‹ Alfred DreyfusChapitre 12 sur 14 · XXXIX · texte numérisé non relu

XXXIX

Père et Fils

Lorsque, le lendemain matin, Louise se mit à table, peur déjeuner avec son père, le pénétrant légiste remarqua sur son visage une pâleur inaccoutumée.

La femmn de chambre s'étant retirée, après avoir servi ses maîtres, Pierre Caillot déposa le journal, qui semblait l'absorbsr médiocrement, et, se penchant sur la table, demanda à sa fille :

— Eh I bien, mon enfant, as-tu parlé, hier, au colonel Picquart?

— Oui, mon père, je l'ai rencontré, comme nous en étions convenus, sur la dernière terrasse de la Tour Eiffel.

— Et quel est 1« résultat de cette entrevue ?

— J'ai .-ippris au colonel ce que nous savions au sujet des rapports du comte Esterhaz}?' avec madame de Bellancy.

— Très bien, mon enfant. Et qu'a dit le colonel ? Fera-1-il usage de nos communications? Avez-vous rapporté de là-bas l'impression qu'il hait, lui aussi, l'homme que nous poursuivons et qu'il nous aidera à le pousser dans l'abime.

— Vous pouvez être tranquille sur ce point, mon père. Le major Esterhazy n'a point en ce moment de plus mortel ennemi que le colonel Piquart. Mais la haine de cet officier est d'une essence plus noble que la notre. En poursuivant le comte, il n'c-st point mû par des questions d'intérêt personnel mais par le seul vouloir de faire triompher l'innocence et de faire subir au crime son juste châtiment.

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Après avoir prononcé ce? paroles avec chaleur, la pauvre Louise garda le silence. Elle se garda de trahir auprès de son père le secret de son cceui et de parler des tendres rapports qui s'étaient noués entre elle et le colonel Picquart, au cours de cette dernière et dramatique nuit.

Alors, seulement que le jeune officier demanderait sa main, c!ans les règles voulues, Pierre Caillot saurait et; qui s'était passé.

De toute la nuit, Louise n'avait pu fermer l'œil. Toujours elle avait vu devant elle, le fier, le chevaleresque officier.

il lui semblait que son baiseï biû'ait encore ses lèvres et elle tremblait encore au souvenir du danger auquel il s'était trouvé exposé.

Elle l'éprouvait bien, aujourd'hui, ce sentiment dont auparavant e'ie n'avait pu se faire une idée, le véritable et ardent amour, qui la remplissait toute de son transport sacré.

Le vie\ix Caillot s'apercevait bien qu'il y avait quelque chose de changé en elle. Sans se douter, il s'en fallait, de ce qui en était, en réalité, il saisit la main de Louise et la regarda avec une tendresse profonde.

— Qu'as-tu donc, mon enfant ? lui demanda-t-il. Je te vois Ig toute pâlotte, toute rêveuse et fixant dans le vide des yeux sana éclat ? Désirerais-tu quelque chose qu'il soit en mon pouvoir de te donner? Parle, je te l'accorde d'avance. Tu sais bien que pour toi ma bourse est toujours aussi large ouverte que mon cœur piteinel. Ah ! je me souviens maintenant que, dernièrement, comme nous passions boulevard des Italiens, tu as eu l'air d'admirer fort une paire de boucles d'oreilles en brillants. J'en ai fait demander le prix au joaillier. C'est inoui ce que ces messieurs prélèvent de bénéfice sur leur frivole marchandise. Celui-ci, l'effronté, ne réclame pas moins de vingt mille francs. Aussi l'avais-je envoyé promener, me disant que, d'ailleuis, il n'est pas de bon ton, pour une jeune fille, de porter des diamants. Mais que nous importe le bon ton. si ça t'amuse d'écraser toutes ces mariées à

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plusieurs quartiers 1 Tu n'as qu'un mot à dire, Louise, et les boucles sont à toi, dussé-je être seul à jouir de la beauté de inon enfant.

Louise, fit de la maia un geste de refus.

— Ah ! papa, dit-elle, que m'importent ces dormeuses ! J'ai déjà tant d'autres bijoux, que je ne mets jamais.

— Lésirerais-tu au're chose ? Encore une fois, rien n'est trop beau ni trop cher pour ma Louise.

En ce moment, un valet entra, portant une carte sur un plat d'argent.

— Monsieur Armand Bonnet, dit-il, réclame de monsieur lo Kotaire la faveur d'un entretien particulier»

A ce nom, Pierre Caillot devint aussi blanc que la nappe qui recouvrait la table du déjeuner.

— Armand Bonnet, répéta-t-il d'une voix altérée. Je ne le connais point et n'ai, par conséquent, aucune raison pour recevoir ce jeune hommme.

— Mais papa, dit doucement Louise, en posant sa main sur le bras de son père, si tu ne connais pas monsieur Armand Bonnet, comment sais-lu que c'est un jeune homme ? Peut-être la mémoiie te fait-elle défaut. Rappelle mieux tes souvenirs et tu verras qu'en effet., ce jeune homme n'est point un inconnu pour toi.

— Je ne sais pas, je me souviens point décidément, dit presqu'ea balbutiant le notaire. Mais quoiqu'il en soit, reprit-il d'une voix plus ferme, en se tournans vers le valet, dites à ce monsieur qu'il repasse un autre jour.

— Pardonnez-moi, monsieur, insista le valet, fort embarrassé, mais ce monsieur m'a annoncé qu'il ne s'en irait point sans vous avoir parlé,

— Alors, mon père, dit Louise avec une douce lermeté, il faut le recevoir, dans tous les cas. Il vous faut savoir ce qui autorise cet étranger à pénétrer si cavalièrement dans votre maison,,.

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Faites entrer ca monsieui' ici, Fiançois. Je me retirerai un iiistaat papa, afin de vous laisser t;eul.

Pendant que le valet s'éloij;nait pour obéir aux ordres de Louise, auxquels, jamais, il n'avait élé contrevenu jusqu'à ce jour, la jeune fille mit un baiser sur le front de son père et lui murmura à l'oreille :

>— Peut-être le sera-t-il dorne de secourir un malheureux, envers leqiel tu aurais pu avoir contracté, jadis, quelque obligation ? Cetie insistance n'indique-t-elle point une sorte do droit ? Si tel était le cas, souviens-toi, cher père, que, tout à l'heure, lu voulais consacrer vingt mille francs à l'achat üe simples dormeuses que tu supposais m'avoir plu, Ii me serait autrement agréable de penser que pei sonne ne quitte cette maison avec le senlime.it qu'on lui a fait tort... A bientôt, papa.

Louise regarda encore le vieux uolaire et disparut, par une portière, dans la cliambre voisine.

— Ne m'a-t-ellc point parlé, murmura Pierre Caillot, comme si elle savait qui est... Armand Bonnet ? i\lais, non, non... Elle n'a point, elle ne peut avoir de soupçons. Elle ignorera toujours. ,,

La porte fut rouverte. Un jeune homme de bonne mine et bi-jn vêtu pénétra dans l'appartement, avec une salutation muette.

— C'est lui ! se dit le notaire, qui se leva avec quelque difficulté et s'avança au devant du visiteur.

Armand Bonnet, le comptable de la fabrique des fleurs artifi. cielles des frères Thévenard — le jeune homme que nous avons rencontré dans la pension ouvrière de la pauvre madame Aubry et que nos lecteurs ont vu se fiancer secrètement avec Marion Forzinetli — Armand Bonnet se tenait debout, la tête fièrement levée et regardant, d'un œil résolu, s'approcher le légiste million" naire, lui, presque chancelant.

' — Vous êtes monsieur Armand Bonnet, demanda Pierre Caillot, d'une voix mal assurée, et par contenance baiss»"*" les yeux sur la car-e de visite qu'il tenait à la main.

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— Oui monsieur, tel est mon nom, ma mère n'ayant pjs eu le choix de m'en donner un autre que le sien. Mais si, dès ma naissance, je n'avais pas été privé du droit de revendiquer celui de mon père, je m'appelerai Armand Caillot.

Le vieux notaire se troubla à ces paroles, articulées d'une voix ferme et jeta un regard oblique vers la portière, par îaqueiie venait de disparaître Louise.

— V(kus prétendez donc... avancer par la... que vous seriez mon fils? dit-il en cherchant à se remettre,

■^ Votre fris. Oui, monsieur, justement. Je suis votre fils. Cependant, ce mot si touchant, qui éveille des idées s:ui;récs d'affection réciproque,; ne peut point êtie invoqué entre nous. Disons que je vous dois la honte de ma naissance, cela carac« ttrisera mitux nos rapports actuels.

Armand avait prononcé ces paroles avec une sauvage énrrgie. Le vieiilaid l'invita du geste à modérer sa voix et, après avoir regardé pendant quelques instants celui qui se disait son fils, il répondit avec un tremblement dans la voix :

— Votre existence a-t-eile donc été si malheureuse, jusi^u'ici, Armaad, que vous m'imputiez à crime votre naiss^ance ?

— Pouvez-vous me le demander? s'écria le jeune hom.iie avec indignation. N'avez-vous point abandonné ma pauvre mère sans autres lessources que les. quelques centaines de francs que vous lui aviez laissés sur les milliers qui Iv' ^ par tenaient et dont vous vous étiez emparés? Vous êtes- vous jamais, en aucune façon, pxécccupé de moi? Si j'étais devenu vicieux, libertin et déohonnête, si j'étais enfermé, aujoui'd'hui dans une maison de correction, qui en porterait la responsabilité sinon le père sans entrailles qui n'a jamais songé à donner une éducation chrétienne à son enfant ? Mais, Dieu soit loué 1 ma pauvre mère a fait pour moi - tout ce qui était dans la mesure de ses forces et de ses ressources 1 Elle a peiné et souffer*j. pour faire de moi un hcmaui instruit et loyal. Et lorsqu'il y a detix ans à peine.

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elle a expiié entre mes bras, elle m'a dit, en mourant : «Armand, je pardonne à ton père le mal qu'il m'a fait, mais le mal qu'il t'a fait à toi. Dieu seul pourrait le lui pardonner ! »

Pierre Caillot se détourna lentement et alla vers une fenêtre où il se tint quelques minutes, poui dissimuler la cruelle émoiion dont ces paroles vengeresses lui avaient rempli le cœur.

Puis, revenant à Armand :

— Malgré tout cela, dit-il, vous semblez vous être assez bien poussé dans le monde. Vos vêtements, votre langage, toutes vos allures attestent que vous occupez un rang honorable dans la société.

• — Un rang honorable 1 répéta Armand avec amertume. Vraiment, oui. Je suis teneur de livres dans la fabrique de fleurs artificielle des fières Thévenart, aux appointements maximum de deux cents francs par mois.

— Deux cents francs par mois, dit le vieillard d'une voix faible ! Ce n'est pas grand chose l

— C'était, ce serait suffisant pour vivre, aussi longtemps que ie me. trouverai seul. Vous me serez témoin que je ne me suis jamais adressé à vous pour avoir de l'argent et que, jusqu'ici, j'ai évité de vous faire souvenir de mon existence. Cependant, j'en suis arrivé à un tournant de ma vie qui me fait abdiquer ma fierté. Quelque répugnance que j'en éprouve, j'ai dû. me résoudre à vous demander du secours.

— Que vous est-il donc arrivé .' demanda Pierre Caiiiot, d'un ton de plus en plus doux.

— J'ai fait la connaissance d'une jeune fille et j'ai appris à l'aimer. Nous nous sommes fiancés l'un à. l'autre et avons décidé de nous marier. Mais j'ai la conscience trop scrupuleuse pour introduire une jeune iemme dans un logis ou l'attendraient les privatioiis et le chagrin. Je viens vous demander, monsieur Caillot, de me restituer ce que vous restez devoir à ma dcîunte mère, afin que je puisse comnîencer quelque coinmetce . pour

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mon propre compte. Ou plutôt, non, confiez-moi un petit capital

que je puisse agrandir par mon travail et mon intelligence

et je vous jure de vous le restituer jusqu'au dernier sou, y

compris les intéiêts, si vous le trouvez bon.

Armand Bonnet s'était exprimé d'une façon simple et précise, Pierre Caillot, qui l'avait écouté .en silence, se passa le main

sur le front, comme perdu dans ses réflexions.

Jusqu'à ce moment, il n'avait point invité le jeune homme a

s'asseoir. Il lui indiqua de la main un fauteuil, placé près de

la table.

— Asseyez-vous, Armand, dit-il. Je veux vous faire une proposition.

L'instant d'après, le père et le fils étaient assis l'un vis à vis de l'autre,

— Combien croyez-vous, qu'il vous faudrait pour commencer une affaire ? demanda le vieillard, après un moment de silence.

^- Si j'avais seulement douze mille francs, répondit Armand, plein d'espoir, en voj-ant son père l'accueillir de si bienveillante façon, malgré les duretés dont lui, l'avait accablé au début, oui, douze mille francs me suffiraient pour monter un petit atelier de fleurs artificielles, avec lequel je répondrai de réaliser un bon chiffre d'affaires.

— Vous vous trompez, dit le vieux notaire, du ton d'un légociant discutant une opération de commerce. Avec un capital 'i restreint, vous ne sauriez soutenir la concurrence avec les maison fortement artillées et disposant des crédits indispensables. Pour commencer, je vous donnerai quarante mille Irancs.

— Quarante mille francs !

Armand s'était levé, tremblant de joie devant l'homme qui, souriant doucement, lui causait une si agréable surprise.

— Vous pourrez faire toucher l'argent demain à la banque qui détient mes fonds. Au Crédit Lyonnais.

— Monsier... Je rends grâce! Merci! Mille fois merci!

Cinq mille francs, s'écria-f-eUe. Que ce monsieur esl donc généreu

^ lO Centimes la livraison de 32 pages.

Xil?« \>0 Reproduction interuite " t :.-

Imprimerie L. IIynderykx, Rue Saint-Pierre, 30, Bruxelles.

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Pierre Caillot se leva et se dirigea vers son bureau et y remplit rapidement un chèque de la valeur de quarante mille irancs.

Puis, ouvrant un tiroir, il y prit une liasse de billets de banque, représentant une autre somme de trois mille francs, et fit signe à Armand de s'approcher.

— Prenez ce chèque, dit-il au jeune homme, qui n'osait croire à ce qui lui arrivait. Il est votre entière propriété et je me réjouis de pouvoir contribuer en quelque chose à votre bonheur.

— Fève ! père ! s'écria Armand, Croyez à ma reconnaissance.

— Et vous, à mes regrets, répondit Pierre Caillot, non sans émotion. Je n'ai pas bien agi envers votre mère et encore moins envers vous, puisque j'ai - pu vous abandonner ainsi à voire destinéec

— Père, te ut est effacé et pardonné. Si ma pauvre mère nous voit en ce moment du haut du ciel, elle doit avoir oublié sa vie manquée et douloureuse. Prenez ma main et acceptez mon serment. Puis que vous m'avez si promptement ouvert votre cœur, je vous promets de ne jamais vous causer de souci. M' naissance demeurera notre secret,. ,

— Et le mien," dit une voix fraichement timbrée.

Tous les deux se tournèrent vers la portière, ou apparut, à leurs yeux troublés, la généreuse et loyalf Loaise. Pierre Caillot se couvrit le visage de son mouchoir.

— Louise, tu as entendu? balbutia-t-il.

— Tout mon père, et je me suis pénétrée de joie en voyant votre bonté et votre justice.

Elle saisit la main du jeune homme qui la regardait avec admiration.

— Armand, mon frère, dit-elle, nous serons l'un pour l'autre des amis fidèles. Je m'appelle Louise Caillot, et je suis votre sœur.

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Armand se pencha avec attendrissement et lui baisa la main. Mais Louise lui tendit son front, qu'il effleura de ses lèvres.

— C'est comme cela, dit-elle, qu'il convient de sceller notre alliance. Vous me ferez faire la connaissance de votre fiancée, n'est-il pas vrai ? Puisque vous lui avez donné votre amour, ce doit être une brave et honnête fille.

— Oui, s'écria Armand, ma pauvre Marion est bonne, belle, noble et distinguée. Pourquoi faut-il qu'un sort funeste et obscur et projeté une ombre sur sa vie innocente ? Mais en voik assez pour aujourd'hui, sur ce triste sujet. Chère sœur, Marion vous apprendra elle même ce qu'en est.

— Ci elle est malheureuse, répondit la généreuse Louise, je ne pourrai que l'aimer doublement.

Pierre Caillot attira sa fille à lui, l'embrassa et lui murmura quelques mots à l'oreille.

Les yeux de Louise brillèrent soudain et se fixèrent attentivement sur Armand.

— Oui, père, dit-elle enfin, c'est bien l'homme qu'il fallait et *je crois qu'en cette importante question, vous pouvez pleinement

vous confier à lui.

— Armand, mon fils, dit le vieillard, j'ai, moi aussi, une demande à vous faire. Nous avons un ennemi mortel qui nous a plus profondément offensé que je ne pourrais vous le dire en quelqut-o paroles. Voulez-vous nous aider à en tirer vengeance ?

. — Je ferai mon père tout ce que vous exigerez de moi, sans croire acquitter encore ma dette de gratitude.

^ — Eh bien, rendez-vous ce soir, après dix heures, à la villa de madame Bellancy, Champs Elysées. Cette carte rouge vous assurera l'entrée. Dans les salons de cette dame on joue fort gros jeu et, d'après ce que j'ai appris, pas toujours fort loyalement. J'ai besoin d'être complètement au courant de ce qui se passe chez cette dame, de connaître ceux qui ont l'habitude d'aller

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chez elle, de savoir ce qui s'y dit et la façon dont ses habitués se comportent au jeu, surtout, en ce qui concerne madame de Bellancy elle même et le comte Esterhazy, son plus assidu visiteur. Ce couple m'intéresse particulièrement et rien de ses allures ne doit vous sembler indifférent. Affublez-vous d'un n''m brillant et prenez part au jeu. Voici trois mille francs que vcus pou: rez y perdre. Je vous attendrai demain à cette même heuie, pour connaître le résultat de votre étude. Vous devez naturellement garder le secret sur cette expédidon et votre fiancée «Ile-même en doit tout ignorer.

— Fiez-vous à moi, mon père, répondit Armand avec chaleur, J'jiai chez madame de Bellancy et y ouvrirai les yeux pour que riea de ce qui s'y passe ne m'échappe.

i Le jeune homme renferma la carte rouge et les billets de banque dans le portefeuille où le notaire avait déjà inserré le chèque de quarante mille francs.

11 serra de nouveau avec respect la main de Pierre Caillot et prit cordialem-ent congé de Louise."

— Tenez, mon cher papa, dit la jeune fille, lorsque Armand Bonnet eut quitté la chambre, voilà les bijoux comme je préfère en porter, sans que le monde en sache rien. Les bonnes actions, croyez-moi, sont la vraie parure des âmes.

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Cilex madame de B'^Uancy

— Marion! Marion, c'est le bonheur!

C'est en criant ces mots que Armand Bonnet fit son entrée daus la chambretle occupée par la fille du major Forzinetti, dans la maison garnie de la veuve Aubry.

C'était jour de fête, et Marion, dispensée de se rendre à l'atelier, mettait à profit ce jour de vacance, pour remettre en dure sa modeste garderobe et celle de son enfant.

Le petit Marcel se roulait à ses pieds, pendant que sa mère reprisait une de ses chemises,

La porte avait été littérallement enfoncée et c'est le visage rayonnant d'une triomphale joie qu'Armand avait fait irruption chez son amie.

Marion avait vite déposé son ouvrage sur la table pour courrir au devant du bien aimé.

— Le bonheur ! Il est écrit sur votre front, mon cher Armand, dit-elle, en lui sautant au cou. Dites-moi donc vite ce qui vous arrive, que je prenne part à votre joie. Oii avez» vous été, depuis ce matin, et que vous est-il arrivé ?

Le jeune homme, encore tout ému de l'entrevue que l'on sait, se laissa tomber sur une chaise. Il respira languement, car il éiait monté vite et chercha vainement des paroles pour peindre con bonheur.

Marion s"assit sur un petit banc, à ses pieds. L'agitation de

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son ami l'étonnait tort, car elle était habituée à le voir, d'ordi=> naire, réfléchi et parfaitement maître de ses sentiments. Maiû maintenant, la bonde avait sauté et tout demandait à sortir à la fois.

Brusquement, il entoura Marion de ses bras et l'assit sur ses genoux. Puis il lui prit la main et l'appuya sur la poche où il avait serré le précieux portefeuille, contenant le chèque et les billets de banque à lai remis par son père.

— Devine, Marion, dit-il, non, devine, ce qu'il y a là.

— Ton cœur, répondit la jeune femme, ton cœur qui, je l'espère, est toujours plein d'amour peur moi, comiTie au jour béni où j'ai reçu ton premier baiser !

— Oh ! s'écria Armand, imprimant ses lèvres sur celles de Marion, plus débordant encore de tendresse qu'alors ! Mais ce n'est point de mon cœur qu'il s'agit, ma chérie, N* sens-tu point là quelque chose de carré et de résistant f

— Oui, vraiment. On dirait un portefeuille.

— Juste. Mais devine ce qu'il y a dans ce portefeaille là î Marion fit un geste d'impatience.

— Vous n'êtes qu'un méchant garçon, répondit-elle en faisant la moue. Pourquoi me donner à deviner une énigme, alors que vous n'avez qu'un mot à dire pour me rendre aussi heureuse ^ »ue vous. Moi, d'abord, je ne devine jamais rien.

— Tu as raison, dit Armand, se levant de sa chaise,

1.1 sortit son portefeuille de sa poche et y prit le chèque souscrit par Pierre Caillot.

— Voici un papier, Marion, dit-il, qui ne vaut pas moins de quarante mille francs. Je n'ai qu'à le présenter au premier banquiei venu, et cette somme me sera comptée sans observation.

Marion avait pâli.

Elle regarda tour à tovir, Armand, frémissant de joie, et le bienheureux chèque qu'il froissait dans ses mains, et ses yeux se remplirent de larmes.

— Oh ! mon Dieu ! Armand, s'écria-t-elle, cet argent ne fera-t-il point notre malheur? De quelle manière fe l'es-tu procuré? N'aurait-on point exigé, en retour,, de toi, quelque chose de contraire à la conscience et à l'honneur ?

•— Est-ce que je l'aurais accepté, alors? répondit vivement Armand. Non, Marion, le mot de cette énigme, comme tu dis, est beaucoup plus simple. Ecoute.

La jeune fille tourna vers lui son doux et honnête visage.

— ■ Depuis le jour où nous avons échangé nos serments d'amour, une pensée secrète me torturait. Celle de ne pouvoir t'offiir un sort digne de ton ancienne situation dans le monde,

Marion fit un geste de protestation,

— Hélas ! reprit Armand, je ne suis qu'un humble teneur de livres, à maigres appointements, tous juste suffisants pour moi seul. Mais toi, habituée auparavant à vivre au sein de l'aisance ! Et si Dieu nous faisait la grâce de nous accorder des enfants, à joindre à ce chérubin là! Ce serait la misère pour tous!

'Dans cette accablante pensée je me suis souvenu qu'il était un homme qui avait contracté vis à vis de moi une dette sacrée, non encore acquittée... mon père. Sans te prévenir de mes intentions, et n'osant espérer un bon résu'tat de mon entreprise, je me suis présenté chez lui. Et vois... Pierre Caillot m'a accueilli avec bienveillance, avec amour, déclarant regretter d'en avoir si mal agi à l'égard de ma pauvre mère et vouloir reparer sa faute !... Oui, ma chère Marion, ces quarante mille francs viennent de lui ! Il doivent servir à l'entreprise d'un petit commerce, base de notre fortune à venir.

— Quel bonheur I Quel bonheur! s'écria Marion.

" — Et ce n'est pas tout, reprit Armand avec animation. Je n'ai pas seulement retrouvé mon père, mais aussi une sœur, comme elle sera, la tienne. Elle me l'a bien prouvé, la généreuse fille, et elle a bien l'air de ne point faillir à ses promesses ! Oui, Marion, nous sommes riches et plus seuls,

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désormais, en ce monde ! Tiens, tant pis ! On diras ce qu'on voudra. Il faut que je saute, il faut que je danse l

Et api es sur un temps de valse, il couvrit de baisers le rose visa£;e de la jeune femme.

Le petit Marcel, inquiet de tout ce mouvement, et craignant sans doute, d'être piétiné, se sauva à quatre pattes dans un coin, d'où il observa avec une stupéfaction enfantine, son bon ami et sa petite mère, d'ordinaire si calmes et d posés, se livrer à de«' mouvements extraordinaires.

Enfin, Armand laisse aller Marion qui tomba, haletante, sur un vieux canapé.

Mais, de nouveau, encore, son doux visage se contracta.

— Qu'as-tu, Marion ? demanda Armand avec inquiétude et lui pressant les mains.

— Ne soupçonnes-tu point à qui je pense, au milieu de toute notre félicté ?

— A Eva ?

— Oui, à elle. Combien elle aurait été heureuse î Hélas ! depuis quelques semaines, déjà, elle repose dans la tombe muette !

— Oh ! ces misérables qui l'ont assassinée ! s'écria Armand avec colère. Est-ce que la lumière ne se fera jamais sur ce mystérieux événement ?

— Et ce pauvre Bijou ! dit Marion. Biijou qu'on a retrouvé, la gorge traversée, près du cadavre d'Eva Ritter. Sans aucun doute, il l'aura accompagnée dans cette sortie nocturne, dont le but nous est encore totalement inconnu. Il aura voulu la défendre, et aura péri, victime de son dévouement. Ah ! je ne puis penser sans frémir à l'affreux moment où, étant allée* à la Morgue, avec madame Aubry, inquiète de son malheureux fils, nous l'avons retrouvée sur une dalle, à côté de lui ! Quel effroyable tableau !

— Et, plus mystérieuse coïncidence, encore, que la disparition de l'aveugle ? ajouta Armand. Je crains que ce pauvre homme ait partagé aussi le sort de sa fille et de Bijou,

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Comme on le voit par cette conversation, la mort du naiu était interprêtée, dans la maison de la veuve Aubry, d'une façon bien flatteuse pour sa mémoire. On y considérait ce jeune malfaiteur comme un martyr, comme une victime et non comme un assassin.

La pauvre femme, qui adorait son fils, malgré sa taille naine, le pleurait à l'égal d'un saint. Nuit et jour elle gémissait sur sa destinée et était inconsolable de sa perte.

Marion ayant pensé à Eva, songea aussi à la malheureuse mère. Pour la réconforter ua peu, elle l'appela dans sa chambre et lui apprit le bonheur inespéré qui venait de leur échcoir à Armand et à elle.

— Nous louerons un joli appartement, lui dit-elle, en terminant, et vous viendrez demeurer avec nous. Car nous savons, A maud et moi, que vous nous aimez bien

— Dieu vous récompense de votre offre généreuse ! répondit la veuve, fondant en larmes, j'accepte avec reconnaissance. Ah! si mon cher Bijou vivait enoore ! Mais on fa assassiné, lui, qui n'avait jamais fait de mal à pei sonne I

La pauvre femme poussa un soupir déchirant.

Pour mettre fin à cette triste scène, Armand dit à Marion :

— Il faut que je vous laisse encore pour une heure, car on a besoin de moi chez ces messieurs Thévenard. Je profiterai de l'occasion pour les prévenir de notre départ, à tous les deux, et les prierai de bien vouloir m'escompter mon chèque«

Il embrassa Marion et partit.

Le chef de la maison Tlicvenctrd écouta avec plaisir la communication de son jeune employé et lui souhaita bonne chance dans son entreprise.

— Vous fûtt;s toujours pour nous un commis fidèle et dévoué, monsieur Bonnet, dit-il, et nous regretterions votre départ, si nous ne vous portions point intérêt. Mais je comprend, le désir que vous avez d'être enfin indépendant. La jeunesse aime à éprouver ses foi ces. Réussissez, je vous le souhaite de tout cœur.

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• ~ — iMi --

Quant à escompter le chèque de quarante mille francs, il y consentit volontiers, la signature de Pierre Caillot étant bien connue sur la place.

Loisque Armand prit, non sans émotion, congé de son patron, il avait dans son portefeuille, outre les trois mille francs que lui avait remis le vieux notaire, dans le but que l'on connaît, qua« rante billets de mille francs, tout neufs, qui étaient sa piopriété exclusive.

Ce jour là, Armand et Marion dînèrent ensemble dans un restaurant à la mode et se firent conduire en voiture au Bois de Boulogne.

Le soir, lorsque la jeune femme eut couché le petit Marcel,' qui n'avait pas voulu se séparer, même en dormant, des jouets achetés pour lui par son futur beau-pèce, Armand dit à Marion i

— Ma chère amie, je me souviens justement d'une chose. Il faut que j'aille trouver un de mes anciens amis, que je n'ai vu de longtemps et qui prendra, sans doute, une grande pari à moa bonheur. Est-ce que vous m'en blâmeriez ?

— Non, certes, répondit Marion, il ne faut point oubHer pour moi ceux qui vous étaient chers auparavant.

— Il serait bien possible, cependant, que je rentre tard, car mon ami habite fort loin, dans la banlieu.

— En ce cas, je veillerai, en vous attendant, pour vous souhaiter le bonsoir, ou le bonjour.

— Vous êtes la meilleure des femmes, Marion, dit Armand en embrassant ten<3rement sa fiancée.

Ses ioues se couvrirent d'une vive rougeur, car il avait honte, secrètement, de mentir à cette dévouée créature. Mais comment faire autrement ?

Pierre Caillot ne lui avait-il point insta.ument recommandé de garder le plus profond silence sur sa visite au tripot de madams de Bellancy, même vis-à-vis de Marion ?

Armand devait rester fidèle à sa parole, quelque rêpugnanp.e

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qu'il éprouvât à se séparer de sa fiancée, un mensonge sur les lèvres.

Il se retira dans sa chambre pour revêtir un élégant ces' urne iioir, qu'il avait acheté dernièrement sur ses économies.

11 se regarda avec complaisance dans sa glace, car bien qu'il ne fut point engoué de sa belle prestance, il éprouvait de la satisfaction à se sentir l'égal des cavaliers les plus disti:ii;ués.

' — Comme vous êtes beau et élégant ! s'écria Marion, lorsqu'il reparut devant elle, pour la serrer une dernière fois contre sa poitrine. Mais attendez. Il faut que je vous dise quelque chose. N'emportez donc point tout l'argent contenu dans votre portef :îuille. Je tremble quand je pense que vous pourriez être attaqué la nuit par quelque malfaiteur. Depuis la mort d'Eva et de Bijou, je ne fais que songer que leur sort pourrait aussi vous arriver et alors, je ne puis fermer l'œil.

>- Et moi, ma chère enfant, je ne serais pas tranqu'ilîc un seule instant, en laissant ici une pareille somme. Je craindrais qu'on ne s'introduisit dans la maison et qu'à cause de cet argent, il ne vous arrivât malheur. Non, non ! Ces billets seront bien mieux cachés là, sur mon sein. Demain, je le déposerai dans une banque, mais aujourd'hui, jour férié, cela m'aurait éé impossibles. Alors nous serions débarrassés de ce spectre doré. Qui n'a pas de fortune, soupire après et qui devint riche subitement, est assiégé de nouveau soucis.

Armand alla en riant au berceau du petit Marcel, et baisa paternellement sViX le front. Puis, il embrassa encore sa chère Marion et s'élança dans l'escalier.

— A bientôt ! cria-t-il du corridor.

— A bientôt, lui répondit la jeune femme, penchéo sur la rampe.

Les salons de madame de Bellancy étaient supcibement éclairés.

i5So ALFRED DREYFUS

Louise Caillot n'avait point fait erreur, en annonçant au colonel Picquart que derrière la fastueuse dame, arborant un nom aristocratique se cachait tout simplement la fille de l'ogresse du Moulin d'Or,

En effet, Pompadour, devenue en possession d'une véritable fortune, volée ou plutôt reprise à Ninon de Clère, avait, sur le désir du sinistre major, quitté sa peu respectable mère et aban« donné, du moins en apparence, toutes ses anciennes relations.

Sa transformation, a elle, fille du pavé, en dame du demi-moiide, s'accomplit instantanément. Le même jour où Ninon de Clère et son amant, Maxime Magnin, était sortis de Paris, expédiés par express-marchandises, en qualité de figure de cire, Pompadour avait disparu du Mouhn d'Or sans laisser d'adresse.

En quelquels heures, l'adroite coquine loua, aux Champs Elysées, un petit hôtel tout meublé, « délaissé » par une cocotte, récemment passée de joyeuse vie à trépas, recruta un personnel de discrets domestiques, pourvut ses écuries de deux superbes chevaux et d'un cocher « dans le mouvement » et meubla seS. remises d'une Victoria et d'un coupé.

Le lendemain, elle était outillée pour la grande comédie qu'ell« avait l'intention de jouer à la barbe de tout PariS/

Naturellement, quelques chambres furent réservées dans la villa pour le beau ténébreux qui, cela va sans dire, conserva son domicile officiel.

Pompadour était d'un tempérament à ne pouvoir dopieurer înactive.

L'argent, si audacieusement volé par elle, lui aurait permis de vivre tranquillement, quoique non point, cependant, sur un si igrand pied.

Mais elle voulait aggrandir son capital, le doubler, le quintupler •jnéme, non point pour elle, mais pour l'homme qu'elle aimait follement, aveuglément, uniquement.

Or, notre beau ténébreux, nos lecteurs doivent le savoir déjà.

LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE i5Si

était un prodigue dans toutes les acceptions du mot. L'o: lui fondait entre les doigts. Il vivait sur un grand pied et jeltait l'argent par les fenêtres, sans souci du lendemain.

C'est pourquoi, la rusée Pompadour, craignant de perdre son amant, s'était ingéniés, pour le retenir, de créer autour d'elle un intarissable Pactole, où le sinistre major n'eût qu'à puiser.

La source de ce Pactole yxe lui fut pas difficile à trouver.

Il y a toujours à Paris nombre de riches et oisifs personnages, qui se laissent innocemment plumer, lorsqu'on connaît l'art de le faire avec uns certaine désinvolture.

Un des moyens les plus surs, nous dirons un moyen infailliblo pour atteindre à ce résultat, c'est le jeu.

Il y a à Paris de brillants et soi-disant salons où chaque nuit, les imprudents qui s'y asseoient à une table de jeu, sont dépouillés sans vergogne. On y joue aux jeux de hasard, ce que n'est point défendu. Maie on y opère, aussi, avec des caites bizeautées, chose également permise, jusqu'à ce qu'on s'y soit fait pincer.

Des femmes, belles et séduisantes, des vins excellents et un certain ton de bonne compagnie, couvrent ces dangereuses pra-« tiqées contre lesquelles la police est impuissante les trois quarts de temps, empêchée qu'elle est de pénétrer sans mandat spécial dans les habitations particulières.

Comme nous l'avons vu, c'était sous le nom sonore de madame de Bellancy que Pompadour donnait à jouer dans sa villa des Champs Elysées, et bientôt ses salons comptèrent parmi les plus co-uus du Paris,

Ce faisant, la Mutilée atteignait encore un second but ; non seulement, elle gagnait un argent fou, au moyen duquel elle retenait son beau ténébreux plus étroitement qu'auparavant, mais elle était certaine de le voir chaque soir à ses côtés, car le jeu, sauvage, frénétique, absorbant avait la première place parmi les rouveaux vices de l'infâme débauché.

]5r2 ALFRED DREYFUS

A ce tapis vert, lorsque devant lui grossissaient (es tas d'or et de billets de banque, son visage blême et flétri recouvrait la couleur de la vie.

Alors flamboyaient ses yeux r.oirs, au regard insojidable, et une indomptable attraction le retenait dans le Cvîi'cle des courtisan nés parfumées, des étourneaux à moitié ivres et des joueurs de piofession, rassemblés là jusqu'au moment où les premiers rayons du jour, filtrant à travers les jalousies mal closes, éclairaient le hideux spectacle d'un officier de l'Etat-major français donnant ses débordements en spectacle aux éléments les plus équivoLjue;? ei. les plus tarés de Paris nocturne.

Le Démon du Jsu

Ce soir là, aussi, Esterhazy tenait la banque.

On jouait le fort scabreux jeu de hasard, d'origine allemande, qui porte le nom de jeu de Temple et qui consiste en ceci. Sur le tapis vert est étendu un tableau, compornant toutes les cartes sur lesquelles on fait ses mises. Le banquier, après avoir fait couper, rangé alternativement, et par nombre égal, toutes les cartes du jeu qu'il a battu, à droite et à gauche du tableau. Celles qui se trouvent à gauche sont pour lui et les mises correspondantes lui appartiennent. Celles de droite sont aux pontes et le banquier en restitue l'équivalent.

Une vingtaine de dames et de cavaliers entouraient la cable de jeu. Les dames étaient vêtues de riches toilettes, allaient les

LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE i5S3

bras nus et s'étaient largement décolletées. Les messieurs poitaien*" l'habit de soirée.

Le sinistre major avait, du moins, eu le pudeur de ne pas endosser son uniforme.

Il était vêtu d'un costume noir qui, à la vérité, ne lui allait pas mal.

Ni lui, ni madame de Bellancy — car nous nommerons ainsi Pompadour, aussi longtemps que nous serons chez elle — ni lui, •ni madame du Bellancy, disons-nous, ne connaissaient personnellement toutes les personnes réunies en ce moment. En effet, les visiteurs assidus recevaient des cartes rouges donnant à leurs amis libre accès dans ce séjour, sans autre formalité de présentation.

Nous savons que Pierre Caillot avait su se procurer une de ces cartes, remise par lui-même à son fils naturel.

Aussi Armand Bonnet pénétra-t-il dans le salon de jeu, sans rencontrer la moindre difficulté.

Seulement, ccmme chacun, ici, se piévalait d'un titre, il s'était fait annoncer sous le nom de marquis, Armand de Bonnaye et avait été accepté pour tel, sans aucun protêt. t II se trouva dans la société la plus attrayante du monde.

î Une aimable italienne, qui se faisait passer pour cantatrice et portait le nom sonore de Beatrice di Tenda, dirigea aussitôt ses 'batteries sur ce nouveau venu de si belle mine et procéda à son investissement.

Cependant, Armand, qui n'était point échauffé, comme le reste de la société, par les fumées du vin, restait insensible aux regards de flamme de le provocante Béatrice.

Il ne songeait qu'à Marion et ressentait de l'aversion pour la belle, qui, dans le feu de la conversation, se serrait contre lui, lui pressant la main et le frôlant tendrement du genou, sous la table.

Armand avait reçu l'ordre de se mêler au jeu. Il le fit avec

i5S4 ALFRED DREYFUS

toutes les appaiences 9e la passion. Il étalait force pièce d'or, sur le tableau et, la chance le favorisant, il gagnait à tout coup. Le tas de louis, amoncelé devant lui devenait de plus en pins gros.

Tour en jouant, il ne cessait d'observer d'un œil toujours en éveil le sinistre major qui tenaii la banque. Mais il ne put un S-ul instant le trouver en défaut.

Esterhazy perdait même beaucoup, ce soir là. Coup sur coup, la retourne faisait brèche dans ses capitaux et s du visage s'as» sombris^ait à mesure,

— La chance est contre moi, ce soir ! s'écria-t-il enfin, en jetant les carte d'un air vexé. Je vous demanderai la permission de me reposer un instant. Peut-être à la reprise^ aurai-je conjuré cette noire déveine.

De commun accord, tout le monde abandonna le jeu et les dames, s'emparant du bras des cavaliers, les conduisaient dans de charmants cabinets particuliers où, sur des guéridons se trouvait servi un souper fin.

Des domestiques en riches livrées, servaient, en versant à flot le capiteux et exquis Champagne.

-- Comme vous voilà belle, ce soir, ma chère Beatrice ! dit madame de BcHancy en embrassant affectueusement la cantatrice italienne, assise à côté d'Armand.

Mais en même temps, elle lui siffla à l'oreille :

— Tâche de griser ton homme et quand il sera à point, pousse le à aventurer de fortes mises.

— A raison de cinq pour cent, pour moi ? demanda de même le cantatrice.

i— Certainement, comme toujours.

— Bien ! Vous serez contente de moi. Mais le Champagne est-il assez corsé?

C'est celui qui nous sert dans les grandes occasions.

— Pardonnez-moi, monsieur le marquis, reprit tout haut ma-

LE MARTYR DE L'ILE DU Dt^BLE i585

dame de Bellancy en se retournant vers Armand, avec un malin sourire, pardonnez-moi d'avoir accaparé votre dame pour quelques minutes. Mais je ne puis passer devant cette ravissante Béatrice sans avoir l'envie folle de l'embrasser. Je vois bien que vous êtes jaloux de moi ! Il est peut-être dangereux de vous laisser en lète en tête, dans l'état où je vous vois, et je serais tencée de l'engager à luir ce petit boudoir japonnais, retiré du reste des appartements. Tâchez, au moins, marquis, de ne pas trop compromettre l'ordonnance de ces beaux cheveux noirs 1

Madame de Bellancy disparut, en riant, derrière une portière.

Elle suivit un étroit couloir, donnant dans sa chambre à coucher, aménagée avec une grande magnificence, comme, d'ailleurs, toutes les autres pièces du petit hôtel.

Le beau ténébreux y attendait déjà sa maîtresse.

Lorsque Pompadour fit son entrée, il parcourait la chambre de long eu large, en proie à ime excitation nerveuse et à un dépit qu'il ne jugeait plus nécessaire de dissimuler.

En voyant entrer la Mutilée, il s'écria avec colère ;

— Quel guignon, j'ai ce soir ! Voilà vingt mille francs que je perds, sans pouvoir me rattraper. Cela fait un fier trou dans mes finances.

Madame de Bellancy lui prit le bras et lui répondit avec un tendre sourire :

— =■ Ne te montes donc point comme ça, mon ami. Tu pourras te ïefairc tantôt et t'en retirer encore avec un joli bénéfice.

'— Ya-l-en voir s'ils viennent ! Chaque carte que je retourne est contre moi !

— Parceque tu n'as point pris les bonnes, chéri

— Les bonnes cartes?... Je comprends... Tu voudrais que je.., , — Simplement que tu te serves du jeu qui je te présenterai.

Elles sont marqués toutes et, en faisant sauter la coupe, tu en feras ce que tu voudras.

Le beau ténébreux abaissa vers le tapis un sombre regard.

i5S6 ALFRED DREZFUS

•— C'est là un moyen désespéré, Pompadour, répondit«il d'une voix altérée, et tu sais bien que je n'aime point à en faire usage.

— IMais tu t'en es servi quelquefois et toujours avec un plein succès.

— Oui, pour ce qui concerne l'argeat, car impossible de perdre en connaissant les cartes d'avance. Mais dès que j'ai entre les mains, un jeu biseauté, je tremble intérieurement et l'inquiétude me prend à la gorge. Songes donc, si nos ennemis réussissaient à introduire ici quelqu'espion ? Si un mouchard, regardait de trop près au travail de mes doigts, les surprennaient eu flagrant délit de fraude... S'il s'avisait de me démasquer devant nos hôtes de hasard? Il ne m.e resterait plus qu'à me loger une balle dans la tête!

— Pour l'amour du Ciel, ou plutôt, pour l'amour de moi, ne dis donc point des choses pareilles, s'écria Pompadour en lui jettant les bras autour du cou. Et ne vas point perdre la tête pour si peu. Tu as risqué bien d'autres choses.

Le sinistre major passa son foulard des Indes sur son front baigné de sueur,

— Tu as raison, dit, notre Pactole ne doit point se tarir. Je ferai ce qu'il faut pour l'aider à ruisseler. Mais quel est le naïf que nous entreprendrons est soir ?

— Le jeune marquis Armand de Bonnaye.

— Penses-tu qu'il en vaille la peine ? Je ne crois pas qu'il ait beaucoup d'argent sur lui.

— Alors, mon bon, c'est que tu n'es guère au courant des choses, ait à demi-vcix Pompadour. Je me suis placée derrière lui, au înoment où il ouvrait son portefeuille, pour y prendre de l'argent, et j'y ai vu une liasse de billets de mille qu'à vue de sez j'évaluerai de quarante à cinquante.

Le visage du sinistre major s'éclaircit.

— Quarante à cinquante mille francs ! dit-il avec une joie

diabolique. La chose en vaut la peine. Viens, ma belle Pompadour, nous allons soulager ce jeune marquis là d'un poids inutile. Tiens prêt le jeu à cartes biseautées et laisse-moi faire Dour le reste.

Pompadour entoura l'escroc de ses beaux bras nus et lui couvrit le visajje de baisers.

— Voilà comme i'aime à t'entendre parler ! dit-elle. Mais j'ai déjà tout combiné. La jolie Béatrice met le temps à profit pour enivrer le jeune marquis d'amour et de Champagne. Lorsqu'il retournera à la table de jeu, il n'aura plus la tête à lui.

< — Tant mieux 1 dit Esterhazy, en allumant une cigarette.

— Mais connais-tu les dernières nouvelles? reprit-il en s'adres« sant à Pompadour. Un de mes espions à vu le colonel Picquart entrer, vers midi, dans l'hôtel de Pierre Caillot. Il y est resté jusqu'à deux heures de relevée.

- Rien d'étonnant à cela, répondit Pompadour. Ils se seront ligués contre toi et s'occupent, n'en doutes point, à forger quelque nouveau plan pour te perdre.

— Bah ! qu'ils complotent à l'aise ! s'écria Esterhazy, en riant, Ce don Quichotte de colonel ne se doute point qu'il marche sur une mine, que j'ai creusée à son intention. Mon comcompère, D. m'a donné un fier coup d'épaule. Encore un peu, et nous pouir.ons mettre le feu aux poudres. Le séjour de Picquart à Paris deviendra impossible et on. saura bien l'envoyer là où il ne pourra plus me faire du tort.

-r^ Il aurait mieux valu, gronda la Pompadour, que j'eusse réussi dans le plan si habilement conçu par moi. Sans le retour de cette maudite Louise, aussi roublarde que son vieux coquin de père, je lui faisais faire le saut du haut de la Tour Eifîel. Mais le Juif Saloniou a tout gâté en prenant au sérieux le cri de cette créature, s'adressant à un imaginaire renfort de police.

— Et tu as partagé son émoi, fit observer le stnistre major. Ce coup de main n'a jamais reçu mon approbation, con.tinua-t-il

i5S8 ALFRED DREYFUS

car la mort du colonel eut par trop éveillé l'attention publique. Sois certaine, Pompadour, que ]e saurai frapp^^r à mort mon ennemi, sans avoir à l'assassiner bêtement. Mais retournons aupiès de nos convives, afin d'alléger un peu le portefeuille de ce cher marquis de Bonnaye.

Un quart d'heure plus tard, toute la compagnie se trouvait réunie de nouveau autour du tapis vert.

Pompadour avait pris place à côté du beau ténébreux. Près d'elle se tenait Béatrice, presque sur les genoux d'Armand.

La belle Italienne n'avait que trop fidèlement suivi les instructions de madame de Bellancy.

Armand semblait avoir subi une complète métamorphose. Il se trouvait sou a l'énergique influence du Champagne spécial dont l'adroite syrène l'avait abreuvé. Le sang lui pétillait dans les veines et ses yeux brillaient comme si la pupille en efit été éclairée, par transparence, à l'électricité.

Il est des tempéraments que le vin transforme à tel point que leur véritable nature, leur sens moral, leurs pensées et leurs sentiments les plus sincères, sont entraînés par la traitresse boisson, comme les arbres et les plantes par la mer, ayant rompu ses digues et ravageant tout sur son passage.

Leurs devoirs, leurs rapports antérieurs, leurs plus saintes affections s'évanouissent comme une buée légère. Leur cerveau, envahi par l'ivresse ne leur permet qu'une suite incohérente et limitée de pensées, tenant plutôt du rêve que de la vie réelle.

Armand appartenait k ces tempéraments sans défense contre Its fumées du vin. Les tisanes de Champagne qu'il lui était arrivé de boire jusque là, lui avait semblées inoffensives et c'est pourquoi, ne se défiant point des crûs capiteux, servir intentionnellement chez la Bellancy, il s'était laissé entraînés à en boire quelques coupes.

L'effet du poison doré avait été presque foudroyant. En un instant, les idées de ce jeune homme, si calme et si raisonnable

LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE iSSg

d'ordinaire, s'étaient brouillées ec sa volonié avait sombré dans une profonde ivresse, en même temps que son ancienne vigilcnce.

Marion, l'enfant, le projet d'un établissement pour son propie compte, la mission dont l'avait chargé Pierre Caillot et qui l'avait amené, hélas ! dans celte fatale maison, tout avait sombré dans une mer d'oubli.

Il avait passé un de ses bras autour de la taille souple de sa dame fardée et la dévorait de regards brûlant d'une impure fièvre. Il lui murmurait de tendres paroles, comme, quelques instant auparavant, il aurait juré n'en jamais adresser à d'autres femmes qu'à sa tant aimée Marion.

— Tu a. bien mené ta barque, ma fille, chucholta la Bellancy à l'oreille de Béatiice. Tes gentils pour cent ne te feront pas défaut.

D'un mouvement inconscient, Armand tira de sa poche, SDn portefeuile gonflé de billets banque et le jeta sur table.

— Nous allons voir, s'écria-t-il, dans le délire produit chez lui par le Champagne, nous allons voir qui dame Fortune choisira pour son favori. Je gage ma tête que ie fait sauter la banque î Oui, major, je vous serai un adversaire dont vous avez tout à craindre. Mais cela ne nous empêchera point de rester bons amis et de continuer à nous serrer cordialement la main.

— En ennemis loyaux, répondit en riant le major, qui mit sa main dans celle tendue par Armand,

L'imprudent et malheureux jeune homme était loin de se douter qu'il échangeait, en ce moment, une poignée de main, avec l'homme qu'il avait le plus de raison de haïr par dessus tout au monde. Il ne pouvait savoir qu'il avait devant lui le misérable qui avait flétri Marion et qui, maintenant, s'apprêtait à le ruiner, anéantissant tous ses projets d'avenir,

' ' — Assez de propos chevaleresque, protestèrent les jouers impaticr.ls. Oue la fête commence !

i5go ALFRED DREYFUS

— M'y voilà, messieurs, répondit le comte. Veuillez couper ces cartes que je viens de battre.

Le silence s'établit et le jeu commença.

Quelques joueurs dévoraient littéralement les cartes du regard, car dans ces salons interlopes, la défiance n'est que trop ds saison.

Les cari:es coupées et relevées le major dit à la société :

— Faites votre jeu, mesdames et messieurs. Je ne veux risquer que dix coups et vous donne ma parole d'honneur que je cède la main ensuite, que j'aie perdu où gagné.

En parlant ainsi, et pendant que les joueurs mettaient de l'or où des billets de banque sur les différentes cartes du tableau, le beau ténébreux laissa négligemment retomber sa main droite sur le genou.

Les cartes qu'il venait de battre tombèrent dans le giron de Pompadour qui lui glissa le nouveau jeu, tout préparé, qu'elle tenait on réserve.

Cela s'exécuta si aisément, si rapidement que la main du major avait reparu presqu' aussitôt.

Pompadour dissimula les bonnes cartes dans un de ses bas et posa ses coudes sur la table.

Comme tous les grecs;, qui eatendent leur affaire, le sinistre major perdit les deux premiers coups.

Armand, qui malgré son ivresse croissante jouait avec une inconsciente prudence, gagna à chaque retourne.

— Il faul jouer plus gros jeu, marquis, lui souffla à l'oreille la séduisante Italienne. Vous voyez que le guignon s'acharne contre la banque. Profitez de l'occasion !

— Vous avez raison, adorable Béatrice, balbutia le jeune homme, dont la raison chancelait. Plût au dieu d'amour que j'eusse autant de chance dans votre boudoir qu'à cette table de jeu !

Une vive pression dû genou lui répondit.

LE MARTYR DE L'ILE DU DL\BLE x5gi

— Voulez-vous que je mefte mille francs pour vous, sur la dame de cœur? demanda en riant la cantatiice.

— Faite. Votre jolie main ne peut que me porter bonheur ! Un des nouveaux bilets de mille francs, reçus le matin, pa.

l'imprudent Armand Bonnet, sortit de son portefeuille pour vol.r sur le tableaa

La dame de cœur sortit bien, à la troisième retourne, mai^ au bénéfice du banquier.

Fort indifférent, en apparence, Esterhazy ramassa le billet.

— Encore 1 s'écria Armand. Je contraindrai bien cette cruelle dame à me favoriser.

Il n'avait point achevé de parler que la d&me de cœur, reparaissant à gauche, lui infligea une perte nouvelle.

— Doublez la mise ! chuchotta la dangereuse syrène. C'est le seul moyen de rattrapper l'argent perdu.

Le front d'Armand flambait comme un cratère. Ses tempes battaient et son cerveau, en ébulition, pétillait comme le Champagne moussant dans sa coupe que, sur un signe de madame de Bellancy, un valet, de faction près du jeune homme, remplissait à mesure qu'il venait de la vider.

Il ne voyait plus les invités qu'à travers uue gaze et ce fut presque machinalement qu'il ouvrit son portefeuille pour y prendre de nouveaux billets de mille francs.

L'importance des enjeux intéressait à tel point les autres joueurs que, spontanément, ils interrompirent leurs propres mises, pour suivre la lutte acharnée et muette engagée entre le comte Esterhnzy et le jeune comptable, déguisé. en marquis.

Mais ce combat était réglé de façon à ce qu'il dût être fatal au dernier.

Le portefeuille qui, il y avait quelques heures, contenait encore quarante trois billets de mille francs, fut bientôt vide.

Armand laissa retomber la tête sur la poitrine et fixa devant lui des yeux sans regard.

i592 ALFRED DREYFUS

— Mettes donc au jeu, monsieur! lui dit le sinistre major. Ce n'était là de la part du comte qu'une atroce raillerie car

il avait parfaiteme.it pu voir que le dernier billet de banque avait disparut du porteieuille de son adversaire.

Mais il se plaisait à allonger à sa victime ce dernier coup de pied.

Armand ne répondit pas.

Pâle comme un mort, il continuait à ouvrir des yeux vitreux, attachés dans le vide. La belle Béatrice ne s'occupa plus de lui. iîUe s'était levée pour passer avec madame de Bellancy dans une pièce adjacente, où, sous forme de billets de banque, elle reçut ses deniers de Judas.

Elle les empocha avec satisfaction, tout en disant :

— En réalité, j'eusse désiré que la chose arrivât à d'autres qu'à lui. Ce petit marquis, ou soi-disant, me semble un brave et intelligent garçon, et je suis porté à croire que l'argent que vous lui avez escamoté, formait le fond de sa caiss3.

— Il n'avait, alors, qu'à ne pas le risquer au jeu, répondit la Bellancy avec un froid de g'ace. Maintenant, il s'agit de le faire sortir d'ici, dans le délai le plus bref possible. Il pourrait vouloir se porter, sur lui-même à de fâcheuses extrémités, et ce serait fort désagréable pour moi... Ah ! Le jeu est terminé. Et voilà nos gens qui s'en vont.

Riant et plaisantant les joueurs se retiraient en effet par une petite porte pratiqué dans le mur du jardin. Arrivés au dehois ils prirent congé l'un de l'autre en prenant rendez-vous pour le lendemain.

Seul, Armand était demeuré dans le salon ou venait d'avoir lieu le duel aux cartes, entre Esterhazy et lui-même.

Un duel! hélas! il était bien physiquement la victime de cette lutte indigne.

Resté près de la table de jeu, il appuyait dans sa main, sa

tête lourde comme du plomb, ne la soulevant que pour faiie signe au valet qu'il lui remplit sa eoupe.

Et à peine le vin avait-il rempli le fin ciistal, qu'il la vidait d'un coup, comme s'il eût cherché dans l'iviesse bestiaie le complet anéantissement de sa raison obscurcie.

Derrière lui se tenaient le sinistre major, la Bellaocy et la antatrice italienne, se demandant ce qu'ils allaient faire de lui.

— Celte histoire là devient assommante ! s'écria Esterhazy. Il faut que nous nous débarrassions du marquis coûte que coûte. Diable! il ne doit pas se réveiller ici, api es avoir cuvé son vin!

— En aucun cas ! confirma Pompadour, S'il revenait à lui, il pourrait donner l'alarme et nous serions ruinés.

— Faites-le porter dehors par vos gens, dit le comte.

' — Impossible ! répondit Pompadour. Si nous l'abandonnions, dans la rue, à son malheureux sort, il pourrait êtra ramassé par la police, ce qui ne serait pas moins dangereux pour nous 1

— Je vais vous tirer d'affaire, dit alors Béatrice, en ramenant le marquis chez moi, où il pourra dormir la grasse matinéa. Demain, lorsqu'il se réveillera, je le sonderai avec adresse, pour savoir s'il lui reste encore de l'argent. Tout bien considéré, les quarante trois mille francs que vous lui avez soutirés ne peuvent constituer toute la fortune d'un marquis ! Pour ce qui me concerne, ajouta l'italienne en riant, j'espère bien lui faire payer d'an billet de mille francs, au moins, ma généreuse hospitalité.

Béatrice alla au pauvre Arn- and, lui passa le bras autour du cou, l'attira en arrière et lui mit un baiser sur le front,

— Me ferez«vous l'honneur de m'accompagner, mon cher marquis, dit-elle d'une voix charmeresse. J'ai ma voiture en bas, qui doit me ramener chez moi. Si vous me promettez d'être bien sage, ou bien gentil, vous recevoir de ma blanche main une tasse d'excellent mokka.

— En aucun cas ! confirma Pompadour. S'il revenait à lui, il pourrait donner l'alarme et nous serions ruinés.

Armand se leva avec effort. Il reprit son portefeuille vide et le remit machinalement dans sa poche.

vSans direction ni volonté, il se laissa entraîner par la jeune femme.

Tout en l'attirant dans l'antichambre, la dangereuse syrène lui murmurait à l'oreille les plus tendres promesses.

— Il faut... il faut que je retourne chez moi ! balbufia-t il.

— Fort bien. Le domestique va vous porter jusqu'à ma voiture.

— Non, reprit le malheureux jeune homme, dans le désordre de ses pensées et de ses souvenirs. Je ne peux plus retourner chez moi !... Plus jamais... Je veux aller avec toi, mon trésor... Diable!... J'ai failli tomber sur ces maudits tapis... Donne-moi ton bras... Mais je n'en ai pas besoin... Je sais encore fort bien ce que je dis et je tiens parfaitement sur les jambes,., Qai est-ce qui prétend que je suis îvre?... Monsieur Thévenard peut vous l'attester., , Je ne bois jamais... iamais.,.

Le domestique lui endossa son paletot et lui mit à la main sa canne et son chapeau.

Armand, chancelant dans le corridor, fouilla longtemps dans sa poche et remit au valet la dernièie pièce d'or qui s'y trouva par grand hasard,

— Viens, maintenant, mon adorable Béatrice, dit-il, d'une langue empâtée. Mais où est le major? Je veux lui dire que, demain soir, il me retrouvera ici et que j'espère bien le toucher à son tour... Il me faut ma revanche... Une éclatante revanche ! Il est certain que mon père me redonnera de l'argent. Quarante, cinquante, cent mille francs. C'est rien du tout, pour lui... II poJisède des millions 1... Aussi, demain, ma divine, je t'achètera une parure magnifique... Toute en brillants... Mais il faudra changer là couleur de tes cheveux... Il me les faut couleur d'épis, d'or et de soleil !

Lorsque Béatrice entendit parler d'un père, remuant des millioxis. elle sentit s'accroitre le tendre intérêt qu'elle portait au

LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE x5g5

jeune marquis. Et elle résolut de ne point laisser échapper ce poisson d'or du hameçon auquel elle s'imaginait l'avoir pris.

Avec une tendresse débordante, elle prit Armand sous le bras et l'attira dehors. Là, elle aida le jeune homme à monter dans la voiture de louage qu'un laquai avait été chercher et donna son adresse au cocher.

Le divine Béatrice di Tenda, ex-cantatrice, sans engagement, demeurait rue du faubourg Montmartre.

Pendant la route, elle se jeta sur le sein d'Armand, l'embrassa comme du pain et, par ses enivrantes caresses, mit sa raison encore plus en désarroi que ne l'avaient fait les fumées du Champagne.

Armand se trouvait dans un état de délire voisin de la folie lorsqu'il pénétra dans le logis, tout parfumé d'oppoponax, de la courtisanne.

Avec un rire fou sur les lèvres, il se dirigea en zig-zaguant vers un canapé et s'3'- affaissa comme une masse. J.

Repentie t/t gardon

Le soleil était déjà haut, dans le ciel, lorscj^ue Armand Bonnet se réveilla.

Il s'étira les bras, se frotta les yeux et passa la main sur son front, lourd comme du plomb.

Il se trouvait dans une douce pénombre, les rayons du soleil qui, tombaient en jets d'oi;, dans la chambre, étant presque

i5g6 ALFRED DREYFUS

totalement interceptes par les rideaux de soie, entourant le lit où il était couché.

— Quel rêve effrayant j'ai fait ! murmura Armand, en se souvenant, comme couverts d'un voile, des événements de la nuit. Je frémis en y pensent. Certes, je ne le raconterai point à Marion. Elle est un peu superstiteuse et ce songe lui semblerait de funeste angure.

En ce moment, seulement, il s'aperçut qu'il était couché dans un lit, aux coussins de soie et protégé par un ciel, aux fastueuses draperies.

II se redressa, avec la rapidité de l'éclair,

— Dieu puissant! s'écria-t-il. Que veut dire ceci? Où suis-je ? Où ai-je donc passé la nuit ? Que m'est-il arrivé ?

Il sauta au bas du lit et revêtit, à la hâte, les vêtements indispensables. Ses mains tremblaient, si fort qu'à peine y put-il réussir.

Puis, il regarda autour de lui.

Il se trouvait dans une chambre qui lui était étrangère, au luxe de mauvais goût et trahissant, sur toutes les coutures, la vanité et les caprices féminins.

Sur la table se trouvait encore un service à thé, une bouteille de cognac, à moitié pleine et les débris de plusieurs cigarettes.

Telle fut sa première impression.

Troublé, il fit un pas en arrière et poussa un profond soupir.

— C'était donc bien la vérité I murmura-t-il. Je n'ai point rêvé cela ! Et mon argent 1 Mon argent.

Il courut à. sa redingotte jetée sur une chaise et en retira le porteieuille, plein, la veille, de billets de banque. Armand n'eut pas besoin de l'ouvrir pour faire la terrible découverte que le précieux contenu en avait disparu.

Il poussa uu cri douloureux, comme s'il venait de recevo'*' une mortelle blessure.

De ses deux poings crispés, il se maitela la tête. L'écum>:; lui

vint aux lèvres et, comme un fou furieux, il se mit à courir par l'appartement.

— Joueur ! Misérable joueur ! se cria-t-il à lui-même, avec rage. Tu as sacrifié ton bonheur, ton avenir, ton amour et ton honneur à une partie de cartes!.,. Tu as brisé ta vie! Marion, ina chère Marion, je n'oserai plus jamais reparaître devant toi!,.. Et comment l'oserai-je, moi dont les lèvres se sont souillées au contact d'une courtisane ?.,. Moi qui ai passé la nuit dans le lit d'une fille, qui ai offert au démon du jeu notre chère petite fortune, don généreux d'un père enfin retrouvé !

Il tomba en sanglotant à genoux devant le canapé où il s'était affaissé !a veille, et enfouit son front dans les coussins.

Eu ce moment, la porte de la chambre s'ouvrit pour livrer passage à Béatrice, vêtu d'un peignoir blanc, tout garni de dentelles et qui laissait plus que soupçonner les formes charmantes qu'il avait mission de draper.

La cantatrice s'arrêta, stupéfaite, sur le seuil.

•— Marquis, mon cher marquis, dit-elle à Armand, toujours à genoux sur le tapis. Que faites- vous là?... Vous pleurez, si je ne me trompe ? Ce ne peut être, cependant, pour la mince perte que vous avez faite au jeu, cette nuit ?

Armand ne répondit rien.

Béatrice se rapprocha de lui. Un agréable sourire se jouait sur son visage déjà plâtré et fardé. Elle inclina la tête vers le jeune homme.

— Est-ce que notre doux accord ne vous a pas suffisamment indemnisé? lui murmura-t-elle à l'oreille. Vraiment^ je me sens encore rougir en pensant à l'ardeur de vos baisers.

Ses mains douces tièdes se promenèrent dans la brune cheveluie d'Armand et caressèrent ses joues brûlantes.

Mais le jeune homme se dressa, debout, comme mordu par une vipère. Ses yeux étincelaient de fureur.

5g8 ALFRED DREYFUS

Il repoussa rudement. Béatrice, qui poussa un cri et faillis tomber.

Menaçant et terrible, Armand s'écria d'une voix vibrante :

— Ne te risques plus à me toucher, misérable gourgandine ! Si tu as réussi à m'entrainer dans ton repaire et à faire de moiç ton amant d'une nuit, c'est que j'étais ivre ! Mais me voici en pkine possession- de ma raison et mon âme à ton aspect ne ressent que de la honte et du dégoût î

— Marquis, dit l'Italienne, revenez à vous ! Considérez...

— Je n'ai rien à considérer, reprit-il avec violence, sinon que je suis déshonoré et perdu ! Je ne suis pas marquis ! Je ne suis pxs de ces riches fainéants, qui font du jour la nuit et parmi lesc^^els tu trouves tes victimes, tpi et l'exécrable Bellancy, qu* ju'a scandaleusement volé!... Hier, encore, j'étais un honnête négociant, qui travaillait durement pour gagner son pain, mais au nom duquel ne s'attachait aucune tare. Et maintenant, je suis fié: ri à jamais, pour m'être montré joueur sans conscience et sans scrupules ! Maintenant je me suis souillé, car tes lèvres ont brûlé les miennes ! Mon avenir git écroulé, devant moi. Je ne puis plus retourner vers elle qui m'est plus chère que ma propre existence et qui devait devenir ma femme sous peu ! Car de quel Iront oserai-je la serrer entre mes bras, moi qui y tenait, il y a quelques heures, à peine, une f.réature perdue !... C'oi est assez, et dix fois trop!.... Maudits soyez-vous tous, et maudit moi-même !... Maudit l'instant où pour la première fois j'ai pris une carte en main!... Je sais ce qu'il me reste à faire!

Avant que l'Italienne, épouvantée n'eût eu le temps de dire une parole, Armand s'était précipité hors de la chambre et avait quitté la maison, dans un complet désordre d*esprit.

Il courait dans les rues au hasard, sans savoir où aller. Enfin, il s'arrêta et mit la main à la poche, mais il n'y trouva que cinq à six francs de monnaie.

Il fallait prendre une résolution. Ses yeux tombcient sur un

LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE \5gg

petit café. Il y entra et se fit apporter, avec un demi-tasse, tout ce qu'il fallait pour écrire.

Rapidement il traça quelques lignes, plia le papier et l'enferma dans une enveloppe à l'adresse de Marion,

Son premier soin, en remettant pied dans la rue, fut de chercher une boite pour y jeter sa lettre.

Lentement et comme à regret, il la laissa glisser par l'étroita ouverture, comme si cette action, en apparence si banale, eût décider du sort de sa vie entière.

Lorsque la lettre eût disparu, ses yeux se remplirent de larmes, qui coulèrent sur ses joues pâles, et il murmura d'une voix faible.

— Le sort en ess jeté. Elle ne me reverra plus!

La lettre, adressée à Marion, était conçue comm.e suit î

0 Bien chère et seule aimée Marion ! >

« Je vous écris pour m'avouer indigne de votre tendresse et pour vous annoncer que je prends de vous un congé éternel ! J'ai joué, cette nuit, jusqu'au dernier sou, l'argent qui devait assurer notre commun avenir. Mon repentir profond, sincère, déchirant ne peut rien contre le fait accompli. J'avais résolu de me suprimer volontairement de ce monde. Mais le * suicide m'a paru une action lâche et vile, une expiation insuffisante pour ma lourde erreur. Je quitte l'Europe et vais chercher la lutte pour la vie dans de lointains climats. Adieu Marion ! Soyez heureuse ! Heureuse, avec un autre qui sera plus digne de vous 1 Je vous embrasse, en esprit, ainsi que votre cher enfant et ose encore implorer votre pardog, »

« Armand Bonnet »

a P. S. Pour excuser ma faiblesse, je pourrais dire que l'on m'avait enivré. Mais je repousse cette atténuation et prétend supporta: tout entier le poids de ma faute. »

löoo ALFRED DREYFUS

Armand monta dans un omnibus et se rendit chez un de ses anciens amis, habitant la banlieue parisienne.

La mère de cet ami étant morte, après une longue maladie qui avait épu'sé ses dernières ressources, Armand lui avait généreusement prêté une somme de trois cents francs, composant toutes ses économies.

Le malheureux comptait sur ce remboursement pour s'expatrier. Il eut la chance de trouver chez lui son ancien camarade, horloger habile, qui avait monté un petit magasin dans le faubourg,

— Sois le bienvenu chez moi, cher Armand, s'écria l'horloger, en allant au devant du visiteur. Tu viens sans doute chercher ton argent ? Je me proposais, de jour en jour, d'aller te le rapporter moi-même, mais la besogne presse tellement en ce moment que je n'ai pu trouver une heure pour m'acquitter envers toi. Tiens, à preuve... Voilà la somme toute prête, dans ce tiroir, avec les intérêts, calculés à raison de quatre pour cent. La caisse d'épargne ne t'en aurais pas donné autant, ajouta-t-il.. avec un bon rire.

Mais soudain, ayant regardé de plus près son ami.

— Diable ! s'écria-t-il. Qu'elle mine as-tu là ! Tu es tout pâle et défait ! Serais-tu malade ? Il n'entre point dans tes habitudes de passer la nuit à boire et à jouer.

Ces paroles frappèrent le pauvre Armand comme un coup de poignard.

Un avœu flotta sur ses lèvres et il s'en fallut de peu qu'il ne confessât à son ami la façon dont il avait employé la dernière nuit.

S'il eût fait, il eut certainement reçu, en échange, un sage et bon conseil, qui l'eut empêché de commettre uue nouvelle sottise.

Mais, lels^ hélas ! nous sommes, pauvres humains ! Nous négligeons souvent le bien qui se trouve à notre portée et ve

Anrom-iwus h honhfur de te retrouver i Aeverrons-nous h martyr du

dix-neuvi'eme siècle?

K) Centiir.cs la îivraiauï» Je 32 pages.

uiV» 5.». Reproduction interdite TiÎVî" 51

Imprimerie L. Hyndkrykx, Rue Saini-Pierre, 38, Bruxelles.

lequel nous n'avons qu'à étendre la main, parce qu'une fausse honte tient nos lèvres fermées.

Armand empocba en silence ses trois cent francs, mais refusa obstinément d'en toucher les intérêts, bien qu'au cours du voyage qu'il avait résolu, il dût avoir grand besoin de son dernier sou.

Puis, après avoir échangé une poignée de main avec son amî, il quitta le petit magasin, dont toutes les horloges, touies les montres, semblaient lui murmurer, dans leur tic-tac;

« Ouvre ton cœur à ton ami et tu seras secouru dans ta douleur. »

Une heure plus tard, Armand Bonnet avait quitté Paris. Il se rendait au Havre pour s'embarquer, par le premier bâtiment, pour les Etats-Unis.

Ce fut par un bateau poste Allemand, la d Dania », qu'il partit. L( s navires de la ligne de Hambourg, en destination de New Ycik, relâchent ordinairement au Havre, pour y prendre des passagers français et des correspondances.

Ce fut, le cœur oppressé et les yciux pleins de larmes, que le jeune homme descendit dans le sombre entrepont.

Il s'assit, désespéré, dans un angle, les mains sur son visage, "et sentant son cœur se briser sous une douleur sans nom,

Le soir, du même jour, vers neuf heures, Pierre Caillot et sa fille Louise se tenaient, après leur dessert, dans la bibliothèque de rhôtel, propriété du richissime notaire.

Ils attendaient le colonel Picquart. Le brillant officier avait fait, dans la matinée, sa visite officielie, pour demander la main de mademoiselle Caillot,

Et comme le vieux légiste avait lu, dans les yeux de sa fille, l'amour sincère et profond qu'elle éprouvait pour le noble jeune homme, il avait accordé avec empressement son consentement à cet hymen, d'ailleurs inespéré.

LE MARTYR DE L'ILE DU DL\BLE i6o3

Il n'y avait mis qu'une condition.

L'hymen ne pourrait êtic céléoré avant qu'on n'eût arraché le masque au sinistre major, et Picquart y avait aussitôt adhéré,

Louise était assise, au coin du feu, le visage joyeux, les yeux brii ants, et regardant, sans les voir, les jeux de la flamme pétulant dans l'âtre. Aux battements de son cœur, qui aspirait à revoir son ami^ elle sentait combien follement et scu Vainement il lui était devenu cher.

Caillot se promenait avec inquiétude dans la chambre,

— Mais où peut donc rester Armand ? s'écria-t-il impatiemment. Comprends-tu, Louise, qu'il ne soit point encore venu me faire son rapport sur sa visite nocturne chez madame de Bellancy ?

— Je m'était aussi attendue à ce qu'il passât par l'hôtel dans le courant de la journée, répondit la jeune fille.

En ce moment, la sonnette d'entrée fut violemment agitée.

. — C'est lui ! dit Louise, en se levant et — payant son tribut à la native coquetterie féminime — allant donner un coup d'ceil au miroir.

— Ou Armand, ajouta le notaire.

Le valet, chargé d'annoncer les visiteurs, pénétra dans la bibliothèque.

— Il y a là une jeune d.ime, dit-il, qui demande instamment à parler à monsieur le notai ic, où, à son défait, à mademoiselle Caillot.

'— Une jeune dame? N'a-t-elle point donné son nom?

— Non, monsieur, mais elle m'a prié de vous dire qu'elle se trouvait en lelation avec monsieur Armand Bonnet. A ce sujet, je me permettrai de vous dire, monsieur, que cette jeune dame m'a paru se trouv-er dans un état d'agitation peu ordi« naire.

— Faites entrer, dît Pierre Caillot,

i6o4 ALFRED DREYFUS

Et ioràqu'il se trouva seul, avec Louise, il ajouta, en fronçant le sourcil.

— Que veut dire ceci? Jespère qu'ir ne s'agit point de quelque quémandeuse où de pis encore !

Un moment -près, .me jeune et très jolie femme était introduite 'dans la byblio"'iP-q'yi

Une opulente chevelure blonde nimbait son fror.t pâle. Elle était vêtue de r. îir et, comme si elle eût été en deuil, portait un chapeau et un voile de même couleur.

Ses yeux, rougis par les larmes, et le pli douloureux de ses lèvres donnaient à penser qu'elle avait perdu récemment quelqu'un qui lui était bien cher.

— Pardonnez-moi si je v: ns ^ ous déranger à une heure aussi tardive, dit-elle d'une voix douce et faible, mais je n'avais point à en choisir une autre. Il faillait que je vous vise, il iaut que je vous pïirle, car vous seul pouvez m'apporter quelque consolation. C'est en vous que réside mon dernier espoir. Je suis la fiancée de monsieur Armand Bonnet.

En prcnonçant ce nom, elle éclata en sanglots. Louise courut à elle et, remplie de pitié, lui prit les mains.

— Vous êtes donc cette belle Marion dont nous a entretenu Aimand? s'écria-t-elle. Soyez la bienvenue dans ^celte maison.

— Mais pourquoi ces pleurs, mademoiselle ? "demanda le notaire, toujours prompt au soupçon. Et pourquoi votre fiancé ne vous a-t-il point accompagnée ici ?

— Lisez celte lettie, que j'ai reçue, il y a deux heures, et vous saurez tout,

Marion tira un papier plié de son sein et le tendit à Pierre Caillot.

Celui-ci se rapprocha de la lampe pour en prendre connais« sance. Mais il n'eut pas plus tôt lu les premières lignes qu'il pâlit et laissa échapper un cri d'effroi.

— Oh I Papa! Qu'est-il donc arrivé! s'écria Lduise, en courant, à lui.

— Un grand malheur, mon enfant, et dont je suis la cause, répondit le notaire, d'une voix sombre. Armand à été enivié et complètement dépouillé dans la maison où je l'avait envoyé pour épier les misérables que je fais surveiller. Il n'a pas seulement perdu les trois mille francs que je lui avais remis pour aventurer au jeu mais les quarante mille que devaient servir à son établissement.

— En ce cas, vous en serez quitte pour les lui rendre, dit Louise. Le fait est de peu de gravité.

— J'en tombe d'accord avec toi. Mais le pauvre garçon, à ce qu'il parait, a perdu complètement là tête. La honte et le repoa'.ir l'omit chiisté de Paris.

— Et moi qui l'aime tant ! gémit l'infortuné Marion, en se tordant les mains. Je lui aurai pardonné de tout mon cœur un faux pas où sa volonté a eu si peu de part. Qu'avions-nous besoin de tant d'argent pour être heureux ? Nous sommes jeunes tous les deux et nous pouvions travailler. J'aurais été heureuse de bien peu, à ses côtés... Et maintenant, tout est perdu! Tout est fini !

— Vous êtes une courageuse enfant ! dit le notaire.

Louise entoura Marion de ses bras et couvrit ses joues do baisers,

— Ne désespérez point, ma chère amie, dit-elle. Papa mettra tout en œuvre pour retrouver Armand et il y réussira. On dit que le monde n'est aujourd'hui, qu'une même ville. S'il en est ainsi, il serait bien difficile à un homme de s'y tenir caché.

— Non, non, gémit Marion. Mon cœur me dit qu'il m'est arraché pour toujours.

Elle chancelait et paraissait près de perdre connaissance. Louise la conduisit vers un sofa et lui ôta son chapeau et son manteau,

iCo6 ALFRED DREYFUS

— Assoyez-vous ici, lui dit-elle avec affection, jusqu'à ce que vous soytz un peu remise. Je ne vous laisserai point partir de sitôt. Pleurez^ ma chérie, pleurez librement sur mon sein, car les larmes apportent avec elles leur soulagement.

— Que vous êtes bonne ! murmura Marion. Armand vous a nommé un ange, et il avait raison i

^ En ce mojnent, on heurta à la porte et le colonel Picquart, à qui l'on avait accordé une lois pour toutes le droit d'entrer sans se lai:e annoncer, païut soudain sur le seuil de la biblio« thèque.

Le jeune officier, qui était en uniforme, regarda avec surprise le tableau qui s'offrait à ses regards.

Louise courut à lui et après l'avoir cordialement accueilli d'une inclinaison de tête, le prit à part pour l'instruire de ce qui venait d'arriver,

'— Le -sinistre major a encore mis la main à cette déplorable histoire ! dit le jeune officier. Quand donc réussirons-nous à l'arrêter dans sa voile fatale?

Et il se rapprocha de Marion, dans l'intention de lui accorder ouelques mots de consolation.

Cependant, à l'entrée du colonel, la jeune femme avait- donné dos signes manifeste d'inquiétude. Un habile observateur eût démêlé sur son visage, une expression de honte et de conüisicn.

Liais avant qu'elle n'eût réussi à remettre son chapeau et à rabattre son voile pour cacher ses traits altérés, le colonel picquart se tenait devant elle.

I^Iarion s'était redressée. La lueur de la lampe électrique, descendant du plafond, les éclairait tous deux en plein.

— Mademoiselle, commença Picquart, le malheur qui vous frappe est grand, sans doute, m.ais j'espère...

Soudain, il fit un pas arrière, comme si l'apparition d'un Spectre fut venu le surprendre.

. — Grand Dieu! s'écria-t-il. Esl-ce une illusion?. No ms

.E MARTYR DE L'ILE DU DIABLE lOoy

Irompé-je par.? Mais non, non! C'est bien elle, c'est bien la fille de mon vieux, de mon meilleur ami... C'est bien, la pauvre •Marion, si longtemps cherchée par son père au désespoir, qui avait fini par la croire morte!... Ah I ne cherchez point à 'fuir! Je vous ai reconnue et je rendrai à voire vieux père son enfant perdue 1

— Seigneur! s'écria à son tour Marion. Quelle terrible journée pour moi i ,

Elle se couvrit le visage de ses mains en sanglottant amèrement.

Pierre Caillot et sa fille regardaient le colonel, pleins de sun prise et ne pouvant naturellement s'expliquer cette scène extraordinaire.

Picquart, soutenant la pauvre Marion, en lui passant un bras autour de la taille, se tourna vers eux.

— Cette jeune femme, dit-il, est la fille d'un de mes plus intimes amis. Il y a plus d'on an qu'elle disparut sans laisser de traces. Sans aucun doute, si elle a fui la maison de son père, ce fut sous l'influence d'un accès de folie. Car, depuis longtemps, elle était affectée d'un trouble nerveux. Son vieux père l'a vainement fait chercher partout et le chagrin l'a presque conduit aux portes du tombeau. Je vais à l'instant même aller le trouver pour lui apprendre que sa fille est retrouvée. Qu'il; sera heureux ! En attendant soignez la bien... Et sachez que la fiancée d'Armand Bonnet n'est autre que la fille du major Forzinctti,

Moins d'une heure après, le major, que le colonel Picquart était allé chercher en voiture, entrait dans l'hôtel de Pierre

Caillot.

Ce dernier courut à la rencontre du vieux major avec sa fille Louise. Quant à Marion, elle resta en arrière.

Le cœur lui battait d'angoisse. Et dans ce cœur, la honte et.

iGoS ALFRED DREYFUS

le brûlant désir de revoir son père se livraient un vicient combat.

Comment se passerait cette première entrevue ?

Son père serait- il encore fâché contre elle ou lui aurait-il pardonné ?

Que dirait-il, en apprenant l'existence du petit Marcel et l'amour de sa fille pour Armand Bonnet?

Marion joignit les mains et adressa au ciel une courte mais fervente prière.

Elle supplia le Seigneur de tout conduire pour le mieux.

Enfin, la porte de la bibliothèque se rouvrit et Forzinetti entra vivement.

— Père ! cria Marion. Mon père I Et elle se jeta à genoux.

— Ma fille ! Mon enfant adorée f

Le major courut à la chère retrouvée, la releva et la serraavec transport sur son cœur.

Le père et la fille se tinrent longtemps embrassés, se contentant de soupirer. Aucunes paroles ne pourraient rendre ce qu'ils ressentaient tous les deux en ce moment solennel.

Enfin, Marion put parler.

— M'as-tu pardonnée, père 1 murmura-t-elle. Hélas ! Aujourdhuii encore, je te le jure : je suis innocente 1

— Mon enfant, ma chérie, ma joie et ma consolation ! Oui, je te crois l

— J'ai été victime d'un crime affreux, mon père, reprit Marion, Un misérable, dont je ne pourrais dire le nom, m'a dû hypnotbiser, pour avoir raison de moi et me perdre! Mais maintenant, je croii. que je le reconnaîtrais si je me retrouvais en sa présence.

— Nous le retrouverons! s'écria le major, dussions-nous faire fouiller toutes les maisons de Paris. H n'échappera point à son juste châtiment.

— Ah! mon père, pour l'amour de mon enfant, je voudrais ne jamais revoir le coupable l

*— Pour l'amour de Ion enfant ! Heureux, doublement heureux Vieillard. Ce n'est pas seulement une fille, longtemps perdue, que je ramènerai chez moi, mais un bel enfant! Viens, Marion, ne perdons point un instant pour que je le vois, ton doax ange, béni du Ciel !

— Ah ! père, que tu es bon et généreux 1 s'écria Marion, eiî bâîsant les mains du vieil ofiRcier.

Qui pourrait décrire l'ahurissement de la pauvre madame Aubry en voyant un équipage s'arrêter devant sa porte et en sortir sa locataire, en compagnie d'un vénérable soldat,

Marion embrassa en pleurant la vieille et brave femme, qui s'était toujours montrée pour elle une fidèle amie et, en son absence, avait prodigué à son cher enfant des soins vraiment maternels.

— Les voies du Seigneur sont impénétrables ! lui dit-elle à l'oreille. Le même jour qui m'a ravi un époux m'a fait retrouver un père!

Forzinetti souleva joyeusement son petit fils et le baisa avec tendresse.

— Je te remercie, mon Dieu 1 s'écria -t-il en étendant les mains sur le front de l'enfant. Je te remercie de m'avoir fait revivre, moi, vieux tronc branlant et desséché dans cette souche vivace l A moi de protéger et d'élever ce précieux rejeton de ma race ! Je serai pour lui, à la fois un père et un aïeul. Venez tous dans ma maison, qui vous attend, et vous, aussi, madame, dit-il en s'adressant à la veuve, qui pleurait d'attendrissement. Je ne veux point vous séparer dans la joie, vous qui avez été si étroitement unis dans le malheur. Sous mon toit familial, nous vivrons tous, aimants et heureux.

Dans l'excès de sa joie, le vieillard n'cnlendlt point le dou« louieux soupir échappé au sein cle la v^aiifre Manon.

Pour être complètement heureus-; i^-i'4i' .i-.}Är*c;na'.c quelqu'uiij hélas !

i6io ALFRED DREYFUS

Aiinaiid Bonnet n'était pas là pf^nr parHçer l'brsT^'tauté i^niernellc.

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