‹ Alfred DreyfusChapitre 4 sur 14 · L.3 radeau de çsnvetaji'e du cBipitaine Dreyi'ue · texte numérisé non relu

L.3 radeau de çsnvetaji'e du cBipitaine Dreyi'ue

Pendant ce temps, le capitaine Dreyfus et ses compagnons d'infortune qui, au courant de la tentative d'évasion, s'y employaient depuis tant de semaines — le capitaine Dreyfus et ses compagnons, disons-nous, se trouvaient dans une agitation d'esprit bien facile à s'imaginer.

Combien des fois, les malheureux avaient-ils flotté entre le découragement et l'espoir ? Combien de fois '■ avaient-ils craint qu'on ne découvrit leur préparatifs et que l'œuvre difficile, de chaque nuit, qui avait presque épuisé le reste de leur force, ne devint inutile?

Mais Dieu les avait visiblement protégé jusqu'alors,

lueurs geôliers ne s'étaient point douté du trésor lentement

créé par les prisonniers soumis à leur confiante garde. Même le pénétrant Moréno qui, depuis quelque temps, semblait vouloir redoubler de vigilence, était à cent lieues de soupçonner que ses pensionnaires travaillassent, pour ainsi dire sous ses yeux, à une fuite prochaine.

Dans une grotte, creusée par le flot dans lo dur rocher, se trouvait dissimulé à tous les regards le précieux chef-d'œuvre des proscrit, leur radeau de sauvetage. Les éléments leur avaient élô particulièrement favorables, dans les derniers temps, en leur envoyant force épaves et force bois vivant, charrié par le flot.

Le radeau avait été construit sur les indications de Dreyfus, qui possédait quelques notions de navigation.

Il avait quinze pieds de long sur huit de large. Les troncs d'arbres, les plus ' gros, déracinés par les violents orages des tropiques, en formaient la base, reliés ensemble par des cordages goudronnés et des crampons. Par dessus se croisaient les voliges moins fortes, mais offrant cependant une résistance suffisante.

Le radeau était pc-urvu d'un gouvernail et d'un mat. Les draps de lit des prisonniers devaient servir de voiles, solidement cousus bout à bout.

Au moyen d'arbres fendus, en minces épaisseurs, et aux joints calfatés de feuilles de palmier, ïaux fibres serrés, une cabine avait été élevée, au centre du radeau, pour y enmagasiner les vivres, et où six personnes pouvaient prendre place.

Naturellement, les rames ne faisaient point défaut.

Telle était l'embarcation sur laquelle les fugitifs allaient s'avanturer au hasard des flots. S'ils n'étaient point trahis par l'ouragan, les intrépides proscrits pouvaient espérer de gagner l'embouchure de l'Amazone. Au surplus, tous étaient fermement résolus à s'exposer à une mort prompte dans les gouffres de l'Océan, plutôt que de continuer à supporter les lancinantes tortures de la réclusion sur leur îlot infernal.

Il été aurait difificille de savoir lequel d'entre nos travailleurs nocturnes s'était le plus énergiquement et le plus utilement eiriployé. Tout le monde avait fait de son mieux et donné le sumnum de ce qu'il pDuvait donner. Dreyfus, Erv/in von der Halde, le taciturne et mystérieux Degouves, le jeune et impétueux Antonio, tous s'étaient également dévoués à l'œuvre commune de délivrance et de salut.

Môme l'invalide Mirowitch avait fourni sa part de travail. Malgré la quasi paralysie d'une de ses jambes, il s'était chargé, à lui tout seul, de fournir le radeau d'eau potable. C'était lui qui avait tressé la natte, servant de toiture à la cabine centrale, et son aide dévouée et attentive avait été. d'un grand secours aux autres travailleurs, occupés aux ouvrages réclamant une grande dépense de vigueur et de souplesse.

Quand à Odette, elle avait presque surpassé tous ses amis ea infatigables efforts. Pendant les dernières semaines, il ne s'était guère passée de nuit sans qu'elle -n'eût fait la trayersée de Caycnne à l'Ile du Diable dans sa primitive et ingénieuse embarcation, après avoir consacré la plus grande partie de ses journées à réunir intelligemment tout ce qui était indispensable pour risquer l'évasion avec quelque chance de succès.

Par ses soins, la cabine, déjà pourvue, grâce au vi.uix Mirowitcli, de deux tonnes d'eau potable, avait été fournie des provisions et des objets suivants :

Des vivres, en quantité suffisante pour alimenter six personnes pendant douze à quatorze jours, deux fusils, avec trois cents cartouches, trois revolvers, trois poignards, une hache et plusieu;s outils de nécessité première, une boite de fer blanc, à feimeture hermétique, contenant des allumettes, des lignes et des filets de pêche, de la quinine et un assortiment d'objets dé pansement, quelques pcëles à frire, des plats et des couvertes de bois, un grand moustiquaiie pour se préserver la nuit contre les morsures des redoutables « cousins » des tropiques, une lonpue vue, da

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papier et des crayons, du fil, des aiguilles, 'axiQ lanterne, ua paquet de bougies et... un exemplaire de la Bible

— Ce livre saint ne peut pas faire défaut à notre arche, avait dit Odette à ses amis Erwàn et Dreyfus. Si notre courage et notre espoir venaient à faiblir, nous y trouverons un source de consolation et de réconfort.

Enfin, l'heure si longtemps attendue allait sonner l

La nuit était tombée, mais sans apporter aucune fraîcheur, et plus que jamais l'air chaud et humide pesait sur les habitants de rile du Diable.

Vers dix heures, les prisonniers résolue à la fuite, se rassemblèrent dans la caverne où nous les avons vus déjà tenir leurs conciliabules.

Seule Odette manquait encore. Mais on l'atlendait d'un moment à l'autre. Elle avait bien promis d'être là vers dix heures et jamais elle ne manquait à ces promesses là.

Erwin pria Degouves, Antonio et Mirowitch de restei tranquillement dans la grotte pendant qu'il se rendrait sur la falaise avec Dreyfus pour arborer, sur le point le plus élevé, un linge, rendu phosphorescent, au mo3'en de la substance enlevée à quelques allumettes, et qui devait avertir Odette que le moment était favorable pour aborder.

Au moment où les deux amis allaient sortir de la caverne, il s'arrêtèrent soudain avec un réel effroi. Un ombre noire venait de passer à quelques pas.

Quel était cet homme?

Quoiqu'il fit nuit noire, il avaient pu s'assurer que ni sa taille ni son allure ne s'accordaient avec celles d'aucun de leurs gardiens. Ce n'était point non plus le lépreux, rtconnaissable à sa taille courbée et à sa marche traînante.

• Mais qui donc, alors, si ce n'était celui dont ils avaient toujours le plus redouté ie voisinage ?

Holmes, l'assassin 1

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Regardant autour de lui, comme s'il eût craint d'être surpris, le misérable se glissait dans l'ombre.

— Quelqu'un de vous a-t-il une corde ? dit tout bas Erwin à ses compagnons.

— Moi, répondit Antonio, en lui pess .nt un long et mince bout de grelin.

— Suivons-îe ! Je soupçonne où va ce lâche gredin.

En disant ces mots, le jeune Allemand prit Dreyfus par la main, après avoir recommandé, du regard, le silence et l'immobilié à ses autres compagnons,

Dreyfus et Erwin se glissèrent sans bruit à la suite d'Holmes.

Celui-ci, usant des plus grandes précautions, se dirigea vers la partie de l'île, non occupée par les prisonniers et où étaient établies les cases des gardiens.

■ — Comprenez-vous où se rend cet incorrigible grediii ? dit Ervvia à l'oreille de Dreyfus. Le capitaine haussa les épaules,

— Non, répondit-il. Mais qu'importe,

— II veut nous trahir. II se rend à la case de Moréno,

— Grand Dieu ! Craignez-vous qu'il ait éventé notre plan.

— Oui, je suis conva'ncu, maintenant, que depuis longtemps il . nous épie. Mais il est si pervers et si méchant qu'il nous aura

laissé mener jusqu'au bout notre œuvre, pour nous faire tomber entre les mains de Moréno au moment même de la délivrance.

— Ce misérable ne doit point accomplir son infâme projet, dit Dreyfus, avec résolution.

— Non, nous allons l'en empêcher, et ce sans plus attendre.

— Mais comment nous y prendre ?

— Voilà. Je le saisirai par derrière et le serrerai à la gorge rendant que vous lui lierez les pieds et les mains et que vous lui enfoncerez un bâillon dans la bouche.

Les deux amis pressèrent le pas, mais légèrement qu'ils purent s'avancer du traître à une longueur de bras. Cependant, Holmes

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sembla se douter qu'il était suivi, car il tourna brusquement la tcte.

Au même instant, Erwin se jeta sur lui et lui serra les deux mains autour du cou, pour l'empêcher de crier. V

En même temps Dreyfus, amplement justifié par la trahison du scélérat, lui asséna un violent coup de poing sur la nuque. Holmes alla rouler, sans connaissance sur le sol, entraînant dans sa chute Erwin, qu'il avait étreint de ses bras vigoureux.

Pendant que le jeune Allemand se dégageait vivement, le ca])itaine lia les pieds et les mains du misérable, au moyen de la corde, iournie par Antonio, et lui fourra son mouchoir de poche, dans la bouche, en guise de Daillon, Cela fait, il le retournèrent, car il était tombé la face contre terre.

— Là, dit Erwin, vis, lâche gredin, pour te tordre les membres à l'idée de notre délivrance que tu voulais empêcher, ne pouvant ]e partager. Lorsqu'on te retrouvera, nous serons loin. Et pour cette nuit, tu ne pourras plus nuire à personne.

Que d'autres auraient tué le misérable, qui n'avait que trop mérité la mort ! Mais Dreyfus et Erwin n'étaient point des meurtriers. Pas même, hélas! des justiciers!

Au moment où ils venaient de réduire Holmes à l'impuissance, un premier éclair déchira la nue où lentement s'était amassé un formidable orage. Ils entendirent le bruit des flots se biisant avec impétuosité contre la falaise.

— El Odette qui se trouve en mer-, s'écria Erwin, palissant. Saisi des mimes craintes, les deux amis coururent au. rivage.

Erwin s'empressa de planter, dans une fente de rocher, le bâton au bout duquel était attaché le linge phosphore. 'Une faible lueur brilla dans la nuit sombre.

Une demi heure s'écoula dans une mortelle attente.

Erwin courait sur le rivage, comme un insensé, cherchant à percer l'ombre de ses regards ardents, pour distinguer le tronc d'arbre qui devait lui amener sa bien aimée,

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Dreyfus, lui aussi, était vivement ému. Outre ses appréhensions, au sujet de la pauvre Odette, il se disait avec tristesse qu'il ne fal'ait point songer à fuir par une nuit pareille.

Comment le radeau pourrait-il tenir sur les flots déchaînés, contre le vent furieux qui s'était élevé à l'improviste ?

— Elle arrive ! La voilà ! s'écria Erwin, serrant les mains du ciipitaine en une effusion de joie délirante.

La lueur d'un éclair lui avait lait distinguer le tronc d'arbre *endant les vagues, mais tout près de l'Ile.

Dix minutes plus tard, Odette tombait dans les bras d'ErwIn. Elle était d'une pâleur mortelle et son visage trahissait la plus violente angoisse.

Cependant, Dreyfus avait couru à la caverne pour y chercher Degouves et Antonio. Il s'agissait de transporter sur le radeau les derniers et nombreux objets apportés par Odette.

Les deux amants restèrent seuls pendant quelques minutes.

— Qu'as-tu donc, ma chérie ? demanda Erwin en pressant entre ses mains le pâle et beau visage de sa maîtresse. Te voilà toute défaite, toi d'ordinaire si forte et si vaillante. Serait-il arrivé quelque malheur ?

La jeune fille se cacha le Iront dans le sein d'Ervvin, avec un soupir déchirant,

— Ah ! Je viens de traverser un moment effroyable I réponditelle d'une voix brisée. Erwin, après la chose dont j'ai été témoin, je ne sais pas s'il m'est encore permis de devenir ta femme !

— Pour l'amour du Ciel, Odette, que s'est-il passé? Parle, ma chérie, ne me cache rien !

— !Mon père, dit Odette, mon père s'est souillé d'un crime! Erwin, la fille d'un assassin est-elle encore digue de porter ton nom ?

Et hâtivement, les yeux brillant de fièvre, elle dit à son

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amant la scène effi03^able dont le hasard l'avait rendue iémoin en pleine mer.

Lorsqu'elle eut terminé, Erwin serra plus tendrement encore la malheureuse jeune fille sur son sein.

— Que Dieu, dit-il, fasse grâce à ton père, ou venge son forfait 1 Qu'y a-t-il dans tout cela qui puisse encore nous séparer ? Lorsque tu as commencé à m'aimer, cher Odette, t'es- Lu laissé arrêter par la livrée . d'infamie qui m'était imposée par la soidisant justice des hommes ? Non, ma pure fiancée, non ma femme chérie, rien ne peut nous désunir, même la mort qui hélas ! pourrait bientôt nous prendre ensemble.

La vaillante jeune fille sécha ses larmes et ses baisers ardents brûlèrent les lèvres avides d'Erwine. L'entourant éperdument de ses bras, elle s'écria avec élan :

-— Oui, à toi dans la mort, comme à toi dans la liberté !

En ce moment, reparurent Dreyfus, Degouves et Antonio.

Vivement, la charge de l'arbre creux fut transportée à borrl du radeau qui grâce à l'excellent abri que lui formaient les rochers n'avait nullement eu à souffrir de la tempête.

Tous retournèrent alors une dernière fois à la caverne pour convenir de leurs dernières résolutions. L'orage s'était heureusement calmé, quoique la nuit fut sombre encore et qu'au lointain se fissent entendre les grondements de la foudre.

Lors:iu'ils se trouvèrent tous réunis :

— Tout bien considéré, dit Dreyfus, il nous faut encore remercier le Ciel d'avoir soulevé cette tempête. Il aura purifié l'atmosphère et, demain, nous aurons une journée tiède et bonne.

Il resta un moment pensit et reprit d'un ton solennel:

— Maintenant, croyants de confessions différentes, peut-être, mais tous unis dans la crainte et l'amour de Dieu, il nous reste à implorer le Cid pour qu'il protège nos effotts. Implorons- avecferveur l'Eternel pour qu'il nous assiste en ce moment suprême, faibles et malheureux humains que nous sommes, dont le seul et

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légitime vœu est de reconquérir la lib.'rté qui nous a été injustement enlevée et de revoir, avec le soi sacré de la patrie, ceux que nous y avons laissés, pleurant sur notre destin. Oui, pardonno r s à nos bourreaux toutes les tortures qu'ils nous ont infligées sur celte île inhospitalière. Que Dieu nous soit favorable et qu'il nous donne à tous avec la force de souffrir, celle d'oublier et 1q lepos ici-bas ou ailleurs.

-— Amen ! murmurèrent les lugitifs, à genoux dans la poussière, et les yeux humides de pleurs.

Certes, en aucune église du monde, plus touchante et j^lus humble prière ne s'est élevée, que cette nuit là, dans cette grotte obscure de l'Ile du Diable l

— Maintenant, partons! reprit Dreyfus.

— Non, encore un instant, dit une voix, celle de l'invalide /lirowilch.

— Mes amis, continua-t-il en se plaçant au milieu d'eux, je suis résolu à demeurer ici.

Et comme tous le regardaient d'un œil stupéfait,

— Oui, dit le malheureux vieillard. Telle est ma décision. Je <ous ai fidèlement aidés dans tous vos préparatifs d'évasion. Je m'y suis employé tout entier et je souhaite ardemment que vous récupériez la liberté, ce bien suprême, idéal de tout être humain digne de ce nom. Mais, hélas ! Je ne suis qu'un malheureux invalide et pour s'associer à une entreprise telle que la vôtre, il faut un corps robuste et sain. Je ne pourrais que vous être un fardeau, une charge dangereuse, s'il s'agissait de tenir tête et d'échapper par une fuite rapide à nos persécuteurs. La sécurité de tous exige que je me sacrifie. Laissez-moi ici, je vous le de« mai: de, je l'exige.

— Non, mille fois non 1 s'écria le capitaine Dreyfus. Je renonçai ais plutôt à la fuite et à la liberté que d'^bAûdonner dans cet enfer mon vieil et excellent ami Mirowitch.

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— Vous nous accompagnerez, Mirowitch, s'écrièrent les aut-^es.

— Si vous ne pouvez pas marcher, nous vous porterons, dit tJegouves.

— Si vous ne pouvez vous défendre, nous vous défendrons, C'é'îrjp, Antonio.

— Et moi je vous soignerai comme une fille soigne son pèr«, ajouta Odette, en baisant les mains du malheureux, dont un coup terrible, frappé en pleine vitalité, avait fait un vieilla.d impotent.

Des pleurs d'attendrissement ruisselèrent sur les joues de Mirowitch. Il leva ses bras, tremblant d'émotion, vers le ciel.

— Mes amis, balbuta-t-il, mes frères ! Mes chers compagnons d'épreuve et d'infortune, votre bonté, votre attachement me forcent à vous découvrir les véricables raisons pour lesquelles il doit m'êfre défendu de me joindre à vous. Sachez-le, je n'en suis pas digne !

A ce pénible aveu, ses forces le trahirent. Poussant un cri scurd, il tomba à genoux.

Un profond silence régna pendant quelques instants dans la grotte.

Dreyfus possa doucement sa main sur le front courbé du Russe.

— S'il vous est arrivé de pécher contre les hommes, Grégoriu:! Mirowitch, dit-il, d'une voix grave, vons l'avez assez durement expié. Et si vous avez péché contre Dieu et les lois qu'il nouci a imposées, cette longue épreuve vous à purifié et racheté. Suivez-nous. Vous serez le bienvenu parmi nous tous.

Degouves et Antonio soulevèrent le vieillard et le portèrent pîu'ôt qu'ils ne le soutinrent pendant que la petite troupe s'a- -^bpm.irisit, dans le plus profond silence, par des sentiers taillés IsLPd le roc vers l'anse souterraine où se trouvait caché le radeau ^ç> cauvctao^e.

Un à uïi, il montèrent sur la fragile embarcation qui deva'i

les conduire sur les gouffres tumultueux sde la vate mer. Erwin se plaça immédiatement au gouvernail tandis que le premier soin de Dreyfus, de Degouves et d'Antonio était d'aller prendre dans la cabine, les draps de lit cousus ensemble, pour les hisser au mat, en forme de voiles.

Entretemps, Odette avait improvisé, dans cette cabine, une couchette pour le vieux Mirowitcli.

Pendant la demi-heure nécessitée par ces apprêts, la plus grande activité régna à bord du rudeau et tout s'exécuta dans un ordre si bien arrêté, qu'ê peine nos fugitifs eurent à encore échanger quelques mots.

Le radeau, monté par les cinq proscrits, éprouvés par de si dures souffrances, et par la vaillante jeune fille qui, par amour et dévouement, s'était associée à leur sort, offrait certe un spectacle étrange et singulièrement romantique, balancé, aux blancs rayons do la lune, sur les flots appaisés.

Enfin, Dreyfus demanda avec une certaine solennité :

-T- Frères ! Etes-vous prêts ?

— Nous sommes prêts, répondirent les fugitifs.

Odette tendit la hache au capitaine, choisi comme chef de Pentreprise.

— Si Dieu le permet, dit Dreyfus, en levant les yeux au ciel, oous pourrons encore devenir des hommes libres.

Il brandit avec énergie la hache au-dessus de sa (ête.

Un moment encore, et, le cable coupé, le radeau allait sortir enfin de son abri pour affronter les hasards de la navigation...

La hache levée allait retomber, lorsque une voix stridenLc résonna aux oreilles des fugitifs,

— Ah I vous voulez me brûler la politesse I îlaltc ! Vous êtes pris !

Un homme bondit hors de l'ombre produite par les rochers, '\ nosa un pied sur le radeau pendant que l'autre demeurai

ioS8 ALFRED DREYFUS

sur l'espècrt de quai, en pierre, ménagé par les prisonniers. Sa main levée biandissait un revolver.

C'était Moréno.

Une terreur panique, s'empara, pour an instant, des fugitifs, craing.mt que derrière Moréno il allaient voir apparaître les autres gardiens.

Mais il était seul et devait se trouver là par un iiasard forfuit.

— Vous vous êtes joués de moi ! continua l'Espagnol, en grinçant des deats. Vous marez scandaleusement trompés, parce que je me montrai trop bon pour vous ! Gredin que vous êtes, pensez-vous que ce misérable assemblage de poutres pourrait échapper à l'aviso du gouverneur? Descendez un à ua de ce radeau, ou bien je...

Les autres paroles s'arrêtèrent dans son gosier. Il venait de reconnaître la jeune fille.

— Odette Lapayre ! s'écria-til, saisi d'une jalouse fureur. Ah ! Ah! Voilà pourquoi vous m'avez repoussé! Voilà pourquoi vous avez décliné l'offre honorable de mon nom!... La maîtresse d'un déporté!... Maintenant, certes, l'Ile du Diable deviendra ton séjour et je t'y tiendrai à ma merci.

Bouillant de rage il courut sur Odette. Mais celle-ci le repoussa avec énergie.

Au même instant, Erwin arrachant la hache des mains de Dreyfus lui en asséna, du côté du manche, sur la tête un coup qui descendit sur l'épaule.

Moréno, à moitié étourdi, seulement, conserva assez de présenco d'esprit pour braquer son revolver sur la poitrine du jeune allemand.

— Ah ! c'est donc toi le mâle de cette catin ! s'écria-t-il. A loi donc cette balle !

Son doigt chercha la gâchette de l'arme mais n'eut point îc te temps d'appuyer dessus.

Dieu envoya aux fugitifs un secours inattendu. Oui, la Frovi*

Capitaine Alfred Dreyfus, le prisonnier de l'Ile du Dlalle^ recouvrira la

liberté I

lO Centimes la livraison de 32 pages.

Liv. 35 Reproduction ixteruite LlVi*. 35

Imprimerie L. Uynderykx, Rue Saint-Pierr«» 30, Bruxelles

loge ALFRED DREifFUS

dence avait fait choix d'un moyeu extraordinaire pour délivrer les prisonniers et pour châtier terriblement Moréno, de toutes les infamies qu'il avait commises à leur égard.

Une ombre noire, bondissant, par derrière, sur Moréno avec la rapidité et la force d'un oiseau de proie, l'attira à elle et lui faisant lâcher pied, l'étendit sur le roc.

L'ombre arracha le revolver de la main du gardien et l'envoya dans la mer, par dessus la tète des fugitifs. Puis elle se courba, imprimant les genoux dans la poitrine de Moréno.

Tous reculèrent avec épouvante :

— Le lépreux ! s'écria Erwin, serrant Odette contre lui.

En effet, c'était le lépreux qui, accrc-upi sur le corps de l'Espagnol promenait sur son visage ses mains empoisonnées. D'une voix rauque il lui cria :

— Tu m'as j^ltraité ! Tu m'as torturé ! Tu m'as fait jeter de la nourriture corrompue et parfois, embusqué derrière un buisson, tu as tiré a plomb sur moi, parce que tu prenais plaisir à mes souffrances ! Ea ! bien, tu deviendras semblable à moi ! Tu seras désormais Moréno le lépreux ! Je te rr^ndrai, comme moi, un objet d'horreur et de dégoût pour les hommes, d'épouvante pour les animaux, un insupportable fardeau pour toi-même !

— Grâce ! Sauvez-moi ! Préservez-moi du lépreux, cria Moréno d'une voix désespérée.

Mais personne ne prenait garde aux lamentations du vil bourreau.

— Tu as mérité ton sort, misérable ! lui cria Dreyfus, en tranchant d'un coup de hache l'amarre qui retenait le radeau.

Lentement, l'embarcation se mit en mouvement, mais avant qu'ils ne fussent sortis de leur abri de, rocher, les fugitifs purent entendre, horribles caresses, le bruit des baisers dont le lépreux couvrait le visage de Moréno !

— Celui qu'embrasse un lépreux, criait l'horrible vengeur, avec un rire bestial, est à jamais empoisonné de son virus. Regarde-

LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE logi '

mo', Muicno i A.nsi lu sera ainsi, avant qu'une année soit ré« volue !

Une plainte sourde sortit de la poitrine de l'Espagnol, puis le silence régna. Saisi d'horreur et d'effroi, il avait perdu connais« sance.

— Ramez, ramez, si vous tenez à la vie ! cria Dreyfus à De-« gouves et à Antonio, en même temps qu'à l'aide d'une perche, vYmée d'un crochet, il repoussait le radeau loin du sol rocheux.

Mais soudam. ils entendirent le bruit d'un corps pesant, tombant dans l'eau et aussitôt après ils distinguèrent la forme d'un homme les suivait à la nar"

Deux mains déformées s'accrochèrent à une poutre dépassant le bordage ; un être hideux se dressa hors de l'eau, cherchant prendre place sur le radeau.

— Emmenez-moi ! Emmenez-moi ! gémit une voix suppliante. Ne m'abandonnez point dans cet enfer.,. Je ne m'approcherai point de vous !

— Le lépreux ! s'écria Erwin. Grand Dieu ! Il nous est impos« sible d'accéder à ses prières !

— Pouvons-nous repousser celui qui vient de nous sauver ? demanda Dreyfus. Non, mes amis. Ayons pitié du plus malheureux de tous les hommes et, à son tour, Dieu aura pitié de

'nous.

Tous inclinèrent le front en guise de muet d'acquiescemeat, ' Le capitaine Dreyfus cria au lépreux :

— Montez sur le radeau, mais retirez-vous à l'arrière, loin de la cabine. Nous partagerons nos vivres avec vous. Soyez le bienvenu, mortel infortun«\

— Braves gens ! Braves gens ! murmura le lépreux, montant sur le radeau et prenant la place qui lui était assignée.

Cependant, les sentinelles placées en vigie sur les remparts de Cayenne, avec la charge d'inspecter l'océan au moyen de leurs longues-vues et de projeter de temps à autre, au loin, les ra^

1092 ALFRED DREVFUS

de puissants réflecteurs électrique ', no s'étaient point encore aperçues du départ des fugitifs.

Pas encore !

Mais le radeau échapperait-il à leur vigilance au moment où

passerait entre Cayenne et les îles commandant son port, seul chemin par où les vaisseaux pouvaient reprendre le chemin des mers ?

Muets et résolus, les malheureux évadés de l'Ile du Diable s'engagèrv^nt dans cette voie dangereuse.

Cependant, ils avaient conservé l'espoir, bien que la présence d'un lépreux à leur bord lût de nature à leur inspirer des idées sombres.

Le vent, gonflant leur voile, les poussait rapidement vers la haute mer. Mais ils ne se trouvaient encore qu'à un der.n-mille environ du rivage, où semblait sommeiller, comme un monstre marin, l'aviso du pénitentier.

Tout était silencieux. Nul cri, ruHe alarme, nul coup de feu.

Les sentinelles devaient ne s'être aperçueô de rien.

Heureusement, la lune s'était de nouveau masquée d'un épaiâ rideau de nuages et c'est dans les ténèbres que le radeau s'él.oignait toujours.

Dreyfus, qui surveillait d'un œil anxieux les hauteurs où se trouvait établi le poste d'fjbservaion^ se recula brusquement.

— Baisses le mat, ccmmanda-t-il et jetez-vous tous à plat ventre. Les appareils électriques vont fonctionner.

; A peine avait-il parlé, à peine les fugitifs avaient-ils eu le temps d'obéir à ses ordres qu'une lueur éblouissante allumina la f)aie et la mer à une distance de quatre milles. ' Le radeau voguait en pleine lumière.

^E MARTYR DE L'ILE DU DL\BLE too3

Dans les stsppes da la Sibérie

Dans les premiers jours du mois d'Août de l'année l8g5, un triste cortège suivait l'immense voie russe établie entre Jékaterinenburg et Tobolsk, seule communication directe entre la Russie d'Europe et la Russie d'Asie,

Comme une procession de spectres, cheminaient, par l'épais brouillard qui, le soir, s'étend sur les steppes, une virgtaine de piétons revêtus de longs surtout gris.

Lugubrement sonnent les chaînes que portent ces malheureux voyageurs et qui semblent encore les attirer davantage vers la terre sur laquelle ils se traînent haletants, courbés, épuisés. . Ce sont des hommes, des femmes, des vieillards, et des jeunes gens, marchant pêle-mêle, les uns portant sur leur visage, sinis- 'trement contracté, l'aveu de leur crime, les autres, dont les traits doux et résignés traduisent la même et muette plainte : « Je suis innocent l »

Le détachement de prisonniers russes se rapproche lentement 4e Tobolsk et, par conséquent, est entré déjà dans le pays de souffrance et d'exil qui leur est assigné, pour la plupart, comme éternelle résidence, '. Ils foulent le sol glacé de l'inhospitalière Sibérie.

Ces vingt proscrits sont escortés de dix cosaques, montés sui Cf.s incomparables petits chevaux ukrainiens renommés dans la^ monde entier pour leur rapidité et leur force de résistance, i

Comme des oiseaux de proie décrivant des cercles concentriques sur leurs victimes terrifiées, les Ijrouches cavaliers galoppcnt autour du lamentable troupeau humain.

Les longues lances, agitées sars repos, aiguillonnent la marche Ces piétons accablés d'une fatigue mortelle.

Celui qui s'abat, épuisé, sur le sable, est aussitôt obligé de se lelever sous les fers des chevaux «^t la piqûre des cavaliers.

Liais les cosaques ne font preuve d'autant de zèle que sur le parcours de l'immense route.

Lorsqu'un transport d'oilés est parvenu enfin sur ces champs de neige de Sibérie, où la rigueur du froid glace le sang dans les veines, pas un de ces infortunés ne se laisserait plus aller sur la terre, à moins d'avoir épuisé ses dernières fores et de ne plus conserver d'espoir que dans la mort.

Car celui qui tombe est impitoyablement laissé pn arrière, jusqu'à ce que le froid lui gèle la moelle dans les os, ou que les loups affamés, accourant en troupe, le déchirent pour le dévorer vivant.

Hélas! cet interminable Calvaire, comporte pour tous des souffrances inouies ! La longue détention qu'ils ont subie, pour la plupart, jusqu'à la fin de leur procès, a ébranlé déjà la constitution des plus jeunes et des plus robustes que les difficultés de la marche vers la Sibérie achèvent de ruiner.

Outre la lourde chaîne qu'il doit traîner, chaque condamné est encore chargé d'un sac, renfermant quelques pains de seigle, -les vêtements de rechange et le linge indispensable, une couverture de laine, une cruche de terre et une poêle de 1er battu.

Si ce sac contenait encore une seconde paire de souliers, les proscrits en recevraient quelque soulagement,

Mais le gouvernement russe estime qu'une seule paire suffit pour atteindre aux frontières orientales de la Sibérie, malgré la neige et -la pluie et les cailloux tranchants des monts Ourals qu'ils ont à franchir i

^E MARTYR DE LILE DU DIABLE logS

Aussi les chaussures de ces malheureux ne représentaient-elles pi is que 'informes !ambeaux de cuir. Presque tous ils ont les piecs enveloppés de linges, maintenus par des lanières ou par de simples fie .lies.

Cependant, ils poursuivent leur chemin sans laisser échapper une plainte.

Se plaindre ? Qui l'oserait, lorsque le Czar et ses ministres on décidé ?

« Le ciel est haut et loin le Czar » dit un proverbe russe.

Les proscrits, en marche vers la Sibérie, le connaissent bien. Aussi ne murmurent-ils point contre leur destinée.

Ils s'y résignent et souffrent en silence.

• • • • ; ...t.iî'tt

Tout à la fin du transport, marchait une jeune fille, belle et fière. Elle aussi portait la casaque grise des condamnés. Elle aussi traînait à ses poignets leur chaîne pesante.

Mais c'était le front levé, qu'elle s'avançait d'un pas ferme.

L'arbitraire russe n'avait point encore eu raison de son mdomptable foi ce de résistance..

Le petit bonnet de toile grise, à larges raies rouges, était c. ânement posé sur les boucles racourcies de sa brune chevelure, Mk.Une l'espèce de sac, dans lequel elle s'enveloppait, ne dissimulak point sa taille élégante et, en dépit des souliers en lambeaux, troj longs et trop larges, qui semblaient devoir embarrasser sa marche, chaque pas qu'elle faisait trahissait une distinction suprea^e.

Cettt décision, cette dignité du geste et de l'attitude ne sont point, qu'on le croit bien, les attributs d'une soi-disant aristo« cratie, basée sur la naissance, mais bien ceux de la vraie et seule noblej^e, celle de l'àme, que les plus pauvres peuven* revendiquer

Disons le^ cette prisonnière était traitée avec une certaine

logS ALFRED DREYFUS

considération. Elle cheminait entre deux cavaliers cosaques, ralentissant pour elle, le pas de leurs impatientes montures.

Ces gardiens ne prenaient point garde à elle mais ne l'accablaient point d'injures et de blasphèmes comme ils le faisaient à l'égard de tous les autres proscrits.

Le voisinage immédiat de leur cliet contribuait, peut être aussi, à maintenir les deux cosaques dans les bornes de la consigne.

Derrière eux venait, sur un cheval d'un blanc de neige, harnaché avec plus de luxe que ceux des soldats de l'escorte, l'hetman chargé de la conduite du transport.

C'était un homme encore jeune. Sa longue barbe, d'un blond ardent, lui donnait un semblant de maturité contre lequel prc testaient l'éclat de son regard, la fraîcheur de son teint et l'expression pleine de douceur de ses traits.

A le bien regarder, il ne devait pas avoir dépassé d^î beaucoup la vingtaine.

Il avait la stature élancée, souple et nerveuse d'un véritable fils des steppes, né pour ainsi dire à cheval, y passant sa vie et espérant y trouver la mort.

Une certaine hauteur, mêlée d'impatience se faisait jour dans sa manière d'être à l'égard de l'homme qui cheminait à, son côté.

Ce dernier ne semblait point un soldat et encore moins un condamné.

Pour combattre la rigueur de la température, il s'enveloppait tout entier d'un large et épais manteau qui ne dissimulait cependant point suffisamment l'irrégularité de ses épaules et la convexité de son dos.

Le visage de ce cavalier était complètement glabre. A la courbure de son nez et â ses yeux, fendus en amandes, un authropologiste eut signalé immédiatement chez lui une origine orientale, ou pour mieux dire sémitique.

A ces signes particuliers, nos lecteurs auroit déjà reconnu dans l'étrange cavalier, chevauchant à côté du fier Hetman des cosaques,

LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE îogy

l'agent secret Pitou, rival du ccmmissaire Gilbert et fils ignoré de l'usurier Salomon Bénas.

Et Pitou reconnu, aucun doute ne pourrait subsister au sujet de la jeune prisonnière dont nous venons d'esquisser le portrait, se rapportant en tout à ce ui l'e Paulowna Mirowitch,

Comme nous le voyons, le plan infernal soumis par Pitou au

préfet de police, pour éloigner à jamais la pauvre enfant qui constituait pour le blazon des la Brière une tâche si fâcheuse, le, plan disons-nous, arrêté entre ces deux hommes d'honneur et de résolution, avait été suivi à la lettre.

Le même jour que s'était passée, dans le cabinet du préfet de police, la scène déchirante que l'on sait, entre la mère et la fille, se reconnaissant, guidées par la seule voix du sang, le même soir, qu'après avoir retrouvé son enfant, la femme si rudement éprouvée de M. de la Brière, se l'était vue arracher de nouveau par son implacable époux, Pitou avait pris avec l'infortunée Paulowna la route de Petersbourg.

11 n'avait point été difficile, naturellement, au préfet, d'obtenir un coupé particulier grâce auquel il avait été impossible à son innocente victime de faire connaître à personne l'indigne et arbitraire traitement dont elle était encore loin de prévoir l'issue.

Arrivé à Petersbourg, muni de tous les pouvoirs et laisserpasser désirables, Pitou s'était empressé de livrer Paulovv^na à la police russe, dénonçant la fille du faussaire-assassin, Grégorius Mirowitch, condamné à la déportation, à la Guyanne française, comme ayant pris part à un complot nihiliste tramé contre la vie du Czar.

Comme Pitou était un des agents les plus estimés de la police secrète française, ses accusations furent acceptées sans protêt.

Les procès intentés aux nihilistes des deux sexes ne traînent point à Petersbourg.

Paulowna n'avait point passé trois semaines dans un effroyable

logS ALFRED DREYFUS

cachot de la forteresse Saint-Pierre et Saint-Paul, qu'elle passa en jugement.

Son arrêt comportait quinze ans de déportation en Sibérie, avec travaux forcés dans les mines de mercure d'Irkouts.

Dans sa candide inexpérience, Paulowna ignorait ce que cette condamnation avait d'effroyable. On ne lui avait point permis de se défendre. Ses larmes, ses protestations d'innocence, sa stupéfaction devant les chefs d'accusation formulés contre elle furent interprétés par le président du tribunal comme autant de moyens hj'pocrites et pervers, mis en avant pour retarder l'action de 1' jus'.ice.

Cet honnête juge, pressé par l'appétit, bâcla vivement les choses et la condamnation intervenue, courut s'attabler devant un friand déjeuner,

Pitou, cela se conçoit, se montra fort satisfait de l'issue du procès.

Les trois semaines qu'il avait été obligé de perdre à Petersbourg avaient eu, du moins, un résultat pratique.

Quinze ans de travaux forcés dans les mines de Sibérie. Impossible qui la tache vivante, imprimée au blazon des la Brière survécut à de pareil es rigueurs

C'est à peine si les constitutions les plus robustes résistaient plus de quatre à cinq ans aux mortelles émanations du mercure.

Pitou pouvait donc quitter Petersbourg avec la conscience du devoir accompli et, sitôt le jugement rendu, il s'informa du' premier train direct en destination de Paris,

A vrai dire, le commissaire bossu ne se sentait pas fort fi Taise sur le pavé de la capitale russe où, il y avait six mois 4 peine, il avait joué un rôle bien difïerent de celui qu'il y *tait venu remplir aujourd'hui.

Comme on s'en souviendra, Pitou, avec la complicité d'un greffier, enivré par lui, avait enlevé des archives de la police peterbourgeoise un très précieux volume manuscrit, à savoir la

a Chronique secrète des erreurs galantes ou criminelles de la haute aristocratie. »

Pitou, qui s'était déjà tiré d'affaire une première fois, toujours sur le dos des soi-disant nihilistes était bien à peu près certain de ^le pas avoir été reconnu, mais il n'en aspirait pas moins à tourner le plus tôt que possible son propre dos, convexe à la frontière russe.

Fort satisfait, il avait télégraphié à son chef la condamnation de Paulow^na à la déportation en Sibérie, en lui annonçant son propre départ pour le surlendemain.

Mais il resta penaud lorsqu'il r-jcu*", en retour, une dépêche de la Brière, lui intimant l'ordre d'accompagner jusqu'à Tobolsk le transport dont ferait partie la jeune et malheureuse proscrite.

Pitou voua au diable le préfet et ses ordres, mais force lui iut bien d'obéir.

C'est pourquoi nous le retrouvons aujourd'hui en chemin pour la Sibérie, chevauchant, maussade et éreinté, à côté de l'Hetman des cosaques.

Quoiqu'il fut encore jeune et passablement dur à la fatigue, il était loin, en effet, d'offrir la force de résistance déployée par la noble victime que, seules ses lâches machinations, avaient exposée aux mortelles difficultés de ce meurtrier exode,

— Combien de temps, mon cher îîetman, nous faudra -t-il pour atteindre Tobolsk? demanda Pitou.

— Cette nuit, nous coucherons encore dans la steppe, réporidit le jeune officier, mais demain, de bonne heure, nous verrons poindre à l'horizon les clochers de Tobolsk, où nous^ ferons notre entrée avant midi.

— Sacrebleu ! ce chemin ne finira donc jamais.

— Il ne fait que de commencer, fit observer l'Hetman d'una foix tranquille, car il faut y ajouter le retour.

— Pas pour ce qui me concerne! dit vivement Pitou, Sitôt

un peu reposé, je louerai à Tobolsk uae bonne chaise de poste, pour regagner Péteisbourg dans le moins de temps possible.

— Vraiment, vous ferez cela ?

Il y avait une singulière inflexion dans la voix de i'Hetman, en posant à son tour cette question au policier français. Quel que chose de surpris en même temps que de vagiioment moquevr.

Mais Pitou n'y prit pas garde et reprit, d'un ton plus animé :

— Oui, un droschky, attelé de quatre forls chevaux, remplacés à chaque relai. De la sorte j'irai huit fois plus vite au retour qu'à l'aller de cette infernale et interminable route. J'espère d'ailleurs, mon cher Hetman, qu'après moa départ vous n'en continuerez pas moins à faire bonne et étroite garde sur notre belle captive.

— So3^ez assuré, monsieur, qu'elle ne songera point A fuir. Où irait-elle ? D'ailleurs, lorsque nous repartirons de Tobolsk je devrai me consacrer tout entier à la garde d'un autre et bien plus dangereux prisonnier.

— Comment cela? demanda Pitou avec curiosité. Est-ce que le gaillard fait partie du présent transport.

— Non, ce n'est qu'à Tobolsk qu'il doit être remis entre mes mains, en qualité de déporté.

— Un condamné politique, peut-être ?

— Non, un simple voleur.

— Que peut-il donc avoir dérobé pour encoutir un pareil châtiment?

— Quelque chose appartenant à l'Etat.

— Sans doute, une grosse somme, dites ?

— Non, je n'en ai que trop dit, déjà, répondit sèchement l'Het« man, qui se renferma dans un silence absolu.

Quelques instants après, un des cosaques s'avança en galoppant vers le jeune officier.

— Hetman, dit-il en saluant, le numéro douze ne peut plus avancer, tellement ses pieds sont ulcérés.

LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE iioi — — — — <«

— Le numéro douze ? N'est-ce point cette comédienne, condamnée à la déportation pour avoir empoisonné son amant ?

— Tu l'as dit, Hetman, c'est cette témme.

— En ce cas, nous établirons ici notre camp, dit l'officier, biea que j'avais l'intention de prolonger l'étape d'une heure encore. Mais pourquoi torturer sans nécessité une malheureuse créature ? Prends dans mon sac ce heaume souverain pour guérir, au bout de quelques heures, les blessurts survenues aux pieds, et va lui en porter de quoi se panser. Dtmain elle sera rétablie et pourra reprendre sa route.

Le cavalier cosaque, qui portait les galons de caporal, leva vers son supérieur un regard surpris. C'était un vieux soldat qui avait escorté vers la Sibérie plus de quarante convois de prisonniers. INIais jamais il n'avait servi d'Hetman qui usât d'autant d'indulgence et d'humanité à l'égard d'un condamné de n'importe quel sexe ou de quel âge.

Cependant, le vieux cosaque hocha la tête d'un air satisfait. Lui, aussi, avait le cœur à la vraie place. Il fit tourner son cheval pour transmettre l'ordre.

— Pardonnez-moi, mon cher Hetman, si je me permets d'émettre un avis, dit Pitou. Mais il me semble que vous êtes bien doux: pour cette engeance.

Le jeune officier, sans tourner la tête, coula un regard vers lui et répondit, avec un petit rire : ^^

— Vous pourriez bien avoir raison, monsieur Pitou, et je vous promets, une fois que nous serons arrivés à Tobolsk, de ne pas y mettre plus de formes que mes camarades. Je ferai marcher n'importe quel prisonnier à coups de pied et à coups de knout, sans merci, ni pitié. Vous n'aurez plus à vous plaindre de moi, monsiexxr Pitou.

— Moi ! dit en riant le policier français. Je ne pourrai mal« heureusement pas vous admirer dans ce nouveau rôle, Hetman,

II02- ALFRED DRE7FUb

car sitôt que j'aurai pris une nuit de repos complet, dans un bon lit, à Tobolsk, je repartirai «Je ce chien de pays.

— Ah! oui! J'avais oublié. En droschkî à quatre chevaux, n'est-ce pas ? Pardonnez-moi, monsieur Pitou.

Le misérable camp de nuit fut lot installé. Une espèce de tente, en grosse toile, fut tendue sur quatre pieux fichks dans le sol durci, devant un petit bois de basse-futaie, qui s'élevait dans le steppe comme une oasis dans le désert,

-Les prisonniers déplièrent leur couverture de laine et retendirent sur le sol. C'était la seule chose qui s'interposât entre la terre glacée et leur corps affaibli.

Les soldats firent de même, mais eux, du moins, étaient sains et vigoureux.

Une petite tente fermée avait élé dressée pour l'Hetman et Pitou fut admis à y passer la nuit à couvert.

Avant qu'on ne se livrât au repos, un brasier fut allumé, avec toutes les précautions usitées pour ne pas mettre le feu à la steppe.

Bientôt le thé fut prêt et. les malheureux déportés s'avancèrent avec empressement, avec leur bol, pour recevoir, la plus chaude possible, la part du stimulant breuvage devenu de première nécessité pour tout estomac russe.

L'Hetman et Pitou, retiré, dans la tente, savourèrent aussi l'aromatique boisson, en brûlant force cigarettes.

La soirée étant relativement douce; la toile de la tente n'avait point été baissée, et, par la baie, ils embrassaient du regard l'immenss steppe, s'étendant jusqu'à l'extrême horizon, couvert d'un manteau de vermeil.

La lune s'était levée et relevait de ses rayons l'austère magni« fîcence de la bruyève.

Mais l'Hetman et Pitou n'étaient point seuls, à s'absorber dans la contemplation de sa grandiose beauté.

Paulowna, après avoir bu son thé et absorbé avec répugnance quelques bouchées du pain noir et lourd, réservé aux proscrits.

LE MARTYR DE L'ILE DU DL^BLE ioo3

s'était écartée de ses compagnons d'infortune pour aller se placer à peu de distance de ]a tente.

Les Cosaques avaient bien remarque ses mouveaients, mais sans s'y opposer. Il savaient trop bien qu'en cette région, éloigné et déserte, il aurait été insensé à un de leurs prisonniers de songer à une évasion impossible.

Il n'y a point, dans la steppe, d'abri protecteur et, d'ailleurs, sur ce terrain plat, la silhouette d'un fugitif se serait découpée, à plusieurs milles d'éloignement, sur le ton ardent de la bruyère.

Paulowna avait donc pu échapper, pendant quelques instants, à son sinistre milieu.

Debout, et les bras croisés sur la poitrine, elle sondait d'un œil chargé d'ardentes aspirations le superbe panorama, se développant à perte de vue, devant-elle.

. Car ici, aux pieds des cimes avancées des monts Ourals, la oteppe, au lieu de sembler simplement hostile et désolé, comme elle était apparue jusque là à la jeune fille, revêtait une splendeur étrange et une poésie indicible.

Dans l'âme innocente de la jeune fille s'élevait la voix douce et puissante d'un chaste amour,

— Emile ! murmura-t-elle, Emue, mon seul espoir sur terre, pourquoi m'avoir abandonnée ? Pourquoi as-tu permis que je sois traitée par des étrangers comme une vile criminelle? Hélas 1 je suis jetée ici au milieu d'un monde inconnu où le dernier des misérables a le droit d'ajouter à mes tourments. Qui eût pensé, Emile, ce soir si doux où pour, la première, fois tu m'étreignis contre ta poitrine et que tes lèvres brûlèrent sur les miennes, qui eût pensé, Emile, que nous serions, tous les deux, si durement éprouvés? Cette steppe mystérieuse, semblant appartenir au domaine de la lable, dont je te chantais les poétiques mélodies, m'entoure à présent de ses redoutables sollitudes, mais tu n'es point, hélas 1 à mes côtés. Je suis seule, oui seule au milieu d'hommes sans pitié!

IIC4 ALFRED DREYFUS

Et la ballade, qui semblait l'accompagner partout, maintenant, revint chanter à son esprit,

— T'en souviens-tu encore, Emile ? s'écria-t-elle d'une voix vibrante, comme si sa question eût pu franchir l'espace.

Ses lèvres laissèrent doucement passer le chant aimé :

Ne me demande point, Mazeppa, si je t'aime !

La rose, au calice vermeil,

Peut-elle se passer des rayons du soleil ?

Comme la steppe aspire au fécondant baptême

Des eaux du ciel qui le font verdo3^er,

Ainsi ma lèvre ardente aspire à ton baiser.

Ses yeux se remplirent de larmes. Eperdue et ne se rendant plus compte de ce qui l'entourait, Paulowna étendit devant elle ses mains tremblantes d'amour.

Soudain, un bras nerveux vint lui enlacer la taille et elle se sentit brutalement attirée sur une poitrine d'homme.

— Il faut bien que nous nous fassions nos adieux, belle coloir.be, lui siffla à l'oreille une voix détestée. Et je crois que le moment ne peut pas être mieux choisi pour cela. V^oilà les prisonniers qui dorment déjà et les Cosaques qui sont à, siroter leur wodki.

C'était l'affreux bossu, Pitou, qui parlait ainsi. Il retenait la captive étroitement serrée contre lui ; mais, d'un effort énergique, Paulowna, rappelé à elle-même, réussit à se dégager.

— Quoi ! s'écria-t-elle, avec indignation. Vous osez encore me toucher, infâme calomniateur, qui n'avez pas hésité à prêter un faux témoignage contre moi ! Misérable instrument d'un homme sans conscience, qui a abusé de son pouvoir pour arracher une mère à sa fille et pour vouer une enfant innocente au sort le plus affreux !

— Ecoutez-moi, Paulowna. dit vivement Pitou, J'ai dû faire

LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE iio5

ce quo j'ai lait, car mon premier devoir était d'obéir à celui qui, seul, a qualité pour me dicter des ordres, quels qu'ils soient. D'ailleurs, si j'avais refusé, monsieur la Brière eut trouvé cent autres agents pour exécuter sa volonté. Cependant, depuis le premier moment où je vous avais vue, je m'étais intéressé à vous. Cette taille charmante, ces yeux de feu, cette longue et soyeuse cbeve'.uie, en xm mot l'ensemble de votre incomparable beauté, avait produit .sur moi une vive impression.

— Que cette beauté se change en repoussante laideur, s'écria la jeune fille avec violence, puisqu'elle a pu m'attirer, ne fut-co que pour un moment, ton déshonorant hommage!

Dans l'animation ou il était, le policier bossu ne comprit point l'injuru ou jugea inutile de la relever.

— Cependant, poursuivit-il, avec feu, ce n'est que pendant ce long voyage à travers les steppes, que vous m'avez gagné le cœur tout entier. Oui, jeune fille, je me repens du mal que je vous ai fait et je suis décidé à le reparer. Il n'est point encore trop tard pour cela.

— Vous vous résoudriez donc à retracter l'accusation que vous avez faussement portée contre moi et reconnaît riez publiquement que vous avez parjuré le ciel?

— En agissant ainsi, loin de vous sauver, je me perdrai moi même. Non, il y a une autre voie à suivre. Les Russes sont tous corruptibles à prix d'argent mais les Cosaques plus que les autres. Je leur offrirai quelques Centaines de roubles et ils nous indiqueront encore, par dessus le marché, la meilleure et la plus prompte voie pour sortir de ce désert. Il ne sera point difficile de vous trouver un déguisement. En ma qualité de policier, je sais des paroles qui ferment les yeux et les ortilles comme elles savent les ouvrir. Nous retournerons ensemble à Paris et, pendant que ce bon monsieur la Brière se réjouira en vous croyant on train de peiner au {o:\à d'une mine de la Sibérie, vous vous installerez en sourdine dans un nid moelleux et coquet que j'aurais

iio6 ALFRED DREYFUS

fait préparer pour vous. Et là, vous vivez comme une princesse sans que personne ne se doute que vous êtes devenue...

— Votre femms ? demanda Paulowna d'un ton glacial.

— Eh ! non. Ma maîtresse,

— Infâme ! Misérable !

Malgré la chaîne rivée à son bras, la jeune fille porta, en plein visage du policier," un coup si violent, qu'il recula en chancelant.

Mais avant qu'elle eût eu le temps de luir vers ses compagnons de captivité, il avait bondi derrière elle, en étoufïant un cri de rage.

La retenant d'un bras, de l'autre main Pitou lui couvrit la bouche pour l'empêcher d'appeler au secours et s'eÊForça de l'attirer dans les hautes herbes de la steppe, gagnée par les ténèbres.

— Ah ! tu refuses d'être ma maîtresse ! gronda-t-il en grinçant des dents. Je m'en vais te prouver qu'ici il n'y a pour toi nulle protection à invoquer, car tu 5' as perdu tout droit. En Sibérie, les captives appartiennent à qui se donne la peine de les désirer,

Paulowna était près de succomber à la féroce étreinte du bossu, lorsqu'un bras autrement puissant que le sien l'arracha à son persécuteur.

En même temps, Pitou recevait dans le ventre un formidable coup de pied qui l'envoya, s'étaler sur la bruyère, les quatre fers en l'air, comme on dit vulgairement.

— S'il vous arrive encore d'importuner cette prisonnière, lui cria l'Hetman des Cosaques, se posant en champion de Paulowna, je vous fais administrer vingt-cinq coups de knout. Cela vous montrera qui, en Sibérie, n'a plus droit à la orotection des hom mes et se trouve hors la loi commune,

Pitou se releva péniblement.

— Vous me rendrez compte de cet outrage à Tobolsk ! cria-t-11 avec. Je sauiai vous y remettie à votre place.

— Vous avez raison, répondit l'Hetman, en riant, A Tobolsk,

LE AlARTYR DE L'ILE DU DIABLE 1107

chacun sera remis à sa place et plus complètement, peut-être, que vous ne le voudriez !

Pitou, sacrant, blasphémant et sautant à cloche-pied, comme un r.éion blessé, se relira.

L'officier qui retenait toujours entre ses bras la jeune fille, frémissante d'indignation, la laissa aller.

— Cet homme vous a-t-il fait mal ? demanda-t-il d'une voix douce.

Paulowna secoua la tête.

Regardant l'PIctman avec une naïve reconnaissance, elle répondit :

■ — Ce n'est point ma chair qu'il a meurtrie, mais mon âme ! Vous m'avez défendue contre sa brutalité. Si une jeune fille, poitant l'uniforme des condamnés, a encore le droit de vous remercier, Hetman, acceptez l'expression de sa gratitude !

Un feu étrange brilla soudain dans les yeux du jeune officier, mais pour s'éteindre aussitôt, par un énergique effort de volonté.

— Reposez en paix, reprit-il, d'une voix redevenue presque rude. Il n'est pas seulement de mon devoir de punir, mais, aussi de proléger.

Paulovirna s'éloigna, le front courbé.

— Bonne- nuit ! murmura derrière elle une voix d'homme qui tremblait dans l'ombre.

— Bonne nuit ! répondit-elle sans se retourner, -

Pendant plus d'une heure l' Hetman demeura arrêté a la même place, immobile et pensiC.

Un silence profond, une sainte paix s'étendaient autour de lui. Seule, la perdrix des steppes, volait sur les broussailles de la steppe endormie.

Soudain, l'officier cosaque distingua le chant (^ue, chaque soir, es hommes répétaient en chœur.

C'était une ode à l'Ukraine, leur pays de naissance;, à l'amîe ut sente et toujours chérie,

iio3 ALFRED DREYFUS

Un profond soupir s'échappa des lèvres du jeune Hetmar» lorsque le chant s'éteignit.

Lentement, à son tour, il regagna sa tente.

Les malheureux proscrits dormaient. Les fatigues écrasantes du îour étaient venues clore leurs paupières en dépit de leurs souffrances et de leurs cruels soucis.

Quelques-uns d'tuitre eux semblaient harcelés de songes pénibles et secouées par quelque mouvement iébrile, leurs chaînes résonnaient tristement.

Le jeune Hetman, lui aussi, rentrait sous sa tente poui

'îssa3^er de dormir.

Sous .s ki^,:ut rusB3

Mais cette nuit là, l'officier russe fut seul à occuper l'abi i qu'il partageait d'ordinaire avec le policier français.

Considérant la façon imprévue et peu coui toise dont il s'é!aifc vu traité par le chef de vcscorte, Pitou avait trouvé plus prudent de transporter ses coussins et ses couvertures sous la'cn'.e commune et de s'installer à côté du caporal.

Il s'y trouvait bien, à la vérité quelque peu exposé à l'air froid de la nuit, à l'acre iumée du tabac savouré avec délie ; par les Cosaques de service et qui est pis aux odeurs infectes exalés par les malheureux transportés, couverts de plaies et de vermine, et son repos en devait être quelque peu troublé. Mais l'instrur.-ent volontaire et conscient de ri.'uphxable la Biière se conso'ait ea

Lu MARTYR DE L'ILE DU DIABLE 1109

songeant que tous ces inconvénients il n'aurait à les subir que pour une seule nuit.

Si Pitou n'était satisfait qu'à demi de son changement de dortoir et de son voisin de chambrée, l'Hetman sembla ressentir un sentiment analogue de contrariété,

Lorsqu'en rentrant sous sa tente il n'y retrouva plus le bossu, il secoua la tête et murmura :

— J'aurais dû penser à cela ! Jusqu'ici il était bien facile à surveiller, car le jour, il chevauchait à mon côté et la nuit il reposait près de moi !

Il sortit de son sein .un sifflet d'argent, retenu à son cou par une chainette.

A son strident appel, le vieux caporal des Cosaques partit bientôt à l'entrée de la tente.

L'Hetman lui parla bas pendant quelques minutes. A les voir tous les deux, le chef multipliant les recommandations, le sous« officier écoutant avec attention, on eût jugé qu'il s'agissait d'ur\e question d'importance.

— Sois tranquille, Hetman, dit le vieillard. Je ne dormirai pas cette nuit et demain vers midi, nous serons à Tobolsk.

L'officier s'étendit sur ses coussins, mais il se passa quelque temps avant qu'il réussit à s'endormir.

Le front appuyé dans la main, il rêvait, les yeux larges ouverts, et sur son jeune et mâle visage se peignait cette expression de vague mélancolie, particuHère aux fils de la steppe, lorsqu'ils sentent leur cœur s'ouvrir à l'amour.

Enfin, ses paupières battirent, il laissa aller sa tête sur l'oreiller et le bruit régulier de sa respiration indiqua qu'il dormait paisiblement

En ce moment, d'ailleurs, tous [faisaient de même, dans le camp à l'exception du vieux caporal, fumant sa pipe à côté de Pitou et un jeu)ie soldat qui, la lance sur l'épaule, montait Ja {Tarde, en faisant continuellement le tour du misérable abri.

L'Hetman n'avait pas dormi deux heu.es qu'il se sentait secouer par le bras et se réveilla ea sursaut. Le vieux caporal était devant lui.

— Hetman, dit-il, un serviteur de Dieu demande à te parler

— Un serviteur de Dieu ? répéta le chef avec surprise. Comment un Pope s'est-il aventuré à cette heure indue dans cetie steppe et que peut-il vouloir de moi ?

— Je l'ignore, petit père. Tout ce que je puis dire, c'est qu'il te prie humblement de pouvoir passer le reste de la nuit sous ta tente.

— Fais de la lumière et introduis-le.

Le caporal alluma une torche de cire et disparut. Quelques instants après, la toile de la tente s'entrouvrit pour laisser passer un jeune prêtre, vêtu d'une robe brune.

— Loué soit Jésus Christ ! dit-il.

— Dans l'Eternité. Amen ! répondit l'officier.

Le Pope jeta rapidement les yeux autour de lui pour se convaincre qu'il était bien seul avec ie jeune officier.

— Tu es bien l'Hetman Michael Alichaëlov/itch ? demanda-t-il à voix basse.

— Je le suis, révérend père.

— Bien alors. Je viens de Tobolsk, chargé d'une recommandation expresse de l'Archimandrite.

— Parle, mon père. Tout désir du digne Patriarche doit être un ordre pour moi.

— Peur être plus exact, je te dirai que c'est la volonté d'un prélat autrement haut placé en grade que j'ai à te transmettre, celle de l'éminent Patriarche de Pétersbourg même, qui a recouru à l'intermédiaire de son collègue et subordonné de Tobolsk. Mais d'abord, réponds à une seule question, Michael Michaëlowitch. A qui dois-tu la plus complète obéissance ?

Sans hésiter le jeune officier répondit :

i— Toute mon obéissance appartient au Cz3- aussi longtemps

LE MARTYR DE LILE DU DIABLE tiii

que Dieu, ou son représentant sur la terre, le Saint Patriarche de Russie, ne m'aura point ordonné de lui désobéir. Le Pope inclina la tête en signe d'approbation.

— Tu es un fils dévoué et fidèle de l'Eglise, Michael Michaëiowitch. Le Patiiarche, en ce monde périssable, et Dieu, dans son empire éternel sauront t'en récompenser. Mais écoute.

Le prêtre prit place sur l'unique siège de campagne qui se trouvât dans la tente, tandis que l'officier s'asseyait sur les coussins de son lit.

— Tu conduis des prisonniers k Irkouls ? demanda le prêtre,

— Oui mon révérend, aux mines de mercure, exploitées p:è3 du lac Baïkal,

— Et dans le nombre de ces prisonniers se trouve une jeune fille, inscrite sous le nom de Paulowna Mirowitch,

A cette question l'Hetman fixa sur le jeune prêtre des yeux surpris et presque troublés.

— En efifet, cette jeune fille se trouve ici, répondit-il après un instant de silence. Pour autant que je sache, c'est la police parisienne qui doit l'avoir livrée au gouvernement russe, en qualité de nihiliste ayant conspiré contre la vie de notre petit Père de Petersbourg, que Dieu le maintienne et le protège encore longtemps ! Mais aussi vrai que j'espère que Dieu recevra ma pauvre âme à merci, ie tiens cette jeune fille comme tout à fait innocente.

— Et peut-être ne te trompes-tu point, Michael Michaëlowitch, Quoiqu'il en soit, cette jeune fille se trouve sous la protection directe du Saint Patriarche de Russie et par conséquent sous celle de l'Eglise même et de tous ses serviteurs. Le vrai nom de cette infortunée est Natalka, princesse Panine, et sa mère, elle aussi, est de grande noblesse. On l'appelait autrefois la baronne Catharina d'Ostrau.

— Je m'étais dit déjà qu'elle devait être d'extraction noble, dit j(îune Hetmao d'un air satisf

II 12 ALFRED DREî. JS

— Le Patriarche, de Petersbourg était, lui-même, un des bons amis du vieux Panine, c'est-à-dire de son granù-père, qui a héroïquement combattu pour l'indépendance polonaise, et pour cela a porté sa tête sur l'cchafaud. Que Dieu fasse paix à sa pauvre âme ! Pour ce qui concerne la jeune fille, Hetman, tu n'as provisoirement rien autre chose à faire que la protéger contre toute violence, et lui adoucir le plus que possible le chemin jus« qu'à Irkouts.

— Et doit-elle en réalité être transportée aux mines de mercure ? demanda l'hetman d'une voix irritée. Cette pauvre enfant, si frêle et si délicate n'y résistera point seulement une année. Que le Saint Patriarche me l'ordonne et, plaçant la captive sur le cou de mon cheval, je l'emporte à travers les steppes dans un endroit où elle sera en sûreté. Il m'importe peu de passer en jugement de ce chef, et pour ce qui concerne le péché de forfaire à mon serment de soldat, j'espère qu'on voudra bien m'en accorder l'abo solution.

— Il n'est point impossible que, plus tard, il ne te parvienne un pareil ordre, reprit le jeune prêtre. Je communiquerai ta proposition à l'Archimandrite de Tobolsk, qui la transmettra au Saint Patriarche de Petersbourg. En attendant, veille sur la jeune princesse et préserve-là de tout dommage pour l'âme et pour le corps... Et maintenant, ma mission est terminée.

Le Pope se leva et imposa, en signe de bénédiction, les deux mains sur le front de l 'Hetman.

— Aurais-tu l'intention de retourner encore cette nuit même à Tobolsk ? demanda ce dernier.

— On m'attend au couvent. Ton caporal a pris soin de mon coursier, je ne crains pas les voleurs, car ils n'oseraient attaquer à un ministre de Dieu et, d'ailleurs, il vaut mieux qu'on ne nous voie point ensemble.

— Va donc en paix, révérend père, et je, te le répète, si

LE MARTYR DE L'ILE DU DLVBLE iii3

l'Eglise me l'ordonne, je suis prêt à tout entreprendre, quels que soient les difficultés et les périls.

Le moine sortit de la tente et^ monté sur son vaill.int cheval, ,eut bientôt disparu dans la nuit.

Le lendemain, aux premiers rayons du soleil, le lugubre cor ège se rem.it en marche, dans l'ordre des jours précédents ; seulement Pitou, au lieu de cheminer à côté de i'Hetman, so porta alternativement de la tête à la queue de la troupe.

Mais de quelque côté qu'il se dirigeât, le vieux caporal le suivait, comme pris d'une sympathie toute particulière pour son intéressante personne.

Cependant, les regards du jeune officier reposaient maintenant avec l'expression du plus grand respect sur la vaillante et mal« heureuse Paulowna.

Il lui avait fait enlever la lourde chaîne qu'elle portait la veille, remplacée par une autre, bien plus légère.

Et lorsqu'il arriva à la jeune fille de laisser échapper un geste de lassitude, il se trouva que, juste en ce moment, le chef avait résolu de faire une légère halte.

— Cette jolie tourterelle semble avoir donné dans l'œil de ce

'maigre épervier de cosaque! murmura Pitou qui, nous le savon?,

'était observateur. Mais que nous soyons arrivés à Tobolsk, je lui

.prouverai que c'est là un morceau trop friand pour son sale

bec de mangeur de chandelles.

Bientôt, les hautes tours de Tobolsk se profilèrent à l'horizon.

Le soleil était à so a zénith lorsque le triste cortège franchit la vieille porte de la première cité sibérienne.

Les prisonniers furent aussitôt enfermés dans des barraque« ments, servant soi-disant d'infirmerie et où, à la vérité, avait t été établi naguère un hôpital.

Moins de deux ans auparavant, par une terrible épidémie de petite vérole, cet hôpital avait abrité les malades qu'il s'agicsait d'isoler du reste de la populatioa.

En trois mois, il y était mort plus de monde qu'eu cinq années, dans toute la ville de Tobolsk.

Lorsque par aventure un habitant, au courant des choses, étail obligé de passer devant ce lazzaret, on pouvait être certain qu'il le faisait en s'en écartant le plus possible. Nul détour ne lui coûtait pour l'éviter.

Mais pour les malheureux exilés de Sibérie cette antichambre de la tombe était assez bonne.

Aucune mesure,- si élémentaire qu'elle fût, n'avait été prise pour désinfecter les locaux. Les lits dans lesquels avaient couché les vaiioleux, et sur lequels ils avaient, expiré, n'avaient pas même été remplacés.

Nous n'oserions même pas affirmer qu'on eut changé les matelats et les couvertures, mais nous en doutons fort.

En Russie, le gouvernement n'épargne ni les mesures d'intérêt public, ni les gros sacrifices. Mais, la plupart du temps, ses prescriptions demeurent lettres mortes et l'argent s'en va dans la poche de ceux qui sont chargés de l'employer utilement.

Lorsque Michael Michaëlowitch arriva avec ses prisonniers, déjà sept autres transports de proscrits s'y trouvaient parqués.

Il ne restait plus qu'une chambre assez petite, pourvue d'un poêle qui fumait et qui exalait une odeur pestilencielle.

Dans cet espace restreint se trouvaient rangés, l'un près de l'autre, huit lits qui devaient suffire à dix neuf prisonniers.

La vingtième était Paulowna Mirowitch.

— Elle est malade, dit le jeune Hetman à l'administrateur de cet affreux abri. Qu'on la laisse dormir dans la chambre qui m'est réservée et qu'on jette quelques bottes de paille devant ii porte. Je coucherai dehors, enveloppé d'une couverture.

Cet arrangement valut à Paulowna de ne pas respirer la dangereuse atmosphère qui régnait dans toutes les autres parties du bâtiment et qui, pendant le séjour de la troupe à Tobolsk, fit. mourir du typhus quatre de ses compagnons de chaîne.

LE MARTYR DE LxJe i)b jJiABLE iii5

Entretemps, Pitou avait fait transporter, par un Cosaque, ses bagages à l'Hôtel de Ville, car stôt qu'il eût pris quelques renseignements sur l 'infirmerie réservée aux prisonniers, il n'y eut point séjourné pour tout au monde, une seule nuit.

Arrivé devant la porte, toute large ouverte, il avait opéré prudemment demi tour à gauche.

Tout d'abord, il s'était proposé d'aller formuler, auprès du licurgmestre de l'endroit, sa plainte formelle contre l'Hetman des cosaques.

Mais au lieu de se rendre tout droit chez lui, il prit la chemin des écoliers, marchant à la découverte, pour se faire, du moins, une idée approximative de la curieuse cité sibérienne dont il était résolu de repartir, le lendemain, au point du jour.

Comme il allait, mettant les regards doubles, d'après sa pitto« •csque expression, il aperçut le vieux caporal marchant à une dizaine de pas derrière lui. \

- Eh 1 caporal ! dit Pitou en riant. Pourquoi me courez-vous comme ça sur les talons ?

— Dieu soit avec toi, petit père! répondit le Cosaque, sans ôter son brûle gueule de sa bouche narquoise. Eh I bien, je fais ce que tu fais toi-même, je visite la ville,

Pitou grommela un juron et pressa le pas. — Je crois vraim.ent, se dit-iî, que l'Hetman a lancé à mes • trousses ce chien édenté, pour savoir si, en réalité, j'irai me plaindre au Bourgmestre de ses procédés brutaux. Eh ! bien, son espion lui apprendra que jamais je menace en vain !

Enfin, Pitou atteignit l'Hôtel-de- Ville. Le Cosaque y pénétra après lui. Pitou gravit le lourd et large escaUer. Le Cosaque les gravit à son tour.

— Que le diable . vous em.porte, caporal, cria Pitou. Vous n'avez rien à faire ici, ce me semble?

•— Nitschewo, petit père, répondit le vieux chevaucheur des

steppes, en souriant agréablement, mais en même temps pénétrant à sa suite dans la sal le où se trouvait le Bourgmestre.

Pitou, affectant un ton de supériorité, s'avança vers le haut fonctionnaire russe, un homme d'aspect sérieux et déjà d'un certain âge.

— Je suis commissaire de la police secrète de Paris, dit lo bossu avec importance, et mon nom est Pitou.

En ce moment, le vieux Cosaque passa devant lui, tira de son uniforme une lettre revêtue d'un sceau officiel, qu'il y tenait cachée, et la tendit au Bourgmestre.

— Un moment, monsieur, dit ce dernier à Pitou. C<-;tte lettre doit contenir une communication urgente et qui passe avant tout autre chose.

Il rompit le cachet. Pendant qu'il parcourait la lettre du regard, un sourire passa sur sa physionomie, d'ordinaire impassible.

— Comment avez-vous dit que vous vous nommiez, monsieur ? demanda-t-il en se retournaut vers le bossu.

— Pitou, commissaire de police, à Paris. C'est à moi que le gouvernement russe a dû de mettre la main sur une jeune nihiliste, des plus dangereuses. Je l'ai moi-même remise entre les mains de votre police et, pour me convaincre qu'on la transporte bien réellement en Sibérie, j'ai pris la peine d'escorter le convoi jusqu'à Tobolsk,

— Soyez le bienvenu, monsieur Pitou, dit le Bourgemestre d'un air aimable. La lettre, que je viens de recevoir, concerne juste« ment vortre personne»

— Ma personne ? répéta Pitou avec étonnement.

— Certainement, répondit le Bourgmestre. Elle me recommande de vous procurer un logement gratuit, à l'Hôtel de Ville. Pendant tout le temps de votre séjour à Tobolsk, il y aura ici une chambre à votre disposition.

— J'accepte avec reconnaissance, dit Pitou, flatté. Je vois que

l:'.s Russes, aussi bien que les citoyens de ma grande nation, savent dignement reconnaître le services rendus.

— Mais vous devez être bien fatigué, monsieur Pitou. Permet- CC7-V0US qu'on vous conduise tout de suite à votre logement ?

— Tiés volontiers. Cet interminable voyage m'a endolori les membres. Mais avant que je me retire, je me vois obligé, hélas ! de déposer une plainte entre vos mains.

— Une plainte ? Contre qui donc, monsieur Pitou ?

— Contre l'Hetman de cosaques, Michael Michaclowitch, c'est l dire l'officier même chargé d'escorter le convoi.

— Et que lui reprochez «vous, munsieur Pitou?

' — D'avoir poursuivi de ses importunités la jeune nihiliste, livrée par moi à la police russe. Pendant la route, il n'a cessé de l'obséder de ses propositions amoureuses. La nuit dernière, encore, il allait user de violence, pour abuser de la belle, si je ne l'avais point arraché à son étreinte. Qui pis est, méconnaissant mon caiactèie, cet officier indigne à poussé la lâcheté jusqu'à m'allonger en traître un coup de pied qui m'a presque envoyé rouler sans connaissance sur le sol.

— Diable ! dit le' Bourgmestre en secouant la tête, d'un air

soucieux. Voilà, en effet, monsieur Piton, une plainte bien- grave.

Aussi, dès demain instruirons-nous contre le coupable. Je m'en

vais lui faire parvenir immédiatement l'ordre de comparaître devant

moi, demain matin, à neuf heures.

Le magistrat traça quelques lignes d'écriture sur une feuille de

papier qu'il plia, scella et remit au vieux Cosaque qui, sans avoir

l'an- de prendre la moindre attention à ce qui s'était dit, se tenait

à quelque distance, dans la vaste salle.

— Remets ça à ton Hetman, dit le Bourgmestre et recomma:?^ dt-lui d'être ici à l'heure exacte.

Le v'eux Cosaque salua et se retira.

— Je vous remercie, monsieur le Bourgmestre, pour la prompte golulion que vous vous proposez de donner à cette re^xettable

iir ALFRED DREYFUS

affaire, dit Pitou avec affabilité. A ce qu'il parait, on ne badit pas en Russie, sur ces sortes de manquements à la discipline Je me suis laissé dire qu'un officier, coupable, comme cet Helman^ de n'avoir su réfréner ses viles passions, pouvait être condamné lui-même au transport en Sibérie ?

— Soyez-en convaincu, monsieur Pitou, répondit le EourgmesUo avec fermeté, demain matin, à cette inême heure, !e coupable aura déjà été condamné au travail forcé dans les mines.

Le vindicatif policier ne se sentait pas d'aise et il dut se retenir pour ne pas rire au nez du digne Bourgmestre.

Le travail forcé dans les mines! Vraiment, il n'avait point osé espérer une si complète vengeance de cet animal d'Hetman,

Ah ! ah ! Le coup de pied de ce vertueux protecteur de Tin« nocence outragée lui coûterait cher !

Entretemps, le vieux magistrat avait sonné. Un grand et robusie serviteur, drapé dans une ample pelisse accourut, à son app^l,

— Ivan, dit le Bourgmestre, conduis ce seigneur étranger dans la plus belle de nos chambres à loger et soigne à ce qu'on lui serve un repas convenable.

Pitou, après avoir échangé encore quelques paroles courtoise avec le digne magistrat, suivit le long Ivan qui, sans ouvrir la bouche, lui fit franchir quelques degrés menant à l'étage, et ouvrit une lourde porte de fer,

Pitou se vit dans une chambre de moyenne grandeur, éclairét par une seule fenêtre, garnie d'épaix barreaux.

— Ceci me paraît plutôt une prison qu'une chambre à loger l fit observer Pitou en riant.

— Mais, répondit Ivan en haussant les épaules, 'nous ne som mes pas organisés à l'Hôtel-de- Ville pour recevoir des invités.

Et il se retira après avoir tiré sur lui la porte que, doucement, il referma à clef.

Faisant fortune contre bon c^ur, Pitou s'ingénia à tirer meilleur parti possible de son primitif logement.

Tiig

Sa valise avait été déposée dans un coin de la chambre. Il retira avec délice ses bottes de voyage et fourra ses pieds fatigués dans une paire de chaudes et moelleuses pantouffles. Alors, il se mit à arpenter, le plancher de long en large. Au bout du compte, le gîte n'était point tant à dédaigner qu3 cela. Il s'y trouvait un bon lit, une table, quelques fauteuils à larges dossiers et un lavabo. Que lui faudrait-il de plus ?

— Dans ce pays de barbares, se dit philosophiquement Pitou, on apprend à borner ses désirs. Pourtant, je ne serai vraiment à l'aise que lorsque j'aurais laissé loin derrière moi ces Russes brutaux et leurs mœurs grossières. Ah ! mon beau, mon cher Paris! Tu es unique en ce monde! Et penser que je vais y être directeur de la pouce secrète. Quelle puissance ! Quelle terrible et occulte royauté! Ah! ah! C'est ce brave Gilbert qui va rire jaune en étant obligé de me baiser l'ergot comme à son supérieur! Car il n'en faut point douter, le préfet me tiendra parole. Que dis-je ? Il sera bien obligé d'en faire encore bien plus pour moi, si je l'exige. Je le tiens dans la main, par la connaissance de son secret ! Eh ! bien, je pense que le fils de l'usurier Salomon Bénas, le petit bossu Pitou, si raillé et si bafoué dès son enfance, aura poussé sa fortune suffisamment loin !

En ce moment, le long Ivan rentra portant sur un large plateau plusieurs plats couverts et une bouteille de vin.

Fidèle à la consigne, il avait soigné pour que l'hôte de monsieur le Bourgemestre fut consciencieusement régalé !

Comme il allait de nouveau se retirer discrètement, Pitou le rappela.

— Monsieur Ivan, dit-il en lui glissant dans la main un rouble d'argent, voici pour vous. Et vous en recevrez demain le triple, si vous exécutez fidèlement la recommandation que je vais vous faire. C'est à neuf heures que votre honorable Bourgmestre

appelera l'affaire de ce gredin d'Hetman. Mettons qu'elle prenne deux heures, au grand maximum. Eli ! bien, deux heures plus tard, je veux avoir tourné le dos à votre oelle ville de Tobolsk. VeuUez à ce que pour onze heures précises, un drochki confor« table m'attende devant le perron de l'Hôtel- Je-Ville, pour me conduire à lekaterinenburg. Et tâchez aussi, d'obtenir des con« ditions raisonnables.

— Fort bien, petit père. A onze heures, il y aura une voiluie pour toi.

Le long Ivan S3 retira et Pitou se mit à table, se régalant •ics mets apprêtés à la manière russe, rju'une longue phase äe privations lui fit paraître délicieux.

Il se versa, aussi, un plein verre de vin.

En vérité, le jus des vignobles du Caucase supportait la compa raison avec les meilleurs crûs de France. Il était seulement un peu doux et plus épais. Un peu lourd, aassi et capiteux en diable car Pitou, après avoir vidé, seulement, la bouteille aux deux tiers, sentit ses yeux se fermer.

Evidemment les fatigues du voyage entraient pour beaucoup ians cette torpeur et Pitou s'en rendait compte Machinalement, il se déshabilla et se jeta sur son lit. Le policier ne lut pas long à s'endormir, mais des songes fâcheux troublèrent son repos.

Il Imi semblait que, soudain, la porte de sa chambre s'était rouverte, livrant passage à deux hommes.

L'un d'eux, il le reconnaissait bien. Celait le Bourgmestre, le même et courtois magistrat, qui lui avait fait si hospitalière réception.

L'autre s'enveloppait d'un large manleau de route, en laine blanche, dont le collet était relevé si droit qu'il cachait presque en entier le visage de celui que le portait.

Puis, à leur suite, rentrait le long Ivan, avec une lanterne

Vti cnjiw!. Uli enfant... wais pas le mien, cria h feile. Le pis du ^r^pitainî

Dreyfus.

lO Centimes la livraison de 32 pages.

LÎY, 36 Reprûductiox interdite Livr 36

Inipriraene L. IIyxdeiiykx, Rue Saint-Pierre, 30, Bruxelles.

1122 ALFRKD DREYFUS

sourde, dont il dirigeait la lumière vers Pitou endormi, sans paraître craindre de le réveiller.

— Est-ce bien lui ? demandait le Bourgmestre, dont Pitou distinguait nettement la voix.

L'homme au manteau, après s'être penché sur le lit, se redressait et, levant la main

— Par la Sainte Vierge de Kazan, disait-il, je jure que c'est lui. Comment ne rcconnaîtrais-je point le visage du scélérat dont les pièges infâmes m'ont fait rétrograder au dernier échelon de l'administration publique ?

Pitou eut froid et chaud, dans le même moment.

Il voulut se soulever, mais ses jambes çt ses bras étaient comme paralysés.

Lorsqu'enfin, il retrouva l'usage de ses mouvements et de sa pensée, il ne vit autour de lui qu'épaisses ténèbres.

Dans sa chambre, comme au dehors, nul bruit, nulle trace de passage humain.

Le lève é'.ait loin. Dieu merci! ce n'était qu'un simple rêve!

Pitou, d'ailleurs devait être un peu blasé sur de pareils eau« chemavds II en rit franchement le lendemain matin, en dégustant l'excellenL thé qui lui était versé par le respectueux ou plutôt servile Ivan.

Quoi, cet esclave, s'empressant à ses moindres gestes, .aurait osé insolemment diriger le i-äyon d'une lanterne sur son visage , à lui, Pitou, policier français, investi d'une mission de confiance et rabatteur de nihilistes au profit du gouvernement russe ?

Les tableaux évoqués par le rêve sont parfois bien grotesques !

— Avez-vous commandé la voiture. Ivan ? Et sera-t'Clte à onze heures devant le porche de l'Hôtel de Ville ?

— Oui, tout est disposé pour ton dépait, petit père, '~- Bien. Voici tes trois rouble

Pitou consulta sa montre.

Il était neuf heures mo:ns cina, c*'*"'; à Jiie \asle le temps de

LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE ii23'

se readre à la salle de justice où devait se juger l'affaire de l'Hetman, calomnieusement dér.oncé par lui.

Il acheva de se rajuster, quitta la chambre et descendit les degrés qu'il avait montés la veille.

Ivan ne l'avait pas quitté et marchait à côté de lui.

— Pourquoi me suivre ? demanda Pitou. Il n'en est nul besoin.

— Tu pourrais t'égarer dans les couloirs de i'Hôtel de Ville, petit père, c'est pourquoi il vaut mieux que je te se ve de guide.

Pitou pénétra dans la salle où se trouvait déjà le Bourgmestre, faisant aujourd'hui fonction de justicier.

Le vieux magistrat, assis à une grande table, couverte d'un tapis vert, était occupé à écrire.*

Il n'accorda à Pitou qu'un léger signe de tète, ce que ce dernier, trouva tout naturel. En qualité de juge, le digne homme devait éviter de se montrer mieux disposé pour l'une partie que pour l'autre.

L'Hetman, Michael rjichaëlowich était assis sur un banc, placé Drès de la table.

Derrière, à une table plus petite, chargée de papiers, se tenait un commis, pâle et hâve, remplissant l'emploi de greffier.

Vis à vis de la banquette, réservée au prévenu, là où, la 'veille,, Pitou so souvenait d'avoir vu une bibliothèque, avait été teudue une large draperie verte.

— Veuillez vous approcher, monsieur Pitou, dit le Bourgmestre, et attester sur la croix sainte, que votre accusation n'a pour base: que la seule vérité.

— Pourquoi tant de formalités ? demanda Pitou, blessé dans sa « dignité. » Je suis fonctionnaire français et, comme tel, dois, ce me semble, être cru sur parole.

— Pas en Russie, monsieur. Jurez donc. Voici le crucifix. Pitou, haussant les épaules, étendit la main, et, sans plus ds

/ésistajioe, prêta le serment exigé.

Le Bourgmestre et l'IIetman échani;[èrcnt un regard.

— C'est bten, dit le premier. Veuillez maintenant répéter et préciser votre accusation.

Effrontément Pitou renouvela ses atroces calomnies de la veille.

— Hetman, qu avez-vous à répondre à cette grave imputation ? demanda le Bourgmestre au jeune officier, resté impassible jus« qu'alors, au grand élonnement de Pitou, qui s'attendait à ses Justes protestations.

Michael Michaëlowitch se leva.

En même temps, la draperie verte, placée devant la bibliothèque fut tirée, découvrant Paulowna Mirov^^itch. Elle portait Tunifoime des condamnés et ses bras étaient chargés de chaînes.

Le policier bossu pâlit à l'apparition de ce témoin inattendu,

— Voilà le coupable ! dit Paulowna, étendant la main vers Pitou. Cet homme m'a assaillie par surprise, dans la steppe et a voulu m'embiasser de force. L'intervention de l'iietman m'a heureusement préservée de cette souillure.

— Mensonge ! cria Pitou, frappant du pied avec rage. Cette créature artificieuse veut se venger de moi parce que je l'ai livrée à l'autorité russe. Encore une fois, je le jure, j'ai dit vrai ! Pour ce qui cor.cerne la nihiliste, je n'aurais seulement pas voulu la toucher du bout des doigts !

— Veuillez vous approcher, monsieur Pitou, dit le Bourgmestre. Plus près encore, je vous prie.

Lorsque le policier, surpris, eut répondu à celte invitation, le Bourgmestre se mit à l'examiner avec une attention singulière.

— Vous êtes-vc'us aperçu de ce qu'il manque deux boutons à votive redingote^ monsieur Pitou ? demanda le vieux magistrat d'un ton aimable. Une pareille négligence est faite pour surprendre, de la part d'un Français et, qui plus est, d'un Parisien.

— Excusez-moi, monsieur, répondit Pitou vexé de celte Icço:. de savoir-vivre. Ces boutons doivent avoir disparu depuis bien peu de temps, car hier encore, je m'en souviens à meiveüle, j'y" =

LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE iiaS

ai attaché ma cravache, alors que je trottais à cheval, à côté de VHetman.

— Ces boutons sont en ma possession, et les voilà, dit Paulüwna Mirowitch. Je les ai arrachés, sans le savoir, au vêtement de cet homme, en me défendant, dans le steppe, contre ses ouliages.

— Jurerez-vous encore ? demanda d'une voix tonnante, à Pitou, le Bourgmestre, se dressant devant sa chaise. Jurerez-vous encore que vous n'avez point seulement touché la prisonnière du bout des doigts ? Vous n'êtes qu'un impudent drôle !

Pitou, bouleversé, recula de plusieurs pas en arrière.

— je vais... je veux... balbutia-t-il. Je télégraphierai aujourd'hui même, à l'ambassade française, à Pétersbourg, pour me plaindre de cette insulte et me mettre sous la protection de mon gouver« nement.

— Faites-le donc, si vous en trouvez l'occasion. En attendant, moi, je vous condamne à vingt cinq coups de knout pour avoir '"aussement accusé un officier russe, dans l'excercice d'une mission et pour faux serment prêté devant moi-mêmes. Cet arrêt recevra sur l'heure son exécution.

— Est-ce que vous êtes fou ? hurla Pitou, dont le visage devint couleur de cendre. Oseriez-vous traiter ainsi un fonctionnaire haut placé, un agent de confiance de la police française, qui vient de rendre au Czar lui même un service signalé ?

Le Bourgmestre couvrit la voix du policier en agitant sa sonnette.

En un instant, à toutes les portes d^ la salle apparurent des cosaques arme

— Clu'on reconduise la prisonnière, dit le vieux magistrat. Deux cosaques se placèrent aux côtés de Paulowna et l'emme^

nèrent au dehors. Les yeux de l'Hetman la suivirent avec

tendresse.

— Je voudrais voir qu'on m'empêche de quitter cette salle, dit Pitou avac insolence.

Il courut à la porte par où venait do disparaître la jeune fille. Cinq lances se croisèrent sur sa poitrine.

— Que deux hommes avancent à l'ordre ! ordonna le Bourgmestre.

Deux cos.iqucs sortirent des rangs.

— Liez cet . homme sur le banc et administrez lui vingt cinq coups de knout.

— Barbares ! Brigands ! Monstres ! cria Pitou.

Les soldats s'emparèrent de lui et, malgré ses ruades, l'emportèrent près du banc, où quelques instants auparavant était assis le jeune Hetman, en qualité de prévenu.

En un instant, il se vit dépouillé de ses vêtements et attaché sur la banquette, le visage contre le bois et le dos nu, exposé à l'air.

Ses m.enaces s'étaient changées en rugissements. Pitou avait l'air d'un fou furieux.

— Souvenez-vous, soldats, dit le Bourgmestre, souvenez que ce misérable a faussement accusé votre Hetman.

Les deux cosaques, chargés d'exécuter l'arrêt, dépouillèrent leur uniforme et se découvrirent les bras jusqu'à l'épaule.

Puis ils saisirent le fouet, passé dans leur ceinture, et dont chaque lanière était renforcée, à son extrémité, d'un morceau de plomb.

— Grâce! cria Pitou. Je demanderai pardon à l'Hetman, je lui baiserai les pieds, s'il l'exige, mais ne me frappez point, ne ine torturez pas 1 Grand Dieu ! Je vais expirer sous les coups de ces barbares !

Un ! Deux! Trois! commanda le Bourgmescre, Allez-y.

Avec quel cœur les soldats s'acquittaient de leur besogne !

Ccmme ils vengeaient joyeusement leur chef lâchement outragé.

On eût dit qu'ils avaient arrêté entre eux un match à qui frapperait le plus fort.

Les lanières claquaient, en s'abattant sur le dos du misérable et, à chaque coup, y laissaient un sillon étroit et sanglant.

Les cris, les gémissements de Pitou formaient une l.orrible mélodie scandée par les knouts, battant la mesure.

Bientôt, son dos voûté ressembla à un champ sur tous les points déchiré par ja charrue. C'est surtout sur la. partie postérieure de son individu que s'acharnaient les bourreaux, mis en gaîté. Ils le divisèrent, à grands croisements de lanières, en losanges, plus ou moins réguliers, rehaussés à la sanguine.

Enfin, les vingt cinq coups de knout, pas un de plus, mais pas un de moins, furent réglés, et l'on rhabilla Pitou, sans s'inquiéter le moins du monde de ses plaies.

— Portez-moi dans mon droschky, gémit-il. Je préfère être un peu plus longtemps à souffrir. I\Iais je veux partir d'ici... aller à Eckaterinenburg. Je me ferai panier là et alors, mon honorable Bourgmestre, vous recevrez de mes nouvellos.

Quoique le sang lui dégoûtât le long du corps, il essaya de se soulever sur la banquette.

— Restez-Ià ! cria le Bourgmestre. J'ai à vous donner com« munication d'un jugement, rendu contre vous, par défaut, à la cour suprême de Pétersbourg.

— Un jugement! Encore un jugement! murmura Pitou d'une voix mourante.

Le Bourgmestre frappa dans ses mains.

Le rideau, tendu devant la bibliothèque, s'écarta de nouveau, découvrant un homme qui s'avança au milieu de la salle.

Lorsqu'il l'eût envisagé, Pitou laissa échapper un horrible cri et sa tête retomba sur sa poitrine.

Il avait reconnu fe greffier, amené par lui à l'introduire dans la salle où la police russe conservait ses archives et qu'il avait enivré pour dérober la fameuse ce chronique secrète des crimes

ALFRED DREZFUS

et de la noblesse » aujourd'hui en possession de M. la Brière,

— Voilà le gredin ! s'écria ce malheureux, pâli et maigri par le chagrin et la misère. Voilà le voleur, le brigand, qui a enlevé à la police secrète un de ses plus précieux documents ! Et moi, j'y ai perdu ma place et mon gagne-pain!... Mes enfaats sont dans le besoin. Ma femme m'accable d'amers reproches... Ma vie entière est perdue, souillée!... Chien maudit! Je veuy l'étrangler !

N'étant plus maître de lui, il se jeta sur le misérable Pitou, tremblant de tous sss membres et, lui imprima ses ongles dans le visage et dans le cou.

On eut beaucoup de peine à lui arracher sa victime.

Cependant Pitou, complètement abattu, démasqué, fouetté jusqu'au sang, semblait avoir vieilli de dix ans.

Morne et sans voix, il restait accablé sur son banc, fixant dans le vide de sombres regards.

Le bourgmestre avait pris sur sa table une pièce revêtue du cachet impérial.

Il la déplia et reprit la paroles :

— Accusé Pitou, dit-il d'une voix rude, écoutez votre seni tence ;

« Attendu que vous avez dérobé à la police secrète de Saint Petersbourg un livre manuscrit, irremplaçable et que, seuls, les plus hauts fonctionnaires de la justice et de la sûreté publique étaient admis à consulter ; attendu que, par ce vol, vous êtes devenu en possession de secrets dont la divulgation jeterait le discrédit sur la noblesse russe tout entière, tant dans le pays qu'à l'étranger et occasionnerait un eflFroyable scandale ; pour empêcher autant que possible toute indiscrétion postérieure, autant que pour châtier un crime assimilable à ceux ccfrAre la sûreté de l'Etat, la Cour suprême de Saint Peterbourg vous a condamné aux travaux forcés à perpétuité, dans les mines de mercure

d'Irkouts ! Sa Majesté ie Czar ayant contresigné ce jugement, il demeure sans appel ».

A la lecture de cet arrêt, dont chaque ligne était pour lui un coup de massue, Pitou parut frappé de démence. Il poussa quelques cris inarticulés, battit l'air de ses bras, et alla rouler sur les dalles.

Dix minutes plus tard, les cosaques le jetaient, garrotté, sur fine charrette à chiens, qui attendait devant le povche de l'Hôtelde-Ville

Ils avaient reçu l'ordre de le transporter à l'hôpital où se trouvaient entassés les infortunés prisonniers qu'il avait escortés, jusqu'à ce jour, sans être un seul instant touché de leurs souffrances

Au moment où le robuste chien de Sibérie, attelé à la charrette, Se mit en marche, en aboyant, (>nze heures sonnaient à la grande horloge de l'Hôtel de Ville de Tobolsk.

— Le voilà qu'il s'en va dans sa chaise de poste I dit le long Ivan, s'esclaffant de rire sur le perron, d'où il jouissait avec ■'.élice de cet édifiant spectacle. Je l'avais bien dit, à ce cher nonsieur Pitou, que tout serait prêt, à l'heure dite, pour son »lorieux départ. On lui a même octroyé, vingt cinq coups de knout d'extra, comme frais de voyage ! Ah ! Ah I II faut avouer que nous autres russes, nous sommes de fameux pince«sans-rire l

ii3o ALFRED DREYFUS

Qu8i esx, I3 véritable Judas ?

Le beau ténébreux, mollement étendu sur le divan de son cabinet oriental, fumait cigarette sur cigarette en parcourant un roman, nouvellement paru.

Nous avons dit, parcourait. En effat, vainement s'efForçait-il à le lire, il n'y parvenait pas. Les caractères dansaient devant ses yeux. Les lignes se succédaient sans lui offrir aucun sens. Son esprit était préocupé de bien autre chose que du sort des amants, pathétiquement mis en scène, par le talentueux écrivain.

Impatienté et nerveux, il lança le livre sur le tapis et se leva, avec un formidable juron.

— C'est à devenir enragé ! dit-il, en arpentant la chambre à grands pas. Depuis quelque temps, pour moi, ce n'est que tuile sur tuile ! Il semblerait que la source de mon infernale chance d'autrefois se tarit et que mon étoile menace de s'éclipser ! Voilà encore que rate le coup, si bien préparé, pourtant, pour enlevei à ce gêneur de Mathieu Di eyfus, l'enfant du capitaine î Du diable si je comprends rien à l'histoire embrouillée que me conte Pompadour 1 Elle tenait l'enfant en son pouvoir et, prétend-elle, il lui a été enlevé d'une façon mystérieuse dans le moulin abandonné ' de Montreuil où elle s'était abritée avec lui ? Tout'cela me semble bien étrange. Pompadour m'est point femme à se laisser ravir e qu'elle a dans les griffes. S) je ne savais pas qu'elle m'est plus dévouée qu'un chien ne puisse l'être à son maître, je croirais

LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE n3i

qu'elle m'a menti et lient l'enfant caché quelque part dans le but d'en tirer personnellement profit !

L'entrée de son valet de chambre, initié à tant de dangereux secrets, coupa court à son monologue.

— Le docteur Robyn demande à vous parler sur le champ, dit ßaplis'e.

Le major se troubla, mais se remit l'instant d'après,

— Eh bien, faites entrer.

Lorsque le laquais se fut retiré ;

— Le docteur Robyn ? se dit le comte. Que peut vouloir de moi le spécialiste auquel j'ai coafîé la guérison ds la belle Chîistine de Sérignan ? Parbleu! Je lui ai promis de ce chef la cinquième partie de ce que je suis censément lui devoir !

La porte s'ouvrit et le docteur Robyn entra dans le cabinet.

Il semblait fort préoccupé et salua le noble comte d'une façon /sspz cavalière.

Lorsque Baptiste se fut retiré, le docteur alla vivement à la porte, en poussa les verroux et, retournant vers le beau ténébreux, intiigué de ses mouvements :

— Esf-elle ici ? demanda-t-il à demi voi.x

— Qui cela ?

— Christine de Sérignan, la folle ?

Le major pâlit d'abord, puis partit d'un bruyant éclat de rire,

— Ceci, c'est par trop drôle 1 s'écria-t-il. Comment, docteur, je /0'.'.s confie une pensionnaire, pour que vous me la gardiez précieusement à l'abri de tous regards indiscre'.s, et vous venez me demander aujourd'hui, si je ne l'ai point par hasard sur moi ? Si elle n'est point dans votre établissement, si bien clos, où voulez«

'ous qu'elle soit.

■ — Le diable le sait, puisqu'elle s'en est échappée !

Le major étouffa lui tjlasplième et se dressant de toute sa hniîteur, fit mine de sauter à la gorge du médecin aliéniste.

— Maliieurcux ! s'écria-t-il. Aurais-lu laissé fuir cette femme ?

Le docteur, le regarda par-dessus ses lunettes d'or et haussa les épaules.

— Que la chose vous soit désagréable, fort désagréable même, répondit-il froidement, j'en suis convaincu, pour ce qui me con« cerne. I^Iais rien ne pourrait prévaloir sur le fait accompli. Cette malheureuse avait sans doute prémédité sa fuite de longue date. Elle a profité de la nuit pour déchausser les tuiles de la soupente où je l'avais réléguée, sous triples verroux, s'est hissée, je ne sais comment, par l'ouverture, pour arriver ainsi sur le toit. De là, elle s'est laissé glisser jusqu'au bas le long d'une .conduite d'eau, et je ne comprends pas comment, dans cette

descente, qui ferait reculer uu acrobate de profession, elle ne se soit rompue le cou, ou tout au moins bras et jambes.

— Une ancienne écuyère ! Plût au diable qu'elle se fut tuée, docteur, cela aurait mieux valu pour vous et pour moi. Mais, quand s'cst-elle évadée ?

— Il 3^ a quatre jours.

— Et vous venez seulement aujourd'hui m'avertir de sa fuite ?

— C'est que j'ai fait d'abord tout ce • qui m'était possible pour -emettie la main sur cette femme. J'ai lancé des limiers de con« fiance sur tous les points des environs de Paris. Ils ont poussé jusqu'à Veisailles, où je supposais que la fugitive aurait pu se réfugier. Tout a été vain.

Le major porta ks deux mains à son front inondé de sueur \

— Savez-vous bien docteur, dit-il d'une voix sourde, que votre incuiie, votre manque de surveillance à l'endroit de cette malheureuse peuvent entraîner ma perte/

— Non, monsieur le comte, car avec la nouvelle d'un mal que vous croj'ez irréparable, je vous en ai apporté le remède.

Robyn posa familicrcmciit la main sur l'épaule du brillant officier supérieur et, lui lançant un regard pénétrant à travers le cristal de ses lur.elte ; :

— Ecouter, dit-il, en appuyant sur chacune de ses paroles.

LE MARTYR DE L'ILE DU DL\BLE ii33

Lorsque vous m'avez amené Christine de Sérignan, elle se trouvait en pleine possession de sa raison et certes aussi lucide que vous pouvez l'être en ce moment. Ne m'interrompez pas I Ne cherchez point ä im sugérer qua ce ma double expérienc e de médecin et d'observateur des passions humaines n'a pu accepter un seul instant. Quand voui m'avez présenté ''cette femme, elle possédait le plein exercice de ses facultés mentales. Tandis qu'aujourd'hui...

— Aujourd'hui, docteur ? L'ai-je bien entendu ? Christine de Sérigncn ?..,

— Est bien vraiment folle, réjiondit froidement le docteur Dobyn.

Un soupir de satisfaction échappa à la poitrine du major.

— J'ai donc consciencieusement agi dans le sens indiqué par vous, monsieur le comte, reprit le docteui, après un moment de silence. Le traitement que vous réclamiez pour elle, celui auquel je l'ai soumise devait fatalement amener ce résultat. Depuis quelques semaines, déjà, elle donnait des marques de l'aliénation finale et complète. Si même eile était recueillie par des mains étrangères, monsieur le comte, vous n'auriez rien à craindre de la liberté qu'elle s'est instinctivement rendue à elle« même.

— Et pourquoi voudriez- vous que je dusse la craindre en quoi que ce soit? demanda le major avec audace. Lorsque je vous ai présenté Christine de Sérignan, si vous l'avez reçue comme sensée, moi, sincèrement je la croyais atteinte de folie.

Robyn recula de deux pas en arrière, en fixant sur l'impudent et sinistre personnage un regard stupéfait.

— Ah ! vraiment, dit-il, d'une voix sifflante. C'est là le jeu que vous voulez jouer avec moi ? Vous prétendez rejeter sur moi le crime dont vous avez été l'instigateur et le seul intéressé ? Vous comptez sans votre hôte, seigneur comte. Vous ne m'échapperez pas par la tengente. J'aurai de la mémoire pour deux. Vous

ii34 ALFRED DREYFUS

m'avez promis dix mille frênes pour la besogne assez malpiopre que j'ai accomplie à la lettre. Si dans trois jours je n'ai point reçu mon salaire, car je n'aurai point le cynisme d'appeler ça mes honoraires, j'agirai en conséquence.

Robyn prit son chapeau, qu'il avait, en rentrant, déposé sur une chaise, et se dirigea rapidement vers la porte, dont il tira les verroux,

— Un instant, docteur î dit le major, s'apercevant qu'il venait de commettre une faute.

Le docteur, qui était arrivé sur le seuil de la chambre S3 retourna, et dit avec une mordante ironie :

' — La plupart des coquins ne se font point scrupule de manquer de parole, sauf avec leurs pareils ; conjurés contre la société, dont ils répudient les lois, ils se gardent du moins entr'eux une prudente fidélité. Vous n'êtes point de ces coquins là, monsieur le comte, car vous faites faux-bond même aux complices don' vous n'auriez pu vous passer...

— IMalheureux ! Vous osez I

— Oui, j'ose, et j'oserai bien davantage ! Si en déans les trois jours, je n'ai point reçu de vous, non plus seulement dix, mais vingt mille francs, je mets le feu au tonneau de poudre sur lequel nous sommes assis tous les deux. Je vous ferai sauter sans hésitation, dussé-je sauter avec vous.

Sur cette menace il disparut.

Le major le regarda descendre les dégrés d'un pas alerter

Son œil était sombre et son front chaigé de nuages.

— Il n'y a pas à s'y tromper, murmuta-t-il. Il le ferait comme il l'a dit. Coûte que coûtn, cet argent, il faut que je le trouve,

La tête penchée, il recommença sa promenade dans le luxueux retrait, théâtre de folles et ruineuses débauches.

— Mais ces vingt mille francs, où les trouver ? reprit-il avec un rire amer. Mon crédit est ébranlé. C'est à peine si chez tous les usuriers de Paris, juifs ou chrétiens, je pourrais obtenir encore

^E MARTYR DE L'ILE DU DIABLE ii35

le prêt d'une misérable somme de cinq mille francs. Si encore je possédais le truc de mon ex et failli beau père, le prince Grégorius Mirowitch, présentement transporté à Cayenne, pour émission de faux billets de banque ! Celui là, du moins, savait quand était besoin, laire sortir un million des manches de sa noble redingotte, rien qu'en la secouant. Un million ! Il ne m'en faudrait pas tant, même en faux billets. S'ils étaient tant soi peu habilement fignolés, je me chargerais volontiers de les lancer dans la circulation.

— Si vous ne me laissez point entrer, ciia en ce moment une voix bien connue au sinistre major, si vous ne me laissez pas entrer, vous serez cause d'une irréparable catastrophe. Je me n(»mme Salomon Bénas, rappelez-vous ce nom là. Et sachez aussi que je puis vous faire perdre dès demain votre place chez monsieur le comte, attendu que monsieur le comte serait bien obligé de se servir lui-même.

— Un autie démon qui vient me tourmsnter ! gronda le beau ténébreux en grinçant des dents.

La porte s'ouvrit avec fracas et Salomon Bénas pénétra comme un ouragan dans la chambre.

•~- Qu'est«cf; que vous me voulez? cria au vieil usurier le comte exaspéré. De l'argent ? Je n'en ai pas !

— Comment, ce que je veux ! répon it Salomon Benas avec colère. Ma patience, est à bout. Si vous n'avez pas d'argent, moi je n'ai' plus de ménagements à garder.

Tirant de la poche de sa redingote graisseuse une liasse de papiers, il l'agita au dessus de sa tête comme un Derviche fanatique, arborant la bannière du prophète.

— Des effets à ordre ! Des traites ! Des reconnaissances ! cria-t-il. Les billets ne sont pas payés, les traites ont été protestées. L'engagement d'honneur est scandaleusement rompu I... Ah! Ah! Le riche beau-père de la belle fiancée n'était qu'un faux monnayeur I... Pourquoi donc le seul commerçant serait-il soumis

ii36 ALFRED DREYFUS

aux lois sur la banqueroute ?... L3 très noble comte-major est bien pis qu'un failli ordinaire!... Quarante mille francs! Plus les intérêts des intérêts !... Et c'est moi, Salomon Bénas, qui serait refait pour une pareille somme ?... Je serais la dupe et vous l'escroc, monsieur le comte ?

— Tais-toi, sale iuif ! s'écria avec violence le sinistre major, en décrochant un objet de couleur sombre d'une panoplie. Par \:out ce qui existe, tais-toi, si tu ne veux faire connaissance avec ma cravache !

Salomon Bénas fit entendre un insultant éclat de rire.

— Toujours la vieille histoire, dit-il en haussant les épaules Lorsqu'un brillant Seigneur s'en vient trouver le Juif pour lu: emprunter son pauvre argent, si durement gagné, le Juif est le digne, le brave monsieur, l'homme généreux et secourable dont jamais on n'oubliera l'obligeance. Sur tout ce qu'il y a d'honneur au monde, tout lui sefa fidèlement restitué, capital et intérêts. Le Juif se iaisse attendrir, car comment douter du serment d'un gentilhomme chrétien ? Mais, lorsque après bien des mois, promené de délai en délai, le prêteur insiste pour rentrer dans ses fonds, avec leurs justes intérêts, il redevient le sale Juif, le Juif infâme et exécré que l'on menace de la cravache !

Les sourcils froncés, les dents serrées et le visage livide, le sinistre major s'était placé devant Salomon Bénas, en levant sa cravache sur son front ridé.

Mais l'usurier ne manifestait aucune terreur.

— Frappez, monsieur le comte, dit-il, d'un ton de provocante raillerie. Ma vieille redingote n'a pas été battue depuis longtemps et j'en serai plus propre, pour aller demander audience à so Excellence, monsieur le Ministre de la Guerre !

— Le JVIinistre de la Guerre ! répéta le major avec effroi Malheureux, quel est ton dessein ?

— Du moins, je ne vous prendrai pas en traître ! Je vous annonce nettement, et sans ambages, que, de ce pas, je vais me

rendre chez le Ministre de la Guerre pour lui conter riiistoire des billets impayéS; des traites protestées, de l'engagement d'honneur non-tenu et d'une foule d'autres choses, encore, qui feiont singulièrement ouvrir les yeux et les oreilles à Son Excellence.

Pour la seconde fois, depuis une heure, le sinistre major vit qu'il fallait rabattre de son orgueil et baisser pavillon s'il ne voulait !out perdre.

11 abaissa la main levée et jeta la cravache dans un coia de la chambre.

— Salomon Bénas, dit-il d'une voix changée, moi aussi je veux agir franchement avec toi. Si tu te rends chez le ministre, comme tu m'en fais la menace, je suis incontestablement perdu. Un officier convaincu d'avoir failli à sa parole^ est banni de l'armée. Mais quel avantage en résulterait-il pour toi ?

— Ne fut-ce que celui de me venger !

— Est-ce que tu ne préférerais point cent fois mieux toucher tes quarante mille francs ?

— Si je le préférerais ?... Certes, la vengeance est douce, mais l'argent sonnant l'est encore plus. Je voudrais savoir, seulement, de quelle façon je toucherai les quarante raille francs en question, y compris les intérêts échus ?

. — Je te les paierai jusqu'au dernier sou si tu m'accordes trois iours- de répit.

Le Juif se tortilla comme une anguille jetée toute vive dans la poêle à frire.

— Encore un délai ! murmura -t-il.

— Le dernier. Avant trois jours, sans plus, tu auras ton argent.

— Impossible, monsieur le comte, de toute impossibilité. J'ai juré par le dieu d'Abraham de me rendre encore aujourd'hui au Ministère de la guerre... Mais un instant... Il y a peut-être moyen de concilier les choses... T'entrerai au ministère et en res«

ii3S ALFRED DREYFUS

sortirai aussitôt après. De là sorte, j'aurai tenu mon serinent. Je me serai rendu au Ministère de la Guerre.

— O Salomon, tu mérites bien ce nom synonyme de sage ! dit le beau ténébreux en riant. Tu es un modèle d'honneur et de fidélité à la parole donnée ! Donc, c'est bien convenu, car c'est la question principale : tu attendras trois jours, encore ?

— Oui, monsieur le comte, mais pas une heure de plus,

— Je n'en aurai pas besoin, mo.i cher monsieur Bénas.

— Là ! Voyez-vous bien comme j'avais raison ! Me voilà redevenu votr- cher monsieur Bénas. Bah! Lorsque dans trois jours je repasserai par ici, traitez-moi encore de sale juif, si ça peut vous faire plaisir, mais que mon argent se trouve sur la table... sans qu'il y manque un sou... Monsieur le comte, votre serviteur 1

L'usurier se retira en toussant.

Le sinistre major courut à la porte par laquelle il avait disparu, la ferma à clef et en poussa les verroux.

Puis lentement il revint au milieu du cabinet.

Son visage était livide, dans ses yeux brillait une flamme som*bre, ses dents blanches s'imprimaient fortement dans sa Jèvrinférieure.

— Le sort le veut ! dit-il d'une voix farouche. Malgré ma longue résistance il me pousse vers la voie, dans laquelle je m'étais arrêté ji^squ'icu Pour la seconde fois, il me iait accomplir ce devant quoi je tremble, ce que je m'étais promis de ae jamais plus renouveller !... Le crime dont j'ai chargé Dreyfus et que j'ai commis ir.oi-même, ce crime de trahison envers mon pays, par lequel j'ai pu me sauver jadis, la fatalité me l'impose encore comme ma seule planche de salut... Mais prenons garde... Il faut agir avec une prudence extrême.,. De pareils actes sont aussi dangereux que le maniement de la dynamite qui, par action réflexe peut foudroj'er celui qui s'en sert dans le but de nuire à autrui. J'ai éfé assez heureux d'accumuler sur la tête de Dreyfus toutes les charges du forfait et de pousser sciemment à l'abîme un officier

LE MARTYR DE L'ILE uu DL\BLE iiSg

innocent, dont j'avais juré la perte. î\Iais cette fois je ne trouverais plus si lacilemeixt un bouc émissaire. Ce ne sera plus uécessaire, d'ailleurs,- car, maintenant, personne au sein de l'Etatmajor ne « pourrait '> nourrir des soupçons à mon égard. Ah ! ah ! Du courage, seigneur comte ! Le monde demande à être trompé et jusqu'ici, tu as réussi à le berner de main de maître l

Un sombre voile passa sur sa face diabolique.

Il passa dans sa chambre à coucher, luxueusement aménagée, comme le cabinet asiastique avec lequel il communiquait.

Les murailles en étaient couvertes de trophées de chasse, souvenir d'exploits cynégitiques accomplis tant en France qu'à l'étranger, armes de . piécision, têtes cîe sangliers, défenses de cerfs, oiseaux de pioie, soigneusement empaillés etc.

Au dessus même du lit de repos, faisant face à l'alcove, se balançait, au bout d'un fil de métal presque invisible, une mouette d'un blanc immaculé, qui semblait planer, les ailes étendues,

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