‹ Alfred DreyfusChapitre 6 sur 14 · CVII · texte numérisé non relu

CVII

lia nu3 animés

Nous avons laissé Dreytus et s:s compagnons dans un situation où il avaient tout à craindre, notamment d'être découvert sur le radeau, auquel ils s'étaient confiés pour fuir, et de voir couronner leur horrible captivité par une prompte mort.

Malheureux, disaii-il, vous avei laissé échapper celle femme lO Ceiitimes la livraison de 32 pages.

][^y^ gf) Reproductiom interdite Iiivr 39

Imprimerie L. IIynderykx, Rue Sainl-Piei re, 30, Biuxelles.

I2i8 ALFRED DREYFUS

Et c'était le danger qui les menaçaient justement,

On se souvient que le radeau, au moment où il passait lo chenal, situé entre la côte armée et les trois îles qu'elle doa:iine — seule voie jossible et à laquelle ils n'avaient pu échapper — s'était trouvé exposé en plein à la projection des appareils électriques, fonctionnant du haut de la citadelle.

On éclairait ainsi, plusieurs fois, chaque nuit, la rade et ses entours, et des vigies étaient chargées de surveiller attentivement la mer, battant les trois pénisentiers.

Sur l'ordre du capitaine Dreyfus, tous s'étaient jetés à plat ventre. Les malheureux n'osaient faire aucun mouvement.

Le radeau les emportait à l'aventure, exposé, à l'aveuglante lumière et, pendant quelques minutes, fut le véritable jouet des flots, heureusement clémentSc

Enfin, la lumière, s'éteignit, lis n'avaient point été rema;qucs. Aussitôt Dre3'fus fit dresser le mat et tendre la voile. Et commo le vent leur était favorable, le radeau fila avec rapidité sur l'abîme des eaux.

Les fugitifs n'osaient se parler qu'à l'oreille, de crainte qua la brise ne portât à la éôte le son de leurs voix.

Bientôt, cependant, ils s'éloignèrent de la terre, l'horizon s'élargit devant eux et ils remarquèrent, à la force plus grande du flot qu'ils avaient gagné la pleine mer.

Tous désiraient ardemment, maintenant, que cette nuit fût à sa fin pour pouvoir s'orienter d'après la position du soleil. Car Odette n'a3^ant point, malheureusement, reçu la lettre chiffrée d'Erwin, n'avait pas songer à se munir d'un compas.

Et l'absence de cet instrument, indispensable pour relever exactement le point, se faisait cruellement sentir.

Cependant, cette nuit là, aussi, s'écoula et l'aurore se leva. Le globe du soleil émergea du flot comme un disque d'ors mat. Pendant quelque temps un rideau de brouillards empéchji les fugitifs de se réjouir, à ses bienfaisant rayons. Mais

enfin, la buée matinale s'évanouit et les cœurs, conme les vcuXj se trouvèrent illumines.

On comprend bien qu'il n'avait point été question de dormir de toute la nuit.

Mais à présent, Dreyfus insista pour qu'une partie àa ses compagnons prissent <iu repos et qu'on se relayât à tour de rôle»

Le hazard fut charger de désigner les favorisés de cette première étape vers la liberté. Odette qui avait énergiqucment insisté pour prendre part à cette loterie du sommeil, tira ua bon numéro, comme Dreyfus et Mirowitch.

lîrwin, Degouves et le jeune Antonio restèrent donc désignés peur le premier quart de trois heures.

Le lépreux se tenait toujours à la place qu'on lui avait assigné à quelque distance de la cabine. On lui servit, comme à tous les autres, un abondant déjeuner, que le malheureux engloutit avtc avidité.

Sur l'Ile du Diable, poursuivi par Ja cruauté de Tvloréno, il avait si longtemps souffert de la faim !

Erwin se tenait au gouvernail. Degouves et Antonio tenaient les rames et se chargeaient du service de la voile.

Comme il en était convenu, ils suivaient une direction, aussi, droite que possible, vers le sud, afin d'arriver à l'embouchure de l'Amazone.

lis se terraient d'G.illeurs, prudemment, à quelques milles, seu«^ ieraent, de la côte, assez loin pour ne point perdre de vuô' entièrement la terre.

Erwin, assis au gouvciii..:!, regardait, par sa longue vue, dang la. direction du nord, C3r de là pouvait poindre bientôt le danger (2e la poursuite.

Leur évasion devait maintenant avoir été découverte depuis luelque temps, à l'Ile du Diable et il fallait s'attendre, hélusl' d chaque instant, à voir apparaître l'Aviso du ■ uverneur.

Cependant rien de suspect ne se montrait à l'horizon. Pas une voile, pas un panache de fumée.

Lorsque Dreyfus se fut assuré par lui-même de l'absence de tous péril immédiat, et après qu'il eût recommandé à Erwin d le réveiller immédiatement, au moindre indice suspect, il entr' dans la cabine où, Odette et Mirowitch doimaient déjà.

Sur les lèvres d'Odette se jouait un doux sourire que la montrait bercée de songes agréables.

Mirowitch s'était retiré dans un coin et, lui aussi, avait fermé les yeux.

Dreyfus se jeta sur une natte de jonc. La surexcitation, les veilles et les travaux des derniers jours l'avaient bien fatigué et il avait, aussi, bien envie de dormir. Mais le sommeil refusait de venir clore ses paupières.

Quelle plume pourrait décrire les images qui se pressaient à l'esprit de cet homme énergique, si durement éprouvé ?

La première étape vers la liberté avait été heureusement fournie. Les autres seraient-elles couronnées du même résultat ?

Lui serait-il donné de revoir encore sa femme et son enfant, de les entourer de ses bras, de les presser contre son cœur?

Hélas! il lui semblait ressusciter du tombeau pour chercher a revivve pour elle et avec elle 1

Lucie le reconnaîtrait-elle, seulement! Comme il lui semblerait teïi iblement changé !

A la fin, accablé, même par ces tristes pensées, il s'assoupit, et les flots qui entraînaient au loin le radeau, bercèrent doucement son sommeil,

— Capitaine! Capitaine Dreyfus! Réveillez-vous!

Dreyfus se redressa aussitôt et vit, devant lui, dans la cabine, son ami Erwin.

— Qu'y a-t-il? demanda Dreyfus. L'aviso du pénitenticr est-il en vue?

— Non, pas cela, répondit Erwin, mais je distingue dans lociel, à l'horizon, quelque chose qui m'inquiètes

Immédiatement, Dreyfus sortit de la cabine, suivi d'Odette et de Mirowitch.

Erwill montra de la main une masse informe, ressemblant assez bien à un nuage planant sur la mer et venant du nord,

— Ceci n'est point un nuage, dit Dreyfus, après avoir observé l'étrange phénomène à l'aide de la longue vue, car voyez, par momeiit, la masse se divise, pour se rejoindre aussitôt, descend jusqu'à le suiface des eaux et s'élève plus haut qu'elle ne flottait auparavant

— Et ce qu'il y a de plus extraordinaire, ajouta Degouves, c'est qu'elle semble se diriger droit sur nous !

— Oui, vraiment, sa course ne dévie point et notre radeau efl paraît être le but,

— Ce que vous prenez pour un nuage ne peut-il être la fumée, rabbattue ou relevée par le vent d'un bateau à vapeur ? demanda Antonio.

On lui fit remarquer que cela encore, était matériellement impossible, la fumée suivant toujours la direction du vent et le vent soufflant en ce moment non de l'ouest mais de l'est.

Or, si le prétendu nuage provenait de la fumée d'un steamer e n'était point vers le radeau qu'elle devrait se diriger, mais liiectement vers la côte.

— Si ce n'est ni un nuage, ni une funr^ée, dit Dreyfus, d'un air pensif, quest ce donc ?

«- Quoiqu'il en soit le monstre inconnu, fendant les airs l'approche avec une rapidité autre qui le vapeur le plus véloce et dans cinq minutes d'ici, il planera sur notre tête.

En ce moment, les fugitifs entendaient une clameur étrange s'élever à l'arrière du radeau et, en se retournant, il aperçurent la lamentable silhouette du lépreux qui s'était dressé debout.

Le malheureux se reculait le plus loin possible*' dans le coin

qu'on lui avait assigné comme refuge. Il n'était po nt possible de discerner sur ses traits grossis et tuméfiés l'indice d'une émotion quelconque, mais ils le virent faire aller ses bras décharnés, comme Its ailes d'un nioulin puis montrer la nuée qui se la^prochiiit toujours, en criant d'une voix épouvantés : <c Le danger est là! Nous sommes perdus! »

— Le lépreux en sait plus que nous, dit alors le capitaine Dre3-fas. Il paraît connaître la raison de ce qui nous semble un inexplicable phénomène. Je vais la lui demander.

Pour pouvoir discerner quelque chose des clameurs presque inarticulées du lépreux, il fallait naturellement que Dreyfus se rapprochât de lui.

Quiquc que ses compagnons voulussent l'en empêcher, il alla s^ placer à quatre ou cinq mètres, seulement, de rinfcrluné paria

— Que voulez-vous nous dire, mon ami? lui. demanda le capitaine.

Le lépreux, indiqua de nouveau la nue mystérieuse et cria d'un voix qui ressemblait plus au grognement d'un porc qu'à un langage humain :

— Urubus! Urubus!... Par centaines!... Par milliers!... Ils arrachent la chair des os 1

Dreyfus pâlit.

Je comprenais maintenant le danger qui se rapprochait par lavoie d( s airs.

Aussitôt il courut vers ses compagnons et leur dit comment,, seul, le lipreux, avait reconnu de quoi se compos:iit le nui< devenu tourbillon et fendant l'espace avee une rapidité foud.i( yante.

— Dieu puissant! s'écria Odette. Amis, c'est là, pour noi un redoutable péiil. Si ces féroces oiseaux nous poursuivent pà milliers, nous leur échapperons difîîciiement. Apprêtez-vous livrer un combat désespéré, car ce dont il va s'agir c'est de mort. Ce ne serait pas la première fois que ces terribles oist-ai

dont les serres sont des griffes de fer, dont le bec est plus tran chant qu'une lame d'acier et dont le vol puissant ne saurait être anété, ce n'est pas la première fois, dis-je, que les urubus, at' taquant, en troupe, un groupe d'hommes, seraient restés vainqueurs de la lutte !

— Antonio! Les fusils! J)es couteaux!

Le jeune Italien courut exécuter l'ordre du capitaine. Pendant ce temps Dre3'fus, se tournant vers Odette, lui de- Aiauda :

— D'où vient que ces vautours américains nous poursuivent en masse si compacte et si nombreuse? Da tout le temps que j« suis resté à l'Ile du Diable, je n'ai jamais vu d'urubus voler, tout au plus que par couples.

— Ces oiseaux de proie, répondit Odette, sont si malins qu'ils Se réunissent en phalange quand leur instinct leur dit qu'ils seraient impuissants, isolés, à accomplir une œuvre de mort. Sans aucun doute, ils ont assisté à notre départ et n'ont pas perdu de temps pour s'avertir et s'organiser, afin d'avoir plus facilement raison de leurs victimes.

En ce moment, Antonio revint avec les armes demandées. Erwin et Degouves, reconnus pour les plus adroits tireurs, reçurent les fusils, Odette et Antonio s'armèrent de revolvers et Dreyfus, s'emparant d'un large coutilas en jeta un second au lipreux.

Erwin et Dreyfus étaient d'avis qu'il vaudrait mieux se retran« cV.er dans la cabine pour résister de là aux assauts de leurs ennemis ailés. Mais Odette leur fit comprendre que ce serai|; justement aller à l'encontre du but. En effet, les vautours se postant sur le radeau, barreraient de leur masse l'entrée de la cabine en attendant que la faim et la soif eussent eu raison de j.^ur proie humaine.

Et puis, bientôt de leurs becs acérés, ils auraient arraché les joncs tressés dont, se composaient les cloisons ^u fèlc abri.

Tous admirent aussitôt la justesse de c:: raisonnemeat et l'on résolut de tenter, à ciel ouvert, la suprême résistance contre la nue animée et vorace, prête à fondre sur eux et de faire des efforts surhumains pour empêcher les urubus de prendre place sur le radeau.

Seul Mirowitch, malgré ses supplications, fut relégué dans la cabine, comme incapable de s'associer à l'horrible combat qui se préparait.

Trois minutes s'étaient écoulées, seulement, depuis ces rapides et sages apprêts, lorsque les fugitifs se trouvèrent subitement à l'ombre. On eut dit qui le soleil venait de sombrer à nouveau dans l'Océan.

En même temps, s'éleva une clameur déchirante, effroyable, semblable à une sonnerie de trompettes fêlées. Seulement, on eut dit que dix mule de ces trompettes sonnaient à la fois.

Les féroces oiseaux, les ailes étendues, courbant leur têtes chauves, aux yeux brillant d'un feu vert, et au bec tranchant, avidement, tendu, ouvrant déjà leurs serres redoutables, dans l'attente de la proie si longtemps poursuivie, fondirent à la fois sur le rac^eau.

Quatre coups de teu retentirent et autant de vautours tombèrent à la mer.

Un urubu s'était abattu sur l'épaule de Dreyfus, essayant de lui percer la tempe à coup de bec, mais le capitaine lui enfonça son couteau dans la poitrine et l'envoya rouler, palpitant, à ses pieds.

Voyant l'insuccès de leur premier assaut, les urubus opérèrent spontanément une courte retraite, sans doute pour se coasulter, mais continuant à planer sur le radeau flottant,

Degouves saignait d'une plaie béant à sa joue droite, à laquelle un urnbus, d'un coup de bec avait arraché un lambeau de chair vive. Mais il n'a/ait pas le temps de panser sa blessure, car bientôt les urubus renouvelaient leur attaque.

Cette fois, trois vautours, encore tombèrent, on tournoyant, dans la mer, alors qu'ils se trouvaient à une distance de plus de dix mètres.

Le; fusils d'Erwin et de Degouves, ainsi que le revolver d'Odette n'avaient point manqué leur but.

Les coups de feu succédaient aux coups de feu et, chaque lois, des Urubus tombaient sanglants dans la mer^ cii ils devenaient la proie des requins, affriandés par cette aubaine inattendue. Mais cependant ils ne lâchaient point prise et un« seconde fois fondirent en masse sur les fugitifs, prêts k une résistance désespérée.

Antonio avait été renversé sur le radeau et un formidable vautour, accroché sur sa poitrine, se mettait en devoir de lui ciêver les yeux.

Heureusement, Odette s'aperçut du danger que courait le jeune italien et, à bout portant, logea une balle dans [la tête de l'urubu.

Dre3'fus, en ce même moment n'avait pas à faire à moins de trois ennemis.

Comme un furieux il brandissait autour de lui son coutelas, large ouvert. Mais quoique le sang, filtrant entre les plumes, dru Sîrrées des Urubus, indiquât que ses coups avaient porté, les vautours continuaient â s'acharner sur lui.

Un terrible coup de bec que lui porta l'un d'eux, lui fit lâcher son arme. Bouillant de rage, Dreyfus fit un bond, saisit des deux main le monstre par son cou nerveux, l'étrangla et rejetta son cadavre à la mer.

Mais en même temps un coup d'aile d'un autre Urubus vint le frapper à la nuque avec tant de violence, qu'il roula sur le radeau, à moitié évanoui.

Erv/in lâcha son coup de feu, releva d'une main robuste la capitaine et lui remit son coutelas, qu'il avait laissé échapper.

Cependant les fugitifs, harcelés de toutes vsiris commençaient

à se croire décidément perdus, lorsqu'Odctte fit entendre une exclamation de joie.

Comme elle, ses compagnons remarquèrent alors que les Urubus abandonnaient le radeau, où tant d'entre eux avaient trouvé ta mort, pour se diriger vers une autre masse sombre flottant à quelque distance, balancé par les vagues.

— Nous sommes sauvés ! s'écria Odette, triomphante. Regardez, ils ont trouvé une autre proie qui, elle, ne se défendra pas.

Celte proie, qui avait attiré si heureusement l'attention de la bande vorace, c'était le cadavre d'un formidable requin^ probablement éventrée par un poisson-scie.

Sans perdre de temps, les Urubus s'installèrent sur la charogns flottante, et se mirent à l'entamer de leurs becs affilés.

— Maintenant, dit la jeune fille, je crois que nous pouvons nous considérer comme délivrés d'eux. Il ne se lèveront point de table avant d'avoir dévoré leur requin jusqu'aux arêtes. Cela leui prendra bien quelques heures et, pendant ce temps, nous serons loin. Quant à nous poursuivre, les Urubus, gorgés de chair, lie s'exposeraient plus au rude accueil que nous leur avons fait jusqu'ici.

Les prévisions d'Odette se vérifièrent à la lettre. Les terribles .Urubus ne s'occupèrent plus des fugitifs dont le radeau, poussé par un vent favorable, se trouva bientôt à plusieurs milles du requii\ mort.

Le premier soin du capitaine Dreyfus et de ses amis fut de débarrasser le radeau des Urubus tu«;s ou expirants et de laver le sang répandu au cours de l'étrange et terrible lutte.

Dans cette tâche, le vieux Mirowitch put utilement s'occuper.

Puis, on procéda au pansement de blessures, plus ou moins ■profondes, auxquelles personne à bord n'avait entièrement échappé.

Déjà les pansements antiseptiques, embarqués par Odette. venaient à point l ; Cela fait, on songea^eukment au léoreux. Que serait-il. devenu

de Jui, qui, isolé, à l'autre coia du radeau, il avait dû combattra, seul, une nuée d'ennemis implacables ?

Dreyfus se dirigea vers l'arrière du radeau pour s'ajsurer du destin subi par le malheureux, Mais sa stupéfaction fut grande en retrouvant le lépieux, debout devant lui, sans avc:r reçu la c;oindre égratignure,

Qui plus est, son coutelas ne portait point trace àe sang et il était dès lors évident qu'il ne s'en était pas même ervi.

— Comment, mon ami, avez-vous pu éloigner dt vous ces terribles oiseaux? lui demanda le capitaine. 1^

Pour toule réponse, le lépreux fit entendre son lugubre et sourd grognement, puis éclata de rire.

Dreyfus avait compris.

Ce cri seul, qui n'appartenait ni à l'iiomme ni à la 'lête, avait Suhi à mettre en fuite les Urubus,

Le radeau en feu

Enfin, les fugitifs purent goûter quelques heures ci'un repos bien mérité.

Deux heures après que le soleil eût paru aux zénith, il se réunirent pour prendre en commun un modeste déjeuner, consistant en café, en viande conservée et en biscuit de î.ier.

Mais quelle chère exquise eût pu remplacer celle-là, partagée, enfin, en pleine liberté ?

, Ce repas terminé, le jeune Antonio, sans qu'on len priât,

attaqua d'une voix pure, quelque chant de sou pays iiaial. Sjd organe velouté, l'expiession qu'il mettait à détaille.- ses doux canzonnes, avaient quelque chose de si doux, que l'on se seaLait, à l'entendre, déhcieusement ému.

Aussi, lorsqu'il se tût toutes les mains se tendirent vers lui, toutes les bouches le remercièrent avec efFusion du plaisir inattendu et charmant qu'il» avait procuré à ses amis.

— Vraiment, Antonio, s'dcria Odette, si je ne savais point quo vous êtes un jeune homme et un courageux jeuns homme, comme j'ai'*p)u m'en assurer tantôt en vous voyant combattre les vautours, si, encore, je vous avais écouté les yeux fermés, j'aurais cru entendre le chant d'une femme !

Antonio ne répondu point, mais ses joues se couvrirent d'une vive rougeur et il détourna la tête.

Odette l'avait-elle ofifensé en lui trouvant dans la voix quelqu cliose de féminin ?

— Dis-nous, Antonio, interrompit Erwin, en lui posant la main sur l'épaule, te souvient-il que nous nous étions promis de nous raconter, sans réticences, notre vie et les circonstances qui nous ont réunis à l'Ile du Diable ? Ne te plairait-il point d'ouvrir la marche ?

— je le veux bien, répondit Antonio.

Il se plaça au pied du mât et les autres s'assirent en cercle autour de lui.

Après avoir regardé pendant quelques instants le miroir des eaux d'un air sombre, il parla en ces termes :

— Peimettez-moi de ne pas me mettre directement en scène mais de vous narrer les faits comme le pourrait faire le premier journal venu. Ce sera comme un roman vécu dont je vous laisserai, à vous-même, chercher la clef.

« Or donc, il y a quelque temps, vivait à Rome un gentilîaommc de haute et antique noblesse, auquel ses aïeux avaient

laissé ur.e fortune considérable, que la vie large, le vin, le jeu et de plus dangereuses passions, encore, engloutirent rapidement.

De tout son héritage, il ne lui demeura qu'un petit bien, tout à fait négligé, situé de l'autre côté du Tibre, dans les environs immédiats de la ville éternelle.

Ce gentilhomme se nommait Luigi Eucononcini et il possédait une fille appelée Antonina.

Antonina n'avait pas atteint l'âge de quinze ans, que déjà elle comptait ■ — chacun le lui assurait, du moins — parmi les beautés, les plus incontestables de Rome.

Vous n'ignorez point, mes amis, que si, dans le Midi, les fruKs mûrissent beaucoup plus vite, la beauté se déclare, aussi plus tôt, chez les jeunes filles, avec le germe de l'amour, que dans le Iroides régions du Nord.

Nombre de gentilhommes de la première noblesse de l'Italie s'empressaient autour d'Antonina dans l'espoir de cueillir 1 premier baiser d'amour sur ses lèvres.

Mais Antonina appartenait à ces filles, au cœur droit et vaillant, résolues à ne se laisser embrasser que par eaux qui, auparavant leur ont passé, au doigt, l'anneau nuptial.

Cette détermination n'était guère de nature, du reste, à avancer les choses, car chacun savait que Luigi Buononcini son père, n'tût pu guère offrir à sou futur gendre, qu'un blazon fort dcdoré et une formidable liasse de mémoires impayés.

Hélas ! les gentilhommes, eux aussi, s'informent, avant de risquer la demande en mariage, si le coffre-fort du père est suffisamment garni pour la dot ! I

Mais la belle Antonina se souciait bien de tout cela!

Elle vivait tranquille, avec son père, dans la modeste propriété échappée encore aux créanciers, ou dédaigné(«. par eux, comme de trop minime appoint ; elle rêvait doucement à l'ombre des orangers et scnuiait aux bonds capricieux de ses chèvres, lâchées eu liberté dans le jardiiij lui-même, abandonné à la seule nature.

l23o. ALFRED DREYFUS

Elle dévorait du meilleur appétit du monde, comme c'eussent été des mets de choix, les macaroni, les salami et la simple polenta, réservés d'ordinaire aux gens du peuple. Et c'était en chantant, qu'elle vaquait aux soins de la cuisine, car sa mère était morte et sa seule et vieille servante avait déjà les mains pleines de lourds travaux.

Luigi Buononcini s'absentait ordinairement de chez lui cinq jours sur sept. Il les passait à Rome, dans les cluDs et les maisons de jeu, essayant toujours de ressaisir la chance au tapis vert, où personne ne voulait plus lui t enir tête, maintenant, qu'après dépôt de son enjeu.

C'est ahisi qu'Antonina se trouvant entièrement livrée à ellemême, passait le temps à se demander ce quoi, dans l'existence, peut bien mérité le doux nom de « bonheur .»

Un jour qu'elle était assise dans un petit bois, jouxtant l'humble villa de terre, et quelle se trouvait plongée dans ses éternelles méditations, le bonheur s'approcha d'elle de fort près, et la salua courtoisement.

Le bonheur qui, pour cnaque personne, apparaît sous une forme dififérente, se présenta à la jeune fille sous celle d'un artiste voyageur, au front intelligent, aux beaux cheveux noirs bouclés, portant le sac au dos et le bâton ferré à la main.

Ce jeune homme, après lui en avoir poliment demandé la permission, s'assit à côté d'elle sur la mousse, et la conversation s'engagea.

Il lui apprit qu'il était un pauvre sculpteur, du nom de Paolo Csesare, dévoré des plus nobles ambitions.

La ville de Rome ayant mis au concours un projet de fontaine, surmontée de la statue de Victor Emmanuel, il avait exécuté une maquette s\ir laquelle il fondait de grandes espérances, maquette déjà expédiée à Rome, mais qu'il se réservait d'achever et de modifier sur place.

LE xMARTYR DE L'ILE DU DIABLE i25î

Au;ant par goût que par économie, il devait être venu à pied du fond de la Lombardie.

C'est ce que raconta le beau sculpteur à la belle Antonina, et bien d'autres choses encore.

Lorsque le soir, Antonina s'étendit sur sa couche, elle ne se dem.'inda plus en quoi, consistait, ici-bas le bonheur.

Elle le savait maintenant.

— Dans quatres semaines, avait dit Paolo, le concours sera jugé ! La prime, rien que pour le modèle, est de vingt mille lires, mais il }'• a encore les bénéfices attachés à l'exécution. Si je suis vainqueur, chère Antonina, je reviendrai te demander en mariage. Tu seras ma femme. Je travaillerai, tu m'encourageras. Et nous nous aimerons, aussi ardemment qu'en cet heureux jour, s'il plait à Dieu, jusqu'à l'âge de quatre vingts dix ans, presque atleint par le divin Michel-Ange 1

Je laisse à votre imagination le soin de reconstituer les songes d'or qui fit, cette nuit là, l'innocente et heureuse jeune fille, mais j'en préciserai pourtant un, particulièrement persistant,

— Dans quatres semaines ! Vingt mille livres ! Et puis, amour fidèle jusqu'à l'âge de quatre vingt dix ans, avait-il dit.

Elle vit en rêve le jeune artiste debout près de son lit. Il se baissa vers elle et l'embrassa, d'abord, quatre fois, puis vingt lois de suite. Enfin, il sembla n'en plus vouloir finir et Antonina haletant, ne compta pas moir.s de quatre vingt dix baisers de ses lèvres brûlantes.

Les nombres 4, 20 et 90, avaient donc joué un grand rôle, cette nuit là, dans ses rêves de bonheur.

Antonina était une sincère jeune fille, presque une enfant encore. Ce qu'elle avait éprouvé, ce qu'elle avait lèsé lui emplissait à tel point le cœur que son secret déborda de ses lèvres.

La vieille servante fuf instruite de tout, sous le sceau du plus inviolable silenco.

— Ton rêve, Antonina « mia w ma félicité, mon doux ra3'on

de soleil, dit }a bonne femme, ton rêve doit être certes un avertissement du Ciel, Si tu m'en crois, tu iras sur le champ à Rome pour jouer à la loterie, les trois chiffres qui t'ont été inspirés en songe. Et si tu gagnes, ce ne sera certes point une petite somme.

Antonina avait justement reçu de son père, il y avait une couple de jours, une petite somme d'argent.

Et l'incorrigible joueur l'avait avertie qu'il lui faudrait vivre dessus tout un mois.

Par la santa Madona ! Bien souvent, déjà, Antonina avait résolu le difficile problême de vivre sans argent ! Pourquoi ne mettrait elle pas toutes ses ressources sur les fatidiques nombres 4, 20 et go ? S'ils sortaient, quelle victoire et quelle ivresse, d'offrir une petite fortune à son amant l

Antonina n'hésita plus.

Elle mit ssC plus belle robe et courut à Rome.

S'étant fait indiquer un bureau de loterie, elle y plaça tout© sa fortune sur les chiffres 4, 20 et 90,

C'était, dans le courant de la même après-midi que devait avoir lieu le tirage.

Antonina décida d'y assister..

Pour tuer le temps, elle entra dans une des multiples galeries qui abondent à Rome, mangea quelques biscuits, qu'elle avait apportés de chez elle et but un verre de limonade.

Lorsque l'heure lut venue, elle s'achemina v^^rs le local où devait avoir lieu le tirage. Plusieurs milliers de personnes y étaient déjà rassemblées.

Vous savez peut-être, mes amis, le rôle important et funeste que remplit le sort dans l'existence des Italiens de tout rang et de toute catégorie.

Cette faiblesse n'est point d'ailleurs, la notre seulement. On m'a assuré qu'elle éprouve tout autant les populations pauvres de l'Autridje-Hongrie.

LE MARTYR DE LÎLE DU DIABLE i233

Les malheureux, affolés par l'espoir du gain, font argent de tout pour pouvoir mettre à la loterie.

Antonina ne voyait autour d'elle que des visages anxieux et contractés, par l'angoisse du jeu.

Le tirage commença et, chose extraordinaire, presque coup sur coup, sortirent du tambour les numéros 4, 20 et go 1

Antonina avait gagné un teine, représentant un des plus haut prix que l'on pût atteindre.

Elle laissa échapper un cri de joie puis, tous bas, murmura le nom de Paolo.

En ce moment, elle se sentit frapper sur l'épaule. Antonio se retourna vivement et reconnut son père, fort surpris de la trouver en pareil lieu.

Doublement heureuse, elle lui jeta les bras autour du cou.

— Nous ne sommes plus pauvres, maintenant, mon père chéri, lui dit-elle à l'oreille. Je viens de gagner un terne !... Nous sommes riches! Riches! Tu n'iras plus au jeu, maintenant, n'est-il pas vrai, pour te voir toiser avec dédain par ceux qui se sont paitagés tes d<5pouilles... Plus de caries ni de dés!... Nous avons de l'argent, beaucoup d'argent !

Luigi Buononcini, natuiellement,« partagea sa joie. Après l'avoir tendrement embrassée et l'avoir nommée le bon ange de la maison, il se présenta, avec elle, pour recevoir le montant du bienheureux terne.

Lorsque le soir, il retourna avec Anloniniu à sa p3uvre villa, il y rappoifait cent cinquante miile lires en billets de banque.

Comme on ne pouvait pa3 raisonnablement confier une pareil fortune à une enfant sans expérience, le père se constitua obli« -geamment son caissier.

Quant à Antonina, elle eut biea vite oublié le gain inespéré qu'elle venait de faire, et si elle y pansait encore, parfois, ca n'était qu'en songeant à Paolo Caesare, dont la venue providen» telle lui avait la apporté, à la fois, fortune et le bonheur.

Dans trois semaines, il reparaîtrait. Mais qu'est-ce que cela pouvait faire maintenant, à Antonina, qu'il remportât ou non le prix de vingt m'ille lires ? N'était-elle pas riche pour deux, pour tiois ? Qu'il revint, seulement, n'ayant que son sac et son bâton de voyage, il n'en serait que plus tendrement reçu.

Cependant, le vieux gentilhomme devenait de jour en jour plus préoccupé et soucieuxc

— Certes, dit-il, enfin, à Antonina, cent-cinquante mille lires sont un beau denier. Mais, ma fille, cela ne suffit point pour permettre de rentrer dans la société de nos pareils et de vivre d'après notre naissance et notre rang. Ecoute, il est un endroit, ravissant, pas trop loin d'ici, nommé Monte-Carlo, où je quadru« plerai facilement ton avoir. Veux-tu que nous y allions ensemble,

mon enfant ?

Que pouvait savoir Antonina au sujet de la ferme des jeux de Monte-Carlo ? Comment aurait-elle appris que maint joueur, plein de bien et d'espoir, s'y était rendu avec un million en portefeuile et trois jours après, ruiné complètement, se brûlait la cervelle et était enterré sans biuit ?

De tout cela, bien certainement, elle ue se doutait seulement pas.

La confiante enfant se réjouissait à la pensée du beau voyage qu'elle allait faiie et admirait les riches toilettes que son père avait commandées pour elle aux plus aristocratiques maisons de nouveautés de la ville de Rome.

Elle suivit volontiers son père à Monte-Carlo, ne posant, comme condition unique que le retour au pays avant les trois semaines écoulées.

— N'aie pas peur, ma fille, lui répondit Luigi Buononcini, Dans trois semaines d'ici, nous serons déjà longtemps de retour à notre villa et aurons mis en sûreté notre joli million.

Monte-Carlo, ce paradis sur terre, dont le sol disparait sous les fleurs, remplit d'enthousiasme la jeune Antonina.

LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE ï235

Les superbes jardins publics, les plantations merveilleuses, illuminées le soir de m lliers de pointes d'or, la richesse, l'élégance, la distinction de la société choisie qui s'y était rassemblée des principales capitales du monde, tout faisait une profonde impression sur cette âme naïve.

Mais au milieu de ses plus grandes joies elle ne cessait de penser à l'ami absent.

Nuit et jour elle rêvait uc lui, se voyant marchant à ses côLcs, la main dans la main, sous les verts ombrages et par les sentiers jonchés de roses.

Son père, lui, se souciait assez peu d'arbres et de fleurs. Pendant que sa fille se complaisait dans ses rêveries, il se tenait en permanence à la table de jeu.

Le roulement des billes, les reflets de l'or, manié par tas, les riharmes du tapis vert, les faces blêmes des croupiers, voilà les beautés naturelles dont ses yeux ne pouvaient se rassasier.

Il jouait et il perdait.

Pendant plusieurs semaines se poursuivit sa lutte contre la btnque, lutte qui, pour la plupart du temps, reste à l'avantage de cette dernière.

Le passionné gentilhomme peraait coup sur coup, en s'obstinanl de mettre sur la noire, pendant qu'un Français d'âge mûr, à la moustache grisonnante mais aux yeux étincelants, gagnait au contraire, en pontant sur la rouge.

Ua duel silencieux semblaient s'être engagé entre ces deux hommes, qui jamais ne s'adressaient la parole. Ils se bornaient à échanger un signe de tête, en s'asseyant à la roulette et, le soir, lorsque le Français se retirait emportant son gain, ils prenaient congé l'un de l'autre de la même et silencieuse façon.

Lorsque Antonina se tenait près de son père — ce qui lui ar» rivait parfois — les yeux du Français semblaient rivés sur tlle.

Mais, enfin, arriva le jour où le dernier billet de banque de

Ltiigt Buononcini ou plutôt de la confiante Antonina, dispaiu*" dans la large poche de son adversaire.

Le rouge avait tué le noir.

Buononcini, chancelant comme un homme ivre, descendit le large penon menant aux jardins, éclairés aux pâles rayons de ig lune.

Le Français l'avait suivi.

Il lui mit la main sur l'épaule et eut avec lui un long entretien.

Il résultat de cette conférence secrète fut que Buononcini ne reretourna point au logement qu'il avait retenu, pour tout soa séjour à Monte-Carlo, mais qu'il se fit remplacer par son adversaire français !

L'épouvante d' Antonina fut t^rande en voyant ce dernier pénétrer soudain dans sa chambre.

Le Français s'inclina galammait devant elle, pendant que ses yeux restaient rivés, avec une expression singulière sur l'innocente jeune fille.

— Signora, lui dit-il, pardonnez-moi si j'ai à vous communi:jaer une fâcheuse nouvelle. Monsieur votre père a perdu à la roulette jusqu'à son dernier sou. Mais n'en concevez aucune inquiétude, il ne s'en porte pas plus mal et est occupé, en ce moment, 'à sabler joyeusement l'excellent Champagne de l'Hôtel de France.

Antonina attendit en levant vers l'étranger ses grands yeux interrogateurs.

— En effet, reprit l'inconnu, il dépend de vous seule que Monsieur votre père se retrouve exactement aussi ric'ne qu'il l'était avant de se mettre au jeu. Il vous suffira simplement de ratifier le contrat que j'ai conclu avec lui tout à l'heure.

— Un contrat? Et en quoi puis-je m'y trouver mêlée, je vous

prie ?

— Oh ! pour le tout, ma belle enfant ! Car aux termes de nos conventions, c'est vous même, charmante Antonina, que j'ai acae-

iéc à votre respectable père.

— Infâme ! Voilà le prix de cet outrage !

Un coup de feu retentit et le Français roula en gémissant sur le parquet. Antonina lui avait envoyé en pleine poitrine une balle de revolver.

Ce faisant, elle avait agi en véritable Italienne, dans les veines de laquelle bout le sang ardent du Midi et qui préfère la mort à la honte.

Le revolver dont elle s'était servie appartenait à son père. Antonina le lui avait enlevé, le jour, même, do craint-^ qu'il ne s'en servît contre lui même, à la suite de ses pertes de jeu.

Cependant, le bruit de la détonation et les plaintes du Français avaient fait accourir dans la chambre les personnes qui se trouvaient pour le moment à la maison.

Antonina fut arrêtée et jetée en prison,

La même nuit, encore, on la mena, les menottes aux poignets, au chevet du mourant qui avait exprimé le désir suprême de la revoir avant d'expirer.

— Infortunée, qu'avez-vous fait ? murmura le Français d'une voix faible. Une effroyable erreur vous a mis une arme à la main.

'— Une erreur ? s'écria la jeune fille avec stupéfaction.

— Je suis le comte de Fontenay, et appartiens à la plus ancienne noblesse de France, reprit le blessé. Votre beauté, votre candeur, votre tendresse à l'égard d'un père qui n'en est guè:e digne, m'avait charmé en vous et je résolus de vous sousUaire à lui pour empêcher que, tôt où tard, il ne vous poussât au deshonneur...

Le mourant se tût, pendant un instant. Puis soulevant sa tête maigre et pâle :

— Mais, en présence de l'Eternité, reprit-il, solennellement, j^ iure que ce n'est point pour moi que je vous avais achetée. Je vous avais destinée à devenir la femme de mon fils un bean

t brave garçon, qui a voulu se faire artiste et qui, sous la nom emprunté de Paolo Ca^jsare vient de faire couronner à Rorne son projet de fontaine monumentale, à la mémoire de feu Victor- Emmanuel!...

Antonina poussa un cris déchirant et s'affaissa devant le lit da mort du comte de Fontenay. Toutefois, elle put encore lui entendre murmurer ces dernières paroles.

— Mon fils Paul... Je lui ai écrit... Il doit arriver demain.,. Demain.., Ah ! pourvu que je vive encore jusque,,,

La mort l'empêcha d'achever I

Le lendemain, en elïet, le jeune et déjà célèbre statuaire « Paolo Caesare » arriva à Monte-Carlo. Mais il n'y trouve que le cadavre déjà froid de son malheureux père, et c'est au chevet fnnèbre qu'il apprit l'inconscient attentat qui lui avait coûté la vie.

Paul de Fontenay voulut voir la coupable et obtint de pénétrer dans son cachot.

Là, il S8 trouva en présence d'Antonina î

Ainsi devaient se revoir ces deux êtres jeunes beaux et bons qui avaient attendu si passionnément l'un et l'autre, l'instant de leur réunion !

Paul ne prononça point une parole. Deux larmes roulèrent dô ses yeux. Puis il sortit eu courant et, le jour même, on le retrouva dans les jardins de Monte-Carlo, la tempe trouée par une balle

C'était peut-être le premier suicide de ces lieux enchanteurs et maudits qui se fut lue avant de s'être même assis au jeu!

Le narrateur se tut.

Au cours de sou fatal récit, un douloureux changement s'étai< opéré sur son beau visage.

Les lèvres, amèrement crispées, pâle comme la mort, elle même, . et les yeux pleins de larmes, Antonio se tenait immobile au pied du mât.

Quelques minutes s'écoulèrent avant que ses amis osassent lui »dresser la parole.

Enfin, Odette lui demanda d'une voix douce !

— Et Antonina, que devint-elle ?

Un profond soupir gonfla la poitrine « du jeune Italien ».

— Vous voulez connaître le sort de cette malheureuse créature ? demanda-t-il. Ne l'avcz-vous point déjà deviné? Comme celui qu'elle avait tué, et qui n'avait point eu le temps de l'innocenter, était un personnage marquant, elle fut livrée au gouvernement français. Le suicide du jeune Fontenay était venu encore compliquer son cas... On lui fit son procès et..»

— Une barque ! Une barque en vue ! cria Erwin, se redressant brusquement.

Les fugitifs se levèrent, aussi, pleins d'angoisse et d'effroi, croyant que l'embarcation signalée par Eiwin n'était autre que l'Aviso du pénitentier, envoyé à leur poursuite.

Mais en suivant la direction indiquée par la main de leur compagnon, il ne virent, sur les flots, qu'un frêle canot à voile, — une coquille de noix en comparaison du vaste Océan,

Ce c?mot semblait ne subir aucune direction, car il errait au caprice des vagues. Il était, comme nous l'avons dit, pourvu d'une voile, mais cette voile pendait en lambeaux le long da son tfiat. Il avait un gouvernail, mais personne à la barre.

— Probablement cette barque aura été entraînée par la tempête <în plein'" mer, dit Dreyfus. CJuoiqu'en l'obervant au moyen de cette longue-vue, je ne découvre personne à son bord, il n'en est oas moins de notre devoir de nous assurer si, dans le fond, ne se trouverait point étendu quelque malheureux naufragé, ayant besoin de notre secours.

Sur un signe du capitaine, Erwin fit manœuvrer le gouvernail iu radeau, Degouves et Antonio saisirent leurs rames et bientôt on se trouva dans le voisinage du canot, abandonné à lui» mêmcf

Ils ne s'en trouvaient plus qu'à une centaine de mètres, lorsqu'ils virent se diesser lentement, dans la barque, une forme humaine.

C'était un homme, et pour autant qu'on pût s'en assurer de visu, cet homme était frappé de démence.

Ses cheveux gris flottaient en désordre autour de son front, ses yeux semblaient près de jaillir de leurs orbites et étaient fixés, avec égarement, sur l'immense étendue. Ses joues étaient profondément creusées et le corps tout entier, massif et lourd, semblait avoir subi comme un écroulemeat.

Le malheureux levait les bras au Ciel et, en sons faux et hrisés, une joyeuse chanson s'échappait de ses lèvres gonflées et bleuies.

— La longue-vue ! La longue-vue ! s'écria Odette.

. Mais avant que Dreyfus eût pu la lui tendre, elle éclata en sanglots et gémit, avec un mélange de douleur et d'aversion :

— Il n'en n'est pas besoin! Je reconnais bien, maintenant, cet homme 1 Grand Dieu ! combien ta vengeance est prompte et terrible! Erwin, mes amis, le malheureux, l'insensé, que vous

Toyez dans cette barque, n'est autre que... mon père î

Erwin soutint sa chère Odette par la taille et elle cacha son front dans son sein, en pleurant amèrement.

Qui donc aurait troublé sa tristesse par quelque indiscrète question ?

Cependant Dreyfus fit gouverner droit sur le canot, que l'on attacha solidement au radeau de sauvetage. Puis, le capitaine se mit en devoir de faire monter sur ce dernier, le misérable fou.

Mais ce n'était point là une besogne facile.

Lapayre se défendait des pieds et des mains avec une incroyable vigueur.

Saisi par Dreyfus, il cherchait à l'entraîner avec lui par dessus-bord, en hurlant d'une voix rauque ;

i^c. MARTYR DE L'ILE DU DIABLE 1241

— Je ne me laisserai pas prendre vivant ! L'horloger est tombe par accident dans la mer ! .. Je ne l'ai pas tué !... Non, cela n'est pas, ma chienne de fille affirmât-elle mille fois le contraire... Elle ment, vous dis-je !... Ne me reconnaissez-vous pas? Je suis le riche Lap^iyre, le fournisseur du bagne I

Le riche Lapayre I

La vengeresse Némésis l'avait tôt frappé, après qu'il eût, dans cette terrible nuit, froidement assassiné le malheureux Bidoche. Elle avait arraché l'avare à ses trésors, l'exposant sur l'Océan, sans un morceau de pain et, sans une goutte d'eau !

Il ne lui était rien resté, au misérable, de sa splendeur. Même a raison lui avait été ravie. L'angoisse, la terreur, le repentir et le remords en avaient fait justice.

Il fallut que Degouves accourut au secours du capitaine et ce ne fut pas trop des forces réunies de ces deux hommes, énergiques et vaillants, pour se rendre maître du fou.

Riais enfin, ils réussirent à le maîtriser et le transportèrent dans la cabine du radeau.

Odette s'agenouilla à côté de son père. Elle surmonta son horreur pour le lâche meurtrier, ne voulant voir dans ce père ciiminel, recueilli par ses amit;, que le malade, le naufragé frappé d'insolation, mourant de soif et de faim.

Elle mélangea avec précaution quelques gouttes de cognac avec du lait condensé, delyyè fortement, et le fit boire au meurtrier.

Le ion regarda sa niie d'un œil égaré et parut la reconnaître.

— Mets chauffer de l'eau pour le grog, Odette, murmura-t-il... C'est ce soir que doit venir Moréno, pour célébrer ses fiançailles. Ah ! Ah l Ce malin de Bidcche a réussi tout de même à lire la •ettie chiffrée. Mais je me suis assuré de son silence !,.. Ah l Ah ! Je suis toujours le riche et honnête Lapayre I

Pendant des heures entières, il parla ainsi dans le délire, et

chacun de ses inconscients aveux était un nouveau coup de poignard pour sa loyale fille.

— Ne pleure point, mon amie, lui dit Ervi^in en se penchant tendrement vers Odette. Ton père a reçu une vive secousse, mais cela passera et déjà il semble aller mieux.

— Hélas ! c'est justement ce qui m'attriste, soupira Odette, Je ne sais pas s'il me faut prier le ciel de lui conserver la vie et de lui rendre la raison, plutôt que de le faire s'éteindre doucement, sans qu'il se rende compte de son crime et de sa situation !

Pendant ce temps, les autres fugitifs n'étaient point restés inoccupés

Il s'étaient employés à réparer la voile du canot et avaient imaginé de placer ce dernier en tête du radeau, afin de profiter de la double voilure.

Ces soins et ces travaux les menèrent jusqu'à la fin du jour ot la nuit se leva, enfin, la seconde, depuis qu'il eussent reconquis la liberté.

L'aviso de pénitentier, à la seule pensée duquel, tous tremblaient intérieurement, n'avait point paru à l'horizon et l'ombre, saluée par eux avec joie, leur donnait l'assurance de n'être point si facilement découverts, lors même qu'on se serait déjà lancé à leur poursuite.

Ils s'assirent autour d'un substantiel repas, pour reparer leurs foices épuisées et allèrent se livrer au repos après une courte prière dite par la pieuse Odette,

Comme la nuit était particulièrement obscure et que tous étaient extrêmement fatigués, à la suite des émotions et des travaux du jour, il fut convenu qu'un seul à la' fois, d'entre eux, serait commis à la surveillnnce. Comme le radeau voguait à la dislance de cinq milles, seulement, de la côte, tout faisait prévoir que la r.uit serait calme et sans nouvciles alertes.

Le piemicr quart de liois tiois heures fu^ coj'fié à Degouves

LE MARTYR DE j.^ILE' DU DIABLE 1243

que Antonio devait relayer pour être à son tour relevé de gardû par le capitaine Dreyfus.

Comme la cabine était occupée par Odette, par l'insensé Lapa3Te, qui était tombé dans un sommeil agité, et par le vieux Ivlirowitch, Dreyfus, Erwin et Antonio allèrent s'étendre au fond du canot.

Bientôt, tout fut silence à bord du radeau de sauvetage. Degouves, qui se tenait au gouvernail, n'entendait que le clappottemc-nt des flots contre les planches, sommairement reliées, représentant leur dernier refuge.

La nuit était calme et de temps à autre, seulement, la brise s'engouffrait un peu vivement dans les voiles gonflées à son souffle capricieux.

Aucune étoile n'apparaissait au Ciel voilé par de sombres ruées roulant dans l'atmosphère.

Le temps semblait fort incertain. Mais comme ils naviguaient en suivant la côte, ils auraient le temps d'atterrir promptemnnt à la moindée menace de tempête.

Reste seul, Degouves s'abandonna à ses pensées qui, naturellement, prenaient l'essor vers ceux qui lui étaient chers.

— Dolores ! mon enfant ! soupira-t-il.** Je pourrais donc encore' te serrer dans mes bras et nous pourrons revivre ensemble ^s heureux jours que nous avons passés à Cuba !

Vers une heure, Antonio vint relever son compagnon.

Le jeune italien se frottait les yeux, encore gros de sommeil et il était facile de voir à son pâle et doux visage, que ce n'était point sans se faire violence qu'il avait seccoué, pour se rendre à son devoir, l'engoudissement qui s'était emparé de lui, en dépit de son mâle courage.

■ — Pauvre enfant ! dit le vieux Degouves, tn caressant pater« nellement ses boucles brunes. Encore si jeune et déjà devoir partager, avec nous autres, hommes, faits à la souffrance, tant de dangers et de fatigues !

1244 \LFRED DREYFUS

— Et c'est ce dont je suis fier, ami Degouves. répondit An« ^onio. Mais allez vous coucher, sans plus attendre, pendant que jeferai mon quart de nuit.

— Le capitaine et Erwin donnent-ils ?

— Dieu protège leur repos. Ils dorment comme des marmottes,

— Ils ne l'ont pas volé ! Et moi aussi je sens que je ne résisterai pas longtemps aux lois de la nature. Mes yeux se 1er" ment malgré moi I Bonne nuit Antonio ! Et fais bonne garde,, mon garçon,

Sur ces paroles, Degouves se rendit à bord du canot et, à peine se fût-il étendu dans le fond, que le sommeil s'empara de lui pour le conduire au pays mystérieux des songes.

Antonio se plaça au gouvernail, la tête penchée sur la poitrine et passant sa main froide sur ses joues brûlantes.

— Combien douloureusement ces souvenirs ont ébranlé mon âme, murmura-t-il. Toutes ces images sont redevenues vivantes pour moi, pendant qu? je les évoquais pour la première fois, dfipuis si longtemps ! Je le revoyais, noble et fier, assis à mon coté sur la mousse, en ce moment fortuné, le seul véritablement heureux que j'aie goûté au cours de ma jeune et déjà si déplo* rable existence ! Ah 1 ne suis-je point le plus à plaindre entra .eus ces infortunés ? Car, ils vont, eux, au devant de la liberté, remplis d'espoir de revoir les leurs et de les étreindre sur leur poitrine I Et moi, je serai toujours seul, même dans cette liberté, si impatiemment désirée 1 Le cœur auquel, seul, je tenais, est brisé, la bouche que, seule, je voudrais embrasser est froide et ■ivide ! Et mon refuge ne sera qu'un sépulcre où je pleurerai éternellement

Il se cacha la tête dans les mains et demeura immobile, comme changé en statue ds marbre

Hélas I au bout de quelques instants, ses mains retombèrent inertes. II s'était rendormi.

Maintenant, plus personne ne veillait sur le radeau balloté, do nuit, sur l'Océan.

Personne ne veillait, avons-nous dit ? Qui donc sort, là bas, de la cabine, rempant avec précaution sur les mains et sur les pieds ?

C'est un être humain, certes, maïs un insensé, obsédé de dangereuses hallucinations.

Sar.s faire le moindre bruit, il se redresse et regarda Antonio terrassé par la fatigue,

— Oui, il dort celui-là. Rien à craindre de son côté ! Un rire idiot contracte le visage bouffi de Lapayre.

Il sort de sa poche une boite d'allumettes, qu'il couve des yeux avec la sollicitude d'uie mère pour son enfant.

Après s'être déchaussé, il se glisse, sur la pointe des pieds, de l'autre côté de la huUe, faite de bois léger et de joncs tressés, déjà devenus secs.

— Y mettre le feu ? murmura-t-il. Oui, tout brûler, afin de réduire aussi en cendres le cadavre de l'horloger. Hi, hi, hi I Plus de preuves, alors, Lapayre est de nouveau riche et considéré. Le feu ! Que tout brûle 1 Tout ! tout !

Vivement il enflamme toutes les allumettes, les dépose tout contre une des cloisons de la cabine et s'étend sournoisement à côlé d'Aiifonio.

Un instant plus tard, toute la cloison, faite de joncs et de fibres de cocos sêcliés est en flamme. Un épais nuage d'acre fumée se répand sur tout le radeau.

Un cri efi"rayant déchire l'air et Odette échévelée, se tordant les mains, se précipite hors de la cabine.

Elle ne peut aller bien loin. Son père dément s'est jeté sur elle comme une bête fauve, lui entourant le cou de ses mains tremblantes et cherchant à la repousser dans la cabine en feu.

Mais déjà les hommes endormis dans le canot, et Antonio lui même s.- sont, réveillé.s en sursaut.

Encore à moitié endormis ils promènent autour d'eux un regard trouble.

Hcrrible et invraisemblable spectacle ! Sont-ils devenus leâ jouets d'un rêve affreux ?

Leur cabine, unique abri contre les rayons brûlants du soleil, leur cabine qui récelle tous leurs trésors, provisions, eau potable armes, instruments etc, est entourée de flammes et à quelques pas du brasier, Odette lutte contre son père, semblable à un animal de jiroie et poussant de rauques rugissements.

— A l'aide I A l'aide ! crie Dreylus, d'une voix de tonnerre. Sauvez d'abord Odette et puis nous sauverons le radeau qui porte notre vie à tous !

Pendant que les homment s'élancent, le feu croit d'instant ea instante

Le brasier éclaire de feux rouges la mer à une grande distance.

Les fugitifs ûottent sur un radeau embrasé î •

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