LUI
DanG les Marais de la Guyane Franoaisa
Dans la sombre forêt-vierge de la Guyane Française, là où se trouve la région redoutée des marécages, cinq voyageurs se trouvaient étendus, un matin, par l'etTroyable chaleur du jour, entre les hautes herbes à la puissante végétation.
Ces pauvres gens étaient-ils morts, mourants, ou gravement malades ?
Oui, ils étaient bien malades, presqu'expirants et attendant la mort avec une sombre résignation.
De quelles affections souffrent-ils ? De la fièvre des maraib, de l'anéantissement physique et moral.
Ces lamentables victimes de la forêt-vierge, nous les connais-« sons.
Ce jeune couple qui, malgré les souffrances dont il est accablé, gît tendi^ement embrassé, c'était Erwin et Odette.
Le iront de la jeune et pâle épouse reposait sur le sein de son époux. Elle tenait fermés ses yeux, entourés d'un cercle bleu et,' ne les rouvrait que lorsque la main décharnée du bien-aimé caressait lés boucles soyeuses de sa chevelure. Alors elle jetait à Erwin un regard reconnaissant. Au moment de mourir, sa tendresse lui était douce et rendait moins horribles ses lourdes scuffrarces.
LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE i6ri
Non loin d'eux, dans Tkerbe était couché Degouves. Le digne piètre de l'Evangile était encore le plus vigoureux et opposait une énergique résistance à la destruction qui s'avançait à grands pas pour tous.
Il soignait et réconfortait, comme il le pouvait, ses compagnons d'infortune et en ce moment même, il s occupait d'Antonina, La jeune italienne, revêtue d'un costume masculin.
La pauvre fille gémissait tristement et sa plainte déchirante retentissait dans le silence mortel des grands bois noirs.
■ — De l'eau ! Pour l'amour du Ciel, une goutte d'eau, riea qu'une goutte !
Il nous resté à parler du cinquième voyageur.
S'il avait été donné à nos lectsurs, de le voir, poussant des cris inarticulés, pleurant, hurlant et se roulant, presque nu, dans l'herbe, certes ils l'auraient pris plutôt pour un animal que pour un être humain.
Ce malheureux n'était autre que Lapayre, le riche et important fournisseur du bagne, le père indigne de la généreuse Odette.
Dans sa folie, il s'était arraché du corps presque tous ses vêtements. Et, assis sur son séant, avec ses cheveux gris en désordre, sa barbe courte et rude, ses yeux lui sortant de la tête, il avait tout l'air d'un de ces grands singes, comme il en circule par bandes dans ces régions inexplorées.
Lapayre avait été attaché à un arbre au moyen d'une longue et forte corde.
Erwin et Degouves avaient pris ce parti dans l'intérêt même du misérable insensé, qui voulait à toute force se jeter dans le marais, dormant à une centaine de pas de là, sous une couche de végétaux en putréfaction,
La plus effroyable des morts guettait au fond de cette pestilencielle fange.
Ses eaux croupies pullulaient d'innombrables crustacés, attachés à leur proie et qui ne la lâchaient plus que totalement dévorée»
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C'c'ait pour ne pas voir l'inconscient Lapayre, mangé vivant pnr les crabes, que ses compagnons avaient été forcés de l'attacher.
Le fou tirait avec fureur sur sa corde et écumait de ns pouvoir 'en délivrer pour vagabonder au hasard.
Sans doute, il avait entrevu l'eau et dans son déliie croyait pcuvoir y étanclier son horrible soif,
L^é'as ! Il eut bu avec moins de danger, peut-être, de l'eau abondamment sucrée d'arsenic, que ce mortel liquide chargé de iniciobes I
Mais la soif est le plus intolérable des supplices, et la faim intir.c, ne peut lui être cocnparee^
Les anciens prisonniers de l'Ile du Diable souffraient de la faim et de la soif. Ils étaient rongés par la fièvre paludéenne. Et la crainte des animaux féroces qui, la nuit, rodaient autour d'euy en poussant leurs cris lugubres, les empêchaient de goûter un moment de repos.
Mais ils n'auraient pas été en état de se défendre contre leurs atteintes.
Comme nous le savons, par la communication faite au malheureux Dreyfus, par le gouverneur de Cayenne, ils avaient été obligés d'abandonner leurs armes et leurs munitions, en même temps que leurs vivres et leur provision d'eau douce. Ils ne possédaient que les deux revolvers qu'Erwin et Degouves portaient à leur ceinture, en mettant pied à terre et un long couteau, appartenant à Antonia. Mais des douze cartouches, il n'en restait plus que 'huit. Aussi, s'étaient-ils fait une loi de ne pas tirer plus d'un seul coup par jour, pour se procurer le gibier indispensable à leur existence.
L'avant-veille, la main affaiblie de Degouves, à la poursuite d'un dindon sauvage, avait par deux fois manqué son but. L'oiseau était tombé, enfin, et avait suffi à la consommation de
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deux jours pleins, mais djax précieuses balles^ hélas ! avaient été perdues !
Maintenant, ils n'avaient plus riea à manger, mais lewr pms douloureuse privation était le manque d'eau.
Depuis huit jours qu'ils erraient dans ces solitudes, ils n'avaient rencontré ni une source, ni un ruisseau.
Une fois, seulement, lors d'un formidable orage, ils avaient pu recueillir une certaine quantité d'eau dans leurs chapeaux et dans les coques de noix de coco évidées, dont ils s'étaient fait des écuellès. Et pour la ménager, ils avaient commencé par coiisom» mer l'eau exprimée de leurs vêtements tordus.
Mais, l'ardente chaleur aidant, ils n'avaient plus rien le ler.demain et quatre jours s'étaient écoulés, sans qu'il tombât une goutte de pluie.
De plus, comme nous l'avons dit, à l'exception de Degouves, ils soulTraient tous de la fièvre des marais qui épuisaient leurs dernières forces.
Enfin, pour comble de malheur, la marche à travers roncos et pierrailles avait détruit leurs chaussures et, maintenant, ils devaient se frayer un chemin, pieds nus sur un sol hérissé de feuilles tranchantes, de lianes, bordées d'épines, et de racines a'gues.
Maljrié l'admirable vaillance dont elles avaient fait preuve jusque là, Odette et Antonia avaient élé forcées de déc arer qu'elles ne pouvaient aller plus loin.
Api es une courte délibération, les fugitifs avaient résolus d'attendre la mort à l'endroit où nous les avons retrouvés Car, aucun n'eu, dou'ait plus, la seule fia possible de leur évasion, ne pouvait être maintenant que le trépas.
0 déiision amère 1 Ils étaient libres, mais non libérés d'épr r.es et de souffrances, arrivées à leur summum d'horreur.
Et tous enviaient Dreyfus et Mirovvritch qui, d'aprcî leur cro3'ance commune, reposaient depuis longtemps au lond de la mer et étaient entrés dans le rèp-nc de la liberté éternelle.
i6i4 ALFRED DREYFUS
Erwin reposa doucement Odette sur le lit d'herbes sèches qu'il lui avait lait, et se leva pour se diriger, à pas chance)ants, vers Dcguuves.
Les deux hommes s'éloignèrent, pour délibérer, à quelques pas de leurs compagnons.
— Il iaut que nous trouvions à abattre quelque gibier, dit Erwin, quand même il devrait nous en coûter encore trois te nos précieuses balles. Nous en mangerons la chair et en boiror.s le sang... 11 le faut, ou autrement nous sommes tous perdus,
Degouvcs soupira.
— Si nous nous défaisons de toutes nos munitions, répoadit-il, que ferons-nous si un jaguar ou tout autre animal de proie s'attaque à nous ? Mais vous avez raison. Ce qu'il nous faut, avant tout, à présent, c'est à manger et à boire. Le spectacle des souffrances d'Odette et d'Antonia est intolérable. Restez auprès d'elles pendant que je m'enfoncerai dans le bois pour y chercher de quoi les soulager... Veillez aussi à ce que le vieux I^apayre ne rompe point sa corde et ne rende encore plus affreux le soit de sa malheureuse fille,
— Ah 1 ma pauvre et jeune femmr; ! s'écria Erwin avec désespoir. C'est son amour pour moi qui a causé sa perte et je me reproche à crime, d'être la cause de sa prochaine et terrible • mort !.^
— Erreur et faiblesse, mon ami ! répondit le pasteur. La femme doit partcircr le sort du mari. Demandez-lui, à elle-même, ce qu'elle préîère, mourir avec vous ou vivre loin de vous, et, vous verrez ce qu'elle vous répondra.
Sur ces paroles, Degouves donna la main à Erwin et pendant que ce dernier retournait auprès des deux femmes, se mit péniblement en chasse.
Il avait passé à sa ceinture son revolver chargé de quatre balles, et portait, attaché à une fine courroie, le couteau d'An«
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tonia. Pendant plus d'un quart d'heure, ce couteau lui servit à se frayer un chemin dans la brousse.
Dégouves avançait lentement, car sa force physique commen» çait à être à bout.
Tout en marchant, il épiait, d'un œil attentif, la sombre \-erdure, traversée de loin en loin par un lancinant ra3^on do soleil.
Une liane serpentait à travers le taillis. Dégouves la suivit dans ses méandres, écrasant les touffes d'orchidées, emmêlées sur ses pas. Il avait éprouvé que c'était le meilleur guide qui fut pour ne pas perdre son chemin dans ces verts labyrinthes.
Soudain il s'arrêca. Son oreille venait d'être frappé par un sourd grognement, comme celui d'un porc.
Il reconnut le cri du peccari, sorte de cochon sauvage, à la chair assez fine, fort commun dans les forêts- vierges du Biésil,
— Ce serait là pour nous un rôti inespéré et bienvenu I murmura-t-il. Dieu veuille que je n'emploie pas plus d'une balle pour me le procurer. Si je réussis à abattre ce merveilleu. peccari, nous serons pourvus de nourriture pour plusieurs jours.
En ce moment, le cochon sauvage sortit du fourré, et s'en vint sauter presqu'aux pieds du chasseur.
En voyant Dégouves, le pistolet au poing, l'animal fit instinctivement, en grognant, un bond de côté et se mit en devoir de se replonger le plus promptement possible derrière son rideau de feuillage.
Mais, déjà, le revolver de Dégouves avait retenti. Sa balle avait troué la tête du peccari, qui roula sans vie dans l'herbe,
— Touché ! s'écria joyeusement Dégouves Quelle chance î
Il laissa tomber son revolver, pour avoir les deux mains libres, et se jeta sur Sa proie, qu'il s'agissait de mettre promptement en sûreté pour ne point se le voir disputer par quelque autre chasseur, à quatre pattes celui-là.
Mais au moment où il étendait les deux mains vers le peccari
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il se sentit retenir brusquement par la droite. Il l'eût eu prise dans un étau, qu'elle n'aurait point été serrés moins fort. Il voulut se redresser, il ne le put,
L'étreinte de son agresseur inconnu, caché dans le feuillage, loin de faiblir, s'accentua de plus en plus. Degouves poussa ua cri d'eiïroi.
Lui, qui en toutes circonstances, était si courageux, pâlit, et faülit perdre la tête.
Il avait deviné quelle fo:ce le retenait: dans ces lieux où il ne pouvait espérer aucun secours humain.
Degouves était tombé entre les griffes d'un tamanoir.
Pour renseigner nos lecteurs sur ce grand et fort animal, nous emprunterons sa description au célèbre voyageur Emile Carrey,
Le tamanoir est un quadrupède, au poil foncé qui, par la taille, seulement, ressemble à ui> grand chien de terre-neuve. Il porte beau, avec sa queue en panache, mêlée de gris. Il introduit son nez long et recourbé dans les fourmillières, dort les habitants constituent sa principale nourriture, quoiqu'il ne dédaigne pas d'autres proies, grandes ou petites, et n'ûésite point à attaquer, avec avantage, les animaux féroces, de plus forte taille que lui môme.
C'est que la nature l'a favorisé d'une arme redoutable, ses pattes, solides et fines, munies de cinq longues griffes qu'il peut fermer, comme nous, les cinq doigts de la main. Ce que ces griffes ont saisi, elle ne le lâchent plus et on ne peut les faire lâcher prise, qu'en les abattant à coups de couteau.
Sitôt que D?gouves comprit le danger dans lequel il se trouvait, il se souvint, aussi, du seul moyen possiI)le de s'y soustraire.
Comme il ne pouvait pas plus voir son poignet, que l'agresseur qui s'en éta t emparé, car il avait plongé le bras dans le feuillage pour s'emparer du peccaii, déjà presque à couvert — l'intrépide Degouves commença pa-- abattre, au moyen de son coutelas l'épais rideau de verdure.
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Mais obligé de se servir de la main gauche, il allait assez eniement en besogne.
Enfin, il découvrit son poignet et l'implacable griffe qui 1g retenait captif. Réunissai\t toute sa force, il attira à lui cette dernière, le plus près qu'il lui fut possible, et la trancha d'un seul coup de couteau.
Le fourmillier poussa uti cri terrible et se sauva sous la rames, pendant que Dcgouves, délivré de son ennemi, manquait de rouler sur le sol.
Ge ne fut pas sans difiicuUé, ni sans en soufiT ir beaucoup, qu'il réussit à détendre les doigts de la griffe toujours rivée à son poignet. L'étreinte avait été si forte que les ongles étaient entrés dans la chair.
Fort htureux de voir se terminer si heureusement cette dange« Tcuse aventure, Degouves chargea son butin sur son épaule et se mit en devoir de rejoindre ses compagnons.
Comme il n'avait qu'à suivre les méandres de la liane, il ne pouvait se tromper et, bientôt, il se trouva à quelques pas, seulement, de l'endroit où il avait laissé les autres,
Degouves se représentait avec délice la joie des malheureux à l'aspect de son important gibier. Il ne songeait qu'à cette agréable surprise et pressait sa marche.
Mais soudain il s'arrêta, comme cloué au sol. Il Tenait d'entendre des cris et des gémissements, provenant sans nul doute d'Ervvm et des deux femmes.
— Grand Dieu ! Que se passe-t-il, s'écria-t-il avec angoisse. Il faut qu'il soit arrivé quelque malheur !
Degouves ■ reprit sa course en précipitant ses pas. Lorsque, hois d'haleine et fléchissant sous le poids de son fardeau, il parvint à la clairière, il vit Odette accourir au devant de lui, en se tordant les mains.
Bien violente devait avoir été la secousse qu'elle avait ressentie^
iGiS ALFRED DREYFUS
poiii- lui permettre de faire usage de ses membres, un moment auparavant, parah'sés par la douleur.
— Degouves, mon cher Degouves, criait Odette, sauvez mon père ! 11 s'est débarrassé de sa corde et a sauté dans le iPiarais.
— Je ne l'ai perdu de vue qu'un seul instant, confirma Erwin, qui accourait de son côté. Avant que je ne pusse l'en empêcher, le malheureux s'était défait de son lien et, s'aidant des pieds et des mains, s'était précipité vers le marais. Je le suivis, mais plus je courrais, plus vite encore il bondissait en avant... Je l'entendis pousser un éclat de rire fou et l'instant d'après il avait sauté dans l'eau fangeuse.
— Est-ce qu'il a disparu complètement ? demanda Dcgouves, qui avait jeté à terre le butin qui, uq moment auparavant, lui semblait plus précieux que toute autre chosCf
— Non, sa tête émerge encore de la boue. L'entendez-vous se plaindre? Ces affreux crabes de marais semblent s'être attachés à lui et il doit souffrir atrocement. Je viens justement de déclarer à ma pauvre Odette que tout sauvetage est impossible^ car celui d'entre nous qui s'aventureiait dans ce marécage, serait perdu aussi bien que ce malheureux. Et quoique nous ne lui survivrons probablement de beaucoup et que bientôt la mort deviendra notre partage, une pareille fin est par trop hideuse pour la braver sans ombre d'espoir,
— Mais pourquoi ne pas lui avoir jeté une corde ? demanda Degouves. Il s'y serait cramponné instinctivement et vous l'auriez tiré hors du marais.
— C'était bien ma première idée, mais elle est iréalisable parce que le vieillard a les bras pris ou enlisés et' ne peut plus les lever à la hauteur de la tê'e.
En échangeant rapidement ces paroles, ils étaient arrivés au bord du marais.
Un horrible et lamentable spectacle y attendait Degouves,
Seule la tête de l'insensé Lapaj're émergeait de l'eau bourbeuse et l'expression de son visage trahissait d'intolérables souffrances, dont la cause n'était pas difficile à deviner.
Sans doute des centaines de crabes s'étaient attachés à lui et le dévoraient lentement.
Ces monstres^ petits de taille, mais redoutables par le nombre, couvraient la moindre place du corps du misérable, certes digne de châtiment, pour l'existence qu'il avait menée, et surtout pour le meurtre de son voisin l'horloger, mais dont, en ce moment, on ne pouvait que plaindre le sort affreux.
Les crabes et les écrevisses de marais retenaient tous ses membres de façon à l'empêcher de faire un mouvement,
Le visage et le crâne de Lapa5're en étaient déjà couverts et, chose hideuse, lui emphssaient la bouche, les oreilles et les narines.
Un gémissement continu et lugubre était tout ce qu'on entendait de l'infortuné vieillard, encore était-il couvert par le heurt des écailles et le grincement des pinces des crustacés en train de se régaler de chair vivante.
— Dieu de miséricorde ! s'écria Odette. Abrège son supplice. Pais-le engloutir dans la vase pour qu'il ne souffre plus l
Elle s'enfuit, ne pouvant supporter plus longtemps cet efïroyable spectacle et se ;.:;ta en sanglottant à côté d'Antonia qui, épuisée, gisait toujours dans l'herbe.
A peine se fut-elle éloignée qu'Erwin, saisissant Degouves par le bras, lui dit d'une voix tremblante :
— Vous êtes un ministre du Seigneur, Degouves. Dites, serait-ce un crime que de remplii- ici le rôle de la Providence et de délivrer ce malheureux de ses tortures ?
Degouves inclina lentement la tête.
— Ce serait une œuvre de miséricorde, dit-il. Lorsque nous vo3'ons souffrir notre prochain, notre devoir est de le soulager, Erwin saisit son revolver.
— Je ne possède plus qu'une balle, dit-il, mais elle ne peut être mieux employée qno dans un pareil but.
Il se retourna encore du côté d'Odette. Mais elle avait caché son visage dans l'herba. Alors, il visa posément. Degouves aval*', joint les mains et murmurait k voix basse une fervente prière.
Le coup retentit et Lapayre se laissa aller en arrière. Un instant après il avait disparu sous la fange.
Dans son indicible é,motion, Odette sembla n'avoir point entendu la détonation,
— Nous nous tairons de cela; naturellement, auprès d'elle, dit Erwin en entraînant avec lui Degouves, loin des bords du marécage.
Ils n'avaient pas fait dix pas que Degouves s'arrêtait brus-« quement.
Un léger tressaillement de narines indiqua qu'il éventait 'quelque parfum suspect.
— Quelle étrange odeur! dit-il à Erwin. J'espère m'ctre trompé... Mais, ne remarquez- vous rien ?... On croirait...
— Oui, dit Eiwin, je sens une odeur de musc.
— Et savez-vous, ami, ce que cela signifie? demanda Degouves, troublé. Ce parfum nous indique que nous devons nous préparer à soutenir la lutte avec les redoutables crocodiles de l'Amérique du Sud, avec les voraccs caïmans, plus à craindre que les lions, les tigres et les boas. Admirez, cher ami, la bonté de la Providence, qui a donné à ces dangeieux animaux l'odeur musc pour que l'on puisse s'alarmer assez à temps de 1 voisinage.
A temps ?
Cette fois, Degouves avait parlé à tort. Déjà, trois de sauriens géants avaient surgi de la vase, où probablement ils gisaient endormis, la gueule béante.
La chute de Lapayre devait avoir troublé dans leur repos ces amphibies qui nagent au:si bien à fleur d'eau, - qu'ils se
dissimulent au fond et, se mouvent, sur le sol, plus japidcmcut qu'un homme ne le pourrait.
Les trois caïmans qui s'avançniont, comme à point nommé, vers Erwin et Degouves, étaient de formidables spécimens du genre. Chacun d'eux avait bien de quinze à vingt pieds de long et, à en juger par la forte carapace qui les piolcgeaicnt, pouvaient être centenaires.
Et comme chez les crocodiles, la voracité croît avec l'àgc, nos deux amis se trouvaient dans le plus grand danger.
• — Sauvons les femmes! cria Erwin, courant vers l'endroit où gisaient Odette et Antonia.
Degouves le suivit et chercha de la main son revolver. Ivïais il ne le trouva plus à sa ceinture.
Il se rappela, alors, avec terreur, qu'après avoir abattu le peccari, il avait oublié son arme dans la forêt-vierge. De son côté, Erwin avait employé sa dernière cartouche pour délivrer l'infortuné Lapayre de ses souffrances.
Il ne leur restait donc, pour se défendre, que le coutelas de l'Italienne,
Le porc sauvage, récemment abattu, attira, heureusement, l'attention de deux des caïmans. Ils coururent vers la grasse proie, étendue dans l'herbe, et se la partagèrent à grands coups de mâchoire.
Le troisième, cependant, avait des vues plus relevées. Grâce à une rapide conversion, il avait devancé Erwin et Degouves et se dirigeait rapidement vers l'endroit où gisaient les jeunes, femmes épuisées, mais sans défiance.
— Fuyez! leur cria Edwin, k; plus haut qu'il put. Odette, Antonia ! Fuyez ! Un caïman!
Odette fut sur pied en un instant. Mais comme elle se baissait pour relever la pauvre Antonia, Incapable de se mouvoir, le Dionstie fondit sur elle.
D'un coup de la terrible queue dont sont pourvus ces animaux
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il retendit par terre. Odette tomba, les bras étendus, en travers, sur son amie.
Le caïman ouvrit la gueule pour la happer et c'en était presque fait d'elle. Mais, en ce moment, Etwin arrivait à son loar.
Il avait arraché son couteau à Degouves et, sans hésitation ni crainte, attaqua le saurien.
D'un coup vigoureusement porté il frappa l'animal à la gorge, au risque de perdre le bras, au moment où le monstre refermerait sa gueule effroyable. Heureusement qu'il put le retirer à temps.
Le caïman, mortellement atteint, se tortilla dans l'herbe, en de violentes convulsions et rougissant la terre de son sang.
Mais avant qu'il n'eut expiré, ses compagnons arrivèrent à la rescousse. Comme s'ils eussent voulu venger sa mort, ils attaquèrent à la fois les fugitifs.
Les malheureux semblaient perdus...
Erwin et Degouves, sans aucun espoir d'en échapper, couvraient cependant de leur corps les deux femmes, en voyant avec terreur s'approcher les terribles sauriens.
Déià les caïmans se disposaient à les renverser d'un coup de queue lorsque, d'un fourné voisin, partirent soudain plusieurs coups de feu.
Erwin et Degouves entendirent des balles siffler à leurs oreilles.
Une seconde décharge suivit et une voix retentissante cria en A.llemand :
— Hourrah ! Et encore hourrah I Et pour la troisième fois hourrah ! Nous les avons trouvés, et ils vivent I
Celui qui faisait entendre ces paroles triomphantes, n'était autie que notre ami le caoitaine de la « Brigitte. »
Sa coloisale stature apparut dani: la clairière, au moment où l'un des caïmans expirait, l'oçii iravcrec d'une balle.
LE MARTYR DE L'ILE DU DL^BLE r:-.23
Le second, grièvement blessé, eut le temps de retourner à son marais où il s'ensevelit lui-même dans la vase, peut-être pour y mcuiir.
Derrière Klaus Grot venaient Alice, Emile de Ribès et Lucie Dreyfus, ainsi que les nègres, engagés par eux.
Les malheureux fugitifs se croyaient les jouets d'un rêve.
Il y a quelques instants ils se voyaient encore errants, solitaires et abandonnés, dans la forêt sauvage.
Et: maintenant, ils étaient entourés d'hommes de leur couleur, accourus pour les sauver d'une mort horrible et certaine,
Degouves, qui s'était remis le premier de sa terreur préeédt^ntc et de la stupéfaction qui l'avait suivie, s'écria d'un ^on pénétré :
— Amis, nous venons d'éprouver la vérité de la parole sainte : « Là ou le péril est le plus grand, l'aide de Dieu est la plus proche. »
La scène qui s'ensuivit est de celles que nulle pjume ne pourrait décrire.
Quoique sauveurs et sauvés fussent totalement étrangers les uns aux autres, ils s'embrassèrent en pleurant et s'étreignirent la main avec effusion, sans pouvoir parler.
Seule, une pauvre femme, bien rudement éprouvée et déçii^, ne prenait point part à l'allégresse générale.
C'était Lucie, l'épouse infortuné, du capitaine Dreyfus.
D'un regard rapide elle avait compté les malheureux, si piovidentiellement rencontrés en pleine brousse, et ne découvrant point parmi eux celui qu'elle espérait, ses yeux se remplirent d'amèies larmes.
Elle dut s'appuyer contre le tronc d'un arbre et se couvrit Jo visage de s(^s mains.
Entretemps, Alice s'était informé du sort d'Alfred Dreyfus et ce qu'elle apprit n'était malheureusement pas consolant.
Tout ce que Degouves, Odette, Erwin et Anlonia purent lui
i624 ALFRED DREYFUS
apprendre, c'est qu'ils avaient abandonné Dreyfus, sur le radeau flottant, au moment où l'aviso de Cayenne lui donnait la chasse. Il n'était donc point certain que le capitaine eut péri dans les eaux Le malheureux pouvait fort bien être retombé entre les mains du gouverneur, et ramené à l'Ile du Diable.
Dans les conditions présentes, Alice se i affermît plus que jamais dans ^A résoluticm de pousser jusqu'à Cayenne.
Après qu'on eut cherché un lieu de campement, un peu mieux pïo'.égé contre l'attaque des animaux de proie et suitout de caïmans, on décida de s'y reposer une couple de jours.
Les fugitifs se réconfortèrent aux aliments et aux cordiaux que la petite <gxpédition transportait avec elle en quantité suffisante et la quinine, leur coupant la fièvre, leur infusa une nouvelle vie.
Même Anton la se retrouva de la gaîté et des forces. Le troisième jour lut celui de la séparation. Il avait été décidé qu'Alice et Klaus Groth, accompagnés d'un des domestiques noirs, poursuivraient leur route pour délivrer le capitaine Dreyfus, s'il était encore en vie.
Par contre, Lucie, Emile de Ribès, Degouves, Odette, Erwin et Antonia, avec les deux nègres restants, devaient retourner à Para où ils attendraient, pour s'embarquer le premier bateau en destination de New-York.
Alice remit à Lucie la moitié de l'argent qu'elle avait sauvé du sinistre delà a Brigitte ». Cette somme devait être amplement suffisante pour payer le trajet de tous et le séjour à New-Yoïk, pendant plusieurs semaines.
D'ailleurs Odette en quittant la maison de son père s'était crue en droit, on le sait, d'emporter quelqu'argent, un peu plus de quatre mille francs, ne représentant qu'une bien faible parde de l'avoir qui lui revenait du chef de sa mère. On se sépara au soir tombant,
Alice et Lucie s'étant un peu à l'écait des auires, se teuaieut étroitement embrassées.
— Adieu, ma noble et vaillante amie ! dit Lucie. Dieu te garde et te préserve de tout péril, pour te permettre d'accomplir ta mission de dévouement et d'humanité ! Ah ! Il en est tempy encore... Dis un seul mot, et je suis prête à t'accompagner. .. Il n'est que trop jusîe que je coopère, en personne, à la délivrance de mon pauvre mari.
— C'est ce que vous avez fait déjà, Lucie, répondit vivement l'Américaine. N'ètes-vous point venue jusqu'ici dans cette intention? N'avez-vous point essuyé pour lui deux naufiages et gémi longlemps sur une île déserte <!... Mais vous voilà atteinte de la redoutabte fièvre paludéenne. Si vous voulez vivre, il vous faut luir d'ici le pluô vite possible, et vous en avez le devoir, autant pour le martyr de l'Ile du Diable que pour votre enfant.
— Mon enfant, gémit Lucie, mon petit André ! Oui, je le sens, il faut que le revoie, sinon mon cœur se brisera de douleur et de regret.
— Si tout va bien, vous le serrerez dans vos bras avant un mois d'ici, dit Alice Terry. Vous le retrouverez à Paris en même temps que votre noble et généreux frère, Mathieu Dreyfus...
En prononçant ce nom chéri, la voix de la jeune femme trembla légèrement, elle rougit involontairement et ses yeux se remplirent de larmes.
Lucie remorqua l'émotion de son amie. Elle lui prit les mains et les lui serra avec chaleur,
— Tu pleures, Alice 1 Toi, la courageuse, la forte, la jamais désespérée lutteuse ! Je crois deviner la source de ces larmes. Gonfie-toi à moi, ô mon amie la plus précieuse et la plus chère. IBpanche-toi dans mon sein. Aimerais-tu Mathieu Dreyfus ?
— Eh bien ! oui, ie l'aime ! répondit Alice, gans hésiter. Vous pouvez savoir cela Lucie, car lui-même ne l'ignore pas. Je l'aiine, je l'adore et auand vous le reverrez vous pourrez lui
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dire que mon cœur est encore plus rempli de lui que le jour où j'ai pris congé pour entreprendre cette longue et difficile expédition.
— Tu reviendras, dit Lucie et je serai fière et heureuse, aussi heureuse, hélas ! que je puis l'être encore, lorsque MathiLU Dreyfus te conduira à l'autel.
— Cela, jamais ! cria l'Américaine d'un ton déchirant. Troublée et stupéfaite, à cette étrange exclamation, Lucie
voulut en demander les raisonô à son amie.
Mais Alice, d'un geste énergique, lui imposa le silence.
Puis, la serrant sur son cœur et l'embrassant tendrement sur les lèvres, sur le front et sur les 3'eux.
*— Et que dirai-je, moi, à votre époux loisque je le verrai ? demanda-t-elle.
Lucie la pressa plus étroitement contre sa poitrine.
— Dites à mon mari, répondît-elle, que je lui serai fidèls et dévouée jusqu'à la tombe. Jurez-lui, une fois de plus, en mon nom que je ne cesserai jamais de travailler à sa délivrance et de réunir les preuves de spn honneur intact. Vous lui direz, er.fm, que tous les instants de ma vie, ie suis en pensée auprès de lui et que je partage la . moindre, de ses soutTiances.
— Adieu, Lucie 1 s'écria Alice avec émotion. Adieu ! Si je te quitte, c'est pour aller arracher à ses bourreaux français votre malheureux époux, le prisonnier innocent de l'Ile du Diable, le plus grand martyr du dix neuvième siècle !
Les deux amis échangèrent une dernière étreinte, puis Alice s'éloigna.. Quelques minutes auparavant elle avait pris congé de ses autres compagnons.
Sans regarder derrière elle, elle .rejoignit d'un pas, ferme Klaus Grot et le nègre qui l'attendaient à la lisière de la forêt- vierge^
Un instant après, les deux vaillants, se dévouant jusqu'au bout à la délivrance de Dreyfus^ en avait disparu.
Ceux qu'ils laissaient derrière eux s'agenouillèrent pour adresser au Ciel une ardente prière pour qu'Alice et le bon Klaus Grot atteignissent leur but, en rendant Alfred Dreyfus à la liberté et à la vie.
Les cimes des grands arbres murmuraient mysiérieusement. On eut dit qu'elles étaient traversées de douloureux soupirs, de faibles plaintes, apportées de bien loin, sur l'aile des vents.
L'opulente et majestueuse nature de cette région inhospitalière semblait s'être voilée soudain, d'un crêpe de deuil.
Un cachot s:u3 \b nilcoir ûss ondes
Nous avons laissé le principal 1:éros de notre récit au monien» ui il se trouvait exposé sans défense au plus terrible danger.
Sur l'ordre du fcrcce gouverneur de la Guyane française, Alfred Dreyfus, transporté à ia Tour de la faim, battue de tous côtés par les flots de. l'Océan, se trouvait complètement à la merci de Dacosta, le geôlier à la face de chien.
Les mains et les pieds liés, l'inioituné capitaine gisait étendu sur le dernier degré de l'escalier en spirale, conduisant à la platc-iorme supérieure de la tour à moitié luinée.
Il attendait la mort, car sur lui se penchait le hideux Dacosta, dans les yeux duquel il avait ciu lire une infernale résolution et dont le couteau long et affilé descendait lentement vers sa poitrine,
Lreyfus n'en douta point ua seul instant. Gitfhii avait donné
au bestial gardien, l'ordre de le tuer en secret. Calme et résigné, 1 ferma les yeux, accordant une dernière pensée à sa femme et à son enfant.
A sa grande surprise, le couteau ne Dacosta ne trancha que les liens retenant ses mains et, l'instant d'après, ses pieds, aussi se retrouvèrent libres.
Avant qu'il n'eut yut se rendre compte de ce qui lui ai rivait, il entendit la voix rauquo du geôlier retentir à son' oreille.
— Levez-vous, capitaine Dreyfus et soyez sans crainte. Je ne vous ferai aucuu mal. Et quoiqu'il ne soit point en mon pouvoir de vous épargner la captivité dans cette tour, vous y serez traité tout autrement que le gouverneur Greffiu ne l'a ordonné.
Dreyfus qui, cette fois, s'était cru perdu, se sentit revivre. II sauta debout devant son gardien !
— Suivez-moi, capitaine, dit ce dernier.
Tous deux gravirent l'escalier en spirale. Lorsqu'ils furent arrivés tout près de la plate-forme, Dacosta ouvrit une porte et ils pénétrèrent dans une chambre assez convenablement garnie.
Le capitaine ne se serait pas attendu à trouver dans cette masse de pierres, portant un nom aussi sinistre, un logis aussi confortable et aussi gai.
La chambre était ronde et recevait le jour par quatre grandes croisées d'où l'on dominait la mer et les hauteurs de la citadelle.
Comme il faisait nuit, elle était éclairée pour le moment, au moyen d'une grosse lampe en cuivre, suspendue à la voûte.
La lumière de cette lampe tombait sur des meubles de forme élégante, ornés de tapisseries à la main, de housses de couleur ou de jolis napperons.
Dreyfus découvrit bientôt la raison de ces dernières et féminimes recherches.
D'un vieux fauteuil, en cuir doré, s'était levée une jeune fille, dont la touchante beauté tint le capitaine cloué sur le seuil de
la chambre. Jamais il ne crut avoir rencontré de visage plus digne de toutes les pii:c?aux d'un grand artiste.
Sur un corps svelte, aux formes virginales se dressait une tée clîarmante, couronnée de oheveux noirs. Des lèvres fines et car« minées, un menton rond et bianc^ un nez grec, mais surtout de grands yeux, d'un bleu foncé, concouraient à rendre celle physionomie d'une irrésistible séduction.
Cette jeune fille, qui ne devait pas être âgée de plus de 'Mx huit ans, fit q\ielques pas au devant du prisonnier. Puis elle s'airêta, et une légère rougeur teignit^ ses joues.
— Me l'amenez-vous, grand père ? dem.anda-t-e'le d'une voix suave,
— Oui, chère Yolande, répondit Dacosta. Comme toujours, tu n'as pas imploré en vain pour lui. L'homme qui se trouve devant toi est le capitaine Dreyfus, au sort duquel tu prends tant dïnlérêt,
Dacosta se tourna vers Ihej^fus, et mciitranî; de la main la jeune fille ; ,
— C'est ma petite fiiie dit-il. Depuis de longues années elle partage ma soilitude dans cette sombre tour. Ah ! cela ne lui vaudrait rien, si eUe habitait parmi les hommes, car elle est aveugle et si belle que tout est bien comme cela. Elle demeure .avec moi, dans cette tour isolée, battue par la mer, et cù la conuption humaine ne peut parvenir jusqu'à elle,
— Les hommes ne sont pas mauvais, grand père, dit Yolande, la belle aveugle, en secouant tristement la tête. Ils sonl simplement malheureux, vraiment aveugles, hélas 1 et plus aveugles que moi. ils y voient bien avec les yeux du corps, mais non avec ceux de l'âme, que Dieu a ouvert pour moi. Ssraient-ils autrei« ment si ennemis et si cruels, l'un vis à vous de l'autre ? Y auvait-il autrement des maitres et des valets, des hommes libres et des captifs ?
i63o ALFRED DREYFUS
Dreyfus fut si ému à ces paroles de la belle et malheureuse enfant, qu':l s'écda involontairement.
— Quel ange habite donc cette vieille tour, quel ange semble y avoir été envoyé dû ciel pour consoler les malheureux prisonniers et leur rendre l'espérance ?
— Et c'est ce que ma pauvre Yolande a fait maintefois, dit le hideux geô'.ier en contemplant sa petite fille a vec admiration. Elle est apparue comme l'ange de la délivrance, à maint infortuné, amené ici par l'ordre du gouverneur. Elle en a secouru beaucoup et chaque fois qu'elle a intercédé en faveur d'un captif, je n'ai résisté à ses vœux. Pour vous, aussi, capitaine Dreyfus, elle m'a supplié et plus qu'en faveur de nul autre. Ses yeux sans lumière ont répandu des larmes sur votre malheureux soit.
— Grand père m'a raconté ce qu'il avait vu dans les journaux au sujet de ce que vous ont fait soiifïiir des hommes méchants ou égarés, dit Yolande. Une voix intérieure, qui jamais ne m'a trompée, me dit que vous êtes innocent.
— Bel ange, je vous remercie mille fois de ces réconfortantes paroles.
Le capilaine saisît la main blanche et fine de la jeune fille et la porta respectueusement à ses lèvres. Mais l'aveugle la retira vivement.
— Non, dit-elle. Pourquoi baiser ma main? Mais si voua voulez me rendre contente, permettez-moi de sentir votre visage pour que je sache comment il est fait et si je ne me suis point trompée dans l'idée que je m'en étais faite,
Dre^'fus reprit les mains de la jeune fille et les amena douce« ment à la hauteur de sa propre figure.
L'aveugle promena ses doigts déliés sur le front, le nez, les yeux, les joues et le menton du prisonnier,
— Oui, s'écrrit joyeusement la jeune fille, tel est et non auuement, le capitaine Dreyfus que je m'étais imaginé. Je sens une âme vraiment humaine à travers les traits de son visage
LE MARTYR DE L'ILE DU DL\BLE i63i
et cet âme, avec laquelle je viens de faire connaissance est iiobîe et héroïque.
— Je pense Yolande, dit Dacosta, que tu pourrais maintenant remplir tes devoir de bonne ménagère. Si son âme, comme tu le dis, est vaillante et forte, son corps doit s'être affaibli, dans ce maudit pays, sous la poids des chagrins, des douleurs et des privations. Un bon repas sera, sans nul doute, bienvenu chez lui.
Dacosta guida le capitaine vers une table proprement servie, sur laquelle se trouvaient trois assiettes et trois verres,
Yolande courut vers la porte. Dreyfus l'entendit descendre lestement les degrés et pénétrer dans une chambre, s'ouvrant plus bas, qui lui servait probablement de cuisine et où elle se mit à aller et venir.
Bientôt la jeune fille fut de retour et plaça sur table un appétissant plat de poisson frit, un poulet rôti et des melons, parfaitement mûrs.
File apporta aussi du vin et remplit les \erres sans répandre une seule goutte sur la nappe.
Quant elle eut de nouveau quitté la chambre, Dreyfus exprima son étonnement de voir Yolande, malgré sa cécité, s'acquitter avec tant d'assurance et de certitude des moindres soins domestiques.
— Oui, capitaine, répondit Dacosta avec un joyeux orgueil, il n'est pas uu recoin de cette vieille tour où ma Yolande ne se trouve chez elle, comme si elle possédait deux bons yeux comme vous. Au bout du compte, c'est un bonheur pour elle que l'espace soit si restreint. Elle ne peut s'y retourner qu'avec plus de sécurité sans avoir besoin de secours étranger et soa malheur en doit être adouci,
Yolande reparut et le repas commença. Et ce premier festia de Dreyfus, dans la sinistre prison, désignée sous le nom de;
i632 ALFRED DREYFUS
la Tour de la Faim, lut si gai et si exquis qu'il en oublia pour quelques heures sa lourde infortune.
L'aveugle Yolande était une noble créature qui par l'élévation et la pureté de son esprit, sa grâce touchante et sa bonté d'àme devait enchanter tous ceux qui l'approchaient.
Dacosta, lui aussi, avait derrière lui une cairière mouvementée et s'exprimait en excellent langage. Mais il garda le si'cnce sur les circonstances qui l'avaient fait devenir lui, homme instruit et pelicé, gardien de cette horrible prison.
Tout en causant, ils entendirent sonner minuit à un coucou pendu dans la cuisine,
— Il est temps de prendre du repos, dit Dacosta. Yolande vous a dressé un lit dans une petite chambre ménagée sous l'escalier. Ce logis n'est peut être pas bien attrayant, capitaine, mais vous le trouverez mille fois préfer.ible à l'affreuse tombe que le gouverneur vous avait réservée dans les souterrains de la tour.
— Ce cachot est-il donc si effioyable ? demanda Dreyfus, Dacosta lui jeta un long et triste regard.
— Auriez-vous le courage de le vouloir visiter, demanda-t-il Dans ce cas, je vous le lerai voir.
- 11 se leva, alluma une lanterne sourde et pi it une clef, pendue ^A un long clou fiché dans la muraille.
— Suivez-moi, capitaine, dit Dacosta et voyez, ,par vous-même jusqu'où va la' férocité de ce gouverneur qui enterre des êtres fait de chair et de sang, au dessous du fond de la mer.
— Ah ! n'y allez pas, capitaine, dit l'aveugle d'un ton suppliant. Epargnez-vous un horrible spectacle qui vous fera trembler l'âme dans le corps.
Mais Dreyfus persista à vouloir visiter le cachot qui aurait dû être le sien.
Dacosta sortit de la chambre et tous deux descendirent l'escaliei en spirale. Lorsqu'ils furent arrivés au bas, le geôlier ouvrit une
Je vi'appelk Eva Ritter... Dreyfus n'est pas un traître. Dites le h ses /ii^cs. lO Centimes la livriiisoü de 32 piigcs.
y[ ^2 ReI'KODUCTIOM INTHR'JlTl- Jj\\l' 5^
liiipi iiiiciie L. lIVNDiiiîYKx, Rue Saii)i-l'ic;rc, oO, li;uxolles.
porte de fer. Derrière se trouvait un vide ou plongeait uiiQ échelle de cordes, retenue, au bord, par des crampons.
Il la descendirent également et se trouvèrent sur une soite do palier.
De la, on entendait le bruit des flots battant les mui ailles branlantes de la tour.
Dacosta recommanda au capitaine ne pas bouger; un pas de plus pouvait lui être fatal.
Puis, il éleva sa lanterne et dit à Dreyfus :
— Regardez en bas. Vous verrez le cachot ménagé sous le miroir des ondes.
Dreyfus se pencha avec précaution et plongea les yeux dai s l'abîme, ressemblant au conduit d'une gigante que chemii ée,
— Celui qui est condamné à passer quelques semaines dans cette humide prison, reprit l'homme, à la face de chien, es' descendu de ce palier dans la profondeur. Au bas l'attend la mer. Le fond de la prison est entièrement couvert d'eau, filtrant par les fentes des murs et à travers la roche poreuse. Souvent le malheureux prisonnier se trouve jusqu'à mi-corps dans l'eau où nagent des étoiles de mer et toutes sortes de crustacés. Au dehors, veillent les requins, attendant instinctivement une proie. Et, impuissant à l'attendre, alors qu'il la savent si près d'eux, ils fouettent rageusement de leur queue les fondements de la tour,
Dacosta se tut.
Après un court silence, Dreyfus lui demanda avec émotion î
— Des êtres humains ont-ils vraiment occupé cet eöroyable
séjour ?
— Oui, répondit le geôlier, d'un air sombre. Mais ils y sont devenus fous où y sont mort. Depuis tant d'années que j'habite celte tour, deux prisonniers, seulement, en sont sortis vivants e encore en possession de leur raison. Il est vrai qu'ils ne ressemblaient plus qu'à d«s spectres.
LE MARTYR DE L'ILE DU DL\BLE i635
— Et les cadavres des autres ?
— Demeurent sur les dalles inon<^é?s. Les poissoas et les ciustscés qui s'y reproduisent se délectent de leur chair et l'eau salée de la mer lave et blanchit leurs ossements.
— Assez 1 Assez ! s'écria Dreyfus. Fuyons cet horrible séjour et remontons à votre paisible demeure. Ah 1 Dieu ! Combien je vous dois de reconnaissance pour ni'avoir épargné au pareil destin.
— Ne remerciez que Yolande, votre boa ange, lépondit l'homme à la figure de chien.
E;i disant ces mots, Dacosla éleva sa lanterne pour éclairer Dreyfus dans son ascension sur i'éclielle de corde, ballottant dans le vide.
Léjà, le capitaine avait mis le pied sur le derniCi échelon, loisque le tintement de la cloche d'entrée fit résonner la tour solitaire,
La main qui élevait la lanterne sourde trembla et lentement descendit.
— Que veut dire ceci ? balbutua Dacosta. Le gouverneur voudrait-il faire ici, à l'improviste, une inspection nocturne ? Depuis deux ans pareille chose n'est point arrivée... Ce coup de cloche nous annonce, dans tous les cas, une visite... Il faut nous montrer prudent.,. Restez ici, capitaine, et ne bougez pas. Le moindre mouvement peut vous précipiter dans le gouffre.
Dacosta escalada rapidement l'échelle et Dre3'fus lesta collé anxieusement contre la paroi de pierre.
Quoique son cœur ignorât la crainte, cette fois il ne put l'empêcher de battre avec violence. Il lui sembla se trouver au bord dune tombe prête à l'engloutir.
Involontairement, il se cramponna à l'échelle de corde, craignant d'obéir, dans les ténèbres à quelque effroyable vertige.
Il était aussi lugubrement préoccupé de savoir qui visitait la Tour de la Faim, à cette heure indue»)
i636 ALFRED DREYFUS
Etait-ce le Gouverneur ?♦ Dans ce cas, Dreyfus ne se le dissi« mulait point, sa situation devenait fort ciitique. Greffin voudrait se convaincre par ses propres yjux que sa victime se trouvait véritablement dans l'horrible cachot, à elle destinée par sa féroce rancune.
Et alors, bon gré mal gré, Dacos^a, obligé d'exécuter l'ordre du tout puissant fonctionnaire, devrait descendre son prisonnier dans le souterrain submergé.
C'est dans ces douloureuses alternatives que le capitaine attendait le retour de son nouveau geôlier.
Quelques minutes, pleines d'insupportables appréhensions s'écoulèrent.
Enfin, le pâle ra3^on de la lanterne sourde reparut dans le vide et le visage hideux de Dacosta apparut au haut de l'échelle.
— Montez, capitaine Dreyfus, cria Dacosta. Il y a une visite pour vous.
— Une visite ?
On peut se figurer l'effet produit sur le capitaine jir cette nouvelle et la rapidité avec laquelle il escalada l'échelle.
Qui pouvait lui faire visite, à lui, abandonné de Dieu et dos hommes? Quelle nouvelle épreuve, quel nouveau coup l'attendait, peut-être ?
Sa surprise devint de la stupéfaction lorsque Dacosta lui murmura à l'oreille :
— C'est une dame qui désire vous voir, capitaine Dreyfus.
— Une dame ? balbultia le capitaine, d'une voix tremblante d'émotion. Une dame, avez. vous dit? Oh I Ciel! qui peut-elle ^tre ?... Comment est-elle faite, Dacosta ?
— Je ne puis vous dire quelle est cette mystérieusf el ntcturne visiteuse, capitaine, répondit le geôlier, si elle e<?l rnne bu vieille, laide ou jolie, car elle porte un voile épais oui lui cache totalement le visage.
— Mais a-t-elle, du moins, une autorisation du gouverneur?
LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE iGSy
— Naturellement, L'aurais-je laissé entier sans cela ? Cette tour n'est pas un pigeonnier, où l'on entre et d'où l'on soit à sa fantaisie. Cette dame m'a montré une passe signée par Greffin, qui ne lui donne pas seulement accès à tous les ( é litentiers de Cayenne et des lies du Salut, maÎA lui donne le droit de se faire amener n'importe quel prisonnier et de s'entretenir avec lui sans témoins, ni contrôle. Or, cette auto, isation là, excessivement rare, n'est guère délivrée qu'aux aumôniers, qui vont et viennent dans les prisons sans en être empochés.
Dreyfus n'en demanda point davantnge.
Le front penché, il suivit lentement Dacosta le long de lescalier en spirale.
Découvriions-nous à nos lecteurs ce qui, pendant ces quelques minute?, se passa d'ans l'âme du malheureux prisonnier ?
Hélas ! personne ne s'abuse pius volontiers sur ce qui l'altend que l'homme assez éprouvé pour être privé de la liberté !
Chaque événement imprévu, un bruit inusité se produ'sant à la porte de sa prison, un sourire, qu'il croit remarquer sur la lèvre de son gardien, tout réveille en lui l'espoir que ses maux sont près de finir et que sa destinée a pris enfin une direclioa favorable.
En ce moment, Dreyfus, lui ausssi, fut la dupe d'une illusion, trop facile à comprendre.
, Une dame l'attendait l Qui pouvait-ce bien être, sinon Lucie, son épouse chérie, sa compagne fidèle qui, certainement, devait avoir travaillé sans relâche à sa délivrance.
Avait-elKi atteint son but ? Avait-elle réussi à fournir à ses jugés, du conseil de guerre, la preuve de scn innocence ?
Avait-elle fait le voyage pour Ini apporter en personne cette heureuse nouvelle ?
Venait-eile le chercher, pour le ramener au foyez familial ?
L'émotion éprouvée par le capitaine à cette déUrante pensée faillit avoir raison de lui. Il se sentit défaillir, soudain, chancela
i533 ALFRED DREYFUS
et aurait roulé dans l'escalier de pierre, si Dacosta ne l'eu point retenu.
Mais il se remit bien'.ôt et rappelant à lui tout son courage, s'écria :
— Où se trouve... cette d^.me î
— Dans la chambre, même, où nous avons soupe, répondit Dacosta. Yolande s'est retirée dans sa cuisine et je ferai de même. Cette dame a expressément demandé que l'entrevue fut sans témoins. Mais voici la porte. Entrez.
Dreyfus respira longuement. Il y a des soupirs qui sont d'ardentes prières et celui exalé du sein du capitaine était du nombre.
Haletant et oppressé il ouvrit la porte et entra.
La dame vouée se tenait au milieu de la chambre.
Un simple coup d'œil suffit à Dreyfus pour s'assurer que ce n'était point Lucie, qu'il avait devant lui.
Jîtonné et hésitant, il fit un pas vers l'inconnue.
— Madame ou mademoiselle, dit-il d'une voix mal assurée, Rccordez-moi la faveur de voir à visage découvert, celle qui accorde assez de pitié à un malheureux prisonnier »pour le venir visiter dans son cachot,
La dame, tout habillée de tioir, mais richement vêtue, leva fon voile. ,
Dreyfus recula, en étouffant un cri de surprise. C'était la lemms du Gouverneur.
Peur ramoirf lé i)reylug
Ou', c'était la belle épouse de Grefïin, le plus haut fonctionnaire de toute la Guyane française. C'était elle qui, pendant la nuit sombre, s'éLait fait conduire par mer à la vieille tour, pour s'entretenir seule à seul, avec le captif.
Dreyfus l'avait aussitôt reconnue. La fière créature qui le matin, l'avait presque dévoré du regard, n'était que trop demeurée présente à sa pensée.
Et maintenant qu'il la voyait, muette devant lui, il remarquait seulement à quel point Mildred Grefïin était belle. Et il devait s'avouer que les formes arrondies de sa visiteuse, ses yeux pleins de feu et ses lèvres sensuelles, devaient, chez tout autre homme que lui, appeler irrésistiblement le désir.
Chez tout autre homme, avons-nous dit.
Que pouvait être une femme, fut-elle aussi belle que Vénus, même, pour lui qui portait dans le cœur un si profond amour pour la fidèle Lucie, amour payé d'un retour absolu ?
Depuis le long espace de temps qu'il avait été séparé d'elle, jamais ses pensées n'avait encore été à une autre femme. Même en rêve, c'était toujours sa touchante image qu'il avait devant les 5'eux. C'était elle qui reposait dans ses bras.
Que pouvait lui vouloir la femme du gouverneur ?
Le malheur rend défiant. Dreyfus n'avait que trop appris le soupçon, "* '
Sitôt qu'il eût reconnu Mildred, il se demanda le but qu'elle ' pouvait avoir en le venant trouver dans sa prison.
Depuis longtemps il avait perdu l'illusion que les hommes font jamais rien sans un intérêt personnel.
— Madame, dit-il, je vous en supplie, rendez à mon cœur le peu do repos qu'il ait conservé à travers les terribles épreuves qui m'ont accablé... Dites-moi, sans plus attendre, ce qui a pu vous guider vers moi, au fond de cette effroyable prison ? Pourquoi êtes-vous ici, à cette heure, vous la coxupagne heureuse cf , sans aucun doute, aimée de l'homme dont la fioide cruauté cherche encore à augmenter les horreurs de ma vie brisée ?
. Mildred garda un moment le silence, puis répondit :
— Il ne faudra pas beaucoup de paroles, capitaine Dreyfus, pour vous apprendre ce qui m'amène, C'est la pitié pour votre malheureux sort. Il est bien vrai que je suis devenue l'épouse du gouverneur Greffin... Mais je suis, aussi, une américaine, c'est à dire une fille d'un peuple jeune et fort, qui considère la justice, comme la suprême vertu et la liberté comme le plus précieux des biens.
Pendant que j'habitais encore les Etats-Unis, j'ai appris par les journaux votre histoire, votre condamnation éUange et vos intolérables tortures Et déjà, alors m'a obséJé la pensée que vous étiez innocent, qu'en vous frappant, vos compagnons d'armes avaient commis une lamentable erreur judiciaire.
— Oui, madame, je vous le jure. Je suis une victime de la justice française, interrompit avec feu Dreyfus, levant deux doigts comme s'il voulait confirmer ses paroles par un serment solennel.
— Vous êtes un martj-r ! s'écria Mildred. Je le sais d'aujourd'hui, je l'ai compris dans le premier instant que nous nous sommes vus face à face. Un homme comme vous ne peut point être un traître, un scélérat, qui vend son pays pour d.; l'argent. Et comme j'ai vu de mes propres yeux combien miscrabicaient, in-
justement et cruellement vous uni traité vos compatriotes, j'ai pris une résoîuiion...
Elle s'avança si près du capitaine qu'il sentit sur ses joues pâles le souffle chaud de son haleine,
< — Dreyfus, reprit-elle — et ses yeux étincelants s'exprimaient plus clairement encore que sa bouche hardie — Dreyfus, depuis ce matin, je hais mon époux. Oui, je hais, je méprise ce valet ide bourreau qui semble mettre sa joie à tourmenter, à torturer des prisonniers sans défense et sa fierté à jouer le rôle d'un dompteur de bêtes féroces. Je ne veux pas plus longtemps voir mon sort lié à celui d'un pareil homme. Je rougis, à la pensée que j'ai pu lui accorder la moindre faveur, en un mot, j'ai jrefîEîn en horreur et ne pourrais plus vivre à ses côtés,
Dreyfus fît un mouvement d'étonnement,
— Mais, continua Mildred, comme il ne me laisserait point volontairement quitter ces lieux et ne consentirait jamais à une séparation judiciaire, lui, le vieux pécheur, à moitié usé par la climat et par l'abus des jouissances, et cependant amoureux fou de moi, je me suis déterminé à la fuite. Je possède une fortune personnelle suffisante pour retourner vivre aux Etats-Unis, d'une manière indépendante. Ecoutez, capitaine, à quoi je me suis arrêtée.
Dreyfus redoubla d'attention.
— Il est à Cayenne, reprit Mildred, un homme qui se livre â la pêche de mer, au moyen d'un petit bateau à vapeur. Je lui achèterai ce bâtiment au prix qu'il en demandera. D'ici à quelques jouis, il sera ma propriété. Sur ce bateau, je retournerai à New- Yok, mais point seule. C'est vous, capitaine Dreyfus qui m'accompagnerez. Je vous le jure, je vous aiderai à fuir et vous arracherai aux mains de vos bourreaux. Encore une semaine et vous serez sauvé, et rendu à la fois à la liberté et au bonheur.
- Dreyfus avait écouté avec une émotion croissante les paroles de la passionnée Américaine,
D'abord, la signification ne lui en était point clairement apparue, car i! ne pouvait comprendre pourquoi Mildred lui avait confié justement,, à lui, la soudaine horreur qu'elle disait éprouver pour son mari.
Mais plus elle parlait, mieux il saisissait le sentiment qui la guidait vers lui, car la voix, ordinairement impérieuse, de l'ardente créature, était toute imprégnée de tendresse et chantait comme une douce mélodie.
Sauvé ! Dé ivre !
C'était là ce qu'il implorait de Dieu, à chaque heure, à chaque minute de sa déplorable existence. Et voilà que cette adorable femme était venue à lui pour lu: crier :
— Je briserai tes chaînes, je te guiderai du sol de l'esclavage vers le pays de la liberté 1
A pepe maître de lui, Dreyfus se ieta à genoux devant la femme du gouverneur.
— Madame, s'écria-t-il, d'une voix tremblante, madame, je ne puis assez vous remercier, en ce moment, de votre généreuse résolution. Si vous l'exécutez, toute une vie de dévouement et de gratitude ne suffira point à vous payer ce que vous aurez fait pour moi. Et à moi, s'uniiont ma femuie, mon enfant, toute ma famille pour vous honorer à l'égal d'une divinité, vous qui m'aurez tendu une main secourable dans le rnalheur et aurez joué si noblement le rôle de la Providence.
Lorsque Dreyfus avait parlé de sa femme et de son enfant, un pli haineux s'était creusé aux coins des lèvres de la belle Mildred, Mais cette expression inquiétante s'évanouit presqu'aussitôt.
L'Américaine, regarda d'un œil brillant l'homme agenouillé devant lui et lui tendit Iss deux mains, que Dreyfus couvrit de baisers en un irrésistible transport de reconnaissance.
Mildred saisit les siennes et Iç releva,
— Ne vous agenouillez point,, Dreyfus, dit-elle, ne me remerciez pas non plus avant que mon plan n'ait réussi. Mais il n'y a
point à clouter que nous ne parvenions à fuir ces lieux maudits. J'ai déjà fait les premières démarches à ce sujet. Depuis peu de temps se trouve chez nous un domestique qui m'est fort attaché et a pour cela de bonnes raisons. Cet homme est arr'vé à la suite d'un naufrage. Comme il était complètement dépourvu de papiers, Greffin voulait le retenir en prison jusqu'à ce qu'il se fut assuré de son identité. Je priai le gouverneur de ne pas tourmenter davantage le pauvre diable qui semblait avoir traversé tant d'épreuves et de le prendre plutôt à notre service. Greffin, qui ne savait rien me refuser, en ce moment, y consentit et Jacques — c'est ainsi que se nomme mou protégé — vint demeurer chez nous. Je suis certaine qu'il m'est entièrement dévoué mais non point au gouverneur. J'ai donc chargé, aujourd'hui, Jacques d'entrer en pourparlers avec le propriétaire du petit vapeur en question, sans naturellement faire mention de moi. Je suis certaine de pouvoir me reposer entièrement sur lui. Il ne nous sera pas pins difficile de nous faire sortir de cette tour pour vous embarquer. J'ai dérobé, dans le seciétaire du gouverneur, quelques formules blanches, préventivement revêtues de sa signature. Il nous suffira d'en remplir une et de la remettre à Dacosta qui croira obéir à un ordre formel en vous livrant entre mes mains. Eh! bien, Dreyfus, êtes-vous content de votre amie?
— Ah ! madame, quel heureux espoir emplit mon cœur, grâce à vous! La simplicité de votre plan me semble sa meilleure garantie de succès. Mais si je puis vous donner un conseil, c'est de ne point trop vous fier au domestique, dont vous me parlez. Comme vous venez de me le dire, le passé de cet homme vous est inconnu. Espérons, toutefois, que vous ne serei point tombée
Tir un traître.
— Même s'il en était un, il ne pourrait nous être d'aucun danger, car je lui tiendrai secret mon projet, jusqu'à la dernière heure. Alors, seulement, il saura qu'il s'agit de votre délii* vrance,,.
Diej'fus fit un nouveau geste de gratitude.
— Et maintenant, adieu, capitaine, reprit Mildred. Adieu, ou plutôt au revoir ! Supportez encore, en homme, votre dure captivité pendant une couple de jours et... pensez à moi qui serai votre amie pour la vie ! Que l'espoir change cette nuit en joies vos tourments. Lorsque vous me reverrez, l'heure de la liberté aura sonné pour vous.
La balle créature serra avec ardeur les mains de Dreyfus et, un instant, sembla sur le point de se jeter dans ses bras. Mais elle se contint, comme se défiant d'un mouvement de nature à trahir prématurément IW véritable nature de ses sentiments.
Après avoir jeté un dernier et tendre regard à Dreyfus, elle quitta la chambre.
Quelques minutes plus tard, la barque qur l'avait amenée, s'éloignait du pied de la tour.
Dans cette barque, se trouvait un homme qui tenait les rames.
Ce gaillard, fort laid et à poil roux, était Jacques, le nouveau domestique du gouverneur.
Si elle eût songé à observer son peu sympathique confiident, l'impiudente Mildred eut frémi, peut-être, en voyant son diabolique sourire, pendant que la baïque se balançait silencieusement sur les flots.
Ni Dacosta, ni sa petite fille aveugle ne firent la moindre question à Dreyfus, concernant le but de la visite faite à la Tour de la Faim par la dame inconnue.
Sans mot dire, le geôlier à la face de chien le conduisit à la petite chambre où la jeune fille avait dressé un lit, et après avoir souhaité la bonne nuit au capitaine, se relira pour aller, lui -aussi, reposer.
Encore tout plein de l'heureux nouvelle qui lui avait apportée ia lemcnc du gouverneur, le capitaine se jeta tout vêtu sur sa
couche. Il avait la tête reposée dans sa main et regardait rêveusement devant lui...
Soudain, un coup léger fut frappé sur sa porte.
Il ouvrit. La jeune aveugle se trouvait devant lui.
Sans franchir le seuil, elle lui saisit la main. Sur Son visage se lisaient les signes d'un violent combat.
Dreyfus se dit que, sans doute, elle avait à lui faire uno communication qui avaic peine à sortir de ses lèvres,
— Qu'est-ce qui vous agite ainsi, chère Yolande ? demanda Dreyfus d'une voix affectueuse. Quoique vous ayez sU" le cœur, Mles-le sans crainte.
Pleurant doucement, la jeune fille tomba à genoux devant lui.
— J'ai commis un péché, murmura-t-elle. Pardonnez-moi ! Oh [ pardonnez-moi !
— Un pêche ? Vous Yolande ? Cela ne se peut. Les anges ne pèchent pas.
— Non, non, dit-elle, je ne suis pas un ange. Ne me doimez plus ce nom ! Je suis une faible et sotte créature. C'est ce que ie sais d'aujourd'hui, depuis que j'ai entendu votre voix, depuis que vous m'avez approchée, capitaine Dreyfus,
Dreylus crut comprendre, et plein de compassion pour la belle, jeune et pourtant si malheureuse créature, lui prit la main.
— Ne vous agenoaillez point ainsi, Yolande, dit-il. Relevez-vouS au nom du ciel l
— Non point avant que je n'aie confessé ma faute, répondit-elle. Ah ! vous aller me mépriser lorsque vous saurez,,. Capitaine, je vous ai écouté tantôt.
— Ecouté ! s'écria Dreyfus avec surprise. Ecouté ? Quand cela, et où ? Dites-moi tout, sans réticences,
Yolande répandit un flot de larmes.
— Je ne pouvais faire autrement, sanglotta-t-elle. Une force invincible me poussait. Je ne sais comment j'y fus incitée, mais
un sentiment amer et douloureux, comme je n'en avais point encore éprouvé depuis que j'existe, vint m'agiter. Il me fallait entendre ce que cette dame voilée avait à vous dire. Alors, sous le premier p:é:cxte venu, je quittai mon grand père pour venir écouter à la porte....
-— Et ave2-vous bien entendu tout ce que nous nous sommes dit, cette dame et moi ?
— Tout ! Et plus encore, car j'ai bien compris ce que la dame du gouverneur n'osait exprimer.
— Vous savez- donc qu'il s'agit de ma délivrance? dit le capitaine. N 'est-il pas vrai^ Yolande -— et sa voix resonnait douce et suppliante — n'est-il pas vrai, vous ne pouvez songer à me trahir (
L'aveugle sauta debout, tremblant de tout son corps.
— Vous trahir? Moi, vous trahir? Non, je me jetterai plutôt du haut de -cette tour dans le mer, Je me laisserai plutôt descendre dans l'horrible cachot que vous a fait voir mon grand père, que d^ vous trahir. Cependant, je suis venue vous mettre en garde. Ne vous fiez point à cette femme. Si elle veut vous enlever d'ici, ce n'est pas pour remplir un simple devoir d'humanité, mais pour vous avoir tout à elle. Ah ! mon cœur se brisera si vous partez ensemble. Si elle vous entoure de ses bras, je sens que je ne pourrais survivre à ma douleur... Ne S05-ez point fâché contre la pauvre fille aveugle si elle vous révèle si ouvertement le secret de son cœur. Ne souriez point de pitié et ne ne pensez pas mal de moi... Mais la pauvre aveugle, malheureuse et abandonnée, si vous vous éloignez d'elle maintenant, n'aura plus qu'a mourir I
Et elle se laissa aller sur sa poitrine, s'y reposant comme la rose à moitié ouverte couchée sur la mousse par le vent cruel,
Dreyfus regarda avec uiie profonde sympathie la jolie aveugle qu'il tenait entre les bras.
Il ressentait, en ce moment, pour la pauvre Yolande ce qu'é« prouve un fière aine pour une sœur chérie et il se demandait avec trouble de quelle façon il s'y prendrait pour calmer, sans y répondre, l'amour soudain et violent éveillé dans le cœur de la naïve créature.
Un moment il garda le silence en promenant une main cares» santé sur la chevelure de l'aveugle.
— Ma chère enfant, dit-il, enfin avec émotion, le vous rends ^''âces pour ces affectueuses paroles. Ah ! je voudrais de tout cœur pouvoir vous enmencr lorsque luira pour moi le jour de la délivrance. C'est avec bonheur que je vous guiderais dans les
bras de ma femme qui serait pour vous une fidèle amie.
Yolande tremblait violemment et ses sanglots redoublèrent.
Elle jeta les deux bras autour du cou du prisonnier, encore beau et fier, malgré les épreuves par lesquelles il avait passé et s'écria en se pressant contre lui.
— Non, non, vous ne partirez paô ! s'écria-t-elle avec désespoir. Si vous faites cela, vous me tuerez ! Vous devez m'appartenif à moi, la pauvre et aveugle Yolande, qui ne sentira plus aucune des douleurs de sa misérable existence, si vous demeurez après d'elle ! Héias ! je n'ai rien au monde que le doux sentiment qui aajourd'hui, seulement, s'est ré vêlé à mon âme meurtrie. Je ns puis voir le ciel et ses étoiles, la vaste mer et la iorôt prestigieuse i Mais qu'importe... Je serai jo3^eux d'être privée de tout cela et le bénirai ma cécité si, à ce prix, j'obtiens du ciel que tu restes toujours près de moi, ami longtemps attendu et passionnément adoré.
Le capitaine semblait comme effrayé à cette explosion de passion féminime. Il assit doucement à côté de lui, la jeune fille, sur le bord de sa couche, lui jeta le bras autour des épaules, attira sa jolie tête contre son sein et la laissa pleurer.
Lorsque les larmes de la pauvre enfant coulèrent avec un peu
moins d'abondance, Dreylus lui demanda avec un accent parli du cœur:
— Yolande, la'aimez-vous vraiment au dessus de tout? Elle leva vers lui son visage baigné de larmes.
— Si je vous aime? murmura -t-elle. S'il m'était donné aujourd'hui de voir la lumière du jour et que je pourrais adoucir votre sort en redevenant aveugle, je ne balancerai point un seul instant^]
— lîh ! bien, ma pauvre, ma chère enfant, si vous m'aimez à ce point, vous ne pouvez vouloir que mon bonheur,, . Or, je ne puis être heureux, moi, qu'aux côtés de ma femme et de mon enfant, dans le sein de ma famille. PJst-ce que vous voudriez m'empêcher de goûter encore cette sainte, félicité?
Yolande garda longtemps le silence.
En elle devait se livrer un pénible combat.
— Vous avez raison, dit-elle, enfin, l'amour généreux et véritable ne désire que le bonheur de l'objet aimé. Sauvez-vous, fuyez, retournez, heureux, vers ceux qui vous sont chers. Quant à moi, ajouta-t-elle tristement en laissant retomber sa tête pâle sur sa poitrine, je me dirai que j'ai fait un rêve merveilleux.
Et d'un ton lent et pénétré :
— Dans un pays où jusque là, avaient seul régné les froids hivers et sur lequel s'étendaient un ciel toujours morne et gris, apparut par miracle le radieux printemps. Dans une fente de rocher, entourée de neige et de glace avait crû une petite et humble fleur qui tenait son calice fermé en attendant un premier rayon de soleil. Lorsque le printemps arriva jusqu'à elle, la fleurette sentit sa douce chaleur, devina sa beauté et s'épanouit à tant de magnificences. Le printemps se courba jusqu'à elle et la baisa au front. Puis, il s'éloigna, ne pouvant vivre dans cet horrible pays. Et la fleurette, délaissée, songea quelques instants encore à son rêve de printemps, puis mourut et se dessécha,
L'aveugle su leva. Elle appuya ses lèvres sur celles de Dreyfus et s'arracha de lui.
— Ceci fut mon baiser de printemps à moi, dit-elle. Maintenant l'hiver peut venir et après lui la mort.
Yolande s'enfuit rapidement et Dreyfus entendit ses pas légers s'affaiblir dans l'escalier en spirale.
Epuisé par les émotions et par les incidents de la journée, il se coucha, mais l'image des deux femmes qui venaient de traverser sa vie, lui demeura p'csante, même en rêve.
Jl se vit avec la belle Mildred, fendant les ondes à bord d'un rapide navire. Il crut sentir de nouveau, sa chaude haleine sur son corps souple se presser contre lui. Soudain un ange, ai x ailes blanches descendait du ciel vers la mer, l'entourait de ses bras et cherchait à l'entraîner dans l'espace. Dans cet ange il reconnut Yolande.
Riais soudain, Mildred se dressait à côté de lui, comme une amazone, revêtue d'une armure d'argent.
Jn combat s'engageait entre elle et l'ange, et pendant qu'elles se disputaient sa possession, le rivage s'élevait lentement à ses regards, et là se trouvaient Lucie et André, se tenant par la main.
S'arrachant au voisinage des deux combattantes, il sautait à la mer pour nager vers sa femme et son enfant. Pendant qu'il se rapprochait à grandes brassées de la rîve, il entendait leurs cris de joie... Mais, comme il allait presque atterrir, du fond des ondes émergeait un effroyable requin.
Cette hyène des mers, portait une tête humaine, dont le visage était celui de son ancien soldat d'ordonnance, avec lequel, au fond du cachot souterrain du Cherche-Midi, il avait eu l'efifroy able rencontre dont se souviendront nos lecteurs.
Il reconnut Ravaillac !
Le requin, à la tête humaine, happa le nageur par la jambe et, api es une courte et terrible lutte, Dieyfus descendait au
■55o ALFRED DREYFUS
fond du gouffre liquide, sous les yeux éplorés de sa femme et de son fils !...
Le capitaine se réveilla avec un cii rauque de ce terrible rêve. Il était tremblant et avait le front couvert de sueur.
Ln ce moment il entendit frapper à sa porte.
— Il fait jour ! cria du dehors la voix triste de Yolande Les autres s'éveillent aux rayons du soleil, mais autour de moi rc^ne une éten.elle nuit.
Une moderne Putipliar
Cinq jours après les événements que nous venons de raconter, le gouverneur Greffin se trouvait dans son bureau, en train d'expédier un volumineux courrier qui devait partir le lendemain par la malle-poste, en destination de Paris.
Il venait justem.ent de terminer le rapport daos lequel il rendait compte au gouvernement français de la tentative d'évasion de Drcj^f^us, par l'appologie du flair et de l'énergie déployés par lui pour rattrapper en pleine mer et reintégrer en prise n ce dangereux scélérat. « Repris, enfin, ajoutait-il, Dre5^Ius a élé l'objet d'un rédoublement de surveillance, mais le gouvernement français ferait chose excellente en m 'autorisant à lui imposer a en permanence, la double boucle. »
« D'ailleurs, disait encore Greffin, il ne pourrait être que dans l'intérêt de la République que la mot délivrât bientôt de ses souffrances méritées, le traître, à l'innocence duquel, nombre
LE MARTYR DE L'ILE DU DL\BLE \65i
de cerveaux brûlés croyaient encore en France et tjui pourrait, vivant, susciter encore tont de désagréments au gouvernement et à l'Etat-major. »
Que si le ministre de la justice 'partageait cette manière de voir, il était humblement prié de le faire savoir, par lettre confidentielle à son représentant de Ca3'enne, et la fièvre des tropiques aurait bientôt rempli son rô'e.
Greffin scella soigneusement son rapport de sept si":eaux à l'empreinte de l'Etat français. Pareil document ne pouvait, pour rien au monde, s'égarer en mains tierces.
. Le gouverneur ayant déposé la plume se remua d'un air épuisé dans sa chaise longue.
Il était, en effet, tellement déjà miné par le climat, que le moindre travail l'éreintait encore davantage.
Greffin roula une cigarette, l'alluma, en tira quelques bouffées, puis, fit résonner un timbre d'appel.
Aussitôt parut un valet, portant la livrée aux couleurs françaises comme tous les sujets de l'orgueilleux gouverneur.
Le valet en question ne payait point précisément de mine.
Petit et maigre, la barbe rasée de près, le visage marqué de
^etite vérole, les cheveux rouges, le nez écrasé, le front plat
et les petits yeux fuyants, brillant d'un feu vert, tout en lui
devait inspirer à la défiance à un esprit un peu physionomiste,
— Jacques, dit Greffin, allez demander à madame s'il n'est pas temps pour le diner,
Jacques se tourna en souriant narquoisement et quitta la chambre.
Quelque minutes plus tard, il reparut:
— Madame se fait excuser, dit-il. Elle souffre d'une violente migraine et ne quittera pas son boudoir de toute la journée. Elle prie monsieur le gouverneur de bien vouloir â'mos seul,
Greffin jeta avec colère sa cigarette par la fenêtre»
i652 ALFRED DREYFUS
Il se mit debout et arpenta son cabinet de travail avec impatience,
— La migraine 1 gronda-t-il. Toujours la migraine ! Elle est cause que ces jours derniers je n'ai presque point vu Mildred.' Et lorsque je suis près d'ellt:, je remarque un changement complet dans ses manières. Elle repousse mes moindres galanteries, elle me congédie sans façon... Enfin, elle est... Quoi I Vous êtes encore là, vous ?
Ces derniers mots s'adressaient à Jacques, le valet roux, tou«. Jours debout près de lu porte,
— Pourquoi m'observez-vous ? Qui vous a payé pour cela ? Parlez, où je vous fais transporter à l'Ile du Diable, où vous, pourrez poursuivre dans le silence, vos études d'espionnage 1
Le valet roux laissa avec le plus grand calme passer sur son front déprimé cette bordée furieuse. Il demeurait là, se frottant les mains et souriant, comme parfaitement rassuré sur les suites de son indiscrétion.
— C'est vrai, monsieur, répondit-il. C'est vrai que j'ai espionné.
— Ah 1 Tu le reconnais!... C'est bien. Tu es mon prisonnier. Greffin courut à son secrétaire pour agiter sa sonnette d'argent. Mais avant qu'il n'eût sonné, le valet roux, se jetant sur lui,.
l'avait saisi d'une main par le bras et de l'autre lui avait enlevé la sonnette qu'il déposa tranquillement sur le bureau.
— Drôle! Est-ce que tu deviens fou? s'écria Greffin, à la fois stupéfait et furieux. Tu oses me toucher, tu oses retenir mon bras!... Attends, attends, tu recevras ton juste salaire.
— C'est ce que j'espère bien, monsieur le gouverneur, répondit froidement Jacques, en reculant d'un pas. Mais écoutez bien' ceci, monsieur, dil-il, pendant quo Greffin le considérait de l'air dont il eût regardé un fou dangereux. C'est vrai, que j'ai espionné. Mais si je ne l'avais pas fait, vous auriez élé privé demain de deux choses auxquelles vous semblez tenir infinimoit, votre repu«
LE MARTYR DE L'ILE DU DL\ELE i653
talion, comme fonctionnaire modèle de la République et votre belle et jeune épouse !
Pendant plusieurs minutes, Gieffin se trouva dans l'impossibilité d'articuler un mot.
Il avait fini par comprendre que, derrière le front plat de son valet roux, s'agitaient des pensées qui, exprimées en paroles, lui pouvaient être, à lui, Greffin, du plus haut intérêt.
Il n'en prit pas moins un air prodigieusement offensé,
— Quoi, dit-il rudement, vous avez osé vous défier de l'honneur de ma iemme. Il vous reste le choix, entre faire la preuve complète de vos allégations ou subir un châtiment exemplaire. Parlez donc, monsieur le drôle. Il s'agit ici non seulement de votre liberté, peut-être de votre vie.
Le rousseau ne semblait point cependant disposé à livrer si facilement son secret.
Il se frotta de nouveau les mains et regarda le gouverneur de ses petits yeux verts.
— Tout, en ce monde, a son prix, monsieur le gouverneur, répondit-il. Et je vais vous dire le mien. Je vous prouverai à l'évidence, d'une façon palpable, que madame vetre épouse vous fait des traits... Et, de ce chef, je désire quelque bon emploi dans une administration publique... Je vous prouverai encore que l'un des plus dangereux scélérats confiés à votre garde, sera, cet:e nuit, même aussi libre que l'oiseau dans l'air, si vous ne l'empcchez point à temps de prendre sa volée... Et de ce second chef, je réclame deux choses. Piimo, la récompense, assignée à quiconque empêche l'évasion d'un transporté à la Guyane française et seconde, dix mille francs, puisés dans votre propre bourse, pour vous avoir rendu personnellement le service signalé de pouvoir intervenir par vous-même. De plus, je stipulerai expressément que le [prisonnier, dont ma révélation rend l'évasion impossible, soit désormais placé sous sa SU] veillance. Votre parole d'honneur me suffit, coirme garantie que ces diverses récompenses me seront loyalement attri-
buées. Donnez-la moi, et je vous découvrirai des choses qui vous rendront muet d'éloiinement et de colère.
— Vous exigences sont si audacieuses, répondit Greffin, que je serais presque tenté à croire que vous êtes devenue en possession d'un secret considérable. Eh ! bien, si vos révélation le méritent réellement je vous donne ma parole d'honneur que vous çerez satisfait.
— Cela suffit, dit Jacques, passant la main sur les coutures de son affreux visage, comme s'il eût eu besoin de rassembler d'abord ses idées.
Puis, il darda sur le gouverneur son regard effronté et j; énétrant et reprit d'une voix sans timbre, mais claire ;
— Cette nuit, vers une heure moins le quart, le traître Dreyfus, doit s'évader de la Tour de la Faim,, où vous l'avez fait enfermer, et fuir sur un petit vapeur qui le transportera rapidement et en toute sécurité aux Etats-Unis.
— Mille tonnerres ! Cela n'est pas 1 s'écria Grefîin, devenu pâle comme un mort et qui se retint, comme assommé, des deux mains, à son secrétaire.
Involontairement il jeta les yeux sur le pli déjà scellé, sous lequel il allait envoyer un gouvernement de son pays, le rappor. appuyant avec complaisance sur la surveillance étroite infaillible dont il entourait maintenant le capitaine Dre3^fus.
— Cela n'est pas! répéta-t-il. Cela ne peut être, qui oserait encore prêter son aide à ce misérable, après que Lapayre et sa fille ont payé de leur existence leur coupable intervention ? Et le vapeur, dont vous me parlez, d'où viendrait-il?
— Ce bateau a été acheté pour trente mille francs au pêcheur Lautier. C'est un tout petit bâtiment mais admirablement établi. Lantier n'a d'ailleurs aucun soupçon relativemeut au but dans lequel on lui a acheté son vapeur. L'intermédiaire, qui a conclu avec lui, lui a dit seulement qu'il devait servir à un voyage de
LE MARTYR DE L'ILE DU DLVBLE i555
plaisir, projette par une riche dame, et il y avait beaucoup de vrai dans cette affirmation.
Le rousseau fit entendre un rire moqueur.
— Conhaitriez-vous intermédiaire dans tout ceci? demanda, Grefïin avec ragfi
— Naturellement, puisque c'est moi-même.
— Quoi ! Vous Jacques ? Vous vous êtes risquer à mettre votre épingle dans un pareil jeu?
— C'était le seul moyen, monsieur le gouverneur, de connaître le plan en son entier. Oui, je me suis employé grandement, mais en me réservant de vous prévenir en temps opportun.
— Dans ce cas, vous êtes un homme adroit et précieux et je vous recompenserai encore plus largement que je ne l'ai promis. Mais dites-moi, à présent, le nom de la dame pour laquelle le bateau a été acheté.
Il s'ensuivit un court silence.
Le rousseau semblait rassembler ses forces pour le coup qu'il 'apprêtait à porter,
— Comment s'appelle la belle dame, tellement amoureuse du Capitaine JOreyfus, qu'elle n'hésite point à l'enlever au prix des plus grands sacrifices, pour l'avoir bien et tout à elle ?... Mais, monsieur, cette honorable oersonne s'appelle.,, madame Mildred Greffin.
— ■ Je le soupçonnais l
En prononçant ces paroles, échappées à sa poitrine avec uu profond soupir, Greffin s'affaissa dans sa chaise longue et y resta quelques instants muet et sans mouvement.
Jacques, le croyant évanoui, courut à un guéridon, sur lequeT se trouvait de la glace, du cognac et des citrons. Vivement, il mélangea une boisson rafiraîchissante et l'apporta à son maître^
Le gouverneur vida le verre d'un trait.
— Je voudrais que ce fut du poison, grinça-t-il entre les dentSj
et que celle qui m'a si indignement trompé, le partageât avec mo': 1
11 jeta loin de lui le verre, qui se brisa en éclat sur le pai quet.
Puis, sautant sur ses pieds, il s'écria avec fureur î
— Non, ce n'est point moi que perdra cette infâme trahison, mais la catin qui l'a tramée ! Je le jure ici, ma vengeance sera cfiroyable ! Si elle pénètre dans la Tour de Faim pour en faire évader son amant, sur le vapeur payé par elle, elle ne sortira plus vivante de ce sinistre amas de pierre. Ah 1 Ah ! Je lui procurerai l'occasion d'un tête a tête intime avec le forçat Dreyfus ! Moi-même, je préparerai leur couche nuptiale. Mais la mort sera un des témoins, et à la table de fête, roneront, la faim et l'horrible soif !
Greffin courait par la chambre, comme un tigre furieux. Le traître Jacques le regardait avec un plaisir évident, et continuait à se frotter les mains.
— Monsieur le gouverneur est donc décidé, demanda-t-i), d'uij ton soumis, à empêcher la fuite arrêtée pour cette nuit, même, au péril de compromettre madame son épouse? '
— Ne nomme plus cette prostituée mon épouse, ordonna Greffin. Ne parle à personne de ce que tu viens de me révêler et viens me trouver vers dix heures dans ma chambre. Je pren« drai moi-même toutes les mesures nécessaires pour surprendre et punir les coupables, car Dacosta pourrait bien être mêlé à la conspiration. Ils courront d'eux même dans la souricière et lorsqu'ils croiront prendre la clef des champs, ils trouveront laporte fermée. Je les prendrai tous à la fois... Va, maintenant et laisse moi seul 1
Le hideux rousseau s'inclina et quitta lentement la chambre, à reculons, tenait toujours ses yeux varts fixés sur le gouver- |ïeur.
LE MAIaITYR de L'ILE DU DIABLE 1657
LoioQu'il eût tiré la porte sur lui, il éclata en un vri triomphant :
— Le sinistre m&jor scia content de moi, murmura-t-il, à la noiivelle du bon tour que j'ai joué à son ennemi mortel, Dreyfus. Il faut avouer que je lui suis un fidèle serviteur, et que ce que j'ai fait pour lui, personne autre autre ne le ferait. Premièrement je coule la n Brigitte » de façon à co qu'il n'en réchappe pas un chat. Lu femme du capitaine Dreyfus, la détective-femme Alice Tony, Klaus Grot, le grand idiot de Hambourgeois, le vicomte de Ribès, tous noyés comme une portée de chienne ! Et maintenant, avoir empécb.é l'évasion de Dreyfus et l'avoir désigné à la haine de ce vindicatif gouverneur.' Voilà des coups de maître dont j'ai le droit de m 'enorguei lir. J'enverrai, par la malle qui part demain, le récit dt tout cela au sinistre major et le parie cent contre un qu'il sablera une bouteille de Champagne à la santé de son dévoue espion !
A environ un mille anglais de la Tour de la Faim, un petit bateau à vapeur se balançait sur les vagues. Aucune lumière ne brillait à bord et le chauffeur avait reçu l'ordre d'éviter le plus possible que des étincelles s'échappassent de la cheminée, en même temps que la fumée.
Des ombres affairées couraient sur le pont, mais tous les ordres, pour la manœuvre, étaient donnés à voix basse.
Un canot, amarré £.u flanc du bateau, fut enfin détaché et repoussé vers la terre. Deux personnes, seulement, y avaient pris place, une dame, enveloppée d'un long manteau et l'homme quj *enait les rames.
Ce dernier était Jaques, le valet du gouverneur de Cayenne.
La barque glissa doucement sur la mer tranquille. Pas un mot ne fut échangé entre ceux qui la montaient.
Au bout de fort peu de temps le canot fut amarré au pied Je la Tour de la Faim,
i658 ALFRED DREYFUS
La dame se leva et tira la corde qui servait à ébranler, du dehors, la cloche d'entrée,
— Attendez-moi dans la barque, Jacques, dit la dame, qui, naturellement n'était autre que Mildred Greffin. Je ne serai absente pue quelques minutes. Servez-moi encore fidèlement pendant cette heure et j'accomplirai la promesse que j'ai faite de vous compter trois mille francs pour prix de vos bons offices.
— Madame m'excusera, répondit Jacques, mais je lui serai bien reconnaissant d'une chose. Fort probablement, tout à l'heure, dans sa préocupation et dans sa hâte, elle oubliera son humble serviteur, qui serait bien honteux d'avoir à se rappeler à son souvenir... Madame sait si, pendant ces dernières semaines, je me suis ménagé pour la servir... Serait-il bien indiscret de lui demarxder ma récompense dès maintenant ?
Sans nourrir lu moindre soupçon ou opposer quelque objection à cette exigence, qui semblait trahir de ia défiance, Mildred Ura de son sein un portefeuille et 5' prit trois bank-nctes de mille francs, qu'elle tendit au rousse au.
— Voilà, dit-elle. Maintenant vous êtes pa3^é. Et, pour le reste, i'ai foi en vous !
Juste en ce moment, la porte de fer s'ouvrit et le vieux Dacosta apparut sur le seuil avec une lanterne.
Mildied Ini présenta aussitôt un des papiers dérobés par elle dans le secrétaire du gouverneur et dont ils portaient la signature.
Dacosta la fit entrer et ferma soigneusement la porte derrière elle.
— Vous désirez probablement entretenir seule à seul le prisonnier, comme la fois dernière, lui demanda l'homme à la face de chien.
— Non, répondit .Mildred. Je veux l'emmener. Voici Tordre du Gouverneur.
Dacosta ne lut point sans étonnement les quelques lignes que contenait le papier. Il lui était brièvement enjoint de remettre
LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE lôSg
le prisonnier Alfred Dreyfus à la personne munie du papier dû lient signé et revêtue du seau officiel.
— La pièce est bien en règle, madame, murmura Dacosta. Veuillez me suivre.
Ils gravirent les dégrés de l'escalier tournant.
Comme ils étaient à mi-chemin de leur montée, une ombre blanche disparut soudain dans une niche creusée dans la muraille.
Dissimulée derrière son abri de pierre, elle laissa passer la fe urne du Gouverneur»
Lorsque Mildred eut disparu, un profond soupir résonna derrière ellec
Au mement où Mildred fit son entrée, Dreyfus se trouvait dans la chambre habitée par Dacosta.
Les yeux brillants, elle courut à lui, les mains étendues.
— Capitaine Dreyfus, dit-elle, je viens remplir la promesse que je vous ai faite. L'heure de la délivrance a sonné pour vous et vous n'avez qu'à me suivre pour être sauvé.
Un léger frisson courut dans les membres de Dreyfus.
— Madame, réponmt-il, si je tremble en ce moment c'est de joie et d'espoir ! Je n'aurais osé croire que la parole que vous m'aviez donnée se serait réalisée sitôt. Libre ! vraiment libre ! Délivré de mes chaînes ! Pouvoir retourner auprès de ma femme e'. (le mon enfant et les étieindre sur mon cœur ! Ah ! madame c'est là par trop de bonheur.
Effectivement, D.vej'fus pleurait d'attendrissement.
— Soyez ferme, capitaine, supplia Miidred qui ne pouvait détacher les yeux de lui. Ne perdez point d^ temps en vains remerciments. Nous trouverons tout à l'heure tout le temps pour nous dire l'un à l'autre ce que nous avons à nous dire.
— Je suis prêt, madame, répondit Dreyfus en se contenant. Te n'ai à emportez d'ici que moi-même. Seulement, avant que je ne quitte ce séjour, veuillez me tranquilliser sur deux points. D'abord, le vieux Dacosta sera-t-il exposé à quelque désagrément
i66o ALFRED DREYFUS
du chef de ma fuite ? Le gouverneur ne passera-t-il point sa ' fureur sur ce vieillard innocent ?
— Vous n'avez rien à craindre à ce sujet, capitaine. Dacosta n'a obéi qu'en vertu d'un ordre écrit, portant la signature même du Gouverneur, Et, en aucun cas, ce n'était point son affaire de savoir comment je me suis procuré cet ordre.
— Soit, madame, j'admets que Dacosta soit entièrement couvert. Mais vous-même, madame, ne vous exposez-vous point pour moi un trop lourd sacrifice l Ne vous laissez-vous point entraîner par un sentiment de justice et d'humanité à une résolution dont vous pourriez avoir plus tard à vous repentir ?
Un regard biûlant de Mildred tomba sur le prisonnier.
— Si je ne vous sacrifie point trop ? capitaine Dreyfus, s'ccria-t-elle, incapable de contenir plus longtemps ses véritables sentiments. Moi, vous sacrifier quelque chose!... Apprenez, avant que nous ne fuyons ensemble, l'invincible puissance qui me force à agir comme je le iais. , Connaissez-moi Dreyfus, C'est l'amour qui ; me guide, l'amour ardent, éternel que j'ai conçu pour toi, noble et vaillant martyr ?
Et, avant que Dreyfus eôt pu l'en empêcher, elle avait lui jeté les bras autour du cou et l'étreignait avec une passion • indicible.
— Je t'aime, murmura-t-elle à l'oreille du prisonnier éperdu. Je t'adore, et à tout prix je veux te posséder ! Depuis que je t'ai vu, m'a pensée n'est remplie que de toi. Je t'ai \n nuit et jour à mes côtés et ai décomplé les minutes qui me séparaient de l'heure où nous serions réunis à jamais. Apprends à connaître ta Mildred et tu ne pourras la mépriser ! Dans mes bras, sur mon sein, par mon amour biùlant et infini tu oublieras femme et enfant et ne désireras plus que moi seule. Nous nous réfugierons ensemble à New- York ou nous épuiserons jusqu'au bout la coupe du bonheur. Eurbrasse-moi, Alfred, rends-moi mes caresses ! J'ai
soif de ton baiser. Ne me refuse point ce précurseur de la félici'é qui m'attend, gr-âce à ton amour.
Elle l'étreignit plus ctioitcment sur sa poitrine et chercha à rencontrer ses lèvres.
Dreylus se redressa, désunit les mains qui lui faisaient un collier et, doucement mais résolument écarta de lui l'ardento charmeuse.
— Madame, dit-il, il faut, au risque de vous paraître cruel ou fou, il faut que je vous réveille d'un lêve qui jamais ne pourra se réaliser. Vous m'aimez, dites-vous, mais moi, je ne réponds pas à cet amour ! Vos attraits, auxquels la plupart des hommes s 3 rendraient avec ivresse ne font point battre mon cœur plus fort qu'à l'ordinaire, car ce cœur appartient à une autre. Il est l'inviolable propriété de ma femme, la mère de mon enfant l'héroïne et la patiente qui souffre et lutte avec moi et pour moi ! Si je reportais sur une auti e la moindre parcelle de l'amour et de la fidélité que je dois à ma Lucie, je mérit<^iais vraiment le sort auquel on m'a injustement condamné.
— Alfred ! s'écria Mildred avec force, tu veux lairc mon malheur en même temps que le tien !
— Non, madame. Vous pouvez encore retourner veis votre épcux. Rien encore n'a été fait et personne autre que nous, re connaît le plan que vous aviez conçu, P^ur ce qui me regardé, quelque ardemment que je soupire après la liberté, jamais je ne l'achèterai au prix de la plus légère trahison à l'égard de ma femme bien aimée.
Mildred embrassa en pleurant les genoux de Dre3^fus.
— Mon amour, à moi, n'est-il donc rien à tes j-eux ? gémitelle .l'une voix brisée. Tu me méprises, donc, et me repousses de ton chemin ? Ah ! laisse toi attendrir, homme orgueilleux et inser«5ible ! Suis moi sur le bateau qui nous attend et je te le jur". lo.squc tu auras bu une première fois à la coupe enivrante de ma folle pijsion, tu ne pourra plus t'arracher de mon
i662 ALFRED DREYFUS
éLieinte. Alfred, il m'est désormais impossible de vivre sans loi î Je ne puis, non p^us, retourner dans la demeure d'un époux abhoré par moi à l'égal d'un tyran. Ne néglige point, crois-moi, cette occasion de fuir ce séjour maudit ! Ici, tu t'éleindrais, corps et âme, en pleine fleur de vie, tué par la fièvre ou par quelque vil meurtrier. Avec moi, tu revivras, d'une ^ie plus exubérante encore que par le passé et tu oublieras le mal que les hommes t'ont fait souffrir.
Lentement, Mildred s'était relevée et avant que Dreyfus eut eu le temps de s'en défendre, elle posa sur ses lèvres un brûlant baiser qui semblait vouloir lui aspirer l'âme.
Un rire effrayant s'éleva dan/ ]& chambre.