‹ Alfred DreyfusChapitre 9 sur 14 · CXX11I · texte numérisé non relu

CXX11I

Mariage sur un radeau flottanG

-Un orage !

Ce cri sortit de toutes les lèvres.

Les fugitifs sautèrent debout et levèrent les yeux vers le ciel couvert de nuages sombres et menaçants. Le vent s'était levé et soufrait si violemment dans les voiles, que le radeau volait sur les flots, comme remorqué par un bateau à vapeur.

— Sommes-nous en péril ? demanda Odette aux hommes qu! gardaient le silence.

— En péril immédiat, non, répondit Dreyfus. Cet orage n-

LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE iSa5

menace point directement, pour le momen^, notre fragile radeau. Mais si le vent tourne en tempête et si la mer se démonte, notre situation pourrait devenir grave.

— I\Iême dans ce cas nous ne devons point désespérer du salut, interrompit Erwin, car d'après mon évaluation, nous ne sommes guère qu'à cinq milles de la côte où nous pourrions •atterrir, même par une mer haute,

— Mais c'est bien la dernière chose à laquelle nous devrions nous résoudre, répondit Dreyfus, car nous ne savons pas plas ce qui nous attendrai sur le rivage que nous ne connaissons les récifs que nous aurions éventuellement à affronter pour toucher terre. Non, aussi longtemps que la mer ne nous paraîtra point trop complètement hostile, le mieux sera pour nous de nous confier à elle.

Les éclaires se succédaient, maintenant, presque sans interupruption, et la foudre grondait sur la tête des fugitifs, avec le bruit qu'eussent pu fai.e mille bouches à feu, éclatant à la fois.

Tantôt ils naviguaient dans les plus épaisses ténèbres, et comme entourés de hautes murailles, puis de nouveau, ils se voyaient inondés de feu et de clarté.

A-'ais la tempêta redoutée ne se déclara point et la crainte qui était venue abattre leur courage finit par s'affaiblir.

Jusqu'à présent, il n'était point tombé une goutte d'eau. Mais soudain, ia pluie se déclara, terrible, effrayante, comme eue se déclare seulc^ment sous les tropique?.

Nos fugitifs furent obligés de se réfugier dans la cabine, réécifiéc au moyen de toile à voile.

Mais Degouves resta au gouvernail qu'il dirigeait d'une main feime.

La pluie cessa, enfin, le ciel s'éclaircit et l'orage s'éteignit au loin.

Cependant, Odette s'était tendrement serrée contre la poitrine i'Er-.vin. Les deux amants avaient entre eux, à voix basse, uua

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conversation qui allumait dans leurs j'-eux des flammes soudaines et les faisait s'étreindre doucement les mains.

Enfin, Erwin se leva, quitta la cabine et se dirigea vers Degouves.

— Un mot, mon cher ami, dit-il en lui posant la main sur l'épaule.

Degouves, plongé dans de profondes réflexions, releva la iêts avec surprise.

— Que désirez-vous? demanda-t-il, d'un 'ton cordial.

— J'ai une demande à vous faire, répondit tout bas Is jeune homme, peut être une prière à vous adresser. Vous vous êle fait connaître à nous comme un ancien pasteur protestant Avez-vous conservé cette qualité ?

— Certainement, répondit Degouves, sans nesiter.

— N'auriez-vous point perdu votre qualité et votre autorité ecclésiastique, pour être resté si longtemps sans les exercer ?

— Je suis et reste ministre avangélique et n'ai aucunement perdu le droit d'exercer les fonctions relevant de ce caractère sacré.

Erwin, joyeux, saisit la main de Degouves, la serra avec énorgi et lui demanda à l'oreilUe :

— Ne voudriez-vous point m'unir avec Odette, au nom de Dieu dont vous êtes un des ministres, et pourriez-vous m'.-issurer que ce mariage, ainsi consacré, conservera dans la société sa valeur légale ?

— Je le peux et je le veux, répondit Degouves d'une voix grave et ferme. Et pour ce qui concerne la validité d'une union, serrée par moi, mon ami, je vous garantis que J'ocia de mariage, dressé par moi, sera reconnu en règle par toutes les autoiités religieuses et par tous les gouvernements.

Le gentilhomme allemand serra contre son cœur la main du prêtre français.

— Alors, dit-il, rendez nous heureux, dès aujourd'hui. C'est ici

sur ce radeau flottant, qui nous conduit vers la liberté, que ie f lire d'Odette ma femme légitime. Elle aussi, désire vivement que notre union reçoive la consécration divine. Etes-vous prêt à nous exaucer Degouves !

— Je suis prêt. Il y a vingt cinq ans, aujourd'hui, que j'ai é'é sacré ministre de Dieu, Sur le champ de bataille de Sedan, exposé au feu des canons, j'ai pu accomplir mon saint miuisière, Aujourd'hui, après un laps de temps si considérable, je veux, dû nouveau, en ma qualité de pasteur évangélique, célébrer solennel ement un des sacrements dont la garde m'est confiée... Et cela sur l'Océan sans bornes, où la mort est, peut-être, plus proche de nous que jamais,

Erwin courut à ses compagnons, qui étaient également sortis de la cabine, en voyant le beau temps revenu.

Il entoura de son bras robuste la taille souple d'Odette et l'attira tendrement contre sa poitrine.

Les quelques mots qu'il lui glissa à l'oreille ramenèrent une pudique rougeur sur les traits de la jeune fille et firent douce« ment palpiter son sein.

— Amis, s'écria le jeune Allemand, avec des yeux de bonheur, je vous invite tous à servir de témoin à mon mariage avec Odette, que le pasteur Degouves a consenti à célébrer aujourd'hui. Lorsque nous nous trouvions sur l'Ile du Diable et que l'espoir de récupérer la liberté emplissait notre cœur, décevant et lointain, nous nous sommes promis de faire de ce rêve une réalité et de profiter de la première occasion qui se présenterait pour noué unir par des liens sacrés et éternels. Cette occasion est là, enfin. Notre ami Degouves est un ministre du Baigneur. Vous êtes nos témoins... Et, sur nos fronts, s'arrondit le dôme le plus magnifique qui ait jamais vu serrer les nœuds d'un couple sincère et aimant.

— C'ist là une belle et grande pensée ! dit Dreyfus. Qu'eU, reçoive son exécution immédiate,

Aussitôt, tous s'occupèrent avec un grand zèle des préparatifs d'un hymen, célébré dans d'aussi exceptionnelles circonstances»

Une grande caisse à provisions, assemblée la veille même du jour fixé pour la fuite, fut placée devavit la cabine. On la recouvrit d'un drap blanc et on y plaça un crucifix, taillé par Antonio, pendant son séjour à l'Ile du Diable.

Degouves se plaça derrière l'autel improvisé, devant lequel s'avancèrent Odette et Erwin, accompagnés chacun d'un témoin, le capitaine Dreyfus et le vieux Mirowitch.

Antonio se tint à côté de ce dernier. Il avait été chercher le papier, l'encre et la plume au moyens desquels Degouves avait préparé l'acte de mariage, auquel il ne manquait plus que les noms et les signatures.

La cérémonie commença.

Dans quel temple et par quel ministre fut jam.ais célébré hymen plus impressionnant que celui de ces deux jeunes gens, unis sur un radeau, exposé à tonis les caprices de l'Océan ?

11 semblait que la nature, elle-même, eût revêtu ses habits de fête.

Le ciel était redevenu, après l'orage, d'une imposante magnificence. Le fil marnent apparaissait comme une voûte de pourpre que le soleil couchant bordait, à l'horizon, de topazes en fusion.

Le ciel était comme un lac d'azur.

Une atmosphère douce, parfumée, enveloppait l'heureux couple^ le prêtre et les témoins.

Tout respirait l'amour dont le cœur de ces parfaits amants semblait avoi» imprégné l'entière création.

Un cantique s'éleva soudain, sur la vaste mer, doux au début; inspiré et majestueux vers la fin, entonné par la voix chaude et vibrante d'Antonio.

Lorsque les derniers accents se furent évanouis, Degouves prit la parole.

Ses paroles étaient simples, mais si émues et si vraiment éloquentes, que tous les regards se voilèrent de larmes.

Il prit son texte dans l'épisode bublique de Rith et de Nocrai qui peut-être considéré comme le chant d'amour par excellence de l'humanité.

« Là où tu iras, j'irai, dit Ruth à sa compagne. Où tu séjour« .leras, je séjouinerai. Ton peuple sera mon peuple et ton Dieu, mon Dieu ! »

— a Là, où vous irez » reprit Degouves d'une voix émue. Oui, mes amis, lorsqu'un honnête homme, exprime la volonté d'épouser la femme de son choix, il a, par le même, bàli une maison, pour abriter à jamais ce qu'il y a de plus précieux au monde. Mais vous, qui êtes réunis ici, au murmure des floia et du zéphyre, sûr ces poutres assemblées à la hâte, qui voug séparent, seules, d'un abîme sans fond; qui n'avez point de maison, de toit ; qui êtes errants et fugitifs comme le gibier, qui craint le chasseur, vous vous demandez, hélas ! en un douloureux souci : « Où aller? Quelle route suivre, pour nous trouver chez nous ? » Soyez consolés ! En votre cœur, vous portez le plus protecteur des abris : l'amour. L'amour, plus solide que toutes les foiteress s, plus magnifique que tous les palais. Point d'incendies, de tempêtes ne pourraient le détruire et hommes, nfi temps ne peuvent rien contre ses murailles. Qui possèJe l'amour, n'est point sans refuge, soit qu'il chemine par le désert ou est ballotté sur les flots furieux. L'amour vous a guidés des ténèbres ^e la captivité, à la lumière de la liberté. Il vous guidera d'une main sccourable, et par des prés fleuris, jusqu'à la plus haute félicité que l'on puisse goûter en ce monde.

O 'elte soupira et serra plus étroitement la main de son bien aimé.

— Et maintenant, reprit Degouves, déclarez-moi, déclarez au ministre du Seigneur qui va vous unir pour la vie, si vous êtes pièts à partager joies et doukurs, jusqu'à votre dernier jour

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\'ous, baron Evwin von der Halde, acceptez-vous pour femme Odette Lapayre, votre vaillante fiancée ?

— Oui, répondit Erwin d'une voix éclatante, comme le cri de îoie du voyageur arrivé, enfin, au terme d'un long voyage,

— Et vous, mademoiselle Odette Lapayre, voulez-vous appartenir comme épouse à cet homme, au baron Erwin von der Halde ? Promettez-vous de l'estimer, de l'honorer, de l'aimer, de lui obéir ?

Le oui sacramental sortit des lèvres de la belle fiancée er larmes, avec une indicible expression de bonheur.

Personne n'avait remarqué que, depuis quelques minutes, une grande inquiétude semblait s'être emparée du capitaine Dreyfus, dont le visage était devenu pâle et grave.

Ses regards se raportaient avec anxété, du jeune couple de l'autel et du pasteur, au lointain horizon, auquel nul autre que lui ne songeait en ce moment.

— Echangez les anneaux, dit Degouves aux fiancés.

Odette avait prévu le cas. Comme elle portait au doigt deux bagues enrichies de brillants, elle en avait cédé une à Erwin,

Après l'échange des anneaux eut lieu celui d'un long et doux baiser, et Degouves reprit la parole :

La prière du pasteur fut courte, mais elle sembla trop longue, encore, à l'impatience de Dre3^fus.

11 ne pouvait cacher, qu'au prix des plus grands efforts, ce qui se passait en lui à l'aspect de ce que ses yeux, seuls, voyaient flotter sur la mer.

Si on l'eût regardé, en ce moment, on l'eût pu voir mordant fortement sur sa lèvre, comme pour empêcher les paroles de s'en échapper.

Degouves avait rempli les blancs de l'acte de mariage et opposé au bas son nom et ses qualités.

-^ J'invite les témoins à sign-sr cet acte, dit-il.

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Miiowitch signa le preinier, comme le plus avancé en âge. De sa main, à moitié paralysée, il écrivit en gros caractères; ' « Prince Michael Panine. »

S: s compagnons furent grandement surpris en découvrant un prince dans ce vieillard faible, timide et estropié.

Mirowilch se retira avec un sourire amer et Dreyfus qui lui succéda, aj>rès avoir rapidement signé l'acte, passa la plume à Antonio, en lui disant à l'oreille :

— Vite ! Vite ! Nous n'a%'ons point de temps à perdre.

Mais le jeune italien tournait, hésitant, la plume entre les doiyts.

Une vive rougeur avait envahi ses joues et il fixait sur ses amis des regards embarrassés, où il n'y avait plus trace de son ancienne et virile résolution.

— Achevez donc ! lui dit Dreyfus, avec insistance.

— Qu'il en soit donc ainsi ! répondit le jeune homme. Mais dites-moij monsieur le pasteur, est-il indispensable que les téirvoins d'un mariage signent exactement l'acte de leur vrai nom?

— Indispensable, mon fils ! répondit Degouves.

— Eh ! bien il ne me reste alors qu'à signer, Antonina Buononcini. Car, mes amis, vous l'aurez deviné déjà, je suis femme. Vous voyez en moi la malheureuse Antonina, qui a tué le père de son amant, Paolo Caesare.

Elle eut encore la force d'écrire son nom au bas de la page, puis, rougissant de honte elle se couvrit le visage de ses mains et se jeta, en sanglotant, dans les bras d'Odette.

Dreyfus étendit la main vers l'acSe de mariage.

— Tout est-il en ordre, Degouves ? demanda-t-il d'une voix tremblante. Erwin et Odette sont-ils maintenant légitimement mari et femme ?

— Ils sont unis, aussi vrai qu'il y a Un Dieu qui nous voit et nous entend.

— Allons mes amis, appre lez C3 que je tarde à vous dire

et montrez vous forts ! Voyez-vous ce léger nuage qui apparaît au soleil couchant, comme un noir serpent, rampant sur uue mer de ieu ?

Tous se portèrent au centre du radeau et fixèrent dans l'étendue un regard dilaté par l'inquiétude.

— Qu'est-cela ? s'écrièrent-ilS; à la fois. Que nous annonce C3 nuage ?

— Un nouveau malheur?

— Le plus aifitux qui nous ait frappés jusqu'ici !^ répondit le capitaine Dreyius, car ce que vous voyez là n'est pom!: ua nuage, mais la fumée d'un bateau à vapeur qui se dirige rapidement vers nous. Ce que vous voyez, c'est l'aviso du gouverneur.

Il n'est plus qu'à quelques anllcs de nous et bientôt il aura rattrappé notre radeau. Nous sommes perdus, si Dieu ne fait point un miracle en notre faveur.

— Un miracle ! Dieu du Ciel ! Un miracle !

Ardent et déchirant s'éleva ce cri vers l'ordonnateur ao VU ni vers.

Un coup de canon retentit et un boulet de canon tomba, faisant rejaillir l'eau, à une dixaine de mètres du radeau.

L'aviso da Cayen-ns avait enön retroavc les e forçats évadés »,

LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE i333

e uavaii-er-Fantôma

La petite caravane, placée sous le commandement de THetman Michael Michalaëlowitch, se trouvait sur les bords du fleuve. Jenissei, qui prends sa source, au nord de la Chine et après avoir traversé toute la Sibérie du sud au nord, déverse ses flots jaunes dans la mer de Kara.

Il ne restait plus à la dite caravane qu'à fournir le chemin, relativement court, qui la séparait d'Irkouts et de tous les prisonniers, paitis en même temps pour l'exil, il n'en restait plus que deux, Paulowna et Pitou. Les autres avaient été placés en partie à Tomsk ou disséminés, le long de la route, dans d'autres colonies pénitentières de la Sibérie.

Seu's, Pardov/na et Pitou étaient condamnés aux travaux forcés dans les mines de mercure d'Irkouts, le plus terrible châtiment qui puisse atteindre des déportés russes.

Grâce à l'appui d? l'Hetman, Paulowna avait jusque là supporté assez bien les écrasantes fatigues du voyage. Il semblait même que le contact du grand air eût accru ses forces, renouvelé son sang et augmenté encore sa divine beauté.

Ses joues, naguère si pâles, brillaient maintenant de l'éclat de la santé, son pas sonnait plus ferme et dans ses yeux éclatait ui: superbe courage. Le voyage en Sibérie n'avait eu aucune mar.vaise infiuence sur la constitution de cette noble et vaillante c;éa;urc.

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Il n'en était de même du lamentable Pitou ! L'effronté et rogue bossu avait vu tomber toute son assurance à la suite du coup inattendu qui était venu le loudroyer. La lête creuse,douloureusement pendante sur la poitrine, il se traînait misérablement entre les soldat^j de l'escovte, ne cessant de murmurer les plus horribles imprécations, tant à leur adresse que contre tout ce qui avait quelque rapport avec l'empire de Russie.

Seulement, il maudissait aussi bas que possible, car à chaque fois qu'un des cosaques saisissait au passage un de ses anathèmes, il le ponctuait d'un coup de pied ou d'un coup de fouet. Liais telli était la rage dont le vindicatif Pitou se sentait travaillé que presque pas un jour ne se passait sans qu'il ne fût rudement crosse et étrillé.

L'objet de sa plus grande haine était toutefois l'Helman des cosaques, qu'il considérait comme la cause de tous ses malheurs, et son ennemi mortel.

Cert'js, si les regards du policier français eussent pu se changer en poignards, Michael Michaëlo-.vitch n'aurait point dû revenir vivant des rives du Jénissei.

Mais l'Hetman se préocupait médiocrement de la haine qui éclatait dans les yeux de Pitou, fl le tiaîtait fort rudement, quoique avec justice, et faisait en sorte que le misérable se trou\àt, le moins que possible, en rapport avec la belle Paulovvna.

La jeune fille exerçait sur le fils des steppes un charme irrésistible. Aussi Michael s'arrangeait-il pour rester presque toujours avec elle à quelque distance de l'escorte, Et les heures qa'il passait en sa compagnie, étaient les plus heureuses qu'il eût vécues jusque là.

Cependant leurs entretiens se bornaient toujours à un amicai échange d'idées. Le jeune officier, comprimant de toutes les forces de sa vobnté la voix de son coeur, n'avait jamais parlé d'amour à Paulowna et s'était juré de ne point lui en parler,

aussi longtemps qu'il se verrait chargé de l'escorter, en qualité de prisonnière politique.

La jeune fille, elle aussi, évitait toute parole et tout regard de nature à trahir aux yeux de son gardien les sentiments qui l'animaient

Profitant de ce que le reste de la caravane avait assez d'avance pour qu'on ne pût les voir, l'FIetman lui avait proposé, souven'-, de la prendre sur son cheval, pour s'éviter les fatigues de la course. El!e avait toujours refusé d'un air reconnaissant mais résolu.

Et c'est à pied qu'elle cheminait à son côté.

Le Ienisseï, dont la petite troupe suivait la rive gauche avait, comme cela lui arrive parfois, ses eaux tellement accrues quo presque toute la région environnante se trouvait sous eau.

La nuit tombait et il n'y avait nulle chance de pouvoir passer le fleuve sur une embarcation quelconque. L'Hetman fit camper sa troupe sur une colline, en commandant l'un de ses hommes de se procurer, pour le lendemain, un canot chinois qui leur permit de gagner l'autre bord.

L'endroit où ils avaient fait halte, n'était situé qu'à une cinquantaine de verstes de la frontière russo-chinoise, et les n!?, à longue queue, du Céleste Empire se livraient à un assez grand ommerce sur cette partie du lénisséi.

Le feu de garde fut allumé et les ^ cosaques, ainsi que les deux prisonniers, se réconfortèrent au moyen de thé bien chaud, plus qu'en mangeant les croûtes de pain durci ou moisi qui leur servaient de provision de route.

Un vent froid soufflait de la rivière et tous s'enveloppaient le mieux que possible dans leur couvertures et dans leurs manteaux pour se protéger contre la brise nocturne.

Mais dans quelle situation inusitée se trouvaient donc, ce soir, es cosaques de l'escorte ?

Oïdinairement, lorsque tombait la nuit, ces rudes guerrier!

estaient encore longtemps ensemble, fumant, chantant les chansons ~ée la patrie, parlant des héros de l'Ukraine et de leur coursiers, iovLt aussi vaillants que leurs maîtres et presque aussi connus qu'eux.

Ce soir, par contre, aucune chanson ne s'élevait ; les cosaques ne fumaient ni ne causaient entre eux. Cliose extraordinaire, ils ne montraient même aucun goût pour la bouteille de Wodki, d'habitude si joyeusement fêtée à chaque halte.

A peine avaient-ils avalé, sur l'ordre de leur chef, quelques asses de thé que, l'un après l'autre, ils se dirent fatigués et prirent à peine le temps de s'envelopper de leurs couvertures, tellement les dominait le besoin de dormir.

Bientôt se mêla au murmure des flots du lénisséi, fluant tou* près du bivac, un bruit ressemblant à une lointaine sonnerie de trompettes fêlées. C'étaient les ronflements des cosaques. Seul, le vieux sergent, dont nous avons fait précédement la connaissance, et qui, n'aimant pas le thé n'en avait pas bu, ce soir là, allait et venait devant la tente de l'Hetman, la main sur la poignée de son sabre et l'œil attaché sur les chevaux qui paissaient l'herbe, croissant aux pieds de la colline.

Le vieillard semblait réfléchir. De temps à autre il marmonnait dans sa barbe grise quelques paroles incompréhensibles, secouant la tête, moitié colère, Kioitié troublé, comme s'il agitait dans son esprit de quelque chose qu'il ne parvenait point à s'expliquer.

Saisi enfin, d'une pensée soudaine, il se rapprocha de la tente, laissée ouverte, et regarda avec une attention défiante les deux prisonniers, Paulowna et Pitou.

Tout deux dormaient, ou semblaient dormir.

Le sergent se retourna vers l'un des cosaques, étendu sur le sol.

— Eh! Ossip ! lui dit-ii a Toreille Réveiile-toi, C'est l'heurô de prendre la garde.

LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE t33r

L'Ukrainien qui, auparavant, se redressait au moindre raot d'appel, ne remua poin\

Le sergent impatienté lui allongea uu coup de poing, mais sans plus de résultat. L'homme ne voulait ni ne pouvcùt bouger.

Le sergent le saisit alors des deux mains et le secoua avec rudesse, en criant :

— Ossip, on a volé ton cheval !

Le cosaque laissa entendre un sourd grondement. Il parvint avec effort à se dresser sur son séant, mais leLomba aussitôt comme un sac de farine, repoussée du pied.

Le vieux sergent fit entendre un blasphème,

Tl se rabattit successivement sur un second, sur , un troisième, su un quatrième cosaque, et rencontra chez tous Ja même et mvi Kible torpeur. Aucun soldat de l'escorte ne se réveilla, si viole ument qu'il les secouât.

Le vieux sergent ferma le poing et se tourna vers la tente de l'Hetn. an.

— V lilâ ce que tu as fait, Pvlichaël Michaëlowitch, murmura-t-il avec indignation. Toi, dont j'étais si fier, toi le plus vaillant, le plus fidèle cosaque qui ait jamais chevauché à travers le steppe, tu t'es laissé aveugler par une misérable femelle. Tu as endormi tes propres hommes et, celle nuit, tu veux fuir avec la prisonnière q\i'on t'a chargé d'escorter jusqu'au lieu désigné pour son juste chàtixment. Mais je veille, moi I Je ne te laisserai point devenir traître à ton Czar, Alichaël Michaëlowitch!... Tu ne souilleias point d'un crime la réputation de loyauté qui fait la gloire du vrai cosaque. Je t'ai aimé, Michael Michaëlowitch, comme si tu étais mon propre fils... Je t'ai exalté comme un héros. Je t'ai servi avec dévouement comme tout fidèle soldat doit servir son supérieur. Mais plutôt que de devenir rebelle et traître, tu périras de ma main.

Le vieillard essuya une larme, s'eAveloppa de son manteau,

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s'étendit devant l'entrée de la tente et bientôt se mit à ronfler à l'unisson des autres hommes de l'escorte.

Un quart d'heure plus tard, la draperie de la tente fut écartée doucement et le jeune Hetman parut sur le seuil.

Michael s'a^-ança avec précaution entre les soldats dormants et un sourire de satisfaction se jouait sur ses lèvres.

Il se glissa sous la tente réservée aux prisonniers. Un instant ses yeux se reposèrent avec ivresse sur la jeune fille endormie. Puis, se laissant glisser à p^enoux, il la secoua par le bras en lui murmurant à l'oreille :

— Paulowna ! Eveille-toi, Paulowna I

La jeune fille ouvrit les yeux et promena autour d'elle un regard chargé de sommeil.

Lorsqu'elle vit l'Hetman, agenouillé devant elle, un léger trem- Dlement agita ses membres.

— Que me veux-tu, Michael Michaëlowitch ? lui demanda-t-elie . avec angoisse. Pourquoi me réveilles-tu?... Est-il déjà temps de 'éprendre la marche ?

— Ne crains rien, Paulowna, dit l'Hetman d'une voix douce. Mais lève-toi et suis-moi près d'ici. J'ai une communication im« portante à te faire.

Mais Paulowua étendit vers lui ses mains jointes :

— Aie pitié, Hetman ! supplia-t-elle. L-.issc-moi ici ! Jusqu'à présent tu t'es montré si noble et si bon à mon égard. Tu me semblais un ange envoj'^é par Dieu tur terre pour me protéger. Tu m'as préservée du vil contact de mon lâche accusateur. N'efface point la bonne opinion que j'avais de toi ! Ne me laisse point perdre la croyance qu'il y a un homme au monde qui a secouru et protégé une femme sans défense, sans réclamer aucun prix de ses bienfaits,

Michaëlowitch secoua impatiemment la tête.

— - Encore une fois, jeune fille, lui dit-il, je te répète que tU' n'as rien à craindre. Mon œil a pu trahir plus ce que je vo^l^'S

LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE i33g

jui laisser exprimer, mais un fils des steppes peut et veut donner la meîJieure preuve d'un grand et véritable amour. Il aime et sait mourir de son amour, sans jamais avoir osé l'exprimer par îa parole... Tu fais donc erreur, Paulowna, en me suppliant... Ce n'est point do cela qu'il s'agit, mais de ta vie et de ta liberté, autrement précieux que tous les sentiments que je pourrais nourrir à ton égard. Lève-toi, te dis-je, et suis-moi.

Paulowna, à ces nobles paroles, n'hésita plus.

Elle se redressa légère et sans faire le moindre bruit. Comme il n'était point à choisir d'autre chemin, elle enjamba le corps de Pitou endormi, et suivit l'Hetman qui la conduisit vers le tronc d'un sapin, au large et bas ombrage.

La nuit était calme et la lune se mirait dans les eaux du Icnisséi.

L'Hetman regarda une fois encore du côté de ses soldats endormis. Tout était tranquille. Aucun d'eux ne bougea.

Alo-is il saisit la main de Paulowna, et lui dit d'une voix émue :

— Le moment est venu, jeune fille... C'est cette nuit qu'il faut que îa chose s'accomplisse... Dieu veuille qu'il ne soit point trop tord... Dans huit jours, d'ici nous devions atteindre Irkouls, vaste tombe qui dévore les vivants et dans laquelle on t'aurait poussée sans que je pusse rien faire pour te défendre... Celui qui, en qualité de prisonnier, descend une fois dans les mines de mercure d'irkouls ne revoit plus jamais la clarté du jour. C'est à ce soit affreux que je veux t 'arracher, Paulowna. Je l'ai décidé parce que je t'aime et ne puis supporter l'idée de te voir succomber à la plus effroyable agonie que jamais mortel ici-bas ait eu à endurer ! Mais si je te sauve, c'est aussi parce qu'on me l'a ordonné, parce qu'une puissance, devant laquelle je m'incline, m'a dicté mon devoir. Dis-moi, maintenant, as-tu confiance en moi, Pau- Ijwna ? Me suivras-tu partout où je te conduirai ?

La jeune fille avait reçu cette communication inattendue avec

iSfo ALFRED DREYFUS

ine émotion croissante. Les mots de salut, de liberté sonnaient clans la bouche de l'officier cosaque, avec une irrésistible force de séduction. Un instant son cœur battit à la pensée de s'abandonner ainsi à la discrétion du fils de la steppe, mais lorsqu'elle ^ût croisé son regard avec celui de l'Hotman, elle sentit s'évanouir ^es dernières hésitations.

— Je te suivrai, Michael Michaëlowitch, murmura-t-elle. Je te suivrai partout où tu me conduiras. Je te confie ma vie et mon honneur.

— Et je t'en remercie, réoondit simplement l'officier. Tu n'auras point à regretter de t'êtie fiée entièrement à ma loyauté.

Il porta à ses lèvres un petit sifflet d'argent et en tira un son doux et bref, Au même instant son coursier accourut en galoppant. Les chevaux -cosaques sont si bien dressés qu'ils accourent, ainsi, au moindre appel de leurs maîtres.

Michaëlowitch carressa tendrement la tête du fidèle animal. Puis, il visita les fontes, dans lesquelles se trouvaient ses pistolets, une bouteille d'eau de vie et quelques biscuits.

Ses préparatis de fuite étaient faits à l'avance,

— Viens, dit-il à Paulov/na. Nous avons une route difficile à suivre et qui peut nous être fort dangereuse, aussi. Mais tu peux t'en reposer sur moi et sur mon cheval. Nous te sauverons oi nous périrons à la tâche.

En disant ces mots, il avait soulevé la jeune fille et l'avait assise sur son cheval.

Paulo wna s'installa à la façon des dames de tous les pays. Le moment d'après, l'Hetman était en selle, derrière elle. Il l'entoura de ses bras, tandis qu'il saisissait les brides du coursier impatient.

.— Attends un moment, lui dit Paulowna.

— One veux-tu encore, jeune fille? Dis-moi vite ce que tu as

sur Je cœur, car bien que j'aie endormi laes cosaques, au moyen

LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE ;34i

d'un puissant i:arcotiqv\e, ir.êlé à leur thé, nous ne serons réelleip.cnt en sûreté qu'avec une grande avance sur eux.

— Il m'est pénible, répondit Paulowna, d'accepter de toi un aieil sacrifice. Tu es soldat et or\ m'a dit qu'un soldat qui

abandonne son poste, est puni de mort. Qae la Vierge sainte me picserve de te pousser à l'abîme et que je consentes à ce que tu efnontes la mort et le déshonneur par amour pour moi ! Michael la regarda en fronçant le sourcil.

— Ne mie parle point de cela, dit-il rudement. J'étais soldat.. Je no l'étais plus du moment où pour te sauver, je t'ai placée devant moi, sur mon cheval. J'étais ofîicier... je ne le suis plus, car j'ai endormi mes hommes pour le faire se relâcher de leur vigilance.. , INIais dussé-je mourir mille fois, dussent tous les aibies que nous avons dépassés, jusqu'ici, se changer en poteaux icfàmants, portant mon nom et dénonçant mon crime, je ne m'en soucierai pas si ton salut est à ce prix I Et maintenant, en route !

Une énergique pression du pied, sur les flancs du coursier, le fit bondir et s'élancer en avant

T\Iais une ombre noire se dressa aussitôt en travers du chemin et une main vigoureuse, saisissant le cheval par la bride, le fit dfmeuier sur place,

— Arrête, Michael Michaëlowitch ! cria une voix tonnante. Puisque tu n'es qu'un traître à ton Père, le Czar, puisque tu as oublié le serment prêté par toi comme soldat et comme officier, il se trouvera encore des hommes pour t'empêcher de réaliser tes projets insensés ! Descends de ton cheval, Michael Michaëlowitch, et ta maîtresse avec toi... Rends ton épée, tu es mon prisonnier'*

L'Hotman s'était dressé sur ses étriers. Serrant contre lui d'ua bras musculeux la tremblante Paulowna, n saisit de l'autre main, dans ses fontes, un revolver qu'il braqua sur le vieux cosaque toujours cramponné à la bride.

i342 ALFRED DREYFUS

Les deux homme échangèrent un regard sombre et menaçant. Si longtemps ils avaient été amis ! Un père et un fils n'auraient pn entretenir des rapports plus élroils et plus affectueux ! E«" maintenant ?

— Meurs donc, Michael Michaëlowitch, dit la vieux cosaque, en tirant son sabre et cherchant à en porter un coup terrible à la tête de l'Hetman*

Mais le jeune chef cosaque avait fait faire un bond à son cheval, et s'était penché sur l'encolure, en forçant Paulowna à se pencher aussi,

La lame brillante l'effleura seulement et, en descendant, emporta un morceau de la large botte qui lui montait au dessus des genou.

Avant que le vieux guerrier n'eût eu le temps de porter un second coup, le lévolver de Michael avait parlé.

Le sergent étendit les bras, tourna sur lui même, et s'abattit devant le coursier.

Michael se pencha vers le sol. Il était horriblement pâle et avait les yeux pleins de larmes.

— Mort ! dit-il. J'ai tué mon vieil ami, mon second père * Un râle du mourant répondit slnistrement à cette acclamation,

— Mais dussé-je assassiner le Czar lui-même, reprit l'fietman, se redressant d'un air farouche, je l'ai juré, je te sauverai ! A toi, Paulowna, à toi dans la mort... et dans la honte !

Le fidèle cheval partit comme un ouragan. Paulowna sentit combien étroitement l'étreignait les bras du jeune homme e.t, sa lète reposant sur son sein, elle put distinguer les battiments tumultueux de son cœur,

— Il nous faut tâcher de gagner la frontière chinoise, dit aa bout de quelque minutes Michaëlowitch. Si je ne me suis poiii écarté du vrai chemin, et de cela il n'y a pas à douter, puisque je n'ai qu'à suivre tout droit la rive du fleuve, nous pouvons nous trouver en Chine au lever du soleil.

— Et y serons-nous en siireté ? demanda Paulowna.

— A une couple de lieues de la frontière, il y a une Mission, répondit l'Hetman, Là, habite, depuis plusieurés années avec sa femme un vénérable pasteur. Nous pouvons être certains qu'ils recueilleront avec pitié des évadés de Sibérie, Ce ne serait point la première fois qu'ils accompliraient cet acte de courageuse miséricorde. Tu pourras demeurer là, pendant quelque temps, jusqu'à ce que tu sois assez forte pour traverser avec moi le nord de la Chine. Si nous pouvons atteindre sains et saufs la presqu'île de Corée, il ne sera pas difficile de passer au Japon d'où utî service régulier de bateaux, dessert la côté occidentale améri« eaine.

— Mais pour une pareil voyage, il faut de l'argent !

' — Nous en avons. Ceux qui m'ont ordonné de te sauver y ont pourvu suffisamment. Je te ramènerai dans le monde des> vivants, Paulowna, et tu ma garderas auprès de toi, ne fut-ce qu'en qualité de serviteur d'esclave, pour veiller sur toi et te. protéger contre tous !

Paulowna ne répondit point à ces paroles.

Elle s'était redressée sur la selle et, pendant que le cheval dévorait l'espace, elle avançait la tête en prêtant l'oreille.

— Qu'y a t-ilj ma souveraine ? demanda le jeune oîHçier,

— Silence! N'entendez-vous rien?

— Quoi donc ?

— Le bruit des fers d'un cheval lancé au galop.

— Simple écho du nôtre, dit Michaëlowitch, rassurant la jeune jlle effrayée.

Paulowna secoua la tête avec décision.

— Non, dit-elle, ce no peut-être un écho. Nous courons entre les bois et le fleuve. Qui pourrait renvoyer le son ? Non, non, Michael Michaëlowitch, on nous poursuit, Un cavalier est derrière nous.

— Impossible I s'écria l'Hetman d'une voix altérée. J'ai rendu

i344 ALFRED DREYFUS

muet le seul homme qui fût en état de nous poursuivre... Je

l'ai vu, baignant dans son sang... J'ai entendu son dernier

soupir ■'

Et le robuste officier se secoua, comme pour chasser un frisso

subit.

Un cri d'angoisse de Paulowna le fit sursauter sur la selle, La jeune fille, les yeux dilatés par l'effroi, regardait derrière

e'ie en é'.endant vers l'horizon une main qui tremblait.

— Là ! Regarde, Michael Michaëlowitch, balbutia-t-elle. Vois ce sauvage cavalier bondir derrière nous !

Le jeune officier tourna la tête, non sans quelque émoi.

— Dieu miséricordieux ! s'écria-t-il à son tour. Sainte Trinité ! protège nous ! Ce n'-^st point là un homme ! C'est un fantôme qui nous donne la chasse sur un cheval indomptée. . Les morts se ré'.èvent-ils du tombeau ? C'est le sergent lui-même que j'ai tué, qui était mort à nos pieds ! Il nous poursuit et va nous atteindre !

Le voile du nua^s qui, depuis une heure, obscurcissait le cie\ s'était déchiré, et la lune dans son dernier quartier éclairait le cavalier sauvage attaché aux pas du jeune couple, fuyant au galop,

Le cavalier nocturne apparaissait à distance comme une ciéation fantastique de quelque peintre expert à traiter les sujets inler« iiaux.

Un manteau cosaque entourait sa maigre silhouette, un bonnet fourré était rabattu sur ses yeux, un sabre lui battait les jambes et son bras décharné brandissait une longue carabine.

Le cavalier fantôme ne montait point son cheval comme ses confrères, d'os et de chair. Il avait glissé presque jusqu'à la queue du coursier tandis qu'il se retenait énergiquement à la crinière.

Ce cosaque était-il donc vraiment un speclie, un envoyé de VEnfer?

</m ^eciWs ! cria Dreyfus d'une voix de fonnerre. Sauvons Odelle tout

d'abord et songeons au radeau qui nous reste.

lO Centimes la livraison de 32 pages.

IliV. 43 Re."R0DüCT10M INTERDITE LlV' ^

liupiimerie L. Uy.nderykx, Rue Sainl-Picire 30, üiuxalles

i346 ALFRED DREYFUS

Michael Michaëlowitch n'aurait point été un enfant de l'Ul^raine ' — ce pays où l'on croit encore toujours aux esprits, aux rêve» nan's, aux nymphes, aux feux-follets et aux va:npires — s'il n'avait point senti une sueur froide perler à son front, en découvrant le sinistre cavalier lancé sur ses traces.

Il n'aurait point hési'.é un instant à affronter un ennemi dix fois plus fort et supérieur en nombre, à charger tout un gros de poursuivants avec la furie irraisonnée du lion, à condition, toutefois, d'avoir à faire à des êtres bâtis comme lui.

Mais ce cosaque fantastique, galoppant derrière lui, ce cavalier noc'urne qui semblait glisser aux froids rayons de la lune, cette apparition surnaturelle faisait frissonner le jeune officier, qui *diilit laisser échapper la bride de son cheval.

— Seigneurs, prends pitié de nos pauvres âmes ! murmura Michaëlowitch. Le spectre du sergent que j'ai tué est derrière nous ! Il n'est transformé en vampire j;our sucar tout le sang de notre corps I

— Ceci n'tst qu'une illusion de votre cerveau enfiévré, Hetmar, 'ui, dit Poiulowna. A. moi aussi le mystérieux cavalier inspiic des ciaintcs, car il semble n'en vouloir qu'à nous. Non parcequ je le tiens pour un être surnaturel, mais au contraire en sa qualité d'homme, composé d'os et de chair, qui semble vouloir s'opposer à notre fuite.

Hé! Ho!... Hé! Ho! criait cependant le cavalier nocturne, iaisar.t sonner ses étriers, pour activer encore le galop féroce de son cheval.

— Sainte Mère de Kazan ! assiste nous ! s'écria encore l'Hetman. Jamais je n'ai vu quelqu'un chevaucher d'aussi sauvage façon ! On dirait qu2 ce coursier a des ailes!,.. Mais nous verrons s'il peut se mesurer avec mon bon cheval dans l'élément liquide comme sur la terre ferme.. Ne crains rien Paulowna. Dieu doit être avtc nous! Et mon fidèle Mourzouck nage comme un vrai

iauphin.

LE r^IxVRTYR DE L'ILE DU PIABLE 1347 '

Sur ces mots, l'Hetman, faisant tourner son cheval vers la fltu\c, l'uiiêtasur un bloc de rochers, surplombant de dix mètres, au moins, les flots troublés et rapides du limoneux léaisséi.

— Il faut sauter, Mourzouk ! lui dit-il, en lui flattant la crinière de la main. Il faut nous transporter, sains et saufs, sur l'üutre live! Allons, mon bon cheval, saute!

Mich^ëlovi^itch tira à lui la bride du coursier des steppes.

Mourzouck se dressa sur ses jambes de derrièie, et demeura jn moment immobile, dans cette position, comme s'il eut voulu secou'er de son dos le cavalier et la jeune fille.

Puis, il s'élança en un bond sauvage, décrivant une couibe dans l'espace, et retomjba, avec un bruit sourd, faisant rejaillir l'eau sous le poids de son corps.

Mais il ne fit que plonger dans l'onde avec son fardeau.

L'instant d'après Mourouck reparut et, avec une ii^croyable vigueur, lendit les flots écumants, pareil a un bateau co:iduit par m habile nocher.

L'Hetman ne cessait d'exciter son ardeur par des paroles d'encouragement et des caresses, tout en rassurant sa campagne ncore étourdie de ce bond prodigieux.

Déjà ils approchaient de l'autre bord, lorsque derrière eux *etcntit le bruit d'une autre chute, suivie d'un cri terrible.

Mourzouck, inquiet, se souleva sur l'eau et, avec un redoublement d'énergie, se dirigea sur la rivé, comme pour ccliapper à un danger nouveau

Michael et Paulowna s'étaient retournés; à la clarté de la lune

ils aperçurent, au milieu du fleuve, le cavalier fantôme agitant

sa carabine au dessus de sa tête et proferrant des clameurs

ninlrlligibles. Son coursier 1 oir gagnait visiblement sur Moaizouck,

stimulé des genoux et de la voix

L'Hetman saisit, avec ur "ron le couit m' ^v^uet pendant sur son épaule.

i348 ALFRED DREYFUS

— Retourne à l'Enfer d'où tu viens ! s'écria-t-il, en visant le cosaque à la poitrine.

Le coup partit et le sinistre cavalier, tombant de cheval, disparut dans les flots.

— Touché! cria Michael, d'un air de triomphe. Maintenant, je l'espère Dien, ce vampire ne nous inquiétera plus !

Un éclat de rire moqueur s'éleva derrière lui.

Le cosaque se trouvait installé sur son cheval, dont frénétiquement il pressait l'allure.

Mais, entretemps, Mourzouck avait trouvé fond. Sans s'arrêter, il escalada la berge en bondissant, et se dirigea vers les grands bois situés à quelque distance.

Paulowna reposait, à moitié évanouie, sur la poitrine du ieunô officier. Elle tremblait de froid, d'émotion et d'épuisement.

Michael l'étreignait avec une indicible tendresse.

Pendant qu'il la soutenait, défaillante, entraînée au galop sauvage de son cheval, il lui vint une envie folle d'appuyer ses lèvres ardentes sur sa bouche, ou tout au £ur moins les boucles dénonuées de la noire chevelure de Paulowna, afin de calmer le feu qui brûlait son cœur, à la fraîcheur de ce baiser.

Déjà sa bouche effleurait celle de la jeune fille, quand le sentiment du devoir et de l'honneur le firent se rejeter héroïquement en arrière.

— Pas cela, non ! dit-il en se redressant. Cette femme s'est confiée à toi, tu t'es engagée à lui servir de protecteur et de guide dans cette sollitude... L'em.brasser par surprise serait un vol indigne, un acte méprisable!... Non, non! La fidélité cosaque ne sera point souillée d'une pareille tache. Ce baiser, certes, me ravirait au ciel, mais si je le lui volais, maintenant, je n'oserais plus m'offrir aux regards de la chaste enfant. Sois tranquille, Paulowna, dors dans mes bras. Ton innocence est en sûreté sous la sauvegarde de mon honneur.

Lorsque, quelques instants plus tard, la jeune fille rouvrit les

yeux et fixa des regards anxieux sur son conducteur, comme pour lui demander ce qui s'était passé, pendant qu'elle avait perdu connaissance, il lui souriait d'un air si Iraternel, qu'elle ne put soupçu)mer l'indomptable passion cachée sous ce calme trcmpcur.

La petite main de Paulowna chercha la main de l'Hetman, et une reconnaissante pression vint le récompenser de sa stoïque réserve.

Cependant, derrière eux chevauchait toujours le cavalier-fantôme. Mais la crainte supeistiticuse de Michael avait fini par s'affaiblir. En effet, il lui semblait que le cosaque ne cherchait nullement à le joindre mais se tenait, au contraire, prudemmeni à distance.

Les heures succédaient aux heures et les deux coursiers n'avaient point iaibli un instant.

Depuis longtemps, ils se trouvaient sur le territoire chinois, lorsque le soleil parut.

Bientôt Is allaient atteindre la lisière des bois où, l'Hetman, .e savait, s'élevait l'habitation, du généreux missionnaire et de sa digne épouse.

Une fois, dans cette maison bénie, Paulowna serait sauvée.

Elle pourrait rétablir ses lo/ces, auprès du vénérable couple, sans crainte d'être livrée aux autorités russes.

L'Hetman éperonna son cheval dépensant les dernièr>;s rossour« ces de son extraordinaire vigueur.

Enhn, ils arrivèrent à la lisière du bois et, devant aux, se dressait la maison du missionnaire, séparée seulement de la routa par une large pelouse,

La maison ? La case plutôt, car le saint homme et sa femme se contentaient du rustique abri édifié par leurs propres mains, en troncs d'arbres non équarris, recouverts, en guise de toit, d^ tiges de bambous, cimentés de mousse. Alichaël s'étonna fort de ce qu'aucune fumée ne sortit du tuyau dç.

i35o ALFRED DREVFUS

zinc, sellant de cheminée à la huLte, aussi bien que de l'absence aux alentours, de tout mouvement.

Cependant, le jeune Hetman ne l'ignorait pas, le digne missior.naire élevait là quelques chèvres et de nombreuses poules, broutant et picorant en liberté.

Les aurait-il parquées sur un autre point de cette verte solitude ?

Mourzouck qui, à l'aspect de la case, avait deviné la fin de sa course effrénée et épuisante, hennit jo3'eusement et d'inslirct s'arrêta.

Des lèvres de Paulowna s'échappa un cri reconnaissant,

— Dieu soit loué !

L'Hetman sauta à bas de cheval, aida la jeune fille à en descendre à son tour et, par quelques mots en langue cosaque, permit au brave coursier de se refaire sur la verte pelouse, à l'herbu fraîche et parfumée.

Puis, tenant sa compagne par la main, il se dirigea veis la mission, dont il poussa la porte laissée entr'ouverte.

Ils pénélrèient tous deux dans le saint refuge en prononçant les mots sacramentels :

— Loué soit Jésus-Christ !

Mais aucun : « Amen, dans l'Eterniré » ne leur répondit.

La maison était vide et tout y semblait mort.

Soudain l'Hetman poussa un cri d'horreur.

Dans un coin de la case il avait découvert le corps inanimé du missionnaire, gisant, la gorge coupée, dans une mare de sang.

Les Veux vitreux et les traits rigides du prêtre indiquaient que la ir.ort remontait déjà à quelques heures.

Il te: ait encore dans une de ses mains ciispées, un petit crucifix,

— On l'a assassiné, s'écria douloureusement Michel Miclvjëlo witcl" en ■'f signant, et la plaie qu'il porte indiqua cUiremcnt

LE MARTYR DE L'ILE DU DL^BLE i35.'

ue ses meurtriers doivent être des chinois, car elle est faite au moyen d'un couteau à double tranchant. IMais où est la vaillante cpcuse du pauvre homme ? Quel sort affreux peut être devenu son partage ?

Paulowna sa couvrit les yeux des deux mains, ne pouva..t S-.!j'portcr riiorrcur de ce lamentable spectacle.

— Que faite, maintenant ? se demanda l'Hetman, avec perplexité. Le séjour de cette maison ne me parait plus sûr. Nous faut-il y rester, ou fuir plus loin ? Paulov/na, pauvre et chère fille, ne désespères point. Il doit y avoir encore pour nous quelque moyen de salut.

En ce moment, la porte de la case lut brusquement ouverte, •)uis rejetée et refermée au verrou.

Le cavalier-fantôme venait de pénétrer à son tour dans la n;ission, plutôt comme une bêle fauve, poursuivie que CJUime un féroce chasseur d'hommes.

Michael et Paulowna, terrifiés, reculèrent de plusieurs pas.

- — I^ous poursuivrez-vous jusqu'en cette sainte demeure ! lui cria l'Hetman en tirant un revolver de sa ceinture. Etes-vous un homme ou bien un démon ? Parlez. Pourquoi vous acharnez-vous à nos pas ? '

— Parce que, lui répondit d'un ton plaintif une voix bien connue, parce que je me serais cru perdu si je ne m.'était laissé guider par vous. Hetman, ne tirez pas sur moi, car bientôt vous pourrez employer votre poudre à quelque chose de mieux. Que diable l le manteau et le bonnet du vieux sergent, tué par vous, et que j'ai pris la liberté de m'approprier, ainsi que S3n cheval, ne peuvent point si vite avoir fait de moi un spectre. R -j. rdez mieux et vous reconnaîtrez avoir à fairen une ancienne connaissance.

Le bonnet founé fut jeté à terre, le manteau glissa des épaules et, devant Michael et Paulowna, apparut la grêle silhouette de Pitü^

Le policier qui, on le sait, ne manquait ni de résolution ni d'audace, avait mis l'occasion à profit pour se soustraire au ki-out russe et plus encore à ses mines de mercure.

— Et voilà l'homme qui nous a fait si grande peur ! s'écria l'Hetuian, en riant. Mais il ne m'appartient pas de lui faire des reproches, attendu que je ne suis plus commandant du transpoit des prisonniers. Cependant, songez-y bien, monsieur Pitou, à la première démonstration hostile ou malséante de votre part, je vous loge une fève bleue entre les côtes.

— Vous ne pouvez douter de mes bonnes intentions, Hetman, répondit le policier. I^Iais je craijis ne plus avoir longtemps à en protester vis à vis de vous. Dites-moi, Heirnan, n'aurez-vous point observé la partie du bois, touchant à la prairie ?

— Pas le moins du monde, répondit Michrël. Et vous, qu'y avez-vous remarqué de suspect ?

— Que les bois, par ici, grouillent de vermine chinoise, dit Pilou, tremblant de terreur. Presque derrière chaque arbre se tient à l'affût un Mongol aux yeux en amandes, et ces démons jaunes ont bien i'air de monigancer quelque diablerie de leur f?çon. Oh ! que le Dieu de Jacob me soit en aide ! Il y a.,, déjà là un homme assassiné !

Pitou tenifié étendait la main vers le cadavre du missionnaire.

Mais avant que l'Pîetman eût pu lui donner quelques mots d'explication, l'air fut ébranlé par une horrible clameur, et la porte s'abattit, déchaussée de ses gonds.

— . Les Chinois ! s'écria Michael, brandissant son Lévolver. Tiens-toi derrière moi Paulowna, je te défendrai jusqu'à la dernière goutte de mon sang.

— Nous défendre ! gémit Pitou. Vous essayeriez plutôt de disperser une nuée de sauterelles! Nous avons à faire à plusieurs ceiüairies de ces chenapans, à longues queues !

Et Pitou s'empressa de contresigner ses sentiments de fraternelle solidarité, en disparaissant sous la table.

Une vingtaine de chinois armés, se précipitèrent dans la. chambre.

— Arrière, assassins ! cria Michel d'une voix tonnante, en déchargeant rapidement les six coups de son revolver.

Cinq Mongols s'affaissèrent, frappés à mort ou grièvement blessés.

Mais au même instant, une flèche fendit l'air en sifflant et traversa la poitrine du vaillant cavalier des steppes,

L'Hetman porta la main à son cœur et tomba, Paulowna l'entoura de ses bras et, une minute, le front du cosaque reposa sur le sein de la belle ieune fille,

— Je t'aime ! murmura l'Hetman. Je t'ai tendrement aimée ! Mais,., malheur à toi ! Paulowna, pauvre fille !.., Ton sort,.. Ah ! c'est le trépas ! ,

Son corps se tordit entre les bras de la jeune fille.

Cependant, avunt que le Iront du noble Hetman échappât à Ses mains, Paulowna avait eu le temps de se courber et de l'oser ses lèvres palissantes sur la bouche du mourant,

Michael Michaëiowitch avait mérité cette récompense suprême. Le baiser de Paulowna, qu'il s'était interdit vivant, il l'avait reçu mort.

Ce qui s'ensuivit fut l'affaire de quelques minutes et fit su>^ la -pauvre enfant, si longuement et si rudement éprouvée, l'effet d'un effrayant cauchemar.

. Les Mongols entourèrent Paulowna et se mirent à l'examiner de leurs petits yeux bridés, de l'air dont un amateur d'art exper iserait un tableau de maître. Mais l'un d'eux, qu'à son costume plus riche et 'plus orné, on pouvait reconnaître pour le chet de la bande, leur intima des ordres d'un ton rude et bref.'

Les mains de la jeune fille furent liées sur son dos et on l'entraîna hors de la case au moyen d'une longue corde, pressée à sa ceinture.

Pilou fut retiré de ^ dessous ia table et bien qu'il menaçât, en

i354 ALFRED DREYFUS

français, les bandits chinois de toutes les forces de terre et de toutes les escadres marines dont disposât sa belliqueuse nation, il ne fut pas mieux traité que Paulovvna.

Lui aussi, fut tiré hors de la case, au bout d'une corde. Puis, les Chinois chassèrent les prisonniers vers le bois, où Paulowna et Pitou aperçurent uae femme, déjà âgée, la main et les pieds liés et le visage exprimant une vive douleur, en même temps qu'une pieuse résignation à la volonté de Dieu,

— Pauvre enfant ! dit-elle avec pitié à Paulovvna. Je vous aurais volontiers averti, lorsque je vous vis vous diriger vers notre maison, mais ces impies m'ont menacée de mort si je faisais entendre le moindre cri,.. Je sr.is l'épouse du mission naire qui git là-bas, assassiné... Mon mari est mort pour sa loi ce qui est le devoir et le sort, hélas 1 de beaucoup <ie ses émules!

— Malheureuse femme! s écria Paulowna, vivement émue. Combien je vous plains d'avoir perdu un compagnon si vaillant et si noble ! Mais dites-moi, pourquoi les Mangels ne nous ontils point tuées aussi?

— Parce qu'ils espèrent tirer de l'argent de nous. Paulowna regarda la digne femme d'un œil surpris.

— De l'argent? répéta-t-elle. De l'argent de nous? Comment le pourraient-ils?

— Ne devinez-vous point quel sera votre sort, inloitunée j'^une fille? Nous sommes tombés entre les mains d'un marchand d'esclaves chinois qui nous mènera vendre au grand marché de Ourga.

— Horrible ! gémit Paulowna, en levant vers le ciel ses beaux veux suppliants»

Au Château de Kr^^Än.qhorim

La joie et l'animation régnaient au châfeau de Krasnaboïka.

Le vieux manoir, appartenant au prince hongrois S éphan Dubisky, trompé, on se le rappelle, par la ruse d'une audacieuse Tzigane, qui lui avait fait reconnaître et presser sur son cœur, comme étant son fils, le pc^tit Aniré Dreyfus, le vieux manoir magyare, disons-nous, retentissait aujourd'hui de cris et de chants, accompagnés des plus vives manifestations d'allégresse.

Toutes les pièces du castel regorgeaient d'invités. Les heiduques' affairés, se croisaient dans les corridors. De nombreux équipages* sur les portières desquels étaient peintes les armes des plus nobles familles de la Hongrie, stationnaient dans la vaste cour intérieure. Plus de cent chevaux de prix broyaient l'orge et l'avoine, dans les spacieuses écuries du prince, et les domestiques du château gorgeaient de viandes et de vin, cochers et laquais, venus du dehors, à la suite de leurs maîtres.

Tout indiquait que, ce jour là, une grande fête se célébrait au château de Krasnahorka, et ceux qui auraient croisé, par hasard, le jeune et blond prince magyare, eussent pu deviner, rien qu'à SCS traits rayonnants et ses regards brillants d'ivresse, qu'il venait d'écheoir une grande - joie aussi bien à lui qu'à son auguste maison.

Stephan ouvrit doucement la porte de sa chambre.

Quel spectacle ravissant vint s'offrir à ses re^aids extasiés !

i3.w ALFRED DREYFUS

Au milieu d'un océan de dentelles et sur les coussins de soie où le jeune couple avait trouvé naguère, comme cadeau de noces, le petit André, était couchée, la jeune princesse, la belle, l'incomparable épouse de Stephan, Juliana.

Une divine allégresse ra3^onnait dans les 3'eux de la princesse, surtout lorsqu'ils portaient vers une mignonne créature, couchée à côté d'elle et qui dormait, ses petits poings roses fermés.

Il y avait huit jours que l'enfant était née et, aujourd'hui, toute la noblesse hongroise s'était réunie au château pour assister ai baptême de la petite princesse Ilka,

Lorsque Stephan pénétra dans la chambre nuptiale, Juliana lui vendit les bias.

Elle voulut l'étreindre contre son sein, mais lui était déjà tombé à genoux, devant le lit.

— Chère femme ! dit-il, le moment est enfin venu où notre fille sera reçue dans la confession du Christ. Déjà les invités se rendent à la chapelle, magnifiquement fleurie pour la circonstance, et les parrains d'Ilka se préparent à venir réclamer leur filleule,

— Mais l'Archevêque n'est point encore arrivé, dit la jeuae ^emme, avec un peu d'inquiétude.

— La voiture qui doit amener Monseigneur ici, est attendue d'un moment à l'autre, répondit Stephan. Mais qu'as-tu donc, Juliana. Je lis sur ton visage comme une crainte secrète !

— Je voudrais que l'Archevêque fût déjà ici, répondit-elle et ;^ue la cérémonie fût accomplie.

— Tu ne doutes cependant point qu'il ne se rende à mon invitation ? demanda vivement le prince. Mais dans sa voix, elle aussi, perçait une nuance d'inquiétude.

Juliana passa tendrement ses doigts effilés dans la chevelure blonde de son époux,

— L'Archevêque baptisera notre fille, répondit-elle, de cela il ne faut point douter. Mais parle-moi lianchetnent, Stephan, n'es-

Lb MARTYR DE L'ILE DQ DL\BLE 135;

tu point fâché qu'il te soit née une fille au lieu d'un fil?, comme tu le désirais si ardemment ?

— O Juliana, je te jure que la pt.-nsée ne m'en est pas venue un seul instant. Ne possédons-nous point déjà un héritier, dans la personne d'André qui, par ta bonté divine, est devenu ton fils aussi bien que le mien, maintenant ?

— Oui, Andreas est et restera le fils aîné et l'héritier légitime de ton titre, dit la princesse. Tous deux nous adorons également cet enfant qui nous rend à chacun un amour égal ! Dieu merci, pas une goutte du sang de sa mère ne semble couler dans ses veines, et bien que je me dise souvent qu'il devait être attaché à la Bohémienne, il témoigne envers elle d'une inexplicable aversion, presque d'une secrète haine. Cela me cause beaucoup de chagrin, car en agissant ainsi, cet enfant, si bon et si aimant l'autre part, entre en lutte avec la nature et renie la sainte loi du sang !

En ce moment, on entendit au dehors un grand bruit de voix criant :

— Son Eminence Monseigneur l'Archevêque est arrivée ! Stephan sauta debout, pour recevoir son illustre invité,

A mi-chemin du pont de fer, conduisant à la chambre nuptiale, il rencontra l'auguste vieillard.

L'Archevêque, en grand costume de cérémonie, reçut en souriant paternellement, le baisement de main du prince.

D'un geste, il manifesta son désir de pénétrer avec lui dans la chambre nuptiale, où il disparut avec Stephan, pendant que les personnes de sa suite et les invités, attachés à ses pas, se retiraient*, iiscrètement dans le couloir.

Le magnanime prélat donna sa bcnédicîion à Juliana, puis se tint muet et soucieux aa pied du lit, pendant que les époux écha:"t§««ient un regard inquiet.

— PriRce Stephan Dubisky, «ut enfin l'Archevêque, j'ai répondu^ comme tu le vois, à ton iiivitittion, et me voici j:our accueillit ta

i35S ALFRED DREYFUS

fille dans le seia de notre Eglise, seule véritable et di\ine. Je vous ai déjà rendu le même service, à toi et à ta jcnne épou53 et plus récmment j'ai uni aux pieds des saints autels vos mains seulemer.t fiancées, Mais il m'a fallu, prince Stephan, ce dernier souvenir, pour me déterminer à reparaître dans cette maison. En vérité, je te Tarinonce, le baptême à ta fille, jg ne puis l'accorder qu'à une seule condition.

Juliana retomba, pâlissante, sur ses coussins.

Stephan se prit le front à deux mains, un profond soupir échappa à sa poitrine oppressée et il murmura d'une vo;x trem blanle :

— Meliora !

— Tu viens de piononcer le nom de celle qui m'empêcherait d'exercer mon saint ministère sous (on toit. Prince Stephan Dubisk}^, si tu crois être en lepos avec ta conscience, l'exemple que tu donnes au peuple hongrois, est mauvais et a causé déjà trop de scandale dans les cercles de fidèles et purs chrétiens ! Par amour pour l'enfant du vice, tu as installé dans le château de tes pères la Tzigane qui fut ta maîtresse. Tu accordes à une femme perverse, qui ne tente même pas de réparer ses fautes par une vie d'expiation et d'humilité, les droits qui ne reviennent qu'à l'épouse légitime... Je connais les motifs qui te guident, Stephan Dubisl<3% et je ne prétends point en diminuer le côté touchant. Mais je maudis la faiblesse que tu montres à l'égard de cette créature pécheresse et j'exige, qu'aujourd'hui même, à l'instant, tu cesses tous rapports avec la Bohémienne et l'éloignés de ta maison, de force sinon de gré. Et si tu résistes, si tu refuses, ta nlle ne recevra le saint baptême ni de moi, ni d'aucun prêtre de l'Eglise natioi-ale.

L'Archevêque s'était exprimé avec une extrême énergie et chacune de ses paioles était tombée sur le front humilié du prince, comme le pesant marteau sur le fer qu'il courbe et pétrit.

.— Très auguste père, répondit Stephan d'une voix altérée et

LE MARTYR DE L'ILE DU DL'^BLE i35g

dolente, tu n'as fait qu'arracher de mon cœur l'expression de mes sentiments secrets. Dès le premier jour, la présence de la Tzigane dans notre maison nous a pesé et tourmenté comme celle d'un mauvais génie. I^Iais l'ignores-* u ? Je lui ai prêté serment et ne pourrais la bannir de ce château sans me rendre coupable d'un parjuie?

— Ce serment l'a été estorqué par cette sorcière idolâtre I s'écria l'Aichevêque. Il est de nulle valevir et ne peut lier personne ! Tu as été obligé de le prêter pour sauver la vie de ton fils. Aujourd'hui qu'il s'agit du salut de ta fille, te montreras«tu moins décidé au saérifice? Que la Bohémienne parte, laisse-lui rejoindre les frètes de sa race, son exécrable aïeule qui, dans sa hutte, s'occupe de pratiques infernales, et insulte à la loi de Dieu i Prince Dubisky, sépare-toi de la misérable. Montre que tu es un homme, un digne époux, un tendre père, un bon e fidèle chrétien.

— Fais-le, Stephan, supplia Julisna. Il n'y a pas à choisir une autre voie, Souniets-loi à la volonté de ton père ecclésiastique!

— Mais la vengear.ce de Méliora ! s'écria le prince, d'une voix désespérée. Croyez-vous qu'une fille d'Egypte oublie jamais une insulte ou un outrage ? Ah ! croyez-moi, et que Dieu, du haut du ciel me serve de témoin ; ce n'est point à moi que je pense, c'est à toi, Juliana, c'est à nos enfants !

L'Archevêque haussa dédaigneusement les épaules,

— La vengeance d'une Tzigane ! dit-il. Qui donc s'embarrasse de cela? Sois sans crainte, Stephan. Cette Méliora et les siens ne resteront plus trois fois vingt quatre heures dans le pays. Qu'elle soit bannie de la Hongrie et si elle a l'audace de braver les ordres de l'autorité, qu'on la jette en prison !

Le prince se redressa avec résolution.

— Eh! bien, qu'il en soit ainsi! dit-il avec un soupir. Je chasserai la Bohémienne du château de mes oères. Et vous.

i3öo ALFRED DREYFUS

noue auguste père en Dieu, veuillez, pendant ce temps, rester auprès de la princesse.

Il embrassa Ju'iana, qui ne pouvait retenir ses larmes et quitta la chambre d'un pas décidé, pour se rendre immédiatement à l'aile du manoir habitée par la despotique Méliora.

En chemin, il rencontra son majordome, auquel, à voix basse, il donna quelques ordres.

Lorsque Stephan se trouva devant la porte de l'appartement où s'était renfermée son ancienne maîtresse, il sentit son cœur battre violemment.

Lui, le vaillant, le héros qui n'avait peur de rien, tremblait devant une misérable Bohémienne.

Un pensée amère, implacable l'oppressait surtout. N 'avait-Il pas été le séducteur de Méliora et, par conséquent, n'était-il pas responsable de ses malheurs ?

Mais il n'osait hésiter plus longtemps. Ses invités étaient déjà réunis dans la chapelle, attendant l'Archevêque et la petite princesse.

Chaque minute était précieuse,

Stephan poussa la porte et entra.

Avant même qu'il ne s'y attendait, il se trouva en présence de Méliora.

La Tzigane, étendue sur un divan, avait une cigarette aux lèvres.

Un peignoir, fait d'étoffe légère, drapait son corps voluptueux, aux formes pleines et sculpturales, laissant deviner ce qu'il était destiné à cacher.

A l'aspect du prince, une joyeuse lueur s'alluma dans l'œil surpris de la séduisante créature.

Sans quitter sa pose nonchalante et abandonnée, elle s'écria :

— Quoi 1 Stephan ! Toi, enfin ! Jamais visiteur plus rare ne pénétra dans mou réduit.

LE MARTYR DE L'ILE DU DIABlIÎ i36i

Le piincf; la regarda sans parler. Il avait croiàé les bras si^ la poitrine et était d'une pâleur mortelle,

— Mais je devine ce qui t'amène vers moi, reprit vivement Méliora. C'^tst aujourd'hui que l'on célèbre au château de Kras« nahorka le baptême de ta fille et, te souvenant du serment soJennc] que tu as prêté d'en agir envers moi comme envers ton éppus-; legi ti aie, tu viens me chercher pour prendre place au banquet princier ?

D'un bond, elle fut debout et. s'élançant vers Stephan, elle l'entoura amoureusement de ses bras nus.

— Stephan! s'écria la Tzigane, avec des yeux brûlant d'une passion indomptable, Stephan, enfin, nous voilà réunis ds nouveau et seuls ! Laisse attendre tes nobles invités, les prêtres leur feront prendre patience en leur chantant leurs litanies. Mais pour îous, réveillons plus que le souvenir, ressuscitons l'ivresse passée et à jamais inoubliable! Dans xnon sein, Stephan, brûle toujouis l'ancien feu... Oui, aujourd'hui, mieux qu'autrefois peut-être, je le sens qui me brûle et veut t'embraser à ton tour... Ne me résistes pas,.. Sois l'amant de ma confiante et ardente jeunesse... Que tes baisers appaisent ma soif de dévorant amour... Viens dans mes bras, pour y retrouver le ciel de jadis... Mais quoi I Que veut dire ceci ?

Repoussée avec violence, la Bohémienne était allée rouler sur le divan.

— Loin de moi, dangereuse sirène ! cria le prince. Aujourd'hui, comme la nuit ou tu t'introduisis dans cette maison, pour la souiller de ta présence, je te répondrai : « J'appartiens à ma femme et rien qu'à elle ! Quant à toi, je te haïs, car tu as empoisonné ma vie 1

— Et tu es venu ici pour me dire cela ? demanda Méliora d'un ton furieux.

— Non l J'y suis venu pour te dire que tu ne peux reste,

i362 ALFRED DREi^FUS

plus longtemps au château de Krasnahorka et qu'il te faut quitter cette maison.

La Tzigane se redressa, comme piquée par \in serpent.

Elle regarda Stephan d'un air incrédule, puis éclata d'un «nsultant éclat de rire.

— Ah! Ah! Tu veux me chasser d'ici? Et ton serment, le serment sacré que tu m'as prêté ?

— Ce serment m'a été arraché par la ruse, par la violence.. Il ne peut plus m'engager,

— Misérable! C'est là ce que t'a soufflé la bouche mensongère 'e ce prêtre ! Prends garde ! Ne me défie pas... Ne me pousse f>oint aux résolutions extrêmes !

— Ne t'avise point de parler plus longtemps sur ce ton à ton Seigneur ! N'oublie point, femme, que le prince Dübisky à le droit de jeter dans ses prison les Bohémiens errants et autres vagabonds !

— Même une pauvre Tzigane, mère de ton enfant ?

— Oui, celle là aussi, si tu m'y forces ! Méliora, fais un paquet de ce qui t'appartinis ici, et quitte le château de Krasnahorka sans éveiller l'attention de personne,

— Ah ! Ah ! Comment donc ! Tout de suite !

— A l'instant même l

La Tzigane poussa un cri de rage. Ses yeux noirs lancèrent des éclairs et elle ferma les poings.

— Tu as l'impudence et l'infamie de fouler ton serment aux pieds, s'écria-t-elle. Mais tu te trompes si tu crois que j'abandonnerai docilement cette demeure... Je refuse de quitter le château -^X si tu appelles tes heiduques pour m'en chasser par la violence, je crierai si fort que tes nobles invités accoureront ici à ma •'oix !

— Inisensée, tu me forces donc à ne plus rien ménager ? Une /ernièrc fois, veux-tu obéir à mon ordre? Veux-tu quitter 1, nanoir de Krasnahorka ?

LE MARTYR DE L'ILE DU DL\BLE i363

— So;s maudit, infâme ! Je reste !

Le prince courut à la porte qu'il ouvrit toute grande.

— Ici, mes heiduques ! cria-t-il.

Six laquais, de taille gigantesque, pénétrèrent dans l'appaTtcnieiit.

— Emparez-vous de cette femme, leur dit Stephan, en leur in îiquant I\Iéliora. Liez-lui les pieds et les mains et transpoitez là dans le bois. Vous savez où se trouve la hutte de la vieille I\Iuscha? Déposez la Bohémienne sur le seuil, abandonnez l'y et revenez trouver mon majordome qui vous comptera à chacun un double ducat.

Les heiduques se jetèrent £ur la séduisante créature, rendue honible en ce moment par la rage qui la transportait.

Mais il ne leur fut pas si aisé qu'ils l'avaient pu croire de se lendre maîtres de cette tigresse.

Le premier qui s'approcha, reçut en plein visage le poing fermé de Méliora, et cela avec une telle violence que le sang jaillit de sa joue tuméfiée.

Le deuxième fut à moitié renversé d'un coup de pied sur le tibia et le troisième sentit les ongles de la Tzigane lui labourer la figure.

Cependant, les heiduques parvinrent à se saisir du démon femelle. Il la poussèrent sur le divan où ils lui lièrent les pieds et les mains.

Le beau visage de Méliora avait maintenant une expression infernale.

Ses 5'eux flamboyaient dans son visage, devenu blême et, entre ses lèvres rouges, comme du sang, ses dents brillaient comme celles d'un jeune loup.

— Sois maudit, Sléphan Dubisky ! cria-t---;llo d'une voix sauvage, soyez maudits trois fois, toi et tcut^ ta postérité! La /engeance de Méliora t'atteindra où que tu sois ! Quand même ^^ devrait s'écouler dix ans entre l'outrage tt le châtiment, le

i354^ ALFRED DREYFUS

jouir luira, où tout se paie! Ecoute, ce que je te prédis, homme sans foi et sans entrailles ! Ton arbre généalogique sera faussé, greffé d'une autre branche... Ni toi, ni ta femme, ni tes enfants ne mourront de mort naturelle... Et Méliora se réjouira de tes douleurs et de tes désastres! Tu expireras dans les aflfies du désespoir, en frémissant d'épouvante, au souvenir de Méliora, la Bohémienne !

— Fermez-lui la bouche ! commanda Stephan avec colère. Je ne veux pas entendre plus longtemps ses basses insultes.

Un mouchoir roulé fut enfoncé dans la bouche de la Tzigane,

Sa voix s'éteignit, mais ses yeux, roulant sinistrement dans leurs orbites, jetèrent des éclairs ressemblant à autant de flèches empoisonnées, dirigées vers le prince.

Les heiduques enveloppèrent la Bohémienne d'une robe, déposée près du divan, et la portèrent ainsi hors du château où, si longtemps, elle avait trôné effrontément en légitime châtelaine.

Cependc*nt, Stephan eut besoin de près d'un quart d'heure pour se remettre de cette horrible scène.

Il courut à sa chambre pour baigner son front enflammé, d'eau de Cologne.

Mais quoique son visage eut repris une expression de calme, la tempête grondait toujours dans son cœur et son esprit frappé se rappelait, comme prophétie redoutable, l'anatbème jeté sur lui par Méliora, avant d'être transportée loin du château. • ...,••••....••.••• ••••^

Cependant, la cérémonie du baptême avait eu lieu dans la chapelle et les invités s'étaient réunis dans la grande salle, pour prtndre place au banquet princier.

Stephan se glissa dans la chambre de sa chère épouse. Il s'assit sur le bord de son lit et prit les mains de Juliana entre les siennes.

La petite lika reposait à côté de sa mère et André, assis soi"

LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE i365

le tapis, près de la fenêtre) jouait avec des soldats de plomb, dont un des invités lui avait fait cadeau.

A la grande stupéfaction de Stephan et de Juliana, André avait nommé un de ses soldats « Caporal Michon » et donnait à un autre, monté sur un cheval et le sabre au clair, le nom de « Capitaine Dreyfus. »

Soudain, l'enfant sauta debout, éleva le cavalier de plomb en l'air et courut au lit.

— Tu n'es pas mon papa, toi ! cria-t-il à Stephan. C'est ici qu'il est mon papa, mon cher petit papa... Et son nom, c'est le capitaine Dreyfus !

Les jeunes époux échangèrent un regard inquiet. Juliana saisit la main du prince, qu'elle attira vers elle.

— Stephan, lui dit-elle à l'oreille, si la Tzigane nous avait trompés ? Si l'enfatît que nous croyons ton fils, ne l'était pas ? Dis, Stephan, que faire?

Le visage du prince s'assombrit.

— Impossible ! s'écria-t-il. André est mon fils. Ses propres eniantins ne peuvent me donner le change. Mais si André n'était pas mon fils, ce serait un grand malheur pour moi. J'aurais à déplorer amèrement que tu ne m'aies donné qu'une fille, peut ê'.re sans espoir, par la suite, de toute postérité mâle I Et si je mourrais sans héritier mâle direct, tous mes biens, sauf une faible dot, aussi bien que mes titres, passeraient dans une ligne collatérale. Dans ce cas, celui qui recueillerait mon riche héritage, serait mon cousin, le comte Esterhazy, qui sert en qualité de major dans l'Etat-major français. Un sombre et diabolique personnage, que cet Esterhazy oour lequel i'ai toujours éprouvé une invincible aversion l

3 3.66 ALFEE^ DREYFUS

Jua vengeance des Tsiganes

Ce même soir, un homme de haute et fière taille traversait les bois de Krasnaihorka.

Il portîiit un uniforme vert, orné de passementeries d'or, un képi, à large visière noire, et avait, en bandouillièrc, un fusil à deux coups, aux canons duquel les rayons de soleil couc!;ant allumaient de rouge reflets.

Lorsqu'un paysan le rencontrait, il lui criait respectueusement : « Bien le bonjour, monsieur le garde des bois ! »

Hais dès qu'il l'avait dépassé, le paysan crachait à terre, en murmurant :

— Misérable Tzigane î II faut encore se montrer aimable à son égard et s'incliner devant lui ! Pendant des années, avec sa bande, il a battu les environs, en vivant de rapines. Tout ce qui ne tenait pas solidement au sol, il s'en emparait. Et maintenant, cet Aladar Forkasch est devenu beau monsieur, un fonctionnaire qu'il faut traiter avec considération !

En effet, l'élégant et vigoureux garde-forestier n'était autre que l'ancien chef des Tziganes.

Et lorsqu'il allait ainsi, sanglé dans son uniforme, de sa marchß et de son regard se dégageait un vif sentiment de dignité personnelle et de mâle orgueil.

— Aladar Forkasch, semblait-il vouloir dire, Aladar Fcrkasch

LE MART'i ÙE L'ILÊ DU DIABLE iSG;

est un homme en place maintenant. Qui donc oserait s« mettr en travers de son chemin ?

Soudain le garde-forestier s'engagea dans un chemin de traverse sans issue apparente et qui se terminait brusquement à un fourré d'épaisses broussailles

On y avait cependant ménagé un sentier tortueux par lequel, bien que risquant fort de buter contre les racines et de déchire* ses vêtements et sa peau aux épines, il y avait moyen de se diriger pour gagner du temps.

Après quelques minutes de marche prudente à travers ce mi^quis hongrois, Aladar sentit une odeur de fumée trahissant le voisinage d'une habitation humaine.

— La vieille Muscha paraît s'être remise à distiller ses philtres diaboliques, murmura Aladar Forkasch. Mais, peut-être, n'ap« prêle-t-elle, en ce moment, que son souper. Très forte en cuisine

• a vieille Muscha ! Je mangerais volontiers un fin goulasch tzigane, comme elle seule les mitonne

Il pressa le pas et se trouva bientôt devant la porte branlante d'une hutte à moitié ruinée.

Cette porte était ouverte et il s'en exhalait une odeur nauséabonde d'herbes bouillies et de graisse fondue.

Il voulut pénétrer dans la masure, mais au même instant, un animal, au poil roux, s'en échappa, en poussant un aboiement' rauque et lui montrant ses fortes dents blanches, prêtes à mordre.

Un violent coup de pied de Forkasch renvoya à quelques pas le hargneux qiadrupède, qui, la queue entre les jambes, regagna la liut'.e en hurlant.

— Surveille mieux ton renard, vieille sorcière I cria le gardeforestier. Dresse-le à discerner les visiteurs bien venus des visiteurs importuns ou dangereux,

La vieille Muscha apparut sur le sèuil.

Elle était devenue encore plus afifreuse que par le passé. Son visage hâié était plus brun et plus ridé, les mèches de ses cheveux

i368 ALFRED DREYFUS

plus grises et plus hérissées, lés vêtements drapant son corps osseux et difforme, plus sales et plus sordides.

— Ah ! Ah ! cria-t-elle d'un ton joyeux, en levant en l'air ses bras noirs et décharnés. Quel honneur pour ma pauvre maison ' Le seigneur Aladar Forkasch daigne s'arrêter sur mon seuil... La vieille Muscha n'aurait osé rêver de recevoir jamais encore pareille visite !

— A ce qu'il me paraît, répondit Forkasch, tu es encore en train de brasser tes philtres et tes sortilèges ? C'est ce qui m'est défendu de voir, sans y mettre bon ordre. Enlève ton infernal chaudron du feu, avant que je pénètre dans ton taudis et puisque te voilà tout de même à cuisiner, prépare-moi un de ces friands repas, comme tu sais que je les aime.

— Tu seras satisfait, mon fils, dit la sorcière en grimaçant. Mais entre. J'étais seulement à faire fondre un peu de gras de vipères. Ces lourdeaux de paysans m'en achètent beaucoup, croyant y trouver remède contre leurs maladies de poitrine !

Aladar suivit la vieille dans sa hutte-

A son entrée, le renard qui l'avait accueilli de si hostile façon, se réfugia dans un coin et une petite vipère aveugle, rarrjpant sur le sol, regagna son trou, creusé dans l'âtre.

La demeure qu'habitait la vieille Muscha, n'était à proprement parler qu'un trou. Le vent et la pluie y pénétraient par de nombreuses fissures, et les planches manquantes des clois:^ns étaient remplacé,js par les broussailles mêmes de la iorêt, qui étendaient leurs ronces à l'intérieur.

On apercevait le ciel par les parties du toit et le pied, au lieu de plancher, foulait simplement la terre battue, détrempée en temps humide.

Ce refuge inhospitalier était pourvu d'un âtre eii ;^nerre, où pendait, en ce moment, à une crémaillière de fer, un énorme chaudron de cuivre vert-de-grisé.

Meubles, ustensiles et poteries juraient par leurs couleurs criar

LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE '• iSGq

les, alternés avec de gros paquets de plantes séchées et des dépouilles et de squelettes d'animaux.

Le soi était jonché d'autres herbes, d'ossements et de débris, entre lesquels couchait le renard, attaché d'prdinaire à une longue clu.îiic, sautillait une pie boiteuse et filait son rouet un gros chat noir.

En sa qualité de Tzigane, Aladar Forkasch était habitué à de semblables mises en scène.

D'un air de parfaile humeur, il se laissa tomber sur un banc, tira de sa poche une pipe et une bkgue à tabac et bieiiiôt s'eiiloura d'une épaisse et odorante fumée.

Pendant ce temps, Muscha, recurant un chaudron, se mit en devoir de cuisiner le souper demandé.

— Maintenant, dis-moi donc ce qui t'a:::ène ici ? demanda-t-olls à Foikasch. Car je ne croirais jamais que tu sois venu me voir sans un but déterminé.

— En cela, tu as raison, vieille sorcière. Je venaio te demander s'il y a longtemps que tu ne l'as vue ?

— Meliora ? Bah I Je lui ai encore parle pendant la nuit de la dernière pleine lune. Elle l'a passée dans cette hutte.

— Et n'a-t-elle poirt demandé après mci ? dit le Tzig;.ne, d'un air curieux. Dis, Muscha, n'a-t-elle point prononcé mon nom ?

La vieille inclina son front branlant.

^ Elle m'a dit qu'elle donnerait gros pour t'entendre jouer encore une fois du violon comme le soir de son installation au château de Krasnahorka.

Le Tzigane poussa un profond soupir,

— Cette nuit là, dit-il d'un air sombre, j'ai joué jusqu'à ce que mon âme s'échappât de mon corps. Chaque son était une larme, chaque accord un soupir, chaque trait un gémissement. Mon violon et moi pleuraient sur Méliora, pour la seconde fois, retombée au pouvoir de ce noble maudit, qui fait et fera son malh-:ur... Par le grand Diable d'Enfer l je ne puis comprendre

comment elle peut vivre dans cette tombe de pierre, elle, qu'on proclame la Reine des bois et qui aspirait la liberté par tous le pores !

— Aujourdhui, encore, elle est libre, répondit Muscha, en pienant un morceau de tabac dans la blague d'Aladar et se le fourrant dans la bouche. Ma petite Meliora ne vit-elle point à Krasnahorl-a comme une princesse? Vingt heiduques s'empiessent à sa voix et elle mange dans de la vaisselle d'or.

— Mais, le prince l'évite comme une pestiférée, s'écria Forkasch a\cc colère. Je l'ai appris par les domestiques. Il lui est interdit de se tjouver sur les pas de la véritable châtelaine. Elle est...

Il s'interrompit en se levant brusquement.

• — N'as-tu rien entendu ici près, Muscha? demanda-t-il.

Une sourde plainte résonnait dans le silence du soir.

— C'est elle ! s'écria la vieille, en se précipitant hors de la hutte. Forkasch la suivit, pour la dépasser aussitôt.

Comme un chien lancé sur la jjiste du gibier blessé, il donna à travers taillis, écartant, pliant et cassant les branches qui lui barraient le passage.

Soudain il s'arrêta en poussant un cri.

Devant lui, sur la mousse humide, était étendue Méliora, les mains et les pieds liés, un bâillon à moitié enfoncé dans la bouche !

— JKh ! Muscha ! crja-t-il à la vieille qui l'avait suivi et arrivait en haletant. Vois donc le sort heureux dont ta petite fille jouit au château de Krasnahorka ! On te l'a rapporté, liée comme un animal dangereux. Par Hécate ! je m.e doute bien par l'ordre de qui 1

Il se baissa vivement et délivra la jeune Tzigane du bâillon qu'elle n'avait pu rejeter tout entier, trancha les liens qui lui maintenaient les membres, la souleva de ses bras robustes et, pr^S'^ant contre son sein la femme toujours aimée, il la transpona à la hutte de la sorcière de Krasnahorka,

LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE iSti

Kléliora revint rapidement à elle.

A peine eut-elle recouvert l'usage de ses membres, qu'elle r;3 jTta : u\ pieds d'Aladar Forkasch, en criant d'une voix trembianto de fu iTur :

— VtM-!g-:-moi, Aladar, et je suis à foi.

Puis elle racconta en peu de mots^ consistant encore pour ui-.o bonne part, en malédictions et en injures, ce qui lui était a;ii'é et comircnt Stephan Dubisky ô'était débarrassé d'elle.

Ala(iar saisit les deux mains de la'Bohémienne, la regarda au fend des yeux et, pendant qu'un sourire énigmatique se jouait Eur SCS lèvres, il lui dit à demi-voix :

— Ne p'eure point, Méliora. Nous paierons noire dette à ce Ttlagnat orgueilleux et cruel. Ah! il t'a fait chasser de chez lui comme une chienne enragée... Eh! bien il s'apercevra bientôt que si les chiens ont des dents, c'est pour mordre ce à quoi il tient le plus sur la teire... Eh ! Muscha ! Arrive ici, loi 1

La vieille Bohémienne détourna à demi son visage du feu qu'elle avait rallumé, sous le grand chaudron pendant dans l'âtre.

La rouge flamme accusa plus nettement son profil tliabolique et, en ce moment, certes, elle réalisait bien le tj^pe de la sorcière, telle que se la figurent et la craignent les âmes superstitieuses.

— Que veux-tu de la vieille Muscha ? demanda -t-elle d'une voix creuse. Faut-il qu'elle arrache avec ses ongles le cœur de ce prince perfide, de ce noble infâme, hors de sa poitrine déchirée ? Doit-elle l'empoisonner ou déchaîner par ses philtres la contagion dans son castal de pierre? Dis-moi ce qu'il faut que je fasse. Je suis piôte à tout exécuter.

— La vieille lépondit le Tzigane, te souvient-il qu'il y a une couple de mois j'ai abattu, à coups de fusil, près du village, un cliien enragé, terreur du pays entier ?

— Oui, je m'en souviens. Ta balle ne manqua point le but. La tele était morte avant d'avoir pu mordre personne.

— Je te vis, en ce momei.t, te dressant devant moi, et tu

i372 ALFRED DREYFUS

me demandas de pouvoir emporter le corps du chien m.ort. Tu t'en souviens, encore, la vieille ?

Muscha pencha \o tête en ricanant.

— Qu'as-tu fait de ce cadavre ?

Un feu sinistre brilla dans les yeux de la sorcièrt. Elle abandonna l'âîre, se dirigea vers un angle ce la hutte et y déplaça, non sans grande peine, une lourde pieire, découvrant un trou profond, tout reoipli de bouteilles, de petits pots et d boites.

— Est-ce là ta cave à provisions? demanda Fc:kasca d'un ton railleur.

— Non, mais ma pharmacie, répondit Muscha, ou, si tu l'aimes mieux, ma cachette à poisons.

Elle pencha, éteadit une de ses mains crochues et .ramena, 3U bout de quelques instants, une petite f\ole, soigneusement bouchée, contenant un liquide, d'un rouge-brun.

— Qu'est-cela ? demanda encore Forkasch.

— Le sang du chien enragé, tué par toi, répondit la sorcière de Krasnahorlca, le plus dangereux, le plus redoutable des venins. Malheur à celui dans l'organisme duquel serait introduite luie seule goutte de cet élixir. Il mourrait enrage, dans d'épouvantables souffrances.

— Je le savais! s'écria Forkasch d'un air triomphrnt. Je savai' dans quel but tu voulais empo-ter le corps de ce chien. Je savais que tu voulais extraire de sa charogne un poison mortel et c'est là dessus, entends-tu bien, que j'échafaud;^ mon plan pour nous venger du Seigneur de Krasnahorka !...

La tiuit était tombée et étendait ses voiles sur bois et villages.

Ceux qui avaient îa consienc? pure, goû'aient sous sa protectrice égide un sommeil réparateur. Mais sous res ailes sombres, veillaient aussi le crime et la vergeance, tissant le filet destine à prendre au piège leurs victimes sans défiance

Les trois Tziganes étaient assis autour du rouge foyer, envelopj.és d'une épaisse fumée de tabac. Le xenard et la vipère reposaient confiamment à leurs pieds. La pie s'était perchée sur l'épaule de la vieille Muscha et le chat se pelotonnait volouptueusement aux pieds de Méliora,

Les Tziganes se parlaient à voix basse, serrés l'un contre l'autre, et semblant craindre de révéler leurs plans infernaux, même aux animaux sans raison, hôtes secondaires de la diabolique officine.

Minuit avait sonné, lorsque Aladar Forkasch se leva.

Il dépouilla son uniforme, se ceignit les reins d'une longue et forte corde et passa à sa ceinture un large coutelas.

Le Tzigane pressa Méliora contre son cœur et sortit de la hutte.

Mais les deux femmes n'allèrent point coucher. Elle restèrent assises près de l'âtre, ne parlant que de leur vengeance, qui leur tenait lieu de sommeil et de repos.

Trois heures s'écoulèrent ainsi et le jour commença à poindre.

Le renard qui sommeillait dans soa coin, se redressa en grondant. Le hargneux animal tira violemment SUS sa chaîne en voulant s'élancer vers le seuil,

— C'est Aladar qui approche ! s'écria Méliora. II nous apporte ce qu'il nous a promis I

Les deux femmes coururent vers la porte.

Le Tzigane se frayait péniblement un chemin à travers les broussailles. Il haletait et semblait plier sous un pesant fardeau.

La manche gauche de son gilet de laine était déchirée et une blessure saignait à son bras droit

Il jeta aux pieds des deux femmes, un objet noir volumineux n'il portait sur le dos.

— Voilà le vengeur ! leur dit-il. Ce n'a point été chose facile ^ue de le capturer vivant. Mais je songeais à toi, Méliora, et j'ai été l'arrac* • au fond de son repaire.

i374 LFKED DREYLub

Le vengeur dont parlait Aladar P'oieasch, était un grand loup, auquel il avait lié les quatre pattes et qu'une muselière enipèc!K.it de faire usage de sa redoutable mâchoire.

Etendu sur le sol il promenait autour de lui l'effi ayant regard de ses yeux verts et grondait sonrdeaient.

— A vrai dire, ce n'est encore qu'un demi-vengeur, repiit Aladar en riant. Mais nous allons le co:nplcter de la bonne manière. Un loup est dangereux, quo qu'un hoaime déterminé puisse se rendre maitre de lui. Un loup enragé l'est davantage... Eh ! IViuscha, appoite-nous ce dont nous avons besoin l

La vieille rentra dans sa chaumière et revint, tenant u'ane

.ain la fiole contenant le sang du chien enragé, abattu par le foi estiei -Tzigane et de l'autre, une petite seringue, terminée en pointe,

Aladar remplit la seringue du liquide brun, contenu dans ia bouteille, s'agenouilla près du loup et, le piquant entre les deux yeux, lui chassa sous l'épiderme le contenu de son ins rumcnt.

MuEcha avait été chercher encore une lorte chaîne de fer, retenant un collier de même métal.

Alada passa le collier autour du cou de l'animal et l'attacha solidement à un arbie s'élèvant derrière la hutte.

— Maintenant, femmes, dit-il, prenez-garde de ne point vous approcher de trop pics de ce nouveau pensionnaire. Je viendrai le voir chaque jour pour lui demander des nouvelles de sa santé.

Seulement alors, le garde-forestier se laissa panser le bras par Méliora qui, pendant qu'elle lavait la blessure, se baissa pour poser ses lèvres sur la chair du Tzigane, frissonnant d'émoi.

— Lorsque tout sera accompli, lui murmura-t-elle à l'oreille, nous irons ensemble, courir le monde. Tu deviendras bien mieux qu'un simple garde-forestier, Aladar Forkasch. L'argent nous airiveia à flots et Ifr? Homme t'acclameront, mon beau Tzigane,

car tu es un grand artiste et ton violon rendra ton nom célèbio dans tous les pays,

Aladar tint parole. Chaque jour il vint rendre visite à la hutte de la vieille Muscha.

C'iaque jour, aussi, il infusa au loup du sang de chien nragé.

Le sixième jour, l'animal de proie, à l'aspect d'un pot d'eau que lui apportait la sorcière, fut saisi d'un transport de fureuT éj[.ouvantable.

Il bondit, le poil hérissé, les yeux sanglants, la bouche écumante.

Aladar Foikasch, à ce spectacle, se tourna en riant vers les deux femmes.

— Maintenant, dit-il, il ne manque plus à ce vengeur là, qu'une victime.

C'était par une claire et tiède journée de piintemps.

L'air était si doux que même la princesse encore un peu souffrante à 1h suite de ses couches avait été attirée hors du château de Krasnahorka.

Juliana se promenait dans le jardin du château, confinant au vaste parc, aux épaix et profonds ombrages, et le petit André trotinait à ses côtés.

Profitant de ce que l'enfant se livrait sans réserve à ses saillies et à ses questions naïves, la princesse essayait de soulever enfin le voile recouvrant les premières années du fils, si inopiniment reparu.

— Pourquoi donc parles-tu toujours de Dreyfus, mon enfant ? demandait Juliana. Dis-moi donc, comment il est fait, ton Dicyfus.

— Le capitaine Dreyfus? répondit André en riant. Mais c'esf mon ancien papal... Comment il est fait? Comme un bel offic'er, avec des cordes en or, sur son uniforme e* vin sabre au cô'.é.

i375 ALFRED DREYFUS

— Et, autrefois, avais-tu aussi une autre maman ? -^ Oui, et aussi jolie, aussi bonne que toi,

— Elle avait les cheveux noirs, n'est-ce pas et le teint brun dis?

— Non, non ! Tu crois peut-être que ma maman était ime Tzigaiic ? Elle avait la peau aussi blanche que toi. Et nous demeurions dans une grande maison. Et lorsque papa est parti pour ce vilain pays étranger, et maman, aussi, je pense, j'ai été demeurer chez l'oncle Mathieu... Celui-là, aussi, était bien bon pour moi... Et je jouai soldat avec le caporal Michon... Et Georgette m'aimait bien... Et tante Frédérique...

Le ])etit s'arrêta et se mit à pleurer. Juliana l'attira tendrement contre son sein.

— Ne pleure pas, mon chéri, dit-elle. Est-ce que tu n'es pas satisfait de ton nouveau p-apa et de ta nouvelle maman?

— Oui, mais j'aimerais mieux cependant retourner auprès ae mes premiers parents ! Ah ! si je n'étais jamais monté dans cet affreux ballon !

— Quoi ! Tu as fait une ascension en ballon ?

— Oui, et dans ce ballon, il y avait une méchante femme... et elle m'a emmené dans un grand moulin, tout sombre... Et alors, est arrivé un vilain homme, qui avait l'air d'un fanlôme et qui n'avait ni nez, ni oreilles... Et cet homme m'a emporté dans un bois où il a voulu me tuer!

Juliana secoua le front avec incrédulité,

— Tu as sans doute entendu raconter quelque histoire de revenants, mon pauvre petit, dit-elle. Et maintenant tu les brouilles avec tes propres souvenirs. Mais voilà papa qui arrive. Raconte lui donc un peu, à lui aussi, ce que tu viens de me dire.

Le prince, arrivait, en effet, de la terrasse tntourant 1 château. li était en costume de chasse et tenait une carabine à la main.

Dans la poche de sa veste, se trouvait un journal.

i^ H/iT/rr «•:;> «'a pa: nienh. Ce sù,H lie.: là If s plm-îs d;s fu/.'rcscS

de France/

lO Centimes la livraison de 32 pages.

iJiv. 44 Reproduction interdite Lîvf 4.4

Imprimerie L. IIvxderykx, Rae Sainl-Pierre, 30, Bruxelles.

i378 Ai.i'RED DREYFUS .

Sléphan courut à sa jeune femme et l'embrassa tendrement.

— Que je suis heureux, Juliana, s'écria-t-il, de te voir de nouveau en état de te promener dans les jardins. La tiède atmosphère du printemps aura bientôt rendu à les joues les loses qui y florissaient naguère,

— As-tu l'intention d'aller à la cha •su', Stephan ?

— Seulement jusqu'à ce soir, mon trésor. J'ai promis à Kar* ponay de chasser aujourd'hui le faisan avec lui.

— Prends garde, cher homme, qu'il ne t'airive rien de fâcheux je ne serais tranquille qu'en te voyant de retour, car je crains la vengeance de la Tzigane 1

— Tu n'as plus rien à reiouler de ce côté, répondit le prince Je sais de source certaine, et cela de ce matin même, qu Méliora a quitté le pays.

— Qui te l'a dit ?

— Le garde-forestier, Aladar Forlcasch, Il est venu ici, il y a une demi-heure tout exprès pour m'apprendra cette nouvelle. Et je l'en ai richement récompensé.

— Aladar Forkasch?.., Ne m'as-tu point dit que cet homme était un ancien Tzigane ?

— Oui, et même le chef de la bande dont faisait partis Méliora.

— Et tu as confiance en lui ?

— Certainement, lorsqu'un Bohémien a accepté une fois une fonction ou un grade dans la société régulière, il devient aussitôt l'ennemi le plus acharné des frères de sa propre race, qu'il traîne volontiers en prison, surtout lorsqu'il peut gagner de ce chef une couple de florins.

— Mais c'est là un signe de véritable traîtrise I fit observer Juliana. Vendre ses anciens compagnons ! A ta place je me fierais point à ce Forkasch.

En ce moment, le petit André accourut vers Stephan, et mon^ traut le journal sortant à demi de la poche du prince i

LE MARTYR DE L'ILE DU DL\BLc 1379

— Est-ce qu'il y a des images, là dedans .'* demanda-t-il.

— Je crois bien, Andréas. Veux-tu les voir ? Je n'ai pas eu moi-même le temps de jeter un coup d'œil sur ce journal.

Il tira la feuille illustrée de sa poche et la tendit à André,

— Je t'accompagnerai un bout de chemin dans le parc, dit juli na, à moins que tu n'aies fait atteler.

— Non, j'irai à pied jusqu'au château de Karponay. Cette matinée est vraiment superbe I

Le jeune prince offrit le bras à sa femme qui se serra tendre« ment contre lui et tout deux s'engagèrent sous les ombrages du parc.

Les appels bruyants du petit André les ilt s'arrêter. Le jeune garçon accourait vers eux, hors d'haleine et agitant le journal comme une bannière.

— Voici le portrait de mon papa ! cria-t-il, la joie peinte sur son charmant visage. Ne vous l'avais-je pas dit ? Il a des cordes en or sur son uniforme.

Stephan et Juliana restèrent stupéfaits.

L'enfant leur tendit le journal.

C'était le « Budapester- Herald »,

Sur la première page figurait le portrait d'un officier français, ■accompagné de la rubrique suivante :

« Le Capitaine Alfred DREYFUS, condamné à l'internement perpétuel, dans « l'Ile du Diable ».

(Le colonel Picquart aurait, paraît-il, découvert les preuves de son innocence),

Stephan pâlit et Juliana sentit à la pression de son bras qu'il était violemment ému.

— Comment n'y avais-je point songé ? s*écria-t-il. Voilà bien, en effet, ce capitaine Dreyfus, dont l'enfant nous a si souvent parlé ! Par le Dieu vivant ! je commence à croire que la Bohémienne nous a indignement trompés ! Pour s'introduire chez nous elle s'est servi d'un enfant volé^l MaiS/ le Ciel aidant, la

i38o ALFRED DREYFUS

vérité ss fera jour ! Je mettrai tout en ccavre pour pénétrer une semblable imposture !

1 attira à lui le petit André et le serra sur son cœur.

— Pauvre petit ! dit-il, tu retrouveras tes parents. J'ai fait un Deau rêve, en croyant avoir retrouvé en toi l'héritier de ma race. Maintenant, peut-être, s'étendrait-elle avec moi, mais ma vie durant, mon cher Andréas, je me considérerai comme toi ami, ton second père. Acceptez-en l'engagement avec ce baiser

Stephan après avoir embrassé André le poussa vers Juliana pour qu'elle le baisât à son tour,

L^ jeune femme se courba vers l'enfant, mais lorsque ses lèvres touchèrent la bouche mignonne de l'enfant, elle arrosa son visage d'un flot de larmes,

— Je n'irai point à la chasse, aujourdhui, dit le prince Dubisky, mais enverrai immédiatement un télégramme à mon cousin Esterhazy pour le prier de recueillir des renseignements sur cette lamilie Dreyfus.

Stephan appartenait aux hommes possédant la louable habitude de ne jamais rien remettre au lendemain de ce qu'ils peuvent régler le jour même.

Il serra la main de Juliana et se dirigea d'un pas rapide vers le château. Mais il n'avait point encore atteint la terrasse qu'il entendit une voix plaintive appeler au secours.

Ce cri était si déchirant, si plein de terreur et d'angoisse qu'il

fiappa le prince comme l'eût pu faire un coup de foudre et le

çndit pour quelques instants incapable de faire im mouvement.

Lorsqu'il eut recouvré l'usage de sa pensée et de ses mouvements, ses yeux contemplèrent une horreur, un spectacle qui surpassait encore tout ce que dans son inquiétude et dans son émoi il eût pu imaginer de plus affreux.

Stephan vit sa femme, sa Juliana adorée fuir, vers îc T[!\râ<" *s long de la lisière du parc. Elle tenait sur les bras le petit André

LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE i3Si

q.-i'el/s é'evait }e plus possible, comme pour le préserver de quelque atteinte.

Quoique Dubisky se trouvât encore éloigné d'elle d'une centaine de mètres, il put lire sur le visage blême et contracté de la princesse l'expression d'une effroyable épouvante»

Stephan s'élança comme un insensé.

Derrière la jeune lemme, bondissait un animal de forte taille, EfHit-ce un chien ?... Non, c'était un loup, hurlant à la mort, a'éié de sang, l'écume à la gueule et laiss nt pendre une langue hi'leuse.

Il n'était plus qu'à quelques pas de la p.iuvre femme.

Stéi>han aima son fusil. 11 s'avarça en courant, d'une vingtaine et 11 tins 1 uis, niellant en joue le redoutable animal, il fit feu.

Mais il était trop taid. Le loup avait atteint Juliana, qui, t'éi niante, ex éi-uée, s'était assise, étenJant, machinalement en a. an; une «le s.-s ma.ns et se couvrant les y ux de l'autre.

Les dents aiguës de l'animal de proie péiiéirèient dans lâchait blH'che de a itu^ e femme, au moaient où la b.iUe de Dubisky, îHiés a\üii sifflé dans l'air, trouait la tète du loup.

Ct lui-ci iacna sa proie, fit un bond pro igieux et retomba sur le fcol, cù il s'allongea, inerte.

L'instant d'apiès, Stephan était près de sa femme, juste à *enjps puui la recevoir dans ses bi3

- Lw vengeance de Méliora 1 gérait la pauvre femme blessée.

Puis elle ferma les yeux et perdit connaissance.

Le bruit du coup de feu avait fait accourir les gens du château, qui entourèrent, avec des marques non feintes de douleur, le corps de leur maîtresse bienaimée.

Les femmes s'empaièrent de la princesse et la transportèrent avec précaution au château, pendant que les hommes regardaient avec étonnement et effroi le corps gigantesque du loup,

Stephan, après avoir envoyé sur son plus rapide coureur, un valti à Komoin, pour en ramener un médecin, allait rentrer au

château, pour rejoindre son épousa blessée, lorsque un appel de' son intendant vint l'arrêter.

— Monseigneur, lui dit le brave homme, venez donc par ici pour constater une grave découverte ! Ce loup n'a point pénétra par hasard dans le parc, ce qui d'ailleurs, en cette saison servjt tout à fait anormal, chez ces lâches« et féroces animaux. I, ne s'y avanturent que par les plus grands froids de l'hiver et encore, voilà plusieurs années qu'on n'en ait signalé par ici. Non, le monstre a dû avoir été lâché sur madame la princesse. Voyez. Il porte un colier de métal, comme les chiens à l'attache et à ce collier pend encore un morceau de courroie, coupée fraîchement, comme c'est facile à voir à la section.

Le prince se courba en pâlissant sur le cadavre du loup et vérifia le bien fondé des observations faites par l'intendant.

Non, il ne s'agissait point d'un hasard, mais d'un abominable forfait perpétré contre sa noble épouse !

— La Tzigane ! murmura-t-il sourdement.

Sa main serra violement son fusil et il jeta autour de lui un farouche regard comme s'il cherchait un but à la seconde balle restée dans le canon.

— Suivez-moi dans le bois, mes amis, cria-t-il aux domestiques. Nous rassemblerons les preuves du crime avant qu'on ne les ait fait disparaître !

Mais quel fut l'étonnement du prince et de ses gens en découvrant, quelques pas plus loin, une large traînée de sang, conj duisant dans l'intérieur du parc.

En la suivant, ils arrivèrent à un arbre, au pied duquel les attendait un effrayant spectacle. La vieille Muscha était étendue sur le sol, terriblement mutilée et perdant son sang par de nombreuses blessures.

Elle r spirait encore, mais d'un coup d'ceil, Stephan se con« vainquit qu'il fallait renoncer à tout espoir de la sauver.

Une solide chaîae de fer, terminée par une courroie de cuir

LE MARTYR DE L'ILE DU DL\BLE i3S3

pendait au tronc d'un arbre. Il de,vint clair pour tous que le; loup, avant d'être lâché sur Juliana, avait été attaché en cet-^^ endroit.

La vieille Muscha devait avoir tranché la corde de cuir, car le couteau dont elle s'était servie se trouvait jeté à quelques pas. ]\Iais elle n'avait pu se garer à temps, ou, peut-être, avait 'buté contre une racine.

L'animal, avant de bondir sur Juliana, s'était d'abord attaqué à la sorcière qui avait payé son crime de sa vie.

— Dieu t'a frappée avec tes propres armes, exécrable vieille I s'écria Stephan, Mais il a préservé ma femme qui en sera quitte pour une simple morsure. Ta vengeance ne l'a point atteinte.

Malgré l'atroce soufîrance qui devait la torturer, la sorcière de Krasnahorka souleva la têt<

Elle fit entendre un rire moqueur, en attachant sur le prince des yeux brillant d'une joie infernale.

— Ne te hâte point de triompher, Stephan Dubisky, s'écriat-elle, en ricanant. Je suis perdue, eux cette maudite bête m'a déchirée toute... Mais ta femme, ton épouse adorée, celle pour laquelle tu as chassé Méliora, mourra, elle aussi, dans d'effroyables tourments !... Quoique sa blessure soit bien légère, elle emportera dans la tombe l'orgueilleuse et unique châtelaine de Krasnahorka... J'aurai rempli d'angoisse et d'épouvante les der« niers jours de sa misérable existence l Le loup qui a mordu ta femme était enragé ! Moi-même, je lui ai infusé le sang i'un chien enragé, tué, il y a quelques mois, aux environs du "village !

Stephan, terrifié, fît un pas en arrière.

< — Tu mens, sorcière, cria-t-il d'une voix rauque et tremblante. Tu viens d'inventer cette histoire pour m'effrayer,. et me voir trembler devant toi !

— Le crois-tu ? put dire encore la Tzigane moribonde. Attends seulement huit jours et tu verras si la sorcière t'a fait un conte«

i3S4 ALFRED DREYFUS

Non, non, la vengeance des Bohémiens t'a fiappé. Infâme, SOIS à jamais maudit I Et vois crever ta misérable femme comme un chien enragé !

La vieille Muscha se redressa, mais pour s'affaiser aussitôt, rou'ant morte aux pieds du prince.

St^'phan, anéanti, retourna au château de Krasnahorka, mais H" . sans oublier d'ordonner à ses gens de tenir secrète l'horrible rêvé ation de la sorcièie.

Lui uême obseiva vis a vis de Juliana le plus rigoureux si'( lire, ne \ou'ant point l'ii.quiéter et l'efïrayer inutilement.

La bi(S>uie, en elle-même paraissait peut dangereuse. Elle 3' ait éié lavée .lU carbol et soigneusement pansée. Néanmoins, Junaiia s'était étendue sur son lit, dans la haute chambre de la to.i, Cir la fraytur et l'émotion l'avaient fort abattue.

S'é. nan ne quitta jionit le chevet de sa femme,

LoiMjae, pour respirer l'air frais, il alla se poser que Iqu« s HT Mu'(.3 à la fenètie, large ouverte. Ses yeux luieni atlaés pai its lu' urs d'un incendie au milieu des bois.

Il ch.ir^ca aussitôt un de ses heiduquea (Te s'informer de la c< use de ce feu.

Une heure plus tard, le valet revenait et lui apprenait que la 1 utte de Muscha, s'était écroulée dans les flammes allumées pai une main inconnue.

Le médecin, mandé à Komorn, arriva un peu après l'heur' du midi.

Il visita la plaie de Juliana et commença par annoncer une prompte guérison. Mais Stephan l'ayant attiré dans une chambre Voisine, sous prétexte de lui ofiiir quelques rafraîchissements, lui communiqua, toujours en grand émoi, ce que la vieille Tziçane lui avait cr.é dans les affres d'une épouvantable agonie.

Le médecin devint aussitôt d'une gravité extrême.

— Le cadavre du louD abattu est-il encore ici? demanda-t-il vivjment.

LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE i385

— J'ai donné l'ordre de le conserver dans une grange.

— Très bien, monseigneur. Faites que je puisse le voir îmmé» diatement.

La prince conduisit le docteur dans la grange efi question.

Celui-ci considéra le corps du loup, en secouant süucieuseme->t

la tête. Il lui pratiqua une incision dans le cou et, avec des

précautions infinies, recueillit dans un veire quelques gouttes ds

sang noir et déjà coagulé.

— Je m'en retourne sur l'heure à Komorn, dit-il, car je n'ai ^joint sur moi les verres grossissants qu'il me faut pour procéder à l'analyse de ce sang, Mais demain matin, de bonne heure, je reviendrai vous communiquer le résultat de mon expérience»

Stephan passa une nuit sans sommeil. La pensée que les Tziganes avaient réussi à inoculer dans les veines de son épouse un poison mortel, l'avait rendu presqua fou.

Et il pria ardemment le Ciel pour que la vieille Mascha, n'eut proféré dans les derniers moments de sa vie, qu'un odieux mensonj

Quant à Juliana, elle ne se doutait aucunement du sort effroyable suspendu sur sa tête. Toute la nuit, elle goûta un paisible sommeil.

Une fois, seulement, elle s'éveilla en sursaut, et cria avec terreur le nom de Méliora.

Mais en recevant le baiser de Stephan, elle sourit tendrement et se rendormit pour ne plus se réveiller que le lendemain.

Dans les premières heures de la matinée, comme Stephan venait à peine de se relever de sa couche, la voiture du médecin entra au galop dans la cour du manoir de Krasnahorka.

Le prince, tremblant, courut à la rencontre de l'homme de l'art.

Eh bien? lui dcmanîa-t-il, ne pouvant prononcer une de plus.

— Eh ! bien, monseigneur, ce n'est, hélas ! que trop vrai. Le loup était atteint de la rage.

Le prince chancela et le docteur fut obligé de le soutenir.

— Montrez-vous homme ! reprit le médecin. Il y a encore de l'espoir, mais il faut agir sans perdre de temps. Aujourd'hui même, il vous laut partir pour Paris 1 La princesse doit être soumise au traitement innové par le célèbre médecin Pasteur, l'inventeur du vaccin préservateur de la rage. Lui seul peut encore la sauver !

Le soir du même jour, Stephan, et Juliana partaient pour Paris et le peut André les accompagnait.

Pour avoir l'occasion de retourner dans son pays natal, il avait fallu que ses parents adoptifs fussent frappés d'une terrible catastrophe !

Les voies de la Providence sont parfois bien mystérieuses !

Méliora- et Aladar Forkasch avaient, eux aussi, disparu dii pays, le matin du même jour, et personne ne pouvait dire où ils avaient lui.

Le beaii-père d'Esterhay.y

Kcus avons laissé le sinistre major, s'engageant dans la chaîne des Pyrénées, à la tête de cent cavaliers espagnols, pour poursuivre le bandit Diego Gomez et lui arracher son riche butin.

Car le comte ne doutait point que les quatre vingt mille fiancs,

LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE iSS;

coniposant son héritage, ainsi que la confession manuscrite de sa ;nére, ne fussent tombés entre les mains du redoutable biJgand.

Nous savons que, sous ce rappoit, il se trompait de beaucoup, attendu que l'abbé Sylvain avait eu Iß temps d'enterrer le coffiet, contenant les valeurs et la lettre, dans la fosse même où reposait le cercueil de la comtesse Esterhazy,

Malheureusement, >3 digne prêtre, mourant, n'avait pas eu le temps de révéler ce secret au sinistre major et de ses dernières paroles, ce dernier avait pu inférer que sa fortune était devenue la proie de Diego Gomez, dont il avait vu fuir la bande, à son arrivée au presbytère.

Nous n'ignorons point quel besoin urgent avait de ces quatrevingt mille francs le comte aux abois.

Il lui falbit fermer la bouche au docteur Robyn par l'octroi de vingt billets de mille francs et le Juif Salomon Bénas l'avait menacé d'aller se plaindre au Ministère de la guerre, faute du paiement intégral de sa dette, envers lui, intérêt et capital, se montant à environ quarante mille francs.

Telles étaient les idées peu réjouissantes qui assaillaient le sinistre major pendant qu'il chevauchait, à travers monts, avec le détachement de cavalerie espagnole, mis obligeamment à sa disposition.

Il se sentait transporté de rage contie l'audacieux coquin accusé par lui de s'être approprié l'argent qui devait le sauver au moaient même de périr.

Le temps n'était pas fait, pour le rendre de meilleure humeur.

Il tombait une pluie fine, mêlée de neige qui rendait presque impraticables les chemins déjà auparavant fort malaisés et glis anis.

Les chevaux avait peine à se tenir et souvent more i aient jusqu'au genou dans la fange.

La petite troupe s'était enfoncée de plus en plus dans la montagne, sans avoir retrouvé la moindre trace des brigands,

i3SS ALFRED DREYFUS

lorsque, vers midi, le comte entendit soudain s'élever derrière ua énorme bloc de rocher, un cri d'alarme, couvert par les rudes imprécati(ms, particulières à la langue espagnole.

i-."sterhazy comprit que l'on venait enfin do rejoindre l'ennemi,

Jvjpidement, mais à voix basse, il distribua ses ordres. Une vingtaine de cavaliers sautèrent aussitôt au bus de leurs selles et se mirent à escalader la roche. Les autres se divisèrent en deux groupes, pour la contourner en même temps.

Le sinistre major, auquel l'intrépidité ne faisait jamais défaut, suilout lorsque la chose en valait Id peine, s'était mis à la têt : de ceux qui, au péril de leur vie, montaient à l'assaut du roi. !ier.

11 marchait, de loin, en avant de tous. Avec un courage admirable et une vigueur athlétique, il escaladait la roche, presque à pic, dont surgiss-iient bien peu de racines, auxquelles on pût se retenii

Le premier il atteignit le faîte du rocher^ d'où il pouvait voir tout ce qui passait dans le bas,

Un émouvant spectable s'offrit à ses yeux.

iJerrière la roche escarpée s'ouvrait une profonde caverne où se tenaient une trentaine d'hommes de mauvaise mine, armés jusqu'aux dents.

Ces hommes, qui composaient probablement la bande de Diego Gomez, environnaie it un homme, à cheveux gris et une jeune dame, qu'ils avaient arrachés de cheval.

Les voj'ageurs attaqués ne semblaient point disposés à faire sai.s résistance abandon de leur vie ou de leur liberté. Le vieillard — ùont la figure rasée et le nez proéminent, ne lui donnaient point précisément un air aimable — faisait tournoyer comme un fuiieux, son lourd bâton ferré en criant avec énergie :

— Misérables voleurs ! Vils assassins 1 Si vous osez vous attaquer à ma fi.lle et à moi, tout ce que vous y gagnerez sera d'ait'-.er l'armée frsnçaise sur votre dos! Je suis le notaire Pierre Caiiiot

LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE tS.Sg

de Paris et on ne moleste point impunément un homme de moa importance !

La fille de ce rude et éloquent voyageur, qui croyaic imposer, îiiôme, par sa faconde, aux bandits des Pyrenét-s, parlait beaucoup moins que lui, mais agissait davantage. Elle avait lait leu, à deux reprises, d'un petit revolver, solidement rivé à son poing, et à chaque fois, une balle avait atteint un de ses assaillants.

— Par la Sainte Madone del Pilar ! cria Diego Gomer. avec colère au notaire parisien, qui continuait à faire le moulinet, si vous êtes assez insensés pour vouloir résister à trente hommes, armés comme nous le sommes, vous serez, dans un instant, étendus, tous les deux, morts sur la place ! Vous devez bien comprendre, cependant, qu'il nous serait facile de vous abattre comme des lapins? Mais nous n'en voulons point à voire vie. Ce qui nous intéresse, c'est votre argent, car nous savons fort bien que vous êtes riches et que les cinquante mille francs que nous demandons pour votre rançon et celle de votre fille, ne sont pour vous qu'une simple bagatelle.

j — Cinquante mille francs ! cria le belliqueux notaire. Tu

n'obtiendra point cinquante cen times de moi, misérable grcdin l

Diego Gomez poussa un eflfroyable juron et se jeta sur !e

vieux Caillot. Mais justement, Esterhazy suivi de ses soldats,

dévalla de la roche. Ils arrivèrent dans le bas comme un tourbillon.

En un mon e it, Esterhazy fut devant Diego Gomez qui, stupéfait

de cette attaque imprévue, perdit sa présence d'esprit.

Cet instant suffit au sinistre major. Son épée siffla dans l'air,

Diego Gomez fit un bond de côté, mais ce mouvement avait été

Drévu par Esterhazy, dont la lame, pénétrant dans la poitrine

•iu brigand, lui ressortit par le dos.

Poussant un cri surhumain, Diego Gcmez s'abattit dans la neige.

Entietemps les soldats espagnols s'étaient jetés sur les autres

i3go ALFRED DREYFUS

bandits. Ils ne faisaient ni grâce ni merci et il ne fallait pas songer à leur échapper.

Les cavaliers espagnols, auxquels les brigands de Gome;z avaient donné tant de tablature et qui s'étaient vu troublés, à chaque instant par eux, dans les délices de leur heureuse garnison, moissonnaient autour d'eux, de leurs grands sabres, comme d^^s faucheurs dans un champ de blé»

Pendant plusieurs minutes, on. n'entendit que le cliquetis du fer, le bruit des coups de feu et les gémissements des blessés.

Lorsque les brigands virent que leur chef avait succombé, i s perdirent tout courage et cherchèrent leur salut dans la fuita.

Saisis d'une angoisse, d'une panique indescriptibles, ils voulurent s'échapper des deux côtés, dans l'espoir de gagner les retraites, connues d eux seuls, mais là aussi ils se heurtèrent à des soldats espagnols, savamment échelonnés et qui fusillèrent chaque bandit, qui se trouvait à portée de leurs carabines.

Ce jour là, la troupe de Diego Gomez fut anéantie jusqu'au dernier homme.

Pendant que le massacre suivait son cours, le sinistre major s'était penché £ur le chef de bande expirant, et lui avait murmuré à l'oreille.

— Remets-moi les quatre-vingt mille francs que tu as volés à l'abbé Sylvain et je tâcherai de te faire rappeler à la vie.

Le scélérat, qui endurait d'horribles souffrances, jeta un regard vénimfjux à l'officier français.

— Sois maudit ! lui dit-il. Je n'ai point tes quatre-vingt mille francs et si vous ne les avez point découvert dans la maison du curé, c'est donc qu'il les a volés lui-même... Que la terre t'engloutisse 1 Tu m'as traversé le poumon!... Je meurs!...

— Je ferai panser ta blessure, je saurai trouver des médecins qui te sauveront, reprit F:sterhazy d'un ton suppliant. Mais dismoi, Dié^G Gomez si lu as l'argent, oui ou noa ?

.— Ca^amoa! Je m'en vais descen ue tout droit en enfer, c'est

LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE i3>;i

cerlain. Mais je veux souffrir mille morts si j'ai seulement touché du bout du doigt à ton maudit héritage!.., Le prêtre n'a pas voulu me dire où il l'avait caché... Retire-toi !... Cette souflfranc est intolérable... Mais je saurai y mettre moi-même un terme l

Le brigand arracha des deux mains l'épée restée dans la blessuie. Le sang jaillit de sa poitrine, comma l'eau d'une fontaine, et deux minutes plus tard il était mort.

Le sinistre major se mordit les lèvres jusqu'au sang. Quel but avait-il atteint ?

Il avait fait exterminer, il est vrai, un des plus fameux écumeurs de routes du siècle et les gredins de sa bande, mais son héritage , son argent, son moyen de salut ?...

11 n'avait point récupéré un sou de ses précieux quatre vingt mille francs,

En ce moment, une main se posa doucement sur son épaule et une voix, d'un timbre délicieux, lui dit dans le plus pur rançais du monde :

— Major, vous nous avez sauvé la vie à mon père et à moir Comment pourrons -nous vous en témoigner notre reconnaissance ?

Surpris par ces paroles, il se retourna.

Devant lui se trouvait une belle jeune fille dans les yeux brillants de laquelle se lisaient la gratitude et l'admiration.

A ce séduisant regard, le beau ténébreux oublia à l'instant le souci qui le poignait lui-même et avec la savante galanterie qu'il savait déployer à l'égard des femmes, il porta à ses lèvres la petite main de sa jolie interlocutrice.

— Je n'ai fait, mademoiselle, répondit-il, que remplir mon devoir d'homme et de soldat. Et le bonheur d'avoir pu vous être utile m'est une assez précieuse récompense.

Le vieux notaire s'approcha à son tour, lui secoua cordialement la main et le remercia pour son intrépide intervention.

— Je crois bien, dit-il, que ces misérables nous auraient tués, ma fille et moi, car en aucun cas je ne leur aurais co.apté le«'

i3g2 ALFRED DREYFUS

cinquante mille francs qu'ils exigeaient comme rançon. Mais permettez-moi de me présenter moi-même. Je suis le notaire Pierre Caillot, de Paris, et voilà ma fille Louise, mon unique enfant, qui relè.e de maladie et à laquelle les médecins ont prescrit ua voyage en Espagne jusqu'à son complet rétablisseraeût, Louise est d'une nature tant soi peu romanesque, ajouta en souriant, le vieux tabellion, qui ne semblait pas l'être du tout. Elle a insisté pour que nous traversions les Pyrénées à cheval, au lieu de prendre le Irain express, ce qui aurait été plus raisonnable. Nous aviors arrêté un guide à Andorre, mais ce drôle doit avoir été de connivence avec les brigands, car il a disparu, soudain, après nous avoir conduits devant cette caverne. C'est alors que nous avons été attaqués.

Le sinistre major n'avait point entendu sans éprouver une sur« prise agréable, le nom de Pierre Caillot,

Il lui était bien connu, en effet, comme appartenant au plus important notaire de la capitale, à un homme remuant des millions.

Ainsi donc, Louise était la fille unique de ce richard, auquel il venait si à propos de sauver la vie ? N'était-ce point là un vrai coup du sort, qui pourrait mettre fin à ses cruels embarras d'argent ?

Il reporta sur la belle Louise des regards brillant d'admiration. Les millions de son père ne l'entouraient-ils point d'une éblouissante auréole ?

En un instant, le plan du beau ténébreux fut fait.

— Est-ce qu'après cette terrible rencontre vous seriez" encore disposés à poursuivre votre voyage en Espagne ? demanda-t-il au notaire.

— Oh ! non 1 s'écria Louise, L'aventure m'a totalement dégoûtée du beau pays de Don Quichotte... et de Ginez de Passamont. Nous allons retourner à Andorre, papa, et, de là, regagner Pari, ^e plus vite possibl«*

LE MARTYR DE LILE DU DIABLE .SgS

— Je retourne aussi à Paris, dit le major ravi, et, si vous le permettez, nous ferons route ensemble.

— La compagnie de notre vaillant sauveur ne pourra que nous être précieuse, répondit Louise.

Un regard expressif de ses beaux yeux convainquit le beau téïKjreux que l'exécution de ses projets ne rencontrerait point, du moins chez elle, d'obstacles bien sérieux.

Il se sentait moins rassuré, du côté du père, Pierre Caillot ayant la réputation d'un avare fieffé. Il était de plus fort rxisé et pénétrant, ce qui lui avait valu la plus grande partie de son immense fortune.

Esterhazy s'aperçut aussitôt qu'il lui fallait jouer serré, avec le vieux coquin, pour ne point se laisser berner, dans les ques» lions d'intérêt éventuelles. Mais le temps pressait et, sans argent, il n'aurait osé reparaître à Paris,

Lorsque le lendemain matin, le beau ténébreux se trouva un moment seul, dans l'hôtel d'Andorre, avec la romanesque Louise, il brusqua la situation avec son audace habituelle.

Feignant la plus indomptable passion, il courut sans hésiter à l'assaut du cœur de la jeune fille, tomba à ses pieds et lui fit une brûlante déclaration d'amovu:,

a Au premier regard qu'il avait échangé avec elle, il s'était senti frapper du coup de foudre et désormais son sort était fixé. Il lui fallait obtenir sa main ou mourir. Louise, lisant son dévouement et sa passion dans les yeux, voulait-elle devenir sa femme ? Il consacrerait son existence toute entière à faire soa bonheur ! »

Et cœtera I Et cœtera 1

Il se trouva que Louise s'attendait à cette demande et qu'elle ^a désirait fort.

L'élégant et superbe officier avait fait sur elle une vive impres« sion.

D ailleurs, elle était ambitieuse, la petite Louise, et la perspec-

i394 ALFRED DkEYFÜS

live de devenir comtesse contribuait fort à idéaliser Esterhazy à SCS 3^eux, comme ses propres millions l'avaient embellie à ceux du sinistre major.

Elle souffrit donc sans trop de résistance, que le comte la prit dans sf.s bras et la serrât tendrement contre son cœur. Sans éprouver pour elle le moindre amour, Esterhazy posa sur ses lèvres le plus brûlant des baisers.

Un hasard inespéré avait jeté sur son chemin cette riche dot et il n'était point homme à dédaigner ce que lui présentait '" hasard.

Louise, pour lui, ne représentait qu'une planche de sauvetage, une femme quelconque, mais en situation de le soustraire, enfin, à sa vie d'expédients et de lui assurer un tranquille et opulent avenir.

— Mais esL-il bien vrai que vous m'aimez, major ? lui demanda Louise, en le regardant droit dai.s les yeux. Est-il bien certain que vous m'aimerez toujours? C'est que, je vous le jure, je ne souffrirai point d'être jamais trahie ou négligée ! Si cela arrivait, je saurais me venger !

Esterhazy remarqua avec étonnement combien, soudainement, toute la personne de Louise s'était transformée.

La jeune fille qui lui paraissait, il n'y avait qu'un moment, une bonne, discrète et confiante créature, incapable d'une ligne de conduite suivie, semblait avoir grandi, en prononçant ces dernières paroles, avec une ardeur passionnée.

Ses yeux, d'un bleu sombre, brillaient de calme détermination et son visage, encadré de magnifiques cheveux châtains, était grave et résolu.

': .— Oui, je t'aime ! répondit avec feu Esterhazy. Je t'ai admirée et adorée dès le moment où je t'ai vue, entourée de brigands, te défendre héroïquement contre leurs atteintes, sans aucun espoir de salut. Et je jae suis dit : « Voilà la femme que le destin me réservait î »

LE MAkTYR de L'ILE DU DIABLE iSgS

— Les pauvres diables ! dit Louise, levant les épaules avec dédain. Ils n'en voulaient qu'à notre argent ! Mais je me défendrai bien plus intrépidement encore, contre le ravisseur qui s'en piendrait au repos de ma vie et à mon honneur de iemme ! Celui-là, s'il s'avisait de me tromper, ie le poursuivrais jusqu'à ce que je l'eusse frappé de mort !

Quelle énergie, quelle passion, à grand' peine contenues, dans la façon dont la fille du notaire prononça ces paroles, dans le regard de tlamme qu'elle darda sur le comte !

lîsterhazy trembla presque devant la force de caractère de sa fiancée. Avec une pareille femme, ou il devait être très heureux en ménage ou horriblement malheureux.

Le sinistre major n'en pouvait douter. Cette femme était de pur grani«- comme lui-même. Qai des deux serait le plus résistant ?

Mais Fst:rhazy était un trop fin diplomate pour trahir ce qui se passait en lui.

J 1 saisit la main de Louise et la porta ter. -îrement à ses lèvres en regardant la jeune fille au plus profond des yeux.

Avec satisfaction, le beau ténébreux s'aperçut que cette oeillade, chargée de domination et de volonté, la remuait profondément.

Lentement Louise laissa aller sa tête sur sa poitrine.

— Je t'aime I murmura-t-elle et je crois que tu me rends amour ^our amour. Mais, notre passion l'un pour l'autre doit être absolue, éternelle ! Ne me trahis jamais, entends-tu... jamais, entends-tu bien 1

Le beau ténébr-^u-c l'enferma dans ses bras, comme une proie et ia pressa triomphalemeni contre son sein.

En ce moment, Pierre Caillot rentra dans la salle et, à l'aspect du groupe formé par sa fille et le comte, il resta comme cloué sur le seuil de la porte.

— Papa, dit-elle, je viens de me fiancer au comte Esterhazy. C'est lui Que j'épouserai et nul autre au monde. Je vous laisse

iSgö ALFRED DREYFUS

avec mon futur époux, afin que vous arrêtiez ensemble ce qu'on a l'habitude de convenir, en pareil cas.

Elle jeta au comte un regard humide d'infinie tendresse et sortit de la chambre.

Pierre Caiîlot, les deux mains dans les poches de son pantalon, s'avança lentement vers le beau ténébreux.

Pas une libre n'avait bougé dans la face glabre du vieui notaire, mais ses petits yeux verdâlres, comme ceux des félins, étaient fixés avec une expression presque hostile sur le front pâle d'Esterhazy qui, malgré toute son assurance, ne pouvait, cette fois, dissimuler un certain trouble.

— Vous avez dit à ma fille que vous l'aimiez, monsieur le comte ? demanda Caillot»

— Oui, monsieur,

— Vous lui avez fait l'honneur de la demander pour fem -ne ?

— Oui, monsieur.

— Je vous ferai remarquer, mo. sieur le comte, que Louise, tout autant que moi, nous sommes gens fort rancuniers, portés à nous vcnecr cruellement de la moindre offense ou trahison. Si elle devait jamais avoir à se repentir d'une pareille union, mieux vaudrait en rester là, dès aujourd'hui.

— Je ne me repentirai jamais, monsieur, «l'avoir sollicité l cœur et la main de votre fille.

— Tant mieux pour vous, alors, répondit sèchement le vieux notaire. Mais vous êtes gentilhomme de vieille et haute noblesse et, vous le suvez, nous appartenons à la simple bourgeoisie?

— Votre fille ne peut qu'ennoblir encore le nom et le titre que je suis trop heureux de iui ofirir,

— Soit. Je suin riche, fort riche. Mais ma fortune, l'ignorezvous, je l'ai acqu'se par des moyens que réprouveraient peut-êtr^ les lois d'une rigoureuse moi aie?

— Le mond"?, monsieur, s'inquiète non des causes, mais des efiets.

— A merveille ! Mais ma mère était blanchisseuse, au Quartier Latin. C'est ce qu'on vous racontera, sans doute, ainsi que bien d'autres histoires sur mon propre compte.

— Il ne peut être que glorieux pour vous, monsieur, paru de si bas, d'être parvenu si haut et de ne rien devoir qu'à vous-même.

— Bien ! Ma fille aura deux millions de dot et cinq autres millions à ma mort. Mais je vous préviens que j'ai l'intention do retarder le plus possible mon départ de ce monde,

— Je le désire de tout mon cœur, monsieur.

— Merci! répondit CailUot, avec une foite nuanco ds lailleric. Puis il reprit, de son ton ordinaire, incisif et froid :

— Jusqu'ici nous n'avons parlé que de ma fille et de moi. Si nous nous occupions à présent un peu de vous, major ?

— De moi ? Quelques mots suffiront, j'espère. Je siii.=: officier, attaché à l'Etat-Major, français et appartenant à la noble et puissante famille des Esterhazy, renommée dans le monde entier.

— Oui, mais votre père, hélas! n'était qu'un fils naturel, reconnu de votre grand père le comte Esterhazy, dit licidcment Pierre Caillot.

Le sinistre major ne répondit pas. Il se moràil les lèvres et baissa les yeux, en un involontaire mouvement de confusion.

Ce que le vieux notaire disait de son ascendant diiect, n'^talt malheureusement que trop vrai.

— Quant ^ votre situation financière, poursuivit le jci5 de Louise, elle est aussi mauvaise que possible.

— Monsieur, vous m'offensez.

— En aucune façon, car ce que je dis est vrai et je joue <-artes sur table avec vous. Vous êtes complètement :ui:>é. et cruellement traqué par vos nombreux créanciers. Le juif Salomon Benas, à lui seul, possède de vous des lettres do cliai:ge pour ia valeur de quarante mille francs.

Le visage d'Esterhazy prit une couleur de cendre.

iSgS ALFRED DREYFUS

— Et d'où savez-vous cela ? demanda-t-il avec quelque peine. Nous ne nous connaissons, je pense, que depuis hier soir.

— Votre personne m'intéressait, et comme je m'étais aperçu que, de son côté^ ma fille Louise vous accordait une attention toute particulière, j'ai pris des informations, à Paris, par le télégraphe. Mais ce n'est pas tout... Vous avez des maitresses et menez une vie fort relâchée.

— Quel homme, un peu à la mode n'en fait point autant, aussi longtemps qu'il est son seul maître ?

— Oh ! Je n'ai point l'intention de vous en faire reproche, monsieur le comte. Naturellement, vous renoncerez à toutes vos relations galantes, du moment que vous serez fiancé à ma fille.

— Je vous en donne ma parole d'honneur, monsieur Caillot. Une fois marié je me consacrerai tout entier à ma femme et à mes devoirs militaires, car ma position dans l'Etat-major me promet une carrière rapide et brillante.

— Il ne faudrait point trop compter sur la dite carrière, qui en ce moment, me semble assez compromise. Votre position dans l'Etat-major est fort ébranlée.

Esterhazy recula, comme s'il venait de recevoir un coup d'épéc.

Il regarda d'un œil farouche le vieux notaire qui lui disait tant de choses désagréables avec un calme effrayant, et une justesse redoutable encore.

— Ma position dans l'Etat-rmajor ébranlée ! s'écria le sinistre majoi d'une voix étranglée. Cette fois, vous vous trompez étrangement, monsieur, et ceux qui vous ont donné ce renseignement là vous ont induit en erreur. Je possède la pleine confiance du Ministre de la guerre.

^ Plus maintenant, monsieur le major. Mes renseignements sont parfaitement exacts et j'en sais pins, peut-être, que vous même, à cet égard.

— Vraiment ! Et que savez-vouä ^

— Que depuis plusieurs semaines, vos supérieurs vous font étroitement surveiller. Vous avez un terrible ennemi, dans le sein de l'Etat-major et c'est le capitaine Picquart, un des anciens et fidèles amis du capitaine Dreyfus, condamaé à la déportation. Ce Piquart rassemble, en grand secret, contre vous, des preuves, tendant à établir, non seulement que 1« prisonnier de l'Ile du Diable est innocent, mais qu'un autre a commis le crime dont il s'est vu chargé.

Le sinistre major dut rassembler toute sa puissance sur luimême pour ne point montrer combien les communications du notaire l'avaient bouleversé.

— Ce malheureux Picquart! s'écria-t-il avec un rire qui sonnait faux. Ah ! il veut me rendre suspect à l'Etat-major ? Je l'anéantirai !

"^ Suivez mon conseil, major Esterhazy, n'attaquez point, réservez toutes vos forces pour votre défense, vous n'en aurez bientôt que trop besoin. Pour le demeurant, Louise a reposé dans vos bras et elle vient de me déclarer qu'elle n'aurait jamais d'autre mari que vous. Cela, pour moi, est décisif. Comte Esterhazy, je vous accepte pour mon gendre.

Et Caillot tendit, au sinistre major, une main décharnée qu'il retira après une courte et légère pression.

— Les choses sont donc arrangées entre nous, reprit le notaire. Dès aujourd'hui, vous pouvez compter sur moi et j'estime que ma parfaite connaissance du fort et du faible de la loi pourra par la suite nous rendre de précieux services. Aussi longtemjis que vous marcherez d'accord avec moi, comte, ni le colonel Picquart, votre supérieur en grade, ni Mathieu Dreyfus ne pourront rien contre vous et le prisonnier de l'Ile du Diable demeurera, comme devant, traître à la patrie française ! Maintenant, une chose encore, mon digne gendre. Vous avez des dettes d'une nature urgente et qu'il importe d'acquitter sang ta

— Je vous répondrai sans ambages et avec la même franchise dont vous usez à mon égard : Oui,

— A combien peuvent se monter ces dettes ?

— A une soixantaine de mille francs.

— Bien, monsieur. Sitôt que nous serons de retour à Parîr J3 metcrai une somme de cent mille francs à votre disposition. Retournez à présent auprès de Louise et échangez avec elle, le baiser des fiançailles.

Voilà comment le beau ténébreux, revenant d'Andorre à Paris, sans l'héritage de sa mère, en retournait cependant, avec des moyens de salut.

Deux heures après leur heureux retour, Pierre Caillot lui envoyait cent mille francs en billets de banque.

Le même jour, il remettait quarante mille francs au Juif Salomon Bénas, en échange de ses reconnaissances et achetait le silence du docteur Robyn, moyennant vingt billets de mille francs.

Il était sauvé, le sinistre major, mais au prix de sa cher, liberté !

Il s'était vendu à une héritière, pour laquelle il n'éprouvait point d'amour, fille d'un vulgaire notaire bourgeois, en médiocre odeur de loyauté dans la société parisienne.

En jetant les yeux sur les quarante mille francs qui lui restaient, en revenant chez lui, le beau ténébreux contracta son visage et murmura, en soupirant, c« seul mot :

— Vendu l

A la chassa du capitains Dravfua

Qui pourrait d<?crire la corîsternation des fugitifs, réunis sur lo ra 1. au, loisqu'iis apciçurenr, aux feux du soleil couciiant, le IcMiitdin nu.ige de fumée qui leur annonçait l'approche de l'aviso ei. uyé à leur poursuite, par le gouverneur de Cayenne !

A asi donc, voilà que l'événement tant redouté se produ sa c hii ! Chacun d'eux avait tenu soigneusement renfermé en on St i.i, 'a pévision de ce teirible désastre; lorsqu'ils s'entretenaient eu ire eux des hasards redoutables qu'il leur restait à affronter, s. inei, ou sur la terre ferme, ils n'avaient point lait allusion, justement, au plus redoutable de tous et auquel ils devaient s'atiendre avec une quasi certitude 1

11 n'était que trop certain, cependant, que le gouverneur du péniieniier. Sitôt qu'il apprendrait l'évasion des internés de l'Ile du Diable, dépêcherait immédiatement à leur poursuite l'aviso, Constamment sous vapeur, dans la rade de Cayenne,

Ce bâieaU, petit, mais admirablement proportionné pour la course, pourvu d'une machine à vapeur excellente, de projections électriques, pour explorer la mer, pendant la nuit et d'une excellente mitrailleuse installée sur son avarit-pout, ne devait point tarder, malheureusement, malgré les vents et les flots, à rejoindre le radeau flottai.t.

Les tiois journées de tiavififation que les fugitifs avaieiiLt fournies,

bien que favorisées d'une brise favorable, le vapeur du j'énitentier devait les faire en quelques heures.

Et si jusqu'ici les prisonniers n'avaient point été rejoints, c'était si:rplement- parceque le bâtiment lancé à leur poursuite avait suivi d'abord une fausse direction.

Mais le commandant Greffin avait trouvé enfin la bonne piste, A en juger par les dimensions prises par le panache de fumée, aperçu, tout d'abord, par le capitaine Dreyfus, et la force avec* laquelle le boulet envoyé de l'aviso était retombé seulement à quelques mètres du radeau, gibier et chasseurs n'étaient plus guère séparés que par la distance de trois quarts de lieue.

Uu désordre extraordinaire s'était produit, maintenant à bord du radeau. IMême Dcgouves et Erwin, ces hommes si froids et si résolus d'oidinaire, perdirent pour un moment tout leur courage.

Le gx^ntilhomme allemand, désespéré, étreignait contre sa poilrine, en une sombre angoisse, celle qu'il venait justement de recevoir pour femme, en présence de ses compagnons d'infortune,

— Ainsi donc, tout est perdu ! s'écria Erwin von der Halde, Nos efforts, nos travaux, nos luttes et nos dangers sont restés sans résultat pour nous 1 II nous faudra retourner à 'cet horrible lieu d'exil, qui nous deviendra dix fois plus inhospitalier qu'auparavant I Ces démons à face humaine nous feront chèrement

'payer l'alerte que nous leur avons procurée!

— Ils nou>^ tortureront longuement ! répondit la jeune et vaillante Antonina, se tordant les mains, sous l'excès du malheur. Le peu de liberté qui nous aidait encore à nous guider dans la nuit sombre de notre infortune, nous sera certainement ravi I

— Ecoutez-moi, mes amis, intervint Degouves d'une voix forte. Pour ce qui me concerne, je suis bien résolu à ne plus retourner vivant à l'Ile du Diable. Les courtes journées de liberté dont nous avons joui ont secoué la paresre d'esprit et la mollesse de corps qui b'étiient empaiés de moi pendant de longues et débi-

i.E MARTYR DE L'ILE DU DIABLE 140$

litanies années de captivité. Je ne pourrais plus supporter de lie voir mener, comme un stupide composé de chair et d'os, selon le bon plaisir de nos anciens bourreaux, de sentir claquer sur mes épaules le fouet d'un IMoréno... de ne plus voir de l'œuvre sublime et immense de Dieu que des roches dénudées, une mer sans fin et un ciel de fcul... Non, 'mes amis, je ne [le pourrais point!

, — Que voulez-vous donc ? demanda vivement Dreyfus,

— Mourir, avant que nos persécuteurs ne nous atteignent ! Un profond silence suivit ces paroles prononcées avec une calme

fermeté,

. Degouves poursuivit avec une passion que ses amis ne lui connaissaient point :

— A l'exception de notre pauvre ami, Michael Panine, vous êtes tous plus jeunes que moi. Vous devez naturellement compter sur votre jeunesse et sur les longues années qui nous restent à vivre. Pour moi, j'ai déjà passé depuis longtemps l'âge de la

)leine floraison. II n'y a plus qu'une seule créature à laquelle mon cœur soit pleinement attaché et pour qui je voudrais vivre encore, ma fille Dolores. Mais je ne pourrais la protéger si l'on me ramène enchaîné à notre cruelle prison! Non, mes amis! Une balle de ce revolver ou un saut dans la mer et je serai libre. Pour ce qui me concerne, je préfère la mort à l'enfer de .la Guyane,

^ — Et moi aussi ! s'écria Erwin. Mourir ne prend qu'un moment. La captivité équivaut à une éternité de tortures... Odette, ma chère femme, mon épouse adorée, dis-moi, veux-tu mourir sur mon sein, pâmée sous mes caresses ? Si oui, me voilà prêt à suivre l'exemple de Degouves.

Odette jeta les bras au cou de l'homme aimé entre tous et, élevant son visage pâle et résolu à la hauteur du sien :

— Etre repris, n'est-ce- point pour nous la sépaniition éteriielle?

dit-t-e!ls avec force. Mourir, n'est-ce point être unis pour l'éternité. Je te suivrai dans le trépas !

— Emmenez-moi donc avec vous, deman^^la Antonina, d'un ton suppliant. La mort sera la fia de mes regrets.

— Ce que vous deviendrez, je le deviendrai aussi, ajou'a Panine d'un ton décidé.

■ — Nous ferons sauter le radeau, à l'aide de nos munitions ! s'écria Erwin, quo la per>söc d'un trépas héicïque, paitagé par tous, tiaasporiait »i'un en liousiasme sauvage, LaLssons approcliei de nous les bourreaux et. un moment où ils se léjouironi d'avoir Hssaisi it urs viciimes. nous leuis montrerons, commtnt savent nu uni des héroïnes et des hcros !

— Les débiis de nore radeau les couvriront ! s'écria ue même, le vieux L>e oaves et l'océ^in nous servira ue louib' au à loua 1

— La pou.ire ! L>ispüSt z la poudie ! ci-ièrtnt O leiic e> Anto. iu.i, saisies à leur tour u'uii âpre désir de moit Nuus i.e somm s que de faibles teuimes, mais quand le muinoiii suj'iè.ie seia arrivé, nous ne tremi>leroi.s pas! La pouJrc ! L-t p.mJre!... Nous minerons le radeau!... Vite!- Vite!... Nous s uio s, nous vouion rnoutirl

La terreur d'êire repris, semblait les avoir tous iiappcs de déinence. Ils coururent à la cabine, où se trouvait abii;e<. ur.e assez grande quaatiîé de munition de guerre, et vouuient procéder en toute hâte aux préparatifs de leur résolution cée^iciei.

Mais sur le seuil du Irêle abri, ils se heur.èrent au capital;. e Dreyfus qui' leur opposa son visage enflammé d'un généreux courroux.

— Arrière ! cria-t-il d'une voix tonnante, en repoussuit violemment Erwin qui voulait pénétrer malgré lui dans la cabine. Arrière, insensés! Vous n'arriverez à la poudre qu'en foulant aux pieds mon cadavre... Vous me tuerez avant d'accomplir vos criminels projets.

Tous s'arrêtèrent, frappés de stupeur.

j^E MARTYR DE L'ILE DU DIABLE T40S

— Préféreriez-vous doue reprendre voire chaîne inlâmante, capitaine Dreyfus ? deirarda Erwin avec hauteur. Eh ! quoi, vous qui nous inspiriez tout à l'heure le mépris du dan^,er et de la moit, vous craindriez un prompt trépas, alors qu'une honteuse et atroce captivité nous attend ?

— Le suicide que vous :.vait résolu serait plus lâche que la résignation à de nouveaux et plus cruels suplices, répondit Dreyfus, avec majesté. D'ailleurs, pour ce qui me concerne, je ne pourrais abréger le cours de mon existence, quelque terrible qu'elle fut. Je l'ai juré solennellement à ma femme et je ne faillerai point à cet engagement sacré.

— Mais nous un pareil serment ne nous lie pas !

— Vous vous trompez, Erwin. Il est un serment qui nous lie, celui que vous venez de prêter à \otre jeune femme, devant l'autel du Dieu Tout-Puissant! N'avez-vous points juré de la protéger dans la douleur et le péril ? Et vous voulez déjà sacrifier la vie d'Odette, votre trésor le plus précitux, à l'approche du premier danger sérieux qui nous risnace? Jeté 'e dit, Erwin, je t'avais pris pour un homme plus noble et plus déterminé I Et vous, Degouves, vous^ un ministre du Seigneur, combien grièvement n'offensez-vous point votre divin Maître en conseil'ar^ à vos amis d'abréger eux-mêmes, le terme de leur existence, dépôt sacré que nul n'a le droit de renier ? Et vous tous, mal-

ieureux, quel péril effroi vous égare? Vous désespérez, lorsqu'il y a encore pour vous tant de chances de salut!

— De salut ! s'écrièrent-iîs d'une seule voix. Vous parlez do salut, capitaine Dreyfus ?

— Oui, j'en parle, car il vaut mieux tenter l'impossiule qua de douter de la destinée. Il s'agit d'agir et non de s'avouer vaincu! N'avons -nous point le canot dans lequel nous avons rencontré le malheureux Lapayre? C'est dans ce canot qu'il nous f lUl fuir. Emportons les vivres indispensables et tâchons de gagner la cô:e. Nos persécuteurs ne s'attacheront qu'un seul radeau, car

i4o6 ALFRED DREZFUS

ils ignorent que nous disposons d'une seconde embarcation. D'après mes calculs, nous ne pouvons être loin maintenant de l'embouchure de l'Amazone et la frontière brésilienne est pais proche, peut-être, que nous ne le croyons.

— Votre main, capitaine Dreyfus ! s'écria Degouves. Je veux la presser avec humilité et vous dire que de tous ceux qui s trouvent à bord de ce radeau, vous seul méritez véritablement le nom d'homme.

— A l'œuvre ! cria à son tour Erwin, avec exaltation. A l'œuvre !, Vive le capitaine Dreyfus qui, en présence du danger ne perd point la tête, comme nous tous, ici !

— Pour le salut ! répondirent-ils tout en cœur. A l'œuvre ! Il faut gagner la côte.

— Voyez! dit la voix sonore de »Dreyfus. La nature même, nous vient en aide. La nuit nous ramène brusquement les ténèbres, le vent à changé et la mer est devenue houleuse, ce qui gênera fort la manœuvre de l'aviso pour nous aborder.

Le vent vint frapper la voile et la fit se retourner avec la rapidité d'une girouette virant à la moindre brise.

Les lames devinrent plus fortes et commencèrent à acquérir une terrible puissance d'expansion. Le radeau fut balancé sur le vagues écumantes, tantôt plongeant à des profondeurs effrayantes tantôt lancé à des hauteurs prodigieuses. C'côt à peine si les fugitifs pouvaient se mouvoir.

Mais ils n'en travaillaient pas moins avec uae activité fu:i;uss et téméraire.

Odette et Antonina transportaient de la cabine du radeau, à la barque du fournisseur du bagne, une partie des provisions de bouche, de l'eau potable, des armes, des munitions, des couvertures et des instruments indispensables pour s'orienter sur mer et sur terre. Degouves et Erwin remplaçaient par une voile neuve, la voile déchiquetée du canot et écoppaient l'eau de mer, dont il s'était à moitié rempli.

Mirowitch, ou plutôt, Michel Panine se rendait utile, dans la mesure du possible,

Dreyfus conduisait tout. Ses oidres sonnaient, clairs et précis dominant la clameur des flots et les rugissement de la tourmente.

Soudain, une nouvelle détonation retentit sur le vaste océan. Mais empêcher de viser, par les ténèbres croissantes, l'artilleur avait dii pointer à l'aventure, et les bourrasques einpechaient les projections de lumière électrique de fonctionner.

Le boulet n'en passa pas moins au dessus de la tête des fugitifs pour tomber à assez grande distance dans la mer.

— Laissez-les tirer ! cria Dreyfus. Ils ne peuvent que gaspiller leurs munitions car par la nuit qui règne, ce serait miracle qu'.'l nous atteignent. Qu'ils bombardent la mer, si le cœur leur en dit. Ils ne la défonceront pas I

Cette plaisanterie ranima encore le courage des fugitifs.

A chaque nouvelle détonnation, à chaque boulet manquant so. Dut, Degouves s'écriait gaîment :

•— Gare 1 Encore une fêlure dans « le miroir des eaux ! »

C'est ainsi, qu'au milieu des rires et des quolibets, nos amis procédaient aux rapides préparatifs de leur fuite. Et bien que leur bonne humeur tint un peu de la fanfaronnade du coquin, mené à la potence, elle ne leur faisait pas moins oublier et mépriser la grandeur du péril.

— Si Dieu nous prête secours, reprit Dreyfus, nous pouvons gagner la côte en moins de trois heures, car si je calcule bien nous n'en pouvons être éloignés guère plus que de cinq mil! anglais.,. Eh ! là-bas, du bateau ! Où en êtes-vous ?

— Tout est prêt, répondit Degouves.

— Faites donc entrer les dames, les premières. L'ordre fut exécuté,

Odette et Antonina furent descendues dans la barque par Erwin et par Degouves, qui y descendirent, à son tour, le vieux

Lapayre toujours endormi, puis y prirent place eux-même sur l'ordre exprès de Dreyfus.

Ils se trouvaient donc déjà à cinq dans l'étroite embarcation.

— Attention ! cria le capitaine. Je vais vous passer notre ami Mirovyitcli. Saisisscz-le bien, pour qu'il ne tombe point à la mer. Je vous rejoindrai ap7ès... et le lépreux... le l'épieux n'aura qu'à me suivre.

Le malheureux qui, pendant tout le temps reclamé par les préparatifs de fuite, avait donné des signes fréquents d'inquiétude, poussa son terrible cri, mais exprimant, cette fois, une enivrante surprise.

Au risque d'en être tous infectés, ses compagnons d'infortune l'emmenaient encore avec eux !

Dreyfus alla à l'invalide Mirovvitch et le souleva de ses bras vigoureux, comme il eût fait d'un faible enfant.

— N'ayez pas 'peur, mon vieil ami, lui dit-il, je ne vous laisserai pas tomber. Je ne vous lâctlerai qu'après vous avoir vu saisi par les mains de Degouves et d'Erwin.

— Combien je vous suis à charge, à tous ! gémit le vieil lard.

— En avant 1 Sans vous, je n'aurais pas quitté le radeau ! En prononçant ces dernier mots, Dreyfus se mit en devoir de

transporter son fardeau humain, doiiblement incommode et périlleux, par sette affreuse tourmente. Les flots déferlaient avec tant de violence et le radeau était si ballotté, que chaque pas qu'il faisait sur les planches humides pouvait entraîner pour eux des risques de mort.

Dreyfus eut besoin de toute sa vigueur, de tout sou 'sangfroia et de tout son dévouement, pour regagner l'avant de la fragile embarcation, semblant se disloquer sous ses pieds.

Arrivé là, il déposa Mirowitch et commença par se retenir le mieux possible au radeau, pour ne pas en être balayé kt les vagues.

Malheureux ! s'écria le prclre d'une voix émue, qu'avei-vous fait ? lO Centimes là livraison de 32 pa^es.

Liv. 45 reproductiom interdite Lîvr 45

liupriiueiie L. Uvndekykx, Rue Saint-Pierre, 30, Biuxelles.

Puis, des deux mains, saisissant la longue corde qui unissaient le radeau et la barque, il tira dessus pour les rapprocher l'un de l'autre pendant que Degouves, à grands coups de rames tendait au mÔLne but.

Mais leur manœuvre fut vaine.

Les flots convulsés écumaient entre les deux embarcations comme pour les désunir davantage, et le vent repoussait le canot de Lapayre de façon à tendre la corde à se briser. Tout ceci se passait au milieu de profondes ténèbres. A peine les mal« heureux fugitifs y voyaient-ils un pas devant eux,

— A recommencer ! cria Dre3'fus après une nouvelle et infructueuse tentative. Carguez la voile, pour que le vent ne puisse contraiier notre double manœuvre. Puis, à la rame et du nerf ! Il faut que nous aboutissions !

Le capitaine n'avait pas fini de parler que. ses ordres étaient rendus illusoires par une cause fatale.

Un éclair brilla sur les flots, une déflagration retentissante trahi le redoutable voisinage d'une batterie d'artillerie et le radeau reçut, en même temps, un choc si violent que Dreyfus tomba à la renverse.

Tenant toujours la corde, il roula sur Mirowirch, qui plein d'angoisse le retint de ses mains débiles. Le radeau fut soulevé par une vague géante et on eût pu croire qu'il allait chavirer. Avec la même et eifrayante rapidité il redescendit le long de la pente liquide, comme s'il allait s'engloutir dans l'océan.

Dre3fus, qui était resté un instant comme étourdi, entre les bras de Mirowitch, se releva avec effort. Ils étaient tous deux mouillés jusqu'aux os et c'était miracle que la vague ne les eût point balayés.

De nouveau, l'énergique capitaine, tenant toujours son cable, se dirigea vers l'avant du radeaUé

— Degouves ! cria-t-il, le plus fort qu'il put, Erwin ! Faites approcher la barque. Je tirerai sur le cable.

Il voulut le faire, en effet, et réunit toutes ses forces, mais alla rouler de nouveau à la renverse.

La corde était détachée et lorsqu'il en eut ramené à lui l'exil émité opposée, il comprit à sa grande fiayeur ce qui avait eu lieu.

Le dernier boulet, envoyé à l'aveuglette au radeau, l'avait coupée, rendant ainsi désormais impossible toute communication entre la barque et le radeau.

Lorsque Dreyfus fit cette horrible découverte, son cœur faillit cesser de battre.

La barque, où était la barque t

Il arrondit les mains en forme de cornet, les porta à la bouche fct cria :

— Amis ! Où êtes-vous ? Le radeau est ici ! Donnez-moi un signe quelconque que vous m'entendez ! Où êtes-vous ,'

Seules, les clameurs furieuses de la tempête lui répondirent,

— Erwin ! Degouves ! A notre secours 1 Nous sommes coupés i Uu signal! Donnez-moi un signal!

— Coupés ! balbutia Mirowitch. Dieu de miséricorde 1 Qu'avezvous dit, capitaine ? Le cable est-il vraiment coupé ?

Mais Dreyfus était trop agité, trop inquiet, lui-mcma pour répondre au pauvre invalide.

— Un revolver ! cria-t-il d'une voix tremblante. iMirov/itch, allez cherchez daxis la cabine le revolver qni doit y être resté.

Le vieillard, s'aidant des pieds et des mains, rampa jusqu'à la cabine, pour y chercher l'arme demandée. Entrelemps, Dreyfus redoublait ses cris désespérés, et le lépreux, qui en avait compris assez pour se rendre compte de l'horreur de la situation, poussait, lui aussi, sa lugubre clameur.

Enfin, Mirowitch apporta le revolver.

Dreyfus s'en empara et sans craindre, en tirant, d'indiqaer à I l'aviso la position exacte du radeau, il en déchargea quatre coups eu .'air.

Dernier espoir !

Ses amis de la barque avaienl-ils entendu les détonnations !

Il écouta, du visaga anxieux d'un accusé attendant l'arrêt qui doit décider pour lui de la vie ou de la mort.

Nul contresignai ne lui répondit.

Ses compagnons d'infortune n'avaient point entendu !

Sans aucun doute, la barque avait été entraînée avec une rapidité extraordinaire et la distance entre elle et le radeau devait déjà être de plus d'un mille.

Poussés par la tempête, Erwin et s^is amis ne pouvaient plus se rendre compte, au milieu des ténèbres, devenues complète, de , la position de l'infortuné Dreyfus.

Lorsque le capitaine en fut arrivé à cette désolante conviction, J pour la première lois, depuis son arrivée à la Guyane, sa volonté de fer et son inébranlable espoir l'abandonnèrent.

Il mit la main sur ses yeux et sanglotta comme un enfant,

Mirowitch lui adressa quelques paroles de regret et de réconfort.

— Ainsi donc, dit tristement le vieillard, notre tentative de fuite à échoué ! Mais pouvait-elle réussir, du moment où vous m'aviez pris à bord? Ah! Si vous m'aviez abandonné, à l'Ile du Diable, tout se serait, sans doute, autrement dénoué ! Sans - moi, hélas ! vous seriez aussi dans la barque. Vc>tre soHicitude à mon égard vous a, seule, empêché d'}^ descendre en temps et de vous mettre relativement en sûreté !

Dreyfus fit de la main un geste de protestation. Des larmes amer es ruisselaient sur son mâle visage.

~- Ne pleurez pas ! dit Mirowitch. Point cela ! Lorsque je vous vois pleurer, il me semble que les nues s'ouvrent pour laisser pleuvoir le souffre et la paix, enfin d'anéantir la terre! O mon ami, ne désespérez pas ! Nous retournerons ensemble à notre horrible lieu d'exil, ou, si vous le préférez, nous mourons ici et ^trouverons enfin une tombe dans les gouffres de l'océan.

LE MARTYR DE L'ILE DU DL\RLE i.u3

— Je ne le puis, je ne le \eux pas ! gémit Dreyfus. Lucie, pourquoi m'as-tu arraché ce fatal serment ? Chère compagne, tu m'assassines ! Combien de tortures m'aurais-tu épargnées eu ne rexigea)it point.

En ce même instant reparut dans toute sa puissance la grandeur d'âme du pauvre martyr. Il joignit les mains et les étendit vers le Ciel en s'écriant :

— Dieu de bonté, que ta volonté s'c.ccomplisse ! Je videiaila •oupe d'amertume en m'éteignant douloureusement dans l'Ile du Diable, comme une victime de la justice, un innocent frappé d'infamie par les jugements humains! Mais que mon suppiice, du moins, soit compté en faveur de mes amis ! Sauve-les, protège la barque qui les porte et que les flots de ton océan ont emportée loin de nous! Dans ton insondable sagesse, tu ne les as peut-être séparés de moi que pour les arracher à une distruction immédiate I Conduis-les à la côte hospitalière. Dieu de miséricorde, rends-les, enfin, à la liberté et au bonheur l

Ayant jeté au vent sa touchante prière, Dreyfus se redressa reconforté, et désormais résigné à sa destiuée, quelle qu'elle lut.

-— Que comptez-vous faire maintenant? demanda Alirowilc]:.

— Mon viel ami, répondit le capitaine, il n'y à rien à taire qu'à at^enjre. L'équipage de l'aviso, envoyé à notre pouisuite, ne tentera certainement rien aussi longtemps qu'il fera sombre. Ce n'est que lorsque le jour reparaîtra qu'ils reprendront leur c';asse. Naturellement, nous ne pouvons songer à leur opposer aucune résistance. Ce serait inserisé de notre part. Force nous sera Dieu de nous laisser emmener à bord de leur bateau,

Dreyfus avait bien prévu.

De toute la nuit, leurs persécuteure ne tentèient plus rien contre eux. Ils avaient même cessé leur feu, comme inutile.

Dans CCS ténèbre opaques et lourdes, ils n'auraient pu que gaspiller leur poudre et leur boulets»

Lorsqu'à l'estimation du capitaine, se guidant sur la position des étoiles, maintenant apparentes, entre les échancrures des luiages, le jour fut près de paraître, la tempôLe se calma et les fiote devinrent moins agités.

Le soleil levant dissipa le buées nocturnes et répandit sa lueur grandissante sus l'étendue des eaux appaisées.

— Les voilà ! dit Dreytus indiquant de la main une forme noire, s'accusant à l'horizon.

C'était bien en effet, l'aviso du gouverneur.

Dreyfus alla prendre une longue vue dans la cabine et la braqua dans la direction du bateau, à peine visible à l'œil nu.

Il se convainquit, en même temps, en inspectant les flots à la ronde, que le canot, portant ses amis, n'était plus en vue, et il s'en léjouit, espérant qu'à la faveur de la nuit, ils avaient pu atteindre le rivage

Après avoir tenu quelqv.e temps sa longue -vue attachée sur l'aviso, Dreyfus tourna vers Mirowitch un visage attristé.

— Ils viennent nous chercher, dit-il. Préparez» vous, mon ami, à cette nouvelle et terrible épreuve. Nous allons reprendre notre chaîne, rendue plus lourde et plus étroite !

En LiTet, trois canots avaient été mis à la mer, par l'équipage du vapeur et, sous l'impulsion des rames, vigoureusement maniées, se rapprochaient rapidement du canot désamparé et errant à l'aventure.

Lorsqu'ils furent arrivés à distance raisonnable, Dre3'fus s'assura que chaque embarcation portait dix soldats, armés de fusils et prêts à faire feu.

Dans l'un d'eux se redressait, debout, à l'avant, un homme à cheveux gris, qui semblait exercer le commandement général. C'était le gouverneur.

L'évasion des prisonniers de l'Ile du Diable l'avait tellement

rendu furieux qu'il avait voulu diriger en personne l'expédition, envoyée pour tâcher de les ressaisir.

Les trois embarcations s'approchaient par différents côtés du radeau, afin de le cerner complètement.

— Armez ! Et apprêtez-vous à faire feu ? cria le gouverneur. Les soldats mirent en joue et Dreyfus vit trente canons

menaçants braqués sur lui et sur Mirowitch,

Il regarda après le lépreux, mais ne le découvrit plus. Qu'est-ce que le malheureux était devenu ?

— Rendez-vous ! cria le gouverneur. Au moindre geste de résistance, je fais tirer sur vous.

, — Nous sommes vos prisonniers, répondit Dreyfus.

— Mais vous n'êtes que deux ! s'exclama le gouverneur. Où sont les autres ?

> Dreyfus répc<ndit, sans hésiter :

— Vous pouvez, rechercher ces malheureux dans les gouffres de la mer. Nos amis ont préféré faire le saut dans l'éternité que de retomber entre vos mains, monsieur le gouverneur.

— Les brutes I gronda entre ses dents le haut fonctionnaire. Ils m'échappent !

Puis, un instant après, comme sa barque s'était rapprochée du radeau :

— Donc, la fille du coupable du fournisseur Lapayre, s'est, elle aussi, résolue au suicide?

— Oui, elle aussi !

Le gouverneur fit un signe. Six soldats sautèrent sur le radeau et trainèrent Dreyfus et Lapayre vers le caiot principal qui, immédiatement après, repartit à forces de rames dans la direc« lion de l'aviso.

Dreyfus et Mirowitch se trouvaient chacun entre deux soldats, qui tenaient dirigé vers eux les canons dp. leurs revolvers.

Les soldats des autres barques avaient été chargés de faire une visite en règle à bord du radeau.

Déjà huit d'entre eux y avaient pris pied et deux s'appiochaiciit de la cabine, lorsqu|uae effiayable déflagration se produisit.

Un nuage de fumés entoura pendant quelques instants la place où se trouvait le radeau et les deux barques. Lorsqu'il se déchira, un seul des canots se balançât encore sur les flots agités.

Le second, ainsi que le radeau, avaient disparu, ou plutôt on voyait flotter aux alentours leuis débris, mêlés à d'alLeux restes humains.

Que s'était-il passé ?

Le lépreux, caché danô la hutte, avait mis à profit la poudre qui s'y trouvait encore, pour se faire sauter avec ses persécuteurs.

Lui même, par un efîrayant sacrifice, avait mis fin à sa misérable existerxe ! •

Vendu pour cent mille francs

Le sinistre major était revenu, depuis huit jours, a Paris et, depuis huit jours, il était officie llemeat fiancé à la fille du notaire Pierre Caillot, la moins jolie qu'intéressante Louise.

Le comte avait purgé ses dettes les plus urgentes et tranquillisé ses autres créanciers. Les mauvais génies qui l'avaient si fort tiacassé auparavant, ne lui portaient plus aucun ombrage. Bien au contraire.

Ils n'eurent pas plus tôt ap^Dris par les journaux du « high lue » parisien ses accordailles avec la fille du tabellion plusieurs

LE MARTYR DE L'ILE Dû DL\BLE 1417

fois millionnaire, qu'ils accourureat, aimables et souriants, assurer à monsieur le comte qu'ils seraient trop heureux de lui avancer telle somme, petite ou grande, djnt il pourrait avoir besoi:a avant son mariage.

Même Salomon Bénas eut l'inqualifiable impudence, après s'être fait paj^tr, au nom d'Esterhazy, par un banquier, ses lettres de change, pour la valeur de quarante miile francs, de rendre visite au beau ténébreux-.

Il lui renouvela ses offres de crédit et de service. Avec un fia dignement d'œil, il porta à la connaissance de monsieur le comte qu'il disposait, en ce moment, d'un brillant assorliaiunt de bijoux et de piexTeries à des prix exceptionnellement avantageux. Monsieur le comte ferait donc une excellente aftair ; en s'adressant à lui pour les diamants de la corbeille, ainsi qu'il l'avait fait déià, lors de ses fiançailles avec la princesse Paulowaa INIirowitch,

Le juif appu3-a d'une façon si marquée sur ces derniers mois, ec surtout sur le titre de princesse, que le sinistre major y vit percer une menace,

Salomon Bénas n'aurait pu lui dire plus clairement : J'aurais beaucoup de choses à raconter sur toi, si je voulais et certes de nature à ne pas te faire du bien au cas où elles arriveraient aux oreilles de ton futur beau-père,

Esterhazy aurait agi prudemment, en traitant l'Israélite avec douceur et en lui laissant enti''evoir la fallacieuse espérance de transactions nouvelles, dans l'avenir.

Mais depuis son retour d'Andorre, il était de fort méchante humeur et commit la faute de vouloir la passer sur le dos du vénérable Salomon.

Il commença par lui jeter à la tête un gros livre qu'il était en train de feuilleter. Et, comme le juif insistait, il sonna son valet de chambre, en lui ordonnant de l'expulser sans le moindre égard.

Malheureusement, Baptiste n'était pas un fort grand admirateut

14 iS ALFRED DREYFUS

du vieux Bénas, qui jamais ne lui avait allongé de pourboires.

Le vindicatif" larbin profita de l'accasion pour lui faire faire connaissance avec ses poings fermés. L'ordre du beau ténébreux fut exécuté par lui, non seulement « con amore » mais avec des fioritures ; et Salomon, décrivit dans l'escalier une parabole telle que le plus rigoureux accrobate n'y eut rien trouvé à redire.

Lorsque Bénàs eut frictionné, en gémissant, ses membres contusionnés et fait jouer ses articulations, pour s'assurer s'il n'y avait rien de rompu dans sa maigre carcasse, il quitta ce logis inhospitalier avec un flot d'injures, d'imprécations et de menaces.

Le sinistre major comptait un ennejni mortel de plus.

Le pis de l'histoire, c'est que cet ennemi n'était point â dédaigner, car de tous ceux intéressés à sa perte, Salomon était celui qui avait le mieux lu dans son jeu.

Fort peu de temps après cette visite désagréable, le comte en reçut une autre, celte fois d'un de ses camarades, officier comme lui de l'Etat-Major.

Le colonel D. bellâtre à grandes prétentions, dont le proû faisait involontairement songer au type félin de Méphistophéles, l'intelligence, en moins, s'était de tout temps posé comme le plus fidèle ami d'Esterhazy.

Et pourtant, hélas! il venait lui communiquer un bien fâcheux renseignement !

• Après les salutations d'usage, exécutées par le fashionabie colonel, avec la correction d'un commandement militaire, le visiteur entama Ventretien, d'un air attristé.

— J'ai à vous mettre en garde, mon cher comte, contre d'inquiétantes manœuvres. Nous avons toujours entretenu les rapports les plus fraternels, et maintes fois, déjà, vous ne l'ignorez point,

ai eu le plaisir de vous épargner des désagréments.

— Me mettre en garde? (sépondit négligemment le major,

LE MARTYR DE L'ILE DU DtABLE Ï419

tendant à son compère un étui a'argent rempli de délicieuses cigarettes. Je sais ce qui vous amène. Picquart intrigue contre moi, n'est-il pas vrai? Il s'apprête à me tendre ses traquenards? II songe à m'accuser. Mais quoiqu'il fasse, il ne trouvera aucune preuve pour appuyer ses accusations.

— Laissons momentanément Picquart de côté, dit le coloneL Il est également mon ennemi personnel, ainsi vous pouvez vous ouvrir à moi sans réticences. Nous saurons bien à nous deux, perdre ce jeune et ambitieux officier, auquel son avancement anormal a porté à la tête. Mais ce n'est pas qui m'amène chez vous, aujourdhui. J'y viens poxir une assez forte maladresse, que vous avez commise, mon cher ami.

Surpris et inquiet, le major regarda son interlocuteur, dont le visage, en ce mom.ent, semblait singulièrement grave et soucieux.

— Vous vous êtes cruellement nui, à vous même, poursuivit l'officier au masque félin, et cela par vos fiançailles avec mademoiselle Caillot.

— Eh ! quoi ? Parcequ'elle est d'extraction bourgeoise ?

— Là n'est pas le mal. Plus d'un ofîicier d'ancienne nobless?, a mordu avant vous, à cette pomme amère, en épousant des filles de basse naissance, pour se remettre en point, grâce à leur argent. Mais; vous, mon ami, êtes-vous, seul, à ignorer la source impure de la dot que vous vous préparez à encaisser ?

Esterhazy sauta debout.

— Vous insultez mon futur beau père ! s'écria-t-il, mais d'une voix manquant de fermeté et de conviction. Pierre Caillot est un notaire en vue qui a gagné sa fortune par sa parfaite connaissance des affaires et du droit. Cette fortune est le fruit de longues années de pratique ..

— De pratiques équivoques, ou plutôt frauduleuses, répliqua carrément le colonel. On connaît le passé de maître Caillot. Cet homme appartient à la catégorie des légistes sans scrupules, comme il en est tant à Paris. Lorsqu'il était encore avocat, les

plus célèbres malfaiteurs du siècle ont certainement contribué à sa fortune, car il était toujours prêt, moyennant partage, à les rendre blancs comme neige ! Notaire, il s'est prêté aux plus coupables manœuvres, aux plus scandaleux trafics. Lui même, maintcfois, a failli passer en justice pour ses rapines, malbeureusen.ent sans preuves et il ne s'est tiré d'afifaire, que par son infernale habileté.

Le beau ténébreux soupira et se laissa retomber dans son fauteuil.

Le colonel lui posa, avec bienvaillance, la main sur l'épnule

— Je vous parle ainsi, sans ménagements aucuns, poursuivit-îl, parccque je suis votre ami. Les autres se taisent, en votre présence et médisent de vous dès que vous avez le dos tourné. Mais je sais de source ceitaine que le Ministre de la Guene est fûit ir.écontent de ces fiançailles.

Ces paroles du colonel, faisaient à Esterhazy l'effet d'autant de coups de poing. Elle lui confit niaient ce qu'il craignait depuis longtemps»

Il laissa pencher le front.

— Ecoutez-moi. Esterhazy, reprit à demi-vo:x le colonel, je veux vous pailer à cœur ouvert. Je suis venu ici au nom du Ministre de la Guerre. Vous savez qu'il a de bonnes raisors pour ne point se prêter à votre chute, pour vous sauver au besoin. Depuis que vous vous ê':es employé à rassembler des preuves confirmant à toute évidence, la culpabilité de Dreyfus, il vous a de grandes obligations. Nous tous, qui avons contribué à écarter cet homme de l'Etat-major et à en débarrasser notre route, il nous faut marcher la main dans la main et nous avons le devoir, sinon le droit, de nous interdire l'un l'autre, ce dont »os ennemis communs pourraient tirer avantage.

— Et croyez-vous que cet hymen rentrerait dans cette catégoris là ? demanda lentement le comte et d'un air pensif.

— Ce mariage causera votre perte et vous coûtera votre car* rièie dans 1'.. ;:née.

»- Diable ! que faire, alors ?

— Etes-vous bien épris de votre future?

— Non... Ce n'est pas cela !

— Rompez donc à l'instant avet la fille de Pierre Caillot. Esterb.azy garda un moment le silence, puis :

— Il faut que je vous mette au fait. La chose n'est peint si ai ée que vous semblez le croire. Caillot est un homme dargereux et j'ai pu lire dans les yeux de sa fille quelque chose qui ne me met pas à mon aise vis à vis d'elle.

— Et que vous ont annoncé ses yeux ?

— Une vengeance sans merci pour le moindre outrage.

— Que cela.? s'écria le colonel, haussant les épaules. Que ceci ne vous inquiète points Nous saurons faire entendre raison au père, aussi bien qu'à la fille, pour peu qu'ils vous tourniontent. Songez à Dreyfus, qui lui aussi, semblait fait pour nous i^êner et que...

Il n'acheva point, serra doucement la main de son ami et disparut avec une rapidité qui lui donnait une ressemblance de plus avec Méphislophéles, le diable familier, aux allures n"i}-3téticuses.

Esterhaz}^ n'avait point confessé l'entière vérité à son compère. Il lui avait tenu cachée la raison principale pour laquelle il lui était impossible de rompre son engagement vis à vis de la fiile du vieux Caillot.

Il en avait reçu de l'argent, cent mille francs, et à moins de lui rendre, il ne pouvait songer k rompre avec Louise.

Où chercher une pareille somme, sans retomber dans les griffes de ses exploiteurs? Si même il y songeait, comment espérer que les uôuriers, ses pourvo3'eurs ordinaires, en cas de crise, lui viendraienc f;n aide en dépit de leurs offres de service récentes, étant donné surtout la destination du dit argent l

1422 ALFRED DREZFUS

Le beau ténébreux s'énervait de plus en plus. Il arpentait sa chambre, avec une impuissante rage, comme un animal de proie 'clierchant vainement à briser les barreaux de sa cage.

De plus en plus il apercevait, maintenant, la graviic de la faute qu'il a\-ai!: commise en se liant les mains, et l'immense danger qu'il y aurait, d'un autre côté, à s'attirer la haine do l'ierre Caillot et de son irascible fille.

Car il avait vraiment peur de ces deux êtres, lui l'homme sans, scrupules et sans considérations étrangères à son propre intérêt l Ils étaient les premiers devant lesquels il tremblait, et pourtant | jusqu'ici, ils ne lui avaient témoigné que de la bienveillance.

Le comte ne quitta point son appartement de toute ia journée. Il ne mangea point, fuma une quantité invraisemblable de cigarettes et but plusieurs bouteilles de vin, ce qui ne contribua point à lui raffiaîchir le sang.

Vers six heures, il se souvint qu'il était temps de rendre visite à sa fiancée, car il avait accepté à dîner chez Pierre Caillot.

Il allait sonner son valet de chambre pour procéder à sa toilette, lorsque Baptiste parut sur le seuil du cabinet pour lui annoncer qu'une dame soigneusement voilée, demandait instam« ment à lui parler.

Alécontent, le comte se redressa car il se doutait trop bien de quelle dame voilée il s'agissait, Cependant il se contint, et donna ordre d'introduire l'infortunée visiteuse.

La dame voilée entra. C'était une personne de haute taille et à la démarche impérieuse. Esterhazy n'eut pas besoin, pour la reconnaître, qu'elle rejetât sou voile. A peine l'eut-il aperçu qu'il s'écria d'un ton fort peu engageant :

— C'est vous, Pompadour ? Pourquoi vous risquer à venir eu plein jou: chez moi ? Ceci n'est-il point en dehors de nos con« ventions i*

La r^Julilée découvrit tranquillement son visage conturé et,

curetant sur la major un regard, devant lequel il recula involontairement :

— Je viens te féliciter au sujet de ton prochain mariage I La riOu^■elle que j'en ai apprise par les journaux m'a nalurellemtmt fort étonnée. Si ta t'en souviens bien, lorsque j'aidai à te déguiser, tu me juras que t'jn voy.)ge n'avait point une femme pour objet... que tu te rendais simplement à Andorre, appelé par *a mère mourante ?

'— Eh bien? Ne suis-je point parti pour Andorre?

— Tu mens, ou plutôt tu veux me cacher une partie de la vérité. Tu t'es rendu d'abord à Bruxelles.

Le sinistre mojor se troubla.

La connaissance qu'avait Pompadour de son vo3'age en Belgique était de nature à grandement l'inquiéter.

On se rappellera que Pompadour avait pris ses mesures pour ■être bien i enseignée, au moyen de Bijou, le nain aux belles paiitouffles.

Bien que ]\îa'.hieu Dreyfus eût enlevé à ce dernier l'ardoise destinée à suppléer aux lacunes de sa mémoire, Bijou s'était parfaitement souvenu et avait instruit la Mutilée de la destination réelle de son amant.

— Tu t'es donc rendu à Bruxelles, reprit Pompadour, de l'air et du ton d'un juge d'instruction procédant à une enquête. Pour le prouver que je sais tout, absolument tout, mon bel et incon« stant ami, je te dirai chez qui tu y es descendu ?

Le comte regarda avec une anxieuse attente la femme qui, en ce moment, lui paraissait plutôt un démon «échappé de l'enfer qu'une maîtresse sur laquelle il croyait pouvoir absolument compter.

— Aussitôt arrivé à Bruxelles, tu t'es rendu chez Ninon de Clère, la belle cantatrice, ajouta Pompadour après une pause.

La stupéfaction du comte fut telle qu'il ne trouva point un jiiot de réponse

— Tu apposais à Bruxelles certains documents, continua l'im, placible « vo3-ante » lesquels documents tu estimais à très haut prix et que tu voulais vendre...

— Tais-toi ! Tais-toi ! Tu veux donc ma perte ?

Le beau ténébreux ccurut comme un fou à la porte, l'ouvrit et regarda dans l'antichambre pour s'assurer si Baptiste ne s'y tenait point aux écoutes'

Ne découvrant rien de suspect, Esterhazy referma la porte à clef et revint à Pompadour.

^ Je t'en supplie, dit-il d'une voix presque soumis", ne parîe jamais de... des choses que tu viens de me dire. Si tu m'as jam =is aimé, si tu m'aimes encore, sois muette comme la tombe sur ce que tu as appris d'une façon pour moi incoinpréhensible I

— Oh ! je sais bien plus encore ! reprit Pompadour, mais cette fois d'une voix plus douce. Ces précieux documents t'ont été volés et ce sont d'autres, à ta place, qui ont touché les quatre cent mille f.-arxs que tu en exigeais.

L'étoi;nement d'Esterhazy allait croissaa*.

— Femme, s'écria-l-il, comment sais-tu celi ? Quel démon t'a initiée à ces dangereux m\?5tères ? Il faut que je l'avoue. Pour la première fois de ma vie je me trouve devant une énigme ir.déchiflrable.

— Et qui te sera ré\êlce lorsque d'autres que moi seront instruits des paiticularités de ton voyage à Bruxelles.

— Tu veux donc me trahir, murmura le sinistre major. Toi, la seule créature au monde sur laquelle je me frais... toi, qui m'as toujours set^blée dévouée et fidèle 'i

Pompadour releva dédaigneusement la lèvre.

— Tu pa: les de choses passées, répondit-elle avec sa première dureté. En me trahissant, ne m'as-tu point donné le droit de te trahir ?

— Je t'ai trahie, moi ?

— N'as-tu point donné ton cœur à une autre, dit Pompadour,

LE MARTYR DE L*LE DU DlAbLE 1425

d'un Ion plein de passion, difficilement contenue. Je t'ai aimé, certes, bien plus, je t'ai adoré, comme un Dieu ! Et toi?... Ma beauté a disparu,., cet horrible bandit de Tc'c-de-Mürt m'a TiniUlé le visage... Voilà pourquoi tu t'es détourné de moi, pourquoï tu vas devenir l'époux heureux d'une auira femme ! Décide to:«-mê.ne si ce n'est point avec justice que je te demande compte t!e cette trahison ?

— Maudites fiançailles ! s'écria le sinistre major. Elles me conduiront à ma perte ! Et pourtant, je te le jure, Pompadour, je n'aime point cette jeur^e fille. Un hasard forfait m'a mis en rapport avec elle, je suis certain d'être malheureux et cent fois, déjà, j'ai déploré ce fatal marché !

— Que parles-tu de marché, maintenant ?

— C'est la seule expression qui convienne ! A. toi, Pompadour, à toi seule, je confesse la déplorable vérité. Je me suis vendu, parce que j'étais ruiné ! Il me fallait de l'argent pour écarter de moi les plus horribles dangers. Mais, par le diable qui nous écoute ! si je possédais seulement cent billets de mille francs, j'au« rais bientôt rompu avec ces gens là !

Pompadoiu- saisit la main du comte qu'elle attira avec (crce près d'elle.

— Cent mille francs? dit-elle. Ne s'agirait-il que de cent mille Irancs ?

— Oui, c'est la somme que Pierre Caillot m'a donnée en accompte sur la dot de sa fille, et au moyen de laquelle j'ai couru au plus pressé.

— Et tu n'as rien reçu de plus ?

•— Pas un sou, je te le jure, sur l'honneur !

— Ainsi dor.c, si tu rendais ses cent mille fiancs au notaire, lu pourrais dégager ta parole ?

— Je n'hésiterais point un instant à le faire, répondit Esterhazy dont l'agitation croissante de Pompadour augmentait l'étonnement.

Mais, aussitôt, il ajouta, d'un air profondément abattu ;

— Inutiles châteaux en Espacne ! Qui clone me piocuieiaii une p::i cille somme ?

— Qui ? Moi ! répondit Pompadour,

Dans les yeu>:, toujours beaux de la I\Iutiiée, brillait un feu ijliange. Saisissant les deux mains du beau ténébreux, elle reprit :

— Jure-moi que tu m'aimes encore, que tu m'aimeras touj:)urs, que tu ne te dcnncras point à une autre mais appartiendras à moi seule, et, par mon indomptable passion pour toi, je te jure, à mon tour, que, demain malin, à la première heure,, tu auras les cent mille fiar.cs en question.,, et cent mille de plus qui pourront te prcse:ver du danger d'ovoir encore jamais à te vendre.

Le beau ténébreux la regarda avec autant d^^ terreur que de surprise.

Cette fîUe et femme de bandits, dont il connaissait la situation précaire, qu'il y a quelques jours encore, elle n'aurait pu disposer ■<i'une s^nime de mille francs, lui promettait sérieusement, i.our le lendemain, une vraie fortune !

Pourtant, il savait que Pompadour ne promettait jamais que ce qu'elle était à même de tenir. Jamais elle n'avait failli à ses engagements.

— Est-ce que soudainement elle auia't perdu la raison ! se demanda-t-il.

Pompadour sembla lire cette anxieuse question dans les yeux de son amant. Elle sourit, et lui passa doucement ia main sur le iront.

— Tu me crois folle ? dit-elle d'une voix un peu moqueuse. Kon, cher comte, je n'ai p=ut-être jamais é;é plus dans mon bon sens qu'à l'heure présente. Je te sauverai des griffes de Pierre Caillot. Je le connais ce notaire-sangsus qui absorbe l'avoir des imprudents qui se confient à lui, ce légiste vampire s'enricliissant, seul, des procès qu'il gagne pour des clients ruinés à l'avance. Bah ! 11 ne vaut pas plus cher que ma mère et que moi, que n'impcrt'e quel hardi écunieur de l'Océan oarisien ! La

différence qu'il y ait entre nous, c'est qu'il a su toujours sauver les apparences. Mais il s'agit, maintenant d'être malin. Ne laisse C'icore rien soupçonner au digne tabellion. Demain, tu lui renverras ses cent mille balles en le remerciant de l'honneur grand de son allianc:... N'est-ce pas vrai, chéri, que tu le feras?

— Oui, certes, si tu me mets à même de m'en tirer ainsi.

•— Demain tu auras l'argent, dit Pompadour d'un ton résolu. Et maintenant, embrasse-moi. Ah ! mon beau major, depuis combien de temps j'ai soupiré après ce baiser !

Le beau ténébreux répondit à son attente en posant ses lèvres our les siennes. Ponipadour l'étreigrit avec ime fureur jalouse comme si elle n'eût plus voulu le laisser aller.

Esterhazy répondit d'assez bonne grâce à ses brûlantes caresses, Bien que le visage de Pompadour fut mutilé^ elle était encore assez bien faite et séduisante de corps pour rendre heureux un libertin.

Enfin, elle se décida à lui rendre la liberlé.

— Je n'ai pas de temps à perdre, dit Pompadour, rabattant son voile. Il faut me mettre à l'œuvre pour te procurer tes cent mille francs. Au revoir, mon chéri !

— Ne me diras-tu pas où tu te procureras cette grosse somme ? demanda-t-il.

Elle secoua négativement la tête, en souriant.

— C'est mon secret, dit-elle. Mais écoute. Il 'est quelque chose que je puis déjà te dire. L'argent que je «'apporterai, t'appartient de droit... Ne m'en demandes pas davantage et au revoir! Demain tu seras libre et n'appartiendras plus qu'à moi, la seule qui t'aim.e véiitablement en ce monde,

— Elle peut avoir raison ! murmura le sinistre major. Voilà une criminelle, éclose dans la fange du ruisseau, sans pitié, vis à vis de tout autre, féroce et pervertie... Elle ne reculerait devant aucun forfait. Mais son amour poiu moi est sincère. Comme elle ne peut devenir mon bon an.sce, elle s'est constituée mon déinon

gardien ! Oui, le cœur de Pompadour est peut-être le seul que je remplisse tout entier !

Une demie heure plus tard, le comte Esterhazy sortait de chez lui, revêtu d'un élégant costume civil et se rendait, en voilure, au supeibe hôtel occupé, Boulevard Hausmann, par le notaire Pier;e Caillot.

Lorsqu'il se retrouva dans le SDmptueux vestibule, tout orné de tab'eaux de valeur, une singulière impression vint le saisir,

r lui sembla qua, soudain, la nuit s'était faite autour de lui et qu'il pénétrait, sans armes, dans une maison où des assassins guettaient son approche

L'iiôbel garni da la Mèra CazDtts

Pendant que Pompadour rendiit au major-comte Esterhizy la visite, dont nous venons de rapporter les incidents, la vieille Cazotte en recevait u le autre, qui ne paraissait lui aller que tout juste.

La respectable hôtesse était l'objet d'une descente de police. Ce n'était point la première fois, naturellement, que la sûrc'c parisienne étendait sa sollicitude à la tenancière du « Moulin d'Or. »

Cet établissement l'occupait même plus que de raison car il se t'ouvait mêlé «n quelque sorte à tout ce qui se commettait à Paris d'anormal tt de criminel.

Nous avons fait assister nos lecteurs aux licencieux mystères qui se célébraient, la nuit, dans sa salle de fêtes souterraine.

Mais nous avons oublié de dire que le haut avait été transformé en hôtel garni, dont toutes les chambres étaient ordinairement occupées par une catégorie toute spéciale de locataires.

C'étaient les pensionnaires de la mère Cazotte, qui éveillaient si fort l'attention de la Sûreté.

Tous ceux qui avaient quelques raisons pour disparaître plus ou moins longtemps de la circulation parisienne ; ceux qui, traqués par la po ice, voulaient fuir, après avoir été toutefois rendu, auparavent complètement méconnaissables grâce à des déjuiscments variés et à des maquillages savants ; en un mot, ceux qui se trouvaient réduits à se cacher, venaient se placer sous la "vigilante égide de la mère Cazotte et y occupaient quclquo cliambra pourvue de tout le confort indispensable à eu genre de clieiiLs. •

Nous verrons plus loin en quoi consistait ce confort.

Non que la préfecture ignorât la nature de ce commode refuge. Elle faisait mieux que le tolérer, elle le favorisait. Une bonne police secrète ne néglige jamais de laisser ouvertes quelques souricières où viennent se faire prendre ceux qu'elle pourchasse autre part.

Ces toléiances-là sont cléinentaires.

La mère Cazotte livrait bien de temps à autre quelques tms de SCS hôles, ce qui lui donnait rang d'agente occulte, mais les services rendus par elle à la police, n'étaient que simples miettes -tombées de la table du crime, toujours couverte en sa cuvcir.c.

La vieille était assez rusée pour ne vendre que les élouincaux sans surface et se réservait de plumt-r les oiseaux de plus h.tut vol.

Qui la payait richement était certain de trouver au « Moulin d'Or n un asil-^ inviolable et d'y demeure.-, en sûreté^ aussi ^onytomps qu'il lui plaisait.

Il y avait près d'un semestre que la police secrète ne lui Civait rendu visite. Aussi la crrosse, vieille et perverse ogresse, lût

i43o ALFRED DREYFUS

elle assez peu satisf lite en voyant, vers le soir, le nouveau directeur, en personne, pénétrer dans son local.

^'avancement accordé à notre ancienne connaissance, le policier Gilbert, n'avait en aucune façon diminué son zèle.

Bien au contraire. Son amour-propre professionnel le poussait a déployer toutes les ressources de son intelligence et de son énergie pour prouver que jamais la Sûreté n'avait possédé à sa tête directeur plus capable et plus vigilant.

Il avait entamé une lutte formidable contre les bandits parisiens et était devenu la terreur de tous les éléments, criminels ou tarés, vivant hors de la loi, '

Lorsque Is redouté policier pénétra dans le soi-disant hôtel garni de la mère Cazotte, il la trouva à table, en train de prendre le café.

Prendre le café, pour l'ogresse, représentait un repas en règle. En effet, l'absence complète de dents, l'empêchant de mâcher des aliments un peu solides, son meilleur régal était devenu un grand bol de café au Lit, dans lequel elle émiettait force pain de gruau.

A l'aspect de Gilbert, la vieille Cazotte frémit, mais sans trahir le moindre émoi. Elle se contenta de lever sa face bouffie, eu ferme de pleine lune, à moitié éclipsée par le bol où elle l'avait plongée.

— Ah! monsieur Gilbert! dit-elle avec un sourire qui avait. la prétention d'être agréable. Qu'est-ce qui me procure l'honneur de votre visite ?

Il lui déplaisait de saluer Gilbert du titre de directeur, parce qu'elle l'avait connu du temps, où, simple agent stagiaire, il était trop heureux d'apporter ses renseignements à la Préfecture, à laison de cent sous pièce.

Mais le chef actuel ('3 la Sûroté ne semblait point d'humeur, lui, à se souvenir de ses commencements et à passer la moindre" familiarité à la vieille ogresse.

LE MARTYI'l DE LILE DU DIABLE t^Si

Piens.i. . scn air le plus rogue, il la regarda durement et alla droit ;> la table où elle finissait de siroter sou breuvage favori«,

— Cyzotte, ma mie, lui dit-il, tu nous as assez longrempsinysljfiés. Il devient temps d'en finir une bonne fois avec toi.

— Avec moi ? Est-ce que je n'ai pas toujours été l'amie fiJèle de la police ? Ne lui ai-je point rendu des services signalés ^

— Parlons en, de ces services là ! Ils sont jolis ! Tu n'auraisgarde de nous avertir de ce que nous ne découvrons pas chez toi, par nous mêm-es. Tu ne nous es plus d'aucun secours^ Loin de là, tu nous dépisies et tu nous trompes,

— Cela n'est pas, monsieur Gilbert. Mais, pour parler à cœur ouvert, mon temps est fini, voyez-vous ! Je ne me trouve plus, comme par le passé, en rapport, avec la haute pègie parisienne ! Les principaux escarpes vont ailleurs. En devenant vieille, j'ai. passé de mode.

— Ne cherche pomt à m'en imposer. Nous savons que ta maison continue a être une vraie fourmilière du crime. En ce^ moment encore, tu héberges deux malfaiteurs dont la captuie est pour nous du plus grand intérêt,

Cazotte avala avec difficulté un gros morceau de pain maceié dans le café, et repêché au moj-en d'une cuiller à soupe, fin argent.

— Vous vous trompez, monsieur Gilbert, répondit-elle, avec .e plus grand flegme. Toutes les chambres de mon établissement sont vides, pour le quart dheure, vous pourrez vous en assurer' par vous même... Mais, n'accepterez-vous. point uae tasse décale? Ce ne serait pas la première fois que vous me feriez l'honneur de partager mon fin Moka,

En disant ces paroles, la vieille Cazotte s'était levée obIigea-n>» ment et, si vite que le permettait son corps monstrueux, s'était dirigée vers un antique buffet, i-)lacé dans un angle obscur de l'appartement.

1432 ALFPvED DREYFUS

Au dernier rayoa de ce meuble et à hauteur de main, se tiouvait vissé un grand moulin à café.

Sans prend: e garde au refus du policier, Cazotle saisit une boite en fer blanc, l'ouvrit, fit couler dans le moulin une certaine quantité de grains de café et se mit à les moudie avec uce énergie superbe,

— Par le diable ! laisse donc ça ! s'écria Gilbe: t avec impatience. Je ne suis pas venu ici pour boire de ton café, mais pour t'emmener en prison si nous nous apercevons que tu as donné asile, sans nous prévenir, à ceux que nous recherclio.is depuis si longtemps.

— Vraiment ! Je suis bien bonne alors de vous offrir du café ! dit la vieille avec colère.

Elle im.piima un dernier tour à la manivelle, en jurant gros« sièrement et tourna le dos au buffet.

I^Ialgré toute sa perspicacité, le digne Gilbert ne s'aperçut pas qu'il venait d'être joué sous jambe de scandaleuse façon.

En effet, la manivelle du moulin à café n'était autre qu'un louton électrique mettant en branle les sonneries de toulcs les chambres de l'hôtel.

En feignant de moudre du café, l'ogiesse faisait savoir à ses hôtes que la police était dans la place et ceux-ci savaient dès lors ce qui leur restait à faire.

— Je t'avertis pour la dernière lois, Cazotte ! reprit Gilucit d'un ton sévère. N'essaie pas de nous tromper. Livre-moi les malfaiteurs que tu caches. 11 s'agit d'un couple, l'homme et la femme. Nous savons pertinemments qu'ils sont ici.

— Dans ce cas, vous en savez plus que moi-même.

— Tu me réponds bien effrontément, mais tu chan':era2 une Eutre air lorsque j'aurai fait visiter ta barraque et aurai mis la main sur les oiseaux que tu espèies vainement nous dérober. Car ils ne nous échapperont pas. Vu:it agents cernent ta maison dout toutes les issues sont occupées...

— Eh ! quel déploiement de forces ! s'écria l'hôtesse d'un ton railleur. Il faut que ces gaillards là soient des clients de première classe pour que monsieur Gilbert se dérange, en personne, à leur ii.tention.

— Je te dirai ce qu'il en est et tu verras alors combien il serait dangereux à toi de chercher à tromper la police. Il y a quelque temps, a disparu de Paiis un certain jNIaxime Magnin, coupable d'avoir vilainement dupe les fournisseurs de son magasin de bijouterie et accusé, de fplus, de tentative de viol. Magnin avait eu le temps de se sauver à Londres, où il a rencontré son fièie, Léon. Le misérable, s'étant aperçu que celui-ci était porteur d'une forte somme d'argent, l'a emmené de nu:t, dans une rueile écartée de la Cité pour l'assassiner et le dépouiller. Mais Léon Magnin a heureusement survécu à la blessure qu'il lui avait faite, non sans trahir, dans la fièvre, l'affreux attentat dont il avait été victime. Guéri, enfin, ce frère modèle a eu la faiblesse de vouloir garder secret le nom de son assassin. Mais ce nom, il l'avait prononcé dans le délire enfanté par la fièvre et il ne lui resta qu'à confesser l'entière et effroyable vérité. Entretemps, le meurtrier, après avoir séjourné quelque temps en Amérique, était revenu en Europe, Il habitait secrètement, à Bruxelles, la villa de Ninon de Clère, une cantatrice dont il était l'amant. Cette Ninon de Clère, issue d'une famille honorable, n'-^st qu'une dangereuse aventurière, dont les manèges nous étaient signilés depuis longtemps. Le digne couple a monté à Bruxelles un maître coup, ne comportant pas moins de quatre cent mille francs, et à la suite duquel Maxime Magnin fut arrêté en plein théâtre de la Monnaie. Grâce à la présence, accidentelle, à Bruxelles, d'un négociant notable de Paris, son identité put être éfablio et il lut incarcéré. Mais la cantatrice avait réussi à disparaître sans laisser de traces. La justice française a demandé et obtenu l'extradition de ce Maxime que deux de mes meilleurs agents ont été prendre à Bruxelles. Ils ont retenu un coupé

particulier du train de nuit et Maxime Magnin, les menottes aux poings, a été ramené par eux. Mais malheureusement il n'a pas ' été jusqu'au bout. Comme, vers le matin, le train approchait de Paris et se trouvait néanmoins encore lancé à pleine vapeur, la portière de leur compartiment réservé a été ouverte, de l'extérieur, et un jeune condiicteur leur a demandé la permission d'achever la route en leur compagnie,, sa propre voiture aj'ant été mise à la disposition d'une dame devenue malade, au cours du voyage. Mes agents, bonnes bêles... eh ! qui ne s'y serait laissé prendre!... 5' ont consenti et, naïvement, ont repris leur somme interrompu. Ils se rendormirent, à poings fermés. Ceci, naturellement était contre le règlement, mais ils avaient pour excuse de n'avoir pu fermer l'œil de toute la nuit précédente... Bah ! Lorsqu'ils se sont réveillés, le train était déjà depuis longtemps en gare de Paris. Quant au prisonnier et au jeune conducteur, disparus, évaporés !... Mes hommes mie sont revenus avec un violent mal de tête, l'influence du clorofoime, ce qui explique l'impunité de cette audacieuce évasion !

La vieille Cazotte fit entendre un retentissant éclat de rire. Elle se tenait les côtes.

Gilbert frappa du pied avec colère.

— Ne ris pas ! s'écria-t-il, car si Maxime Bernard et cette misérable Ninon de Clère — qui, sans aucnn doute, a joué le rôle du' conducteur — si ce digne couple, dis-je, n'avait point trouvé asile chez toi, depuis longtemps il serait tombé dans nos filets. Mais je t'ai prévenu, Cazotte ! Que je trouve ici Maxime et sa maîtresse, et lu la danseras dans les grands piix.

Gilbert alla à une croisée, donnant sur le rue et fit entendre un coup de sifflet. Un mcment après, six agents pénétraient dans la chambre.

— ' Fouillez -moi ce nid de brigands de fond en comble, ordonna-t-il. Ne négligez aucun chambre et visitez tous les meubles,

ca-r je suis avisé qu'il y dans ce singulier hôtel, des cachettes ignorées,

— Pendant ce temps, vous me permettrez de me refaire une tasse de calé, dit l'ogresse, qui sans s'occuper davantage du nouveau dirccleur de la Sûreté, procéda en riant sous cape, à ui;c nouvelle édition de son nectar })réferé,

— Au bout d'une demie-heure, Gilbert avait renoncé à poursuivre d'inutiles recherches. Dans tout l'immeuble, il n'avait point trouvé trace de locataires et il se retira, en se répandant en jurons et en menaces

En femme prudente, la mère CazotLe laissa s'écouler une heure 8p;ès ie départ de la police.

Ce n'est que lorsque la grande aiguille de sa montre eût accompli le tour du cadran, qu'elle se leva et regardant avec précaution autour d'elle, monta lentement l'escalier conduisant au premier étage de la maison.

Arrivée au fond d'un couloir, elle pénétra dans une chambre, assez bien garnie, mais qui paraissait inhabitée. Du moins, à son entrée ne s'y trouvait-il personne.

Mais la mère Cazotte avait ses raisons pour ne point s'arrêter à l'apparence des choses. Elle alla tranquillement vers une glace, adhérente à la muraille, et pesa sur un des ornements de ïà bordure.

Aussitôt, la glace disparut, et le cadre, seul, demeura, formant entrée à une niche, creusée dans la pierre, et assez large pour que plusieurs personnes pussent s'y tenir cachées.

Justement, en ce moment, la niche était occupée par un iiomrne, jeune encore, mais pâle et défait, et une femme élégante et jolie.

Le couple s'arrêta, hésitant, sur le bord de la cachette, interrogeant la chambre d'un œil inquiet pour bien s'assurer si le danger était passé.

— Verrez donc l leur dit l'hôtesse^ en grimaçant un sourire,

Pour cette fois, vous ea êtes quitte à bon compte. Vous pouvez me remercier de ce que vous ne soyez pas tombés entre les griffes des limieis de police.

— Aussi nous vous récompenserons largement, la mère, répondit la jeune iemme, qu'à sa superbe chevelure blond-cendré, on reconnaissait aussitôt pour la cantatrice, espionne et escroqueuse, îlinon de Clère. Mais continuez à nous aider, Cazotte, afin que nous puissions sortir de ce maudit Paris et de l'Europe, en même temps.

— Oui, ajouta Maxime Magnin, nous désirons partir et cela plutôt aujourd'hui que demain. Ce n'est qu'en mettant le pied sur le sol américain que nous pourrons nous considérer comme sauvés,

— J'en doute fort, dit l'ogresse, d'un ton railleur, en insinuant une prise de tabac dans son nez camus. Même aux Etats-Unis, tu ne serais point en sûreté, Maxime Magnin, car s'ils offrent encore refuge à maints criminels, ils ont fini par accorder ' l'extradition des assassins.

— Des assassins ! s'écria Ninon, en regardant son amant avec 'inquiétude.

Jusqu'à ce moment, elle ignorait encore l'horrible attentat pénétré par Maxime sur son frère Léon.

Le meurtrier, pâlissant encore, fit un pas en arrière.

— Vous savez donc ? balbutia-t-il,

— Tout! répondit la mère Ca otte. Le directeur de la police, secrète, notre ami Gilbert, a poussé la galanterie jusqu'à me mettie au courant des moindres détails. Si l'on met jamais' \x main sur toi, Maxime Magnin, la guillotine sera tout parée.

Malgré sa profonde consternation, la cantatrice se jeta au cou de son amant.

Il lui importait peu qu'il eût souillé ses mains du sang d'un ^ autre homme. Elle l'aimait d'une passion entière et frénétique et"

lî sort ttrrible qui le mentçait, remplissait son cœur d'un redou-blement de tendresse à son égard.

Le cœur d'une femme sera toujours une énigme indécliif» frable.

— Pour l'amour du ciel, sauvez-nous, Cazotte ! ci la Ninon. Aidez-nous à fuir Paris, ce soir même ! ]n n'aurai plus de repos aussi longtemps que je saurai le couteau de la guillotine suspendu sur le cou de mon cher Maxime.

— Je conçois, en effet, que cette idée n'est rien moins que rassurante, répondit la vieille. Et pour parler franchement, je préfèreiai fort vous savoir hors de chez moi, n'ayant nul goût de troquer à mon âge, le séjour de mon hôtel garni, contre celui d'une maison de correction. Je suis donc toute disposée à vous aider, inais la chose vous coûtera gros, attendu que risquant, moi-même, ma liberté dans cette affaire, je prétends la taxer le plus haut possible.

— Vous n'aurez pas lieu d'être mécontente de nous ma Drave femme, dit Maxime. Si vous nous faites sortir de Paris sans être remarqués, nous vous donnerons cinq mille francs pour vos peines.

L'ogresse se mit à rire de bon cœur.

— Vraiment ! s'écria-t-elU;. Cinq mille francs ! Tant que ça î Voyez donc, comme monsieur est généreux pour moi ! S'il se trouvait au moment d'être traîné à l'échafaud par le bourreau et SCS aides il est probable qu'il majorerait l'offre. Mais alors, il serait trop tard.

— Fixez-donc vous même et tout de "suite, la somme que vcus voulez, interrompit Ninon, connaissant la cupidité de la vieille et résigr.ée à passer par ses exigences.

— La somme que je veux... Hum!.. L'opération nécessitera des débours, et je dois y trouver également mon avantage... Vo}T,ns, tout compté^ évasion et séjour chez moi, ce n'est pas vous demander trop cher que de réclamer vingt cing mille francs.

Maxime et Ninon se regardèrent avec stupéfaction.

— Vous nous estimez plus riche que nous le sommes, CazoUe, répondit la cantatrice tâchant de raffermir sa voix, et vous vous exagérez l'importance du coup que nous avons pu taire.

— Je sais que vous avez effarouché une somme de quatre ceuls mille francs, cria la vieille d'un ton de colère, et voulant intiir-idtr ses clients d'occasion. Quatre cent mille francs I Ce ne sont point; là des noyaux de cerise, je pense ! Est-ce donc trop d'en exigée 1^ seizième pour vous permettre de sauver le reste, et le cou de monsieur avec, sans vous compter, ma toute belle, qui pouviez bien aller pincer de la guiture sur les barreaux de Clermont.

Mais nous ne sommes pas mariés ensemble, heureusement. Ce soir, même, vous quitterez ma maison. De la sorte vous épargne« rez un peu de votre argent, ou vous perdrez le tout. C'est un risque à courir.

Maxime attira Ninon dans un coin de la chambre.

— Nous sommes dans les mains de cette immonde femme, lui dit-il à l'oreille. Il laut en passer par ce qu'elle veut. N'en doute point, si nous refusions, elle irait nous dénoncer à la police, à laquelle je le soupçonne fort, maintenant, d'être attachée pour mieux la trahir I

— Je donnerais le double de la somme pour te savoir en sûreté, dit la jeune femme avec amour.

Ninon retourna auprès de l'ogresse, iouant l'indifférence, et lui annonça qu'ils consentaient à donner les vingt cinq mille francs demandés, si elle s'engageait et réussissait à les faire sortir sains et saufs de Paris. Mais la mère Cazotte devait leur soumettre d'abord son plan d'évasion.

— En ce cas, il vous faudra une petite heure de patience, dit l'hôtesse. Ce sont là des choses pour lesquelles j'ai l'habitude .o me concerter avec ma fîHe Pompadour, qui a la tête encore meilleure que la mienne et est d'excellent conseil. En attendant vous pouvez être tranquilles. Le , "" étant arrêté entre nous,

demain vous serez hors de Paris et libres de vous débrouiller ailleurs

L'ogresse laissa les deux amants à leurs réflexions. Ils" se trouvaient dans une situation d'esprit fort sombre. L'avenir était couvert pour eux de nuages menaçants et le présent n'était pas plus rassurant dans le repaire de la mère Cazotte, où ils sentaient le couteau de la guillotine suspendu sur leur lete, comt^ une autre épée de Damoclès.

Mais l'amour est un puissant consolateur !

Maxime et Ninon s'embrassèrent, échangèrent de tendre propos, et pour la centième lois, peut-être, se mirent à compter leur argent.

Les quatre cents mille francs, volés au sinistre major, dont ils avaient inteicepté les documents, étaient encore intacts. ' Ninon les avait répartis en huit paquets qu'elle portait dans son corsage, dans plusieurs pochettes à trucs, dans des ourlets de robe, si savamment dissimulés, qu'on n'aurait pu soupçonner l'existence d'une pareille fortune, sous toilette aussi légère et allures aussi détachées.

Lorsqu'ils se furent bien rassasiés de la vue de leur trésor, la cantatrice le fit disparaître à nouveau, et se promena, riant-, dans la chambre, en faisant bouffer ses jupes.

Ils ne soupçonnaient point que le moindre de leurs mouvements et de leurs paroles pouvaient êire surpris. Comment auraient-ils pu se douter que la grande cheminée, pratiquée dans un coin de la pièce, com.muniquait avec le couloir par un passage secret ? La personne qui s'installait dans le réduit ménagé derrière l'àtre, pouvait, non seulement tout voir, mais tout entendre, par deux ouvertures à volets, se confondant, dans l'ombre, avec le ton gérerai de la piene.

Depuis l'arrivée, chez la niôre Cazotte, do Î^Iaxime et de Ninop chaque soir Pompadour venait se poster dans cet obser-

vaioire, où elle avait appris les choses dont la révélation inattendue a^ait si fort s'.upéfié son beau ténébreux.

On comprend des lors comment elle avait formé le plan que nous la verrons bientôt exécuter, mais que jusqu^^alors elle avait *cnu caché à sa mère, elle-même.

Les ligures de cira

La nuit était venue et Ninon avait allumé sa lampe lorsqu'on frappa à la porte, Pompadour et la mère Cazotte entrèrent dans la chambre.

— Nous voilà, nous, dit l'ogresse, en se laissant tomber dans un fauteuil. Notre plan est fait et vous êtes sauvés. C'est que ma fille est une fine mouche, qui a remède à tout. Elle a trouvé immédiatement votre affaire. Reste à voir si vous aurez le cou« rage de vous prêter à une ruse, dont le résultat est certain et si vous ne compromettrez point votre salut par quelque sottise.

— Le courage ne nous manquera pas, s'écria Maxime. Dites nous seulement ce qu'il faut faire.

— Pour passer en Amérique, la voie allemande est pour vous la meilleure, dit Pompadour. Une fois passé la fionlière de ce côté là, vous pouvez-vous considérer comme hors d'atteinte, cai personne ne songera à vous y chercher,

— Très juste, approuva Maxime. Nous pourrons nous embavquer à Brème pour New- York. Mais l'important est d'abord de sentir le sol germain sous la semelle de nos souliers.

Les suppJica'ioiis des évades aiircticnl aUendrî les cua: les plus durs.

lO Centimes la livraison de 32 pages.

Ij^Y 4g Reproduction interdite LiVi\ 4 G

Imprimerie L. IIynde' Rue Sainl-Pierre, 30, Biux(>i'«s,

Pompadour inclina la tête.

— Là est en effet le point capital, dit-elie. Il n'y a de danger que pendant la route de Paris à Cologne. Cette route, il vous la faut faire sans être vus de personne. Ni déguisement ni maquillage ne vous serviraient de rien car Gilbert, qui met tout en oeuvre pour vous pincer, fera surveiller toutes les gares par ses agents. De plus, je sais qu'on a envoyé aux frontières des espions émérites qui ne laisseront passer aucun voyageur sans savoir qui il est et où il va.

— Alors, s'écria Ninon, les larmes aux yeux, je ne vois pas moyen, pour nous, de quitter la France.

— Si fait, répondit Pompadour avec assurance. Ce moyea existe. Il vous faut partir dans deux caisses fermées, en qualité de simples marchandises.

— Impossible ! s'écria la cantatrice,

Maxime, lui aussi, fit une grimace exprimant son peu de goût pour un semblable mode de locomotion,

— Pourquoi, impossible ? demanda froidement Pompadour. Voiis ne serez pas les premiers qui aient voyagé dans une malle. Un lord anglais a fait et gagné le pari de se faire expédier ainsi de Londres à Paris et de là à Madrid. Un tailleur hollandais et sa femme ont efifectué leur voyage de noce dans une caisse envoyée d'Amsterdam à Berlin et ont renouvelé la chose pour visiter après Vienne et Rome, à peu de frais. Au lieu" de dépenser de l'argent, ils en ont récolté, au contraire, en s'exhibant dans ces difTérentes villes et en faisant au public le récit de leurs aventures.

Max me se souvint, en effet, d'avoir lu pareille histoire dan un journal.

— Il n'y a, pour ainsi dire, aucun danger à voyager de la sorte, continua la Mutilée. Nous expédierons naturellement les caisses comme marchandises express, de façon à ce que la route se lasse en moins de vingt quatre heures. Chemin faisant, vous

ne manquerez de rien, car nous pourvoirons les caisses do comestibles et de bouteilles. Et l'air respirable sera constamment renouvelé par plusieurs ouvertures, habilement reparties dans le couvercle.

— Si je vous comprends bien ? interrompit Ninon, vous parlez de plus d'une caisàe ?

-9 Certainement. Nous ssrons obligés de vous expé-lier chacun séparément. Une caisse, où vous trouveriez place ensemble, attirerait trop l'attention sur elle, et s'est ce qu'il faut éviter.

NiiiOn soupira. Il lui semblait bien dur, maintenant, d'être encore séparée de son amant, ne fut-ce que pour quelques heures. Mais Maxime pesa sur sa détermination. Il estiina que l'aventure n'était point si dangereuse qu'elle le paraissait au premier abord. Mais il voulut savoir comment les caisses seraient ouvertes à Cologne, de façon à ce qu'ils pussent en sortir sans t'tre remarqués.

— A la rigueur, répondit Pompadour, c'est là une opération que vous pourriez faire vous-mêmes, mais on y a songé pour vous. Nous adresserons les caisses à un de nos correspondants de Cologne, fort bien avec la douane et qui, moyennant un billet de cent mark, introduit en Allemagne tout ce qu'il veut, sans craindre de visite. Lui-même, ira prendre les caisses en ga:e, les chargera sur une charette et les transportera chez lui. Vous en pouvez sortir sans crainte et, après vous être reposés le temps nécessaire, serez libre de fuir par ou vous voudrez.

— Mais ce correspondant de Cologne, qu'est-il et quel est son commerce?

— II s'appelle Bandrini et dirige simultanément une ménagerie et un cabinet de figures de cire, avec lesquels il voyage. Le cabinet se trouve justement, en ce moment^ à Cologne, où fl fait florès. Il nous suffira, pour que vous ne soyez pas secoués d'écrire sur le couvercle : « Figures de cire — Haut — Très

fragile » en y joignant, par surcroit de recommandations, la marque d'une bouteille.

Maigre leurs soucis, Maxime et Ninon ne purent s'empêcher de rire de l'étrangelé de leur situation. Ils consentirent à l'ex] édient proposé par l'imaginative Pompadour, qui se chargea de faire confectionner, pendant la nuit, les deux caisses par un ébéniste à sa dévotion. #

Le transport pourrait s'effectuer à la pointe du jour, par une sortie ignorée de la police qui, dans tous les cas, n'y pourrait voir que du feu.

Toutes ces dispositions prises, on soupa gaiement de compagnie, dans les chambr« même, en prévision d'une nouvelle alerte, qui ne se produisit pas.

L'ogresse envoya chercher quelques plats de renfort dans un bon restaurant du voisinage et sortit de derrière ses fagots, six flacons de vieux 'vin, pour trinquer à l'heureuse arrivée à Cologne, du couple fugitif. (

Vers minuit, Maxime et Ninon se mirent au lit, pleins d'espoir, bien que la perspective de passer toute une journée enieimés dans une caisse ne leur fut pas précisément fort agréable.

Le jour commençait à poindre, lorsqu'ils se réveillèrent à un léger coup frappé sur la porte de leur chambre par l'hôtesse du u Moulin d'or » Pompadour leur cria de s'habiller promptem ent et la mère Cazotte leur servit un déjeuner de nature à les réconforter au cours du voyage.

Ninon semblait fort abattue, bien que Maxime s'effoiçiit de l'encourager. Le moyen trouvé pour sortir de Paris, à la barbe des agents, lui semblait de nouveau désespéré, mais force lui était bien de s'y résigner, comme au seul qui offrît de véritables chances de salut.

Ninon embrassa tristement son amant.

— Si nous pouvions rester ensemble, lui dit-elle, il m'importerait peu de savoir la manière dont nous voyagerions. Mais

l'idée d'affronter, seule, les angoisses et les dangers de cet'® longue léclusion m'oppresse et m'inspire les plus lugubres piessentiments,

Ils étaient à table, lorsque la mère Cazotte rentra pDur ié:'atncr son argent. Ninon de Cière étala vingt cinq billets de mille francs sur la table.

L'ogresse les saisit avec avidité de sa main crochue.

— Dites à ma fille que vous ne m'avez donné que cinq mille irancs, chuchotta-t-elle à l'oreille de la cantatrice, en rtievant sans façon sa jupe et en glissant vingt des billets dans un de s:s bas,

Lorjque la mère Cazotte voulait dissimuler à sa fille quelque gain illicite, c'était toujours son bas qui lui tenait lieu de coffre« fort

Pompadour entra un moment après.

— Dépêchez-vous, dit-elle à demi-voix, il ne faut point attendre pour partir que le jour soit tout à fait levé. D'ailleurs il s'agit de profiler du premier train. Venez, Ninon, à vous d'abord.

La cantatrice se leva et voulut entraîner Maxime. — Non, pas cela, commanda Pompadour. Chacun séparément. »Jons avons d'autres loca'airei; qui pourraient s'étonner du bruit. Maxime descendra tantôt', avec ma mère.

— Laissez-moi du moins lui faire mes adieux! gémit Ninon, en se jetant au cou de son amant.

Ils se tinrent embrassés pendant quelques minutes et Ninon couviit le visage de Maxime d'ardents baisers. Ce fut lui qui dû' s'arracher doucement à ses caressas,

— Nous nous retrouverons à Cologne, dans la maison de Bandrini, lui dit-il.

— Ah 1 peut-être ne survivraî-je point à cet affreux emoris« Bonnement, sanglotta la jeune femme.

— Folie! gtonda l'hôtesse. Une captivité de moins de vingt

quatre heures ! Je pense qu'il n'5' point de comparaison avec une réclusion de dix ou vingt ans !

— El même avec le couperet de la guillotine, ajouta Pompadour.

Sur ces paroles, dites avec dureté, la Mutilée s'empara de la main de Ninon, qu'elle entraîna hors de la chambre, La mère Cazotte les suivit et Maxime, allumant une cigarette, se mit à arpenter fiévreusement le plancher.

Les trois femmes arrivèrent dans la cour située sur les derrières du vaste bâtiment, et que connaissent bien nos lecteurs

— Où sont les caisses ? demanda Ninon en tremblarA

— Là, dans l'écurie, répondit Pompadour, indiquant de li ■main l'appentis où, sur son ordre, son mari, Tête-de-Mort, avait été aveuglé.

Pompadour s'arrêta sur le seuil et, se tournant vers l'ogresse :

— Je ne m'explique pas, maman, dit-elle, comment le camion, que nous avons retenu dans le voisinage, n'est pas encore là 1 Courez donc presser le conducteur.

— Mais pourras-tu, à toi seule, fermer les caisses ?

— N'ayez pas peur, ça me connaît, et vous ne m'aideriez pas beaucoup, du reste.

La mère Cazotte s'éloigna en clopinant pendant que sa fille la suivait d'un regard railleur.

— Maintenant, dit-elle à la blonde cantatrice, je m'en vais vous arranger promptement votre affaire. Faut pas que ça traîne, voyez-vous.

Et elle poussa la porte de l'ancienne écurie.

L'appentis était faiblement éclairé par une petite lampe, à la lueur de laquelle, Ninon de Clère découvrit, en frissonnant, deux longues caisses de chêne. Les couvercles, munis de charnières étaient encore ouverts.

La cantatrice put s'assurer que l'aménagement en était aussi confortable que possible.

Les paioij et le fond, soigneusement capitonnés à l'intérieur, étaient percés de plusieurs ouvertures qui devaient renouveler l'air respirable plus que suffisamment.

Au fond de chaque caisse étaient vissées deux petites corbeilles, couLenant, l'une des provisions de bouche, l'autre, des oulils, tels qu'une vrille, un marteau, une pince-monseigneur.

Ces outils devaient permettre aux captifs de se délivrer euxmême de leur prison volante, au cas où, par erreur, les caisses, adressées en gare de Cologne, n'étaient point réclamées à temps,

— Entrerez-vous, oui ou non ? demanda impatiemment Pompadour en poussant la cantatrice

Ninon soupira.

— Allons, puisqu'il le faut ! gémit-elle.

Elle monta sur un escabeau placé près de la haute caisse et s'assit sur le bord, hésitant encore à descendre.

Mais Pompadour la saisit brusquement à la ^^orge. La jeûna femme voulut crier mais en vain. Ses yeux, brillant de terreur et d'angoisse lui sortirent de la tête. Elle dut croire à une tentative d'assassinat, mais Pompadour n'était point pour les meurtres inutiles. Pendant que d'une main elle serrait le cou de sa vicrtime paialysée, de l'autre elle sortit un petit flacon de sa poche et en répandit le contenu sur la tête de la cantatrice.

Ce flacon contenait une drogue soporifique, d'un effet immédiat. Le sein de la jeune femme palpita vivement, ses yeux se fermé rent et elle retomba, inerte, les mains levées pour une inutile défens

Sitôt que le narcotique eut agi, Pompadour lâcha la gorge de sa victime. Elle la prit dans ses bras, la transporta dans le coin de l'écurie le plus éclairé par la lampe suspendue à la muraille, et la coucha sur le sol.

Puis, après avoir été fermer la porte au verrou, elle revint s'agenouiller près de Ninon, la fouilla d'une main experte et lui enleva les billets de banque, dissimulés sous ses vêtements, sans

lui en laisser un seul. Les poches secrètes du corsage et de la jupe furent visitées en conscience. Après quoi, Pompadour étendit la cantatrice, complètement dépouillée, dans la caisse capitonnée,

— Eile me devra de la reconnaissance pour l'avoir endormie, dit en riant la Mutilée. Comme ça, elle ne s'apercevra point des inconvénients du voyage. Brrr ! Je préférerais la mort à une pareille évasion! Maintenant, refermons prestement la caisse... j'allais dire le cercueil, afin que la vieille ne se doute de rien.

En quelques instants, elle eut vissé le couvercle aux quatre coins. La mère Cazotte la surprit encore à l'œuvre,

— Tout est-il en règle ? demanda-t-elle,

— Tout ! répondit Pompadour. Notre première figure de cire est emballée.

L'ogresse se mit à rire et, frappant sur la caisse ;

— Eh I Ninon ! Ma colombe ! Comment trouves-tu ton nouveau logement ? cria-t-elle.

Ne recevant point de réponse, elle renouvella son appel, pendant que sa fille se mordait les lèvres.

— Par le diable ! qu'est-ce que cela signifie? s'écria l'ogresse avec défiance. Je n'entends rien!,.. Tu ne lui a pas fait de mal, au moins .■'

— Sotte question ! répondit Pompadour, haussant les épaules. Qu'j'^ a-t-il d'étonnant à cela. Elle se sera évanouie. Nous en ferions autantj je suppose, si on nous enfermait ainsi-

— Tu peux avoir raison, dit la vieille. Au surplus, nous n'avons pas le temps de nous casser la lête au sujet de cette petite maîtresseo Le camionneur sera ici d'un moment à l'autre. Je m'en vais chercher l'homme, à présent.

L'ogresse disoarut et revint quelques minutes après avec Maxime,

En ce moment on entendit le roulement du charriol, commandé pour le transport des caisses.

— Vite, entrez là dedans, s'écria Pompadour, en poussant Magr.in. Il n'y a plus un moment à perdre !

Elle ne lui laissa pas le temps d'aller à la caisse contenant Kinon. Maxime fut littéralement bousculé dans la boîte de obère dont le couvercle se referma sur lui.

La dernière vis grinçait encore dans le bois, lorsque le voitu«

lier pénétra dans l'écurie, avec trois hommes de peine. Il souleva

■ légèrement une des caisses et sembla surpris de la trouver si

légère. Mais ses yeux tombèrent sur l'inscription peinte sur I9

couvercle.

— « Figures de cire. » Je comprends ! dit-il. Il s'agira de ne pas brutaliser la marchandise. Attention, vous autres. Portez-moi ça comme si c'était une jolie femme !

Les deux caisses, maniées avec précaution, furent soigneusement callées au fond de la charette.

Cela fait, Pc>mpadour remit au voiturier la lettre de voiture contenant mention de la nature des marchandises spéciales, expé« diées par grande vitesse à M, Bandrini, propriétaire du cabinet de figures de cire, momentanément ouvert à Cologne.

Lorsque la voiture eut disparu à leurs yeux, Pompadour et la mère Cazotte se sentirent fort soulagées.

— Si tout va bien, dit la Mutilée, ils seront rendus à Cologne, demain matin, et Bandrini, auquel nous avons télégraphié hier, les viendra réclamer à l'arrivée du train. Us ont eu fièrement de Ja chance de tomber sur nous, pour les arracher, pour ainsi dire, de la gueule du lion, représenté ici par la police parisienne,'

La mère Cazotte soupira bru3'amment.

— Et cela à quel prix l gémit-elle. Cinq mille francs ! Autant ) valait ne rien prendre. Mais imposible d'en arracher davantage.

De vrais panés, quoi !

Pompadour haussa les épaules, avec une feinte mauvaise* humeur.

— Cinq mille fiancs l dit*elle. Et moi, qu'est-ce qu^il mft

HSo ALFRED DREYFUS

reviendra pour avoir iourni l'idée? Tu m'en donneras bien la moitié ?

— La moitié! Et mes frais? Et leur séjour ici? Cinq oeôi francs, oui, je ne lâcherai pas un sou de plus.

Après une longue discussion , il fut convenu qu'on transigerait pour mille, les frais restant à la charge de l'hôtesse.

Celle-ci tira de sa poche un des billets qu'elle y avait mis a l'avance et le donna avec force lamentation à sa fille qui, dit-elle, lui avait toujours coûté les yeux de la Vête.

Et les deux femmes se séparèrent, ria^i'. chacune de leur côté, à l'idée réjouissante d'avoir dupé l'autre.

Le matin, du même jour, le beau ténébreux reçut ses deux cents mille francs. 11 embrassa avec transport sa chère et généreuse Pompadour, «^n posant ses lèvres sur la cicatrice par laquelle le bandit Tête-de-Mort avait tué à jamais sa triomphante beauté.

Cette mutilation, ce jour là, ne lui sembla plus si répugnante, et c'est avec une sincérité, peu ordinaire, chez lui, qu'il nomma "Pompadour son auge gardien. '

Une demi heure après la réception de cet argent, une lettre paitit à l'adresse du- notaire Pierre Caillot.

Eslerhazy y manilestait à son failli beau-pèie son profond regret de devoir renoncer à tout projet d'alliance, contraint qu'il s'y voyait par le m'écontentèment dé ses supérieurs et les repré'àentatiohs dé ses' camarades.^

Cette lettre, d'ailleurs maladroite, 'devait avoir pour le côfhte les plus fatales conséquences. Elle lui valut deux ennemis mortels de "plus, dans la personne d'un des légistes les plus dangereux de tout le pays et d'une jeune frlle aussi capable que Judith de faire couper le cou "à n'i,?iporte quel Holopherne, fauté de le couper elle-même.

xxxn

Le Guariba

Là où, passé îa frontière brésilienne, le Tapajoz se jette dans l'impétueux ûeuve des Amazones, se développent, sur la rive opposée, d'immenses, et impénétrable forêts-vierges, aboutissant, à la fois à la Guyane française et à l'océan.

Il semblerait presque impossible de décrire la "beauté sauvago et romantique de ces forets, car quel choix de mots et d'images pourraient peindre les magnificences déployées sur ce point du monde, par l'inépuisable nature ?

Nulle part, on ne rencontre plus magiques aspects. Les essensea forestières y sont en variétés si multiples et si touffues que sur un mille carré, seulement, on en relève plus de cent espèces différentes. Des lianes géantes et autres plantes parasites s'enlacent aux troncs des arbres géants, dont beaucoup dix foix séculaires. Les bra^iche&j croissant entrelacées, forment des murailles da plusieurs lieues de long, à -travers lesquels il faut se frayer pas« sage, le coutelas et la hache au poing.

Au sommet des grands -arbres, au feuillage chatoyant, volent et se balancent les perroquets verts,- les colibris écarlates, les merles orangés, les pi-vérts' brésiliens et . des milliers d'autres oiseaux, au plumage multicolore.

Les grandes bandes-de singes jouent et se poursuivent dans -la feuillage, les cerfs rapides, les dains charmants, les ' hindous sauvages abondent;:^ et là, grouillent où trottent les troupeau^i

de peccaris, sorte de codions sauvages, dout la chair, salée, est ifort recherchée.

Mais, hélas! des animaux de mœurs moins iimides, se rencontrent aussi dans ces vastes forêts. Malheur à celui qui y dérange quelque ours, chasseur de miel, ou quelque paguar, à la chasse aux gazelles !

C'est laque se trouvent réunis les plus gros et les plus venimeux serpents du monde.

A tous les points de vue, on pourrait comparer ces parages à l'ancien Paradis terrestre^ à l'Eden, autrefois apanage du premier couple humain et dont il n'a point su conserver l'era- , pire.

Celui qui s'égare dans ce labyrinthe végétal, est irrémédiablement perdu.

Il est à remarquer encore, que plus se rapproche le territoire de l-i Guyane française et plus la végétation devient exubérante, Les troncs d'arbres et les frondaisons y sont rapprochés, et confondus de façon si dense, qu'une nuit éternelle lègne sous ces voûtes de verdures que ne perce jamais un rayon de soleil.

C'est là que, d'un sol saturé d'humidité et de putréfaction, s'élèvent des miasmes stupéfiants et empoisonnés.

C'est là, aussi, que commencent les marécages si lugubrement célèbie de la Guyane française, fourmillant d'animaux impurs, de ciabes monstrueux, d'insectes à la morsure envenimée et où le caioian, ce crocodile vorace de l'Amérique du Sud, se tient à l'afrût pour surprendre et dévorer sa proie.

Dans le voisinage de ces marais, mais encore dans lu partie de la forêt-vierge où les magnificences de la nature charment toujours les yeux, par une magnifique matinée d'été, nous trouvons quatre persoimes, couchées à l'ombre d'un gigantesque manguier et tout près d'un petit lac, aux eaux profondes. , La petite société avait orol>ablemeot recherché ce voisinage à

cause de la fraîcheur de l'air, étouffant sous le lacis compact de la lourde ramure.

Les quatre voyageurs reposaient sur des couvertures de laine et semblaient avoir l'intention de camper le reste du jour sur cette agréable lisière.

En nous rapprochant des donneurs, nous les reconnaîtrons immédiatement.

Ce sont deux hommes et deux femmes. Dans ces dernières, vêtues de robes de coton écru, nous retrouvons Alice, la détective améiicaine et Lucie, la dévouée épouse du capitaine Alfred Dreyfus.

Alice Terry parait jouir d'une santé florissante. C'est coinme si les tensions quotidiennes, de corps et d'àme, au cours de ce dur voyage sous-bois, avaient encore accru les forces vives de cette admirable organisation et retrempé ses nerfs d'acier. Une légère rougeur couvre ses traits et, à travers ses paupières mi-closes filtre un rayon d'indomptable résistance, de constante énergie.

La pauvre Lucie, sa compagne, semble, au contraire assez mai portante. Son teint est pâle et ses yeux cernés de cercles de bistre. Elle dort, mais son sommeil est troublé, fiévreux. De temps à autre sa bouche s'entrouvre pour murmurer quelques paroles entrecoupées.

Il n'y a point de doute à nourrir à son sujet.

Cette femme dévouée jusqu'au sacrifice, cette fidèle compagne, qui s'est exposée aux plus eöroyables dangers pour se rapprocher de son époux et qui, maintenant, traverse la forêt-vierge pour aller le sauver ou périr avec lui, cette héroïne est dangereusement malade.

Depuis plusieurs jours elle souffre de la terrible fièvre qui n'atteint que trop souvent, au Biésil, les étrangers, les fait languir pendant plusieurs mois et finit par les entraîner dans la tombe.

A quelques pas des deux jeunes femmes, deux hommes goûteat,

un sommeil réparateur. L'un deux, géant aux cheveux blouJs, ronfle a^ec tant de puissance que le chœur des oiseaux, nichés dans les branches de l'arbre so as lequel il repose, a interrompu ses gazouillis et semble le regarder avec inquiétude.

Ce dormeur sonore, c'est Klaus Grot, le capitaine de la « Brigitte » pauvre vapeur sombré dans le vasie océan !

— Danmé Ravaillac ! gronde-t-il, respirant fortement et S3 retournant sur le côté.

Endormi ou réveillé, pensant ou rêvant, il ne s'occupe que d. misérable qui a déterminé la perte de sou cher navire.

Depuis que par une espèce de miracle il a échappé à la destruction de la « Brigitte » il ne pense qu'à la vengeance qu'il tirera de Ravaillac si jamais il le retrouve sur son chemin.

Il ne s'est point joint seulement à cette expédition vers la Gu3'ane française et vers Cayenne, par les meurtrières forêts-vierges du Brésil, pour aider à la délivrance de l'infortuné capitaine Alfred Dreyfus, mais encore dans l'espérance de surprendre le bandit, qui s"est sauvé à l'aide d'uu des canots de la « Brigitte » et doit se trouver aussi dans les parages.

Dans son rêve, ou plutôt dans son cauchemar, le brave marin lève et abat souvent ses rudes poings autour de lui et son paisible voisin, qui n'est autre, naturellement, que le vicomte Emile de Ribès, est fort exposé à recevoir une partie des coups dirigés imaginairement contre l'absent Ravaillac.

Tout autres sont les songes qui bercent l'âme du gentilhomme français.

Une figure angélique flotte devart son esprit. Il entend les doux accents d'une voix que lo transporte, il écoute avec ravis« sèment la chanson du steppe qui, autrefois, fit bondir son cœur de tant de joie et d'ivresse.

Emile rêve de Paulo wna. Sa pensée à moitié endormie, revoit la bie^i -aimée au tond de la grande forêt brésilienne. C'est comme

s'il la tenait dans ses bras, s'il la pressait sur sa poitrine, comme si elle était devenue sa femme I

Rêve, heureux, pauvre jeune homme, sans te douter de l'horrible réalité !

Tu aois ta Paulowna en sôreté à Paris, ainsi qu'autrefois au sein des richesses et des honneurs, protégée par un père tendre et vigilant 1

Quelle illusion, hélas ! Celle à qui appartient ton cœur, a souffert le martyre. Rang et fortune lui ont été ravis. Elle s'est vue chassée, sans défense, sur le pavé des rues et livrée par des hommes sans entrailles aux féroces bourreaux de Russie.

Et maintenant, juste au moment où tu rêves d'elle, ta Paulowna, Emile n"'est qu'une malheureuse esclave, soumise au moindre caprice d'un maître barbare et devant lui obéir sous le fouet !

Ah ! qu'il vaut mieux parfois ignorer le sort de ceux qui nous sont chers !

Emile rêvait donc qu'il se voyait enfin réuni à Paulowna, lorsqu'une main, le secouant doucement par l'épaule, le rappela à la réalité.

Il se retrouva dans l'inhospitalière forêt- vierge et devant lui se tenait Alice Terry.

— Pardonnez-moi d'interrompre votre repos, vicomte, dit la détective américaine, mais il faut que je vous parle pendant que nos amis dorment encore,

Emile se leva aussitôt.

— Disposez entièrement de moi, miss, Terry, dit-il. Parlez! Je vois à votre visage que vous avez à me communiquer une chose d'importance.

— Vous ne vous trompez pas, répondit Alice. Et vous aure25 sans doute deviné aussi qu'il s'agit de madame Dreyfus?

— Notre pauvre amie est bien malade ! soupira le vicomte,

— Elle l'est tellement qu'il lui sera impossible de poursuivre ce voyage. Lucie est atteinte de la fièvre brésilienne et si nous

l'emmenons avec nous, jusqu'en Guyane, sa vie sera certainement en mortel danger,

— Que nous faudra-t-il donc faire ? demanda Emile.

— Il faut qu'elle retourne à Para, la ville située à l'embou» churs de l'Amazonne, d'où nous sommes partis, pour nous diriger jusqu'ici.

— Et lorsqu'elle sera arrivée à Para ?

— =- De fréquents bateaux font le service entre ce port et celui de New-York. Elle doit prendre passage à bord d'un de ces bâtiments, pour fuir le climent meurtrier qui mine son existence. Heureusement que l'argent ne nous fait point défaut, car vou.-î ne l'ignorez pas, en quittant la « Brigitte » avant sa destruction imminente, j'emportai, dans mon corsage trois mille livres sterling, en bauk-notes anglaises, échappées avec nous au nau« frage,

— Cet argent a été une bénédiction pour nous, dit le vicomte, car sans lui nous n'aurions pu nous procurer à Para, où notre barque a abordé, le matériel indispensable à notre lointaine efc périlleuse expédition.

~ Il faut donc que Lucie retourne, reprit Alice, qu'ella reparte de Para pour New- York et de là qu'elle regagne Paris» Croyez-moi, mon cher compagnon, la cause de sa maladie est tovte morale. Elle ne l'avoue point, mais je sais que ce qui toiture, à préstnt, la pauvre femme, si rudement éprouvée, c'est le souvenir de son fils, du petit André, qu'elle se reproche d'avoir abandonné pour se vouer tout entière à son héroïque eD*rcprise,

«- Est-ce que nous reprendrons donc, dès aujourd'hui la route ds Para ? demanda Emile.

«— Nous ? répéta Alice étonné. Non, mon cher vicomte. Pour ce qui me concerne, je poursuivrai l'accomplissement du plan arrêté. Je suis venue dans ce pays pour délivres le malheureux capitaine Dreyfus, martyr innocent de l'Ile du Diable, et je

remplirai ma mission si la mort ne vient point m'en empêcher,

— Mais il n'est pas possible que, seule, vous le réalisi.^z, ce pian ! s'écria Emile. Comment vous, une femme, uns jeune fi' le, réussiiiez-vous, sans le secours d'hommes déterminés et dévoués, à vous diriger entre les redoutables marais de la Guyane et à gagner Caj'enne ?

— Je ne serai pas seule. Le capitaine Claus Grot m'accompagnera.

— Et moi ?

— Vous ramènerez Lucie à Para,

Emile voulut élever quelques objections, mais il n'en eut point le temps, car Lucie s'é'ant dressée sur son séant, appela Alice, d'une voix laible.

L'Américaine courut aussitôt à son amie. Lucie lui tendit les bras et Alice put voir combien elles étaient brûlantes et sèches.

— Voilà la .fièvre qui me reprend ! s'écria la jeune femme. O Dieu! Il me sera impossible d'aller jusqu'au bout. Je mourrai dans ces bois, sans avoir pu revoir mon pauvre mari ! Quelle

'inplacable destinée 1

— Non, Lucie, vous ne mourrez pas, répondit Alice. Vous êtes jeune et votre corps possède la force de résistance voulue pour vaincre le mal. Je vais vous faire prendre une dose d quinine qui vous soulagera immédiatement.

Alice se dirigea vers un autre manguier, sous lequel se trouvaient les quatre sacs des voyageurs. Elle ouvrit le sien et y prit la boite de métal contenant la quinine en poudre,

Emile de Ribès se promenait à quelques distance, fumant une cigarette,

Klaus Grot, oui se réveillait justement, se dressa sur son séant en s'éliant complaisamment les membres:

— Tenez donc un moment cette boîte, lui dit Alice. Je vais donner une poudre à notre chère malade. Mais maniez la avec précaution, car toute noue provision de quinine est contenue

là dedans et la dernière chose qui doit nous manquer, serait ce précieux préservatif de la fièvre !

— Où sont donc nos moricauds? demanda le capitaine, en promenant ses regards autour de lui.

— Nos nègres sont allés en avant, pour reconnaître la route et la débarrasser, le plus possible des obstacles, qu'elle pourrait nous offrir.

Nés amis n'avaient pu naturellement songer à entreprendre le voyage à travers la forêt-vierge, sans s'assurer le concours de nègres, parfaitement familiarisés avec les périls et les surpiises du pays. Leurs guides noirs, au nombre de deux, recrutés par Alice, à Para, leur étaient absolument indispensables. Non seulement, ils indiquaient la route, mais portaient les bagages et frayaient, sous bois un passage aux voyageurs, à coups de (c machettes » et de hache.

— Comment va madame Dreyfus? demanda le capitaine, en tenant la cassette à deux mains.

— Hélas ! pas trop bien ! répondit l'Américaine, retournant à son amie.

Le bon Klaus Grot n'était encore réveillé qu'à demi. Pendant qu'il répétait une couple de fois, d'un ton médiocrement cordial, le nom maudit de Ravaillac, ses yeux se refermèrent doucement et sa tête s'inclina presque jusqu'à la boîte de quinine, reposant sur ses genoux.

S'il eût été parfaitement réveillé, il eût pu distinguei un léger bruit qui, soudain, s'était fait entendre derrière le tronc du manglier, quelque chose comme le frôlement de deux pieds nus contre le sol durci.

Mais l'être qui s'approchait avec précaution, pour ne point êire remarqué, n'était point un homme. C'était un Guariba, singe brésilien, d'une taille exceptionnellement développée.

La force et la, souplesse des .. membres de cet animal, du reste d'un liatmel .assez doux, le rendent -redoutable en certaines

, LE MARTYR DE L-tLE DU DIABLE 1459

c rconsiances, en elles liii permettant de combattre aussi bien de plein-pied, sur la terre, que dans les verts refuges des arbres, où il saute de branche en branche, avec une extraordinaire rapidité. Aussi n'est-il point prudent de l'affronter, à la légère.

Le Guariba s'approchait sournoisement, à petit pas, inspectant et rusés et faisant aller la queue. Il brandissait les alentours de ses yeux clignotants un bâton noueux, arraché par lui à (juelque arbre du bois et qui, entre ses mains, pouvait devenir une arme redoutable.

Ce qui eût paru fort étrange à celui qui l'eût avisé en ce moment, c'est que le guariba portait, noué autour du cou, un lambeau d'étoffe blanche. Sans aucun doute, le singe devait avoir trouvé ou volé cet ornement et ayant vu quelque être humain, portant une cravate du genre, s'en être paré par irrésistible instinct d'imitation.

Le guariba s'était aperçu, depuis quelque minutes, déjà, de la présence, sous le manguier du capitaine endormi.

L'immobilité de Klaus Grot endormi l'avait enhardi à aller l'examiner de plus près. Et doucement, il était arrivé, par derrière, à trois pas du géant sans défiance.

La face du singe barbu se contracta en une laide grimace. Il montra les dents et leva sa lourde massue.

L'attitude du guariba était fort menaçante. Il lui aurait été facile de tuer le capitaine endormi d'un seul coup de bâton et, comme, en ce moment, personne n'avait les yeux de ce côté, la vie du capitaine ne tenait certainement qu'à un fil.

Ce qui le sauva, ce fut la boîte en métal, contenant la quinine, qu'Alice Terry venait de lui confier.

Un rayon de soleil, filtrant entre les branches du manguier, tomba sur cette boite et y alluma un reflet^ comme si elle eût été un miroir.

Le singe, intrigué et curieux, s'arrêta. , Ses idées — si l'on peut employer ce mot, à l'égard d'u a simple animal —ses idées,

ï46o ALFRED DREi'FUS

dirons nous, pourtant, avaient pris une autre et soudaine direction. II ne songea plus qu'à s'emparer, coûte que coûte, de l'objet qui brillait si vivement,

• D'un bond, il fut sur les épaules de Klaus Grot et saisit, d'une main la boîte, tandis que, de l'autre, il jetait son bâton, afin de mieux s'emparer de son jouet.

A ce poids et à ce choc inattendus, le 'marin se réveilla en sursaut. Il sauta debout. Mais déjà le Guariba avait couru à un arbre voisin et y grimpait avec son agileté ordinaire.

Le capitaine de la « Brigitte d dut croire à l'attaque soudaine de quelque ennemi, qui l'avait suivi et, tout naturellement, il pensa à celui qui incarnait, à ses yeux, le type complet du malfaiteur.

— Ravaillac ! cria-t-il, Gredin ! Meurtrier ! Même dans ces forêts-vierges on n'est donc point à l'abri de ta scélératesse !

A ses cris, Alice était accourue. Un regard jeté sur l'arbre, éloigné seulement d'une vingtaine de pas, lui fit voir suffisamment ce qui venait de se passer,

— Un Guariba ! s'écria-t-elle, '

•^ Oui, vraiment, ce n'est qu'un singe ! s'écria après elle Klaus Grot. Mais comme il ressemble à Ravaillac !

Et il tira un couteau de sa poche, pour attaquer l'imprudent quadrumane.

]^,Iais Alice avait remarqué dans la main du singe la boite en métal brillant qui retardait quelque peu son ascencion.

Elle pâlit et saisit Klaus Grot par le bras. ' — Malheureux 1 s'écria-t-elle. Qu'avez-vous fait ? Vous vous êtes laissé voler par ce singe la boite contenant toute notre provision de quinine ! Il faut la lui reprendre sur l'heure, ou Lucie est perdue !

— Sacré brigand de singe 1 jura le capitaine. Et d'une voix tonnante, s'adressant au Guariba :

'— Si je te mets la main au collet, je te ferai jeter à fond de

calle. Descends, misérable, et tu feras connaissance avec mon couteau.

— Un couteau ne vous servirait de rien, dit Emile, qui était accouru, lui aussi. C'est à coups du feu qu'il faut descendre ce maraudeur. Tenez-vous tranquille, capitaine, je m'en vais chercher ma carabine.

Pendant ce temps, le (juariba avait gagné le haut de son arbre et avec la prestesse d'un clown, s'était accroché à une maîtresse branche, sur laqu'elle il ss balançait à quarante pieds du sol

Lorsqu'il s'y fut commodément installé, retenu par ses membres inférieurs, il se mit à examiner curieusement la boite et à mirer dans le couvercle, avec des gloussements de joie, son laid visage de singe.

Klaus Grot lui envoya de nouveau une bordée d'injures e* de provocations, le traitant de Ravaillac -déguisé, et de sosie de Ravaillac, lui reprochant de voler comme le vil tueur de femmes.

— On va te pendre et te fusiller proprement, lui cria-t-il ea terminant, comme sera fusillé et peudu, si Dieu m'exauce^ le brigand à qui tu ressembles !

Mais le Guariba s'inquiétait peu des insultes du brave capitaine et continuait à s'admirer au miroir.

Emile revint bientôt, armé de son fusil.

Le singe ne fit nulle tentative pour fuir mais regarda, au contraire, avec curiosité le canon luisant de la carabine qu'il eût, sans dou'e bien voulu s'approprier également.

Le coup -partit et le Guariba, frappé en plein crâne, dégrimgola sur le sol, frappé à mort. Il n'avait eu que le temps de pousser un cri,

— Voilà un coup merveilleux! et digne du Freychut de ia légende, s'écria Klaus Grot en courant avec le vicomte vers le singe mourant. Il est seulement dommage que ce gaillard ne

puisse se nanger. Je men serais volontiers adjngé une iranche,

— Qui vous dit, qu'il ne soit pas point comestible i répondit le vicomte. La chair du Guariba est fort estimée, au contraire par les Indiens. Mais nous avons ici à profusion du gibier moins répugnant à voir.

Lorsqu'ils arrivèrent près du Guariba, ce dernier était déjà mort. La balle d'Emile lui avait traversé le milieu de la tête. Près de lui, dans l'herbe, gisait la boite de quinine,

— Dieu soit béni 1 s'écria Alice, accourant de son côté. Notre pauvre amie ne sera pas privée de son unique moyen de guérison, dans ces sollitudes. Mais voyez donc le singulier col que porte ce singe ? Est-ce qu'il vous aurait aussi volé votre mou« choir, capitaine?

Klaus Grot mit vivement la main à la poche et en tira un mouchoir de coton bleu.

— Je n'ai que dès mouchoirs de couleur, dit-il. D'ailleurs, l'animal avait déjà son collet blanc, lorsque je l'ai reçu sur les épaules,

— Il faut alors qu'il l'ait volé à quelqu'autre voyageur, dit l'Améicaine. Cela nous prouverait qu'il se trouve encore d'autres hommes dans cette partie de la forêt vierge.

Emile se baissa sur le singe mort et dé5t le mouchoir qu'il avait au cou.

Mais il n'y eut pas plus tôt jeté les yeux ' -ailre la

plus grande- agitation,

— Un message !'Vécria-t-il.--. Ce mouchoir porte un • avis. Il y a des c-iractères d'écriture tracîêà dessus, '

Ces paroles causèrent à tous la plus' vive émotioiT» Même Lucie, qui 'avait entendu l'exclamation dii vicomte, se leva malgré son extrême faiblesse et s'approcha îanguissamment du groupe formé' par ses amis?

Ebile"- appliqua le mouchoir contre le trond du-maiiguiér, afiSr' ■ ie oouvmr-Ttre dIus commodément ce qurVy 'trouvait véeWi,-

Les caractères étaient tracés au moyen d'un liquide couge, qm devait être du sang.

— C'est en Français ! s'écria Lucie.

— Je vais vous lire ce qu'il y a, dit le vicomte qui, au milieu du silence général, déchiffra l'inscription suivante :

« Quatre prisonniers de l'Ile du Diable, située près de Cayenne, quatre fugitifs qui ont eu le bonheur d'échapper à cet enfer, se trouvent dans la plus terrible situation, à environ dix milles de la frontière, dans la région marécageuse de la Guyans française. Sans armes ni provisions, ils ne peuvent se défendre contre les animaux de proie, ni se procurer le gibier nécessaire à la conser« vallon de leur existense. Après avoir consigné ce cri de détresse sur un mouchoir, au moyen de notresang, nous l'attacherons à un arbre, afin que plus tard il puissepeut-ètre encore subsister quelque chose qui renseigne le monde sur notre malheureux sort.

« Dieu nous délivre bientôt de nos cruelles souffrances ! a

Lorsque le vicomte eut terminé, sa lecture, il régna quelques instants d'un lugubre silence

Puis, la pauvre Lucie, poussant un soupir navré, se jeta, sut le sein d'Alice.

— Mon ' mari ! s'écria-t-elle. ■ Mon' pauvre mari, si mallreureux, si éprouvé ! "Peut-être 3e trouvë-t-il au nombre de ceux qui ont écrit cela, en face de la mort! Peut-être Cette inscription est-elle tracée avec son sang! Oh! mon Dieu! Il souffre les tortures de la faim et est entouré' d'animaux'-' féroces I' Pendant' que- nous sommes' iti 'et iisoris^son^déchiràrfl^ appd/'il- a peu-t-être déj.t' trouvé une affrèusér*'mbrt- ! '^' ■' '•'''■ . j . .

— Contenez-vous, ma cliéiie, reprenez votre empire, sur vous même, dit' là "détectfve "en pressant' tendrement Lucie contré son cœur. Il n'est pas encore prouvé que votre mari se trouvé parmi ces infortunés'"' "et, s'il-y'ë'at, nôtre secours peut' 'lui -arriver en temps. . • . - - . r . . .

— Notre secours î cria Lucie. Ci oyeZ'VOUS que nous puissons l'aider et le sauver ?

— Je n'en suis pas sure, mais je l'espère. Nous mettrons, du, moins, tout en œuvre, pour apporter à ces malheureux le salut qu'ils implorent. N'est-ce pas, mes amis ?

Et Alice se tourna vers le capitaine et le vicomte,

— C'est bien aussi votre avis que nous n'avons point une minute à perdre pour remplir le devoir que • nous impose l'iiumanité ?

— Pas un instant I s'écrièrent Klaus Groth et Emile de Ribès, Dussions-nous fouiller la forêt tout entière, nous devons les trouver et nous les trouverons.

— Si le capitaine Dreyfus est parmi eux, reprit l'Amérique, tant mieux ! Le but de notre voyage sera atteint lorsque nous aurons fourni la dizaine de milles qui peut à peine nous séparer de ces infortunés. Sinon, nous pourrons du moins espér.r recueillir de ces amis inconnus quelque précieux renseignement sur l'Ile du Diable et les moyens d'y aborder.

Les préparatifs du départ furent pressés avec une agitation fébrile,

Licie, galvanisée par l'espoir de revoir bientôt son époux, se sentait revivre et la quinine qui lui administra Alice lui rafïraichit le sang en calmant ses nerfs.

Les deux noirs revinrent heureusement peu après. Ils rapportaient la nouvelle que d'après leut orientation ils devaient se trouver fort près de la frontière guyanaise, c'est-à-dire des redou tables marécages, où la marche en avant deviendrait surtout périlleuse,

— Tant mieux 1 Nous pouvons espérer rejoindre bientôt nos pauvres fugitifs l

Malgré la chaleur accablante du midi qui, dans cette région équatorîalie, se supportait à Jpeine, même sous l'épaisse voûte de verdure, chauffée par les i^Vons du soleil, on se mit en chemin.

Les I ègres, portant les bagages, ouvraient la marche, frayant la loute à coups de hache. Nos quatre amis suivaient, d'un pas résolu. ,

Ils cheminaient dans une incroyable angoisse. Quoique personne n'osât l'exprimer, la même question se posait sur les lèvres de tous.

— Les rencontrerons-nous ? Re verrons-nous le grand martyr du dix-neuvième siècle, le capitaine Dre3'fus, innocemment coadamné ?

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