Deuxième partie J
u9 Serpent dans le Paradis
'é.ait une triste situation que celle dans laquelle
se trouvaient Lucie Dreyfus et Emile de Ribès,
(ii'P^ après la mort, si rapprochée, du vieux Ménard
et du prince Napoléon, lues par les flèches
^=^^=^-^îâ^>V>',i^^' empoisonnées de l'homme Jnystérieux, qui s maLuiait, lui môme, le Roi de l'Ile.
Autant cette île, où ils avaient abordé tous les quatre, leur
avait paru belle et riante, autant ils en avaient admiré les sites
'loresques et apprécié les ressouices alimentaires, fruits, poissons
g5o ALFRED DREYFUS
et gibiers, dans la ponsée qu'ils eu pouraient jouir, seuls, et sans être troublés dans leur possession, autant, aujourdhui, ils s'y sentaient inquiets et menacés à toute heure du jour et de la nuit par un ennemi inconnu et implacable.
Aussi, évitaient-ils le plus que possible de s'éloigner de leur .habitation. Il ne se quittaient point d'un instant, la nuit exceptée. Ensemble ils allaient puiser de l'eau à la source voisme, cueillir des fruits, guetter le gibier au passage ou jeter le filet.
Plus jamais ils n'avaient gravi la colline oii Ménard avait reçu l2\ flèche enipoisonnée de l'homme aux six orteils.
De crainte d'offrir, eux aussi, un but facile à ses coups, ils avaient renoncé à entretenir le brasier destiné à avertir l'équipage des navires, passant éventuellement à portés de l'île, qr.e des êtres humains habitaient là, abandonnés et soupirant aurès la délivrance.
Et ainsi avaient-ils abandonné l'espoir de voir jamais finir leur réclusion.
Cette douloureuse perspective avait fait autour d'eux comme une atmosphère de morue résignation.
Leur force morale s'en était trouvée diminuée et ils s'étaient accoutumés à l'idée de finir leurs jours sur cette île, oubliés et abandonnés du monde et des hommes.
Les liens d'affection qu'un malheur commun avait cimentés entre ces doux infortunés, n'avait fait naturellement que se rcsserer encore.
Entièrement dévoués l'un à l'autre, ils lisaient dans leurs regards comme à livre ouvert, épiant et prévenant leurs désirs réciproques et ^'attachant à alléger, le plus que possible, leur part respective des soucis, de fatigues et de travail.
Qu'ils se trouvaient, seuls, tous les deux, dans un Païadis sauvage, elle, ilne femme jeune et belle, lui, un liomme vigoureux €1 ardent ; qu'il n'y avait là aucun témoin indiscret — visible
du moins — qui pût épier et trahir leurs faiblesses èventuellca, c'est à quoi il ne songeaient mémo pas.
— Nous, sommes fière et sœur, disait Lucie, avec son doux et chaste sourire.
Et le viconite lui baisait respectueusement la main.
C'est qu'en eux-même habitait un ange gardien qu'il leur eut suffi d'appeler à la rescousse, à la moindre pansée de défaillance.
.Le capitaine Alfred Dreyfus était le saint auquel allaient toutes les prières de Lucie et l'image adorée de Pauiowna n'avait cesse d'être présente à la mémoire d'Emile de Ribès.
Ainsi s'écoulaient les semaines, pendant lesquelles nos solitaiies laissaient couler leur calme et placide existence.
Mais cette paix relative devait être troublée par un événement imprévu.
Certain jour, ils se virent forcés de renouveler leur provision de viandes, et aussi de fruits et de racines, qu'ils ne pouvaient recueillir en abondance que sur un autre point de l'îb.
Il n'y avait point à différer, quelqu'à craindre que fût une rencontre avec l'assassin inconnu de leurs malheureux amis.
— Secouez une terreur dangereuse et, dans tous les cas, exagérée, ma chère Lucie, dit le vicomte. Il vaudrait peut-être mieux nous trouver, enfin, vis-à-vis de ce misérable. S'il a des (ièches empoisonnées, moi j'ai, à son adresse, deux balles dans {e canon de mon fusil. Vous même, êtes armée d'un revolver de marine, dont vous sauriez laire bon usage à l'occasion.
■ — Souhaiteriez-vous donc entrer en lutte avec l'inconnu ? Emile pencha affirmativement la tête.
— Oui, répondit-il. Je brûle du désir de purger notre belle île de ce démon caché. Alors, seulement, que nous nous serons débarrassés de cette bête féroce, nous pourrons jouir en paix de notre paradis terrestre, puisque aussi bien, nous avons perdu l'espoir de reparaître jamais au milieu de nos semblables,
Préparés à tout événement ils commencèrent gaîmcnt leur voyage, à la faveur d'une splendide matinée de printenps.
Bientôt ils eurent abattu bon nombre de gros oiseaux, dont ils avaient appris à apprécier la succulence, rôtis frais, ou transformés en pâtés. De même, ils abattirent force noix de coco et firent une abondante cuicllette de fruits, pouvant facilement se conserver secs.
Ainsi, le temps s'écoula rapidement.
Lorsque le soleil, arrivé au zénith, darda sur la terre des rayons lancéolés comme des traits de feu, il décidèrent, fatigués et rendu de chaleur, de s'abriter sous l'épais ombrage d'un fourré de bananiers et de cyprès.
Après y avoir déjeuné de quelques fruits, ils s'abandonnèrent insensiblement £i l'invincible torpeur d'une sieste, bienfaisante dans ces climats déprimants.
Sous eux, la terre était revêtue d'un tapis de mousse, doux et soveux comme du velours. Les arbres s'arrondissaient sur leurs te! es, comme un dôme de feuillage et, de tous côtés, leurs arrivaient les plus enivrantes senteurs.
Soudain, Emile bondit, debout, en saisissant son fusil chargé,
Lucie se troubla et lui demanda d'une voix tremblante :
— L'avez-vous vu... notre meurtrier?...
— Non, non ! Soyez tranquille Lucie, répondit le vicomte. Celte fois, ma balle ne nous vaudra qu'une chèvre sauvage, que je viens de voir disparaître dans le fourré. C'est cela quv vous ferait une bonne réserve ! Attendez-moi ici. Dans quelques instants je reviendrai avec mon butin.
Sans attendre la réponse, Emile s'enfonça dans la bois, fort touffu et hérissé de buissons, à feuilles tranchantes, qui y ren« daient la route malaisée, sinon dangereuse.
Cependant, il n'avait point perdu des yeux la chèvre sauvage qui, de son côté, s'embarrassait dans les racines, à nu, et
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dans les lacis de broussailles, répandus à profusion dans cott® parlie des bois.
La sauvage et indomptable passion de la chasse, qui se réveille atavique ment chez l'homme moderne, héritier éloigné des Nemrods préhistoriques, l'éperonnait, à la poursuite du gibier, fuyant devant lui et pour lequel, il oubliait, momentanément, tout le reste
C'est ainsi que, toujours glissant entre les taillis, butant, s'accrochaiit, £mile passa d'un bois dans un autre, sans seulement s'en apercevoir et surtout, sans trouver l'occasion de mettre en joue sa chèvre, qui se dérobait avec une désespérante persistance.
A la fin, pourtant, elle se dirigea en folâtrant vers une sorte de clairière où il la suivit dans l'espoir de pouvoir lui envoyer son coup de fusil, lorsque, s'étant dégagé avee peine d'un fourré, il tomba brusquement d'une hauteur de plus de dix mètres, mais heureusement, sans se faire grand mal.
Sous ses pieds, le sol semblait fort marécageux et il se vit entouré de tous côtés de rochers à pics, couronnés d'une végétation luxuriante.
A cinq pas^ à peine, d'Emile, se tenait la chèvre sauvage allongeant piteusement la tête entre ses pattes de devant et semblant attendre le coup mortel.
Comme lui, elle avait dégringolé dans l'espèce de gouffre, en entonnoir, se creusant brusquement en pleine forêt» Mais Emile ne songea plus à la mettre à mort. N'était-elle point devenue sa compagne de captivité ? Car il sufiit d'un coup d'œil à l'imprudent chasseur pour voir qu'il ne lui serait pas facile de sortir de ce puits, heureusement sans eau, sinon sans humidité.
D'abord, il tenta la voie qui, naturellement, devait commencer par s'offrir à sa pensée. Il essaya d'escalader les rochers, d'où pendaient, ça et là, de vertes liar.es, qu'il crut assez fortes pour supporter le poids de son corps.
Mais il s'apptTrçut bientôt de l'V.anité de son projet et de ses
efforts. Les parois du roc n'offraient aucune saillie où l'on put poser le pied et les lianes se détachaient ou se brisaient rien qu'en tirant dessus.
II réfléchit aussi que, pour peu que ce chemin eût été possible, sa chèvre l'aurait déjà pris, . autrement organisée que lui, poui escalader les pentes.
Mais la pauvre bête n'3' songeait seulement pas. Elle se contentait de courir le long de la piste rocheuse, s'arxêtant et flairant la pierre, comme cherchant quelque chose de fort intéressant pour elle.
Emile se désespérait. S'il devait rester longtemps dans ce tron qu'adviendrait-il de Lucie .''
A la pensée de ce qui pourrait lui arriver pendant son absence, il sentait les cheveux se dresser sur sa tète.
Mais elle, ne pourrait-elle pas venir à son secours i
Le vicomte arma son fusil, en dirigea le canon en l'air et Ut feu. Le coup réveilla de nombreux échos mais sans recevoir de réponse.
Lucie ne parut point au bord du gouffre où son ami se démenait comme un fauve dans sa cage.
Oue faisait-elle, en ce fatal moment ?
Lorsque Emile s'était éloigné, Lucie, le dos appu3'é contre un tronc d'arbre, s'était établie le plus commodément possible pour continuer sa sieste.
Une paix profonde régnait autour d'elle. Elle tomba dans une douloureuse lêverie, dont naturellement son époux infortuné était l'objet.
Vaincue par la fatigue et par la chaleur, elle sentit ses paupières se fermer peu à peu et enfin s'assoupit sans s'en douter,.
Combien de temps se prolongea cet état de demi sommeil ? EHe n'aurait pu s'en rendre compte, lorsqu'un léger froissement dans le feuillage s'arrondissant sur sa tête, la réveilla en sursaut.
Croyant que ce n'était qu'un oiseau, sautillant de branche en
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branche, elle referma les yeux. Mais une intuition étrange s'empara d'elle. Il lui semblait sentir, attaché sur elîe, le regard de deux 3'eux avides et cruels.
Elle se tourna de tous les côtés et ne vit rien de suspect. Alors, elle leva la tète et soudain sentit tout son sang se figer dans ses veines.
A une forte branche de l'arbre, sous lequel elle s'abritait, et suspendu d'applomb sur sa tête, descendait déroulant lentement SCS anneaux visqueux, un long serpent, dardant sur elle, un regard fascinateur.
Bientôt, la ttte gris vert du serpent, se trouva à la bailleur de son propre front. Un instant plus tard et le dangereux reptile allait lui tomber dans le giron.
Et Lucie, toute sous l'impression magnétique de ce regard, qui arrête les oiseaux dans leur vol^ se tiouvait dans l'impossibilité, non seulement de fuir, mais encore de faire le moindre mouvement.
Elle était comme paralysée !
C'était une bonne inspiration qu'avait eue Emile de ne p. s tuer la pauvre chèv)e, mise dans l'impossibilité d'échapper à son coup de feu. Outre que la fusiller, ainsi, à bout portant, lui aurait semblé une sorte d'assassinat, il s'était dit, avec infiniment de pfîtspicacité, que, s'il existait un moyen de sortir de ce puits rocheux, l'instinct du gracieux et agile animal le lui ferait découvrir.
En cela, son espoir ne fut point déçu.
La chèvre s'anêta brusquement, au beau millieu de son investigations et, des dents, des cornes et des pieds, se mit a débarrasser de son épaisse verdure et de ses broussailles certain point du rocher à pic.
Aussitôt Emile, qui avait suivi tous ses mouvements, s'associa à ses efforts. De la sorte gibier et chasseur, persécuteur et per«
sccutée s'unirent fraternellement en une œuvre du salut commun.
Après un gros quart d'heure, employé à faire place netf.e, Emile découvrit, à son immense joje, dans le loc, une large feinte, à peu prés de hauteur d'homme.
Ce couloir naturel devait conduire hors du cirque de pierre et, sous ce rapport, i'cspoir du jeune homme ne fut pas déçu.
La chèvre n'attendit pas pour s'engager aussitôt dans l'étroite issue, et fut serrée de près par Emile.
Le chemin montait insensiblement et après avoir cheminé pendant quelques instants dans une obscurité profonde, le jeune homme salua avec transport la lueur du jour en se trouvant devant une grande pelouse, garnie d'un gazon fin et lustré.
La chèvre, alors, s'empressa de brûler la poli cesse à son chasseur, pénétré de trop de gfratitude à son égard pour songer encore à attenter à sa vie.
Lui-même était, d'ailleurs si inquiet, au sujet de Lucie, qu'ir no ciut pas devoir perdre une minute.
•S'orientant le mieux possible, il contourna les rochers, en se frayant avec prudence un chemin entre les taillis.
Son cœur battait d'angoisse en se rapprochant de l'endroit où il avait laissé sa compagne.
A plusieurs reprises, il cria le nom de Lucie, mais snns recevoir de réponse à ses appels. Il n'entendit rien que le murmure du vent dans la ramure et le bruissimient des insectes, dans les feuilles sèches.
Enfin, à nne cinquantaine de pas de l'endroit par lequel il avait débouché du fourré, Emile vit quelque chose de clair étendu au pied d'un arbre.
Il reconnut les vêtements de femme que Lucie s'était taillés dans une pièce de toile à voile grise, que les fréquents lavages avaient rendue tout à fait blanche.
Tout joyeux il courut à la jeune femme, dans l'intention de la réveiller, mais il s'arrêta brusquement muet de terreur.
Le visage de son amie était couleur d'ardoise et ses 5'eux^ hoaiblement dilatés.
Emile l'appela par sou nom. Pas un regard, pas un meuve-, ment.
Enfin il découvîit la cr.use de cette étrange inertie.
Sur les genoux de Lucie reposait un long serpent,
Emile reconnut une de plus venimeuses espèces d'ophidiens de «es latitudes, aussi dangereuse, peut-être, que le célèbre cobra, dont la morsure est mortelle.
Le serpent, chaudement installé dans le giron de la jeune Jemme, ne bougeait pas. Impossible de lui envoyer une balle sins risquer de blesser grièvement et de tuer peut-être Lucie. D'ailleurs, à supposer môme qu'il ne manquât point son coup, Emilft devait craindre de voir le venimeux reptile, veuger sa mort par une morsure suprême de ses crocs empoisonnés.
Après avoir réfiéchi un moment, le jeune homm2 courut ramasser une longue branche tombée d'un arbre mort.
Etendant la mince gaule, à. bout de bras, il en posa l'extrémité ,'in- le serpent qui déroula ses anneaux, dressa la tète et fit fie« tilier sa langue.
Emile renouvela sa manoeuvre et plus rudement, cette fois. Le serjent irrité se lova et, avec la rapidité de l'éclair, s'enroula auteur de la branche, dans l'intention, sans doute, d'arriver à son agresseur. -
Mais celui-ci, qui avait prévu et provoc^ué le mouvement, jeta ia branche à vingt pas de lui.
Avant que le reptile ne fût revenu de sa surprise, un coup de fsu retentit, l'atteignant à la tête.
Emile le vit se tordre dans la poussière.
Comme il appartenait à ces hommes qui ne peuvent voir souffrir ir:utilement même les plus dangereux des animaux, il au.:-, au serpent blessé et attendit le moment favorable pour lui t'.cnner îc coup de grâce.
Il avait tourné le dos à l'arbre sous lequel était éienduc Lucie. Deux ou trois minutes se passèrent avant que le seipent se présentât de façon à être définitivemeut mis hors d'état ce nuire, dans ses dernières convulsions.
Un coup de crosse lui fracassa la tête.
— Tu ne feras plus de mal à personne, toi ! s'écria Emile. Ah ! pourquoi y a-t-il des serpents dans tous les raradis ! Je voudrais qu'au lien et place de ce reptile, j'eusse abattu le misérable qui nous empoisonne chaque instant de noire existence !
Sur Cö regret, équivalant à un vœu légitimement ho^nicide, le vicomte retourna vers l'arbre pour tirer Lucie de sa proslra« tion. Mais arrivé quelques pas, il s'arrêta de nouveau, comme cloué au sol.
La place où la jeune femme était étendue, il y avait ar. instant à peine, cette place était vide !
Emile attacha vers le sol un regard consterné.
Etait-il possible que Lucie s'éloignât ainsi, sans un mot, sans un signe ?
Il cria son nom.
L'écho seul répondit à sa voix.
Mais alors - — et en ce moment il crut devenir fou — sur lo sol il découvrit des traces de pas qu'il était bien certain de ne point y avoir vues tout à l'heure.
Il y avait loin de ces empreintes à ce'les que pouvait laisser le pied d'enfant de Lucie. Ce n'était pas non plus les soulieis de peau de phoque que s'était fabriqués Emile, qui s'était imprimés si fortement dans la terre.
Non. Ces traces xnoulaient exactement la forme d'un pied nu et ce pied, le vicomte le reconnut avec terreur, avait six orteils au lieu de cinq !
Impossible de conserver aucun doute sur les car.S'. s Je la dieparitioa subite de sa compagne d'infoitune.
L'horrible vérité se dressait devant iui.
LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE gSg
Pendant le peu d'instants qu'il avait mis à achevei* le serpent, Lucie avait été enlevée et transporté on ne sait où par l'être mystérieux qui régnait sur l'île co;nme le génie de la destruction,
Lorsc^u'il se fut un peu rendu maître de sa douleur et de son désespoir, Emile songea aux mo3'ens possibles d'arracher Lucie à son ravisseur.
D'une main tremblante, il rechar -j les deux canons de son fusil, Puis, courbé vers la terre, il se mit à suivre les traces de l'homme aux six orteils.
Ces traces étaient partout bien faciles à reconnaître et Emile constata avec surprise qu'elles conduisaient justement vers les bois où, il y avait une heure à peine, la chèvre sauvage s'était jetée, l'attirant sur ses pas.-
Le jeune homme se ruj. à travers r->nces et broussailles, sans prendre garde aux coupures faites à son visage et à ses mains par les feuilles tranchantes et aiguës.
En avant, toujours en avant ! Riea ne devait l'arrêter dans sa poursuite désespérée.
C'est ainsi qu'il arriva de nouvcaii au bord du puits, entouré de rocheis, dans lequel il avait rou.j ava.: la cLèvre. Là, aussi, aucune trace de la pauvre Lucie.
Emile allait retourner sur ses pas, pour diriger ses recherches dans une autre direction — car dans re,)ciiss-ur du bois, les empreintes du pied à six orteils, s'éiaient nalun llement perdues — Mrsque en jetant une dernière fois Ijs yeux vt:s les profondeurs l'T 'Mrque rocheux, il aperçut, accroché à une ! icine, tout près lu sol, un mouchoir blanc qu'il reconnut à l'ij-.-^tant pour avoir appartenu à son amie.
Sans hésiter, il se laissa glisser au bas et .mpcnta, en tous sens, la piison de pierre d'où il avait bieji cru ne jamais pouvoir s'évadei
Rien ! Le couloir naturel découvert yos la chèvre restait bien la seule issue pialicable.
gGo ALFRED DREYFUS
Le vicomte, se dit alors que, peut être, jriiomme au six orteils avait transporté Lucie dans lenr caverne, à eux, dans l'intentioa de la partager désormais avec elle, • par droit de conquèie.
Si invraisemblable que fût cette supposition, Emue s'y arrêta^ vec l'énergie d'un naufraugé se raccrochant à un fétu de paille. Rapidement il remonta par le chemin creusé dans ia roche et courut d'une haleine jusqu'à la grotte. Elle était vide.
A celte nouvelle et cruelle déception, il se laissa tomber sur le sol et, désespéré, il gémit et pleura comme s'il sentait soi» coc^ur se briser.
Certain de nos lecteurs, trouveront peut-être indigne d'ua homme de répandre des larmes.
Mais qu'ils se placent dans la situation d'Emile de Ribès, ces stoïques, jaloux de dérober leurs émotions aux yeux du monde auquel ils se trouvent constamment mêlés.
Ont-ils jamais ça à suppôt ter plus atjoce douleur et plus corn» plète détresse ?
Pauvre Emile. Il se trouvait seul, désormais, sur celte île maudite, car il ne - devait plus espérer revoir jamais Lucie, maintenant qu'elle se trouvait au pouvoir du monstre qui avait déjà lâchement tué le prince et Ménard, Ou bien il la tuerait aussi, où !..,
Qu'importait encore la vie au malheureux, s'il devait enjraincr le reste, seul et désespéré, dans cette île fatale ?
Le désespoir et la lolie auraient bien vite raison de lui, Emile se releva.
Il venait de prendre une résolution suprême, — Je retourne à la recherche de ma sœur, murmura-t-il d'une voix sombre. Je fouillerai l'île toute entière. Mais si demain je ne l'ai pas retrouvée, je ne resterai pas un joui de plus au nom«bre des vivants. Une balle miséricordieuse me procurera la déli» vrance.
L'cujnnt du capilaine Dreyfus sera aussi inalheari'ux que ron j:ère f :.'iii !,: la
fiicgèrc.
lO Centimes la livraison de 32 pages.
XjÎV. 31 Reproduction interdite Livf 31
Imprimerie L. IIy.ndeuvu-v uue Sainl-Picrrc, 30, Üruxclles.
çC2 ALFRED DREYFUS
Il éleva en l'air la main droite, comme s'il se pictait à lui» même un serment terrible et solennel.
Puis, il but quelques gorgées d'eau et mangea un motccau du pain dont Lucie avait pé'.ri la pâte de farine de inaïs, ol^tenue en broyant entre deux pierres le grain de cette céréale, croibsant abondamment dans l'île, à ré*:at sauvage.
Ce frugal rep?s absorbé, il se remit en marche.
Toute la journée il coisa l'île dans tous les cens et f-x'Vilo/a nombre d'endroits où jamais auparavant il ne s^était aventuré.
Il ne laissa point un coin inexploré. Point d'arbre creur:, de fourré, de grotte ou de caverne qui n'attirât son attention.
Nulle part il ne retrouva trace de Lucie.
Le soleil se coucha, dans la brunie marine. Entre l'cxivê'rA horizon et l'océan, une longue bande grise s'étendit, comme ua pont reliant la terre et le ciel.
La mer était polie comme un miroir.
Mais Emile se dit que ce calme était trompeur et que ce.»tainement il se préparaît, au loin, un formidable orage.
Cependant, la nuit tomba sans que cet orage s 3 fût déclaré.
Sans s'arrêter, le dernier des naufragés — car le vicomte se considérait déjà comme tel — poursuivit sa route.
Mille fois, peut-être, dans le courant de la journée, il avait crié à pleine voix le nom de Lucie, mais, seuls, les murmures du feuillage et la plainte des flots, venant mourir sur le rivage, lui avaient répondu.
Enfin, l'orage éclata, avec une violence inouie.
Les " coups de foudre se suivirent presque sans interruption et des éclairs aveuglants flamboyèrent dans l'espace. La mer était secouée par une horrible tempête.
De formidables averses s'abattaient par moments sur l'ile^ transperçant jusqu'aux os le vicomte de Ribès.
Le jeune homme n'avait point interrompu ses recherches. Il avait songé seulement à préserver son lusil contre les eaux ^
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ciel et pour cela en avait bourré les canons de feuilles' et de mousse.
La nuit toute entière secoula, sans qu'il s'assit un instant. Toujours il avait marché, d&ns les ténèbres, continuant à appeler Lucie.
Vers le matin, l'orage s'apaisa enfin. La pluie cessa de tomber et la mer redevint calme
jMajestueusement, à l'Orient, le soleil émergea des flo'.s, inon^' tlant l'espace de ses glorieux rayons.
Mais Emile n'eut point un rt-gara pour ce sublime spectacle, A ses yeux, ce nouveau lever du généreux et fécondant soleil, cette aurore nouvelle si pleine de promesses ne pouvaient annoncer que la mort et le suicide.
Lorsque le soleil fut déjà assez haut dans l'azur, éveillant les hôtes emplumés des verts bocages, le vicomte retourna à la grotte, hier habitation commune de son amie et de lui, aujourdhui| bientôt sork-^pulcre !
Lucie était perdue pour lui, il n'y avait plus à en douter !
Pourquoi aurait-il hésité à secouer de ses épaules le pesant manteau de la solitude ?
Alors, il songea à Paulowna et se dit que peut-être il n'avait pas le droit de disposer, ainsi, de sa vie ; que cette existence appartenait toute entière à sa fiancée absente ?
Mais à ce scrupule d'une âme fidèle et pieuse, il répondit lui-même avec un rire amerf
— Paulowna est perdue pour moi, que- je vive ou que je meure sur celte île inconnue ! Dieu veuille protéger et bénir la pauvre enfant et la rendre heureuse aux côtés d'un autre époux, au cœur bon et dévoué, plus digne d'elle, peut-être, que moi !
Pendant qu'il prononçait ces paroles, pleines d'une sublime abnégation, un flot de larmes s'échappa de ses yeux et il s'affaissa sur un tronc d'arbre, creusé en forme de siège.
Il resta une heure ainsi, perdu dans sa douleur, avant de s«
sentir assez fort et résolu pour accomplir la fatale résolution, prise la veille.
Emile alla prendre un gobelet, rempli de teinture de cochenille et, du doigt, traça en grosses lettres^ l'inscription suivante, sur une des parois de la caverne.
<( Sur cette île sont morts, du 14 Février au 7 Juin 1895, leg malheureux naufragés, dont les noms suivent.
Madame Lucie DREYFUS, Vicomte Emile DE RIBÉS, Prince Louis NAPOLÉON, MÉNARD, Matelot.
« Priez pour le salut de leurs âmes. »
Le jeune homme contempla d'un œil désespéré la dernière œuvre qu'il devait avoir accompli au. monde,
— Aucun œil humain s'arjêtera-t-il jamais sur ces lignes ? se demanda-t-il. Je serais presque tenté de ne pas le désirer, car ce devrait être celui de quelque infortuné, jeté comme nous sur cette île maudite pour y languir et mourir!..»
Emile releva là tête.
— Et maintenant, s'écria-t-il, que mon sort s'accomplisse.' Froidement, il visita les deux canons de son fusil, pour s'as«
surer que rien ne pouvait faire échouer son fatal dessein.
Cela fait, il retira une de ses bottes, puis appuj^ant la crosse de l'arme sur le sol, il pencha la poitrine .sur les canons réunis, tous doux chargés de plusieurs balles.
Tenant le fusil à deux mains, Emile leva le pied droit et appuya l'orteil sur la gâchette. Placé comme il l'était, la double charge devait le frapper en plein C'.5,ur,
Un instant encore, et c'en serait fait!
— Adieu, Paulowna ! dit Emile, fermant les j'eux pour évoquci à sa pensée l'image de sa fiancée absente. Adieu ! toi, mon plus dçux trésor en ce monde. Devant la mort qui va me recevoir
je te crie une dernière fois : « Paulowna, je t'ai tendrement aimée et je t'aime toujours. Je te serais resté fidèle jusqu'à mon dernier soupir, a
II fit un mouvement du pied.,.
Mais, qu'était ceci ?
Emile, soudain, se redressa, rouvrit les yeux et prêta l'oreille,' Son visage s'éclaira et, jetant loin de lui l'arme homicide :
— Des hommes ! s'ëcria-t-il avec transport. J'ai entendu des voix humaines l
Il s'avança, en titubant comme u>i homme ivre, vers l'entrée de la caverne et là, s'arrêta, changé en statue de pierre.
Ce qu'il y voyait, il n'osait le comprendre et y croire.
Et il se dit que tout cela ne pouvait être que l'illusion d'une imagination surexcitée, d'un rêve, encore, ou plutôt d'un accès de folie !
Devant lui, sur cette île perdue en plein océan et hors de toute route suivie par les navires, se tenait une dame, aussi coquettement inise que n'importe quelle élégante des boulevards parisiens, du Hydepark de Londres, du Prater de Vienne, ou de la promenade berlinoise, Sous les Tilleuls.
Deirière cette dame, qui attachait sur lui des regards brillant d'humaine pitié, se dressait une espèce de géant, a barbe blonde et, plus loin encore, étaient rangés huit matelots, armés jusqu'aux dents,
Emile se sentit pris de vertige.
Il voulut parler, pour exprimer son émotion profonde, sa joie immense l
Mais, pendant que des pleurs ruisselaient sans discontinuer de ses yeux, à la fois troublés et ravis, il ne pat trouver qu'un mot, plusieurs fois répété :
— Des hommes ! Des hommes ! Des hommes !
La jeune femme lui posa alors doucement la main sur l'épaule^' et lui dit ;
g66 ALFRED DREYFUS
— Je m'appelle Alice Terry. Avec mes compagnons, nous avons croisé dans tout l'Océan Atlantique pour troiivcr cette île, qui n'est renseigné sur aucune carte. Je cherche Lucie Dre3'[us, la ie;nme du condamné innocent de l'Ile du Diable.
lS Moulin hanté
A la hauteur de p''u3 de s"x cents mètres, planait le brillon dans lequel la dame voilée venait d'enlever le petit André, en plein champ de foire.
A la hauteur de six cents mètres, le vieux Michon, le brave et digne caporal, se cramponnait à la corde coupée, traînant aprè;^ la nacelle et, s'aidant des pieds et des mains, s'efforçait d'y pénétrer en dépit de l'exécrable Pompadour, froidement résolue à étrangler ce témoin importun de son rapt audacieux.
— Laissez-moi entrer dans la nacelle ! gémit le vétéran d'une voix rauque. Du d'.able ! ce n'est pas sérieusement que vous en voulez à ma vie, alors que vous avez tant de raisons de craindre pour le vôtre ! Qui sait comment se terminera ce V05'age ?
Comme nous l'avons dit, la Mutilée venait de lever le voib masquant sa face hideuse.
— A bas ! cria-t-elle, d'un air féroce. Hors d'ici le gêneur ! Et elle s'apprêtait à le repousser avec une nouvelle furie,
lorsque le petit André, sautant résolument sur elle, lui retint le bras.
LE MARTYR DE L'ILE DU DL\BLE çG;
— Laissez venir à moi mon vieux caporal ! cria-l-il avec colère. Vilaine lenime, voulez-vous bien ne pas lui faire du mal 1
En entendant la voix de son cher petit, Alichon sentit revenir à lui toute sa vigueur, toute son énergie. Resaississant d'une poigne de fer le bord de la nacelle, il éleva son visage à la hauteur de la face congestior.née de Pompadour, penchée sur le vide.
La r,ecou:.sc fut teibinent forie, que le panier d'osier en fut ébranlé.
La Mutilée, pour ne pas tomber, S3 rejeta vivement en a:iière.
— Me voici, mon garçon 1 î.Ie voici ! cria le vieux soldat ! Lncovc un instant, je serai près de toi. Et alors nous verrons qui réussira à nous séparer, dans les airs, comme «ur terr£ !
— Guiscard, dit Pompadour, pourpre de ragey 'fais-mpi dégringoler ce vieux là ! Il 5' a cinq mille francs pour toi si .-tu m'en débarrasses.
L'aéronaute secoua la tête ;
■ — Je ne suis pas un assassin, répondit-il. Et si j'étais assez mauvais et criminel pour tuer un de mes semblables contre une poignée d'or, je ne commencerais point par ce vieux soldat !
— Ah ! Pourquoi pas lui autant qu'un autre ?
' — Parce quo Dieu protège visiblement cet homme.. Tout autre, à sa place, eut été depuis longtemps précipité dans le vide et serait allé se broyer sur le sol. Aussi est-il de notre devoir de l'admettre dans la nacelle.
En disant cas mots, Guiscard tendit les deux mains à Michoa pour l'aider à franchir le bordage,
La Mutilée grinça des dents, écumant de fureur.
— A bas, Guiscard ! Tu m'as loué ton ballon. J'y suis seule maîtresse et tu n'as qu'à m'obéir,
— Vous avez bien pu louer mon ballon, répondit l'aéronaute mais non point acheter ma conscienccc
— Ta conscience ! La conscience d'un escamoteur ! Guiscard se mit en colère.
— Oui, dit-il, je ne suis qu'un pauvre banquiste, allant de ville en ville pour gagner mon pain, un pauvre ilote et un gueux, mais non point encore, grâce au ciel, un meurtrier !
Pompadour tremblait de rage.
Tout le plan, si hardi et si dangereux, à la fois, qu'elle avait ourdi avec le sinistre major, allait-il échouer par la faute de ce misérable niais ?
Non, certes, elle ne souffrirait point que le vieux Michon prît place dans la nacelle. Comment pourrait-elle se lendre maîtresse de l'enfant si, à la descente, l'énergique vétéran se trouvait là pour l'en empêcher ?
— Dix mille francs, Gidscard ! dit-elle à l'oreille de l'aéronaute. Si tu m'obéis, je jure que je te les remettrai aussitôt que nous aurons touché terre,
— Arrière femme ! répondit avec indignation l'honnête «forain. Tu essaies inutilement à m'induire en tentation ! Donnez-moi la main caporal et retenez- vous de l'autre au bord de la nacelle. Encore un petit effort, et vous êtes sauvé !
L'enfant poussait des cris de joie et Pompadour, blême et frémissante, se laissa retomber sur la banquette, fixée circulairement à la cage d'osier, balancée dans les airs.
Avec l'aide de Guiscard, le vieux Michon se trouva bientôt en sûreté. Mais il n'était que temps. Ses forces étaient épuisées et il se laissa aller, à moitié évanoui, dans le fond de la nacelle^
André se pencha vers son vieil ami, caressant son rude visage de ses mains satinées et lui prodiguant les noms le plus tendres.
Lorsqu'il lui vit rouvrir les yeux, l'enfant fut au comble do la joie.
— Fixe au poste, caporal! commanda-t-il, comme il avait l'habitude de le faire en jouant.
— A vos ordres, mon colonel ! répondit le vieillard, se mettant en position et faisant le salut militaire.
Cependant le ballon avait continué à s'élever et avec une grande foi ce d'ascension
Guiscard, en consultant ses instruments de précision, estima qu'Us étaient parvenus à une hauteur de neuf cents mètres.
Michon allongea la tête en dehors de la nacelle. Sous eux se développait Paris, la ville géante, avec ses palais, ses tours, ses monuments et ses ouvrages de défense, mais le tout, rendu si petit par la distance, qu'on eut dit une fourmilière, découverte par quelque bêche.
— Je n'aurais jamais cru, grommela le vieux soldat, faire encore à mon âge concurrence aux oiseaux et monter la garde .à une pareille hauteur du Mont Valerien ! Four ma part, ça nie , serait bien égal, mais, par rapport au petit André, je préférerais sentir sous les pieds un sol un peu moins mouvant que ce plancher d'osier.
Il jeta un regard méfiant sur la Mutilée, qui avait rabaissé son voile et ne soufflait plus mot.
— Toi, gronda-t-il dans sa barbe grise, lorsque nous serons £esceudus, nous aurons une petite explication ensemble ! Celte sacrée diablesse à bien failli m'envoyer à son père, le diable. Pourquoi cela, au fait? Elle ne courait aucun danger de plus en me sauvant. Par la glorieuse mémoire de Magenta et de Solterino, je saurai quel intérêt elle pouvait avoir à se trouvei seul avec le petit. Car c'est bien elle, qui a dû couper la corde du ballon.
Mais la Mutilée ne semblait plus accorder la moindre attention au vétéran. Elle restait assise, muette et les yeux clos, indifférente, en apparence, à ce qui se passait autour d'elle.
Cependant, les idées se pressaient dans sa cervelle et déjk eue était occupée à forger un nouveau plan, non moins noir et
criminel que le premier, déçu par le courage et l'énergie du vieux soldai.
Michon, coaiplètcment rassuré depuis qu'il se trouvait à côté de l'enfant, tira, sans être remarqué de personne, sa pipe de sa poche, la bourra méthodiquement et a3'ant fait grincer une allumette, aspira voluptueusemsnt une bouffée de tabac.
Guiscard, justement occupé à voir si sa soupape manœuvrait bien, se retourna avec terreur.
— Une étincelle ! J'ai vu une étincelle ! s'écria-t-il. D'où vient ce Icu ?
Pâle comme un rnort, il jeta les yeux sur Michon qui, la pipfe à la bouche, lui faisait un gracieux signe de tête.
Rapide comme l'éclair, l'aéronaute lui arracha la pipe de la bouclie et la blague de la main, et le lança hors de la nacelle
• — Eli ! dit le vieux soldat, interloqué. Avec votre permission, monsieur, cette pipe-là était un souvenir auquel je tenais beau« coup. Comment diable, ferais-je pour la retrouver dans cet immense Paris ? Je ne sais pas même sur quel quartier nous circulons en ce moment.
Guiscard se demanda s'il ne ferait pas mieux de rire de l'incro^-able ignorance du vieux que de se fâcher tout rouge contr.C lui.
— Nous pouvons nous estimer fort heureux, dit-il, enfin, do ne pas avoir pris le chemin de votre pipe ! Ignorez- vous donc qu'il est strictement défendu de fumer en ballon ?
— Vraiment ! qu'est-ce que vous me dites là ?
— Une simple étincelle, poussée par le vent, suffirait pour déterminer l'explosion du gaz dont sont gonflés tous les aérostats.
— Pardonnez-moi, monsieur ! Je ne savais pas ! Si j'ai péché c'est par ignorance.
•Mais si Guiscard, à la vus d'une seule étincelle, venait de trembler pour sa vie et pour celle de ses compagnons de voyage,
Li. martyr de L'ILE DU DLVBLE 971
ces craintes allaient être bien autrement grandes, dans un instant. En effet, le ciel s'était couvert et de sombres nuages accouraient de l'horizon, comme de grands navires, ouvrant au vent leurs voiles noires.
— II va éclater un terrible ouragan, 'murmura l'aéronaute. Et comme nous n'avons point encore franchi la zone des r.uages, il pourrait avoir pour nous de dangereuses conséquences !
En effet, en quelques instants, les vo3'ageurs aériens se virent entourés d'un épais brouillard, déchiré par des éclairs aveuglants. Toutes les cataractes du ciel semblèrent s'abattre sur la terre et à la pluie se mêla une grêle fort drue qui vint crépiter sur le taffetas gommé du ballon et s'abattre dans la nacelle.
C'était un teirible et sublime combat que se livra)ent les éléments déchaînés.
L'enfant, criant et pleurant, se pressait avec angoisse contre le caporal Michon qui, malgré toute son intrépidité, eut préféré de beaucoup affronter le feu des Autrichiens que de voir exposé le petit André aux traits de flamme, qui, déchirant autour de lui les épaisses nuées, pouvaient à chaque instant faire sauter le ballon comme un obus éclatant dans l'air avant d'avoir achevé sa parabole.
— Si une de ces décharges d'électricité atteint l'aérostat, mur^ mura Guiscard, nous sommes perdus !
Heureusement qu'il n'en fut rien.
Un fort vent du nord s'étant élevé, entraîna rapidement le talion dans la direction du Sud.
Bientôt, il se trouvèrent hors du rideau de nuages, sous le ciel bleu, mais déjà assombri par le soir tombant.
Les voyageurs sentirent qu'ils avaient laissé Paris derrière eux et Guiscard estima qu'ils devaient se trouver à la hauteur de Versailles.
— C'est fort heureux pour nous, ajouta»t-il, car la descente, sur Paris, nous aurait offert de nombreux dangers. Ici, en rase
campagne, nous ne risquerons point d'accrocher un toi^ Cependant, il faut prendie garde de bien choisir l'endroit et le mo« ment.
Déjà la nuit était venue et bientôt des millions d'étoiles trouèrent le sombre azur de leurs feux clairs. La lune qui s'était levée, borJait d'une crête d'argent les nuages derrière lesquels elle semblait aux aguets.
— Oh! que c'est beau! Que c'est beau! s'écria le petit André en battant des mains. Encore un peu plus haut, s'il vous plait, mon bon monsieur que je puisse décrocher quelques étoiles, pour les apporter à mon père ! Est-ce que nous sommes bien près de lui, caporal.
— Je le pense répondit Michon, mais il vaudrait mieux nous trouver rue Fourchambault, chez l'oncle Mathieu, qui doit être à moitié fou d'inquiétude.
En ce moment, Guiscard jeta un nouveau sac de lest.
— Nous descendons, dit-il. Est-ce que vous ne vous eu apercevez pas? La descente est même assez rapide.
— Et lorsque nous aurons mis pi^^d à terre, demanda le 'vétéran, où serons-nous bien ?
: — Probablement entre Paris et Versailles.
L'aérostat ne se trouvait plus guère qu'à une centaine de Xnètres du sol et quoiqu'il fit nuit pleine on pouvait distinguer le ^;d:rain sur lequel probablement on allait pouvoir s'arrêter.
D'un côté des bois et de l'autre un cours d'eau, assez rapide, contournant une colline.
Sur cette hauteur, se dressait un vieux moulin à vent, à moitié ïuiné et, selon toute apparence, abandonné depuis longtemps, car ses ailes, à moitié désarticulées, pendaient vierges de toute tout:, bien que le vent qui s'était levé eût été des plus favorables ;à une mouture en règle.
Pour autant qu'on pouvait s'en assurer, la région semblait fort -âéserte. Pas un être humain n'était visible aux environs.
L'aéronaute avait fait jouer toutes les soupapes, pour laisser 1* ça2 s'échapper de sa prison de taffetas.
• — Est-ce que nous allons atterrir ici ? demanda Pompadour.
C'éf aient les premières paroles qu'elle prononçait depuis tantôt trois heures de dangereuse traversée.
— J'espère, du moins, que nous y réussirons, répondit Guiscard. Le vent qui souffle fort, menace bien de nous entraîner plus loin, mais je vais guetter le moment favorable pour accrocher l'ancre. Maintenant, attention...
-~ Il faut vous diviser dans la nacelle, reprit-il d'un ton de commandement. Vous, capotai, là bas, et miadame, avec l'enfant, à' l'auire exliémité. Moi je garderai le milieu.
— Pourquoi cela? demanda le vieux Michon, un peu inquiet de voir le petit André près de l'étrange femme, qu'il soupçonnait fort d'avoir voulu enlever André et à laquelle, dans tous les cas, il ne devait certes pas d'être encore en vie.
— Il faut que tout soit bien équilibré, dans la nacelle, répondit l'aéronaute, sinon, au premier choc, nous tomberions tous du même côté. Et c'est ce qu'il ne faut pas.
Il n'y avait rien à répondre à cela, et Michon n'avait qu'à se soumettre aux ordres du « capitaine «,
Dégonflé d'une grande partie' de son gaz, le ballon s'abattit rapidement vers le sol et soudain la nacelle reçut un choc violent, qui la fit presque se retourner. Elle avait donné contre une des ailes inertes du moulin abandonné.
Mais aussitôt après, l'aérostat s'éleva de nouveau, plus rapidement encore qu'il n'était descendu, et la forte brise du nord, qui maintenant soufflait en tempête, l'eut entraîné en quelques instants, à un mille plus loin dans les airs.
Lorsque Guiscard et Michon, à moitié étourdis par la secousse, revinrent à eux, ils regar^lèrent tous deux instinctivement vers l'endroit où il n'y avait qv'un instant se tenaient la Mutilée et l'enfant.
La place était vide.
La dame voilée et le petit André avaient disparu.
Que setaient-il produit ?
Il n'était pas bien difficile de le deviner.
Au moment où le ballon était entré en contact avec l'aile du moulin, Pompadour avait hardiment refermé la soupape. Et, avant que l'acrostat n'eut eu le temps de remonter, elle s'c:ait saisie ce l'ejifant et avait sau'é avec lui hors de la nacelle.
Comme le moulin était bâti sur un cô'.cau sablonneux, la chute quoique, un peu haut, n'offrait point le danger qu'elle eût présenté partout ailleu'.s,
Pompadour avait calculé tout cela d'un coup d'œil. L'infernale créature avait d'ailleurs un corps de fer et des membres de caoutchouc. El!e eut opéré bien d'autres descentes sans se faire mal.
Lorsque Î^Iichon se rendit compte de ce qui venait de ss passer, il hurla de fureur et Guiscard eut toutes les peines du monde à l'empêcher de se précipiter hors de la nacelle.,
Le vieux soldat se fut infailliblement tué, car l'aérostat avait rebondi à près de cent mètres de hauteur.
• — Faites descendre le ballon 1 cria ]\Iichon, frappant du pied avec une telle violence qu'il faillit défoncer la nacelle. Vous entendez, monsieur Guiscard ! Je vous ordonne d'aterrir à l'instant !
— C'est ce que je ferais avec grand plaisir, pour ce qui me concerne, répondit l'aéronaute, mais ne sentez-vous point ce maudit vent qui nous entraîne ?
— Ouvrez la soupape! reprit le vieux soldat d'une voix tonnante. Je voudrais que votre ballon de malheur se fermât comme un simple parapluie, au risque de tout ce qui pourrait arriver ! Si vous refusez de m'obéir, je vais faire du feu et une belle et bonne explosion mettra forcément fin à votre voyage,
— Vous êtes fou, caporal l
— Oui, je suis fou! hurla Michon, dont les yeux laissèrent échapper un double flot de larmes. Ne comprenez-vous pis que je dois l'être, après ce qui arrive ? On m'a volé mon enfant ! Mon cnlaiit! Qu'est-ce que je dis? Si co n'était que le mien! Liais ce petit là avait été confié à ma vigücnce, à mon honneur ! Et si je reviens sans lui à ia maison, son oncle va m;; traiter de misérable et de scélérat !
— Eh! bien, donc, que le ciel nous vienne en aide, dit Gui scard, en ouvrant la sc>upape. Il est inseiisé moi à d'essayer d'aterrir au hasard et par un temps pareil ! Mais je veux vous prouver que l'escamoteur Guiscard est incapable de laisser un brave homme, comme vous, dans l'enibarras !
L'aérostat se tordit en spirale et s'abattit rapidement. L'obscurifô était devenue si complète que les deux hommes ne voyaient point l'endroit vers où ils descendaient vertigineusemen'.
La nacelle, heurtant pour le seconde fois contre un corps dur, leur api^rit qu'ils venaient de toucher terre.
Aussitôt, et avec une grande présence d'esprit, Guiscard lança un crochet, attaché à un cable, dans l'espoir qu'il mordrait dans la terre.
INIais cet espoir fut déçu.
Le ballon, traînant derrière lui nacelle et ancre, fut chassé, en ligne droite, à peu de distance du sol, et cela avec une si grande impétuosité qu'il n'y avait pas à songer se\dement, à sauter à terre.
Les deux hommes, étendus dans le fond de la nacelle, devaient réunir tous leurs efforts pour ne pas être broyés sur le sol.
Ainsi s'écoulèrent quelques minutes qui, étant donné l'effioyable situation, leur parurent des siècles, lorsque soudain, dans la nuit| retentit un coup de sifflet strident. Un second, puis un troisième . suivit et, comme les yeux flamboyants de quelque monstre colossal vomi par l'enfer, deux lumières rondes et sanglantes éclatèrent, se rapprochant à vue d'œil»
Guiscard saisit le vieux soldat par le bras.
— Dieu nous assiste ! s'éctia-t-il d'une voix rnuque Nous nous trouvons sur une voie ferrés et là, là, arrive sur nous une loco« motive !
Tous deux, ils su dressèrent pour bondir, coûte que coûte hors de la nacelle, mais ils n'en eurent pas le temps.
Un dernier coup de sifflet, le hurlement de la vapeur, s'échappant de la soupape, puis...
Un corps fut violemment lancé, roulant au bas de la voie ferrée, surélevée en talus. Un autre disparut, avec la nacelle, sous les roues de la locomotiie qui passa en crachant du feu et de la fumée.
On entendit un claquement et le train faillit dérailler. Il s'arrêf.a un peu plus loin, le frein ayant éncrgiquemsnt fonctionné.
Les gardes sautèrent sur la voie, leurs lanternes au poing et les voyageurs, effrayés à la fois par le signal d'alarme de la locomotive et par le choc, se pressèrent aux portières.
Quelques minutes plus tard, on retirait de dessous le traio les débris d'une grande enveloppe de taffetas gommé.
— Nous avons passé sur un ballon, dit le conducte^i- en chef. Pourvu qu'il n'y ait pas de victimes.
Bientôt on découvrit le corps horriblement muti'é d'un homme viUu de drap noir. La têLe et les bras étaient séparés du corps. C'était tout ce qui restait du malheureux Guiscard ! On rassembla ses débris humains dans un pan; ». Au bas du talus on releva un second cadavre, au moins, on le crut d'abord.
— Un vieux soldat ! dit le conducteur avec compassion, en remarquant le costume semi-militaire de Michou,
Cependant, au bout de quelques minutes, on s'aperçut que l'homme vivait encore, mais il était à craindre qu'il ne fût frappé d'un transport au cerveau, à en juger par les paroles incohérentes qu'il prononça en revenant à lui.
— A vos ordres, mon jeune colonel !... murmurait-il, en se tordant douloureusement... Ils ne nous tiennent pas encore... Me voici 1 Me voici !... Vive Magenta... Mais ma médaille sera pour le capitaine !
Les gardes-barrières étant accourus, on alla chercher du secours,
Hichon, touj(j^urs déluant, et les restes de Guiscard, furent transportés au village le plus voisin.
C'était celui de Montreuil
Enfin, le train put repartir, avec un retard de vingt minutes.
Lorsque le jour se leva, toute une partie de la voie était encore jonchée de fragments de taffetas, de bouts de cordes et de débris à'osier,
Et entre les rails s'étendait une longue traînée de sang, celui du pauvre saltimbanque, m lequel avait battu un cœur droit et humain.
Plus heureuse que les deux hommes, Pompadour avait parfaitement réussi à sauter hors de la nacelle.
Comme elle s'3' attendait, elle tomba sur le sable, mouillé par la récente pluie et, revenue de son premier étourdissement, elle constata avec satisfaction qu'elle n'avait a rien de cassé, a
Le petit André, lui aussi, s'en était tiré sans contusion ni égratignure.
Il ne s'en remit pas moins à pleurer amèrement, demandant à être reconduit sans retard, à l'hôtel, près de l'oncle Mathieu et de la tante Frédérique,
L'heure à laquelle on avait l'habitude de le coucher, était d'ailleurs passée depuis longtemps et il pouvait à peine encore tenir ouverts ses yeux gros de sommeil,
La Mutilée vit bien qu'il ne fallait pas songer à fournir une ongufe route avec l'enfant. Elle même, d'ailleurs, était rompue de fatigue.
Le retour de Paris et même la route jusqu'au plus prochaia
village se présentaient également comme des impossibilités matérielles.
Que faire, cependant ?
Autour d'eux s'épaisissait encore l'ombre. Tout ce qu'elle pouvait distinguer, c'est que sur la gauche se trouvait un bois, sur la droite, un cours d'eau et, devant elle la carcasse fantastique d'un moulin démantelé.
Pompadour frissonna, car l'orage avait fortement raffraichi l'atmosphèie et la nuit promettait de devenir glaciale, ce qui n'est pas rare, dans la première quinzaine de mai.
Elle aurait donné- beaucoup pour se procurer une voiture qui la ramenât à Paris. A défaut de calèche, la plus hum'ule charrette eût été saluée par elle avec transport. Mais elle avait beau piêtcr l'oreille, nul grincement de roue, nul pas de cheval ne retentissait, et, qui pis est, aussi loin que la vue pouvait s'étendre, on ne distinguait pas la moindre lumière.
Elle']:)utse convaincre, si elle l'ignorait, que les bons paysans se couchent avec les poules. A Paris, ville de plaisirs et de spectacles, on commençait seulement à vivre. Ici, dans les campagnes silencieuses, tout le monde dormait, après la rui? besogne, vaillam.ment abattue.
Cependant, il lui fallait prendre une résolution.
Le moulin semblait bien vieux et bien délabré, mais encore habitable.
Et aux champs, on n'a pas coutume de rien laisser sans emploi. Si cette espèce de ruine servait d'asile à quelqu'un, Pompadour demanderait l'hospitalité pour la nuit, et comme elle était en mesure de paj^er richement son ccot, nul doute qu'elle ne serait accueillie avec empressement.
— Viens, mon chéri, dit-elle d\ni ton engageant au petit André. Tu es fatigué et tu as faim. Nous allons bientôt trouver un bon petit lit pour toi~, ainsi qu'une tasse de lait et un gros morceau de pain.
L'enfant, se trouvant tout seul avec cette femme inconnue, lui donna la main, bien iju'instiiictivement il se sentit repoussé d'elle pac un vague sentiment de méfiance.
— C'est tante Fréùcrique qui doit me mettre au lit, objecta-t-il, en pleurant doucement. Ou bien Georgette, pas vous 1
Pompadour le tira derrière elle.
' Elle alla droit vers l'cntvée du moulin auquel on accédait par un escalier en bois, dcjcté et vermoulu.
Si elle avait su en quel mauvais renom se trouvait ledit moulin dans toute la contrée, elle aurait peut-être préféré passer la nuit en plein air plutôt que ' d'y réclamer une hospitalité redoutée. Hais comment aurait-elle pu le savoir?
Le « Moulin hanté » tel était le nom donné à cette ruine, depuis longtemps abandonnée, et qui se trouvait sur le territoire 'ie Montreuil.
Pendant les longues soirées d'hiver, quand les villageois se rassemblent auteur de i'âtre, on se racontait tout bas une horrible histoire dont ce moulin avait été le théâtre.
Il y avait bien des années de cela et à cette époque, il était encore en pleine activité.
Le meunier, qui d'années en années devenait plus riche, était un homme sans cœur dent l'àme n'était accessible qu'à une froide avarice et à une cupidité effrénée.
Sa femme et ses trois fils étaient morts et il ne possédait plus qu'une fille.
. Rosalie, au physique comme au moral, formait l'antithèse vivante de son père. Autant il était laid, repoussant, fourbe et sans entrailles, autant elle était belle, charmante, droite et pi» to^-able aux chagiins d'autrui,
Uii jour, vers l'heure du midi, un ouvrier voyageur vint frapper à la porte du moulin.
C'ts un ieunne homme, à la barbe et aux cheveux blonds, mais assez misérablement vêtu. Il était à moitié mort de laim et
9öC A.LFRED DREYFUS
de soif, car le soleil drirdait fort et le pauvre diable n'avait pas un sou sur lui.
li demanda un verre d'eau.
Rosalie l'invita à s'asseoir sur un banc, placé dans roaibre da moulin, et lui apporta, avec une bouteille du meilleur vin, que le meunier réservât pour lui-même, une grosse miche de pain et un bon carré de fromage,
— Mangez et buvez, dit l'aimable fille, en s'asssyant à côté du voyageur, et que Dieu soit toujours avec vous !
Ils se mirent à causer, échangeant des regards. Le bel ouvrier en la couvant des yeux, avait presque oublié sa soif et sa faim.
Mais soudain le vieux meunier se dressa devant eux. Loisqu'il vit la façon dont sa fille traitait l'ouvrier voyageur, il entra dans une fureur indescriptible.
Dans sa féroce iésinerie il ne tolérait pas qu'on fit la moindre aumône à la porte du moulin.
— Que veut dire ce pillage 1 cria-t-il, en frappant Rosalie de son bâton roueux. Vous faites de ma maison et de mon bien, auberge et aubaine pour les vagabonds ! Je vous châtierai si bien, que vous n'y reviendrez plus de mon vivant.
Le jeune homme lui avait bien arraché son bâton et le Iv-i avait jeté en morceaux à ses pieds, mais déjà la jeune fille avait été atteinte au front et le sang jaillissait à flot de la blessure.
Rosaliv^ s'était sauvée en pleurant, dans le moulin, rougissant devant le jeune et pauvre voyageur de la brutalité de son père à son égard.
Il s'ensuivit entre le meunier et le passant une violente altercation, dont furent témoins quelques paysans, venus au moulin pour y apporter du blé à moudre.
— Va-t-en, misérable mendiant! cria le meunier, rouge de colère. Retourne à ton métier I Tu n'auras plus besoin de recevoir d'aumône des autres et tu gagnera de l'argent, comme moi.
L'étranger jeta au meunier un long et sarcastique regard et
les paysans ne purent s'empêcher de tressaillir à l'accent singulier avec lequel il riposta à l'avare :
— Vous avez raison, meunier, je m'en vais retouiner à l'ouvrage. Mais écoutez bien ceci et souvenez-vous de mes paroles : Avant qu'un an ne soit écoulé, vous m'aurez fait gagner vousmême une bonne journée, mais vous paierez cette journée là de votre tête.
Sur ce, l'étranger tourna les talons et s'éloigna à grands pas, poursuivi par les rires insultants de l'emporté vieillard.
A partir de ce moment, le meunier ne mit plus de bornes à son avarice. Il ne s'occupa plus qu'à amasser de l'argent, privant sa fille du strict nécessaire.
La belle Rosalie devenait plus pâle de jour en jour et lentement dépérissait.
Enfin, il arriva un jour qu'elle ne put plus se lever de son lit et, dans le village, on se dit que ses moments étaient comptés.
Ce jour là, elle fit mettre secrètement une lettre à la poste par une voisine qui avait réussi à pénétrer auprès d'elle.
Par une tempétueuse nuit d'hiver, le curé de Montreuil fut /éveillé par des coups violents frappés sur la porte du presbytère.
Lorsqu'il eut ouvert la fenêtre, pour s'assurer si vraiment quelqu'un avait besoin de son secours, il vit, debout devant sa porte, et les pieds dans la neige, un jeune homme drapé d'un ample manteau noir.
A quelques pas attendit un traîneau occupé par un monsieur d'un certain âge, emmitoufflé dans une pelisse.
Le jeune homme avertit le digne curé qu'un malade, à toute extrémité, désirait recevoir les derniers "sacrements.
Après s'être vêtu à la hâte et s'être muni des saintes huiles, le curé entra, sans faire la moindre observation, dans le traîneau, qui s'éloigna rapidement.
On s'arrêta au pied de la colline sur laquelle s'élevait le moulin.
Le- vieux meunier refusa d'ouvrir, mais le jeune homme enfonça
la porte et tout trois, en dépit de sa résistance, pénétrerait dans la chambre de Rosalie.
Ils trouvent la jeune fille près d'expirer mab ayant encors toute sa connaissance.
Le ieune homme, fondant en larmes, s'agenouilla devant son lit
— Pauvre Rosalie, dit-il, j'ai reçu votre lettre, et s'il est encore puissance au monde qui puis3:j vous sauver, vous vivrez. J'ai amené le meilleur médecin de Paris, qui recherchera les causes de votre inexplicable affection. Ah I pourquoi ne point m'avoir écrit plutôt! Pourquoi avoir tant tardé à me communiquer vos affreux soupçons ?
— Hélas ! gémit la malade d'une voix mourante, j'avais peine j^ croire qu'un père !...
Elle se tut et trembla de tout son corps. Le célèbre mé.Iecin, une des gloires de la faculté de méJecins de Paris, ne pouvait plus la sauver.
Mais du moins, put-il déterminer les causes qui l'avaient fait dépérir, en pleine jeunesse et en pleine santé.
Rosalie était victime d'un poison lent.
Elle rendit l'âme dans les bras du jeune homme, pendant que la tempête de neige se déchaînait au dehors et que le moulin craquait de la base au faire, sous la violence des rafales.
Le lendemain, en présence de la justice, le médecin fit exhumer leô restes de la femme et des trois fils du meunier.
Dans tous les quatre on retrouva les traces d'un poison végétal.
L'avare avait empoisonné toute sa famille î
— Ils en voulaient à mon argent ! déclara le misérable à ses juges terrifiés. Celui qui en veut à mon argent est mon ennemi. Or, j'ai le droit de tuer mes ennemis !.,,
On répondit à cette revendication sauva^^e en le condamnant à mort.
Lorsque, le matin de son exécution, le b.ourreau pénétra da»»''
sa cellule, le meunier reconnut, avec stupeur, en lui, le jeune homme qu'il avait chassé de chez lui, il y avait moins d'un an et qui y avait plus récemment reparu accompagné d'un médecin et d'un prêtre.
— Je suis le fils du bourreau de Paris, lui dit le jeune homme à l'oreille. L'année dernière, j'avais résolu de passer à l'étranger pour échapper aux terribles fonctions de mon père et qui si longtemps nous étaient imposées par hérédité. Mais comme je passais par chez vous, pauvre et dénué, vous m'avez donné le conseil, meunier, de retourner à mon métier et de travailler, pour ne point être à la charge des autres. J'ai profité de vos avis et m'en suis retourné chez mon père, pour devenir son aide, d'abord, son successeur ensuite. Allons, meunier, résignetoi, ton heure a sonné.
Une demi-heure plus tard, le couperet de la guillotine tranchait le cou du meunier parricide.
Depuis ce temps, les habitants de Mont^reuil prétendent que le meunier sans tête revient chaque nuit rôder autour de son moulin, abandonné après lui, et qui, lentement, est tombé en ruine.
Pour aucune fomme au monde, ils ne consentiraient à passer la nuit dans la Sr^istre demeure et même, ea plein jour, ils font un détour pour l'éviter.
Des voyageurs attardés, ayant passé sur le tard devant le « Moulin hanté », ont fort contribué à accréditer la lugubre légende. Ils ont déclaré, en donnant les marques les moins suspectes de réelle épouvante, avoir entendu s'élever à l'intérieur des plaintes et des gémissements, mêlés à des tintements de métal et à d'effroyables éclats de rire.
Aussi la croyance générale est que le meunier revient la nuit pour compter son argent, que personne n'a retrouvé, d'ailleurs.
Petit à petit, cependant, « le progrès des lumières » aidant les esprits forts de la contrée avaient affecté un certain scepti-
ç84 ALFRED DREZFUS
cisme, à l'égard du meunier sans tête, et parlaient d'aller lui rendre vkite une nuit ou l'autre, pour chercher la place de son trésor.
Mais de nouvelles diableries avaient fait remettre indéfiniment cette joyeuse partie.
Depuis quelques semaines, les gens les moins timorés de l'endroit prétendaient avoir vu une silhouette humaine se profilai aux croisées, veufs de tout vitrage, du vieux moulin, et se promener, sur la colline, une ombre haute et maigre, ressemblant beaucoup, au clair de la lune, à celle d'un squelette habillé.
Et les esprits forts, rengainant leurs bravades, se l'étaient teau pour dit.
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Pompadour ne put réprimer un frisson en frappant à la porte vermoulue du moulin abandonné
Les lieux, marqués par les superstitions populaires, s'impreignenti!s d'une atmosphère spéciale ou plutôt existe-il des courants jn3'stérieux entre les choses prétendument inertes et les ondes jupressionnables de la pensée humaine ?
La Mutilée ne connaissait point le premier mot de la lugubre et fantastique légende qui s'attachait à ':ette ruine et faisait le vide autoiu- d'ell"
Et pourtant elle se sentit émue, troublée.
Est-ce qu'elle allait avoir peur à présent ?
Et de quoi ?
Elle frappa une seconde fois.
Personne ne répondit de l'intérieui
Elle appuya le genou contre la porte qui, à son grand étonnement s'ouvrit aussitôt.
Pompadour ne vit devant elle qu'épaisses ténèbres.
— Est-ce qu'il n'y a personne ici? demanda-l-ella ''une voh forte.
Pas de réponse encore.
LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE gSS
Surmontant la sensation de crainte, pour elle bien imprévue, qui s'était emparée de son esprit pervers, mais vigoureux, elle pénétra avec l'enfant dans le moulin obscur.
Muet de terreur, le petit André se pressait contre elle.
Pompadour, sifflotant entre les dents, mais l'oreillt; et l'esprit en éveil, avançait pas à pas.
— Décidément, se disait-elle, ce moulin est moins fréquenté qU'î celui de la mère Cazotte. Il n'y a pas un chat ici !
Lorsque ses j'cux se furent un peu accoutumés à l'obscurité, elle chercha à se rendre compte des lieux.
Au bout de la grande pièce, sombre et vide, elle distingua l'escalier en échelle, à moitié démoli, montant à la chambre de mouture.
Au pied de cet escalier était jeté une botte de paille.
Pompadour résolut de s'en contenter.
Cette litière lui suffirai pour passer tant bien que mal les quelques heures qui la séparaient de l'aube.
Aux premiers rayon du jour, elle se dirigerait vers le village le plus proche, d'où une voiture, qu'elle ferait chercher, la ramènerait à Paris.
A peine eut-elle déposé l'enfant volé sur la paille, qu'il s'endormit profondémant. Elle même se trouvait tellement épuisée par les événements de la journée, qu'elle s'étendit avec délice et, ^A'ant fermé les yeux, partit aussitôt pour le pays des songes.
Un moment plus tard, tout était redevenu silencieux dans le vieux mouliij.
Au dehors, la tempête s'était apaisée et la lune, dégagée de . son rideau de nuages, projetait sa lueur bleuâtre, à travers la croisée, sans vitres, ni volets.
Soudain, une ombre longue et mince, parut au haut de l'escalier branlant qu'elle descendit avec précaution.
Un être hideux, appartenant à ce monde ou échappé des
gSG «ALFRED DREYFUS
tombeaux, s'avança vers le groupe endormi, en s'aidaiit d'iui bâton noueux, dirigé en avant.
Lentement il se pencha vers la IMutiléa et parut écouter sa respiration profonde et régulière.
Un pâle ra3'on de lune, le frappant en plein, fit reluire une efrro3^able tête de mort.
Les villageois ne mentaient donc pas, les soirs d'hiver, la veille ? Le meunier guillotiné, pour avoir froidement empoisonné sa femme et ses enfants, revenait-il, la nuit, errer dans les lieux témoins de ses forfaits ?
Rien d'effroj-able comme la sinistre silhouette, courbée gri maçante, sur les hôles imprudents du moulin hanté !
Serait-il vrai que les morts, tourmentés pour des crimes non expies, se relèvent parfois du sépulcre pour épouvanter les
Vivants
fc-, .■>
L'Homme aux six ortsilb
— Le serpent!.., Emile!... Sauvsz-moi! Oh! ces yeux!... Je suis perdue !
C'est sur ces paroles entrccoupéas que Lucie sortit de sa ■torpeur, qui ressemblait fort à. une possession hypnotique, produite par la fascination du dangereux reptile, qui n'exerce pas seulement ses effets sur les animaux, mais encore sur les natures un peu nerveuses,
Lucie, tout à l'heure inerte et glacée, recouvrait lentement avec
xcrcice de sa pensée Tusage de ses mouvements. Eile étendit îrs bras et pionicna auteur d'elle un regard surpris.
Elle se retrouvait dans une caverne mais non point dans celle qu'elle partageait avec Emile de Ribès.
Cette habitation semblait beaucoup plus spacieuse et pourvue ce nombreux dégagements. Les parois en étaient tapissées d'écaillés ^'buitres perlières, dont un grand nombre encore pourvues de ""curs précieux tiésor, projettant un éclat doux et laiteux.
Des peaux de bêtes et des nattes, en fibres de coco, rec'ouvialent le sol et imprimaient à la grotte un cachet, certes inattendu, en pareil lieu, d'intim.té et de confort.
A la voûte rocheuse pendait une lampe, répandant une lueur suffisante pour éclairer la caverne jusque dans ses moindres recoins. Elle était creusée dans une calebasse j le précieux cocotier en avait fourni la mèche et les phoques, l'huile, épurée par un procédé rudimentairo de clarification.
Cette demeure souterraine ne manquait point, non plus, de meubles, tous artistement façonnés en bambou courbé, rejoint ou entrelacé. On y voyait de petites tables, des sièges, même un lit de repos, sur lequel Lucie se trouvait étendue en ce moment.
La jeune femîne ne fit guère qu'entrevoir tout cela, d'un rapide cC'Up d'œil, car sa pensée et ses regards se trouvèrent aussitôt entièrement absorbés par une terrifiante apparition, celle d'un ttie humain, vêtu de peaux de bêtes. .
Cet homme se tenait droit et immobile, comme une statue, devant le lit où reposait Lucie, les bras croisés et fixant sur elle des yeux flamboyants.
— Grand Dieu I s'écria la malheureuse épouse du capitaine Dreyfus, en se redressant avec effort. Où suis-je ? Tout ce qui m'entoure m'est éîranger!,.. Est-ce un rêve?... Le serpent!... Ah! je comprends tour!... Je suis en la puissance du meurtrier de mes amis !
gSS ALFRED DREYFUS
• Défaillante de surprise et d'effroi, elle se laissa retomber sur sa couche.
Mais à sa profonde stupéfaction, l'homme, dont l'aspect était celui d'un véritable sauvage, lui adressa la parole en un Français, qui bien que péchant un peu sous le rapport de l'accent, attestait un degré d'instruction et d'éducation peu ordinaires.
— Soyez sans crainte, ô céleste créature, ait l'homme aux si:c orteils, d'une voix douce et musicale. Il ne vous arrivera ici aucun mal. J'ai pu, il est vrai, tuer vos compagnons d'inforâine, mais jamais je ne m'attaquerai à une femme. Si je vous ai enlevée et transportée dans ma demeure, ce n'est que dans l'espoir de trouver en vous une compagne aimante et dévouée,
Lucie frémit de tout son corps.
L'avenir que lui faisait entrevoir l'homme aux six ort'sils lui semblait cent fois pire que la mort.
Mais l'épouvante même qui lui causait cet avenir, lui rendit toute son énergie.
Elle sauta au bas de sa couche et tomba aux genoux du redoutable inconnu,
— Cjui que vous soyez, s'écria-t-elle, homme étrange et inexplicable, vous devez être aussi malheureux que nous, car j'entends à vos paroles que vous avez été élevé dans les rangs distingués de la société et un naufrage, sans doute, a dCi vous jeter sur cette île. Que vos douleurs passées vous inspirent de la pitié pour vos semblables ! Sâchez-le, je suis l'épouse d'un autre, d'un inlortuné plongé dans les plus profonds abîmes du malheur et du désespoir. Ce martyr ne possède plus rien au monde que la fidélité de sa femme, son éternel amour et son honneur que rien n'est venu souiller !
— Serait-ce l'homme avec lequel vous habitez une même grotte ? demanda d'un air sombre l'inconnu aux six orteils.
— Non, répondit Lucie. Je n'ai de commun avec lui que le sort qui nous a jetés ensemble sur cett« île, et a fait de nous
des amis, des frères.., Ainsi en serait-il des autres, hélas ! s'ils avaient vécu ! Oh ! ne lui faites pas de mal ! Epargnez-lui l'horrible mort que vous avez réservée à nos deux autres compagnons!... Je vous en supplie, réunissez-vous à nous... Faisons alliance! Lorsqu'on supporte ensemble un malheur imméiité, le poids en parait allégé d'autant l
L'inconnu, vêtu de peaux de bête, secoua les longues boucles de sa chevelure blonde et la fureur se peignit dans ses y!.ux soudainement égarés
— Votre compagnon est un homme ! s'écria-t-il d'une voix rauque. Et c'est pourquoi, il lui faut mourir !
— ]\Iais pourquoi, hélas'l II ne vous a jamais fait aucun mal, ■ — N'importe! Je suis le roi de cette île et qui y pénètre s:ins
ûion autorisation, doit' tomber sous mes flèches 1
— Tuez-moi donc aussi, gémit Lucie. Je vous en conjure. Peicez-moi d'une de vos flèches empoisonnées et je vous bénirai en expirant 1
L'inconnu, reveau à l'état sauvage, dévorait Lucie d'un rrgard ardent. Il étendit les bras vers elle. Mais la jeune femme rpcula vivement. Son sein se soulevait, ses j'eux brûlaient d'angoisse et de terreur.
Doucement l'homme blond toucha de ses doigts calleux le bras rond et satiné de Lucie. Mais soudain, il retira les mains et se mit à fuir vers l'entrée de la caverne où il s'arrêta, haletant.
— Non, non ! s'écria-t-il, d'une voix troublée. Non, pas de violence ! Je ne renouvellerai point le crime qui m'a amené sur cette île!... La sollitude m'a épuré, m'a rendu meilleur!... Eile se dresse entre nous, celle que j'ai... Ne crains rien de moi, iemmc... J'attendrai, jusqu'à ce que tu m'aies appelé près de toi de ton propre mouvement.
Lucie se leva de sa couche. Elle avait compris que, pour le iTiOP-.cnt, du moins, tout danger avait disparu.
Le « Roi de i'ile, — pour lui accorder le titi'e dont il s'était
goo ALFRED DREYl'US
paré lui-même — le Roi de l'île invita d'ua geste Lucie à reprendre sa place sur le lit. Pu'.':, il s'éloigna par un des nombreux couloiis de la caverne et reparut bieiitô!:, chargé de provisions de bouche.
Il plaça devant la jeune femme un des guéridons en bambou, et le couvrit adroitement et non sans goût des éléments d'un repas copieux, consistant en viande rôtie, en oeufs de tciiue frits, en fruits et en lait de chèvre, fraîchement trait :
Lucie but avec délice le lait crémeux, contenu dans la moitié d'une noix de coco, sciée par le milieu et soigneusement évidée, et mangea avec plaisir quelques œufs de tortue, auxquels elle trouva un goût exquis.
Puis, elle s'arrêta, regardant l'iiomme qui la retenait prisonnière, comme un condamné doit regarder son juge, cherchant à saiprendre sur sa physionomie l'arrêt qu'il lui réserve.
Cet examen ne fut point en défaveur du roi de l'île.
Lucie observa sur son visage, mobile,^ mêlés à une expression de sauvagerie, parfois féroce, des éclairs de sensibilité et les traces d'une noire tristesse.
Elle ne put contraindre plus longtemps sa curiosité et lui demanda :
— Depuis combien de temps êtes-vous sur cette île?
— Je ne saurais le dire, répondit l'inconnu aux six orteils, car le calendrier que j'avais dressé, à été détruit par un tremblement de terre. Mais il ne doit pas y avoir loin de dix huit ans.
— Dix huit ans ! s'écria Lucie, avec compassion. Et êtes-vous resté seul, pendant tout ce temps?
— Toujours seul ! D'abord, je désirais vivement revoir des hommes. Mais comme ils tardaient à se présenter, je me suis mis à les haïr et je résolus de détruire tous ceux qui tenteraient de me déposséder de mon île.
' — Est-ce que vous êtes arrivé ici à la suite d'un naufrage.
— Oui, le naufrage de ma vie 1
Lucie se tut, ne voulant point pénétrer plue avant dans les icciets de cet homme étrange.
Ils devaient être bien terribles, ceux qui l'avaient fait échouer dans cette solitude et séparé du monde pendant si longtemps !
Mais à sa grande surprise, le Roi de l'île reprit après un moment de silence :
— Je vais vous dire l'histoire de ma vie. Pendant dix-huit ans, ti ne s'est point passé de jour que je ne me la suis racontée à moi-même. ATais aujourd'hui, pour la première fois, je la confierai à un être humain. Ecoutez... Puisque vous devenez ma compagne, il n'e?t que juste que vous connaissiez bien celui à qui vous appartiendrez.
Il se leva et, la tête penchée sur la poitrine,, se mit à parcourir ja caverne dans tous les sens.
D'une voix triste, presque plaintive, il commença son récit, en s'adressant plutôt à lui-même qu'à Lucie, malgré elle émue et intéressée.
— « Quel âge avais-je bien lorsque cela s'est passé? Dix-huit, dix-neuf, vingt ans? Je ne saurais le dire. J'étais le fils unique de lord Percival, qui possédait en Ecosse d immenses domaines. Mon père, aussi bien que ma mère, se pliaient à mes moindres caprices. J'étais un Dieu pour eux et je ne m'en apercevais que trop bien. Tout jeune, j'avais déjà acquis l'habitude du commandement. Je me faisais servir sans scrupule, ne tolérant aucune contradiction... Je n'avais pas seize ans encore que je tuai à moitié un valet qui avait enfjeint je ne sais lequel de mes ordres.
J'aimais tendrement mes parents, pourtant, surtout ma mérfe, une belle femme, pâle et triste qui se plaisait à vivre retirée du reste du monde, dans notre beau et romantique château des * Highlands.
Ma mère pleurait souvent, surtout quand elle se croyait seule. Et loisque le noble lord, mon oère. la ^surprenait dans ces
gg2 A.FRED DREYFUS
accès de tristesse, il devenait à son tour morne et sombre et se renfermait dans ses appartements, souvent parfois pendant une semaine entière.
J'avais .douze ans, à peine, lorsqu'un jour j'insistai avec emportement auprès de ma mère pour qu'elle m'apprit la causa de son chagrin.
Elle secoua la tête d'un air accablé ! Mais une heure plus tard, elle m'attira tendrement à elle, passa ses mains blanches daHS mes boucles blondes et me demanda à demi-voix^
— Est-ce que tu ne voudrais point avoir une sœur, Patiick?
— Non, rèpondis-je sèchement.
Je m'aperçus, alois, que ma mère semblait effrayée de ma rudesse.
— Et pourquoi ne le voudrais-tu pas ? repril-elle en £c contenant,
— Parce que ie ne serais plus seul à^^osscder ton cœur. Parce que je devrais le partager avec une autre.
— Üh ! tu te trompes, mon fi^s, répondit-elle. Le cccur d'unt mère peut également aimer plusieurs enfants et son airour est d'autant plus grand que chacun d'entr'eux l'aime aussi davantage.
je me suis rappelé cet entretien plus tard, lorsque l'irrep.nabic était accompli !... »
Le Roi de l'île, ou plutôt, lord Patrick Fercival, se. tut pen- • dant quelques instants. Il semblait rassembler tout son courage pour ce qui lui restait à dire.
— « A l'âge de quinze ans, reprit-il. j'étais déjà développé, fort et grand comme un homme. Avec cela, dé'ermmé chasseur et batailleur émerite. C'est vers cette époque qi\e notre existence,' dans notre vieux château, subit un changement soudain.
— Ta mère se sent un peu isolée., ici, ma di^ mon père. IV lui faudrait un visage de femme, avec lequel elle prit sympathiser. Dernièrement^ elle m'a exprimé le désir d'avoir une dame de compagnie. Je vais faire un petit voyage pour tâcher do
Oesi h plie du faux woiniayeur / s'êcrimcnt-tls. lO Centimes la livraison de 32 pages.
LiV. 32 R,EPR0DÜCT10K INTERblTE LlVf 32
Imprimerie L. IIyxdervkx. Pv.ac Saini-Picrre, 30, Bruxelles
dv^couvrir une personna qui puisse lui convenir... Je ne répondis point. Mais cette modification à notre manière de -vivre ne me plaisait guère. Je craignais de voir une étrangère s'immiscer dans le cercle formé par mes parents et moi.
D'ailleurs, je ne pouvais me figurer une dame de compagnie, engagée pour ma mère, que sous les traits d'une personne aussi âgée qu'elle, sinon davantage, à cheveux gris, un peu pédante^ mesquine et médisante.
Mon père partit et je passai, seul, avec ma mère quelques unes des plus radieuses semaines que je compte dans ma triste vie.
Jamais je n'avais vu ma mère plus vive et plus animée. Elle ne pleurait plus, elle semblait mieux portante, plus gaie que jamais auparavant, c'était comme une véritable transformation.
Cependant le voyage de mon père se prolongeait singulièrement. La recheiche d'une dame de compagnie semblait lui offrir de certaines difficultés. Il nous arriva des lettres, datées par lui de Londres, de Paris et, enfin, aussi, de Bruxelles.
Enfin, au b^ut de six semaines, il nous revint, ramenant une dame, ou plutôt une demoiselle de compagnie.
Lorsque ie la vis pour la première fois, je faillis être renversa par la surprise.
Elle n'était point vieille, elle n'avait pas de cheveux gris et n'était ni pédante, ni mesquine, ni médisante !
C'était la plus belle et ravissante blonde que j'eus jamais pu me figurer. Elle ne devait pas être plus âgée que moi et il n'étaiv personne qui ne tombât aussitôt sous lo charme de sa grâce, de son esprit et de son exquise douceur.
Elle s'appelait Maggie et était notoirement d'origine anglaise, bien que mon père eût été la découvrir dans un des meilleurs pensionnats de Bruxelles.
En fort peu de temps, Maggie devint la favorite de tout le
L^ MARTYR DE L'ILE DU DIABLE çgS
monde au château, comme partout où elle paraissait, ne fut-ce qu'un instant.
Mon père et ma mère l'adoraient.
T^Ioi seul, je haïssais cette ravissante créature. N'était-elle point en bonne toie de s'accaparer de tout l'amour dd-t mes parents m'entouraient exclusivenient naguère ?
Oui, je ne pouvais pas me le dissimuler, ma mère partageait (désormais sa tendresse entre moi, son fils, et l'ét-ratigère qu'un sort maudit avait amenée dans notre château des Ilighlands !
Souvent j'avais surpris ma mère aîi moment où, ne s'attendant point à me voir, elle étreignait sa demoiselle de compagnie sur son sein avec la tendresse passionnée qu'elle ne m'avait que .'arement témoignée.
Cependant, j'étais, moi, son fils, son enfant, et l'autre, une étrangère dont on louait les services, un peu plus qu'une simple domestique !
Aussi ne me donnais-je même plus la peine de cacher à cette Maggie de malheur l'aversion qu'elle m'inspirait.
Lorsque cela se pouvait, sans faire scandale, je quittai la place aussitôt qu'elle paraissait. A table, je m'installais de iaçon a n'être tenu vis à vis d'elle à aucun des devoirs de politesse courante imposés par un voisinage immédiat ou un impérieux vis à vis.
Et lorsqu'il s'agissait de faire quelque promenade à cheval ou en voiture, je m'arrangeais de façon à ne point prendre pavt à la sortie,
A toutes ces marques bien évidentes d'éloignement et d'antipathie, Maggie, sans avoir l'air de se faire violence, n'opposait qu'une imperturbable douceur et les plus aimables prévenances.
Lorsque je me montrais vis à vis d'elle dur, mordant, dédaigneux jusqu'au mépris, elle se contentait de lever vers moi ses grands yeux tristement interrogateurs, ou de sourire avec résignation.
Un an s'écoula de la sorte
gçG A.LFRED DREYFUS
Parmi les nobles lords de la rcpjion, avec lesquels nous étions obligés de frayer, se trouvait une jeune baronet pourvii d'un arbre généalogique imposant et d'une immense fortune, mais qui m'avait toujours paru fort sot et animé, qui pis est, des plus vils instincts.
Maxwell, tel était le nom de ce gentilhomme, je ne dirai pas de ce gentleman, avait redoublé ses visites, depuis l'arrivée "de Maggie au château de mon père et, en dépit de sa nature bru^ taie, se montrait plein de prévenances pour la jeune fille.
Je ne sais pourquoi, inais je me mis à haïr cet homme qui, jusqu'alors, m'avait été simplement désagréable.
Un jour, mon père eut avec le jeune baronet une lo-ngua conicrcnce, pendant laquelle la porte de son cabinet resta strictement fermée à tout le monde.
Je m'en étonnais quelque peu, lorsque l'explication de celte entrevue me fut donnée, le soir môme, par mon père, qui me dit d'un air mi-sérieux, mi-badin.
— Nous fêterons prochainement ici un joyeux hymen. Le baronet, notre jeune et riche voisin, vient de me demander notre iolie Maggie en mariage et je la lui ai accordée.
Il me sembla qu'on m'arrachait le cœur de la poitrine, que le monde entier s'en retournait au néant, que toute lumière et toute vie venaient de s'éteindre autour de moi I
Je m'élançai hors de la chambre et, comme un fou, courus à travers le parc immense, plongé dans les ténèbres.
Le sang pétillait dans- mes veines et faisait battre mes tempes. Je ressemblais plutôt à une bête fauve qu'à un être humain.
Mais une chose m'était devenue bien claire, à présent, malgré le désarroi de mes pensées.
■■ Ce n'était point de la haine que je ressentais pour IMaggie, c'était de l'amour, un amour ardent, indomptable, frénétique !
— Et elle apparüendrait à ^^^ misérable baronet! Non 1 Cela
ne sera pas ! criai-je aux arbres, frissonnant dans l'ombre. Je la tuerai plutôt de ma main.
Api es avoir longtemps erré au hasard, j'étais revenu, sans m'en aperce, oir, à certain endroit du parc, transformé en véritable labyrinthe par l'entrecroisement de tortueuses et sombres allées.
Soudain, je m'arrêtai, comme cloué au sol. J'avais entendu soupirer, près de moi, derrière un buisson.
J'ccartai les branches avec précaution et ce que je vis me rem« plit de ravissement en même temps que de douleur.
Eclairée par les rayons de la lune, luisant librement dans une étroite clairière, je découvris Maggie. Elle était étendue sur un banc de mousse, baignée de larmes et la poitrine secouée par do douloureux soupirs. •
L'instant d'après, j'étais à ses pieds.
— Ne pleurez pas ! Ne soyez pas triste, Maggie, murmurai-je en lui saisissant les mains. Je ne puis pas vous voir pleurer !
— Laissez-moi, Patrick, répondit-elle d'une voix faible. Je suis la plus malheureuse créature qu'il y ait sur la terre ! Vos parents désirent que je devienne sous peu la femme du baronet IMaxvvel], et moi, moi.,.
E;le retira ses mains, que je pressais éperdûment entre les miennes, et s'en couvrit le visage.
— Et vous, vous n'aimez pas le baronet ? criai-je avec joie. N'est-ce pas, vous n'aimez pas, vous ne pouvez aimer cet homme?
— Non ! Mais comment résister aux volontés de vos parents qui sont si bons pour miOi !
Un soupçon lou, enivrant, me traversa l'esprit.
— Vous en aimez un autre n'est-il pas vrai, I\'aggie? de nan« dai-je d'une voix passionnée, en lui écartant les mains du vis-ige, car je voulais lire mon destin dans les astres bleus qu'étaient ses yt-ux.'
— Oui, un autre, dit l'adoiable fille, comme en un sanglo I^Iftis cet autre me repousse, et je ci ois même qu'il me hait 1
Lorsqu'elle eut p-ononcé lentement ces paroles, en se levant pour se retirer avec un regard que je ne devais oublier de ma vie — et que m'a suivi dans cette sollitude, comme si elle était toujours vivante, à mes côtés — je savais de qui elle voulait parier.
— Maggie ! criai-je d'une voix si éclatante, que l'écho des bois l'entendit et me repondit, Maggie, je t'aime comme un insensé !
Je l'étreignis avec violence sur ma poitrine haletante et mes baisers lui brûlèrent les lèvres.
Je sentis sa bouche chercher la mienne, sa pression répondre à mon étreinte, ses yeiix mourants se noyer dans mes yeux do ilarnme !
En cet instant inattendu le suprême félicité, nous perdîme? tous deux la raison.
Les grands arbres du parc, les chênes séculaires, l'opulente verdure qui nous entourait, cette clairière mystérieuse, avec ses bancs de mousse, se transformèrent pour nous en une salle nuptiale aux hautes colonnes, aux draperies somptueuses, et les étoiles, brillant aux cieux devinrent les cierges saiats, allumés pour célébrer notre hymen solennel.
— Ma femme! m ecriai-je ! Oui, tu seras, tu es ma femme adorée et nul ne pourra nous séparer désormais, sinon le Dieu d'éternel amour qui vient de nous réunir.
Je la portai, éperdue et défaillante, sur le banc de mousse.
Si j'avais dû payer, cette heure d'inoubliable enivrement du bonheur de ma vie tout entière, certes, je n'aurais point hésité.
Héîas, il en devait ê'.re aii;si, »
A cet endroit de son récit, Pcrcival se jeta sur le sol.
Il imprima son fiont ruisselant de sueur dans la poussière et, longtemps, dcmeuia immoL-iie coaime s'il avait perdu connaissance.
Le moment eût certes été favorable à Lucie, pour essayer de fuir, mais elle n'y songeait même plus.
Elle savait que, dès ce moment, elle n'avait plus rien à craindre du malheureux, sur lequel reposaient ses yeux, noyés de compatissantes larmes.
Lorsqu'il se releva, elle osa le prier d'achever son récit, pourvu toutefois que les souvenirs, évoqués par lui, n'aggravassent point sa douleur.
— Celte douleur, répondit Patrick, m'a fait vivre pendant dixhuit ans 1 Pour les uns, l'huile qui entrelient le flambeau de IVxistence, c'est la joie et pour les autres la douleur... Mais écoulez encore, puisque j'ai commencé à raconter mes malheurs et que vous semblez vous y intéresser :
(( Pendant quatre mois nous tînmes cachée notrd ivresse. Car j'avais pvomptemer.l avisé à délivrer Maggie des importunités de Maxwell.
Un jour, que nous chassions tous les deux le faisan, nous nous rencontrâmes en plein bois. Nous étions seuls, face à face^ avec nos chiens et, chacun, armé d'un fusil. Je lui déclarai, le plus froidement du .monde, que, seul, un gicdin pouvait poursuivre une femme qui ne se souciait pas de lui. Ce disant, je jouais négligeamment avec la gâchette de mon fusil.
Je vous ai dit, je crois, que, comm.e batailleur, ma réputation n'était plus à faire. Le baronet me salua poliment, siffla ses chiens et disparut dans le bois avec une étonnante agilité. Depuis ce jour, il ne franchit plus le seuil du château.
Mes parents durent natuiellement renoncer au projet de marier Maggie au « noble n et riche Maxwell mais sans se douter, le moins du monde, du motif de sa soudaine retraite.
Cependant, c'était à moi que revenait le devoir de les en instruire et, certain jour, résolus aux aveux, nous entrâmes, Maggie et moi, dans la bibliothèque où se trouvaient réunis, mon père et ma mère.
Quand je dis, résolu aux aveux, pour ma part, je ne doutai nullement qu'ils n'accordassent avec joie leur consentement à notre hymen.
Pourr^uoi refuseraient-ils à leur unique enfant, le bien le pi as précieux qu'il pût désirer en ce monde ? Si j'étais un peu jeune encore, ma constitution pouvait rivaliser déjà avec celle d'un homme fait. D'ailleurs, dans les hautes terres d'Ecosse, le mariage suit d'ordinaire, de bien près, l'âge de la puberté.
Sans prendre de détours, tenant par la main, Maggie, rougissante et palpitante d'espoir, je dis à mon pèie d'une voix émue, mais assurée :
— J'aime cette jeune fille et j'ai le vouloir d'en faire mp femme.
Mon père et ma mère se levèrent d'un mouvement simultané et se regardèrent, comme si la terre venait de s'entrouvrir devant eux, vomissant un spectre effroyabb.
Puis, aussitôt après, mon père retomba dans son fauteuil, avec un cri étouffé, pendant que ma mère attirait à elle Maggie, et l'entraînait dans l'encognure de la haute croisée.
Je vis ma bien-aimée s'agenouiller humblement devant ma Kère et je devinai le sujet de leur rapide et anxieux entretien.
Ma mère questionnait avec fièvre, presque avec violence.
Maggie répondait timidement, pleine de confusion, se laissant avracher les paroles une à une.
Soudain la voix de ma mère s'éleva stridente et terrible, comme le sera, sans doute, la trompette du Jugement dernier 1
Et chacune de ses paroles retomba sur mou crâne comme des coups assénés par un marteau de forgeron.
— Malheureux entre tous les mortels !... C'est ta sœur dont tu veux faire ta femme. C'est ta sœur dont tu as fait ta maîtresse !
Comme Irappé de démence, je m'élançai au dehors.
Mon cerveau me refusait tout service, j'étais haletant et muet î
Peu de temps après, je reçus, comme en un rêve, de mes parents,
LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE tool
ane explication qui leur faisait se tordre, plus que moi, peut-être, les mains, de désespoir et d'horreur.
Le père de mon père avait longtemps refusé de consentir au mariage de ce dernier, sous prétexte que ma mère était de petite noblesse irlandaise et de fortune médiocre.
Les deux amants résolurent de s'unir secrètement, dans le courant d'un long voyage, accompli par mon père, sur le cou« tinent.
Ils se trouvaient à Bruxelles lorsque Maggie vint au monde. Cette naissance fut tenue cachée, naturellement, et ma sœur confiée à une honnête famille bourgeoise catholique.
Un peu plus tard, mon père réussit à vaincre la résistance du vieux lord, qui donna son consentement à un mariage célébré publiquement.
INIais leur ancienne union, ainsi que la naissance d'un premier enfant, durent rester secrètes, car l'orgueilleux et autoritaire gentilhomme écossais n'eût jamais pardonné la trangression faite à sa volonté.
Ce n'est qu'à sa mort, survenue quelque temps avant l'époque |}ont je parle, que mes parents, après une si longue séparation, résolurent de prendre leur fille avec eux.
Malheureusement, dominés par les lois du monde, ils n'avaient osé proclamer les liens qui les unissaient à elle.
Le mariage, contracté à l'étranger, était nul, quoique confirmé plus tard, par une sanction officielle et la naissance de Maggie, toujours illégitime.
Au lieu de nous avertir l'un et l'autre de nos liens, comme hélas ! l'aurait exigé la plus vulgaire prudence, ils introduisirent Maggie au château, en qualité de demoiselle de compagnie.
Et ainsi, nous nous étions, tous deux innocents, hélas ! souillés d'un effroyable inceste !
Une grave maladie me priva presqu'aussitôt après de toute conscience de ce qui se passait autour de moi.
1002 . Aü^FRED DREYFUS
Six mois durant, on me crut sur le bord de la tombe, mais hélas ! je revins à moi et je me rétablis.
Lorsque pour la première fois il me fut permis de quitter ma chambre, on me conduisit devant un vieillard invalide et près de deux fosses fraîchement comblées.
Ce vieillard, c'était mon père, frappé d'une attaque qui ne pardonne pas et près de quitter ce monde.
Dans ces deux fosses reposaient ma mère et ma sœur !
Je resta au château jusqu'à ce que mon malheureux père fut allé les y rejoindre.
Quoique seul héritier de ses biens immenses, j'abandonnai tou^ les domaines de notre famille à une branche collatérale et, en souvenir de ma mère et de ma sœur, toutes deux de confession romaine, je fondai un monastère sous le patronage de Saint Patrick.
Je ne réservai, pour moi, que la somme nécessaire pour équiper un yacht à vapeur, aménagé de telle sorte que je pusse le manœuvrer tout seid ; et après y avoir embarqué une certaine quantité de vivres, je pris la mer.
Vous vous demanderez, peut-être, pourquoi j'agis ainsi, pourquoi je m'aventurai dans une frêle coquille de noix sur le farouche. Océan ?
Justement parce que j'espérais qu'il ne m'épargnerait point dans ses colères. J'allais, le cœur brisé, au devant du danger et de la destruction !
Mais j'étais pareil au sombre capitaine hollandais du Vaisseau 'antôme. La tempête respectait mon esquif, que berçaient seulecent les flots déchaînés.
Sans rencontrer d'obstacle, je volais sur les vagues, assouplies à mon passage. Le sort vengeur me condamn&it à la vie I
Un jour, enfin, que j'allais à l'aventure, je découvris cette île» Je me rendis à terre, à la nage, pour l'explorer et m'assurai que ce paradis était désertt
LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE ioo3
Ici, seulement, sur ce coin petda du monde, je ressentis quelque tranquillité.
— Ici, me disai-je, je ne lisquerai point de rencontrer des hommes pour me troubler dans mes souvenirs et pour espionner mes remords !
Je résolus de m'y fixer à jamais.
Nulle part je n'aurais pu trouver un plus riant refuge, un lieu d expiation plus ignoré des humains.
Le lendemain, je retournai pour la dernière fois au yacht que j'avais baptisé du nom de Maggie. Je restai, en pleurant, sur le pont jusqu'au dernier rayon du jour et il me sembla arroser de pleurs ma propre tombe.
A.lors, quand l'ombre fut venue, je descendis à la chambre des n'»acliines, je remplis la chaudière d'eau, je bouchai tous les conduits et activai le brasier.
Puis, je me jetai dans les flots et nageai vers le rivage de « mon île »
Là, assis sur une roche élevée, dominant la mer, j'attendis que l'explosion provoquée se produisit.
L'océan recouvrit de ses flots les épaves de mon navire, ou plutôt celles de ma destinée volontairement brisée par moi. »
Patrick Percival laissa retomber la tête sur sa poitrine et garda quelques instants le silence.
Lorsqu'il releva le front, ce fut pour fixer sur Lucie un regard farouche.
— Depuis ce temps, reprit-il, je vis, tout seul, sur cette île, oublié et ignoré du monde entier. Si j'ai tué vos compagnons, c'est que je les considérais comme des ennemis venus ici pour m'arracher à mes souvenirs. Votre beauté, entrevue par moi la première nuit de votre arrivée, pendant votre sommeil, et sans que vous pussiez vous en douter, m'a fait songer à celle qui ne put m'appartenir sans crime et que la mort m'a ravie. C'est
pourquoi je vous ai enlevée et que je tuerai votre dernier compagnon, pour qu'il • ne puisse point vous disputer à moi!
— Non, Patrick Percival, dit Lucio avec autorité, c'est es que vous ne ferez pas 1
Ella setait levée, noble et digne, sans que son regard trahît hésita-ion ou crainte, et avait posé la main sur l'épaule du malheureux, profondément remué,
— Est-ce que vous oubliez, continua-t-eîle d'un ton inspiré, que Maggie et votre mère ont les yeax sur vous ? Combien leurs chères ombres ont dû souffrir en vous voyant devenu l'assassin d'un vieux et brave matelot et d'un prince de sang impôrial, tombés sous vos flèches empoisonnées ! O Patrick, le Ciel vous a envoyé deux amis, pour que vous vous recoiciliez, enfin, avec l'humanité tout entière ! Car l'homme, sàchcz-le, appartient aux hommes et vous avez pu voir, pir vous mèms, que la solitude éveille peu à peu en nous les plus grossiers, les plus barbares instincts !
Ne vous laissez point dominer par le mal qui a souillé votre noble nature. Venez avec moi, ô vous que la vie a déjà si rudement éprouvé ! Je vous mènerai à mon ami et, pour nous deux, vous deviendrez un frère tendrement chéri !
Un flot de larmes jaillit des yeux clairs de l'infortuné, aux douces et réconfortantes paroles de la vaillante Lucie.
Il s'agenouilla devant elle et lui couvrit les mains de baisers.
Le sauvage était vaincu.
1 — Conduisez-moi auprès de voire frère ! dit-il avec sentiment,
— Pas maintenant, Patrick, répondit J^ucie. Le soir doit être tombé et trompé par l'ombre, Emile pouvrait croire à l'approche d'un ennemi...
— Le soir ? répéta Percival, avec surprise.
— Et peut être déjà la nuit ! s'écria la jeune femme. Dans quelle inquiétude doit être mon pauvre compagnon ? Quelle a -lù ^tre son angoisse en ne me retrouvant plus.
LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE ioo5^
• — Vous voirs trompez, ma sœur, dit Patrick, avec ua fdiblo sourire. Il ne fait ni soir, ni nuit, mais bien grand jour.
Et comme Lucie le regardait avec stupeur, il reprit d'un ton doux :
■ — Vous êtes resiée une après-midi et une nuit entière dans l'éiat magnétique ou vous avait plongée la fascination de ce serpent, que j'allais tuer, si votre compagnon ne m'avait point prévenu. Pendant- ce temps, il s'est déchaîné su; l'îla un effroy« able orage. Mais vous n'avez rien entendu. Je vous ai veillé, sans bouger de votre chevet, et, en vous voj^ant étendue sur ce lit, il me semblait revoir Maggie étendue sur son banc de nioussc. C'est je souvenir dt; cette nuit ineftable qui vous a préservée de la violence de mes passions.
Lucie trembla à la pensée du danger auquel elle avait échappé comme par miracle.
— ;:ortons ! murmura-t-elle. Quittons ces lieux sans tard<er, Patrick inclina la tête.
Il alla prendre dans un coin de la caverne son are et ses flèches, ainsi que sa redoutable massue. Lucie le regarda d'un air suppliant.
— Pourquoi ces armes ? demanda-t-elle. Contre qui voulez-vcua entrer en lu' te ?
— Vous avez raison ma sœur, répondit-il docilement. Et il lejelta dans leur coin, massue, arc et flèches,
• — Je suis prêt, dit Patrick. Allons!
Il conduisit Lucie par un des couloirs de sa demeure souterraine et il sembla à la jeune femme que ce chemin s'enfonçait encore | lus picfondément dans le sol.
— INIa caverne, lui dit Percival, en forme d'explication, se trouve dans un ancien cratère, car cette île est d'origine volcaiîique.- - Grâce"* aux éruptions sous-marines, le sol s'en est exhaussé peu à peu, mais le feu doit avoir longtemps encore cou\é dans ses tiancs, et ce cratère devait former la dernière
Toor ALFRED DRE/FUS
cheminée du lormidable foyer, aujourd'hui éteint et rctroidi. L'e nombreuses galeries y condnissat, mais si bien dissimulées par la nature que vous avez passé bien souvent devant, s.ms seulement vous en douter. Au bout de ces allées souterraines, j'ai ea seulement à tailler, dans la lave, de larges degrés, qui en rendent l'accès aussi facile, aux initiés, qu6 celle de nos modernes villas !
Cependant avant qu'ils ne fussent parvenus à l'tscaUer de livo dont parlait le Roi de l'île, ils eurent encore bien dix minutes à marcher sous terre.
Comme les ténèbres étaient complètes, Patrick avait saisi la main de Lucie, qui no tremblait plus, et la guidait avec sollicitude par le sinueux dédale.
Enfin, ils arrivèrent au pied des degrés,
Patrick n'avait point exagéré.
L'escalier taillé par lui était aussi régulier et aussi coaimode que si un archilecte en eût tracé le plan et la coupe.
Lucie revit avec ivresse la clarté du jour et asrira à pleins poumons la réconfortante brise marine.
Ils se trouvaient devant un épais rideau ae verdure.
Le gentilhomme écossais écarta et ploya d'un bras robuste les branches, moins touffues qu'elles ne le paraissaient et au bout d'un instant, ils débouchèrent brusquement daas un endroit dé«couvert.
Lucio s'aperçut, avec une douloureuse émotion,, qu'ils se trouvaient sur îa colline où jadis ils allumaient des feux, la nuit, pour attirer l'attention des navires, croisant par accident dans ces parages et où flottait encore, mangé par le soleil et déchiqueté par le vent, leur pavillon de détresse.
C'est là, aussi, que le pauvre et bon Ménard était tombé sous la flèche empoisonr.ée de l'homme aux six orteils !
A ce navrant souvenir, la jeune femme pencha la tète et enlit ses yeux se remplir de larmes.
— Ne parlez plus jamais de cela, ma sœur, dit d'un air
suppliant Patrick Percival, qui devinait ce qui se passait en elle, Désormais, seuls les animaux malfaisants, seront frappés par moi dar, s celte île 1
En disant ces mo's, il lui passa le bras autour de la taille et l'eiitraina doucement.
Tout deux descendirent la colline par l'étroit sentier pratiqué dans le coteau rocheux.
— Et alors, répondit Lucie, cette île aeviendra, bien véritablement, pour nous, un Paradis terrestre ! Si nous sommes comdamnés par le sort à finir ici notre existence, que la sainte paix et les magnificences de la nature nous dédommagent de notre exil.
— Oui, îa paix, la sainte paix ! dit Patrick Percival, jetant à l'horizon un regard de douloureuse aspiration. La paix, aussi, dans mon sein, dans mon cœur, depuis si longtemps troublés l Ah 1 qu'elle ne se fasse plus longtemps attendre, pour moi, cette paix bénie 1
Un coup de feu retentit.
Un éclair brilla derrière un fourré d'azalées sauvages et une balle siffla aux oreilles de Patrick.
— Dieu de miséricorde ! s'écria Lucie. Qu'est-cela l Emile..« ne tirez pas !
Un second coup de feu retentit et Patrick roula sur le sol, comme un chêne puissant frappé par la foudre.
— Malheur ! cria Lucie, à moitié folle de douleur. Emile, c'est un ami que voua venez de tuer 1
Ioo8 ALFRED DREYFUS
L'œuvra ds délivranca s'annonça pour Dreyfus
Lucie s'était agenouillée près da blessé.
D'un pan de sa robe, elle cherchait à arrêter le sang, coulant à flots de la blessure faite à la poitrine de Patrick.
Cependant, elle promena, soudain, autour d'elle, des regards surpris.
Les buissons qui l'entouraient s'étaient écartés et elle se voya't entourée de huit êtres humains!
Emile de Ribès, accompagné d'une dame ci: d'un homme blond, de taille colossale, coururent à elle.
— Sauvés, Lucie 1 Sauvés, cria joyeusement Emile en rejetant son fusil sur l'épaule. Ma main n'a pas tremblé, car il s'agissait de venger la mort de nos deux pauvres amis sur leur exécrable assassin !... Levez-vous, Lucie et regardez de ce côté 1... Cette dame, et tous ces braves marins ont croisé tout l'océan à votre seule intention ! Ils viennent nous chercher dans cette île pour nous ramener parmi les hommes ?
Mais Lucie ne fit point seulement un mouvement pour sö lever et pour saluer ses sauveurs.
Elle observ:iit avec une douloureuse angc-isse le visage contracté de Patiick sur lequel se peignaient déjà les premiers signes de la mort.
— Ob, Emi\e 1 répéta-t-il en gémissant. Qu'ave^-vous fait? L'homme que vous venes de tuer était un noble c.eurl
LE MARTYR DE L'ILE DU DL\BLt: 1C09
La n'ain du mourant chercha la sienne, qu'elle retint fortement. Ses lèvres remuèrent et, avec efTort, mais d'une voix encore distincte, il murmura faiblement :
— Ne lui reprochez rien, ma sœur... Je lui pardonne... C'était justice, d'ailleurs... Vie pour vie !... Mais vous m'avez procuré ma dernière ioie en ce monde !,.. Merci ! Merci î... La paix sainte, la paix bénie, elle est là, enfin, qui approche !... Maggie! Je suis près de ma femme !
La tête retomba sur son sein dont s'exhala un lorig soupir.
Patrick Percival avait fini d'expier son crixae involontaire. Un gai sourire s'était fixé sur ses lèvres.
Lucie se courba en pleurant et posa un baiser fraternel sur le front de l'homme que, hier, encore, elle craignait et haïssait comme un ennemi mortel. Puis, elle lui ferma pieusement les yeux.
Alors, seulement, elle se leva et' profondément émue, tendit les mains à Alice et à Emile. '
— Vous partagerez mes regrets, leur dit-elle, lorsque vous connaîtrez l'histoire de cet intortuné et que vous saurez avec quelle noblesse il a agi à mon égard...
Mais, songeant enfin à elle même et aux siens, elle se jeta dans les bras de l'Américaine et l'étreignit avec passion contre son sein.
— • Mon enfant ? demanda-t-elle. Comment va mon cher petit ?
— André est fort bien portant et fait saluer sa petite mère.
— Et... mon pauvre époux?... demanda encore Lucie, en hésitant
— Nous le sauverons ensemble ! lui répondit Alice, à l'oreille.
— Et Mathieu?
— J'espère qu'il va bien aussi. C'est lui qui a frété le navire, destiné à votre commune délivrance.
Les deux amies ne pouvaient se lasser de s'embrosser.
Ainsi, son noble beau-frère lui était resté fidèle et, pour la
loio ALFRED DREYFUS
sauver, avait tenté une œuvre presqu'au dessus des forcej humaines ?
Et cette vaillante femme, cette héroïque Alice Terry, qui avait fait si généreusement le sacrifice de sa vie, pour sauver celle d'une étrangère ou, tout au plus, d'une amie de la veille I
— Ah ! comment pourrais-je vous témoigner asrez de recon-« naissance! s'écria l'heureuse Lucie.
— Vous ne m'en devez aucune. Elle ne doit revenir qu'à votre digne frère, qu'à Mathieu Dre3'fus.
Chaque fois que l'Américaine prononçait ce nom, une teinte rosée envahissait ses joues et, involontaiiement, elle abaissait ses paupières.
Mais Lucie était bi<;n trop émue, elle-même, pour s'en apercevoir.
— Et puis, il y a encore un homme de grand courage et de grand cœur, auquel vous devez beaucoup, reprit Alice. Je vous présente monsieur Klaus Grot, le capitaine de notre navire la « Brigitte. » C'est li:-i qui est venu nous apporter l'avis attaché au cou d'un canard sauvage, et c'est encore lui qui, par vents et marées, brouillards et tempêtes, nous a amenés ici.
Lucie serra avec eftusion les mains du brave marin. Le colosse allemand sourit ingénuement et s'écria, non sans galanterie :
— Eh! bien, depuis que je vous connais, madame Dre3'ius, je suis doublement satisfait d'avoir accepté cette petite expédition. Il eût été dommage quune si jolie femme passât le, reste de sa vie sur cette île déserte !
Après cela, Lucie alla serrer aussi, l'une après l'autre les mains des hommes d'équipage, et ces rudes étreintes lui parurent autrement douces que les hypocrites ou banales poignées de mains qu'on se donne dans le monde.
Cependant, lorsqu'elle fut arrivée devant un des matelots, Iiomme aux cheveux courts, au menton rasé de près et au visage
LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE loii
tout coufuié de petite vérole, elle ne put s'empêcher d'hésiter.
Pourquoi le contact de cet inconnu, pourtant au nombre de ses dévoués sauveurs, l'avait-elle fait tressaillir ? Pourquoi, surtout, en rencontrant ses yeux, avait-elle songé au serpent qui, suspendu à l'arbre, sous lequel elle s'était couchée la veille, l'avait ciigourdie par son regard fascinateur ?
C'est que l'homme, pour lequel, instinctivement, le cœur droit et pur de Lucie se sentait une secrète répulsion, n'était autre que Ravaillac/
Vers le soir du même jour. Luciu Dreyfus, Emile de Ribès,
Alice Terry, Klaus Grot et les hommes d'équipage se tenaient
debout autour d'une tombe fraîchement creusée, sous un groupe
de palmiers au bord de la mer et pré ; de celles où reposaient
. déjà le prince Napoléon et la pilote Ménard.
Les braves marins 3' firent descendre un cercueil, rudimentairement charpenté, contenant les restes de lord Patrick Percival « le Roi de l'ile ».
Lucie et Alice avaient cueilli les plus magnifiques fleurs que produisît ce sol meiveilleux et fécond, pour en décorer la couche fur.èbre de l'intéressante et infortunée victime de la fatalité.
Et, sur la tombe de l'être oublié, pendant dix huit ans, des hommes et de la terre, auquel depuis ce temps là aucune créature humaine n'avait peut être accordé un souvenir ou un Xçîgret, sur la tombe dis-je du malheureux, si cruellement expiateur d'un crime involontaire, furent versées des larmes plus viaies que celles répandues sur les fraids cénotaphes des moits illustres, soi disant pleures par le monde entier.
Celui qui regrettait le plus amèrement son ancien ennemi, c'était Emile de Ribès, qui connaissait maintenant l'histoire de ses malheurs et de ses remords.
Et quoique la fatalité eut, elle aussi, armé son bras, pour
I0I2 ALFRED DREYi-US
une cause qu'il devait cicire juste et sacrée, il s'adressait les pluj pluj violents reproches de sa précipitation,
Pouiquoi, voyant le « Roi de l'île » en CDmpagnie de Lucie ^ui no semblait point vouloir le fuir, pourquoi surtout, certain maintenant d'en avoir raison, avec l'aida de lequipagc tout entier de la «; Brigitte n avait-il, par deux fois, déchargé son fusil ?
Hélas ! cette nuit d'angoisse et l'enivrante surprise qui l'avait suivie, li'étaient-eiles point laites pour apporter quelque trouble dans son cerveau ?
— Pardonne-moi ! Pardonne-moi ! pauvre martyr ignoré et incompris l s'écria-t-il, eu pleurant, agenouillé sur le bord de la fosse.
— II vous a ^pardonne en expiraut, dit Lucie. Hélas ! plus jamais il n'eut retrouvé dans celte vie le véritable bonheur. Votre balle, Emile, lui a procuié la paix après laquelle il avait soupiré si longtemps,
Elle Sä courba, ramassa une poignée de terre et la laissa retomber sur le couvercle du cercueil.
■ — Que la poussière retourne en poussière! ajouta-t-elle. Mai3 l'âme immortelle survit et se fond, dans l'empire infiai du Dieu de bonté, aux âmes de ceux qu'eue a chéris sur la terre. Patrie!', Maggie.... vous êtes réunis, enfin.
Des pleurs étouffèrent sa voix.
En ce moment, sur l'ile déserte et silencieuse, s'éleva un chaut sacré, sorti des lèvres des hommes d'équipage, tous, allemands, à l'exception de Ravaillac :
Er est bestimmt in Gottes Rat
Dass man vom Liebsten, was man hat
AIuss scheiden 1
Wiewohl doch Nichts im Lauf der Welt
Dem Herzem, ach ! so sauer iüUt,
Als scheiden !
LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE ïoi3
(Il est arrêté au conseil de Dieu qu'il faut nous séparer de ce que nous aimons le mieux. Et cependant, rien dans le cours de la vie ne remplit l'âme de plus d'amertume que la séparation.)
Lorsque les derniers accents de ce chant funèbre se furent évanouis dans l'espace, les matelots se tournèrent du côlé de l'Océan, et, par trois fois, éclata ia salve de leurs fusils, en l'honneur de l'ami défunt.
Puis, Alice Terr}' éleva la main, pour réclamer le silence.
— Roi de l'île, dit-elle, ou plutôt lord Patrick Percival, nous Venons t'escoiter k ta dernière demeure sur cette terre qui t'app-artenait en vertu de la loi du premier occupant. Au nom de la Société Ro3"ale de Gscgraphie de Londres, dont je suis membre affiliée et qui m'a autorisé à donner un nom aux terres nouvelles qui je pouvrais découvrir au cours de mes voyages, je déclare que dès ce jour, cette île située sous le 40™^ degré de longitude ouest et entre le 30™^ et le 26"i<2 degré de latitude sud, s'appellera, de ton nom : l'Ile Percival.
Le jour suivant, tous se rendirent à bord de la « Brigitte. »
Un panache de noire fuméa se déroula bientôt de la haute «heminée du bâtiment hambourgeois, qui se préparait au départ.
Tout le monde avait encore déjeuné à terre et Lucie, aussi 6icn que Emile avaient insisté pour qu'il ne (ut consommé d'autres vivres que ceux fournis en abondance par l'île Percival.
Puis, les deux derniers naufragés prirent avec attendrissement congé de leur ancien Paradis.
Une dernière fois, ils gravirent la colline où Ménard avait é!é frappé de mort et de là, embrassèrent du regard l'admirable coin de terre, s'épanouissant, inconnu, au milieu du vaste océan,
— Voulez« vous savoir ce que je désirerais, Emile ? dit la jeune frnrmc, d'un air de découragement. Je voudrais passer le reste de r:.a vie, sur celte île, avec mon mari et mon enfant, loin
des hommes qui nous ont fait tant de mal et infligé tant d'outrages immérités !
Le sifflet d'appel retentit à bord du petit steamer. Il était temps pour eux de se rendre à bord de la « Brigitte » sur I0 canot qui les attendait au rivage.
Ils descendirent vers la crique et en passant près de la tombe. de leurs malheureux compagnons s'agenouillèrent encore pour adresser au ciel une courte prière.
Puis, ils s'assirent dans la barque.
Encore un regard de suprêma aiieu, et ils s'éloignèrent doucement, fendant les flots apaisés, de l'ile où ils avaient trouvé naguère le salut, contre les horreurs de la famine et qui, malgré les souffrances, les anxiétés et les privations qu'ils y avaient subies était devenue pour eux une secon'^e patrie.
Un quart d'heure plus tard, lorsqu'ils furent montés sur K pont de la « Brigitte «, Klaus Grot donna le signal du départ et le navire bondit joyeusement sur la crête des vagues.
Lucie, Emile et Alice demeurèrent sur le pont aussi longtemps qu'ils purent encore apercevoir le rivage de l'Ile Percival.
La dernière chose qui pour eux demeurât visible à l'horizon, fut le haut palmier sous lequel trais fosses avaient été creusées et que, le premier, aussi, les naufragés avait découvert lorsqu'ils erraient sans direction, au gré de l'océan, indice de la teire prochaine.
Mais à son tour, il disparut et l'Ile Percival sembla s'être enfoncée pour eux au plus profond des mers.
— Descendons au salon, dit Alice. Nous avons besoin de nous concerter.
Par salon, l'Américaine entendait sa propre et spacieuse cabine, transformée par les soins réunis de Mathieu Dreyfus et de Klaus Grot, en un riche et confortable appartement.
Quelques moments avant qu'Alice Terry n'y introduisît ses hôtes, ainsi que Klaus Grot, un homme s'y trouvait, fouillant
LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE ioi5
tous les recoins et, de temps à aatre, allant écouter à la porte si personne n'approchait qui pût le surprendre dans ses recherches.
C'était Ravaillac,
Fidèle à l'esprit des ordres que lui avait donnés le sinistre iTiajor, chaque jour, il faisait ainsi une perquisition secrète dans la cabine de l'Américaine, tâchant de découvrir quelque lettre ou quelque papier d'importance.
A force d'adresse et de soumission, il s'était insinué dans la confiance du capitaine et des matelots et il avait même réussi t tromper sur son véritable caractère l'oeil perçant de la détective.
C'est ainsi que de simple chauffeur, à bord de la « Brigitte », il avait passé au rang de domestique de bord, chargé de l'entretien des cabines et du service de table.
On comprend dès lors avec quelle facilité le gredin se trouvait à même de poursuivre son exécrable mission.
En effet, plu? il se montrait avide de tout inspecter et plus on devait s'applaudir de son zèle.
En entendant le bruit des pas qui se rapprochaient, Ravaillac se troubla un instant. Mais un instant après, un sourire diabo« lique passa sur sa face abjecte.
Il comprit que, dans un instant, il allait se tenir là un important conciliabule. Probablement qu'il allait être question du serond but, secret pour tous, mais deviné par lui, du voyage entrepris- par la « Brigitte. »
Po\ivait-il laisser échapper cette occasion de se rcnsoigner davantage, lui l'espion attitré du sinistre major?
Non, en aucun cas !
Rapide et souple couime un serpent, il se glissa sous un petit divan adossé à l'une des parois de la cabine.
Pour tenir en un si court et étroit espace, il lui fallait se replier sur lui même de terrible façon. Mais il était petit et
ioi6 A.LFRED uREYFUS
maigre. RAvaillac réussie à S2 caser et nul, cerLes, n'eût songé à songé à soupçonner là un homme aux écoules.
Il était temps, cependant.
Alice, Lucie, Enile et Klaus Grot piaétrèrent dans la cabine comme il venait de prendre la s^ule position possible, pour ne pas se livrer ma'gré lui à un faux: mouvement.
Sur un signe de rAméricaiae, le capitaine ferma la porte au verrou.
— Assej'ons-nous, dit Alice Terry.
Elle se laissa aller ainsi que Lucie, sur le divan, pendant que Klaus Grot et Emile de Ribès prenaient place à la petite table, placée au milieu de la cabine.
— Quelle direction avcz-vous prise .-' demanda Alice.
— La « Brigitte » cingle tout droit vers le nord. De !a sorte, rous atteindrons bientôt la grande route de mer entre Panama et Liverpool, et en la suivant, avec une légère déviation vers l'o-iest, nous atteindrons, si Dieu le p3rmet, sains et saufs le port du Havre.
— Cette route n'est pas la bonne, capitaine, dit froidement l'Américaine.
— N'est pas la bonne, dites-vous, miss Terry ? Je psnse cependant connaître mon métier de marin...
— Oh 1 reprit Alice, l'interrompant, certes vous gouvernez bien, dans la pensée que nous n'avons plus qu'à regagner tout droit l'Europe.
— Est-ce qu'il n'en serait point ainsi ? demanda Klaus Grot. Est-ce qu'il ne nous faut point ramener le plus tôt possible en France nos deux naufragés ?
— Pas encore. Avant cela, nous avons une troisième personne à sauver.
— Une troisième personne! Vraiment!.,. Où nous faudra-t-il la chercher ?
— Sur la côte sud-américainet
— Diable I Alors, il faut gouverner justement en sens inverse*
— Vers le sud-ouest, capita'ne, dit le commandant-femme de la « Brigitte », et je vous ordonne de marcher, des ce soir, dans cette direction.
— Je suis à vos ordres, commandant. Il n'y a que trois mois, enviîon, que nous avons quitté le Havre. Il en reste encore neuf, par conséquent, pendant lesquels je me tiens à la disposition de monsieur Mathieu Dreyfus, qui vous a délégué tous ses pouvoirs.
— Et obéirez-vous à tous les ordres que je vous intimerai, capitaine?
— A tous, commandant. Dussiez-vous m'envo5^er au pôle-sud, passé la terre de Graham, je l'essaierai, sans hésiter un seul instant.
Alice tendit la main au brave homme et lui dit :
— « Fidèle et entreprenant comme un Allemand » dit le proveibe. Vous faites honneur à votre nation, capitaine Klaus Grot.
— Je ne fais que tenir ma parole, lépondit simplement lo colosse Teuton.
— Dans ce cas, vous apprendrez, dès ce soir, le noble but qu'à tout prix il nous faut chercher à atteindre.
Tous les 3'eux se tournèrent, interrogateurs, vers l'Américaine.
Alice Terry se leva et attira vers elle Lucie, avec une tendresss fraternelle.
' — Nous devons atterrir à la côte occidentale de l'Amérique du sud, dit elle d'une voix reteaue mais ferme. De là nous pénétrerons dans la Guyane française pour faire cesser le long mar« tyre d'un hourae, flétri par le fanatisme aveugle de ses compatriotes, déguisé sous le nom usurpé de patriotisme, et condamné par des juges inconscients ou criminels à mourir sur un rocher aride, battu par les flots. En un mot, mes chers amis, nous allons délivrer le capitaine Alfred Dreyfus, prisonnier à l'Ile du Diable,
loiS ALFRED DREYFUS
Une exclamation indescriptible emplit la cabine,
Lucie, étreigîiit frénétiquement Alice contre son sein, riant et pleurant à la fois et couvrant son visage de larmes et de baisers.
Emile de Ribès et Klaus Grot, après s'être serré spontané« ment la main, serrèrent énergiquement celle des deux femmes.
Qui eût assisté à cette scène émouvante, eût pu lire dans les yeux de ces quatre personnes, unies dans un même et sublime élan, la ferme résolution de tout oser pour réussir.
— Ma vie pour le capitaine Alfred Dre^^fus ! s'écria Emile de Ribès avec enthousiasme. Oui, je mourrais avec joie pour le délivrer !
— Et vous, Klaus Grot .'' demanda Alice en se tournant vers le digne capitaine. Etes-vous résolu à aventurer votre navire pour une pareille cause?
— Je tiens à la « Brigitte a comme à un enfant, répondit le marin hambourgeois. Mais qu'elle périsse si, au prix de sa perter.ous pouvons délivrer un innocent d'une horrible captivité.
— Et êtes-vous bien certain de votre équipage ?
— Mes hommes feront ce que leur commandera leur capitaine. D'ailleurs, mes gaillards ne demanderont pas mieux que de jouer un bon tour à messieurs les Français, car dans toute l'Allemagne
^on est convaincu que le capitaine Alfred a été condamné innocemment et cela par haine contre nous.
— A l'œuvre donc! reprit A.Uce Terry, d'un ton solennel Et tendons-nous fraternelltment la main. Fidèles à l'esprit du noble Mathieu Dreyfus qui nous a envoyés à la délivrance de son frère, prêtons tous devant Dieu ce serment : Le capitaine Alfred Dreyfus, le rr.artj'r de i'Ile du Diable sera libre, s'il est dans la puissance humaine de l'arracher à son vivant tombeau !
-D'une voix, tous prêtèrent le serment demandé, en répétant ces énergiques paroles.
— Que le Dieu Tout-Puissant reçoive notre serment! s'écria en s'agcnouillant Lucie, et qu'il bénisse nos efforts !
J.E MARTYR DE L'/ILE DU DIABLE loig
Peu après, nos quatre conjures abandonnaient la cabine pour retourner sur le pont.
Kavaillac sortit, en rampant, de sa cachette.
Son visage ressemblait, en ce moment, à C3lui que doit avoir un démon, prêt à saisir sa proie.
Il se frotta railleuscment les mains et d'une voix rauque et d'un rire triomphant :
— Vous avez compté sans votre hôte, mes bons amis. Jamais la « Brigitte » n'atterrera à la côte sud-américaine ! Jamais le capitaine Dreyfus ne quittera l'Ile du Diable ! Dussé-je me lairc sombrer en même temps que le navire, je saurai faire échouer "VOS beaux projets. Dormez tranquille, comte Esterhazy ! Votre ennemi, le capitaine Alfred Dre3"ius ne reparaîtra plus parmi les vivants ! Votre fidèle serviteur Ravaillac hait pour le moins autant quç vous ce martyr de votre façon. Et Ravaillac se fera s.iuter dix fois plutôt que de permettra l'exéculion du plan que vous avez si bien deviné 1
Uns pip3 tomûéa du ciel
Reporlons-nous, maintenant, au momvont ierriüle où Mathieu Dreyfus apprit de la bouche de Ja pauvn Georgette, que son neveu, lo petit Andié^ le iavori, que diso.,s-nous. l'idole de la famille toute entière, si douloureusement frappée, avait été
enlevé, et cela au moyen d'un ballon captif, subileaieot et sans doute criminellement délivré.
Car la supposition d'un accident forfait devait être totalement' écartée,
Georgette mentionna précipitamment à Mathieu Dreyfus la constatation faite par la police que la corde retenant l'aéiostat avait dû être tranchée net par une main coupable, qui avait dû se servir pour cela d'un couteau singulièrement affilé.
Il n'était point besoin d'autres preuves pour établir le guet« apenSo
Mathieu resta bien quelques instants terrassé par le désespoir et incapable de rassembler ses esprits. Mais, c'était un homme d'action, habitué à prendre des résolutions énergiques et rapides.
Bientôt, il rappela à lui toute sa volonté.
Avant tout, il s'occupa de la tante Frédérique, qu'il fit transporter dans son lit et veiller par Georgette.
La vieille dame s'était évanouie, en recevant ce coup affreux'.
Etendue sur sa couche, lorsqu'elle revint à elle ce fut pour gémir, crier et pleurer, pour alterner des rires fous et de navrantes prièrts.
Le délire s'était emparée d'elle et il s'agissait de lui prodiguer sans retard des soins éclairés.
IMathieu, pour toute sure) é, envoya quérir le docteur Heinrich Burger, qui heureusement logeait seulement quelques rues plus loin et qu'on pouvait espérer rencontrer chez lui, le jeune médecin, malgré tout son savoir, n'étant point encore précisément débordé par la clientèle.
Pendant que Georgette s'empressait au chevet de la tante Rica, Mathieu arpentait son cabinet de long en large.
Qui donc pouvait s'être rendu coupable de ce nouvel attentat contre la famille Dreyfus?
Quel autre que le sinistre major ? Mathieu ne conservait
aucun doute à cet égard. Seul cet infernal personnage poursuivait de sa haine toute la famille et s'acharnait à sa perte.
I\Iais de quels instruments le sinistre major s'était-il servi, celte fois, pour accomplir ce nouvel et lâche forfait ?
Georgette a'avait-ii point parlé d'une dame voilée?
Mathieu s'élança sur le palier et rappela la jeune tille.
— Est-ce que vous n'avez point vu lé visage de la femme, -complice selon vous, de l'enlèvement ? demanda-t-il.
— Non, monsieur. Cette personne avait le visage couvert d'un double voile de crêpe bleu qui ne laissait rien distinguer de ses traits.
Le pioblème aevenait de plus en plus difficile à élucider. Comment retrouver cette ' femme ?
î^Iathieu se. remit à arpenter sa chambre, se m.ettant l'esprit à la toiture pour imaginer quelque moyen d'enquête.
— ■ De sorte, qu'outre André, demanda-t-il, de nouveau, il n'y avait que deux personne, cette dame voilée et l'aéronaute ?
— Oui, monsieur. Mais notre bon et fidèle Michon avait réussi à saisir la corde ccupée et se laissait emporter, avec le ba'.lon, dans les airs.
— Alors, dit Mathieu, à l'heure qui est, le malheureux ne se trouve probablement plus au nombre des vivants. Il n'aura pu se retenir longtemps et se sera écrasé sur le sol. Pauvre vieux caporal ! Quelle fin épouvantable I
Un bruit de pas dans l'antichambre avertit Mathieu Dreyfus
«;t Georgette de l'arrivée da médecin.
Bürger prescrivit une potion narcotisée pour la tante Frédérique, Du premier coup d'ceil il avait vu que,' seule, une violente
émotion avait pu la mettre dans cet état.
— Il n'est, j'espère point arrivé, de malheur, ici ? demanda-t-il, inquiet.
Comme Mathieu connaissait l'intérêt que prenait le docteur •Buri:;er à to"- ce qui concernait ' famille Dreyfus, dont il était
l'ami dévoué, il n'hésita point à lui apprendre le fatal événement,
— C'est là un crime bien extraordniaire! s'écria-t-il. On aurait donc, selon vous, enlevé le petit André, au moyeu d'un ballon? Et où est-il, à présent, ce ballon là ?
Malgré son profond accablement, Mathieu ne put s'empêcher de sourire à la naïve question du jeune docteur.
— Où il est?... Si je le savais !...
— Mais c'est justement ce qu'il faudra savoir.
— Et comment cela, mon cher docteur ? Impossible !
— Très possible, au contraire, répondit Bürger d'un air sériuurc." Un ballon, qui plane dans les airs, cela doit se voir d'un peu loin je suppose, Y a-t-il donc si longtemps qu'il est monté ?
— Pas plus d'une heure, dit Georgette.
— Eh ! bien, reprit le jeune médecin, j'ai justement un excel« lent ami, à l'Observatoire, le docteur Pizarello. Il ne me refusera certes point le petit service que je vais lui demander.
Mathieu ne perdit point de temps à poser d'autres questions. Abandonnant la tante Frédérique aux soins de Georgette, il se déclara prêt à suivre le docteur Bürger où qu'il voulut le conduire.
Une cabriolet les transporta, en moins d'une demi-heure à l'Observatoire, établi sur le boulevard auquel il a donné son nom.
Bürger, ayant tracé quelques mots sur sa carte, insista pour qu'on la portât aussitôt au docteur Pizarello et moins d'une minute après, l'huissier revenait en disant que ~ le savant était tout prêt à le recevoir.
L'illustre astronome, dont le crâne était aussi poli qu'une bille de billard, mais dont les yeux rayonnaient de bienveillance et de franchise, tendit la main à Bürger en lui demandant ce qui lui procurait l'honneur et le plaisir d'une visite.
— Nous réclamons votre aide et le secours de vos plus puis-
LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE io23
sants instruments d'optique, répondit Bürger, pour retrouver la trace d'un fugitif.
Le professeur se mit à rire,
— A mon grand regret, dit-il, bien que nos lunettes d'approche soient Ifrandement perfectionnées, aujourd'hui, on n'a pas encore taillé une lentille assez forte pour retrouver la piste d'un banquier en fuite ou d'une femme en rupture de contrat.
— Il s'agit simplement d'un ballon, mon cher professeur.
— Ah I c'est différent ! C'est à dire i... Ce ballon est-il monté à Paris ?
Mathieu Dreyfus exposa brièvement à l'astronome ce qui s'était passé.j
Le savant prit assitôt une mine sérieuse.
— Il faudrait, dans ce cas, pouvoir déterminer l'endroit où cet aérostat va opérer sa descente, si la chose n'est déjà faite. Suivez-moi, messieurs. Il n'y pas un moment à perdre.
Le professeur se coiffa d'un bonnet carré, en velours noir, et invita ses visiteurs à se couvrir de même.
Il sembla à Mathieu qu'il s'agissait de monter jusqu'au ciel, car il ne compta pas moins de trois cents marches.
Enfin, le professeur Pizarello s'arrêta devant une porte de 1er et l'ouvrit au moyen d'une clef qu'il tira de sa poche.
Ils pénétrèrent tous trois dans une chambre aux parois do verre. Les murs, comme le toit de ce belvédère étaient du plus fin cristal.
Là se trouvaient les plus puissants instruments d'optique, construits jusqu'à ce jour pour observer la marche des étoiles et calculer les distances vertigineuses qui les séparent de la motte de boue qu'est notre globe.
Pizarello s'approcha d'un tiléicope, tournant sur pivot, et y ayant appliqué l'œil, l'orienta dans toutes les directions.
Le cœur de Mathieu Dreyfus battait de mortelle angoisse.
Ne serait-il i^pint trop '■'rd déjà?
Le ballon n'était-il point encore descendu ? Si l'on pa! venait à savoir l'endroit où il opérait sa descente, on aurait du moins, un point de départ, pour commer.cer les recherches.
Soudain, l'astronome s'écria :
— Je vois le ballon! Il se dirige lentement ■ vers l'ouest, j'estime, d'ici, l'élévation où il plane à milL- mètres. Mathieu eut un cri de joie.
^ Pouvez-vous distinguer s'il y a des personnes dans la na celle? demanda-t-il. La lentille est-elle assez forte pour permettre de les distinguer ?
— Etant donné la force de cette lentille, répondit l'astronome, il ne serait pas impossible de les reconnaître distinctement, surtout à cette faible hauteur de mille mètres. Mais justement, de gros nuages l'entourent et je crains que, bientôt, môme, nous ne pourrons plus l'apercevoir.
Les craintes du professeur se vérifièrent plutôt encore qu'il nv s'y attendait.
Des sombres nuées entourèrent l'aérostat et le dérobèrent com:, plètement aux regards.
Des éclairs fulgurants déchirèrent l'horizon et un formidable crage éclata sur Paris.
Vu à travers les murs de cristal de l'observatoire aérien, la lutte des éléments et surtout le flamboiement des éclairs qui semblaient incendier l'horizon tout entier, offraient un sublime mais terrifiant spectacle, surtout dans les circonstances présentes, Mathieu, surtout, ne pouvait ressentir aucun sentiment d'admiration. Son cœur se brisait d'angoisse en songeant aux dangers que courait le petit André.
Que répondrait-il à Lucie, à son malheureux frère lorsqu'ils lui demanderaient compte de l'enfant c'^nfié à sa vigilance :*
Cependant, l'orage s'était prompi.-'uent dissipé et le ciel reparut transparent et pur
Monsieur U préfet, cria-t-cllc, me malheureuse vous appelle à son secours.
lO Centimes la livraison de 32 pages.
Liv. 33 Reproductiom interdite J^- .. OQ
Imocimerie L. IIy.\deuykx, Rue Saint-p: Te, 30, Bruxelles.
L'aslronome découvrit de nouveau, et sans cliercb.er longtemps, l'aérostat planant toujours au loin.
— Il se dirige maintenant avec assez de rapidité vers le Sud, dit-il à ses deux visiteurs haletants. Le vent d'orage le pousse. Il m'ctonnerait fort qu3 les ravisseurs de l'ctifant osassent longtemps encore se maintenir dans les airs,
Presqu'aussitôt après, il s'écria.
— Mes prévisions étaient justes ! Il descs-nJ.
— Où cela? demirdèrent en même leinps îfla'liieu Dreyfus et le docteur Bürger.
— Au sud et dans les environs immédiats de Paris. Il était temps d'être fixé à ce sujet, car il devient si sombre que c'est à Deine si j'apei-çois encore l'aérostat à l'extrême horizon.
Pizarello alla consulter, sur une table, la carLe des environs de Paris, qui s'y trouvait étendue.
Au bout de quelques instants d'un rapide examen, il se tourna vers Mathieu Creyfus,
— Il vous faudra rechercher l'enfant dans les environs de Montreuil ou, dans tous les cas^ entre Paris et Versailles, cela je puis vous l'indiquer de façon positive.
Mathieu remercia avec effusion l'obligeant astronome qui, avec un bon sourire, déclina tout témoignage de reconnaissance, trop heureujc, dit-il, d'avoir pu obliger un homme pour lequel il professait une grande estime.
La voiture attendait toujours à la porte de l'Observatoire. Mais le docteur Bürger, ayant quelques malades à visiter, n'y remonta point avec Mathieu Dreyfus.
Il prit congé de lui.
— Et maintenant, monsieur Dreyfus, lui demanda-t-il, en lui serrant la main, que comptez-vous faire ?
— Visiter tous les villages situés entre Paris et Versailles. Je finirai bien par apprendre quelque chose touchant l'endroit où a
Iterri le ballon.
Lti M.'iRTlfK DE L'ILE DU DIABLE 1027
— C'est, je crois, la meilleure voie, répondit le jeune médecin. i)e tout cœur je vous souhaite une bonne réussite. Courage et
spoir.
IMathieu se fit reconduire grand train à son hôtel. A sa grande surprise, il trouva dans son cabinet quelqu'un qvii l'attendait.
C'était un homme, appartenant visiblement à la classe travailleuse. Il était vctu d'une veste en tricot sur laquelle il portait un paletot de drap, passablement défraîchi et râpé.
— Cet homme vous attend depuis plus d'une demi-heure, dit Georgette. Il prétend devoir absolument vous parler, et à vous seul.
— Que me voulez-vous, mon ami ? demanda. Mathieu. Seule« ment je vous prierais d'ê're bref. J'ai peu de temps à moi et dois repartir dans un instant.
— Oh! je sais ben! dit le rustique visiteur en nant. Les beaux messieurs de la ville sont toujours pressés loisqu'il s'agit de pauv's pesants, comme moé. J'connais ça... Faut vous dire qu'étant jeune, j'ai été cocher chez un marquis...
— Laissez là votre marquis et dites-moi ce que vous me voulez.
— Eh ! ben, donc, j'm'appelle Mouret, Saturnin Mouret, pour vous servir, et je tiens l'article fourrages, foin, paille, avoine enfin, tout ce dont ont besoin les chevaux, quoié 1 Beaucoup de cochers de Paris m'achètent et si vous voulez ben m'accorder vot' pratique, ça n'sera pas de d'refus! J'suis un homme de con« fiance et j'fais crédit-.. C'est à dire, à des personnes sûres, car au jour d'aujourdhui y a tant d'mauvaises paies ! Figurez-vous qu'il a deux ans, j'ai ben perdu cent trente francs pour...
— Que le diable vous emporte avec vos pertes! s'écria Mathieu en colère. Je suis pressé vous dis-je î Encore une fois, que ma voulez-vous ?
Le marchand de fourrages fit entendre un rire éclatant comme un appel de trompette.
— Mais je n'vous veux rin, m'sieu Dreyfus. Ben au contraire, j'vous apporte quelque chose.
• — Quoi donc ? Parlez ! Je suis sur des charbons ardents !
. — j'étais comme ça, aussi, t'a l'heure, reprit le flegmatique et impatientant Mouret. Pas dans c*te chambre, au moins, mais devant ma ferme par là bas ! J'venais justement de décharger eune pleine charrette de foin, car ma provision était épuisée et coûte que coûte, pour satisfaire mes pratiques, j'avais dû avoir à faire à marchand juif. Et ces juifs, monsieur Dreyfus, c'est ie diable^ voyez-vous pour tondre rin qu'ça so3''3 sur eux!.,,
— Après ! Après !
— Le foin était donc déchargé et je restai là tout bête, a »'songer à rin. C'est à dire, si, j'songeais à queuqus chose. J'songcais à mon foin en m'disant qui d'vait avoir larmenlé, car y sentait ben fort, m'sieu Dreyfus...
— Quel homme ! Et c'est dans des moments pareils qu'il doit pie tomber!
— Tomber ! s'écria vivement cette fois, Saturin ]\Touret. Vous y êtes. Et tomber du ciel encore ! Car ça venait de là et point û'autrepart. D'abord, v'ià qu'ça tomb3 sur mon loin et rebondit sur mon nez, pour faire encore une pirouette. Mais je la tenais déjà dans la main...
• — Que teniez-vous dans la main? demanda d'un ton plus doux, Mathieu Dreyfus, soudain devenu attentif, d'impatient qu'il avait été jusqu'à là.
— Bé ! Eune pipe e d'tabac, avec eune blague, après. Pour ; $eur qu'elle venait du bon Dieu ou d'queuque saint du Paradis,
Car j'nai point d'voisins, à deux cents mêtre's de distance et i y a pas d'vent qui pouvait l'avoir fait voler par dessus mon
jnur.., ^ r— Une pipe ? L'avez-yous apportée ?
LE i\fARTYR DE L'ILE DU DIABLE »029
— Tm'ellement ! répondit le marchand dé fourrages, en met'aat la main à la poche de son paletot.
— Et comment l'idée vous est-elle venus que cette pipe me fut destinée ? demanda Mathieu.
— C'te bêtise ! Parcoque dans la blague, accrochée à la pipe, y avait un p'tit mot à votre adresse, pour sur.
Et sans se presser, il - lira de sa poche une pipe, au tuyau de laquelle une blague était retenue par ses cordons.
Dans cette blague, se trouvait effectivement un mot d'écrit.
— ]\Iais c'est ia pipe du vieux Michon ! s'écria Georgette. Ja la reconnais bien !
' — Et ici, dit Malhieu. profondément ému, est un ménage da ce fidèle serviteur. Lisez, Georgette.
Le billet ne contenait que quelques mots, écrits au crayon, d'une main tremblante.
Voici ce que contenait le billet en question.
c Monsic'u I^Iatieu Dreyfusse, rue Fourchambault 25. A porto contre bonne recompans.
« La femme qui a enlevé not André et ma voulue étranglé a une grande balaffre o milieu et tou le Ion de la figur. Ne crénié rien. Le caporal Michon et opré de son petit colonel. L'homme au balon net pas un guerdia, mé la femme et une rosse. Je la tien dan l'eule. »
— Ça, pour sur, qu'c'est un télégramme des nuages ! fit observer Î^Iouret, pendant que Georgette, fort émue, prenait connaissance du billet. Oh! ces inven'.eurs !.., Avec eux, faut s'attendre à tout !
Mathieu tendit une pièce d'or au marchand de fourrage, stupéfait, le remercia chaleureusement et lui dit au revoir.
— Pour une bosse sur le nez, m'sieu Dreyiius, vingt francs, c'est trop, dit l'honnête Saturnin.
Mais sur les instances de Georgette, il mie la pièce dans la roche de son gilet, et présentant sa carte d'adresse, se recomw
io:r. ALFRED DREYFU
manda de nouveau pour le foin, la paille et l'avoine « ent;n, tout ce qui concerne les chevaux. »
— Ce brave Michon ! s'fxria JNlathieu Dreyfus. Le mefs ig3 qu'il a trouvé moyen de m'envoyer du haut des airs me rassure, à présent. Je sais, du moins, qu'André est toujours sous s? garde.
On se souvient sans doute que le digne caporal avait eu le temps, une fois installé dans le ballon, de bourrer et d'allumer sa pipe, sans être remarqué de personne.
Il avait eu le temps, aussi, d'écrire le billet dont on vient de voir la teneur et de l'enfermer dans sa blague, dont il entortill? les cordons autour du tuyau de sa pipe.
Michon savait fort bien qu'il n'était point sans danger aucun de fumer dans la nacelle d'un ballon, mais il avait risqué le tout pour le tout, afin que Guiscard lui-même se chargeât de faire parvenir à son adresse, si possible, l'avis rédigé en cas d"» malheur. Ce qui n'avait pas manqué.
Etrange et merveilleuse intention inspirée par le dévouem.ent à un vieux soldat naïf comme un enfant et presqu'ilIeLtré !
— Le ballon doit être tombé da>is les environs de I^Ion'reuil, se dit Mathieu à voix haute. Que François attelle sur-le-champ. J'irai d'abord à Montreuil.
— A Montreuil ? s'écria Georgette. Oh ! monsieur, emmenez-moi. Je pourrais peut-être vous être de quelque secours, là-bas.
— Comment cela ? demanda î.îaîhieu, avec quelque surprise.
■ — Ignorez-vous, monsieur ou avez-vous oublié, que je suis de Montreuil ?
— Habillez-vous donc, et chaudement, car le temps s'est refroidi. Dans cinq minutes nous partons.
François fit voler ses chevaux, à travers la campagne. Au moindre hamt;au, on s'arrêtait pour demander des nouvelles de *''■ ''osiat.
LE MARTYR DE L'ILE DU DL\BLE o3r
Partout, le ballon avait été vu planant dans les airs, mais on ignorait où il avait bien pu descendre.
Enfin, vers deux heures du matin, on atteignit le village do Montreuilc
Sur la prière de Georgette, on se dirigea vers la ferme de Leon Magnin, p:éscr\tement occupée par le père Jacquin.
François frappa rudement à la porte. Des aboiem'ints furieux ui répoi:dirent.
■ — Greif ! cria Georgette. Tais-toi donc, c'est moi !
Aussitôt les abois du bon ciiien se changèrent en joyeux hurlements.
Bientôt aussi parut le père Jacquin. II embrassa sa fille ex salua respectueusement Mathieu Dreyfus.
Naturellement, la visite, à cette heure de nuit, de sa fille en compagnie du maître qu'elle servait était de nature à l'étonner et aussi de l'inquiéter grandement.
— Est-ce que tu n'entreras point avec monsieur Dreyfus, Geor« gelte ? lui demanda-t-il, impatient d'avoir le mot de l'énigme.
- — Non, mon père, répondit la jeune fille vivement et à demi voix. Vous savez que jamais je ne franchirai le seuil de cette ferme, occupée naj^uère par monsieur Léon Magnin, Je l'ai juré ! ^lais dites-moi, mon pore, reprit-elle, après un moment de silence, JS'est-il point tombé un ballon à Montreuil ?
— Comment? Saurait-on déjà, à Paris, cet horrible malheur? Matliieu Dreyfus saisit avec force le bras du vieux fermier.
— Un malheur ? répéta-t-il, en tremblant. Un malheur, ditcsfous ? Ce ballon?... Qu'est-il donc arrivé?
•^ Il s'est abattu sur la voie ferrée et un train a passé, écrasant ceux qui se trouvaient dans la nacelle,
Georgette jeta un cri et Mathieu recula, en chancelant, de plusieurs pas.
Ce ne fut qu'au bout de quelques minutes qu'il recouvrit 1^ parole.
io32 ALFRED DREYFUS
— Et, demanda-t-il d'une voix preque indistincte, sont-ils morts.,, tous ?
— Non, un seul d'entr'eux, seulement. L'autre, le secona, giièvement blessé, a été transporté à l'hôpital.
— Et, le mort... est-ce... un enfant, peut-être ?
— Non pas, c'est ua homme.
Un soupir de soulagement échappa à la poitrine de Mathieu Dre3'fus.
— Il n'est point encore en état de pouvoir donner son nom, poursuivit le fermier, mais tout porte à croire que c'est un vieux soldat, en retraite.
— Michon l s'écrièrent à la fois Dre3'fus et Georgette.
— Et la femme et l'enfant, que sont-ils devenus ? demanda vivement Mathieu.
<— Une femme? Un enfant? Nous n'avons point entendu parler de ça. On a seulement relevé le mort et le blessé.
— Voulez-vous avoir la bonté de me conduire auprès de ce dernier ? demanda Mathieu.
— Maintenant? Au milieu de la nuit?
— Oui, immédiatement ! Il faut que je le voie [que je lui parle ! Coûte que coûte, il le faut !
Quelques minutes plus tard, Mathieu, Georgette et Jacquin pénétraient dans la maisonnette qui servait d'hôpital à la com* mune de Montreuil.
Ils furent menés près du lit, modeste, mais fort propre, ou l'on aveit couché le vieux soldat. Le médecin du village était occupé à lui prodiguer ses soins.
— Michon! cria Mathieu, en se courbant sur le pauvre caporal, Michon ! me reconnaissez-vous ?
— A vos ordres ! murmura le vieillard.
— Où est l'enfant, IMichon ? L'enfant ?
■— En avant, au pas de charge ! Et prêt à faire feu 2... Au moulin ! Au moulin 1 C'est là qu'est l'ennem' '
LE MARTYR'DE L'ILEDU DIABLE io33
— Il ne me comprends pas ! s'écria Mathieu avec désespoir. Mous ne pourrons obtenir de lui aucun renseignement l
-- Le moulin I Le vieux moulin! cria d'une voix forte, le *6-éran blessé.
Et il s'affaissa s£ns connaissance sur ses coussins.
t— Des lanternes ! s'écria Georgette, Il faut que deux hommes résolus m'accompagnent. Je les guiderai, monsieur Dreyfus, j'ai compris ce eue veut dire le vieux Michon l
Yl
L'enfant volé
Un profond silence régnait dans le moulin abandonné, où la Mutilée et l'enfant volé reposaient sur la paille, au pied du raide escalier, montant vers la chambre de rnoûture.
Tous deux dormaient profondément, le petit André du sommeil c'a l'innocence, la criminelle Pompadour, hantée de songea oppressants.
Le long de l'escalier, à moitié ruiné, descendait lentement unt silhouette humaine.
Un rayon de lune, tombant en biais de la fenêtre, veuve de volets et de carreaux, vint l'éclairer en plein.
C'était un homme, long et maigre, à la tace glabre, sans nez et sans oreilles et dont, chose effroyable, les orbites vides, comme ceux d'un crâne desséché, .avaient conservé quelque chose d'iîumain !
'Jueüe autre créature vivante eût offert ces .sinistres parties-
io34 ALFRED DREYFUS
larités, sinon Tète-de-Mort, le bandit allemand, acclimaté aux bas-fonds parisiens, Tète-de-Mort, l'assassin, le violateur de sépultures, l'incendiaire aveugle ?
Mais comment se trouvait-il dans le moulin abandonné ?
L'explication en sera facile.
Après le sinistre qui avait détruit la ferme du père Jacquin, il n'était bien pas venu à l'idée de personne de soupçonner le misérable aveugle, recueilli par charité, mais lorsque le trop confiant vieillard eut manifesté l'intention de reprendre, dans sa nouvelle ferme cet hôte inquiétant et mystérieux, tout le monde s'y était énergiquement opposé.
Pas un valet ou une servante qui ne fut convaincu qui si la ferme du père Jacquin avait brûlé, c'était à cause du maudit et sinistre aveugle, dans lequel la superstition populaire ne voyait cependant qu'un simple jetteur de sorts et non le redoutable brigand, bien et trop connu de nos lecteurs.
En conséquence, tous déclarèrent — que si le sorcier mettait seulement le pied dans la ferme, ils iraient aussitôt s'engager ailleurs.
Comme il fallait bien caser le malheureux quelque part, on Tavait provisoirement admis dans le modeste bâtiment servant d'hôpital à la <:ommune de Montreuil.
Mais ce séjour, où il se sentait trop surveillé, déplut àl'aveugla qui en disparut un beau matin.
Il n'avait point pour cela déserté la région.
Du temps qu'il habitait la première ferme du père Jacquin, il s'était intéressé, les soirs de veillée, aux récits ayant trait • au moulin abandonné, et grâce aux renseignements qu'il s'était fait donner, mais surtout à son flair merveilleux, il s'y était rendu plusieurs fois en cachette, dans l'espoir de découvrir le trésor caché du meunier parricide.
Y retourner, bien certain qu'on ne lui disputerait point sa nouvelle résidence, n'avait ^té qu'un Jeu pour Ixii,/
LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE io35
Tète-de-Mort put donc à loisir, mais vainement, poursuivre de nuit ses patientes recherches.
Le peu qu'il lui fallait maintenant pour vivre, il savait se le procurer par le vol ou par la mendicité. ^
Quoiqu'aveugle, il s'introduisait adroitement le jour, dans les ieimes voisines et n'en ressortait que chargé de menu butin, dérobé avec une audace et une sûreté extraordinaires.
Averti de toute approche, par le sens de l'ouïe, merveilleusement développé chez lui, ici, il s'emparait d'une poule, là, d'une flèche de lard, plus loin d'oeufs, de pain, de vin ou de fromage.
Personne ne se défiant de lui ne songeait à le surveiller et, naturellement, il en abusait sans vergogne. Non seulement, jamais il ne se faisait prendx^e en faute, mais nul ne le soupçonnait des vols commis en plein jour, presque sous les yeux de ceux qui en étaient victimes.
Lorsque le vol ne rendait plus ou devenait trop dangereux, Tête-de-Mort s'en allait demandant l'aumône sur la route de Versailles à Paris. Et qui donc aurait eu le cœur de refuser un sou au malheureux aveugle ?
Comme le rusé bandit se gardait de faire aucun achat à Montreuil, il passait dans toute la région pour le plus misérable des mendiants.
Soudain, la Mutilée se réveilla en poussant un cri d'horreur. Une main humide et glacée l'avait saisie par le bras pendant que l'autre, lui tàtait lentement le visage.
En même temps, elle entendit une voix rauque, murmurant sourdement près de son oreille :
— C'est bien elle I Hi, hi t J'aî reconnu sa voix. Et puis, voilà la marque qu'a faite mon couteau sur son joli visage I Pompadour, ma Pompadour ! Cette fois, chère petite colombe de mon cœur, tu ne m'échapperas plus I
io36 ALFRED DREYFUS
La Mutilée crut sentir son cœur cesser de battre dans sa poiiiine.
Non, ce n'était pas un rêve affreux.
Elle se trouvait devant une atroce réalité I
Le monstre, le spectre qui tantôt la poursuivait, en rêve, pour l'étrangler, il était là, en chair et en os. Il se penchait sur elle, lui imprimant son genou dans la poitrine, l'enlaçant de ses bras nerveux !
L'effroi paralysa tous ses membres, mais pour un instant, seulement.
Eile secoua avec énergie un reste.de torpeur, et, alors, s'engagea entre ces époux qui se haïssaient mortellement et ne rêvaient que la destruction l'un de l'autre, une lutte sans pitié ni merci, pareille k celle que se livreraient entre un tigre et un serpent.
— Je t'étranglerai, canaille! grondait l'aveugle en haletant. Misérable largue, tu ne sortiras point vivante d'entre mes mains,,, La sotte, vraiment !... Tu me fais l'effet d'une mouche qui a donné étourdiment dans une toile d'araignée I Tortille-toi, va 1 plus tu te remueras, plus t'envelopperont les fils qui te font prisonnière, mieux je pourrais succer ton sang et manger ta cervelle I
Pompadour, elle, ne répondait pas un mot, mais se débattait tomme une forcenée. Elle savait trop bien que si elle ne léus» isissait point à se débarrasser promptement des serres de l'aveugle, il n'y aurait pour elle aucun espoir d'échapper à une mort affreuse,
! Et la robuste femme, dont les forces se trouvaient décuplées par le désespoir, fit si bien que malgré toute la vigueur dt îXête-de-Mort elle parvint à se dresser debout.
Le bandit lui avait déjà arraché du corps ses vêtements, pendant en lambeaux. Il rugissait comme un fauve en furie et j)iétinait le plancher comme un "*• pris de rage, lorsque
LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE ïo.^7
soudain il entendit s'élever à côté de lui la voix géaaissante d'un enfant.
Il s'arrêta stupéfait, en s'écriant :
— Qu'est ceci ?.., Nous ne sommes donc pas seuls, dans ce moulin ? Un entant, ici ? Un enfant ?
Involontairement, il détendit les mains et prêta anxieusement l'oreille.
— Sauvée ! s'écria Pompadour, d'une voix triomphante, en portant un furieux coup de noing en plein visage de l'aveugle, qui recula, chancelant.
Avec la rapidité de l'éclair, la Mutilée avait bondi vers la porte, large ouverte d'une poussée et aussitôt franchie.
Elle courait, comme chassée par les furies. I^Iais, blasphémant le ciel et la bouche frangée d'une écume ssnglante, l'aveugle, beaucoup mieux qu'elle sur son terrain, la serrait de près.
Il avait eu le temps de saisir un fléau abandonné dans le moulin et, brandissant celte arme redoutable, il s'élançait derrière Pompadour, sûrement guidé par le bruit de ses pas.
La Mutilée ne pouvait luir assez rapidement, perdue dans les ténèbres qui n'arrêtaient point la pomsuite de l'aveugle. Ne vivait-il pas depuis longtemps dans uae ombre éternelle ?
Pompadour se hâtait, le cœur oppressé d'une indicible angoisse. Elle ne songeait plus à l'enfant, volé par elle au prix de tant d'efforfs et de dangers et maintenant abandonné dans le moulia en ruine !
Elle ne pensait qu'à échapper à l'homme justement altéré de vengeance, et acharne à sa poursuite.
Déjà la distance se rapprochait entre elle et l'aveugle. Elle entendait les cinglements du fléau coupant horizontalement l'air. Les bras de Tête-Jc-Mort étaient d'une longueur démesurée, l'arme qu'il maniait, d'une main puissante, décrivait une largeur considérable. Ce serait miracle si le fléau ne la frappait, enfin, à la tète d'un coup foudroyant l
io38 ALFRED DREYFUS
Pompadour courait éperdue, butant, sa relevant, pour courir encore.
— I\Ieurs, chienne! Meurs, catin! hurlait l'aveagle. Je t'étourdirai comme- un b'.iîuf à l'abattoir pour te saigner ensuite 1
Le fléau s'abattit avec force.
Mais Pomdadour, agile comme une panthère, avait fait un bond de côté. Un bruit sourd résonna dans la nuit. ' L'arm<7 n'avait rencontré que le sol, couvert de longues herbes.
Mais en même temps, aussi, retentit un cri de suprême angoisse. L'aveugle releva la tête, écoutant avidement.
11 avait entendu la chute d'un corps tombant dans l'eau et il poussa un éclut de rire infernal.
— A l'eau ! Elle s'est fichue à l'eau ! cria-t-il triomphant. Et la voilà qui se noie comme un chat, la tendre minette!... Adieu, Pompadour!... Cette gentille rivière, grossie par la pluie, te conduira tout droit à la Seine et de là, à l'Océan. Bonne aubaine pour les poissons!
Tête-de-Mort ne s'était pas trompé. Dans la terreur et la rapidité de sa course folle, Pompadour ne s'était point aperçue qu'elle allait droit à la berge â pic d'un cours d'eau profond et rapide,
. En voulant échapper au fléau de l'aveugle, elle avait roulé dans l'onde glacée où elle disparut, après avoir jeté son cri do détresse.
Pompadour était une déterminée nageuse. Mais la surprise, le tefioidissement subit et inattendu de son sang par le flot glacé, paralysaient ses membres. C'est à peine si elle pouvait faire encore quelques faibles raouvements.
Les ondes bouillonnantes l'entraînèrent rapidement, lui emplissant le nez et hs oreilles, lui entrant dans la gorge de façon à lui couper la respiration.
Et comme, malgré la grandeur du péril, elle n'avait point
perdu toute présence d'esprit, elle crut cette fois, que sa dernière heure avait sonné.
Soudairk, son corps allant à la dérive heurta rudement contre un obstacle. C'était un arbre déraciné, par les pluies. Réanissaat ses dernières forces, elle s'y cramponna.
Contrarié dans sa marche, l'arbre dévia vers la rive opposée à celle du moulin abandonné. Quelques saules, trempant leurs branches dans l'eau, étaient plantés à cet endroit de la berge. Pompadour se icdressa et, des deux mains réussit à saisir une de ces branches, heureusement pour elle, asse:-: forte pour supporter le poids d'un corps humain.
Elle se raidit et après des efforts inouis, rendus possibles par l'enivrant espoir du salut, elle put escalader la berge.
Mais alors, elle s'affaissa, épuisée, et pendant quelques minutes resta étendue sur le sol, sans soutfle et sans per.sée.
Lentement, elle revient à Cile, tremblant au moindre bruit, craignant d'être rejointe par le terrible aveugle, bien qu'elle fut arrivée à l'autre bord.
L'idée, seule, de l'homme, auquel froidement elle avait fait brûler les yeux, la remplissait d'une terreur insensée.
Mais autour d'elle, tout était obscurité et silence.
La Mutilée se releva, ruisselante d'eau et frissonnant de tous s s membres sous le vent froid de la nuit. Les cheveux épars, el, ^ se traina en avant, coupant à travers champs et guérêts pour s'éi ligner le plus possible du moulin, où s'abritait son implacable cnni mi.
To ite la nuit, elle erra ainsi à l'aventure et, au premiers rayons du jo ir, seulement, elle se retrouva sur la route de Paris à Versailes,
Après une heure, encore, de marche désespérée, elle avisa, épuisée, orès de faiblir, tremblant la fièvre, une charette couverte d'une bâ'.he, conduite par un paysan matiaal, qui allait vendre ses légumis au marché.
Cet homme, stupéfait de rencontrer à cette heure et dans cefc état, une femme, seule, cheminant si loin de tout centre habité, se contenta, pourtant, assez volontiers du premier conte qui vint à l'esprit, toujours inventif, de Pompadour. Deux pièces d'or lui firent une conviction et, sans rechigner, au lieu de se rendre tout droit au marché, il déposa d'abord, au « Moulin d'Or, » son étrange mais libérale voyageuse.
C'est ainsi que la Mutilée rentra a Paris, dont elle était partie la veille datis des conditions tout aussi anormales.
Elle avait échappé, il est vrai, aux plus effroyables dangers, mais le but, dans lequel elle s'y était exposée, elle ne l'avait pas al teint.
L'enfant du capitaine Dreylus, enlevé en pleine loire de Saint Cloud, pour favoriser les desseins criminels du sinistre major, cet enfant, elle ne le ramenait point avec elle, • » *•««.«•
Entretemps, Tt;te-de-Î^Iort était retourné au moulin hanté, fort peu satisfait du dénouement de sa rencontre nocturne. La femme qu'il haïssait, plus à elle seule que tous ses autres ennemis ensemble, avait échappé de nouveau à sa vengeance. En effet, s'il était bien certain que Pompadour fût tombée à l'eau, il n'avait cependant aucune preuve qu'elle y eût trouvé la mort.
Oh ! que n'aurait-il point donné pour que l'infidèle, la periide créature eût rendu le dernier soupir sous l'étreinte jalouse de ses mains vengeresses.
Somlre et mécontent, il franchit le seuil du moulin. Un<^ douce plainte, ressemblant à un soupir, le fit s'arrêter.
— L'enfant ! s'écria-t-il, en se souvenant. L'enfant qu'ello avait avec elle. C'est vrai ! Il est resté ici, en ma puissance.
Ainsi qu'un éclair fulgurant sillonne, pendant une seconde, jusqu'à l'ébloaissement, un site auparavant" plongé 'dans de complètes ténèbres, ainsi une pensée soudaine incendia son cerveau pervers.
— Cet enfant, se dit Tête-de-Mort, obligé de se baser sui des probabilités, cet enfant ne peut appartenir qu'à Pompadour même. Profitant d'une de mes absences, elle aura trouvé moyen, aidée par sa coquine de mère, de me cacher sa naissance équivoque. Car je sais bien, moi, que je ne peux plus avoir d'enfants ! Elle l'aura fait élever secrètement à la campagne, et se disposait, hier soir, à le ramener avec elle à Paris. Oui, c'est bien cela. Le père de l'enfant, c'est, n'en doutons pas, le sinistre major. C'est pour l'aller voir ensemble qu'ils étaient venus, il y a quelques mois, à Montreuil, lorsque pour les détruire tous deux j'eus l'idée d'incendier la ferme du père Jacquin ! Oui, c'est l'enlant qu'ils étaient venus visiter ! Hi, hi, hi ! Leur enfant ! Merci à toi, Satan ! Tu as remis entre mes mains un moyen de vengeance cent fois plus infernal que celui que je croyais tenir en étranglant cette scélérate. Déchirez une femme en morceaux, elle mourra, heureuse, si, par sa mort, elle a pu acheter la vie de son enfant. Mais tuez, torturez l'enfant et laissez vivre la mère, elle mourra mille fois, dans les plus affreuses tortures I Telle est la loi et il n'y a pas d'exception. Les bètes féroces même se font tuer en défendant leurs petits. Or, Pompadour est une bête féroce, magnifiquement organisée. Elle n'aime ni ne hait à demi. Je sais où la frapper de façon à lui faire maudire à iaraais l'existence !
L'aveugle se dirigea rapidement dans la direction d'où partaient les gémissements de l'enfant. Son cœur d'animal de proie ne fut point un instant attendri par ses douces plaintes. Sa griffe de fer s'abattit sur la litière. Il saisit le petit André par les vêtements et l'attira, sangîoltant d'effroi, contre sa poitrine, pour étouffer ses cris.
Puis, à grands pas, il s'enfuit loin du moulin.
S'aidaut d'un bâton, pour reconnaître sa route, et de temps à autie s'assurant s'il n'était point poursuivi à son tour, il s'orien« tait rapidement à travers les campagnes désertes.
1042 ALFEED DEEYFUS
Pendant plusieurs heures il marcha ainsi, chargé de l'enfant, à moitié mort d'épouvante. De sa bouche s'échappaient quelque? mots, toujours les mêmes, .répétés avec une joie diabolique.
— Son enfant!... Il est en ma puissance!... Son enfant!... Je tiens son enfant!
Enfin, il atteignit un bois épais, qu'il devina au murmure des feuilles tremblant au vent et à la pénétrante seateur des pins, mêlés aux chênes, aux bouleaux et aux érables.
Il s'y fenfonça avec son fardeau. L'enfant s'était eudorrcv Enfin, Tète-de-Mort fit halte. Il était arrivé à destination.
La lune s'était dégagée du rideau de nuages derrière lequel elle s'était tenue cachée jusque là. Ses pâles rayons filtraient à travers les hautes frondaisons, argentant le moelleux tapis des mousses vertes sur lequel le bandit aveugle déposa le petit garçon endormi.
Etendant autour de lui ses longs bras, il se mit à tâter les arbres de la clairière où il s'était arrêté, éprouvant une à une les branches descendant à sa portée.
— Voilà qui va bien ! murmura-t-il en en rencontrant une, forte et droite, surgie du tronc en ligne horizoïitale.
Il tira de sa poche une corde mince mais solide, et après y avoir fait un noeud coulant, attacha l'autre extrémité à la branche. Puis, retournant vers l'enfant, il se pencha sur lui et le secouant avec rudesse :
— Allons ! Debout, fainéant ! cria-t-il.
Le petit André, à moitié endormi, encore, obéit à cet ordre, Tête-de-Mort lui arracha sou manteau. L'enfant avait perdu son berret en route.
— Sais-tu prier ? lui demanda le hideux bandit d'un ton rsil« leur. ...
— Oui, monsieur, je sais prier, répondit l'enfant, recommençant à pleurer.
L'aveugle le jeta à genoux^
— Geins donc ta prière, et que je t'entende. !
L'enfant leva les yeux au ciel et, pendant que de grosses larmes roulaient sur son pâle petit visage, il murmura en tremblant :
— « Dieu des faibles et des puissants, je ne suis encore qu'un enfant chétif et sans défense. Mais mon cœur est pur et se confie en Toi, suprême espoir de tout ce qui existe. »
— Très bien ! dit l'aveugle avec un rire grossier. Lève-toi, maintenant.
— Ma prière n'est pas terminée, fit remarquer l'enfant, qui jreprit, plein d'amère tristesse :
« Dieu des opprimés et des innocents, entends ma voix. Rends-moi bientôt mon pauvre père et ma mère chérie ! »
— On va te les servir tout de suite, compte-z-y, pensa le scélérat abject, qui saisit le petit André par le collet et le souleva brusquement de terre.
N'était-il donc plus rien qui pût émouvoir le cœur du monstre ? Peut-être, si Tête-de-Mort n'eut point été aveugle, se serait-il laissé attendrir à la vue de l'enfant, agenouillé sous les blancs ra3ons de la lune et levant ses mains jointes au Ciel.
En ce moment, André ressemblait à l'un de ces anges que les sculpteurs taillent dans le marbre pour en décorer les saints autels.
Mais Tête-de-Mort ne voyait rien, car il n'avait plus d'yeux. Il ne sentait pas davantage, car depuis longtemps tout bon sentiment s'était éteint dans son âme, plus sombre encore que la nuit qui l'entourait.
Tête-de-Mort ne vivait plus que pour la vengeance.
Il avait choisi ce bois écarté pour y établir à l'aise le gibet destiné à l'innocent et doux enfant dont froidement il préparait le supplice.
— Aux enfers, avorton exécré, engendré par Pompadour et le
sinistre major ! gronda l'infâme bourreau en jetant le nœud coulant au cou du petit André.
Par un mouvement instinctif, l'enfant passa la main entre la corde et sa chair meurtrict
— A bas les pattes, ou je te les coupe ! cria le bandit.
Mais soudain une ombre surgit des taillis voisins et se dirigea vers Tête-de-Mort, qu'un coup, rudement assené, envo3'a rouler à la renverse sur le sol.
En un instant, l'ombre eut dégagé le cou de l'enfant, sur lequel la corde avait déjà laissé une trace rouge. Le serrant étroitement contre son sein, elle bondit en avant et disparut entre les? buissons.
Lorsque l'aveugle se fût remis sur ses pieds, écumant de rage et pi et à la lutte, quelle qu'elle fût, l'enfant avait disparu.
Seul, un rire étrange, un rire d'insensée, ariiva à son oreille,
— Ce n'est pas elle, murmura le bandit troublé. Ce n'est pas Pompadour! C'est une autre femme? Alais qui donc? Qui?
N'importe ! Pour le moment la chose lui importait peu. Ce qui était plus urgent pour Tête-de-Mort, c'était de pourvoir à sa propre sûreté.
Il n'en pouvait douter, son crime, empêché au moment précis de sa lâche exécution, avait eu un témoin. Ce témoin, avait couru, peut-être, donner l'alarme. Si on le retrouvait là, sous l'arbre où pei'dait encore la corde accusatrice, il était perdu.
Tête-de-Mort prit la fuite, abandonnant le lieu où, sans l'intervention manifeste de Dieu, se serait commis un des plus hideux forfaits qu'aient eu à enregistrer jusqu'à ce jour les annales du crime.
Le petit André reposait dans ks bras de la femme inconnue qui, l'étreignant étroitement sur son sein, comme si elle t'''*"
ciHint qu'on ne vint lui enlever son cher fardeau, fuyait éperdument à travers bois.
Cette femme portait des vêtements en lambeaux. Des boucles d'un noir de jais flottaient autour de scn paie visage qui portait de traces de longues et récentes souffrances.
— Chut ! mon chéri ! Chut ! murmurait-elle en courant. Te Voilà près de ta mère et le sinistre major ne te couvriras point de terre une seconde fois ! Prends patience ! Bientôt luira le chaud soleil... Et nous le prierons de nous emporter tous les deux au ciel. Non, tu ne reposeras plus dans la froide et sombre tombe. Assez dormi. Voici la délivrance et le grand jour.
Sans aucun doute, cette femme était folle.
Après une demie-heure d'une course sans but, elle broncha contre une racine et s'affaissa, épuisée, sur le sol. Sa poitrine haletait.
L'inconnue prit entre ses mains tremblantes la tête de l'enfant reposant dans son giron et, le regarda avec une expression d'indicible tendresse :
— Je suis ta mère, mon petit Alfred ! lui dit-elle doucement, ^lais r^nfant se redressa et répondit avec décision :
— Non, vous n'êtes pas ma mère et je ne m'appelle point Alfred.
— ^^ Vraiment I Ah! Ah! Tu prétends en savoir plus que ta petite mère ! Qui donc crois-tu être, m.on chéri ?
— Je m'appelle André Dreyfus et mon père est capitaine. L'inconnue poussa un cri d'angoisse.
— Son fils ! Son fils 1 dit-elle, d'une voix brisée. Le fils du capitaine Dreyfus!... Et Christine de Sérignan, la femme abandonnée qui s'est vengée en le condamnant au malheur éternel I Ah!... Chantez, petits oiseaux!... Voici le printemps revenu... Je berce sur mes genoux l'âme de son âme, la chair de sa chair!... Ne croassez point, ainsi, méchants corbeaux !... Christine n'est pas mauvaise... On l'a rendue folle dans la maison de ce
aÖreux docteur Robyn... Ah! Ah!... Mais elle s'est échappée!.., car elle veut réparer le mal qu'elle a causé... Elle veut rendre l'honneur à celui auquel elle l'a fait perdre... Cher petit, doux enfant, j'ai si tendrement aimé ton père, oui, de toutes les forces de mon être!... N'aie pas peur de moi... Comment pourrais-je te faire du mal, moi qui voudrais au pris de ma vie tout entière!.. Mais silence!... N'est-ce point le sinistre major qui vient par là ?... Fuyons, fuyons !.., Je vais tendre mes ailes pour Remporter avec moi !
Et, la folle, s'étant relevée, reprit sa course dans le bois, tenant toujours l'enfant serré contre son cœur.
Pendant des heures, elle alla ainsi, quoique ses jambes pussent encore à peine la porter. Cependant, elle ne s'arrêtait point, chassée pai." la menace d'un danger invisible pour tout autre que pour elle.
Enfin, elle aperçut les lueurs d'un feu, brillant derrière les buissons. Elle y courut et, arrivée près du brasier, roula, sansconnaissance, sur la mousse.
Des hommes, au teint brun et aux longs cheveux noirs, des femmes, vêtues d'oripeaux bizarres se groupèrent autour d'elle et de l'enfant, s'interrogeant de regards défiants et surpris.
Christine de Sérignan se trouvaient dans un camp de bohémiens.
Pour la première fois, depuis bien des années, le moulin hanté était éclairé, cette nuit.
Un groupe nombreux d'habitants de Montreuil, rassurés en se sentant les coudes, s'étaient rendus aux bâtiments en ruine pour le visiter dans tous ses recoins.
Mathieu Dreyfus, le fermier Jacquin et sa fille Georgette, présidaient aux recherches, ayant pour but de retrouver le petit André.
Mais l'enfant n'était plus là. On ne découvrit que son berret,
— Il a donc bien passé par ce siiiistre moulin ! s'écria Mathieu
^ LE MARTYR DE L'lLü DU DIABLE 1047
avec doaieur. Mais on l'aura entraîné plus loin. Où peut-il se trouver maintenant. Une fortune à qui me le dira !
Mais tout le monde garda le silence. Qui aurait pu répondre à ce cii désespéié de Mathieu Dreyfus?
■yii
La Isttre cMIfrée
5,30,100,95 — 5,20,6-2,30,5,95 — 88,30,8,5,7 — 3,76, — i,3o, 10,88, 20,95 — 20,88,88,30,43,7,76,121 — 5,3c, 100,95 — 16,5 — 100,5 — i 7,30,100,7 — 76,95,7 — 88,43,76,7 — 88,30,100,43 — 4,20 — OjZoo,
C'est sur ces cliiïïres, nettement espacés dans l'ordre ci-dessus et tracés au crayon, sur un bout de papier qui n'avait rien d'aristocratique, que le digne monsieur Lepayre, fournisseur vivrier des pénitentiers de Cayenne et grand parieur sur le degré de résistance des condamnés à la déportation, s'hypnotisait par Une brûlante matinée de juillet.
Par parenthèses, à ia Guyane, la température de juillet, équivaut à celle de notre mois d'août, à plus ou moins de puissance, plutôt plus que moins.
Pour être juste^ il faut convenir que l'ahurissement torpide du sieur Lapayre était quelque peu justifié par les circonstances.
Mettez-vous à sa place.
D'abord, la dite matinée de juillet était incontestablement la plus chaude qu'il y eût eu iiigaue là, même à Cayenne, littérale-
ment cuite aux rayons d'un soleil assassin qui eût offert ans observations miscroscopiques des chasseurs de microbes la collée« tion la plus complète possible de baciles « miasmeux » et infec« tanls.
l\Icme, les préposés, non salariés, au curage de la voirie publique, les hideux « urubus » espèce de vautours nécrophages, zélés, à la Gu3'ane française, comme dans presque toute l'Ame-, lique méridionale, à faire disparaître les plus infectes charogn.es dans leurs insatiables estomacs, et que, pour celte raison, on est loin de troubler dans leurs utiles raffles — même les urubus, disons-)ious, semblaient s'être mis en grève et, dès les premiers rayons du soleil guyanais, s'étaient réfugiés, pour luir ses atteintes, dans leurs nids rocheux.
Ceci n*est point une simple invention de romancier, friand de couleur soi-disant locale,
A Cayenne, pas plus qu'aux pénitentiers des îles Royale, de Saint Joseph ou du Diable, il n'y a point à s'inquiéter, heureusement, des pestilences pouvant résulter des déchets de cuisine, pourrissant au soleil.
C'est un office dont se chargent avec plaisir les légions de vautours affamés planant sur cette terre de putréfaction végétale et animale. >
Comme il est strictement défendu de tuer les dits urubus, couverts et protégés par l'administration coloniale, ces oiseaux n'ont aucune crainte de l'homme, terreur de leurs confières d'Europe, et circulent tranquillement dans les rues, presque entre les pieds des passants.
Mais ce matin là, il faisait positivement trop chaud pour que messieurs les urubus achevassent la besogne entamée avant le retour de l'aube.
Quoi d'étonnant, alors, que le gros et poussif Lapayre, si accoutumé qu'il fût, aux températures intertropicalcs, £cî s-intî' débordé par une chaleur par trop exceptionnelle'
]\Iais ce n'était là, pourtant, qu'une part de son lourd souci.
Le vivandier des bagnes gU3^annais avait d'autres raisons pour s'aigrir le caractère, et sa fille Odette entrait pour beaucoup dans ces raisons là.
Cette jeune personne avait notablement dérangé ses habiles combinaisons.
Nous savons, en effet, que le gros Lapayre avait résolu d'accepter, pour gendre l'espagnol Moréno, gardien en chef d l'Ile du Diable et favori du commandant militaire de Cayenne Le bût de cette alliance n'était point difficile à pénétrer. Il allai de soi quCj beau-père de Moréno, le fournisseur Lapayre, qui déjà ne se gênait pas beaucoup, aurait pu livrer impunément autant de vivres de rebut qu'il lui aurait plu, en trompant l'administration, non seulement sur la qualité de ses fournitu'es, mais encore sur le poid strict d'icelles.
Ce Moréno était le gendre rêvé par l'honnête spéculateur avec lequel, pour employer un affreux calembour, que déjà il s répétait complaisamment dans le silence du cabinet, il aurait fait bien véritablement., la paire.
Les choses s'agençaient le mieux du monde. Les beaux yeux d'Odette avaient mis le feu au cœur de l'Espagnol et il ne restait. plus guère qu'a fixer l'heure de la cérémonie.
Mais voilà qu'Odette, d'un seul mot, d'un souffle, avait renversé le plan de son auteur, ni plus ni moins qu'un vulgaire château de cartes.
Elle avait refusé dédaigneusement l'Espagnol. Qui pis était l'indépendante jeune fille l'avait blessé, injurié, ulcéré !
Or, Moréno n'était point homme à se l&isser impunément outrager, fut-ce par une faible femme. Ne pouvant se venger iur Odette, il s'en serait pris fatalement à son père. Et déjà, sa vengeance commençait à sortir ses effets.
Depuis quelques semaines, déjà, Moréno passait rigoureusement
lo5o ALFRED DREYFUS
l'inspection des fournitures confiées au gros Lapa3-re, ce qu'il n'avait encore point fait jusqu'alois, et il avait poussé ia rancune jusqu'à annoncer, par écrit, à l'honorable vivandier qu'il se verrait forcé de prévenir le gouverneur des trois pénitentiers que le biscuit, envo3'é aux prisonniers était moisi et la viande de nioutop immangeable.
Une plainte de cette nature ne visait à rien moins qu'au retrait de son privilège et c'était là une alternative absolument insupportable pour la cupidité du gros fournisseur.
Ces quatre raisons, à savoir l'excessive chaleui-, l'insubordinatiop d'Odette, les chicanes de Moréno et la perspective navrante de n'êlre plus vivandier des trois bagnes de Cayenne, iustifiaient donc parfaitement l'accablement et la rage sourde de l'infortuné Lapayre.
Hélas ! Le ciel, qu'il bravait volontiers, en ses propos voltairiens, semblait vouloir aggraver le nombre de ses soucis en lui envoyant à déchiffrer le papier mystérieux sur lequel nous l'avons trouvé soupirant et transpirant au début de ce chapitre.
Déchiffrer était bien le miOt puisqu'il s'agissait de chißVes et chiffres pour son épaisse cervelle, absolument indéchiffrables.
Mais d'abord, signifiaient-ils bien quelque clîose ? Ne compoi"'« taient-ils point quelque nouvelle menace de P\îoréno, quelque? chicane déguisée du prétendant évii:cé par son anarchiste de fille ?
Car ce papier mystérieux et bizarre provenait de Tllj du Diable, là dessus il n'3^ avait aucun doute à conserver.
Lapa^-re l'avait trouvé dans une des irannes, envo3-ées la veille, pleines de vivres, frais, hélas ! et retournées vides, le matin même, à l'expéditeur.
Ordinairement, c'était à Odette qu'incombait le soin de recevoir les dites maimes et de les débarrasser, à grande eau des impu» retés. ramassées en chemin.
Mais ce matin là, justement, malgré l'accablante température, ■=He avait tout planté là, laissant à son malheureux père le soin
LE MARTh<R de L'ILE DU DIABLE o5i
de procéder à la visite des mannes, qui ne servaient pas seulement au transport des vivres, mais faisaient encore l'office de boites à lettres, pour les communications journalières réglant, restreignant ou majorant les commandes.
Or, le m.oindre travail correspondait, pour l'obèse vivandier, à un des douze travaux d'Hercule.
Souflant comme un bœuf, il avait simplement retourné les mannes, craignant de pincer un coup de sang en se penchant iessus pour en opérer la visite. Et c'est alors que le papier en question était échappé de l'une d'elles, assez semblable à une grosse mite.
Lapayre hésita un moment.
— C'est pas une lettre, cela ! grommela-t-il. Pas même un impie billet. Mais un instant ! Ce sournois de Moréno me
guette dans les coins. Faut vérifier quand même !
Avisant sur sa table une longue aiguille de bourrelier, qui servait à corder les paniers à couvercles, il en piqua péniblement le papier et le ramena à la hauteur de son œil.
Par acquit de conscience, il le déroula il y jeta les yeux.
■ — Des chiffres ! dit-il. Rien que des chiffres. Mais pas un mot d'écrit. Est-ce un ordre, un avis ou une nouvelle menace ? Le diable n'y comprendrait rien. Sacré Moréiio. Il ne sait qu'inviter pour me faiie enrager, celui-là!
Ecarquillant les yeux et se mettant l'esprit à la torture, Lapayre s'absorba pendant quelques instants dans l'examen du papier mystérieux. Puis, donna)rt , comme on dit vulgairement, sa langue au chien, il roula rageusement le malencontreux billet entre ses mains poisseuses.
— Qu'un urubus se gargarise de ces chiffres là, si le cœur lui en dit, s'écria-t-il avec un juron. Je ne suis pas payé pour déchiffrer des énigmes. J'en ai déjà suffisamment dans ma propre /amille, à comm.encer rar ma chipie de fille, à laquelle je na
io52 ALFRED DREYFUS
comprends plus rien. On lieviendiait fou à vouloir s'expliquer^ tout ce qui se passe autour de soi !
Ge disant, Lapayre jeta par la fenêtre le papier roulé en boule et se leva pour commander un grog glacé, à la fine chain« pagne. Car une justiee à lui rendre, c'est que fort chiche pour l'alimentation des déportés, il ne se refusait rien, à lui-même.
Un rire strident, comme un grincement de crécelle, s'éleva au dehors, et le fit se retourner brusquement.
Il n'y^ avait qu'un homme à Caj^enne, pour rire de cette façon là, et cet homme c'était son voisin, le petit docteur Bidoche, remarquable encore pour la convexité presque semi-sphérique de son large dos.
Docteur ? A la vérité, personne n'avait vu le diplôme qui lui en conférait le grade. Mais comment conserver l'ombie d'un doute à cet égard lorsqu'il affirmait l'avoir reçu à la faculté des sciences naturelles de Paris ?
En réalité, le petit Bidoche était le meilleur horloger de tout Cayenne; mais indépendamment de son mérite réel, en la matière, il n'avait pas eu grande peine à conquérir cette seconde gloire, attendu qu'il y était seul, d'horloger.
Bidoche re.vêtait un aspect assez fantastisque, dans lequel sa bosse n'entrait que pour une part, se combinant avec une taille naine, un front chauve, une longue barbe giice et des yeux brillants et vifs comme ceux d'un lézard.
Des esprits superstitieux lui attribuaient bien d'autres facultés savantes et rares que de remplacer le ressort d'une montre ou ' de rendre la voix à un réveil-matin devenu aphone. A les entendre, n'était encore un peu sorcier. Et ce qui avait contribué à accréc^iter cette opinion, c'est que le petit docteur Bidoche, derrière le magasin ou le tic-tac des balanciers formait la basse des sonneries de timbres, s'était ménagé un cabinet de travail ou il se renfermait pour élaborer et perfectionner les nombreuses inventions qu'il se vantait de poursuivre.
LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE îo53
Il avait fait, à ce qu'il disait, et ce qu'on se répétait tout bas, des découvertes stupéfiantes, mais jusqu'ici pas une, cepiendant, de nature à le rendre heureux et satisfait de son lot.
Dans tous les cas, on ne pouvait contester au docteur Bidoch un fond inépuisable de curiosité et une rare aptitude à s'attel à toutes les besognes difficile ou scabreuses dorrt tout autre s serait désintérressé, comme accessoires ou inutiles.
Ces types la, par parenthèses, ne se rencontrant point qu'à ia Guyane.
Le petit docteur avait ramassé le papier, roulé en boule par le gros Lapaj're, et s'était empressé d'en inspecter le contenu.
C'est à la vue des chiflfres qui s'y trouvaient alignés, qu'il avait fait entendre son rire de crécelle. Et le père d'Odette, vexé d'un accès de gaité contrastant avec sa propre humeur noire, ne put s'empêcher de lui demander la cause d'une si intempestive hilarité.
— Vous me demandez pourquoi j'ai ri ? répondit narquoiscment l'horloger bossu. C'est qu'il vient de me revenir à l'e^îprit une histoire qui doit bien dater maintenant d'une quarantaine d'années.
— Cette histoire est donc bien plaisante ? dit Lapayre^ ea haussant les épaules,
— Très plaisante, car elle a trait à un gros benêt de père et à un malin couple d'amoureux qui le menaient par le bout du nez.
— Vraiment, docteur ! Eh ! bien, je m'ennuie fort. Faites-moi donc l'amitié de me la raconter en butant un grog à la glace,., !Ne trouvez-vous point qu'il tait aujourd'hui terriblement chaud 2
•— Mais assez, répondit Bidoche, pour qu'on puisse se passer de calorifère.
Deux minutes plus tard, le gros fournisseur et le petit horloger étfient assis, l'un vis-à-vis de l'autre, dans une chambre basse} dégustant un breuvage glacé, mi-Iimonade, mi-cognac.
io54 x^LFRED DRE\^FUS
— Ol- donc, reprit Bidoche, cette histoire m'est revenue juoteicnt en mettant le nez dans le papier que vous avez si dédai«
gneusement fait passer par la fenêtre.
— Vous auriez pu vous éviter la peine de vous baisser, déclara Lapayre avec dédain. Des chiffres et encore des chiffres, sans aucune meuticn indicatrice, qui diable voulez-vous que ça intéresse, sinon celui qui en a le mot ?
— Peut-être, dit Bidoche, en se prenant le nez de l'index replié. Certes, la chose ne serait pas facile à d'autres. Maisj cher monsieur Lapayre, il n'est point de lettre secrète dont on ne vienne à bout avec quelque expérience de cryptographie. Le tout est d'en découvrir la clef.
— Une lettre secrète ? demanda le fournisseur avec étonne ment,
— J'ai dit lettre secrète et ie le maintiens. Il faut vous dire, monsieur Lapayre que, tout jeune encore à cette époque, j'apprenais mon métier actuel chez un spécialiste, vis-à-vis duquel s'était établi un concurrent. C'était à Lyon. Les deux horlogers, natu« rellement, étaient à couteaux tirés. Mon patron était père d'une fiJle et son rival d'un garçon... Ça se présente quelquefois^ ces ccïncidences-là. Mais alors que les deux pères auraient volontiers salé de vert de gris le potage l''un de l'autre, les jeunes gens s'aimaient, Toujours la coïncidence possible. Naturellement il leur avait été défendu, à ces pauvres jeunes gens, de s'adresser la parole et encore plus de s'écrire. Mais ils croyaient avoir tafic de choses intéressantes à se communiquer ! Rien ne rend ingénieux comme la contrainte.
Con:m3nt ils s'y prirent, monsieur Lapayre, pour arrêter leurs rendez-vous, et pour se dire ce que disent les amoureux en tous pays, que ce soit en France, en Afrique, en Australie, voire à la Guyane, hé! hé? Mo^t Dieu, c'est à la fois simple et grand, naïf et génial ! Ecoutez bien.
A cette époque, il n'y avait point d'horloger, digne de ce nom, qui n'eût dans sa boutique un jeu complet d'horloges, de réveils
de boites à musique, de timbres et même de cloches, à l'instar des anciens carillons. Le jeune homme, lorsqu'il le pouvait faire à la dérobée, arrêtait l'aiguille de certaine horloge sur certaines l-.eures et la jeune fille notait soigneusement les différents chiffres, dont la réunion offrait un sens complet, comme c'est probablement le cas, ici.
Dans certain cas, la position des deux aiguilles indiquait des totaux figurant dans l'alphabet mystérieux de noo jeunes gens. La jeune fille, naturellement, avait aussi son horloge de prédi« lection. Il s'ensuit que séparés par la largeur d'une rue et sous l'œil vigilant de leurs pères respectifs, les amoureux correspondaient aussi facilement que s'il eussent eu à leur disposition notre moderne téléphone. Les aiguilles se déplaçaient, les chiffres s'alignaient et les am.ants lisaient des phrases dans ce genre-ci ; « Où vous verrai-je? ~- Viendrez-vous ce soir? — Le vieux sort-il ? — Vers minuit je passerai sous vos fenêtres. — Mille baisers! — A bas les tyrans! » Et autres gentillesses filiales dont les enfants ne sont jamais montrés avares à l'égard de leurs parents ! Hé ! hé !
Certain jour, les aiguilles des deux horloges, à la fois rivales et complices, fonctionnèrent avec tant d'émulation que le lendemain matin les jeunes gens avaient disparu. Les deux horlogers durent se résigner à désarmer.
Ils conclurent entre eux une fraternelle allianc2 dont le gage fut l'hymen des heureux fugitifs. Tous les détails de cette intiiguc me furent contés par le jeune mari lui-même.
Or, rien de nouveau sous le soleil, « Nil novi sub Sole. » Ce qui fut sera et ce qui est fut. Ce papier chiffré n'est pas venu chez vous pour des prunes. Il doit offiir bien certainement un sens secret pour vous, aussi bien que pour moi. Hé ! Hé '
Au cours de cette histoire, dite avec des intonations et dés clins-d'yeux tout particuliers, le père de la belle Odette avait doiiné des marques croissantes de malaise et d'inqiriétude. Il se
io5 ALFRED DREZFUS
tortillait sur sa chaise de bambou, comme si elle eut été remi bourrée d'épingles et buvait, coup sur coup, force limonades à la glace, de plus en plus additionnées d'alcool.
Par le diable ! s'écria-t-il en sautant debout, ce qui
dénonçait chez lui un & summum » anormal d'agitation, par le diable si, comme vous le croyez ce papier a un sens secret, il ne m'en intéresse que plus vivement.
— Possible! ricana le petit docteur Bidoche. Vous avez une bien jolie fille, mon cher monsieur Lapayre.
C'est ce que je me disais justement, aussi, répondit le four
nisseur. Est-ce qu'Odette?... Aurait-elle, à mon insu?... Cela expliquerait bien des choses!... Son refus d'épouser Moréno... Sa réserve à mon égard... Son mutisme, depuis quelques temps. Ses fréquentes sorties du soir, et parfois de la nuit !... Ah! je crains bien de n'être qu'un àne!... Docteur Bidoche, fichez-vous de moi dans les grands prix... Je ne suis qu'un âne et doublement bâté.
— Connais-toi toi-même ! a dit le sage. Cet aveu, dépouillé d'artifice ne peut que vous faire honneur.
. — Est-ce que vous auriez l'intention de me faire poser ! s'écria ^apayre, sur lequel le cognac commençait à faire son effst. Faudrait le dire ! Je n'aime point les mauvaises plaisanteries et lorsqu'on m'insulte, je cogne!,.. Au lieu de m'asticoter avec vos belles maximes, vous feriez beaucoup mieux de m'indiquer le moyen de ramener Odettte à la confiance et à la raison.
— Si elle est vraiment amoureuse, hé ! hé 1 reprit le sarcastique bossu, cela ne vous réussira pas plus qu'à mes deux horlogers de Lyon. Qui sait quelle déconcertante surprise vous est réservée, mon pauvre ami!
Lapayre laissa retomber son poing sur la table avec tant de violence que les verres se mirent à tinter et que le petit Bidoche, saisi d'effroi, manqua de rouler de sa chaise.
— Quoi 1 s'écria le gros fouraisseu*" qui dev'*-«*- »^lus rouge
Je vous le prédis, dans une année votre tele m'aura prociré une so:iin.f
csseï belle...
lO Centimes la livraison de 32 pages.
tiîv 34 Reproduction interdite IiiVl*. 34
Imprimerie L. Hynderykx, Rue Saint-Pierre, 30, Bruxelles.
io58 ALFRED DREYFUS
qu'un homard. Les choses en seraient jusque là ! Elle recevrait des messages secrets 1 Elle aurait imaginé un système, où jo ne verrais que du fsu ! La coquine 1 Mais j'y mettrai bon ordre I Je la... Je les !.,.
Tout en criant, il avait saisi par le bras le pauvre Bidocho et le secouait comme un prunier.
— Ne me tuez pas ! gémit le petit docteur. Grâce I Je vous jUre sur mon honneur que je ne suis point l'amant d'Odette,
A ce serment, Lapayre lâcha le bras de Bidoche et partit d'un colossal éclat de rire.
— Fadaises! dit-il, en se versant une nouvelle et ample rasade de cognac. Nous battons la campagne, docteur. Ce message secret, comme vous dites, ne peut être destiné à Odette, attendu que là, d'où il vient, il n'y a fichtre, pas d'amoureux !
— Pourquoi non ?
— Comment, pourquoi non? répondit Lapayre d'une langue pâteuse. Parce que ce papier, qui selon vous ne serait autre qu'une lettre d'amour chiffrée — je vous le dis en confidence, docteur, mais faudra vous taire »— parce que ce papier, dis-je, est venu chez moi de l'Ile du Diable.
— Il n'y a donc plus d'hommes, là-bas?
— Vous voulez dire Moréno ? Mais Odette n'en veut pa entendre parler, cela je vous le certifie.
— Il y a encore les gardiens et là où il y a des gardiens, il y a aussi des prisonniers.
— Est-ce que vous êtes fou, docteur? De malheureux proscrits, émaciés, affamés. Des spectres ambulants !
— Mais des spectres qui ont encore de la chair et des muscles. Pour ce qui concerne la faim qui doit les ronger, en raison des vivres dont vous avez le privilège de les fournir, hé ! hé I ^es privations peuvent donner à la physionomie quelque chose d'intéressant, de sympathique, une poétique pâleur à laquelle se prennent les jeunes filles, ne fut-ce que par amour des contrastes,
LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE loSg
hé ! hé ! Mademoiselle Odette est grande et forte !,.. Elle doit aimer
à luotéger... Et puisque vous avez remarqué qu'elle s'absente
couvent, le soir, et parfois la nuit...
Lapayre se renversa sur sa chaise eu poussant un gémissement, Lidoche, craignant de le voir frappé d'apoplexie, se précipita
<reis lui avec un verre d'eau.
— Non, murmuia le fournisseur, pas d'eau ! C'est trop froid sur l'estomac. Du cognac.
Lorsque l'alcool, absorbé pur, A forte doss, eut secoué son accablement, Lapayre tira son portefeuille et y prit deux billets de banque qu'il déposa sur la table,
— Deux cents francs ! dit-il, en couvrant les billets de sa large main. Ils sont à vous, Bidoche, si vous pouvez me dire ce que cignifient ces sacrés chiffres.
— Vous voulez que je découvre le secret et vous me donnez deux cents francs pour cela ? Soyez tranquille, mon cher monsieur Lapayre, demain mntin vous saurez qui mademoiselle Odette a choisi à l'Ile du Diable pour votre gendre futur.
— Qu'elle aille au diable, si elle m'a joué ce tour là ! balbutia l'ivrogne.
Puis, laissant retomber la tête sur la poitrine, il ferma les yeux.
Le petit horloger le laissa cuver son cognac et courut se renfermer dans son cabinet de travail.
Après s'être chaussé le nez de lunettes, il se mit, d'après les règles usitées en fait de cryptographie, à classer les différents chiffres, pour les assimiler aux lettres de l'alphabet, en raison de kur fréquence et de leur disposition.
Mais ces échelles-là ne sont point aisées à établir, car les correspondants secrets, qui en savent parfois plus que les savants en la matière, peuvent systématiquement minorer ou majorer les voyelles, bases premières et graduées de proportion.
Malgré son expérience, sa perspicacité et son grand zèle, Bidocha
loGo ALFRED DREYFUS
n'arrivait à aucun résultat. Pas un mot qui pût lui servir de point de départ.
All bout de quelques heures de ce travail de bénédictin, il avait la tête en feu. Devant ses yeux et dans sa cervelle, chiffres et lettres formaient des sarabandts. Mais il ne bougeait point t)e sa table où le clouait le double appât de l'intérêt et de l'amour-propre. Il en oubliait le boire et le manger et même, pour la première fois de sa vie, omit de régler les montres de son magasin.
Comme il arrive d'ordinaire, en pareil cas, l'obstiné Bidoche s'en tint pendant plusieurs heures à certains procédés d'invesUgation, dont il ne pouvait démordre.
— C'est une lettre d'amour, incontestablement, murmurait-il en s'emprisonnant le nez entre les deux premières phalanges de son index. Il faut donc s'attendre, et pour moi la chose est certaine, à ce que le mot d'amour s'y trouve. Or, ledit mot compte cinq lettres. Commençons par les groupes d'autant de chiffres... Vojons... Eh! tiens, j'en relève deux, à la second« et à la dernière ligne, sans compter le groupe final de droite, qui doit représenter la signature... D'abord: 88,3o,8,5 et 7. Puis 0,100, 8,7 et 75. Pour plus de sûreté, notons aussi la signature : 76, 43,33,8 et 5. Evidemment il n'y a pas de gradation métrique. Les chiffres sont tous de convention et choisis au hasard. Mais je leur enlèverai leur masque, aux gredins, ou je ne m'appelerai plus Bidoche.
Mais c'est en vain que le petit horloger cherchait le mot « amour », qui devait lui servir de clef pour forcer le mystère soumis à ses investigations. Au bout de trois heures de savantes hypothèses, de juxtapositions, d'analogies et de rapprochements, »1 n'était pas plus avancé qu'en se mettant à l't-uvre.
Ce résultat, ou plutôt cette absence de résultat l'enrageaK. Il se rongeait les ongles jusqu'à la chair et foudroyait d« regards indignés les chiffres insolents qui ^semblai^nt le déW ayac dédain,
LE MAUTYR DE L'ILE DU DLVBLE io5i
comme un corps d'armée ennemi, rangé en bataille pour braver son assaut.
— Fatience I murmura le stratège Bidcclie, en grinçant des i!en :?. Vous n'aurez rien perdu pour attendre ! Que je lasse sculemeiit une pscite brèche de rien du tout dans vos rangs et j'entrerai, enseignes déployées, dans votre citadelle 1
Odette ne rentra que vers le soir au logis paternel.
Elle semblait fort agitée. Fort heureusement pour elle, le digne Lapayre était encore plongé dans le sommeil du juste, car malgré son esprit épais, mis d'ailleurs en défiance par les conjectures du petit docteur, il eût certainement deviné qu'il devait être survenu quelque chose dont sa fille s'inquiétait giandement.
Odette s'assit à la fenêtre donnant sur la rue et, se couvrant les yeux de la main, resta plongée dans de profondes réflexions. C'est que le jour était enfin venu qui devait décider de son sort, en môme temps que de celui do cinq hommes vaillants et déterminés.
Ce soir, elle fuirait avec son amant. Lorsque la nuit serait tombée, les prisonniers de l'Ile du Diable feraient une tentative suprême pour recouvrer la chère et sainte liberté.
Cette nuit, ils entreraient en lutte, et quelle lutte I contre les hommes et les éléments conjurés !
Cjue d'angoisses, que de dangers à l'horizon !
Ils allaient s'aventurer, en plein océan, sur un fragile radeau, assemblé par leurs mains. Les vents et les flots se montreraient-ils cléments aux malheureux fugitifs? Leur frêle embarcation ne se briserait-elle point contre les récifs et, au lieu de recouvrer leur liberté, ne trouveraient-ils point leur tombeau dans le goufFrg dt-s mir s ?
Et les persécuteurs ? Resteraient-ils inactils ?
— Non, non, s'écria Odette, en se levant avec résolution. Je ne veux pas, je ne puis pas songer à ces afireuses éventualités.
io52 ALFRED DREYFUS
Mon choix est fait et l'amour est plus fort que tout au monde. Vivre -sans Erwin me serait désormais impossible. S'il le faut, jp périrai avec lui. Mais Dieu, qui n'est qu'amour, nous protégera. Il ramènera dans les bras de sa femme et de son enfant le capitaine Dreyfus, ce noble martyr, condamné innocemment pour satisfaire des haines aveugles ! Le ciel ne peut point se mettre du côté de ses bourreaux. Il est impossible qu'un homme tel que Dreyfus meure, abandonné et flétri, sur cet effroyable rocher !
Les derniers rayons du soleil illuminèrent la krge fenêire ouverte aux brises de mer. Puis, brusquement, comme partout sous l'équateur, la nuit descendit sur Cayenne et sur l'Océan.
— Nous avons de la chance ! murmura Odette. Le ciel se couvre et le feu des étoiles, si brillant d'ordinaire, ne pourra Dercer l'épais rideau de nuages. L'ombre protège les fugitifs. Elle est aujourdhui, pour nous, d'un heureux présage.
Odette se prépara à quitter pour toujours la maison de son père. Il était encore trop tôt pour se rendre à l'Ile du Diable, où on ne l'attendait que vers les dix heures. Mais comme son père dormait, l'occasion lui parut favorable pour disparaître sans éveiller son attention.
Si Lapayre s'éveillait, il lui ferait peut-être des observations sur sa longue absence, et c'est pourquoi elle résolut de prendre congé de lui, sans bruit, quitte à cro.ser quelque temps, dans son arbre creux, en vue de l'Ile du Diable, plutôt que de s'exposer à quelque obstacle imprévu.
Pendant la journée, elle avait fait achat des dernières choses, dont les fugitifs eussent encore un besoin absolu et avait transporté le tout dans son étroite embarcation, si pleine maintenan*; qu'à peine elle y pourrait trouver place, encore.
Il ne lui restait plus qu'à se munir d'un manteau et d'un chapeau, qui lui seraient fort utiles, en pleine mer. Elle les jeta
LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE io63
sur son bras et se disposa à s'éloigner dans le plus profond secret.
Pour la dernière fois, elle se trouvait devant son père et cô ne fut point sans émotion qu'elle le considéra profondément endormi.
Certes, bien souvent il en avait agi rudement et injustement à son égard. Il ne s'était jamais montré pour elle un tendre père auquel pût aller sans réserve son amour filial !
Mais c'était son père, tout de même, elle ne pouvait l'oublier!
Des larmes coulèrent des yeux d'Odette. Elle se pencha et baisa Lapayre sur le front.
— Au diable, avec ton eau glacée ! balbutia le gros fournisseur qui, au contact des lèvres de sa fille, rêvait que Bidoche lui versait sur la tête un verre de limonade. Au diable, aussi tes chifires maudits ! Sept, huit, quatorze, vingt deux l
— Que parle-t-il de chiffres ? se demanda Odette troublée. Mais de quoi irai-je m'alarmer? Les chiffres, c'est toute sa vie! De forts totaux, représentant de belles espèces sonnantes, il n'a jamais eu que cet idéal. Pour le poursuivre, toujours plus avaiit, ne voulait-il pas lui sacrifier sa propre fille ?
Pleine d'amère tristesse, Oiette se détourna. Ses 3-eux tombèrent sur le portefeliille déposé sur la table.
Lapayre tonait encore la main sur les deux billets de cent francs promis à Bidoche, en cas de réussite,
— Tu ne voleras point, dit le Décalogue ! murmura Odette, Mais si je m'empare de ce portefeuille, je n'emporterai, certainement, qu'un faible partie du bien que m'a laissé ma mère en mourant et que mon père s'est réservé de faire fruclifiar à sa façon !
Doucement, elle attira à elle le portefeuille du fournisseur et les deux billets de banque qu'il couvrait de la main. Le dormeur fit entendre quelques paroles indistinctes, mais il était encorv
io6.</ ALFRED DREYFUS
trop entier ment sous l'influence de la boisson pour se rendre compte ds l'action hardie de sa fille unique.
Odette inspecta le contenu du portefeuille et n'y trouva qu'une somme de quatre mille francs. Son héritage représentait plus du décuple.
< — Dans tous les cas, se dit l'énergique jeune fille, il est boa que nous puissions disposer de quelque argent. Si nous atteignons heureusement l'Amazone et parvenons k traverser le Brésil, celui-ci nous sera d'un usage immédiat.
Elle fit rentrer dans le portefeuille les deux billets qu'en avait sortis le fournisseur, pour payer la solution de l'énigme chiffrée sur laquelle, à l'heure présente, l'obstiné Bidoche suait encore sang et eau et cacha le tout dans son sein.
Alors, elle quitta la chambre sur le bout des pieds, ouvrit et referma la porte avec des précautions infinies.
Odette suivit le couloir conduisant à l'entrée postérieure du bâtiment. En fuyant par là, elle courait moins de risques d'èlre observée et reconnue.
Mais arrivée sur le seuil, elle réprima un cri d'étonnement et prësc^ue d'effroi. Un petit homme, chauve et bossu, se dressait devant elle. C'était Bidoche, l'horloger.
Le malheureux cryptographe, désespérant d'avoir raison des damnés chiffres, qu'il avait triturés et pétris d^iis sa cervelle comme le pharmacien triture ses pillules et le boulanger pétrit son pain, le malheureux Bidoche, disons-nous, était venu avouer à son voisin Lapa3Te que, décidément, il n'en sortait pas et, à son grand chagrin, renonçait à la récompense promise de deux cents francs.
Mais lorsqu'il vit devant lui ce^te Odette, dont il avait cherché à pénétrer les secrets d'amour, le petit homme fut encore plus ému que la jeune fille.
— Mille pardon, balbutia le docteur Bidoche. J'i voulais... Je venais... Hum! Hum! Qu'est-ce que je venais donc faire?
Comme il ne lui viot rien de mieux, il conclut ;
LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE io65
•— Est-ce que vous n'auriez point un crayon à me prêter ?
c^ Nous n'en avons pas I répondit rudement Odette, fort conhariée d'avoir été surprise, sortant de chez son père, à cette heure de nuit, et ce par un voisin dont elle redoutait l'indiscrétion.
£,l\2 écarta sans façon de la main le petit horloger et s'élança ians la rue.
Bidoche la regarda, avec stupéfaction, disparaître dans l'ombre,
^ Nous n'en avons pas ! répéta-t-il vexé. Voilà une bien discourtoise réponse, à demande polie! Nous n'en avons pas! Hé 1 Hé ! Pourquoi la demoiselle m'a-t-elle si cavalièrement remballé. Nous n'en avons pas!... Nous n'avons pas, nous n'avons pas !,.,
En proie à l'obsession produite par la recherche de l'alphabet correspondant aux chiffres de la lettre mystérieuse, il réduisait machinalement en groupes de nombres tous les mots qui lui passaient par la tête, en opérant systématiquement la proportion.
— Nous n'en avons pas ! Nous n'avons pas ! allait-il répétant. Nous, cinq lettres: 5,3o,ioo,g5. Nous n'avons pas? N'avons, six lettres, en négligeant la virgule; 5,2o,62,3o,5,95. Deux 5 pour commencer, deux 3o dans le corps des mots... Un N peut-être, et un O. Parbleu ! Ce serait bizarre ! Pas ? Encore un 3o pour la seconde lettre. Ce n'es^ pas cela ! Point ? A la bonne heure! 88,3o,8,5 et 7.
Il tremblait d'émction et dut se retenir au montant de la porte.
— Nous n'avons point: 5,3o,ioo et 95 ! — 5,20,62. 3ü,5 et gS ! *- 88,3o,8.5 et 7. Trois 3o, trois O. Eurêka!
Avec toute la vitesse que comportait la longueur de ses petiles jambes il regagna son magasin, en ferma la porte et se rassit à sa table de travail, frissonnant d'espoir et de joie, - Sa lampe brûlaic toujours.
Bidoche se replongea dans l'étude de sa lettre chiffrée, avec l'opiniâtreté d'un chercheur^ d'or à la recherche de quelque filon.
io56 ALFRED DREYFUS
Plus de doute, c'était bien cela,
— Nous n'avons point I Et le reste? La reste viendrait bientôt. Il avait enlÎT conquis la clef, ou pluiô!: surpris le « Sésame ouvre loi » qui lui pcimettrait de pénétrer dans l'antre de la sybüle.
Crime et Châtiment
Le petit Bl^oclie s'était remis fiévreusement à l'ouvrage, L'alphab:t chiffré, employé pour la construction du messago secret, ne lui apparaissait point encore entièrement. Mais ce dont le substil horloger était bien convaincu, mainteViant, c'était que les quatre mots un peu modifiés — y compris V N apostrophe — > à lui jetés par Odette, correspondaient exactement aux trois premiers groupes de chiffres du dit message: 5,3o,ioo,g5 — 5, 20,62,3o5.g5 — 8S,3o — 8,5 et 7 « Nous n'avons point. »
Le 3 — 76 ne l'embarrassa pas longtemps, la phrase réclamant « de, le, ou la. » Le chiffre 76, répété sept fois, dans le cours du billr.t, devait coiTtspondre à une voyelle fréquente et quelle plus fiéquente que i'E ? Il est vrai que le chiffre 20 était répété huit fois, lui. Mais dans un éciit de si peu de texte, les bases sont moins stables que pour d'autres, plus développés.
Donc « le » ou « de » ? On verrait plus tard. Mais i'O, l'U, l'A, ri et I'E connu, on allait pouvoir aller vite.
Du groupe suivant, quatre chiffres connus, seulement, les 3oj
88,20 et 95 soit o, p, a et s. Opas ? Restaient la première et la troisième lettre, à vérifier.
Le mot suivant se composait des chiffres : 20.83,88,30,43,7,76, 121, dont six connus : A, p, p, o, (?) t, e. (?) Il ne fallait point être grand clerc pour lire couramment « apportez » en ajoutant l'R et le Z.
Les sept groupes, venant après, n'offrant aucun chiffre nouveau, le petit Bidoche lut également avec la plus grande facilité : « nous en un tout est prêt pour... »
— « Arrêtons-nous ici ! » chantonna l'horloger, suant à grosses gouttes. Ce 4 arrive là sans crier gare et il n'a point une seule réplique dans tout le cours de la lettre. Récapitulons. « Nous n'avons point de (?) o (?) pas. Apportez-nous en un. Tout est prêt pour... Si nous voyons la signature... E, R. 33? Cherche! I et N. Er (?) in. Il ne sera pas difficile de découvrir le gardien ou le prisonnier de l'Ile du Diable au nom duquel il ne manque plus qu'une lettre, rare dans le calendrier, car ici elle est unique comme le Z de tantôt, 121.
Le petit bossu se mit à danser de plaisir, à la pensée qu'il avait découvert l'amoureux de la belle Odette.
— Un gardien? se demanda-t-il. Comment, cette fière jeune fille qui a repoussé Moréno, en le traitant dédaigneusement d'argousin, irait s'accommoder d'un simple garde-chiourne ? Un condamné politique. C'est autre chose ! Il n'y a pas de dés« honneur. Des criminels de ce genre-là, pour certains esprits romanesques, sont souvent des héros !... Ah! Ah! Comme ce pachyderme de Lapayre va ru-ir et crier quand je lui soumettrai le résultat de mon petit travail ! La seule vue de la tête qu'il fera en se voyant roulé par sa mâtine de fille vaut pour moi plus que les deux cents francs qu'il m'a promis pour lui déchiffrer cet heureux bout de chiffon. Mais nous sommes presqu'au bout. Reprenons nos opérations.
Il raffermit ses lunettes et revint à la table,
io6S ALFRED DREYFUS
— Voyons ça ! Plus q.ie deux petits groupes de rien du tout Hum ! Hum ! 4 et 3o. Le trente, c'est un A et le 4 ? Parbleu ! un L. A s'acharner comme ça, on finit par perdre la tête. Encore un mot, et toutes lettres connues, sauf la premièie, 0,100,8,7,76, (?) U, I, T, E. Tonnerre ! C'est un FI « Tout est prêt pour la fuite ! »
Bidoche manqua de s'étaler par terre, tant son émotion fut grande.
Le secret qu'il venait de découvrir, était considérable et gros d'espèces sonnantes ! Une évasion se préparait à l'Ile du Diable!
Or, à Cayenne, comme dans tous les pénitentiers du monde, des primes plus ou moins fortes, suivant l'importance du (t sujet » sont allouées à ceux qui dénoncent ou qui empêchent la fuite d'un condamné. A l'estimation du petit Bidoche, cela pouvait bien aller de cinq cents à trois mille Iran es.
Un beau denier, sans doute, lestement gagné et avec la douce satisfaction d'avoir rendu service à la société, à l'ordre public qui, dans le cas présent, pourrait être troublée par la réapparition de quelque ré/olutionnaire, exaspéré par les tortures de ""* réclusion.
Mais ce n'était point seulement cette perspective qai causait ^'émotion de notre horloger cr3'ptographe.
Devant lui venait de s'en ouvrir une autre plus fructueuse et satisfaisant davantage ses instincts de nuisance : celle de faire chanter son voisin Lapayre, sans pitié ni merci.
En effet, si des primes sont allouées pour empêcher l'évasion d*un détenu, tout habitant de la Guyane française convaincu d'avoir favorisé sa fuite, se voit frappé, lui-même, de cinq è quinze ans de bagne, sans compter la confiscation de ses biens.
Des peines analogues atteignent ceux qui, ayant eu connaissance d'un complot, n'en avertissent point l'administration. • Et tel aurait été le cas pour Bidoche, dont le silence acquer» ^^ait dès lors un prix bien plus considérable que la dénonciatioa.
LE MARTYR DE L'ILE Du i.'L\BLE .06c,
Quelle occasion uniqu-a de remplir ses poches en saignant à blanc le coffre-fort de ce gros parvenu de Lapaj-re 1
— Vingt mille francs ! s'écria le petit horloger. Pas un sou de moins ! Je ne me tairai qu'à ce prix. Et il peut encore êlie content de s'en tirci pour une semblable bagatelle puisqu'il pe s'agit de rien moins que de la perte, de sa fortune tout entière et de sa liberté. Il aurait beau protester, rejeter tout sur sa fille, c'est lui seul qui serait rendu responsable. Et ce serait justice. Tiens donc, il n'avait qu'à mieux ouvrir l'œil 1
Bidoche se frotta les mains et pendant quelques instants, demeura p(;nsif.
— "Il ne me manque plus qu'un seul mot et au trois quart déchiffré, reprit-il. Qu'est-ce donc ce que la belle doit apporter à morsieur fîr(?)in, poxir favoriser sa fuite? (?)0(?)PAS ? Manquent le I et le 10, qui ne sont répétés nulle part. « O-pas ? » Procédons par ordre. C'est évidemment par eau que le gaillard va opérer sa fugue. Par terre, ce serait impossible. Odette a cù le lui faire comprendre. Or, qu'est-il indispensable à un i:avigalf:ur? Un sextant? Une boussole! Un compas? Un compas! J'y suis! C'est clair comme le jour. Tout s'enchaîne merveilleusement : « Nous n'avons point de compas. » De compas ! Bravo ! « Apportez-nous en un. Tout est prêt pour la fuite ! » Ei (?)in ? Erbin? Ertin? Ersin ? Ervin / Enfin' n'importe! Lap^^yre mettra la lettre qui manque. En avant !
Bidoche transcrivit la lettre, en accolant à chaque signe ur» caractère de l'alphabet, en prit un double, le serra dans son portefeuille, se coiffa d'un grand chapeau de paille, souffla sa lampe et bondit hors de son magasin que, dans sa hâte joj'euse, il oublia de refermer.
Comme un ouragan, il pénétra par la porte qu'Odette avait laissée ouverte, dans la chambre basse où le gros Lapa3re, ayant enfin cuve son alcool, venait dp se réveiller et se frottait les yeux,
" — Je le tiens, voisin Lapayre, je le tiens! cria Bidoche à l'ivrogne, qui le regardait d'un air ahuri.
— Qu'est-ce que vous tenez, docteur ?
— Le secret de la lettre ! Ah ! je vous plains bien, allez ! Malheureux père !
— Qaoi ! Qa'est-ce! hurla le gros fournisseur. Ma fille a un amant I Et cet amant serait un condamné de l'Ile du Diable?
— Bien pis, mon cher voisin ! Bien pis ! Pendant que nous étions à causer ici de bonne amitié, votre fille Odette aidait ledit condamné à préparer sa fuite et, pour qu'il ne s'ennuie point trop en mer, elle se disposait fort probablement à l'accompagner.
Il se passa quelques minutes avant que Lapayre pût articuler une parole. Et lorsqu'il recouvra enfin la voix, ce fut pour se répandre en invectives contre le malencontreux ci3'ptographe amateur.
— Je t'ai toujours tenu pour un efïronté menteur, s'écria-t-il d'une voix rauque, et maintenant j'en suis sûr ! Vilain bossu, tu veux te foutre de moi. Mais ça ne prendra pas, je t'en avertis!
— C'est par tiop fort! répondit le petit Bidoche, rouge de colère. Voilà donc pourquoi je devais planter là mes affaires et me mettre toute une journée l'esprit à la torture ! Ah ! je suis un menteur! Bon! bon, j'en ferai juge, quelqu'un qui lui, fera son profit de ma découverte. Je m'en vais de ce pas che^ le gouverneur. Tant pis, si on vous envoie au bagne^ tant pis si on vous confisque votre avoir. Ah ! je suis un menteur ! Mais, dï, moina, ce n'est pas moi qui me suis rendu complice de l'cvasiou d'un redoutable prisonnier... C'est mademoiselle Odette Lapayre,
,des faits et gestes de laquelle vous seuls êtes responsable! Bien le bonsoir.
Le petit horloger bondit vers la porte. Mais le gros fournis« seur, puisant dans l'excès de son angoisse, une agilité merveilleuse, bondit après lui et le retint par un pan de sa vieille •;ùii-t>ote.
— Anêtez cria-t-il, j'ai été trop vif, mais c'est ia surprise, la colère... Il m'échappe comme ça parfois des paioles qui entrepassent ma pensée!... Nous avons toujours vécu en bons voisins... Il y a eu toujours ici un grog à votre disposition et, depuis vingt anSj bientôt, je vous ai donné ma pratique. Mais c'est que le coup est si rude, si inattendu! Cette misérable créature m'a indignement trompé... Bidoche, mon cher Bidoche, vos deux cents francs sont là qui vous attendent. Dites-moi ce que ces maudits chiffres veulent dire. Je vous fais mes excuses. Que voulez- vous de plu ; ?
L'iiorloger tira, comme à regret, de sa poche la transcription qu'il venait de faire de la lettre chiftrée et de sa traduction en lettres.
Il icjula de quelques pas, feignant de vouloir se mettre à l'abri d'une tentative, ayant pour objet de le dépouiller de .son trésor et, d'une vo*ix, qui faisait sonner chaque syllabe, comme un timbre de pendule, il donna lentement lecture du texte mystérieux et fatal :
•— « Nous — n'avons point — de compas. — Apportez-nous en un — Tout — est — prêt — pour — la fuile ! « Signé Erdin ou Ertin...,
— Erwin ! s'écria Lapayre.
Ce n'était point à tort que Bidoche avait comparé, dans un de ses précédents monologues, Lapayre a un pachyderme. Le gros fournisseur, en ce moment, pouvait être parfaitement assi« mile à un éléphant de combat, apercevant l'ennemi.
Il trépignait de ses pieds massifs, avec une rage à défoncer le plancher. Son poing s'abattait, démolissant tout ce qui se trouvait à sa portée, glaces, bouteilles, chaises. Il rugissait de *elle façon qu'on l'eut put entendre à plusieurs rues plus loia, £i sa maison n'avait point été si isolée, et vomissait les pltt terribles imprications contre sa fille Odett.
— Où est-elle! hurlait le vivrier du bagne. Où se cache-t-elle, que je l'étrangle de mes mains !
. — C'est ce que vous auriez dû faire trois ou quatre heures auparavant, répondit d'un ton railleur le petit Bidoche, car il y a longtemps que mademoiselle Odette a quitté la maison.
Mais Lapayre n'entendit même pas ses paroles. Il était en train de fouiller avec angoisse dans toutes ses poches. N'y trouvant rien, il regarda sous la table, puis dans tous les coins de la chambre, mais sans plus de résultat.
— Elle m'a volée! cria-t-il, d'un toi lamentable. Elle m'a enlevé mon portefeuille, contenant quatre mille francs, et encore es deux billets de cent trancs qui vous étaient destinés, Bidoche ! La coquine ! L'infâme ! La garce ! Mon argent 1 Mon nauvre argent !
— Elle ne pouvait point, cependant, s'en aller les mains vides, ricana le mauvais bossu. Il faut de l'argent en voyage, mon cher monsieur Lapayre. Et puis, qu'est-ce que c'est que cette bagatelle au prix de ce qui vous pend au nez?
— Quoi, encore ? demanda Lapayre, subitement calmé.
— Eh ! oui ! La confiscation de tout ce que vous possédez,
— Comment ! s'écria le fournisseur, saisi d'une vague épouvante.
— Car vous pensez bien qu'en ma qualité de citoyen français, habitant Cayenne, mon devoir est d'aller avertir le Gouverneur de l'évasion qui se prépare.
— Voisin, vous n'avez pas l'intention de consommer ma ruine ?
— Au iait, je n'y tiens point personnellement, répondit froide» iiient Bidoche, dardant sur lui un regard de basilic. Donnez-moi seulement vingt mille francs et je suis prêt à prévenir, en douceur avec vous, cette petite escapade.
— Gredin l cria Lapayre. Je vois maintenant où tu voulais en venir.
— Je n'en veux venir nulle part, mais si dans cinq minutes vous ne m'avez point signé un écrit, par lequel vous reconnaissez
LE MARTYR DE LILE DU DIABLE lo/S
me devoir vingt mille francs, je vais, malgré l'heure indue, faire immédiatement ma déposition chez le Gouverneur.
Et lentement, le terrible bossu fit retraite vers la porte de sortie, ne perdant point un mouvement du gros fournisseur, cloué à sa place par la terreur et les yeux attachés au plancher.
— Restez ! cria Lapayre, avec un effort déchirant. Soit... Jo vous promets vingt mille francs... Vous les aurez, si.,,
— Noir sur blanc, ou rien de fait, articula nettement Bidoche. Lapaj^re, sans rien répliquer, entra dans une chambre adjacente,
qui lui servait de bureau et en ressortit, quelques minutes plus tard, avec un écrit en bonne forme, par lequel il s'engageait à payer vingt mille francs à Bidoche. dans le cas où l'évasion d'Eiwin pourrait encore être empêchée.
— Cela te suffit-il, exécrable sangsue ? demanda-t-il.
— Parfaitement, répondit Bidoche, sans relever l'injure et insérant froidement la reconnaissance dans son portefeuille,
— Maintenant, suis moi, gronda le fournisseur. Nous serons bientôt à l'Ile du Diable avec mon canot. Si nous réussissons à rattraper ma coquine de fîUe et à nous emparer d'elle, tout espoir de fuite sera évanoui pour son digne gaiant.
Les deux hommes s'acheminèrent d'un pas rapide vers le rivage. Les rues étaient désertes. Une barque à voile était amarrée dans une petite crique, affectée aux transports du vivandier. Lapayx'e ouvrit le cadenas, défit l'amarre, arbora une lanterne à l'avant, hissa la voile et Jbientôt le canot dansait sur les flots écumants.
La nuit était profonde. Pas une étoile ne brillait au firmament, oo flottaient d'épais nuages.
A la lueur de la lanterne, Bidoche consulta sa montre. Il était dix heures moins vingt.
A plusieurs reprises il tenta de renouer la conversation avec ^^uapayre. Mais le fournisseur gardait un morne silence. Il se tenai au gouvernail, la tête baissée comme un bœuf à l'abattoir, attendant le coup mortel.
De temps à au re, seulement, il laissait échapper un rire amer.
Cependant, le petit docteur commençait à se sentir fort mal à l'aise. Autour de lui, rien que la nuit et les flots. Et il se trouvai seul avec cet homme qu'il avait si douloureusement atteint dans ce qu'il avait de plus cher, son avarice.
Bidoche se recula doucement à extrémité opposée de la barque.
A3'ant tour à tour froid et chaud, il était bien jnès de maudii"e l'instant où il s'était engagé à pénétrer le sens du mess ige secret.
Un coup de vent soudain, frappant la voile, la fit bomber du côté opposé. La brise de mer gémissait et hurlait comme si tous les diab es de l'Enfer se fassent déchaînés sur l'Océan. Les flots commencèrent à moutonner, secouant la birque dans tous les
s -TIS.
Un éclair aveuglant déchira les ténèbres, (éclairant l'intérieur du cmot, coi- aie en plein jour. Bidoche jeta un cri, mais ce n'était point l'éclair qui le lui avait arraché.
C'était ce qu'il lui avait fait voir dans son sinistre flamboiement.
Lapayre venait à lui, tenant à la main une large lame.
— Grand Dieu ! Qu'allez-vous faire avec ce couteau ? s'écria le bossu, claquant des dents et tremblant de tous s:s membres.
— C« que je vais faire avec ce couteau ? répondit Lapayre d'une voix rauque. Chien tortu, je m'en vais te régler ton compte de vingt mille francs,
— Au secours ! Au meurtre ! On veut m'assassiner !
— Crie-va ! Appelle au secours ! dit Lapayre. Personne ne t'entendra?.
Il se rua sur sa victime, la renversa et lai posa son genou jnassîf sur la poitrine en lui appu3'ant la tète sur le btvdage du canot.
Un nouvel et formidable éclair déchira les ténèbres. Lapayre, d'un seul coup avait coupé la gorge à son vois'.n Bidoche.
LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE lojS
Des deux mains il souleva le cadavre pour que le sang s'écoulât dans la mer, par dessus le bord de la barque.
Puis, l'ayant café, la tê e pendant au dehors, il s'empaïa des papiers du mort.
Déjà les abords rocheux de l'Ile du Dioble s'accusaient dans la nuit, par moinoits entourés d'éclairs, découpant les abruptes falaises.
Il n'y avait pas de temps à perdre.
Le meurtrier saisit le corps par ses vêtements et d'uu bras vigoureux l'envoya dans la mer.
Au même instant, un long et gros tronc d'arbre passa à quelque distance de la barque. Le cadavre du malheureux horloger sombia, mais pour émerger presque aussitôt.
Lapayre sentit les cheveux lui dresser sur la tête ! Le corps de sa victime, au lieu de plonger à nouveau, suivait le sillage du tronc d'arbre, auquel il semblait s'être accroché par une attache invisible et qui fendit en droite ligne les flots dans la direction de l'Ile du Diable.
Malgré le trouble qui l'envahissait, Lapayre courut au gouvernail. Il lui fallait gagner le tronc d'arbre de vitesse pour lui arracher l'horrible fardeau qu'il remorquait après lui ! Avec une vigueur fébrile il tourna la voile pour cette funèbre chasse. Chaque éclair lui montrait le cadavre de l'horloger sombrer pour reparaître et semblant fixer vers lui l'effroyable regard de ses yeux éteints !
— Est-ce que tu voudrais me dénoncer, Bidoche ! cria-t-il, comme frappé de démence. V^oudrais-tu me précéder à l'Ile du Diiible pour témoigner contre moi? Non, xion, je te rejoindrai et alors, je ferai bien en sorte, pour que tu ne reparaisses plus !
Cependant, la barque s'était notablement rapprochée du tronc d'aibre.
Les coujs de foudre se succédaient c > v: si le ciel vengeur
s'appictaient à accabler le coupable. L. ^ \..^.:vs se soulevaient,
hautes comme des montagnes, les éclairs se croisaient autour de l'homme, debout dans la barque, jouet des éléments.
Mais Lapayre ne s'apercevait point de la fureur de la tempête. Ses yeux restaient rivés au cadavre de sa victime.
Par une adroite direction du gouvernail, il' avait poussé sa barque en travers du tronc d'arbre, de façon à ce qu'elle le heurtât en plein.
— A bas ! Au fond de la mer ! hurla Lapa3-re au cadavre. Plus aucun regard humain ne doit te revoir !
Il saisit un aviron et pesa lourdement sur le cadavre, pour le détacher du tronc d'arbre et l'enfoncer dans les flots.
Mais son bras retomba paralysé et un cri épouvantable s'éleva sur les flots !
Effrayant prodige !
Le tronc d'arbre venait de s'ouvrir, comme le couvercle d'un carcueil, et une figure de femme s'était lentement dressée aux yeux affolés de Lapayre.
Un éclair illumina en plein son pâle visage.
— Odette ! cria le misérable, étendant les braô comme pour écarter une insrpportable vision, Non, pas Odette ! Mais son spectre menaçant.
La femme pâle, éleva la main vers le ciel tonnant.
— Assassin ! cria-t-elle d'une voix, dominant le fracas des vagues. Assassin !
Puis elle sembla s'enfoncer dans les flots et le tronc d'arbre se referma.
Lapayre s'affaissa avec un cri sourd dans le fond de la barque.
Le tronc d'arbre glissait sur les flots, dans la direction de l'Ile da Diable, comme obéissant à une direction humaine. Mais le cadavre de Bidoche avait disparu. Une lame l'en avait détaché et le gouffre, s'emparant de sa proie, l'emporta à jamais dans ses tourbillons.
Ceoeridant, le canot de Lapayre était devenu le iouet des
flots. La voile détachée pendait en lambeaux, claquant le long du mat, S'éloignant de plus en plus des rivages de la Gu3^ane, elle fut bientôt en plein Océan Atlantique.
Le meurtrier, gisait toujours évanoui, dans le fond du canot, ne se sachant point abandonné sur la vaste étendue des mers, dans une frêle coquille de noix.
Combien horrible serait son réveil I
Il avait versé le sang, croyant que personne n'aurait été témoia de son crime.
Mais celui qui voit tout, lui avait suscité un accusateur dans Ca propre fille et l'avait irappè de sa souveraine vengeance !