsqu'ils furent arrivés- au bas des dégrés, le jeune officier se sentit aussitôt entouré de deux bras caressants et uu baiser plein de passion, vint brûler ses lèvres,
— Louise 1 Chère âme ! Tu veux bien !
— Pardonne-moi si mon cœur triomphe de ma volonté. Quand même je ne serais pas destinée à devenir ta femme, le souvenir de ce moment de bonheur suffirait à remplir ma vie !
Un second baiser fut échangé. Puis Louise s'arracha des bras de Picquart et s'éloigna en courant.
Lorsque le colonel franchit le seuil de la petite porte, il vit s'éloignei, sur 1« Champ de Mars une ombre blanche, agitant un mtjuchoir en signe d'adieu.
Isaac, l'appliqué Isaac, venu du fin fond de la Gallicie à Paris pour y étudier, sous la conduite de son oncle, l'art de tromper et apprendre tout ce que doit savoir un malfaiteur moderne — l'infortuné Isaac gisait, muet et immobile, sur la dernière terrasse de la Tour Eiffel.
La bouche large ouverte et les bras étendus, il semblait contempler le ciel de son œil éteint.
Le sang coulait encore de la blessure faite à sa poituine.
Hélas ! pauvre ami Isaac, vouloir devenir un grand homme comporte parfois des dangers ! Plus d'un chancelle au premier pas. Si tu étais resté en Gallicie, tu irais encore, joyeux, de village en village, colporter les bagatelles que les bons paysans t'achetaient si volontiers.
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II te iallait cheminer par neige et par gel, à travers pluie et vent. Ta balle pesait lourdement sur tes épaules, le froid pinçait rude et le fouet- d'un rustre te sifflait parfois aux oreilles, lorsqu'il se souvenait d'avoir é'é scandaleussment attiapé par toi, lors de ta dernière tournée. Le gain était petit et grande la peine. C'était là une rude vie, camarade Isaac, mais celait la vie tout de même.
'i u as voulu venir à ce Paris tout brillant, tout doré où te poussaient tes rêves ambitieux !
]\laintenant, te voilà abattu d'ua coup de feu, comme un chien enragé. Tu es devenu un de ceux là que les avis de police mentionnent en ces termes',
« On a retrouvé le cadavre d'un inconnu, assassiné. Le corps a été transporté à la morgue, x
Liais non. Il parait que ce sort sera épargné à tes restes mortels. Ne possèdes-tu point un parent affectueux, un oncle aimant, cet honnête Salomon Bénas/
Celui-îa songera à te procurer de djgnes funérailles.
Et vraiment, le voilà qui escalade, de nouveau, les degrés de fer, le receleur à la barbe grise. Il gémit, il halète. Remonter si haut lui semble pénible. Enfin, il atteint la dernière terrasse.
Il porte sous le bras, un sac roulé.
Salomon va au cadavre de son neveu et le pousse doucement du pied.
— Mort ! Que Dieu me punisse ! Mort sur le coup 1 murmura-1- il. Une grande perte pour moi! Mon fils Pilou, disparu, mon neveu Isaac, tué d'un coup de revolver I O coups rigoureux du cruel destin !
Deux larmes, jaunes de chas.sie, coulèrent de ses yeux rougis dans sa barbe sale.
Tout en pailant, le Juif avait déroulé son sac. .
— Mais que faire à cela, Isaac? reprit-il, en s'adressant au. défunt. Ne te l'ai-je pas dit, hier encore, lorsaue nous avons
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repécl' - dans la Seine mon pauvre ami, l'aveugle Tête-de-Mort ? « Un mort n'est qu'un mort, mais l'argent, c'est l'argent ! » Pourquoi, mon cher Isaac, ton pauvre corps ne me vaudrait-il point une vingtaine de francs ? Le "docteur Trivelain qui m'a acheté hier un aveugle, me prendra bien aujourdhui un voyant, à peine traversé d'une balle de revolver. Ne me regarde point de ces yeux étoniîés, mon bon neveu. El réponds-moi franchement, si le tu peux... Je serais resté mort, ici, est ce que tu n'aurais pas négocier ma maigre carcasse ? Ah l Ah I Je sais bien que tu l'aurais fait. Autrement tu n'aurais point mérité le titre d'un marchand consciencieux.
Avec im rire de fou, le vieux Bénas fit entrer le corps dans son sac. Puis, il en lia fortement l'ouverture avec une corde, qu'il tira de sa poche et tira lentement le tout, après lui, dans l'escalier.
Au pied de la tour se trouvait une petite charrette, remplie de chiffons et attelé d'un âne efflanqué.
Le Juif fourra le sac, avec son funèbre contenu, au fond de la charrette, le recouvrit de vi^jilles hardes, monta sur le siège, prit les guides en main et fouetta l'âne, qui se mit à trotter.
La lune se mirait, pendant ce temps, dans une large flaque de sang, répandu sur la dernière terrasse ce la Tour Eiffel — le sang du jeune Isaac de Gallicîe, venu à Paris... pour se faire une position élevée»,
Il l'avait tiouvée I
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