L-; comte éleva les deux mains vers elle
— Viens, dit-il, oiseau ausd mystérieux que le sphynx antique. Rends-moi ce que je t'ai confié et ce que si fidèlement tu m'as gardé jusqu'à ce jour !
Il appuya sur un des yeux de verre de la mouette et soudain la poitrine s'ouvrit, découvrant une cachette dont le sinistre major tira quatre papiers roulés.
C'étaient les mêmes documents que nous l'avons vu dérober au capitaine Dre3dus, cloroformisé par la malheureuse Eva.
C'étaieijt les mêmes pièces dont la disparition avaient brisé la cairière et la vie d'un vaillant officier, causé le malheur d'une famille entièrt.
Le misérable les brandissait avec un horrible ricanement.
Ah ! sans doute, Alfred Dreyfus eût donné vingt ans de son existence, que disons-nous, il eut sacrifié sans hésiter tout le reste du temps qu'il lui restait à vivre, fOur savoir, pour pouvoir apprendre à ses juges, ce qu'étaient devenus ces docu-
mer.ts comprenant les plans et détails complets des principales places fortes de Franchi. Oui, il fut mort avec joie, certain d'avoir du moins sauvé son honneur de patriote et de soldat.
Qui eut pu ies soupçonner cachées dans le corps d'une mouette, ces pièces disparues si étrangement du secrétaire, fermé à clef, du loyal capitaine?
Qui eut pu ss douter qu'un scélérat, si longtemps considéré comme le meilleur ami d'Alfred Dreyfus, le tenaient cachées de si étrange façon, en afendant le moment de les faire reparaître, à son avantage personnel et au préjudice de la France, vendue par lui ?
Ce moment était enfin venu. Cependant, le sinistre major n'aurait point commis si piécipitaniment cette seconde et péril« leuse trahison, s'il ne s'y était vu contraint par la situation inextricable à lui créée par ses folies, ses débauches et ses noires intrigues.
Le docteur Robyn, qu'il avait cru jouer sous jambe, exigeait vingt mille francs; il en était dû quarante mille, plus les intérêts, à Salomon Bénas. Et ils étaient légion, les autres créanciers pour des sommes plus ou moins fortes.
Il lui fallait de l'argent, beaucoup d'argent et à tout prix.
Le flot l'emportait, il se sentait couler. Le sinistre major était perdu, s'il ne trahissait la France.
— Ces papiers là, pour qui sait la manière de s'en servir, valent trois cent mille francs, murmura-t-il, avec des regards brillant de cupidité. N'ouvriraient point à l'ennemi le plein cœur de la France ? Trois cent mille francs 1 Je serais sauvé 1 Mais le pays lui, serait perdu ! Au diable ! Que m'importe la France, ce pays de comédiens et de sauteurs ! Que le sabre des Uhlans supprime une centaine de mille de ces pauvres dupes, il en restera toujours bien assez. Et j'applaudirai de bon cœur à la danse. Es! -ce que je suis Français, moi ? Point de sots scrupules et à l'œuvre ?
Il s'assit à son secrétaire pour réclamer d'urgenca à son supérieure hiérarchique, ua congé de trois jours, sa mère dangereusement malade, l'ayant fait appeler par dépêche.
Cela fait, il sonna Baptiste, pour le charger de porter la lettre à son adresse et le prévint qu'il ne rentrerait pas de deux jours, obligé de partir pour la petite ville des P3'rcnées où demeurait sa mère.
— Cvimme cela, se dit-il, si on vient ici aux renseignements, tout concordera
Il serra les précieux documents sur sa poitrine et s'enveloppa de son manteau. Mais il n'avait point fait cinq pas au dehors, qu'un porteur de télégrammes courait après lui. — Pardon monsieur! N'êtes-vous point le comte Esterhazy ?
— Oui, sans doute.
— J'ai là une dépèche pour vous, mais je ne puis guère la délivrer dans la rue.
Le major rentra dans la loge du concierge, signa le reçu et donna vingt sous au pojteur. Puis il remonta précipitamment chez lui, saisi d'un singulier pressentiment.
D'une main hésitante il ouvrit la dépèche et la parcourut des yeux.
Un tremblement le saisit et il tomba accablé dans un fauteuil, »attachant sur le fatal papier un regard troublé.
— St^rait-il vrai, murmura-t-il, qu'une pensée formulée à distance suffise à donner la mort, ou plutôt qu'une mystérieuse communication existe entre les âmes unies par les liens du sang ou de la sympathie ? Quelle bizarre et terrible coïncidence !
Il relut le télégramme, qui tremblait dans sa main et qui était conçu comme suit :
« Comte Esterhaz}', officier d' Etat-Major à Paris.
« Votre mère, sentant approcher la mort, vous supplie d'accourir sur le champ à son chevet. Elle veut soulager sa conscience d'un secret qui l'oppresse et qu'elle ne peut confier qu'à vous seul.
lîàtez-vous donc. Le médecin ne donne plus que deux jouis de vie à votre malheureuse mère.
« Abbé Sylvain « Curé de la paroisse d'Aadorre (Pyrénées). »
— Mère! dit le comte en se couvrant les yeux de la main, mère, tu m'appelles en vain auprès de toi. Ton secret, hélas ! je ne puis aller l'entendre. Si je répondais à ton appel et me rendais,, fils respectueux obéissant à ton lit de mort, je consommerais ma propre perte... Je ne puis pas... je ne -puis pas vo^er vers toi !
Il se livrait un' combat violent dans ce cœur hanté de passions si diverses. Sa mère, la seuie créature au monde à laquelle il eût voué une véritable et pure tendresse, qu'il adorait d'un amour idéal, l'attendait pour mourir. Il cro5^ait entendre sa voix. Il la voyait lui tendant les bras...
Enfer ! Il devait résislcr à la seule faiblesse, au seul sentiment noble et humain qui pût encore émouvoir son âme ténébreuse !
Les démons acharnés après lui ne lui avaient accordé que trois jours.
Ces trois jours il s'agissait de les employer utilement !
Il mit le télégramme dans sa poche et, soupirant amèrement, tira sa montre.
Cinq heures déjà et à six heures vingt partait le train povii Bruxelles 1
Gemment aurait-il le temps de faire ce qui lui restait à faire?
— Tu mourras sans m'avoir revu, mère, dit-il d'un ton déchirant, tu mourras sans avoir soulagé ta pauvre âme de la confession que tu voulais faire à ton hls bien aimé ! Mais si tu pouvais savoir ce do.it il s'agit pour moi, tu serais la première à me crier: a Va et, sauve-toi! Tous hs moyens so;it Icjiuines pour conserver la vie et l'honneur ! »
Un fiacre le mena grand train cl:ez la mère CazoUe où il savait rencontrer Pompadour.
Il lui apprit qu'il avait un voyage urgent à faire, mais sans (ui préciser lequel, ni dans quel but.
— Rends-moi méconnaissable, lui dit-il brièvement, Pompadour avait appris à obéir aveuglement et sans demander
^'explications à l'tiomme qu'elle s'était donné pour maître.
Docilement, elle alla chercher sa boite à grime et poudra la 6arbe noire du major d'une sorte de farine, excessivement fine et adhérente, pouvant résister au vent et à la pluie. Elle le coiflfa d'une perruque grise et teignit ses sourcils, en en modifiant la ligne, au moj-en de raccords postiches, impossibles à descerner du poil réel.
• — Il faudra^ dit-elle, troquer ce manteau là, qui sent trop l'armée, pour celui-ci, 'laissé chez ma méie par un carbonaro obligé d'abandonner sa garde-robe pour solde de compte. Maintenant, un large feutre, brochant sur le tout et vous aurez tout à fait l'air d'un peintre ou d'un poëte italien, en tournée chez le«... (c forestieri ».
— Paitait, s'écria le major avec satisfaction. D'autant mieux que je parle l'italien comme feu Mazzini.
La mère Cazotte, lui apporta un sac de voyage, en tapisserie, portant sur un superbe bouquet de fleurs les initiales A. F.
— Je m'appellerai AUessandro Franchessi dit le sinistie major. C'est bien ca. Alcssandro Franchessi, peintre sicilien ou napolitain.
Lorsqu'un instant plus tard, maquillé, giimé drapé dans son manteau de conspirateur et coiffî ds son feutre romantique, il se contempla au miroir. Esterhazy ne se reconnut plus lui-même.
Le déguisement était parfait.
En dépit de sa barbe et de ses cheveux gris, il avait conservé pourtant quelque chose de pimpant et de déluré.
— Par ma foi, dit-il à Pompadour, en dépit de la neige et des frimats dont tu m'as précocement vieilli, une femme pourrait cncoie pariaitement s'amouracher de moi l
Cette plaisanterie, faite sans intention aucune, réveilla les instincts jaloux de la Mutilée.
— Une femaie ! s'ccria-t-elle, mordue au cœur par la crainte, toujours éveillée, de voir une rivale lui enlever l'homme pour lequel elle avait tout sacrifié, et par le sentiment de sa laideur présente, elle autrefois séduisante entre toutes. Tu vas voir une femme !
. Le beau ténébreux haussa les épaules, en riant.
— Ne dis donc pas de bêtises ! Si cela était, serais-je venu te demander de me faire la toilette pour aller à un rendez-vous d'amour ?
La Mutilée ne se contenta point de cette réponse :
— Dis-moi alors, ce qui te fait quitter Paris à l'improviste, . — Si je t'en dis la raison, me laisseras-tu tranquille ?
— La raison vraie, oui.
— Eh! bien, tu as deviné, je m'en vais trouver une femme, Pompadour bondit, comme un tigre blessé.
— Et celte femme, voici ce qui te la fera connaître.
Il lui tendit le télégramme qu'il venait de recevoir, utilisant déjà, pour un nouveau mensonge, l'appel que lui avait adressé de son lit de mort une mère, pourtant ardemment aimée par lui
Mais ce lâche avait perdu tout sens moral..
Pompadour se retourna vers lui, honteuse, rouge de confusion.
— Pardonne-moi mes soupçons, balbutia-t-elle. C'est que je t'aime si éperdûment, si entièrement !... La seule idée d'un partage me rend folle... Mais si tu vas chez ta mère, pourquoi ce déguisement ?
— Pourquoi ? J'ai des ennemis en Gascogne.
' Pompadour le regarda d'un t-^il défiant. Elle connaissait trop bien son homme pour se payer d'une pareille raison.
Le beau ténébreux prit congé d'elle, après l'avoir tendrement serrée contre son cœur, •
Palais à peine eut-il quitté la chambre que Pompadour courut 9 la cour du Moulin d'Or et crii :
— Bijou ! Eh ! Bijou ! Arrive !
Le nain, aux pantoufflr-s brodées, apparut, comme s'il sortait de terre.
— Le major vient de sortir d'ici, lui dit-elle d'une voix rapide. Suis-le sans qu'il s'en doute. Il va fort probablement se faire conduire à une gare quelconque. Monte derrière la voiture. Et lorsqu'il prendra son billet, sois là pour savoir où il va.
— J'ai une si mauvais :î mémoire, dit le nain. Les noms de villes, surtout, me sortent tout de suite de la tête.
— Imbécile, Prends-en note sur place. As-tu du papier, un crayon ?
— Non, j'ai une ardoise.
— Ecris lisiblement et prends garde d'effacer. Mais un instant. Tu connais le major .''
— Je vous crois. Je l'ai vu assez souvent ici. Mais lui, ne me connaît pas.
— Tant mieux ! Va maintenant. Et ne t'y trompes pas. Le comte a la barbe et les cheveux gris, un grand manteau, un feutre à larges bords. C'est moi qui l'ai déguisé en peintre italien. Si tu fais bien ton affaire, tu auras un baiser et cent £OUs, mais si tu reviens bredouille, la mère Cazotte te donnera la fessée.
Le jeune Bijou disparut comme un sylphe.
H trouva heureusement le sinistre major à quelques pas seulement dû MouHn d'Or.
Sur un clin d'œil de sa (ille, la rusée Cazotte l'avait arrêté quelques minutes dans le corridor sous prétexte de corriger quelques détails de son travestissement. Les deux femmes s'entendaient sans parler, en fait de coquinerie et de ruse.
Sans se presser et d'un air indifférent le nain enboita le pas
du major et se glissant le long des maisons, arriva en mên:i0
temps que lui, Pia« de la Bastille,
Esteihazy était à mille lieues de se croire -suivi. Le major prit un fiacre, Bijou grimpa derrière,
— Gare du Nord ! cria Esterhazy.
— Oh ! pour celle-là, dit le nain, inutile de prendre de notes. La gare du Nord, on ne connait que ça !
Lorsque le comte se présenta au guichet pour demander un coupon de première classe, pour Bruxelles, Bijou se trouva tout à côté de lui, caché par la valise.
— Bruxelles, répéta Bijou. Bruxelles, j'ai déjà entendu ce nom là. C'est égal. Faudra que je l'inscrive sur mon ardoise.
Le major ayant pris son coupon se rendit au bureau du télégraphe, pour lancer une dépêche à l'abbé Sylvain, à Andorre. En quelques mots brefs, il exprima au digne confesseur le regret de ne pouvoir se rendre immédiatement à l'appel de sa mère.
D'inéluctables raisons de service le retenaient à Paris, mais il espérait pouvoir arriver dans une huitaine de jours et embrasser encore sa mère en vie- Pendant qu'il rédigeait sa dépêche, Bijou s'était glissé sous 1g pupitre.
Le major s'avança vers le guichet. Bijou y était déjà, feignant d'attendre quelqu'un et se rapprochant encorv-^.
— Quel est le nom de la viile ? demanda l'employé. Je ne lis pas bien.
■ — Andorre,
— Ah 1 oui, Anaorre» dans les Pyrénées. Fort bien monsieur. Les choses avaient marché rondement. Il res' ait encore prés
d'une demi-heure, avant le départ du train. Le major entra dans la salle d'attente pour manger un morceau sur le pouce et pour boire un verre de vin.
Bijou en profita pour se mettre à l'ouvrago.
Comme il l'avait dit, les noms de ville lui sortaient facilement de la tête.
Tirant de "sa poche un des deux fragments d'ardoises, dont pour charmer ses loisirs il se servait en guise de castagnett'^s, ]1 alla s'asseoir sur un banc du large vestibule, sous la pleine lumière d'une lampe électrique.
Jusqu'alors il n'avait cessé de répéter, pour ne pas les oublier les noms de villes qu'il avait mission de surprendre : Bruxelies. Andorre!... Andorre, Bruxelles...
Il tira de la poche de son gilet une touche, l'aiguisa contre la dalle et, à main posée, pour que Pompadour fut éditîée aiir ses talents calligraphiques, il écrivit sur son bout d'ardoise :
« Le xno-sieu abillai au paint italij^en va t a Brusel e ille a telegrafiai a Endort. »
La nain examina son œuvre d'un œil satisfait. Tirant de sa poche un mouchoir à carreaux, d'une fraîcheur douteuse, il l'ouvrit, déposa au centre la précieuse ardoise, et après avoir rassemblé les quatre bouts en un double nœud, s'apprêta à regagner le faubourg Saint Antoine avec son trésor, transporté, certes, avec plus de précaution et de respect qu'un palimpseste ou un papyrus ég3'ptien par quelqu'émule du docteur Mariette ou de Champollion Figeac. Mais le pauvre Bijou n'alla pas loin avec son ardoise. ' Fredonnanc un refrain d'opérette et songeant à la double recompense que lui avait promise la Mutilée, à savoir une pièce de cent sous et un baiser, il mettait le pied dans la rue da Dunkerque, lorsqu'il lui arriva quelque chose de fort imprévu et de tout aussi désagréable.
'; Deux messieurs, simplement mais élégamment vêtus, arrivaient £n sens inverse, engagés dans une sérieuse conversation.
Il n'étaient plus qu'à cinq pas de lui, lorsqu'un des deux ayant ielé par hasard les yeux du côté du nain, qui ne songeait pas à mal, fondil soudain sur lui, tel le milan sur sa proie, et le saisit au collet.
1x48 ALFRED DREYFUS
Soulevant l'effHré Bijou, qui se tortillait en l'air comme un poisson, sorti de l'élément liquide, au bout de la ligne traîtresse, le mbr sieur, si prompt dans ses mouvements, cria à son compagnoa stupéfait :
— Je le tiens, docteur Bürger, je le tiens ! Voici le petit gredia qui, le jour de l'enlèvement d'André, m'a vendu le numéro du Figaro contenant la fausse nouvelle.
Bijou se rendit compte, en un clin d'œil, de sa situation. Une peur atroce s'empara du petit scélérat, mais qui, loin de le priver de sa présence d'esprit, lui inspira au contraire un moyen désespéré de se tirer d'affaire.
Rassemblant toutes ses forces, il porta, des deux talons à la fois, une telle ruade en pleine poitrine de son agresseur, qua celui-ci lâcha prise,
La durée d'un éclair suffit.
Avant que Mathieu Dreyfus et son ami Burger eussent eu le temps de se baisser, le nain, leste et prompt comme un grenouille, rentrant dans son marais, s'était perdu entre le mouvement, très serré, en ce moment là des voyageurs et des voitures, pour se perdre dans l'ombre qui déià descendait sur Paris.
Mais, hélas 1 Si Bijou avait réussi à sauver sa peau, il n'en était pas de même de son trésor.
L'ardoise, enveloppée dans le mouchoir à carreaux, était restée à terre, au pouvoir de l'ennemi 1
Comment Mathieu Dreyfus et le docteur Burger se trouvaient.ilsf là à point nommé ?
Tout simplement pour s'être rencontrés par hasard devant la gare du Nord où le jeune médecin allait demander quelques renseignements, en vue d'une prochaine excursion en Hollande.
— Pourquoi n'ai-je pas tenu plus solidement ce petit serpent ! s'écria Mathieu désolé. La chance l'avait si heure^îsement jeté entre mes mains. J'aurai pu apprendre tant de choses de lui...
sur ceux qui l'ont fait agir et qui l'ont payé ! Très certainement, 'il m'aurait mis sur la trace de mon pauvre petit André ! Malheur ! Cette chance inespérée, je l'ai laissé échapper. Mathieu se tordait les mains avec désespoir.
— Contenez-vous, monsieur Dreyfus, lui dit le docteur Bürger. Ce nain était certes plus mince et plus visqueux qu'une grosse anguille et nul, plus que vous, ne l'aurait su retirer. Vous avez reconnu en lui l'enfant qui vous à fait acheter le u Figaro », tiré à un numéro unique, contenant la fausse nouvelle qui devait vous faire courir à Paris, abandonnant l'enfant aux mauvais desseins de vos terribles ennemis... C'est déjà quelque chose. Une autre fois, vous serez plus heureuse. Mais vo3-ez donc... Ce jeune Satan a abandonné quelque chose dans la bagarre.
— Oui, son mouchoir, dit d'un air répugné Mathieu Dreyfus, encore tout agité.
— Son mouchoir, mais renfermant quelque chose, dit le docteur Bürger, se baissant pour ramasser l'objet. Voyons ce que c'est. On ne peut pas savoir. Il suffit de bien peu, parfois, pour retrouver une trace.
Le jeune médecin défit les nœuds du mouchoir :
— Une ardoise, reprit-il d'un air surpris et de l'écriture dessus... Même une inscription assez mystérieuse, ce me semble et bien faite pour intriguer. Voyez donc, monsieur Mathieu. Ceci ne vous parait-il point c\irieux ?
Mathieu Dreyfus examina le fragment d'ardoise et lentement, il lut, sans tenir compte de l'orthographe fantaisiste de l'inscrip« tion, déjà à moitié effacée .
« Le monsieur habillé en psintre italien va à Bruxelles et il a télégraphié à Andorre. »
— Andorre? dit le docteur Bürger. Où diable, encore, se trouve-t-elle, cette localité là? Andorre?
— Dans les Pyrénées, répondit Mathieu qui s'était frappé le front, comme envahi par une pensée, par un souvenir soudain«
C'est bien éuange, en effit!... Lorsque mon malheureux trère Alfred et moi étions encore liés intimement avec le comte Esterliazy, devenu le plus mortel ennemi de notre famille, le major nous a parlé souvent de sa mère, qui disait-il, habitait Andorre !... Bürger, savez-voas l'idée qui me vient, en déchiffrant cette inscription, en effet fort singulière?
— Non, mon ami.
— "C'est que, répit Mathieu Dreyfus excessivement animé, cet homme « habillé en peintre italien » n'est autre que Esterliazy, qui se rend, déguisé, à Bruxelles.
— Pouiquoi S2 déguiserait-il ?
— Vous en êtes encore à le demander ? Pour tramer quelque nouvelle infamie. Peut-être pour creuser une nout'elle mine destinée à consommer la ruine et le déshonneur de la famille Dreytus!... Ah! si cela est, cette fois, je saurai bien l'en empêcher !
— Que voulez-vous faire j*
— P.irilr pour Bruxelles, et par le mena tiaia qu'il prentlra probablement, celui qui va partir dans cinq minutes. Faites-moi l'amilié, docteur, de prévenir la tante FréJérique et Georgette que j'ai été obligé de partir à l'improviste, sans leur apprendre cependant ni la destination, ni lo but da mon voyage.
— Mais vous ne vous êtes point précautionnv: pjur un trajet de nuit, monsieur Dreyfus. Eàcore, si vous avez eu le temps d'acficter un plaid ou une couverture,
— Bah ! Les nuits so.it assez chaudes, maintenant, et il n'y a guère que cinq heures de voiture d'ici à Bruxelles. J'ai :xsse:2 d'argent sur moi, du reste, pour parer au^ éventnalités.
Mathieu serra cordialement la main au docteur et courut; au guichet.
Lorsque peu d'instants plus tard le train quitta la gare de Paris, le sinisUe majoi, qui s'était commoiém^nt étciijlu, pour
LE MARTYR UE L'ILE DU DT,\BLE ii5i
digérer, sur les coussins de première classe, où par aventure, il se trouvait seul, était loin de se douter que son plus iinpla» cable et plus légitime ennemi se trouvait dans le même train.
Mathieu Drevius était bien la dernière personne à laquelle il aurait songé.
II porta la main à la poitrine pour s'assurer que les piécieux documents, sur lesquels il comptait pour se faire payer une fortune presque princière, étaient toujours à leur place.
Que lui importait qu'en vendant ces plans il commit la plus lâche trahison dont un officier pût se rendre coupable, le ciime le plus infâme dont put se souiller un citoyen?
Son plan était de vendre son pays pour trois cents mi';I; francs comptant.
Et il était libre, libre, estimé et honoré, tandis que, '-ur les rochers arides de l'Ile du Diable, souffrait et se désespé;.- '.nuie,
qu'il avait voué au malheur et à la flétrissure pour ce ,li ses propres forfaits !
Le beau ténébreux dormit, cette nuit-là, à merveille, S3 réveilla dispos, bût et mangea comme un clnsseur, fit l'aima' . t le. gentleman et produisit la meilleure impression sar tous c .,;.v qui se trouvèrent en rapport avec cette perle de chevalcii^ et d'aristocratie moderne
il y a des consciences de fer... ou de bouc !
a52 ALFRED DREYFUS
Coulés à fond
La « Brigitte » avait accompli ime traversée exceptionnellement heureuse. Elle avait fendu l'onde avec la rapidilé du dauphin de la fable et, après une courte phase de tourmente, passée, du reste à l'abri, le temps s'était remis au beau.
Le joli vapeur, envoyé par Mathieu Dreyfus, pour remplir une double mission d'humanité et de dévouement, après avoir pris à bord Lucie et Emile, les deux vaillants naufragés de l'Ile Percival, était maintenant en route pour aller délivrer le marîyr de l'Ile du Diable.
Un jour que le capitaine Klaus Groth se trouvait attablé avec nos amis, dans la cabine d'AUcCj il étendit la main, pour commander l'attention et tint le petit discoure suivant :
— 'Nous nous trouvons maintenant, à peu près, à la hauteur '"•e Caj^enne, ou, plutôt, nous flottons à la respectable distance de cinq cents milles, de ce poinl méridional du continent américain. Avec la permission de notre honorable commandante — et il fit le salut militaire devant Alice Terry — je me garderai bien de m'uvancer à portée des batteries françaises, qui auraient vite fait de tra^'erser la coque de ma pauvre « Brigitte » d'autant de boulets que ce pouding ne contient de raisins secs.
— Nous n'avons point, non plus, le projet de nous rapprocher; ,de Cayeiine, de façon à donner l'éveil, répondit l'Américaine,
Emporté par son ressentiment, écœuré par la trahison de ce viiscrabU
Dreyfus se jeta sur le lueitrlrier et l'assomma d'un coup de poin^j -'^
lO Centimes la livraison de 32 pages.
XjÎY 37 Reproduction imteruite Iiivf 37
Imprüucuc L. IIy.nüeuykx, Rue Saini-PicrrCj 30, Uruxcllcs.
ii54 ALFRED DREYFUS
Notre plan était et demeure, de gagaer l'embouchure de l'Amazone, d'où nous tcn'.croi.s une expédition par voie de terre, pour tâcher de nous mettre secrètement en comilmnication avec I. capitaine Dreyfus.
— Et qui avez-vous choisi pour faire partie de celte cxpédï tion ? demanda le vicomte de Ribès.
— Nous quatre, seulement, Lucie, vous, le cajùtaine et moi. La « Brigitte » sous le commandement du pilote, et conservant tous ses matelots, à bord, stationnera devanî: l'Amazone, prête au départ, dans l'éventualité où nous ramènerions avec nous le capitaine Dreyfus.
— Que le Ciel nous l'accorde ! dit Lucie, levant au ciel sô beaux yeux^ no3'és de larmes.
— Il nous faudra emmener encore quelqu'un, dit Klaus Grot, réfléchissant. Ceci, non point pour nos aises personnelles, mais parceque trois hommes nous sont indispensables, ou minimum. Indépendamment des risques de l'entreprise, ne pouvoas-nous avoir besoin d'un messager pour rester en communication avec la h Brigitte » ? Pour ce qui me concerne, je proposerai Jacques, notre garçon de cabine.
— Pourquoi Jacques, justement? demanda vivement Lucie.
— Pourquoi lui ? répéta Klaus Grot. Mais parceque c'est un garçon intelligent, zélé, bon à mettre à toutes sauces. Notez qu'il nous est attaché par des liens tout particuliers de gratitude. Ne l'avons-nous pas recueiilli à notre bord, au lîâvre, au lieu de le livrer, comme déserteur, aux autorités militaires françaises ?
— Je n'ai point confiance en cet homme ? dit Lucie.- Ses amis la regardèrent avec étonnement.
— Et j'ai une raison pour cela, continua la jeune femme, eit baissant la voix. Tc^t récemment, il peut y avoir trois jours, à peine, nous étions en train de conférer, le soir. Ayant besoin d'un mouchoir de poche, je me levai doucement, sans déranger personne, oour aller en orendre un dans ma cabine, lorsqu'en
LE MARTYR DE LILE DU DIABLE ti55
'ouvrant, à l'improviste, la porte, je surpris Jacques, courbé dans l'attitude d'un homme; qui venait d'écouter à la serrure. Et cela devait être ainsi, puisqu'il s'empressa de se rejeter dans l'ombre et de disparaître.
— Si, en efïet, il écoute aux portes, dit Alice en souriant, ce Serait là une présomption assez grave d'indiscrétion, mais non point d'infidélité. Les plus honnêtes serviteurs, s'intéressent parfois, plus qu'il ne conviendrait, aux affaires de leurs maîtres. Mais ma chère Lucie, je ne puis croire que cet homme, sauvé par nous, nous soit hostile. Je suis de l'avis du capitaine. S'il d surpris une partie de notre secret, raison de plus pour le mettre dans la confidence entière. Ne sommes-nous point, d'ailleurs, là, pour le surveiller ? Pour moi, j'estime qu'il y a lieu de se fier à lui.
En ce moment, l'homme qui faisait l'objet de cette amicale discussion, entra apportant des cigarettes et des liqueurs.
Il déposa son plateau sur la table et allait se retirer, lorsque arrivé, sur le seuil de la cabine, il se retourna, et, d'un air embarrassé :
— Pardon, capitaine, dit-il, je voudrais bien vous demander un renseignement?
— Allez-y, mon brave, répondit Klaus Grot, en allumant une cigarette.
— C'est y bien vrai, ce que les matelots racontent, au sujet des « cobolds » comme qui dirait nos nains et nos corrigans de Bretagne ?
— Quoi ! demanda le brave colosse, en riant. Que t'ont-ils dit, ■ îes farceurs ?
Jacques promena autour de lui un regard timide. En ce moment, rien de bêtement naïf comme sa physiono.mie dénuée de toute autre expression que celle d'une crainte superstitieuse.
— Eh ! bien, capitaine, ils m'ont assuré que lorsqu'un navire est près de périr, le nain familiei, qui l'a pris sous sa garde.
Il 56 ALFRED DREYFUS
en avertit les matelots, en frappant, la nuit, sur la cloison de leur dortoir.
Klaus Grot riait de si bon cœur, qu'il en avait les larmes aux ■ yeux.
— Ah ! Ah ! le pauvre Jacques ! On lui ferait gober des vessies pour des lanternes I
— Mais capitaine, avec votre permission, c'est que celte nuit, j'ai entendu toquer tout près de mon oreille.
— Qui ça ! Le petit homme à barbe grise ? Le cobold ?
■^ Peut-être bien, capitaine. C'était vers minuit, comme je reposais sur mon cadre, lorsque soudain, pan ! pan ! j'ai entendu frapper très fort sur la coque du navire, pas bien loin du point ©ù je dormais,.. Est-ce que vous n'avez rien entendu, vous capitaine ?
— Pas le moindre bruit.
^- Peut-être monsieur le vicomte, ou ces dames? Emile, Lucie et Alice secouèrent négativement la "tête.
— Alors, bien possible <^ue j'ai rêvé, conclut Jacques. II ne faut pas le prendre en mauvaise part, capitaine, ce n'est pas pour moi que je crains, m-iis pour cette bonne .et jolie « Brigitte» sur laquelle vous m'avez si généreusement accoidé refuge. EC quand je songe qu'une .méchante tempête...
— Fort bien, Jacques, interrompit Klau5 Grot, mais voilà de ces choses qu'il ne faut pas penser et dire, encore moins. Pour ce qui est des coups, entendus par toi, vers minuit, contre le coque du navire, il ne faut point t'en inquiéter. C'est une farce de ces coquins de matelots, qui n'en font jamais d'autres, sur tout à la hauteur du Tropique. Après avoir farci ta cervelle d« (Breton de contes bruns et bleus, il ont voulu jouer au cobold, Spour mieux encore te mettre en désarroi.
Jacques s'éloigna, tout pantois, et Klaus Grot se retourna, riant, vers Lucie.
— Et c'est cet homme là dont vous vous défieriez, madame
LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE iSj
Dre3'fu3 ? C'est bien la meilleure et la plus niaise pâte de Breton que j'aie rencontrée de. ma vie.
— Il serait bon, cependant, intervint Alice, qui avait obscrvL d'un œil attentif le garçon de cabine, pendant toute cette jocrissiade, il serait bon, dis-je, que, des aujourd'hui, nous n'échangions plus devant lui un seul mot qui ait rapport à notr« plan de délivrance.
— Pourquoi cela? Est-ce que vous croiriez, aussi?
— Je ne crois rien, je ne sais rien. Mais cet homme, je vient de m'en assurer, n'est point ce qu'il paraît.
L'Américame se leva et quitta la cabine sur une inclinais oa muette.
Les autres se regardèrent avec inquiétude.
— Si la Commandante parle ainsi, dit le bon coloise, en se grattant l'oreille, il faut bien qu'il y ait anguille sous roche« Mais que diable peut-elle bien avoir découvert, soudain, chez ce burdaud de Jacques ?
Pas grand chose, digne Klaus Grot, simplement... une perruque.
Mais c'est plus que suffisant pour éveiller l'attention d'un policier quand même ce ne serait qu'un, détective femme.
Une fois mise sur ses gardes, Alice Terry, trop longtemps endormie dans une trompeuse sécurité, avait, du premier coup d'œil, jeté sur Jacques, découvert la perruque blonde jurant, foit avec l'ensemble de son faux visage.
Cju'avait à faire un soldat d'une perruque ?
Comm.ent ce singulier détail avait-il échappé jusque là à la ûr.G Américaine? Absorbée par ses projets, elle n'avait accordé aucune attention au déserteur recueilli à bord de la « Brigitte » faute grave et, pour elle, impardonnable.
Mais la communication de Lucie Dreyfus l'avait rappelée à la vigilance et, maintenant qu'elle avait percé à jour le faux niais, elle ne devait plus perdre un seul de ses mouvements.
Cependant, la nuit était venue et Alice "'avait découvert chez
Jacques rien autre de suspec!:. Le masque était si bien attaché qu'il semblait réel et la perruque^ elle, paraissait ii'avojr mênie plus c:ainte de se trahir.
Recouvrait-elle, peut-être, par coquetterie, une calvitie trop prononcée, une plaie, une déformation ?
Mais alors, comment Jacques n'avait-il point bénéficié d'une ixemption de service ?
Sa découverte et ces réflexions obsédaient si bien le cerveau de i'Américaii.e que, lorsque vers minuit, elle se fut retirée dans s»cabine, le sommeil ne voulut pas venir.
Elle se sentait dans une de ces dispositions d'esprit inexplicables où, sans savoir pourquoi, on se laisse aller aux idées sombres.
La « Brigitte » fendait les flots, aux halètements réguliers et sourds de sa machine. La nuit était belle et claire. La lune, luisant .par le hublot pratiqué vis à vis du lit de l'Américaine, argentait tout de ses doux rayons, d'un éclat doux et mystérieux.
La pensée d'Alice volait au delà des mers, à Paris, vers celui dont elle avait l'âme si constamment et si complètement remplie, qu'elle en oubliait parfois tout le reste, vers Mathieu Dreyfus.
— Le reverrai-je jamais ? s'écria Involontairement la jeune femme. Parfois je le désire et parfois aussi, je voudrais que nos adieux aient été éternels ! Mon cœur est attiré par lui et mon amour lui appaitient tout entier. Mais, hélas! je tremble devant l'instant où je serai obligée de lui révéler le secret de ma vie 1
A ces dernières paroles, un frisson lui courut dans les membres. ^ 1e appuya sa Icte énergique sur une de ses longues et blanches îSiains.
Les/ -jurcils froncés, elle semblait regarder bien loin devant
eîle, là où ses 3'eux, seuls, atteignaient, à bord de la « Brigitte. »
— Pourra-t-il m'aimer encore lorsqu'il saura tout? murmun.-t-elle.
Ct. je ne veux rien lui cacher, pas le moindre fait. Mathieu doit
connaître tout entière la femme qu'il désire. 11 doit apprendre que...
Soudain Alice releva le front. Ses yeux prirent une expression étrange. Elle se dressa sur soa séant. Un biuit inusité l'avait arrachée à ses sombics méditations.
Dans le silence de la nuit, le moindre froissement s'entend, Etutout à bord d'un navire, à la coque résonnante.
Les sens affinés par une surexcitation douloureuse, Alice prêta l'oreille.
On eut dit qu'un rat monstrueux attaquait d'une dent voraco ta cale du bâtiment.
Involontairement, elle pensa aux alarmes, vraies ou fausses, manifestées par le garçon de cabine.
Et les légendes de nains propices ou malfaisants, dont sont bercées toutes les. enfances, lui revinrent à la mémoire.
Mais elle avait l'esprit trop ferme et trop éclairé pour s'arrêter à de naïves superstitions et pour attribuer à des causes surnfitulelles le bruit singulier qui l'avait frappée.
Sa curiosité était excitée au dernier point, et comme elle se trouvait dans une situation morale à prendre ombrage du moindre incident, elle voulut, coûte que coûte, et sur l'heure, en avoir le cœur net.
Sans faire le moindre bruit, Alice se leva et revêtit un peignoir de couleur sombre, ne conssrvant pour toute chaussure que ses bas.
Quoiqu'elle ne s'attendît point à ea avoir besoin, à bord d'un navire, dont le commandement absolu lui était attribué, elle passa à sa ceinture son revolver à six coups.
Avec des précautions infinies, elle ouvrit la porte de sa cabine qui roula sur ses gonds sans crier.
Comme elle connaissait la « Brigitte » dans ses moindres recoins, elle aurait du, les veux fermés, la parcourir et trouve»
ii6o ALFRED DREYFUà
naturellement son chemin, même où ne pénétrait point la faible lumière de la lune.
Le bruit du bois, fortement rongé et sans interruption, se faisait toujours entendre. Alice s'orienta dans ia direction d'où il lui semblait venir.
Soudain, elle s'arrêta, calculant qu'elle devait se trouver av
bord d'une écoutille donnant sur la cale du navire. Ignorant sj
elle était fermés, la prudente détective avança pas à pas, tàtant du pied le terrain.
Au bout d'un instant, elle rencontra le vide. L'écoutille avait été ouverte et, eu se penchant, elle put entendre monter plus fort, le bruit suspect dont elle voulait connaître l'origine.
Sans hésiter, Alice descendit l'échelle, légère comme une ombre et réglant son haleine. Arrivée à mi-chemin, elle se retint .de la main gauche à l'un des échelons et se pencha, le corps en avant, sur la profondeur.
Ses yeux, déjà faits à l'obscurité, embrassaient un passage étroit d'environ quinze pieds de long, ménagé entre les caisses, les ballots et les autres récipients contenant les provisions ordinaires, embarquées sur tout navire de long cours.
A l'extrémité de ce couloir, brillait une lumière, masqués en partie, par un homme occupé à une mystérieuse besogne et qu'elle silhouettait en noir sur la coque du bâtiment. Il tournait le dos à l'échelle où, pâle et muette, l'Américaine se retenait d'une main ferme.
La faible lueur de la lanterne permettait d'embrasser la forte charpente qui faisait de la w Brigitte » un des bâtimen!s, de proportions réduites, tenant le mieux la mer.
Au delà de ces voûtes de chêne, on entendait le sourd bruissement de la mer, brisant ses flots contre la nef aventureuse. Il y avait quelque chose d'impressionnant dans le voisinage du terrible élciuent entourant de toutes parts l'étroit espace qu'il faisait
LE IVaAKTYR DE L'ILE DU DIABLE iiGi
résonner au contact de ses rudes caresses, prêtes à se changer en menaces.
Alice ne put s'empêcher de penser :
— Combien est mince le rempart qui me sépare de la mort !
On jugera si cette idée fut affaiblie ou renforcée par l'aspect, à cette heure de nuit, du travailleur nocturne, dont la vigilante Alice avait enfin découvert loccupation et l'identité.
Ce travailleur, on s'en doute bien, n'était autre que Jacques, l'ancien chaufleur, devenu garçon de cabine, le soldat à perruque blonde, le soi-disant Breton, naïf et trembleur, croyant aux gnomes et aux farfadets.
Son profil émoussé, qu'il tournait maintenant du côté d'Alice, apparaissait, silhouetté par la lumière, comme une évocation sabbatique.
Jacques était armé d'un grand villebrequin, au moyen duquel il pratiquait un trou dans la coque du navire, au dessous de la ligne de flottaison. Il va de soi que cette opération ne pouvait avoir pour but et pour résultat que de faire entrer l'eau dans le bâtiment et de le faire sombrer avec tous ceux qu'ilavait à son bord.
Alice demeura consternée. Bien qu'elle se rendit bien exactement compte des intentions du gredin, il se passa deux ou trois minutes avant qu'elle Si sentit capable de se mouvoir et d'exprimer un son.
Pendant qu'elle se cramponnait instinctivement à l'échelle, muette d'horreur et d'effroi, Jacques s'appliquait à sa criminelle besogne. Ayant fini de percer l'épaisse planche de chêne, il en retira, de la main droite son villebrequin.
Simultanément, de la gauche, il saisit une cheville de bois, préparée dans ce but, et, à coups de marteau, la chassa dans l'ouverture.
Si prompt que fut le mouvement de Ravaillac — rendc-ns-nous lui le nom que nos lecteurs ne connaissent déjà que trop bien, — un jet d'eau était entré dans le navire. Mais le bandit no
Ii62 ALFRED DREYFUS
erdait pas de. temps et, en moins d'un instant la cheville était à sa place.
Les coups résonnaient sourdement dans la cale, à moitié plongée dans les ténèbres.
— Voila donc, ss dit Alice, pourquoi le misérable a raconté au capitaine cette sotte histoire de nains, frappant la nuit sur la coque du navire ! Il voulait lui faire venir, à lui même, l'idée que les matelots s'amusaient, la nuit, au dépens du soi-disant, déserteur breton, recueilli par humanité à bord de la a Brigitte » et encore imbu des superstitions du village. Ainsi prévenu, Klaus Giot, s'il entendait le bruit du marteau nocturne, devait se rendormir en souriant de la malice de ses gaillards.
Cependant, Alice avait reprit toute son énergie, mais justement à cause de la virile décision qui présidait à tous ses actes, elle commit, en ce moment, la plus grande faute qu'elle eut pu commettre, en pareille situation.
Le plus simple, le plus sage eût été, pour elle, de remonte doucement l'échelle, comme elle l'avait descendue, certaine que le faible bruit de sa retraite serait couvert par les coups de marteau, sonnant près de l'oreille du traître. Elle aurait du éveiller en silence le capitaine et les matelots d'équipage, qui se seraient emparés facilement du faux déserteur, à la fois démasqué et puni.
Mais la témérité américaine l'emporta sur toute considération de prudence.
A îa vue du scélérat, occupé à son œuvre criminelle, le san^ d'Alice ne fit qu'un tour dans ses veines et la colère s'empara d'elle à tel point qu'au lieu d'aller chercher du secours, ell'' n'obéit qu'à son indomptable désir de prendre le coupable sur l iait.
Se laissant glisser de l'échelle âU milieu de la cale, elle pouss? un cri de menace ;
LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE ii63
— Ah ! misérable, tu veux faire couler le naviic ! Les mains levées, ou je tire.
Et elle braqua sur Ravaillac le canon de son revolvsr.
Au premier éclat de voix de l'Américaine, le bandit s'était fetourné ! Un moment, il regarda la vaillante jeune femme avec stupeur, mais revenant à lui, il fit un bond de côté et mit le pied sur la bougie dont il s'éclairait pour son travail.
La cale demeure plongée dans d'épaisses ténèbres.
Il s'ensuivit un profond silence, rompu seulement par le murmure des flots, clapottant autour du bâtiment en marche.
Alice comprit que, dans l'ombre, son revolver lui devenait inutile, car où viser ?
Il ne lui restait plus de temps, non plus, pour réfléchir.
Au moment où la lumière s'était éteinte, Ravaillac s'était jeté à plat ventre.
Rampant conime une vipère, il se dirigea dans la direction où lui était apparue la jeune femme.
Deux ou trois mouvements lui suffirent pour l'atteindre. Brusquement il lui maîtrisa les jambes et la renversa sur le plancher,
Alice déchargea son revolver au hasard, mais sans résultat.
Cependant, Ravaillac, avec la décision commune aux hommes de proie, comprit qu'il ne lui restait que quelques instants pour réduire, d'abord, l'Américaine à l'inpuissance, et, ensuite, pour exécuter son plan infernal.
En un clin d'ceil, il eut garotté la jeune femme, au moyen d'une corde, enroulée à sa ceinture, et lui eut fourré, en guise de bâillon, un mouchoir dans la bouche.
Tout cela avait été exécuté avec tant de promptitude, avec une , telle expérience en la manière, que Alice, étourdie, n'avait pu ressaisir le revolver, échappé à sa main.
Ravaillac la souleva de ses bras robustes et la déposa sur
ii6 ALFiv ^ DREYFUS
■le coffre à outils, apporté par lui pour accomplir sa sinistre besogne.
Cependant, Alice n'avait point un moment psrdu conscience de -la situation. Regrettant sa précipitation fatale, elle se dit qu'elle avaii. perdu au jeu et que maintenant il s'agissait de payer.
Ce n'était point de son sort qu'elle s'inquiétait d'ailleurs. Elle ne songeait pas qu'elle était trop jeune, encore, pour mouiir et que la vie lui aurait gardé, p3ut-être, encore, du bonheur !
Même l'amour de Mathieu Dreyfus, auquel son amour à elle répondait si entièrement, s'était effacé de son esprit.
L'héroïque femme n'avait plus qu'une pensée : Si ca misérable accomplissait impunément son dessein, la « Brigitte » sombrerait, avec Lucie Dreyfus, le vicomte de Ribès, le capitaine Klaus Grot et les vaillants marins qui se croyaient en sûreté à son bord.
Ravaillac avait rallumé sa bougie. Il regarda l'Américaine d'un œil flamboyant, dans la pénombre, comme celui d'une bête fauve. Lentement il se pencha sur elle et elle put sentir sur ses joues le souffle embrasé de son haleine fétide.
— N'as-tu jamais entendu parler de Ravaillac, le tueur de iemmes ? lui siffla-t-il à l'oreille d'une voix mordante.
La pauvre Alice frémit de tout son corps. Elle se tordit sur place, en une impuissante révolte de la chair et de l'esprit. A défaut de sa bouche, écumant sous le bâillon, ses yeux exprimèrent une horreur, une épouvante et un dégoût indicibles.
— Ah! Ah! ricana le brigand, je vois que mon nom ne t'est -point tout à fait incotinu. Eh! bien, c'est entre les griffes de Ravaillac que tu es venue étourdiment te jeter, madame la commandante, de ce doux Ravaillac qui traite ses victimes en maîtresses, avant d'en être le bourreau.
Ses lèvres immondes effleuraient la joie d'Alice et ses bras musculeux l'étreigaaient déjà, lorsqu'un bruit accidentel le fit se redresser brusquement
LE MARTYR DE L'ILE DU DLA.BLE ii65
Il prêta l'oreille, mais n'entendis plus rien.
Ses idées avaient eu le temps de prendre une autre direction.
— Fo!ie ! dit-il, Le temps presse et ce n'est pas le moment le m'ariô'er aux bagatelles de la porte. Tu vas mourir, mais
non sans que nous nous connaissions mieux. Ecoute ceci et ciôvg de rage, pour t'ètre laisse si bien rouler, toi et tes amis. Ati 1 Ah ! Jamais le capitaine Dreylus, le prisonnier de l'Ile du Diable, ne recouvrera le liberté. Jamais la a Brigitte » n'arrivera à destination, car en quittant le port du Havre, vous avez embarqué avec vous la ruine et la mort ! La famille Dreylus a de terribles ennemis, et je suis ici leur fidèle instument l
Poussant un éclat de rire moqueur, Ravaillac sauta en arrière et, d'une main, souleva un marteau, qui eût suffi pour assommer un bœuf.
— Je ta broierai la têtel cria-t-il, brandissant le terrible maillet sur le front d'Alice,
L'Américaine ferma bs jQiiK, s'attendant à recevoir le coup mortel.
Il ne vint pas
Le misérable rcjetta loin de lui^ en riant, le pesant m.arteau,
— Non, encore, gronda-t-il. Ce serait là pour toi une mort trop prompte. Je veux faire durer le plaisir. Tu n'as pas peur de la moit, tes yeux me le disent. Je vais te la faire craindre, moi 1
Abandonnant sa victime, Ravaillac retourna à la coque du bàtim.ent et retira, une' à une, les chevilles des trois ouvertures qui y avait déjà pratiquées.
Alice le regardait avec des yeux dilatés par une insupportable angois?e. Impuissante et désespérée elle allait donc assister à l'exécrable forfait qui aurait pour conséijuence la perte de la. « Brigitte » et de son malheureux équipage ?
Vainement, elle réunit toutes ses forces pour rejetter le bâillon QUI lui emplissait la bouche.
ii65 ALFRED DREYFUS
Pendant ce temps, Ravaillac procédait aux dernières opérations de son infernale besogne. Les trois tampons enlevés, l'eau pénétra en bouillonnant dans I3 navire dont le fond devait s'emplir rapidement.
Au bout d'un instant, Ravaillac en eût jusqu'à la cheville.
Il se dirigea alors vers l'échelle, mais en passant devant Alice, son regard fut attiré par les feux d'un diamant, brillant à sa main ligottée.
C'était la bague que Mathieu Dreyfus avait glissée au doigt de l'Américaine, en se séparant d'elle en rade du Havre.
— Belle pierre 1 dit d'un air connaisseur le bandit, dont la cupidité ne pouvait se maîtriser, même en face d'un danger imminent. Si ça ne vous fait rien, ma belle, j'emporte celt? bague en souvenir de vous. Elle brillera à mon doigt pendant que vous ferez dodo, dans les drap humides de l'Atlantique. Allons, sans adieu!... Consolez-vous, en pensant que je serai le seul qui quittera vivant le bord de la « Brigitte. » Mon canot est prêt, garni de tout ce qu'il faut pour gagner la terre.' Et quant aux autres.,.
Alice n'entendit point le leste, car déjà le bandit avait atteint le haut de l'échelle pour disparaître à ses yeux.
Elle entendit la trappe de l'écoutielle retomber lourdement derrière lui.
Alice restait seule, les mains et les pieds liés, dans l'impos« sibilitc d'appeler à son secours, en proie à toutes les affres d uns longue et certaine agonie.
Au bout de cinq minutes, la calle avait déjà deux pieds d'eau. Une mer en raccourci baignait la caisse sur laquelle Alice était étendue.
— Et mes amis dorment ! pensait-elle. Ils n'ont point h; moindre soupçon du terrible danger qui les menace ! Les malheureux ! Leur réveil sera terrible !
LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE iiö;
Elle sentit la caisse soulevée doucement par l'eau et entraînée au balancement du navire.
Quelle mort épouvantable se préparait pour elle. L'eau en montant, avant de faire sauter le plafond de la case, la broirait contre les poutres de la solide armature !
Affolée, les nerls tendus par une sublime colère, elle essaya encore de se débarrasser des liens qui lui maintenaient les poignet et, à sa grande joie, elle les sentit se détendre sous un effort décuplé par le désespoir.
Peut-6lre Ravaillac, en lui arrachant l'anneau de Mathieu Dreyfus, avail-il lui-même, dérangé l'équilibre de sa savante ligature. Quoiqu'il en soit, l'instant d'après, l'Américaine avai\ les mains libres.
Promptement, elle arracha son bâillon, et, rapprochant le plus possible ses pieds joints, les délia. Puis, libre de ses mouvements elic sauta au bas de la caisse flottante, ayant de l'eau jusqu'aux aisselles. Moitié marchant, moitié nageant, elle atteignit l'échelle qu'elle gravit en un clin a'œil.
Sa tète alla rudement donner contre la trappe de 1er fermanl'écoutille et peu s'en fallut qu'elle ne retombât évanouie dans la case inondée.
— Dieu puissant! s'écria-t-elle, en se retenant aux montants. Faut-il que nous soyons tous perdus ! L'écoutille est refermée. Si personne n'ent<^nd mes cris, que le ciel nous soit en aide I
Réunissant toutes ses forces, elle poussa une clameur d'appel et essaya d'ébranhr la trappe de fer. Vainement, hélas I
— Réveillez-vous ! criait-elle. Debout ! Le bateau est en danger. Une voie d'eau!... Au secours! Au secours!
Ses cris restaient sans écho et les minutes s'écoulaient, plus précieuses, en ce moment, que les heures, que les jours ! Au dessous d'elle bouillonnait l'eau, montant de plus en plus. La voix commençait à manquer à la courageuse Alice. Elle sentait ses forces défaillir, (
ii6S ALFRED DREYFUS
En ce moment, elle entendit, au dessus d'elle, retentir un par ferme et lourd. Son coeur faillit cesser de battre, sous l'excè? de l'émotion.
Le secours, le salut, venaient-ils enfin ?
Des deux poings, elle heurta la trappe de métal et cria d'une voix déchirante :
— Une voie d'eau! Ouvrez! Je rae noie!...
— Que diable ! Est-ce que les nains vont recommencer leurs farces. Minute !
C'était l'organe sonore du bon Klaus Grot, faisant à l'improviste, une ronde de nuit, comme cela lui arrivait quelque fois.
— Pour l'amour du Ciel, capitaine, ouvrez l'écoutille ! L'eau est déjà montée de cinq pieds à fond de cable. La a Brigitte est perdue !
La trappe s'ouvrit presqu'aussitôt et Klaus Grot se baissa, tenant à la main une lanterne dont il dirigea le rayon vers le bas.
Il recula, en blêmissant, à l'aspect d'Alice, les cheveux épan et dégoûtante d'eau, debout sur l'échelle, et tendant vers lui des bras désespérés, pendant qu'un sinistre clapottement montait de la profondeur.
Mais sa stupeur r.e dura qu'un moment. D'une main ferme '?X saisit l'Américaine par ses vêtements et l'attira sur le pont.
Alice était tellement épuisée qu'elle n'aurait pu franchir le derniers échelons.
— Miss Terry!... Vous!-... C'est vous!... Dieu de raisériooideJl Que se passe-t-il ? Comment êtes-vous ici, à cette heure ?
— Ne me demandez rien, répondit-elle en haletant. Il y a une voie d'eau dans le navire... Tous aux. pompes!... Vite! Vite!.,» Jacques 1... Ravailîac !... La « Brigitte » est trouée!
Le capitaine n'en attendit pas davantage.
Le seul cvi : « Une voie d'eau » était suffisant pour le faire s'empresser.
Emboucharxt son porte -voix, il poussa un cri d'alarme qui fit accourir l'équipage.
Cinq minutes plus tard, tout le monde était aux pompes, afin d'essayer de vider la calle. En vain Klaus Gioth et le charpentier se mirent-ils à l'eau pour découvrir et boucher les ouvertures pratiquées par l'infâme Ravaillac. Le malhc ur était sans remède.
Pendant que les hommes s'exténuaient à pomper l'eau, renouvelée à mesure, une courte consultation avait lieu dans la cabine d'Alice.
En quelques paroles, l'Américaine avait mis ses compagnons au courant de ce qui s'était passé. Ravaillac, après avoir fait son coup, s'était empressé de disparaître. Toutes ses mesures devaient avoir été prises, du reste, car il manquait un des bateaux de sauvetage sur lequel le scélérat s'était confié au hasard des flots.
•— Que vous reste-t-il à faire, capitaine ? demanda Alice, qui avait repris toute sa présence d'esprit.
— Ce qui nous reste à faire ? répéta Klaus Grot, d'un air sombre. Je crains bien que ma pauvre « Brigitte » ne soit perdue. Mais j'espère que nous pourons sauver notre vie.
> — Faudra-t'il nous réfugier dans les barques ? demanda Emile de Ribès.
— C'est ce que nous pourrons toujours faire, s'il ne nous reste que cela. D'après mon estimation, les pompes extrayent de la cale à peu près autant d'eau qu'il s'en introduit par les ouvertures forées par ce gredin, que Dieu foudroie ! Mais, il n'en sera pas toujours ainsi. Maintenant, nos hommes sont encore frais et forts... Mais, dans une couple d'heures, ils n'en Dourront plus. La question est d'atterrir avant ce moment là.
— Atterrir ? s'écrièrent en même temps Alice, Lucie Dreyfus et le vicomte. Où cela?
— A la côte Brésilienne, répondit Klaus Grot, avec autorité.
uro ALFRED DREYFUS
Nous pourrons peut-être en approcher, bien qu'elle soit encore à ui.e couple de centaine de milles.
— Comment fournir une pareille course, demanda Alice, avec un navire à moitié plein d'eau.
— Oui, voilà le problème, et, pour le résoudre je m'en vais faire sauter... Ah! ma pauvre, ma chère u Brigitte » I
Le brave capitaine avait les larmes aux yeux, aussi se dctourna-t-il pour que ses amis ne s'en aperçussent point.
Il quitta vivement la cabine et le vicomte le suivit.
Cependant, les matelots s'étaient désespéremment attelés aux pompes et, à chaque efforts, de leurs bras musculeux, coriesponda t une malédiction à l'adresse de Ravaillac.
Si la millième partie de ces malédictions avait dû s'accomplir, le misérable n'aurait certes jamais atteint la terre avec son canot, mais, brûlé par le soleil, rongé par la faim et rendu enragé par la soif, aurait fini sous la dent vorace des requins,
Klaus Grot et le vicomte se mirent eux-mêmes aux pompes, jusqu'à ce qu'épuisés de fatigue, ils dussent céder la place à d'autres.
Malgré les plus énergiques efforts de l'équipage, loin de gagner un pouce sur l'eau qui continuait à envahir la coque du bâtiment, on avait plutôt perdu du terrain.
L'infâme Ravaillac avait bien piis toutes ses mesures pour rendre impossible tout sauvetage de la « Brigitte ».
Enfin, le jour parut. Les quatre amis, groupés sur la dunette interrogeaient anxieusement l'horizon dans la direction de rocciden% où devait apparaître la terre.
Et en effet, une longue hgne giise frangeait au loin les flots, pareille à un léger brouillard.
— Voilà le Brésil ! dit Klaus Groth. Nous n'en sommes plus certainement éloigné que d'environ quatre vingt milles. En chauffant rudement, nous pourrions, malgré notre surcharpd'eau, y atterrir dans neuf ou dix heures d'ici.
Pendant les six heures qui suivirent, il y eut, à bord de la « Brigitte i> un combat déscspéié, entre des forces humaines, poussées à leur paroxysme d'émulation, et un élément implacable.
Ce fut comme un assaut pour défendre un dernier rempart contre l'ennemi.
Le rempart, c'était la « Brigitte » et l'ennemi, l'Océan qui, sans cesse, envoyait en avant de nouvelles troupes, sous la forme des flots d'eau de mer, pénétrant sans interruption dans sa coque, vainement vidée par les pompées. Klaus Grot et ses hommes, représentaient la garnison assiégée, repoussant les a-sàuts avec une vigueur toujours décioissante.
Les matelots, travaillent aux pompes, laisa'ent des prodiges. Lorque l'un d'eux s'abattait, épuisé, il était immédiatement remplacé par un autre. Naturellement l'eau-de-vie et autres boissons stimulants n'étaient point épargnées.
Pendant ce temps, le machiniste engouffrait des montagnes do charbon dans son brasier. De temps à autre, Klaus Groth venait donner un coup d'œil munomètre l'utile instrument qui indique la température de la chaudière et donne automiatiquement le signal d'alarme, lorsqu'elle est en danger de sauter.
Dans la chambre de chauffe, aussi, l'eau de vie n'était point épargnée et il n'y avait point à faire reproche, aux b:aves gens, de chercher, par ce moyen, à soutenir leurs forces, démesurément prodiguées, car plusieurs des porteurs de charbon, ayant dû être mis aux pompes, ils travaillai'int tous sans relâche, depuis plus de vingt heures.
Or, quiconque connaît ce dur métier doit savoir qu'une heure, dépensée là, en vaut quatre ou cinq autre part.
Vers midi, la « Brigitte » se trouvait encore à trente milles de la côte. Mais en vain ils cherchaient du regard la voile blanche d'un navire ou le pannche de lumée d'un bateau à vapeur, qui leur annonçât le salut.
Le point de la côte brésilienne qui s'accentuait au lointain ne
semblait point fort habile, puisqu'il n'offrait trace d'une ligne maritime quelconque.
A une heure de l'après-midi, la situation de la » Brigitte » commença à devenir intenable. L'arrière du bâtiment, envahi par plus de treize pieds d'eau, plorîgeait tellement dans la mer que les flots passaient presque par dessus tandis que, naturellement, la proue se dressait d'une façon anormal«;.
Klaus Grot prit Alice à part.
— Vous n'êtes qu'une femme, lui dit-il d'un air accablé, maisun cœur de lionne bat dans votre poitrine. Il faut que je vous avoue la vérité. Dans vingt ou trente minutes, la « Brigitte » aura sombré dans l'Océan.
— Eh ! bien, descendons dans les barques de sauvetage, répondit l'Américaine, sans montrer la moindre épouvante. Nous avons là côte en vue, nos canots sont pourvus de ce qu'il importe, en pareil cas. Pourquoi nous réussirions-nous point à gagner heureu» sèment le rivage ?
— Hélas ! murmura le pauvre capitaine. Jusqu'à ce moment j'avais toujours espéré pouvoir encore sauver ma pauvre « Brigitte. » Mais maintenant, je vois bien que tout est perdu. Aux canots de sauvetage, donc.
Il appela quelques uns des matelots, travaillant aux pompes, et leur ordonna de lancer les barques a la mer. La « Brigitte » en possédait encore cinq. Ravaillac avait volé la sixième.
Les braves marins coururent avec ardeur à cette dernière besogne. Depuis longtemps, déjà, il en attendaient l'ordre impatiemment.
Mais soudain, pendant que le capitaine se tenait près du gouvernail, entouré des deux dames et du vicciaite, s'éleva un cri de fureur. Les matelots accoururent pâles et défaits vers Klaus Grot.
— Les barques de sauvetage sont trouées ! criaient-ils, fermant le poing et leurs yeux lançant des éclaijs. Ce mi^c able Jacque
a foré des trous dans tous les canots, et si nous les lai:çons, comme cela à la mer, ils sombreront inévitablement.
Klaus Grot resta un moment comme cloué au pont du navire, Lucie tomba, en pleurant, dans les bras d'Alice. Le vicomte, lui aussi, ne put s'empêcher de pâlir. Seule, la vaillante Américaine conserva tout sou sang-frcùd.
— Où est le maître charpentier ? demanda-t-elle.
On courut le chercher et on lui apprit ce dont il s'agissait. Klaus Grot lui demanda combien de temps il lui faudrait pour mellre les cinq barques en état d^ tenir la mer.
— C'est difficile à dire, répondit le pauvre homme, attendu que j'ignore combien de voies d'eau il s'agit de boucher. îJais, dai;s ie moindre cas, j'en aurai pour un quart d'heure, par cauot.
— Trois barques suffiront pour nous contenir tous, dit Alxe. Donc, quarante cinq minutes vous sufiiraient pour les remettre en état ?
— Et dans trente minutes d'ici, la « Brigitte » aura sombré ! murmura Klaus Gr<.)t d'une voix lugubre.
Sans perdre un instant, le maître charpentier se mit à l'œuvre, aidé par les matelots. En moias de dix minutes, un des canots fut prêt à être lancé à la mer.
— Cette barque est pour vous, mesdames, et pour monsieur ïe vicomte, dit Klaus Grot. Je vous adjoins mon pilote, pour la manœuvre. Dieu soit avec vous I
Alice refusa, d'abord de prendre place dans la barque. Mais Lucie Dreyfus s'obstinant à ne pas se séparer de sa compagnie, l'Américaine, pour ne point l'entraîner dans son propre danger, cessa toute résistance.
Les adieux de Klaus Grot furent simples, mais émouvants :
— Si Dieu le veut, nous nous retrouverons I dit en terminant ïe colosse blond, en serrant énergiquement les mains de ses amis.
Le pilot et le vicomte sautèrent, le premiers, dans le canot, pour aider les dames à y descendre.
La mer étant fort calme, celte opération s'exécuta rapidemcat et snns accident.
Un instant après, la frêle embarcation fendait joyeusement les ondes bleues. Les voyageurs tenaient les yeux douloureusement rivés au bâtiment qu'ils abandonxiaient, les premiers.
Klaus Grot, impassible, se tenait sur la dunette de la « Bri« gitte » les suivant, lui aussi, du regard.
Bientôt, le canot fut à plus d'un demi-mille du navire. Alic3 était assise au gouvernai], et Lucie, à l'aide d'une longue-vue observait avidement ce qui se passait à bord du bâtiment, attué par les goufies des mers.
— Ils descendent une deuxième barque ! s'écria-t-elle joyeuâc* ment. Un assez bon nombre de matelots y prennent place,
— Klaus Grot est-il parmi eux ? demanda Emile.
— Certainement non, répondit le pilote d'une voix grave. Un capitaine ne peut abandonner son navire avant qu'il n'ait pourvu au salut de tous. Et ce n'est certes pas un horrime, comme Klaus Grot, qui manquerait à la règle.
En ce moment nos amis entendirent un bruit sourd, comme une detonnation étoufifée.
Ils tournèrent vivement les yeux dans la direction du bâtiment, qu'ils venaient de quitter. Mais la « Brigitte a avait disparu et, la où elle voguait encore, il n'y avait qu'un instant, la mer était couverte de débris de toute espèce.
Un même cri de douleur échappa aux lèvres des quatre naufragés.
— La chaudière a sauté ! s'écria Alice. La « Brigitte » n'existe plus !
Le pilote inclina silencieusement la tôte an signe de confir« malion.
— Retournez ! dit l'Américaiae. Essayons de sauver ce qui peut l'être encore.
L'ordre fut immédiatement suivi. Alice, assise à la barre, gouverna directement vers l'endroit ou s'était produite la catastrophe. Le pilote et Emile, firent fore 3 de rame, secondés par Lucie qui, elle aussi, avait saisi deux avirons.
Bientôt la barque se trouva au milieu des épaves du navire sauté. Ils virent avec horreur flotter sur l'eau quelques corps humains, affreusement déchiquetés.
La seule consolation qui restât aux survivants, c'était la presque (C:rtitude que les braves matelots avait trouvé une mort prompte au sein de la mer que tous avaient accepte pour tombe.
Une barque chavirée flottait à l'aventure, sans doute celle où une partie de l'équipage était descendue et qui au moment dd l'explosion, avait dû être entraînée dans le gouffre ouvert sous l,a « Brigitte. »
Nulle part, trace de vivants, hélas ! aucune occasion d'arracher à la mort quelqu'une de ses victimes 1
Mais qu'est cela ? Lk-bas s'élève comme un faible, un bien faible appel au secours !
A une centaine de mètres de la barque, a émergé des flots bouillonnant un partie de la dunette du navire sombré. Un homme y reste cramponné. On ne voit de lui que la tête et une partie du buste,
— Klaus Grot ! s'écria Lucie. Sauvez le capitaine !
Alice est déjà retournée à la barre et le canot vole dans la direction de l'épave, près d'être à nouveau submergée.
»— Tenez-vous bien, capitaine, crie Emile se tenant droit, sur le bord de la barque pour saisir au passage le vieux marin défaillant,
Bientôt TJpave est â portée. Le vicomte saisit d'une main ferme le géant et, aidé de ses compagnons, le hisse dans la barque, non sans danger de la faire chavirer.
1176 A.LFRED DREYFUS
Klaus Grot, à bout de forces, gisait inanimé au fond du canot de sauveta'ge.
Le sang ruisselait le long de son pâle visage, mais un rapide examen rassura nos amis au sujet de ses blessures dont aucune n'était grave.
Quelques gouttes de rhum le firent bientôt reprendre ses sens. Il se releva péniblement. Emile et le pilote l'aidèrent à prendre ülace sur l'un des bancs du canot.
Le marin promena autour de lui, sur l'Océan, un morne regard, puis secoua tristement la tête comme s'il ne pouvait se rendre à l'évidence du fait accompli.
Des pleurs ruisselèrent de ses yeux sur sa longue barbe blonde.
— La « Brigitte » n'est plus, murmui a-t-il. Adieu, mon pauvre, mon beau navire l
Autour de lui, les autres gardèrent le silence, comprenant et respectant son lourd chagrin.
Amours da Bohêma
Dans les premiers jours d'Octobre de l'année 1 89 5, une bande de Tsiganes cheminait par les grands bois qui s'étendent en Hongrie, aux bords de la Waag, rivière courant paralelleinent au Danube.
Ils étaient suivis de trois charriols, à bannes, traînés par de robustes chevaux.
Monfé sur un magnifique étalon, dont se serait enorgueilli le plus difficile des cavaliers, en tête, allait le .chef de la troupe, homme, à l'air intelligent et résolu, bruni par le soleil, à la barbe noire et bouclée, aux vêtements étranges et pittoresques.
Des culottes de velours, à galons d'or, entouraient ses cuisses nerveuses et de fortes bottes lui montaient jusqu'aux genoux. Une tunique à biandebourgs, dont les larges boutons d'argent étaient faits de thalers percés, et un long manteau blanc, dont une partie protégeait la croupe de la monture, composaient son costume.
Ce chef était bien connu en Bohême et dans l'Autriche toute entière, sous le nom d'Aladar Foi-kasch, psiriee des Tziganes. Et ce n'était point seulement son énergie et son courage qui l'avaient rendu célèbre. On contait merveille de son talent Ce violoniste qui lui avait valu le cœur de mainte belle, n'ayant point une goutte de sang bohémien dans les veines.
Aladar dirigeait assez fréquemment son coursier vers l'un des charriots, dans l'intérieur duquel il jetait quelques paroles, A chaque fois, apparaissait, alors, dans la fente de la bâche en toile grise, la tête d'une admirable créature qui, arrêtant ses grands yeux noirs sur le chef tsigane, répondait à ses interrogations par de brèves et presques dédaigneuses réponses.
Cependant, le soir tombait. Lentement l'ombre envahit les bois, jaunis et rouLsis par le vent d'automne et glaça d'un vernis noir les ondes de la Waag.
Les Bohémiens étaient arrivés à l'endroit où la montagne; «.'obaisse jusqu'à la rivière, formant le centre d'une vallée.
Au printemps, lorsque sur les m.onts Tatra, où la Waag prend sa source, la neige fond, précipitant vers le bas des ondes, à la fois bouillonnantes et glacées, toute cette vallée est souvent couverte d'eau. Mais, en ce moment, le fond en apparaissait couvert d'une luxuriante verdure.
Aladar porta à ses lèvres un sifflet d'argent, et donna le sipna^
de la halte. Aussitôt, les chaniots s'arrêtèrent, et un essaim de créatures, aux allures et aux oripeaux fantastiques se répandit sur l'heibe, qui, un instant d'après offrit le spectacle d'une animation exiraordinaiie.
Les chevaux dételles et dcsellés furent aba.idonnés à eux-mêiies, sur le naturel et gras pâturage. On plaça les charriots sur une même ligne et bieijtôt s'éleva la tente sous laquelle devaient passer la nuit quelques dames privilégiées de la troupe nomade.
Un grand feu éleva ses lueurs, tintant de rouge le cadre vert de ce curieux tableau, et une vieille bohémienne accrocha à la CJ emailliere, soutenue par trois piquets de fer, réunis en faisceau, l'iiEmense marmite où devait cuire le repas du soir.
De grosses pièces de viande de mouton y disparurent, en compagnie d'une quantité considérable de pommes de terre, le tout abondamment saupoudré de l'inévitable ce paprika, » le poivre rouge d'usage général et quotidien en Hongrie.
La vieille Tzigane, servant de cordon bleu à la bande toute entière, laissait flotter au vent les mèches grises de sa chevelure et fumait, sans qu'elle quittât de ses lèvres biirbues, une courte pipe de terre, élevant vers le ciel d'odorantes spirales de fumée bleuâtre.
Deux femmes, assises sur une couverture de laine, se chaufTaient au brasier rougeoiant, car la brise du soir était devenue fort aigre. L'une d'elle était la belle Tzigane qui, tout le long de la route, avait si sèchement répondu aux questions d'Aladar. Si taille était élancée et ses formes admirablement proportionnées. Son teint avait ce ton ambré qui rend les filles de sa race si séduisantes, surtout lorsqu'il est relevé, comme c'était ici le cas, par des 3'eux expressifs, véritables diamants noirs, aux feux éblouissants, et par des lèvres du plus brillant corail. Ajoutons, comme dernière touche, à cette tête d'une expression et d'un caractère étonnants, une chevelure d'un noir de iî.io. lonirue à
LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE r;379
pouvoir servir de voile à celle qui la portait et à l'encontre de ses pareilles, fine et douce comme de la soie.
L'heureuse créature, favorisée de si rares et si nombreux dons, s'appelait Méliora et éiait petite fille de la vieille commise à la survcillar.ee de la marmite.
Peut-êt:e la jeune femme, assise à son côté, était-elle aussi belie que la ficre Bohémienne. Mais son visagf^. encadré, lui aussi, de •boucles noires, portait la trace de dures souffrances, physiques et morales. Le malheur l'avait marquée de sa tragique estampille. Pâle et muette, elle ne se prenait à sourire qu'en reportant les yeux sur l'enfant, jouant dans l'herbe, à ses pieds. Alors, seulement, une légère flamme s'allumait dans ses yeux, affaiblis par les larmes.
Ni elle, ni l'enfant, âgé de cinq à six ans, ne se distingaient des autres Tziganes par la coupe et la couleur de leurs vêtements. Cependant, un observateur attentif se fût dit en les étudiant d'un peu près que cette femme et ce jeune garçon, non seulement n'appartenaient point à la race de leurs compagnons, mais ne devaient faixe pautie de la troupe errante que depuis bien peu de temps.
Ce qui le prouvaitjj c'était leur habitude de ne se parler entre eux que le Français^ et la difficulté avec laquelle ils se faisaient comprendre de leur entourage, au moyen d'un petit nombre de mots Tziganes, pour la plupart du temps, encore, estropiés.
Mais déjà nos lecteurs ont dû reconnaître, dans la jeune femme pâle et souffrante, Christine de Sérignan et, dans l'enfant, jouant prés d'elle, le petit André, fils du capitaine Alfred Dreyfus.
On se rappellera dans quelles circonstance ce malheureux enfant, enlevé aux siens, par les infernales trames de Pompadour et du sinistre major^ allait être lâchement tué par Téte-de-Morv^ lorsque Christine de Sérignan, évadée de la maison de santé de riiifàme docteur Robyn, l'airaclia providentiellement aux serres du bandit aveugle.
iiou ALFRED DREYFUS
Nous avons vu également, convment: à la suite d'une couise folie à travers prés et bois, la, pa^jivre folle était venue s'abatUc, à bout de forces, dans le camp -bohémien.
Il ne faut point trop s'étonner de retrouver en Hongrie la bande d'Aladar Forkasch que nous avons rencontiée, il y a quatre mois, en France, dans les environs de Montreuil.
Les Tziganes ne fixent point ; ils ne font que camper.
Bien plutôt que les Juifs, ils sont les fils ci'Ahasvérus, charges de la malédiction divine, et, cheminant sans repos, comme chassés par le vaste monde, ils emportent à leurs semelles la poussière ce tous les pays traversés par eux.
De France, Aladar Forkasch était parti avec sa tri! u pou; l'Allemagne. Tracassé et repoussé par la police, il avait fianchi le Rhin, traversé la Bavière et, par la Bohême et la IMoravie, était arrivé au bord de la Waag, avec l'intention de pénétre/ plus avant en Hongrie.
Ils n'avaient recueilli la jeune femme à moitié folle qu'en faveur de l'enfant.
Toute la troupe adorait le petit André, dont on avait dél^rancisé le nom en ne l'appelant plus qu'Andréas.
La superbe Méliora, surtout, était folle du petit diable. Sars douie lui rappelait-il l'enfant qu'elle avait perdu, il y a cinq à six ans.
Elle aussi, la belle Tzigane, avait vécu son roman, c .mme le font beaucoup de filles de sa race lorsqu'elles sont jeunes et séduisantes.
Tous les Bohémien de la troupe connaissaient l'histoire de sss amours, mais n'en parlaient jamais. Aladar Forkasch avait sévèrercment défendu à quiconque d'attrister Méliora par de douloureux souvenirs et la vieille Muscha, l'aïoule, avait menacé de faire taire d'un coup de couteau, le premier qui s'aviserait de mettre la conversation sur ce sujet.
Et comme les Tziganes tenaient la vieille Muscha pour ur
LE MARTYR DE L'ILE DU DL\BLE ii3i
femme de parole, ils observaient fidèlemeiî, la consigne donnée une rois pour toutes.
Jamais il n'avait plus été dit un mot de l'enfant, mort, il y avait cinq ans en Russie, où il avait été enterré, selon les rites de Bohème*
Cependant c'était le souvenir de cette entant qui avait donné naissance à l'adoration folle de Méliora pour le petit André, laquelle adoration avait engendré dans le cœur de la pauvre Chrisline de Sérignan une haine prolonde pour la belle princesse T^iigane.
L'ancienne maîtresse du capitaine Dreyfus veillait sur crt nfant avec une sollicitude, na dévouement, un jalouse vigilance, que la véritable mère n'eût pu surpasser,
Elle considérait le petit André comme son fîls, et chaque caressa qu'il recevait d'autrepart am.nait sur son visage une expression courroucée et vindicative.
L'impérieuse Méliora ayant exigé que le petit Andréas lai do;:nât le doux nom de mère et s'étant appliquée à lui apprendre les mots indispensables du dialecte tzigane, Christine de Sérignan en était arrivée à la considérer comme une odieuse rivale.
Cependant, comment eùt-elle pu entrer en lutte contre elle ?
Méliora n'était-elle point la reine de la tribu et Alada Forkasch
^ne se pliait-il point au moindre de ses désirs? Lui, que personne
■n'aurait pu faire .plier, que son caractère entier faisait redouter
de tous les Tziganes, se laissait dominer par le noir regard de
Méliora.
Quelles étaient les raison de cet incroyable empire ?
Aladar Forkasch, s'il l'eût voulu, aurait été propriétaire d'une maison, d'une ferme et de terres, en plein rapport. Depuis longtemps on lui avait offert un grade avantageux dans la m.aréchaussée. Mais il avait tout sacrifié et repoussé pour courir le nonde à côté de Méliora.
Il l'avait bien aimée et l'aimait toujours. C'était elle seule qui inspirait les chants passionnés, improvisés par lui sur son violon.
ÎI52 ALFRED DREYFUS
Pour elle, il s'était fait marchand de coevaux, maquignon ambu« lant. Pour elle, il considérait un peu trop à la légère, comme son propre bien, tout ce qui fiappait ses regards et ss trouvait à sa portée.
C'est pour elle qu'il avait voulu commettre un meurtre, quelques années auparavant, alors que Méliora avait été expulsé par la police avec soa enfant, du territoire hongrois, sur l'ordre d'un personnage influent. Et c'était elle encore, qui lui avait, arraché des mains l'arme vengeresse, en tombant à ses pieds et en ks uppliant d'épargner l'auteur de ses tourments.
Il l'aimait, alors qu'elle était encore une innocente jeune (illc ; il avait pleuré avec elle, la voyant trompée et trahie ; et plus tard, il l'avait aimée plus encore que par le passé.
Cependant, aucun Tzigane ne se souvenait de lui avoir va. avancer les lèvres au devant du baiser d'x\ladar Forkasch.
Rarement elle l'avait accueilli d'un sourire ou lui avait adresse une bonne parole,
Indomptable est la volonté d'un fils d'Egypte et de Bohème, S'il lui prend fantaisie d'approvoiser un loup des bois, pour en faire un chien couchant, il n'aura de cesse qu'après avoir réussi à dompter le lâche et féroce animal. De même, s'il s'est proposé de plaire à une femme, il décrocherait du ciel, la lune, le soleil et les étoiles pour les déposer à ses pieds. ^ Et Aladar Forkasch était un Tzigane à la dixième puissance.
Mais il lui aurait été plus facile de pénétrer dans la tanière' d'une lionne furieuse pour lui ravir ses petits, que de s'assurer du cœur de Méliora, car ce cœur n'appartenait qu'à l'ambition
Qu'était-il à ses yeux, ce priuc3 errant, disposant d'un pouvoif absolu sur les siens ? Un misérable fils de Bohême !
Ella avait bien d'aulres rcvcs dans la tcte, la belle Méliora!
Après que les Tziganes curent soupe, ils grimpèrent dans leur charriots, pour y passer la nu't. Car ces vagabonds se couchen
LE Martyr de l'ile du diable iiS3
avec les poules et se lèvent au chant du coq, à -.noins qu'une entreprise d'importance — surtout de celles qui ont ie vol pour but — ne leur fasse sacrifier leur doux repos.
Tel n'était point le cas aujourd'hui, car nos Tziganes se croyaient loin du voisinage de toute maison ou de toute ferme habitées.
Auprès du feu, qui s'éteignait lentement, n'étaient restés q\iQ Méliora, Claudine et l'enfant, pendant qu'Aladar Foikasch s'était assis un peu plus loin.
Il avait pjis son violon dont il tirait tantôt des accents rêveurs tt langoureux, s'élcvant dans la nuit comnrie des soupirs d'amour, tanifôt des motifs entraînants et de rhytme original, enlevés avec une triomphante virtuosité de doigté et d'archet.
Le petit André, lassé, avait reposé sa tête dans le giron de Christine qui, des deux mains, protégeait ses yeux clos, contre les rayons delà lune, illuminaient le site de ses rayons argentés.
Les flots de Waag murmuraient doucement, comme s'associauC aux mélodies qu'Aladar tirait de son instrument.
La vieille Muscha regardait le feu d'un œil pensif. De temps à autre une lueur bi illait dans ses yeux et un sourire passait sur ses lèvres, comme si les tisons, à moitié éteints, eussent eu la propriété d'évoquer devant elle de prophétiques images.
Méliora, elle aussi, avait laissé retomber sa tête sur sa poitrine, lançant à la dérobée des regards sur le chef des Tziganes. Mais ce n'étaient point des regards d'amour et on n'eût pu y lire que l'impatience de lui voir mettre fin à son corcert nocturne.
A toute autre, cette musique plein d'àme et de poésie eût arraclié des larmes. On aurait dit que ces accents racontaient toute une vie de désirs et de souffrances, de tourments cachés et d'éphémères joies.
Soudain, le musicien sembla se rendre compte de l'ennui q'^ll provoquait chez l'ingrate Méliora. Il termina brusquemen.*; ^■;»chant par un trille, strident et douloureux, faisant songer -i, «sa cœur qui se brise
iiS4 ALFRED DREYFUS
La vieille et iIJ:]iDia échangèrant un regard significatif.
En ce moment, Christine se leva et, serrant l'enfant contre son cœur, dit aux trois 'i'ziganes :
— Mes amis, j'ai à vous faire ma communication. Vous nous avez hospitalièiemeni recueilli, l'enfant et moi, vous m'avez soignée, pendant que j'étais malade et nous vous avons suivis pendant ce long vcyjge. Grâces vous soient rendus pour votre charité fialernello. iM.jo nous n'en abuserons pas plus longtemps. Demain, au lever eu soleil, nous quitterons le camp.
Méliora leva les y^ux avec autant de mécontentement que de surprise. Mais la vieille bohénùenne lui fit prudemment signe da se contenir,
• — Je me sens, continua Christine, tout à fait guérie à présent. Mon esprit, seul, était malade et bien qu'il puisse encore être troublé par le chagiin et le remords d'une faute irréparable, je puis penser librement, aujourd'hui, et ne plus craindre d'être ressaisie par mon ancienne folie.
— Et pourquoi voudrais-tu nous quitter, Christine ? demanda Aladar Forkasch, auquel l'émotion de Méliora n'avait point échappé. Ne vous avons-nous pas afxueillie co.imie une scsui ? N'avons-nous point tout partagé avec vous et ne savez-vous pas que notre cœur est étroitement attaché ' à l'enfant ? Andréas fut pour nous le rayon de lumière perçant la sombre nue. Pourquoi nous enleveriez-vous celte chère lueur ?
— Parce que tel est mon devoir, Aladar Forkasch. Cet erJant est issu d'une famille, occupant une haute situation dans le monde Puis-je le laisser élever, parmi vous, comme un fils de Tzigane? Et si vous l'aimez véritablement, pouvez-vous le désirer ?
— Elle a raison, intervint la vieille Muscha, secouant les cendres de sa pipe, en heurtant le fourneau contre une pierre. Nous ne pouvons garder ici le petit André, car nous ne sommes -pas de ces Bohémiens qui font profession de voler des enfants.
Chiens, vous vouhi ikvis sait: er. . Raider-vcns ) t() Centimes îa livraison de 32 pages.
LÎV. 38 Reprodoctio;^ interdite ' LiVf. £$0
Imprimerie L. Hynderykx, Kue Saint-Pierre, 30, Daueiles
Nous l'avons recueilli, pensant qu'il était sans asile. Maintenant que nous savons qu'il a des parents, et que ses parents sont en peine de lui, il n'a qu'à retourner chez eux.
Méliora baissa la tête, en signe d'acquiescement.
— Eh ! bien, dit le chef, si la sage Muscha et la belle Mélicra sont de cet avis, je n'y contredirai point. Demain matin, de bonne heure, je vous conduirai à Komorn. Là, vous pourrez prendre le train, et bien que Paris soit bien éloigné de Ja Hongrie, je ne vous laisserai point manquer d'argent pour vous rapatrier. Je veux que, là-bas, vous ne puissiez songer à nous qu'avec reconnaissance^
— Et c'est ce que je ferai toujours, noble prince dt;s Tziganes, s'écria Claudine avec joie. L'enfant, lui aussi, apprendra à mêler chaque soir votre nom dans ses prières. Merci, encore et bonne nuit I
Soulevant le petit André, elle disparut avec lui sous la tente qu'elle partageait chaque nuit avec Méliora et l'aïeule.
— Attendez un instant, avant de vous endormir, cria la vieille Bohémienne à Christine. Je vous ai préparé un verre di breuvage qui vous a déjà fait si grand bien.
Elle se leva, tira de son sein une petite bouteille et, en Ooilant, disparut, à son tour, sous la tente.
Aladar et Méliora restèrent seuls.
Le prince Tzigane courut vers la femme tendtisment aimée et 5'agenouilla devant elle, dans l'herbe.
— Méliora, dît-il, avec tous les signes de la plus profonde émotion, Méliora, cinq années se sont écoulées depuis que, par une nuit
comme celle-ci, et à la même place où nous nous trouvons, les .rayons de la lune nous virent l'un devant l'autre ! Alors, vous étiez malheureuse, car celui que vous aimiez vous avait couverte de honte. Cependant, je vous suppliai de devenir ma femme. Mais vous me dites que vous me rendriez réponse, seulement cinq ans plus tard, et au lieu même où je m'étais traîné, sup
p aiit à vos genoux. Or, le terme fixé par vous est écoulé, et voici Lien le lieu résigné pour le prononcé de votre arrêt. Làbas, derrière cette montagne, se dresse le burg Krasnahorka. Et l'homme qui a causé vos malheurs s'y trouve en ce moment, Pendant cinq ans vous avez espéré et attendu que votre séducteur vous fit chercher pour réparer les torts de son orgueilleux père. Il vous avait juré que vous deviendriez sa femme, que vous seriez princesse Dubisky... Voulez-vous savoir de quelle façon il vous tient parole ?
IVIéiiora l'interrogea d'un œil plein d'angoisse.
— Entendez-vous au loin ces concerts de flûtes et de violes, ces joyeux appels de trompette? poursuivit Aladar avec animatior.. Le vent nous en apporte les échos par dessus la rivière et,| en écoutant bien, nous pourrions peut-être distinguer les acclamations des convives et le choc de leurs, verres. C'est unn épouse que vo'.re amant conduit ce soir à son château. Cepen-; dant son père, le vieux prince, n'est plus... Rien n'aurait pu l'empêcher de vous emmener dans sa demeure... Mais il a trouvé plus digne de ses aïeux et plus avantageux pour Iui| même de vous préférer une femme noble, riche et influente,: Aujourdhui il s'est uni solennellement avec la jeune comtesse de Neuhof.
La jeune femme poussa un gémissement sourd, en élreignant son sein de ses mains tremblantes.
Mais Aladar Forkasch qui, depuis cinq ans, n'avait plus dit; une parole, au sujet du triste épisode d'un passé maudit, ne prit point garde à sa torture et, désormais sans pitié, lui) retourna le couteau dans la plaie.
— Mes espions m'ont tout appris, s'écria-t-il avec une satisfaction sauvage. Je sais que la comtesse de Neuhof, ou plutôt' la princesse Dubisky, jeune et innocente orpheline, belle, lêtée^ entre les plus belles vierges de Hongrie, est encore l'unique, héritière, de sept domaines, de sept fortunes, de sept apanages,
iiS8 ALFRED DREYFUS
ro3"aux. Que pourrait peser à côté d'elle Méliora, la Bohémienne ? Cette pauvre fille n'a jamais pu être pour le noble séducteur, qu'un jouet, une amusette qu'il a rejette loin de lui, après en avoir eu son content, sans se demander si, du coup, il ne l'avait peut-être point, à jamais brisée. Tandis que pour moi, ô Méiiora, tu représentes le monde tout entier. Je t'aime, je n'ai cessé de t'aimer avec cette passion absolue dont, seul est capable, un cœur de Tzigane^ avec cette flamme ardente qui peut transformer cette terre en un paradis, mais aussi précipiter dans les gouffres glacés de la mort. Sois a moi, Méiiora, ma reine, mon étoile, l'âme de mon âme !
Hois de lui, en proie à un transport fou, Aladar avait saisi les petits pieds de la jeune femme et les couvrait de baisers.
Méiiora se leva, mais le prince des Tziganes demeura à la înême place, embiassant ses genoux et cachant son front brûlant dans les plis de sa robe.
■ — Réponds-moi, ô mon adorée, dit-il, d'une suppliante, ; Réponds à la demande que, pendant cinq ans, j'ai tenu renfer- •;tnée dans sein meurtri !
— Oui, cette réponse, je te la donnerai, dit enfin la Bohémienne, à voix basse. Je le jure par Hécate, qui a dû donner le jour au premier couple de notre race ardente et vindicative ! Lorsque le soleil de demain se sera levé, tu sauras ce qu'il faut que tu espères. Mais cette nuit, encore, je veux n'appartenir qu'à tnoi. Je veux rester ces quelques heures sans me sentir liée par aucune promesse. Ce n'est pas pour rien que je t'ai prié de me ramener à cette place. Cette nuit, je veux l'employer, comprendsmoi bien, Aladar, à régler enfin un ancien compte.
' — Ah! Je comprends! Tu veux te venger?
— Peut-être ! répondit Méiiora d'un ton étrange, penùatit l^qu'une flamme s'allumait dans son énigmatique regard.
— Alors, j'attendrai que cette nuit soit écoulée. Donne-mo* (Snon breuvage du soir, et je ie laisserai seule»,
Méliora entra sous la tente et en ressortit, portant à .la main tine coupe d'argent.
— Boirais-ie à l'amour ou à la vengeance ? demanda le chef tzigane, en la portant à ses lèvres.
— A tous 1rs deux! répondit Méliora. L'amour et la vengeance habitent souvent sous le même toit.
Aladar vida la coupe jusqu'à la dernière goutte
— Ce noble vin de Tokay me semble bien amer, ce soir, dit-il, en jetant I3 coupe sur le gazon. Serait-ce déjà le goût de la vengeance ?
Aladar porta respectueusement à ses lèvres le bord de la robe rouge de Mélfora et so dirigea vers le charriot où il devait passer la nuit. Mais c'est à grand peine qu'il atteignit sa couche.
Une insuimontable torpeur s'était emparé de lui et presque* aussitôt, il tomba dans un profond sommeil.
Méliora, on le devine, avait mêlé à son vin, un puissanî^ somnifère.
• A peine Aladar eut-il disparu que la têfe de la vieille bohé" mienne se montra dans l'écaitement de la draperie, pendue à l'entrée de la tente.
— Est-il parti ? demanda-t-elle a voix basse.
— Jusqu'à demain nous n'avons rien à craindre de lui, répondit Méliora. Et Christine?
— J'ai soigné pour elle. Elle dort de façon que personne a inonde ne pourrait la réveiller,
La Tzigane se glissa à son tour sous la tente, faiblement 'éclairée par une petite lampe. Christine de Sérignan était étendue sur plusieurs couvertures de laine étendues en double. Ses pau« pièrcs étaient closes et son sein se soulevait régulièrement. Elle tenait serré entre ses bras le petit André dont le front charmant raposait sur son épaule, de façon à ce que les deux chevelures "une brune et l'autre blonde se confondissent»
iigo ALFRED DREYFUS
Méliora se pencha avec précaution sur elle et lui enlev'4 doucement l'enfant.
Chrisline laissa échapper une plainte sourde, comme si son repos eut été troublé par quelque songe fâcheux. Peut-être sentait-elle qu'on voulait lui enlever l'enfant, mais sans pouvoir secouer le lourd sommeil qui la tenait impuissante et captive.
Méliora enveloppa André dans une chaude couverture et sortit précipitamment de la tente, suivie par la sinistre aïeule. -~
Quelques instants plus tard, elles se retrouvèrent près du foyer dont les tisons achevaient de se consumer.
La vieille Muscha en prit un, pour allumer sa pipe fraichement bourrée.
— Maintenant, tu as ce qu'il te faut, murmura-t-elle à l'oreille de sa petite fille. Ne perds pas de temps. Tu connais les endroits OÙ l'on passe facilement la rivière à guet, et tu connais, aussi, le chemin qui mène au château de Krasnahorka, pour l'avoir suivi, assez souvent, en te cachant de moi. Engage-t-y, une foii encoie, c'est moi, maintenant, qui t'y pousse. Va combattre pour ton droit. Tu as pour cela la meilleure arme qui pût t'écheoir... Son enfant. Ah ! Ah I Son enfant ! Comment se douterait-il de !la fraude? Il ignore que son vrai fils est mort • et git, enterr«? sous le sol de la froide Russie !
■ — Assez, grand mère, assez ! dit Méliora avec impatience. Je sais ce qu'il me reste à faire. Cette nuit décidera si je serais enfin princesse Dubisky, châtelaine du manoir de Krasnahorka, où la furie vengeresse, attachée à la perte de cette antique race. Adieu! Cette nuit, le sort de Mélioia sera fixé !
Et, serrant l'enfant contre elle, elle se dirigea d'un pas rapide vers la rivière. La vieille Bohémienne contempla les dernières étincelles du ieu mourant en chassant devant elle d'épais nuages d'acre fumée.
' — Les tisons couvent le feu, murmura-t-elle, Sept dents et une couronne de prince ! Elle atteindra son but. Malédiction !
Que la foudre d'Hécate vous rallume... Les tisons se sont éteiats •trop tôt, beaucoup trop tôt ! Ah ! Ah ! Amours de Tziganes I Vous ressemblez à ce foyer là ! D'abord, tout feu, tout flamme. Et puis, plus rien... La nuit s'étend dans le âmes et l'iiiver engourdit les cœurs !
De son pied boiteux, elle dispersa rageusement les tisons éteints et son rire méchant s'éleva sinistrement dans la nuitsombre.
XY
Après la noo9
; Méliora, la belle Tzigane, poursuivaii; rapidement son chemin. Lorsqu'elle fut arrivée sur l'autre rive, la iune^ dégagée des' brouillards qui la voilaient au moment où elle avait abandonné îe campement bohème, éclaira sa route avec un éclat presque^ électrique.
Lorque la Waag ne voit point foisonner ses eaux, par suite de la fonte subite des neiges, comme c'est ordinairement le cas, aux premières chaleurs printanières, son lit changeant demeure ensablé, en certains endroit, offrant une voie aisée au piéton. C'est un de ces anciens guêls que cherchait Méliora et qu'elle découvrit sans peine.
Serrant toujours l'eniant sur sa poitrine, elle s'engagea résolu« ment sur l'étroite chaussée, faite de limon séché et de pierres charriées par la violence des eaux.
En peu d'instant, elle fut sur l'autre bord et se mit à graviç
II92 A.LFRED DREYFUS
avec l'agilité d'un chamois, le versant escarpé, couvert d'une riche
végétation,
• Bientôt, elle se trouva dans les bois de Krasnahorka. Ici,
elle reconnaissait, pour ainsi dire, chaque arbre. Combien de
fois, s'était-elle promenée, par une tiède nuit, dans ces bois, au
bras du bien aimé !
Chaque taillis lui murmurait un doux souvenir, chaque arbre une chanson d'amour.
Alors, tout débordait de jeune et fraîche verdure. Aujourd'hui l'automne avait commercé son œuvre. Des millions de leuilles sèches formaient sous ses pieds un tapis doré où elle enfonçait «ans bruit. .
Les oiseaux nocturnes, dérangés dans leur chasse, voletaient autour d'elle. Au loin, on entendait le hurlement sauvage d'un louj'.
Méliora ne craignait point ces farouches animaux. Elle savait trop bien qu'ils ne sont dangereux que dans les hivers rigoureux, alors que la neige, couvrant la terre, leur enlève la ressource du petit gibier dont ils ont l'habitude de se nourrir. D'ailleurs, les loups et les Tziganes sont bons amis et ne se font du toit mutuellement que dans le cas d'absolue nécessité.
Méliora marcha près d'une heure à travers bois. Enfin, la clarté nocturne reparut entra les ramures moins pressées et, quelques minutes plus tard, elle se trouva sur le plateau où s'élevait le burg de Krasnahorka.
Le château était vieux et son histoire riche en glorieux faits d'armes.
Il avait joué surtout un rôle important dans les héroïques ^•évoltes des Mag3'ares, pour la conquête de l'autonomie,
Mombje de conjurations s'étaient tramées dans la grande salle de l'antique manoir, et, sous ses murs épais, devant les rocs in- "-anchissables qui leur servaient d'assises, de cruelles défaites
LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE tigS
avaient été infligées par les patriotes hongrois aux troupes impériales dix fois supérieures en nombre.
Mais, cette nuit, toutes les fenêtres du premier étage étaient brillamment illuminées et, comme l'avait dit Aladar Forkasch, du vieux burg en fête il ne s'élevait que des cris de joie et de bruyantes fanlares.
Méliora séria convulsivement les lèvres et ses bras, qui pcitaicnt l'enfant, se mirent à trembler.
C'était donc vrai qu'il avait pris lemme ! Ce prince Stephan Dubisky, qui lui avait si souvent juré de ne jamais l'abandonner, elle, la belle et fière Tzigane, trônait là-haut, à la table d honneur, près d'une autre femme, celle qu'il avait épousée le jour même i
Méliora était donc revenue trop tard ?
Toute autre femme aurait répondu à cette question par un ir Oui ! » douloureux. Toute autre s'en serait retournée, la luort dans l'âme.
Mais non point l'audacieuse Tzigane, au sang impétueux.
Que lui importait que le prêtre eût béni aujourd'hui le joune couple et que ce dernier fut uni devant Dieu et devant les hommes ?
— Que peut la voix d'un prêtre contre l'amour, se disait-elle, les yeux fixés sur les vitraux illuminés. Un seul soupir d'amour brise les nœuds formés par l'Eglise,
Et avec la ferme résolution de reconquérir l'amant aimé, de l'enlever à sa jeune épouse, Méliora se glisse dans le château de Krasnahorka.
Elle a bien cure, vraiment, du repos et du bonheur de la eune et innocente complice de son ancien amant et, sans remords, elle vient pour les anéantir.
Naturellement, elle ne pénètre point dans le burg par la grande porte.
I2lle connaît un meilleur chemin, celui qu'elle a suivi bien des "^oJs pour accourir dans les bras du bien aimé.
Alors, il l'attendait avec une patience fiévreuse. Maintenant, il ae pense certainement plus à sa belle Tzigane.
Méliora contourne le château et va tâtant les roches. Sur ur\ C-rtain point du rude soubasement, la pierre est masquée par un épais taillis. Avec précaution, elle se fraie un passage à travers p3 fourrés, en apparence, seulement, inextricables, et parvient devant une voûte, haute et large pour y laisser passer un seul homme à la fois.
Ce conduit secret se prolongeait sous le château dans presque fout le sens de sa largeur, et il devait avoir été pratiqué à bien grand frais, car, à l'endroit ou s'ouvrait la voûte actuelle fluait autrefois une source, où les habitants du burg puisaient leur^ eaux ménagères et potables.
Lorsque la Bohémienne fut arrivée au bout de la galerie souterraine, elle pesa d'une certaine façon sur une porte de fer qui s'ouvrit aussitôt, et s'engagea dans l'escalier tournant d'une des tours du coin du château.
C'était là qu'était aménagée la chambre à coucher du prince Gtéphan. Cette chambre était percée de huit fenêtres d"où l'on jouissait d'une vue admirable sur la région toute entière, vue s'étendant jusqu'aux clochers lointains de Komorn.
Méliora savait que Stephan préférait cette chambre à toute autre et, en dépit de certains souvenirs, elle savait aussi que rien n'empêcherait le jeune époux d'y conduire sa leune femme, après que les invités se seraient retirés.
Elle avait conservé la clef de la porte. Mais n'avait-on point changé la serrure ?
D'une main tremblante, elle prit la clef, qui n'avait pas quitté son sein depuis cinq ans. Mais sa crainte était vaine. La clef journa doucement dans la serrure.
Un éclair triomohant s'alluma dans ses yeux, mais aussitôt après,
LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE iigS
elle se pencha Siir l'escalier pour s'nssurer si aucun serviteur,
amené là par son office, ne l'avait aperçue.
Personne heureusemen^. La semblait complètement abandonnée,
La Tzigane poussa tour la porte avec un rire moqu3ar.
Elle entra résolument dans la chambre nuptiale prcpaice pouf
10 prince Dubisky et son épouse
A la grande table, toute brillante d'or, d'argent et de cristal, était assis le nouveau couple, entouré d'un nombreux cercle d'invités.
La jeune princesse Dubisky rayonnait de tout l'éclat de sa traîche et pure beauté, comme une r>i^e qui vient seulement à'édore.
C'était une aimable ou plutôt une adorable châtelaine, qui n'avait que des regards d'amour pour son doux maître et seigneur
Le prince Dubisky, lui aussi, était un homme élégant et beau.
11 avait bien l'aspect et les allures d'un noble Hongrois, bien quil se distinguât d'entre eux par une particularité, assez rare dans ce pays. Sa chevelure bouclée et sa barbe soyeuse étaient d'un blond doré. Stephan, quoique de moyenne taille, semblait plein de vigueur à la fois que de cette grâce innée, particulière au vrai Magyar.
Ses regards reposaient avec une tendresse infinie sur la jeune compigne, désormais unie à lui par des liens éternels.
Cependant, de temps à autre, surtout lorsqu'il ne se croyait pas observé, un sombre nuage semblait passer sur ses traits et son front se creusait d'une ride soucieuse.
— Qu'avez-vous donc Stephan ? murmura à son oreilie la nouvelle épousée, à laquelle l'intuition, commune à tout véritabl; amcur, avait dit que son mari ne manifestait point la libre et complète joie que pareil jour eût dû lui inspirer. Quelque chose ^ous a-t-il déplu? Seriez-vous indisposé c* Ou auriez-vous dé> regret d'avoir aliéné votr« liberté pour moi?
iigÖ ALFRED DREYFU^
: Le prince sériai par dessous la table, la main de son épouse.
— Ma Juliana, muimura-t-il, la voix tremblante de tendresse et de passion ardente, je bénis ce jour où j'ai pu t'offti. ma liberté, mon nom et moi même, tout entier. Je t'aime, et la certitude de passer à ton côté ma vie entière, me remplit d'une ivresse inexprimable. Mais, je me souviens qu'à pareil jour...'
Il s'interiompit et regarda d'un air sombre Is fond de sa jcoupe.
— Vous marchez enveloppé d'un secret douloureux, Stephan, dit la jeune femme d'une voix tendrement alarmée. Ah i si vous aviez confiance en moi, vous me confieriez ce qui vous pèse ou vous chagrine! Ne suis-je point votre femme, à présent, et« lie plus bel apanage d'une femme n'est-il point de partager les ^peines de son mari ?
— O, mon ange, ma bonne féa ! Oui, je soulagerai mon cœut dans ton sein ! Et je sais que tu me pardonnera, alors que je me serais confessé à toi, sans rien dissimuler I
■ — N'en doute point, Stephan, murmura Juliana, se serrant plus près de son mari. Ta confiance en moi ne peut que nous unir plus étroitement. Parle donc, pour que nous soyons enfin ce que nous devons être l'un pour l'autre : un seul corps et une seule âme.
— Dérobons-nous à nos bru3'ants invités, dit le prince Dubisky, plongeant son regard passionné dans les yeux d'azur de la jeune femme. Laisse-moi te conduire, ô ma Juliana, à notre chambre nuptiale. Ma femme adorée, écoute la voix d'un cœur qui ne bat que pour toi.
• Une vive rougeur couvrit le visage et le cou de l'épousée. ■ Ses longs cils s'abaissèrent, voilant pudiquement son regard.
— Allons ! répondit-elle, de sa voix pure, voilée alors d'un
irouble virginal.
Les trompettes spnnai^ût, Jes violes chantaient, doucement,
les flûtes formaient comme des concerts d'oiseaux. Les invités ne se lassaient point de choquer leurs coupes à la santé des nouveaux époux. Une armée de serviteurs apportait sur des plais d'argents les fruits et les pâtisseries du superbe dessert, parmi lesquelles une pièce montée, offrant la réduction du burg de Krasnahorka.
Mais, profitant de l'animation générale, les mariés avaient disparu.
Stephan conduisit sa jeune femme, par un long dédale de couloirs et d'escaliers jusqu'à une porte de fer, qu'il ouvrit au moyen d'une clef, curieusement ouvragée.
Ils se trouvaient devant un pont de fer, également, menant sous la coupole de la tour que l'on sait.
Le prince étreignit de son bras robuste la taille mince de, son épouse, car Juliana ne put sans trembler franchir l'étroit passage à jour, jeté sur une profondeur inconnue,
— Je comprends, ma chérie, dit le prince, que votre cœur défaille à l'aspect de cet abime. Dans des temps reculés, plus d'un prisonnier a été précipité du haut de ce pont sur les rochers aigus. Mais grâce au ciel, ces atrocités appartiennent au passé. Maintenant, plus personne au monde ne se verra forcô à faire le saut mortel du haut de ce pont.
— Pourquoi, Stephan, me mener dans une partie si écartée du c]iàteau? demanda Juiiana avec une vague inquiétude.
— Une tradition ancienne et respectée, de la famille Dubisky, répondit Stephan, exige que les chefs de cette antique maison passent la première nuit de leurs noces dans cette tour. Et je n'ai point cru pouvoir me dérober à cet usage séculaire.
Tout en parlant ainsi, ils étaient arrivés devant la porte de la chambre aux huit croisées.
— Il n'existe que deux clefs de cette porte, dit le prince û. ton épouse. L'une, je la tiens à la main... l'autre...
— Ell! bien, l'autre? demanda Juliana, remarquant Téclatant« rougeur qui, soudain, avait envahi le visage de Dubisky.
— L'autre, je devrais vous la confier, suivant la môme tradi« tion. Malheureusement, elle s'est égarée. Mais entrons...
Il poussa la porte de 1er. Julian i resta un instant, indécise, sur le seuil, mais Siéphan la reprit amoureusemei\t par la taille et l'entraîna doucement dans la chambre nuptiale.
La porte retomba sur eux. Ils se trouvaient, seu;s, dans 1& sanctuaire de leurs jeunes amours.
La pièce, de forme presque ronde était surmontée d'une coupole, toute de verre, mais dont les carreaux étaient masqués, alors, par des rideaux de soie.
Trois lampes d'argent descendaient d'en haut, retenues par des chaînes de môme métal et répandaient autour d'elle une lumière douce, presque rose.
Nous avons dit que la chambre recevait le jour par huit hautes fenêtres, à ogives, entre lesquelles étaient placés sept grands panneaux, encadrés de chêne et d'or.
Ces panneaux avaient reçu les portraits de sept nobles et belles dames, dont le costume indiquait clairement qu'elles avaient vécu à des époques, sinon dans des siècles différents.
•^ Vous voyez ces peintures, reprit Stephan. Elles représentent les dernières châtelaines de Krasnahorka qui aient passé leur première nuit de noce dans cette chambre. Ce huitième panr>eau, est consacré à Vénus, déesse de la beauté, devant laquelle toutes doivent baisser pavillon mais qui sera pourtant obligée de vous céder la place. C'est dans ce cadre que j'enchâsserai votre triomphante image, bien plus digne de représenter une divinité quune simple mortelle.
Juliana ne répcnait que par une tendre pression de main.
Le mobilier de cette chambre nuptiale, dont le parquet était recouvert d'un somptueux tapis d'Orient, était fort riche, mais assez sommaire. La plus grande partie de la pièce était occupée
LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLli 1199
par un granJ lit de parade, en bois de rose, auquel on accéda'.' par une estrade et que couronnait un baldaquin de soie blanche, revêtu du double blazon, brodé en or fin, des princes de Dubisky et des comtes de Neuhof.
La couche nuptiale, ainsi que les colonnettes dorées, supportant le dais nobiliaire, étaient ornés de myrthes et de roses et les rideaux en étaient de lampas blancs. Sur les coussins de S2ie et les draps de toile fine était jetée une courte-pointe de brocard rouge, également brodé d'or.
Stephan s'était tû. Doucement il attira à lui son épouse et, pendant qu'il posait ardemment ses lèvres sur les siennes, il enleva d'une main tremblante la couronne et le voile posés sur son opulente chevelure châtain clair. Sans doute qu'il avait enlevé, en même temps, quelque épingle soutenant l'édifice de sa coiffure, car les cheveux se déroulèrent soudain, enveloppant Juliana, jusqu'aux pieds, d'un réseau soyeux.
— Celte fois, dit l'époux riant tendrement, c'est moi qui vous servirai de femme de chambre. Ne vous lâchez pas si je commets quelque maladresse, car à votre seul contact, ma main suit les battements de mon coeur.
Elle fermait les yeux, rouge de viriginale honte.
Stephan la prit dans ses bras et la porta, comme il eût fait fait d'un enfant, sur un petit divan, placé au pied du lit. Il l'y déposa et se mit à genoux devant elle. Avec une hâte fébrile, il défit les boucles des souliers, tira les bas de soie, en serrant les pieds mignons de la jeune épouse, et en couvrit les doigts roses de baisers.
— O Stephan, murmura-t-elle, pas cela, pas cela !
— Tu as raison, ma chérie, dit Stephan, c'est bouche contre bouche, sein contre sein, que nous devons reposer, et c'est ainsi que je te confesserai à l'oreille le secret qui, jusqu'à ce jour, m'a poursuivi comme un spectre menaçant.
— Notre amour conjurera le mauvais esprit, Stephan I
Et Juliana, jettant le bras autour du cou de son mari, l'attira sur son cœur,
— Eh bien, aacne tout I Aujourd'hui, seulement, je sais ce que c'est que l'amour, ou, plutôt, depuis que je t'ai rencontrée, Juliana. L'amour est un message divin, envoyé aux hommes pour les rendre meilleurs. Mais, il y a quelques années, je l'ignorais et n'y pouvais croire. Alors, l'amour n'était pour moi qu'une frénésie toute sensuelle qui me poussait à l'oubli de tous mes devoirs. Je connus l'amour si l'ont peut ainsi profaner ce nom, je connus l'amour d'une Tzigane I
Juliana frémit. Mais le moment d'après, elle ressaisit la maîa de son époux et l'attira plus tendrement encore, à elle.
— INIéliora, poursuivit Stephan Dubisky, Méliora était belle et tous les sortilèges [familiers aux filles de sa race furent mis en œuvre par elle pour m'enlever la raison. J'ignore, si elle-même, éprouvait réellement de l'amour pour moi, mais elle m'accorda tout ce qu'elle pouvait me livrer et ce qui même, vis à vis d'une Bu'iémienne, impose à l'homme auquel elle s'est abandonnée, de lourdes obligations. Une nuit, le dirais-je, elle sut m'amener dans un instant de délire, à lui jurer que je reconnaîtrais... son fils et lui donnerais le noble nom de Dubislfy... Et ce sermer.t Juliana, je ne l'ai pas tenu !
Le jeune prince cacha son front rougissant de mâle honto dans le sein de son épouse.
En ce moment, un faible gémissement s'éleva derrière le portait de la déesse Vénus.
Un chat, peut-être, chassé dans ce corps de logis isolé, par le bruit et les acclamations de la fête nuptiale ?
Juliana caressa doucement de la main les boucles soyeuses de S'.épban,
— Pouisuis, lui dit-elle. Qu'est-il advenu de ce malheureux îfant ?
— Comme Méliora traversait les fois de Krasnahorka pour
m'apporter mon enfant, elle tomba entre les mains de mon père, aposté sur son passage avec ses soldats. On lui avait appris ma liaison avec une fille de Bohême et, depuis ce moment, il se mettait chaque jour en embuscade pour la surprendre. La malheureuse fut chassée à coups de fouet iusqu'à l'autre rive de le Waag, Les cruelles lanières retombaient sur elle, mettant en lambeaux ses vêtements et déchirant sa peau. Cependant, Méliora — du moins, c'est ce que me raconta plus tard un témoin de cette scène barbare — Méliora, dis-je, ne poussait point un cri et se contentait de fuir, en pressant son enfant contre sa poitrine et le couvrant de son corps ensanglanté. Enfin, elle atteignit le bord de la Waag. Derrière elle les héiduques de mon père, déchiraient l'air aux claquements de leurs foues ; devant elle la Waag roulait des flots accrus par les dernières fontes des neiges... Eu ce moment, elle se retourna et, en langue Tzigane, lança à mon père une effroyable malédiction. Puis, sans hésiter, elle se précipita avec l'enfant dans les ondes mugissantes.
— Horrible ! s'écria Juliana. O, férocité humaine, à quels excès peux-tu entraîner !
— Méliora ne périt point dans le fleuve, reprit Stephan. C'était une déterminée nageuse. A la stupéfaction de tous ceux qui assistaient à cette scène tragique, elle atteignit l'autre bord, et à ce qu'on m'a assuré, en élevant l'enfant, de telle sorte, qu'il ne souffrît en rien de la fureur des eaux. Poussant un éclat de rire infernal, elle poursuivit sa course vers le camp des Tziganes. Mais sur les ordres de mon père, elle y fut appré« hen lée par la police et reconduits à la frontière avec la bande dont elle faisait partie. Depuis ce jour, je n'ai plus entendu parler de Méiiora, quoiqu'il y ait maintenant cinq année de cela, jour pour jour. Elle disparut et mon fils avec elle ! Depuis ce jour, mon père ne fit que décliner et les gens d'ici, qui s'étaient trouvés en rapport avec les Tziganes, se disaient à l'oieille, avec une terreur supci s^ùtieuse que Méliora lui avait
lancé la mort pour adieu. La vérité est que ses fréquents accès de goulte lui avaient donné une maladie de cœur. Il y a deuj; ai'.s, les médecins l'ont envoj'-é aux sources d'eau chaude de Tienezin. Je l'y accompagnai et c'est Ta, Juliana, qu'en vous voyant, je sus pour la première fois que, jusque là, je n'avais pas aimé.
Des pleins perlaient a la paupière de la jeune épouse.
Elle joignit les mains et d'une voix qui partait du plus picfond de son cœur, elle demanda à son mari.
— Me jurez- vous, Stephan que vous n'avez point éprouvés pjQur cette bohémienne le saint et, profond amour que vous dites ressentir pour moi ?
— Je vous le jure ! répondit d'un ton solennel le prince Stephan Diibisky. J'ai désiré Méliora, ardemm.ent désirée, mais je ne l'ai jamais aimée.
Un nouveau gémissement retentit derrière la figure peinte de Vénus, mais il fut couvert par le cri de joie poussé par l'iieureuse Juliana, suspendu au cou de son mari.
— Oui, je te pardonne, dit-elle. Et tu oublieras tout, tout, contre mon cœur ?
De longs ardents baisers réunirent pour quelques instants lo jeune couple confondu, muet, dans la même et pure ivresse.
Mais Stephan se releva. Il appuya sur un bouton enchâssé dans un des montant du, lit et, soudain, les lampes s'éteignirent.
En même temps, les rideaux de soie, masquant les verres de la coupole, glissèrent sur leurs tringles et la pâle clait? de la lune se répandit dans la chambre nuptiale.
— Juliana, murmura le ieune prince, tu connais la coutume magyare. C'est à la nouvelle épouse que revient le soin de préparer le lit, pour la première nuit de son mariage. Ma chérie, ma compagne adorée, enlève le couvre-pied qui recouvre notre
couche.
Vermeille comme une rose fraîchement éclose au matin, Juliana
LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE i2o3
g'avit, en hésitdnt, les marches de l'estrade et se dirigea d'un pas mal assuré vers le lit,
— Je t'aime Stephan, murmura-t-elle, avec passion, je l'aima £11 dtssus de tout au monde
Sa main saisit la couverture ûe brocard et la retira lentement.
TglU à coup ;in cri échappa à ses lèvres. Pâle comme une moite, elle recula. Stephan n'eut que le temps ^dc la recevoir, i ir.oitié évanouie, dans ses bras.
-- Juliana, ma chérie, qu'as-tu ?
— Là ! Là ! balbutia la jeune princesse, étendant son bias tremblant vers le lit. Regarde, Stephan !
Le prince s'avança et resta comme changé en statue de pierre, les 3'eux rivés sur les coussins de soie de la couche nuptiale.
Là, reposait, profondément endormi, et éclairé par les raj^ons tamisés de la lune, un enfant tzigane!
Le Mari aux deux femmea
Ce fut Juliana qui, la première, revint de son saississement.
— Ta confession, Stephan, est devenue réalité, dit-elle à son mari. Cet enfant, qui repose devant nous, c'est ton fils, n'est-ce pas ?
— Impssible ! s'écria le prince, dont la stupéfaction ne pourrait se décrire. Comment cet enfant aurait-il été apporté ici? Méliora se retrouverait-elle dans la région ? Aurait-elle eu l'audace ?...
Son regard tomba sur le oanneau revêtu de l'image de Vénus.
et une idée lui vint qui l'endit ses joues blêmes, en faisan* refluer tout son sang vers le cœur.
Il saisit Juliana par la taille et l'attira loin de la profane peinture, comme s'il eût vu s'ouvrir devant eux un abîme.
Mais Juliana s'arracha à son étreinte.
— Que crains-tu donc ? demanda-t-elle. Ce n'est point sans doute, le regard de ce pauvre enfant ? C'est un bel ange blond que Dieu nous a envoyé cette nuit. Stephan, ne dirait-on pomt que le ciel lui-même ait voulu répondre à ta sincère confession ? Oui, je te l'ai dit, je te pardonnerai tout, mais k la condition que tu seras un père pour cet enfant, un i père, plein d'amour et de sollicitude, qui ne se cachera point devant les vains jugements du monde et rendra à son fils le nom et le litre qui lui leviennent !
Le prince Dubisky était encore troublé à 'cel point qu'il ne pouvait répondre un mot à noble ce langage.
Il prit la jeune épouse par le bras et la ramena près du lit.
— Comme cet enfant est beau i dit-elle. Comme il dort confiamment ! Ah ! Je trouve qu'il te ressemble, Stephan. Dans son doux visage rien ne trahie une origine bohémienne. Voilà bien tes boucles blondes, ton front blanc et tes lèvres finement découpées... Ah! un ange du Seigneur m.e pouirait être plus divinement beau.
L'adorable créature se baissa vers l'enfant endorm.i et le baisa maternellemei't sur ses lèvres de corail.
Alors, Stephan, lui aussi, sentit s'émouvoir son cœur.
Tout fut oublié : craintes, horreur, souvenirs tragiques et pressentiments J'un péril prochain.
Tout disparut sous le sentiment profond qui s'était emparé de son être, l'invincible sentiment de l'amour paternel.
Gémissant et pleurant, il tomba à genoux devant le lit.
~ Mon fils ! balbutia-t-il. Mon enfant ! Mon pauvre cher enfant '
LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE !2o5
— Notre enfant ! murmura à son oreille une voix arigélique.
Il sentit sur son front la douce main de Juliana. Transporté par tant de bonté et de grandeur, il embrassa les genoux de ca femme,
— Juliana 1 s'écria-t-i], ma Juliana adorée, t'ai-je bien compris? Tu veux être la mère de mon fils, de cet enfant abandonné ? Tu veux ceindre la couronne des anges et serrer mon fils contre ton sein virginalement maternel ? O Juliana, on dit que Dieu envoie parfois ici-bas ses messagers, revêtus a'une enveloppe nior« telle, pour rendre certains hommes plus heureux, plus nobles ( t meilleurs ! N'es-tu point un de ces divins messagers, descendu ici-bas pour me guider dans la route du devoir ?
Juliana l'embrassa tendrement.
*— Non Stephan, répondit-elle, je suis une faible, une pauvre jjnortelle, mais je possède un cœur généreux et un esprit au dessus de vains préjugés. Comment l'aspect de cet enfant ne m'aurait-il f:::nt émue ? Pourquoi t'enlèverais-je le bonlieur de voir grandir Ion fils à tes côtés ? Non, aussi vrai que le Ciel nous a (ait iieu.eux, à partir de ce moment — et sa voix devint solennelle — jö serai une mère pour cet enfant. Et si Dieu daigne m'en accorder d'autres, ils seront les irères et les sœurs de celui-ci. Jo garderai et je pr(»tégerai ce premier rejeton de la race princière des Dubisky. Cet enfant, Stephan, sera un nouveau lien entre nous, un lien qui ne se déliera que par la mort.
— Tu n'auras point à observer ce serment, belle Juliana ! c! ia une voix assurée, qui résonna, railleuse et claire, dans la chambra jûuptiale,
La jeune princesse se redressa avec effroi. Elle se jeta dans les bia-; de son mari et l'entraîna au milieu de l'appartement.
L'image de Vénus avait disparu et, dans le large cadre de CÎ.êne et d'or, se tenait, immobile comme une figure créée par un peint' e de génie, l'implacable Bohémienn<^.
Seuls, s s yeux noiis, roulant sinistrement dans leurs orbites
i2o6 ALFRED DREZFUS
disait que cette statue vivait et qu'un sang enflammé roulait dans SCS veines.
— Méliora !
Il serait impossible de rendre le trouble, la répulsion et la colère, contenus dans ce cri échappé à ia poitrine bondissante iu prince.
Con'!n;:e un sanglot, vint répondre à cette exclamation poignante:
— Méliora !
— Oui, Méliora, la Tzigane, la misérable Bohémienne, chasséa hors du pays, à coups de fouet, par ton exécrable père ! Méliora que suivent la honte et le scandale... Mais ta lemme, cependant, la mère de ton enfant !
Lu Tzigane sortit de son cadre et, le front haut, le regard audacieux, elle s'approcha du prince et de la jeune femme qui, saisie d'une mortelle épouvante, se cramponnait à lui, aussi troublé qu'elle-meaic.
Mais ce n'était point pour elle que tremblait Juliana, c'était pour son époux.
G'éphan, en un geste impérieux, étendit le bras vers la Bohémienne.
— Arrière ! cria-t-il. Tu viens à moi en ennemie, car tu t'es glissée ici en fraude 1 Je t'ordonne de t'éloigner de la femme qv ^ je tiens entre mes bras. Garde-toi de la toucher !
La T/igane fit entendre un rire insultant.
— Tu crains petit-être que je ne lui jette un sortilège ! dit-elle d'une voix mordante. Ou bien pense-tu que je souillerais cette noble dame par mon contact ? Si elle le craignait aussi, elle ne rcooserait point avec tant de confiance sur ce cœur qui, lui, n'a pas hésité à la pensée de souiller ma pureté, à moi !
Tu tentes dïnutiles efforts pour éloigner de moi xnon épouse ! s'écria Stephan. Juliana sait tout. Je lui ai avoué ce qui s'est passé entre nous.
— Oh 1 J'ai entendu ta confession complète. J'ai appris égale-
rnent que tu ne m'avais jamais aimée et que la luxure seule t'a poussée dans mes bras ! Mais je ne suis point venue ici pour cnendre des protestations d'amour et des serments que tu ne tiejs pas. J'y suis venue pour réclamer mon droit, celui nui rev'ait à moi seule, et non point à « elle » !
— De quel droit veux-tu parler ?
— Du droit que j'ai d'être ta femme et d'en porter le titre, répondit la Tzigane, avec des yeux flamboyants. La couronne pr:;.cière des Dubisky ornera mon front I Cette femme n'a pas le dio't de reposer entre tes bras ! C'est à moi qu'il appartient, moi, la mère de ton enfant, qui dois être et serai châtelaine du domaiuo de Krasnahorka.
L'infernale créature se tenait là, la tête fièrement levée comme :i elle avait ceint déjà ses longs cheveux noirs, de la couronne ];iiincière ; comme si, au lieu de se glisser dans le manoir comme une voleuse, elle y était venue pour recevoir l'hommage de ses vassaux.
— Méliora, dit Stephan, d'un ton plus doux, tu ne peux croira toi même à ce que tu viens de dire. Voici ma femme, celle qui m'a été donnée aujourd'hui devant Dieu et devant les hommes. C'est elle, seule, que j'aime, et que j'aimerai jusqu'à mon dernier soupir. Quant à toi, pauvre Bohémienne, je t'indemniserai largement pour tout ce que tu as sc»uffert, à cause de moi. Je te ferai une pension qui te permettra de vivre sur le pied d'une dame noble. Notre enfant, je le garderai. Il sera traité publiquement, par tous, comme un vrai prince Dubisky. Ec puisque ta dis avoir tout entendu, tu dois savoir que ma femme s'esc déclarer prête à servir de mère à ton fils... ^
— En d'auties termes, interrompit rudement la Tzigane, lu prétends m'enterrer vive sous tes billets de banque. Tu vt-ux répandre sur moi de l'or à flot, pour que j'en sois submergée et ne reparaisse plus jamais à la surface, pour troubler ta chère tranquillité l Prince Stephan Dubisky, je n'ai pas besoin de ton
i2o8 ALFRED DREYFUS
a'gent. Ce qu'il me faut, c'est ton nom, pour qu'il me rende ^'honneur que tu m'as ravi! Cela t'étonne, qu'une Bohémienne oarle de son honneur? Ne sais-tu plus que je suis, ni plus ni moins que toi, d'extraction princière ? As-tu oublié que mon aiëul fut autrefois élu Roi de tous les fils d'Egypte et de Bohème, Tziganes, Gitanos ou Gypsges, répandus sur toute la surface da globe ? Combien de fois n'as-tu point amoureusement baisé la petite croix bleue, tatouée sur mon sein, comme marque disjinctive des rejetons de race royale. Repousse la loin de toi, car c'est moi, moi, qui suis ta femme.
— Insensée ! Aurais-tu l'audace de pousser jusqu'au bout cette dérisoire comédie ? Ne me force point à appeller mes gens, pour t'éloigner de force de cette demeure 1
La Tzigane poussa un grand éclat de rire.
— Maintenant, dit-elle, tu te montres sous ton vrai jour, prince Dabisky, digne fils de ton digne père? Allons! Qui t'arrête d'appeler tes heiduques et, pour la seconde fois, de faire chasser à coups de fouet la mère de ton enfant ?
Juliana tomba au genoux de la terrible Bohémienne.
— Méliora, s'écria-t-elle, en levant vers elle ses mains suppliantes, si rien ne peut exciter ta pitié, vois moi prosternée à tes pieds ! Ne trouble point notre joie, notre bonheur. Songes que tu anéantirais, en même tem.ps, celui de ton fils 1
— De mon fils ! s'écria la Bohémienne, avec un rire méchant. Ah! Ah! Ah! Mon fils! Mon fils!
Ce rire diabolique inspira tant d'effroi à Stephan, qu'il courut vers l'enfant endormi, et étendit sur lui les bras, comme pour le protéger contre sa propre mère.
Son angoisse n'échappa point à Méliora,
— Si tu me chasses de ce château, reprit-elle, en se foidant sur l'amour paternel, soudainement éveillé dans l'âme de Stephan, tu me permettras bien, je suppose, de remportei ton enfant.
— Non, non, s'écria Juliana, en se relevant, il restera avec nous. Stephan, c'est ton enfant, au même titre que le sien !
— !Mais, pendant cinq années j'ai pris soin de lui, riposta la Tzigane avec violence. Je lui ai, depuis cinq ans, accordé tout mon amour, alors que son père n'avait nul souci du petit malheureux. S'il était mort et enterré dans les steppes glacés de la Russie, il n'en saurait même rien ! C'est moi qui ai élevé mou Andréas, non comme un Bohémien, mais comme un gentilhomme. Pour lui, j'ai fait longtemps parcourir la France à notre troupe errante. Il parle mieux la Français que le dialecte Tzigane. Demandez lui comment il s'appelle et il VC'US répondra : « André » et non point « Andréas. » Oui, André, André Dreyfus, du nom du vieux capitaine pensionné, auquel je l'ai confié pendant des années, au prix de gros sacrifices d'argent. Car je voulais qu'il ne pût faire honte à son père, le prince Dubisky, lors qu'il reviendrait lui réclamer sa place à son foyer.
— Tu as bien agi, Méliora, dit Stephan, et il est noble à toi de n'avoir point laissé élever notre fils comaie un pauvre enfant de Bohême. Dieu m'en est témoin, je saurai t'en récompenser royalement si tu ne repousses point mon offre.
La Tzigane laissa pensivement retomber sa tête sur sa poitrine. Etait-elle, enfin, ébranlée par la bonté de Juliana, par la magnanimité de Stephan ?
— Eh ! bien donc, reprit-elle, pour la dernière fois je vous ferai une proposition. Si vous la repoussez, je n'attendrai point que vous appeliez vos heiduques, je m'éloignerai de mon propre mouvement. Mais, dans ce cas là, prince Dubisky, nous nous reverrons 1
— Parle. Qu'exiges-tu ?
>— Cette femme 1^ dit la Tzigane, en montrant du doigt Tuliana, cette femme Vd est ton époux officielle, et je comprends que tu ne veuilles point te séparer d'elle, sitôt. Mais moi, je suis la mère de ton enfant et je désire que tu m'accordes le»- mêmes
droits que tu lui £s reconnus! Je yeux demeurer, comme elle, au château de Krasnahoïka. Sépare, si tu veux, nos appartements respectifs de vingt chambres, que nous ne nous rencontrions pas. Mais je veux un carosse, comme elle, je veux me faire conduire à six chevaux, comme elle. Je veux le même nombre de serviteurs et d'heiduques. Je veux être servie comme elle, dans l'or et dans l'argent. Et, à certains jours, je veux te voir et te parler, comme elle I
— Impossible ! s'écria Stephan, Cette cohabitation, sous le même toit, nous empoisonnerait à tous la vie et nous rendrait profondément malheureux. Et puis, dans tout le pays je serais montrée au doigt.
— Eh ! quoi, tu t'inquiètes maintenant de l'opinion des hommes, demanda railleusement Méliora. T'en es-tu soucié, Stephan Dubisky, ^ lorsque tu m'as ravi mon honneur? Mais en voilà assez... Ta iTcpousses mes dernières propositioi.s alors que je me suis montré
déjà trop conciliante. J'ai demandé lorsque je pouvais exiger. Je^ ne te maudirai pas. Le malheur viendra bien tout seul pour toi. Un h3^men inauguré par une pareille nuit est naturellement anathème. Il ne peut manquer d'avoir un dénouement terrible,
— Que Dieu et la Vierge sainte nous protègent ! s'écria Juliana, en palissant,
La Tzigane ressera le mouchoir rouge flottant sur ses cheveux noirs, ornés de sequina, et se dirigea vers la porte.
— Ouvre I commande-t-elle impérieusement à Stephan. Celui-ci, heureuse de voir s'éloigner l'importune et menaçante
visiteuse, se hâta d'obéir.
— Je me suis gbssée ici par l'entrée secrète, dit Méliora d'un ton railleur, tu me permettras, du moins, de me retirer par la porte d'honneur. Et si tes laquais me regardent d'un œil intrigué, que m'importe l
Sans accorder encore un regard au prince, la Bohémienne sortit de la chambre. Mais lorsqu'elle fut arrivée sur le pont de
fer, qui reliait la tour au château proprement dit, elle s'arrêta, soudain, en se couvrant le visage de ses mains.
— Mon fils ! gémit-elle. Laissez-moi embrasser une dernière lois mon enfant, avaat de lui dire adieu, pour la vie.
Juliana entendit ces paroles. Déjà son noble cœur s'emplissait d'une généreuse pitié pour la pauvre mère. Elle courut au lit, enveloppa l'enfant, toujours endormi, dans le couvre-pied, rouge, brodé d'or, et l'apporta à Méliora.
■ — Le voilà, dit-slle. Embrassez-le et dounez-lui votre bénidic» tion.
Méliora reçut son fils avec des mains tremblantes. Elle le serra contre son cœur etc., dans le même instant, elle bondit sur l'étroite passerelle de fer.
Poussant un terrible éclat de rire, elle tint, à bras tendus, l'enfant sur l'abîme.
— N'essaie pas de m'approcher, cria-!-elle à Stephan épouvanté. Si tu fais un pas vers moi, je laisse tomber ton fils sur les rochers.
Juliana poussa un cri de terreur. Elle se cramponna des deux' mains à Stephan qui, bouillant d'indignation et de fureur, voulait se ruer sur l'inlernsle Tzif;ane. Elle le força à rester en place.
Les blancs rayons de la lune éclairaient cet horrible tableau,
— Décide maintenant! lui cria la Bohémienne, en secouant ■ la tête, ce qui fit se dérouler comme des serpents, sur ses épaules les tresses noires de ses cheveux. Acceptes-tu une dernière proposition ? Parle ! Dis non, et je laisse tomber dans le gouffre ta chair et ton sang !
Stephan tremblait de tous ses membres. La colère et l'émotion lui paralysaient la gorge.
— Promets le lui ! Jure le lui 1 Accorde tout ce qu'elle exige! supplia JuUana.
Mais elle n'avait point encore assez de puissa /cq sur le prince
pour lui faire accepter ces inacceptables conditions. Il restait là, muet, grinçant des dents.
Eri ce moment, le quatrième personnage de cet effroyable drame, vint en aide à Méliora.
Le petit Andié se réveilla. L'enfant se vit suspendu sur un gouffre. Sans doute il se crut le jouet d'un rêve effrayant,
— Papa ! Papa ! s'écria-t-il. Sauve ton enfant !
— Mon fils! Mon fils! gémit Stephan. Rends moi mon fils» J'accepte ! Je souscris à toutes tes exigences 1
— Cela ne me sufiït point. Il faut l'engager par un serment solennei
— Je le jure !
— Sur la vie de Juliana, sur ton bonheur sur ton honneur d'homme et de prince, sur les os de ton père?
— Par tout ce que tu invoques, je le jure l
— Alors, voilà ton fils !
L'instant d'après, André était dans les bras de Juliana qui s'enfuyait avec lui dans la chambre nuptiale,
Stephan fixa sur Méliora ua long, expressif regard
— Tu as atteint ton but, dit-il sourdement, tu as anéanti notre bonheur. Je tiendrai mon serment et tu n'auras point à te plaindre de moi. Mais il est une chose, Bohémienne, que tu n'as point stipulé et que je ne l'ai point promise. Je n'aurai plus iamais d'amour pour toi! Je te mépriserai toujours et je te haïrai, oh ! je te haïrai mortellement, chaque fois que je songerai à cette heure maudite 1
Méliora ne répondit rien. Elle se pencha sur la barre d'appui de la passerelle et jeta un sombre regard dans le gouffre.
Stephan lui tourna le dos et rentra dans la chambre nuptiale.
Arrivé là, il appu3-a, par trois fois sur le bouton d'une sonnerie électrique.
Presqu'aussitôt apparat le gardien de la tour. Lorsqu'il aperçut la Tzigane sur le pont de fer, il s'effraya, d'abord, puis lu:
LE MARTYR DE LILE DU DIABLE I2i3
demanda avec colère comment elle était arrivée en pareil endroit. . ]Méliora le regarda d'un œil plus hautain qu'une sultane favo« rite le dernier des eunuques du sérail.
— Retire-toi ! dit-elle au laquais, tout galonné d'or. Et si tu veux savoir pourquoi je suis ici, demande le à ton Seigneur,
Le tourrier eut un moment d'hésitation, un souvenir soudain. Il se hâta vers la chambre du prince. Ce dernier le reçut sur le seuil,
— Tu as vu la Bohémienne qui se tient là, debout, sur le pont ? demanda-t-il au laquais.
— Oui, Monseigneur, ]& l'ai vue.
•^ Mets immédiatement à sa disposition l'aile oriental du château, c'est à dire au moins dix pièces. Tout ce qui manquerait à leur aménagement devra être demain pris à Komorn, ■ et dans les conditions de luxe et de confort les plus complètes.
Le pauvre tourrier, bouche bée, d'ahurissement, tournait vers on jeune maître un regard stupéiak.
— Heidiquis, valets, voitures, chevaux, poursuivit le piince, tout doit être mis à sa disposition, lorsqu'elle en exprimera le désir. Elle sera servie ici, à l'égal de la princesse elle-même. As-tu compris ?
— Oui, Monseigneur, j'ai compris.
— Va donc, et sers lui de guide.
Le laquais se retira et, en se rapprochant de la Tzigane, restée sur le pont, prenant l'air le plus soumis qu'il put, il s'inclina devant elle et lui demanda d'un ton respectueux :
— Madame, daignera-t-elle avoir la bonté de me suivre ? Je m'en vais prendre immédiatement les mesures nécessaires pour son installation. J'espère que madame sera satisfaite du zèle et du dévouement de son humble serviteur.
Un rire dédaigneux sonna sur les lèvres de Méliora. Elle jeta un regard triomphant sur le valet, presque prosterné, et lui ht signe de la conduire.
Stephan et Juliana étaient restés assis sur le bord du lit où le petit André, le fils du capitaine Dreyfus, s'était paisiblemcid rendormi.
Les deux époux s'étreJgnaient douloureusement, comme s'attendant à être séparés, et leurs larmes coulaient avec amertume,
— Nous avons un infernal ennemi sous notre toit! murmura Stephan, en gémissant. Que Dieu nous soit en aide pour que cet ennemi n'anéantisse point notre félicité, comme la grêle, les premières pousses du printemps !
Juliana embrassa avec passion son époux, en lui disant :
— Stephan, il est un charme pour conjurer tout mauvais esprit et pour déjouer ses desseins. Ce charme, c'est l'amour, le pur et fidèle amour.
— Oui, ma femme chérie, tu as raison, répondit le prince. Nous opposerons l'amour à la haine, la loyauté à la perfidie. ««(•*•••••• •••••••••• •••>
Lorsque, le lendemain matin, on s'aperçut au camp bohéraic^n de la disparition de Méliora et de l'enfant, cette stupéfiante découverte eut des suites importantes que nous y avons rencontrés.
Christine de Sérignan fut tellement saisie et désespérée, qu'elle, retomba ^dans son précédant état de folie. Riant, pleurant et; blasphémant, elle parcourut encore quelques heures le camp des Tziganes, puis elle disparut pour n'y plus reparaître.
Aladar Forkasch ne dit pas un mot.
Pas une parole, pas une reproche, pas une plainte ne franchit ses lèvres.
Il prit son violon, se dirigea vers la Waag, la traversa et s'engagea dans les bois de Kraenahorka,
Là, il attendit jusqu'au soir. Lorsque la lune reparut, il se glissa comme une ombre le long du burg, épiant les fenêtres éclairées. Enfin, à l'une des hautes croisées de l'aile orientale, il •aperçut une silhouette 'il reconnut du premier coup d'œil.
LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE i2i5
Alors, il se plaça sur un bloc de rocher, bien en vue et se mit à jouer.
Les accords s'élevèrent dans la nuit, plaintifs, gémissants, pleins de reproches et de caresses. On eut dit que les cordes souffraient du mal d'amour et disaient dans leur éloquent langage : « Oh l reviens ! reviens ! »
Mais la croisée demeura fermée et bientôt toute lumière s'éteignit à l'intérieur.
Cependant, Aladar Forkasch continuait à jouer. Et les cordes, à présent, n'étaient plus ni suppliantes, ni soumises, Elles çriena» çaient, maudissaient et proferaient un implacable serment de vengeance.
Les cordes sautèrent l'une après l'autre, mais le terrible chant fie s'acheva qu'avec la dernièie.
Cependant le jour vint, et le prince Tzigane retourna à son camp.
Il y détacha son cheval, sauta dessus et, d'une traite, galcppa Ijusqu'à Komorn,
Arrivé devant la porte du juge, il attacha son cheval au fût [d'un réverbère et entra.
Lorsque le prince Tzigane ressortit, il faisait partie de la gendar«
merle et son chef s'applaudissait grandement de cette revue inespérée,
car qui pouvait connaître mieux qu' Aladar Forkasch, le crimi-
Inelle vermine infestant le pays et qui, mieux que lui, saurait
(se faire obéir par cette redoutable engeance.
Quelques semaines plus tard, Aladar Forkasch qui maintenant, portait un uniforme de drap bleu, un kolbak et un grand sabre, était désigné pour surveiller les abords du domaine de Krasna» ihorka. Et il, remplissait ses fonctions en conscience comme tous 'les Tziganes qui ont accepté enfin un emploi public ou une charge légale.
Dans le bois avoîsinant la manorr se trouvait une hutte de charbonnier, abandonné par les pluies et par les neiges.
I2tp ALFRED DREYFUS
Un être humain était venu y habiter. C'était la vieille Muscha Elle y rassemblait toutes sortes d'herbes, soigneusement classées vendaient des remèdes ou plutôt du philtres, pour bêtes et gens, tiraient les cartes et lisait l'avenir dans le marc de café.
Les crédules et superstitieux paysans de la région lui apportaient torce florins, du beurre, des œufs, non pas tant pour ce qu'elle leur prédisait de fevorable, mais par crainte des sorts qu'elle aurait pu leur jeter à eux et à leur bétail, car, personne de l'un, comme de l'autre côté de la Waag ne doutait point de sa qualité de sorcière.
N'avait-elle pas fait, au moj'en de ses conjurations et de ses charmes que le noble et excellent prince Stephan Dubisk}'-, au mépris des commandements de Dieu et des lois de la société, avait pris deux femmes, l'une blonde et l'autre brune, mais toutes deux également belles, qui partagaient ses richesses et, sans doute, aussi, son lit?
Dans toute la contrée, le prince Stephan Dubisky n'était plus appelé autrement que a le mari aux deux épouçes. »