‹ Alfred DreyfusChapitre 7 sur 14 · L.e trompaur trompi · texte numérisé non relu

L.e trompaur trompi

Une des beautés les plus en vue de Bruxelles, était, il y. a quelques années, une cantatrice du Théâtre de lé Monnaie |uo nous désignerons, sous le nom déguisé de Ninon d© Clère.

Possédant la grâce exquise et le chic d'une vraie parisier.ne, la superbe Ninon avait été, de plus, dotée par la nature, d'uav. voix superbe, au charme de.laauelle personne ne résistait.

LE MaHITYR de L'ILE DU DIABLE 1247

Non seulement toute la jeunesse dorée, toute la haute gomme, ou pour mieux dire, tout le public homme de la capitale « brûlait pour ses appas d'inextinguible feux » mais les dames l'applaudisaient avec enthousiasme, lorsqu'elle paraissait dans quelqu'une de ses superbes créations.

De son passé, on savait peu de chose. Chose singulière^, pourtant, que celte étoile de véritable grandeur, qui aurait pu briller au firmament théâtral parisien, eût préféré favoriser de ses rayons la scène importante, il est vrai, mais secondaire de Bruxelles, et cela malgré les propositions les plus avantageuses pour entrer à l'Opéra,

Ninon de Clère, cela va sans dire, était richement payée par ses directeurs, jaloux de la conserver, et elle vivait sur un pied en parfait accord avec ses appointements.

Elle 'labitait, hiver comme été, une riche villa, située sur la lisière du Bois de la Cambre et tout entourée de jardins.

Les portes de sa maison s'ouvraient rarement à ses nombreux admirateurs, mais lorsqu'elle recevait, c'était avec une somptuosité dont les merveilles défrayaient les conversations de Bruxelles pen« dant plusieurs semaines.

Par une belle matinée d'octobre, arriva devant la grille de la villa en question, un homme de haute taille, qu'à son teint brun, ses cheveux noirs, son manteau pittoresquement drapé et au large feutre dont il était coiffé, tout le monde, à première vue, eût reconnu pour un artiste, ou un conspirateur italien.

Sans hésiter, il fit tinter la clochette, communiquant à l'intérieur et, lorsque le concierge vint lui ouvrir, il se glissa prestement à l'intérieur de la grille, simplement entrebaillée,

— Je voudrais parler à mademoiselle Ninon de Clère, dit-il au concierge, passablement interloqué de ses allures.

— Je le regrette, monsieur, mais mademoiselle n'est pas visible«.

En ce moment, une jolie et élégante femme de chambre se montra au haut du perron.

Comme le visiteur inconnu ne faisait pas mine de battre en retraite.

— N'est-il pas vrai ? mademoiselle Covalie, cria le cerbère à la jeune femme. Madame ne reçoit jamais aussi tôt que ça ?

— Mademoiselle de Clère est encore plongée dans profond sommeil, dit Taccorte femme de chambre, regardant Tltaliea d'ua' air surpris, et secouant la tête avec une certaine défiance. Elle a chanté, Roméo, hier soir, a soupe en rentrant et ne s'est guère couchée que vers deux heures du matin. Or, il en est huit a peine, heure décidément indue pour faire visite a une artiste qui a chanté la veille.

— Même pour oun visiteur accourou dou fin fond de l'Italie, demanda l'homme au large chapeau, et cela sur l'invitation espresse de la signora? « Corpo di Christe » si mademoiselle Ninon est oune grande cantatrice, ze souis, moi, oun peintre en renom, et n'ai nouih envie de faire antissambre chez elle !

— Les heures de réception sont de quatre à six, monsieur.

— Pour les autres, possibilé, via pas pour moi... Veuillez réveiller votre maîtresseo Je prends toute la responsabilité sour moi. Dites lui senlamente que le peintre italian Alessandio Franchessi est arrivé, ze vous réponds qu'elle vous sera reconnais« santé de la nouvelle.

L'assurance avec laquelle s'exprimait l'artiste ultramontain détermina mademoiselle Coralie, qui remonta le perron et que l'on entendit s'enfoncer dans les profondeurs de la villa, en fermant soigueusement toutes les portes derrière elle.

Sans en attendre linvitation, l'italien avait gravi le perron à son tour et se promenait dans le vestibule d'entrée, en regardant d'un air de dédain les tableaux, de prix cependant, qui le trans» formaient en espèce de galerie.

'fî. rryx jnîre sombrer le n^Jtre! s'cala-t-clh. Airêle, ou je le lii'iJe h

cervelle !

tO Centimes la livraison de 32 pages.

Liv, 40 Reproduction iXTiiRbiTE LÎV-' 40

Imprimerie L. IIy.nüep.ykx, Rue Saint-Pierre. 30, Biuxelles.

i25o ALFRED DREYFUS

Le concierge, devenu plus circonspect, le suivit pour le débarrasser de son sac de voyage, en tapisserie, mais l'artiste l'écaita tout simplement de la main.

Moins de cinq minutes plus tard, mademoiselle Coralie reparaissait, visiblement intiiguée et obséquieuset

■ — Que monsieur Alessandro Franchessi veuille bien passer dans e salon, dit-elle, faisant une gracieuse révérence. Ma maîtresse l'y rejoindra aussitôt qu'elle aura passé un peignoir.

Le peintre inclina la tête, sans répondre. Portant toujours son sac de voyage, il précéda la femme de chambre qui, de la main, lui avait indiqué un large escalier, garni de tapis, et entra dans une pièce dont elle lui ouvrit respectueusement les portes.

Cette chambre était connue, dans l'entourage de la cantatrice sous le nom de vSalon des Roses, justifié sous tous les rapports. Les tentures de soie en étaient brodées de roses rouges, jaunes et blanches, la décoration des meubles reproduisait en peinture, ou en sculpture, les mêmes motifs fleuris, les glaces s'y enchâssaient dans dès cadres de porcelaine, à base de roses, et la couronne de lumière, descendant de la « rosace » du plafond, offrait au regard des centaines de roses, de l'espèce dite Maréchal- Niels, réunies en guirlande et dont dont chaque calice recelait une lampe électrique.

Cependant, dédaigneux de tant de délicates merveilles, le peintre se laissa aller d'un air indifférent dans un fauteuil, après avoir déposé à ses pieds, sur le moelleux tapis de la Savonnerie, son inséparable sac de voyager

— Elle s'entend à jouer à la grana dame, la petite Ninon ^. murmura l'Italien, cette fois sans trace d'accent d'outre-monts. Où sont les temps difficiles où elle battait la dèche à Paris, gagnant à grand' peine un dur morceau de pain à enseigner les rudiments de piano et de chant aux filles de la basse bourgeoisie? Ah ! ah l Je ne crois point cependant que ses appointements, quels que forts qu'ils soient, puissent couvrir les frais d'une pareille

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magnificence. Cette célèbre cantatrice que l'on dit d'une vertu farouche, doit avoir d'autres ressources que celles qui lui valent son gosier. Mais ces ressources-là, ou plutôt ces sources, je ks connais. Ninon vit au dépens de la France, qu'elle ven a et trahit. Ce métier d'espion a toujours rapporté gros à ceux qui l'exercent et bien sot est celui qui ne ramasse point l'or où il n'}' a qu'à se baisser pour le prendre. La vie est courte et cher le p'aisir. Chacun pour soi, e^ apr<^s nous la nn du monde.

En s'adressant à lui-même ces dernières et édifiantes maximes, le soi-disant Italien fourra la main sous son manteau de carbonaro. L voulait s'assurer si le tréscr qu'il y avait caché y était toujours.

Au même moment, la porte s'ouvrit et la cantatrice entra dans le saion.

Ninon de Clère était de taille moyenne, mais d'une délicatesse et d'une perfection de formes qui lui valaient l'admiration des artistes et du public tout entier.

Ses mains blanches et aristocratiques, ses pieds mignons, la profusion de ses cheveux blonds-cendrés et ses grands yeux noirs, pleins de "Gammes discrètes ou voluptueuses, la rendaient irrésissible..

Un éégant peignoir de soie blanche drapait ses membres moulés sous la souple et indiscrète étoffe.

Nirjn referma soigneusement la porte. Puis, elle alla, les deux maipj tendues, vers le faux Italien, qui s'était courtoisement levé à ! >n entrée,

— Enfin, comte Esterhazy, je vous revois î

— Ne me donnez point ce nom là, ma chère amie, répondit â demi-voix le beau ténébreux, portant à ses lèvres une des mains de la cantatrice. Si l'un de vos serviteurs se doutait qui je suis, nous serions l'un et l'autre en un grand péril. Ici, je ne dois être qu'Alessandro Franchessi, peintre italien en renom, que vous avez fait venir de Venise, ici, pour reproduire sur la tuila vos traits adorables et chaimants

, ^Lic prudence est louable, mon cher major, répondit de même la belle artiste. Mais je m'étonne d'autant plus de l'heure indue à laquelle vous vous êtes présenté à ma villa. Vous devriez savoir, pourtant, que les allures d'une chanteuse sont toujours jalousement surveillées et si l'on vous avait suivi...

— Mais on ne m'a point suivi, interrompit le sinistre major. •D'ailleurs, je n'avais pas le choix, n'osant descendre dans un hôtel, où l'on aurait pu me reconnaître, comme vous venez de le faire, malgré mon déguisement, ma perruque et ma barbe grise.

— Comment aurais-je méconnu un de mes plus anciens et plus chauds admirateurs, dit Ninon de Clère. en riant.

— Et, par parenthèses, riposta le major, un admirateur dont vous avez accueilli les feux avec une glaciale froideur.

— Ne parlons plus de cela, voulez-vous ! dit la chanteuse, d'un ton sérieux. Vous n'avez point certainement, mon cher comte, fait le voyage de Paris à Bruxelles pour m'exposer les griefs de votre trop impressionnable cœur, mais bien pour me fournir une nouvelle arme contre notre ennemie commune.

— Notre ennemie commune? demanda Esterhazy. Qai donc nommez-vous ainsi, belle inhumaine ? ^

— Ne le savez-vous pas : la France, ou, plutôt, la République française.

Et les yeux de la jeune femme lancèrent des éclairs,

A moins que vous ne prétendez, comte Esterhazy, con«

tinua-t-elle avec animation, que vous ne souhaitez point, vous aussi, la ruine et l'écroulement de cette odieuse république? Ehl quoi, un officier capable comme vous l'êtes, un esprit génial, digne des plus hautes positions, n'a pu franchir encore, dans ce pays de mesquine et basse ingratitude, l'humble grade de jnajor.

Le comte baissa la tête. Cette femme avait du premier coup înis le doigt sur la plaie qui saignait en lu*

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— Les incapacités les plus notoires, les plus vils égoïsmes gardent en leurs mains cupides les destins de cette République, et les hommes d'action, d'énergie et de génie comme vous sont tenus systématiquement à distance. Tout ce qu'on fait pour eux, c'est de leur accorder quelque uniforme chamarré, un beau sabre et des ijottes brillantes, comme on achète un costume de carnaval à un enfant, pour le faire tenir tranquille. Qui si, pourtaat, le gamin continue à bouger, on l'envoie en Algérie se débrouiller avec les Bédouins, qui lui font passer le goût du dévouement patriotique.

— Assez ! dit le sinistre major, dont le regard se chargea de furieuse menace. Assez, Ninon ! Je sais que tu hais la France, Que dirais-tu donc si je te disais que j'ai là, dans la poche de mu redingotte, des pièces qui, entre les mains d'un ennemi avisé et déterminé, pourraient provoquer la ruine de la République ?

Ninon de Clère étouffa avec peine une exclamation de joie.

— M'apporteriez-vous des documents militaires, demanda-t-elle vivement, des plans des papier« secrets ? Faite moi voir et dites le prix que vous en exigez.

Le sinistre major recula quelques pas. Comme s'il voulait défendre ses précieux documents, il porte la main à sa poitrine,

— Nous n'eu sommes point encore là, répondit-il presque rudement. Avant tout; je dois vous prévenir que, cette fois, je veux traiter directement avec la personne à latjuelle, par votre intermédiaire, j'ai vendu déjà certaines pièces, il y a deux ans. Celte fois-ci il s'agit de plans qui mettraient l'ennemi en état de par\cnir jusqu'à Paris sans pour ainsi dire rencontrer de résistance. Car, les plus importantes places-fortes seraient enlevées par lui en se jouant... à condition de posséder les documents que j'ai réussi à me procurer.

— A merveille l S'il en est ainsi, je vous réponds qu'on sera enchanté de vous acheter vos papier et d'y mettre le prix.

Le comte frappa du pied avec colère.

— Ou? gronda-t-il. Encore, on! Est-ce que je ne saurais

125/ A-LFRED DREYFU

donc jamais avec qui j'ai véritablement à laire ? Quel est l'eni;cnii de la Fiance entre les mains duquel je livre mon honneur, et mieux que cela, ma vie ?

La cantatrice haussa les épaules.

— Qu'est-ce que cela peut bien vous faire? répondit-elle, La personne qui vous a déjà acheté dt.s documents, désire n'être point connue. De cette façon, elle se met personnellement à l'abri de toute Indiscrétion, involontaire ou voulue. Vous devez bien comprendre cela, mon cher comte, habile comme vous l'êtes, à la découverte de boucs émissaires.

— Que voulez-vous dire? s'écria le major, La belle artiste éclata de rire.

Elle posa 5a belle main sur l'épaule du comte et l'attira doucement à elle, de façon à ce que sa bouche touchât presque l'oreille du traître,

. — Et le capitame Dre3'fus, lui dit-elle tous bas, le martyr de l'Ile du Diable ! Ah ! Ah ! vous avez manoeuvré là, mon cher comte, avec une belle maestria. Touie cette affaire constitue une merveille de genre. Je ne doute point qu'tn cette occasion, encore, vous ne vous soyez réservé un Dreyfus, en cas de malheur.

— Vous êtes une fine mouche, Ninon, répondit le major, ne pouvant s'empêcher de sourire. Vrai Dieu ! avec une femme comme vous, à mon côté, je répondrais de conquérir le monde.

— Ah ! Ah ! Le major comte Esterhazy voudrait, lui aussi, iouer au Napoléon ! Prenez-y garde, mou bon ami. De nos jours, 'avec de semblables velléités, ou tourne bien vite au « Boulanger ». Mais revenons-en à nos moutons. Quel prix demandezvous de vos petits papiers ?

Le sinistre major réfléchit un moment.

Ses besoins d'argent et son insatiable cupidité le poussèrent d exiger une somme qui lui-même estimait hors de proportion, même avec l'importance des plans à vendre.

^ Quatre cent inille francs, dit-il, enfin- d'une voix peu assurée.

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Il s'agit, sachez-le bien, de plans concernant quatre des prin* cipales places-fortes du pays et j'eslime qu'à raison de cent Viiille fiancs pièce... ce n'est point trop exiger...

A la grande surprise d'Esterhazy, la cantatrice lui répondit tranquillement.

— En effet, le prix semble raisonnable. Mais vous me restez à déjeuner, mon cher. Entre la poire et le fromage, je vous apprendrai comment la cbose pourra s'emmancher.

■ — Fort bien, dit le comte. Seulement je vous préviens que la tjansaction doit être conclue en déans les vingt. quatre heures,

— Ce soir même vous serez en possession de l'argent, lépon« dit Ninon avec assurance.

Elle sonna et la femme de chambre parut.

— Nous voilà donc d'accord sur la paix de ce portrait, sigror Franche ssi, rcpiit la cantatrice, en se retournant froidement vers le soi-disant peintre. Vous me ferez l'honneur d'être moji hôte tout le temps nécessaire à son achèvement. En ayant l'original conslamment sous les yeux, vous n'en ferez votre copie que plus rtssemblante... Ma femme de chambre mettra à votre disposition deux pièces aménagées, à l'étage et si cela vous convient, je vous attends dans un quart d'heure d'ici, dans la sal'e à manger où ie déjeuner sera servi.

Et après s'être inclinée légèrement, Ninon de Clcre prit congé de son digne complice.

Le major fut introduit par la soubrette dans un appartement composé de deux pièces meublées avec élégance.

Il déposa dans une garde-robe son manteau et sa valise, mit quelqu'ordre à sa toilette, en se gardant d enlever, toutefois, par des frictions et des ablutions imprudentes, le maquillage savant dont Pompadour avait enduit son visage et, allumant une cigagarette, se mit à parcourir la chambre de long en large, tout entier à ses réflexions.

' — Tout marche à souhait, se dit-il, à demi-voix. On me

aiera mes papiers quatre cents mille francs et lorsque j'aurai satisfait Robyn, le Juif et mes autres créanciers, il me restera encore une fort jolie somme qui m'aidera à poursuivre, sur nouveau frais, contre la famille Dreyfus, la guerre d'extermination que je lui ai vouée. Le serment prêté par moi au chevet de mon père expirant n'est encore réalisé qu'en partie. Le capitaine Dreyfus est réduit à l'impuissance pour le reste de ses jours et qui sait si, à l'heure présente, le prisonnier de l'Ile du Diable n'a pas déjà succombé. Son fils, le petit André, ne se trouve point, il est vrai, en ma puissance, m.ais ravi à la vigilence des siens, par une tentative hardie, il a disparu la nuit même où Pompadour s'en était emparé, et il doit avoir perdu la vie, autrement, on l'aurait déjà retrouvé. Lucie, la femme eu capitaine a disparu, elle-aussi. Peut-être, désespérée, a-t-elle porté atteinte à sa propre vie et son cadavre repose-t-il, au fond de quelque cours d'eau. Une dernière colonne, subsiste encore, de l'édifice condamné à la destruction. Mathieu Dreyfus ! C'est le dernier de cotte race exécrée, qu'atteindra ma juste vengeance.,. Ah ! je voudrais que ma mère vécut encore assez longtemps pour apprendre de moi la joyeuse et triomphante nouvelle ! « Mère, j'ai vengé mon père et moi-même sur la famille de l'homme qui nous a ravi notre honneur ! »

En ce moment, le vent s'engouffrant dans la cheminée fit entendre un sourde plainte.

Esterhazy crut entendre le dernier soupir d'un mourant. Il devint d'une pâleur livide.

— Est-ce qu'elle aurait justement expiré en ce moment ? se demanda le superstitieux bandit, en épongeant son front mouillé de sueur froide. Mère ! IMère ? Attends, attends, que ma vengeance soit entièrement révolue 1

Il fit quelques pas dans la chambre, puis, tirant son carnet de la poche extérieure de son veston, et jetant un coup d'oeil sur la pendule Louis XIV, placée sur la cheminée, il inscrivit,

%uv la dernière feuille, la note, ou plutôt, la question suivante ,

« Ma mère est-elle morte le 7 octobre à 9 heures i3 minutes du matin ? »

Il ferma l'agenda, le remit dans sa poche et descendit à la salle à manger, portant toujours sur lui les document dont pouvait dépendre le salut ou la perte de la France.

Ninon, la belle cantatrice, le reçut de la façon la plus empressée assise à une table luxueusement servie et couverte des patisseri<iS It; plus friandes,

lyorsque le comte y eut pris place et qu'elle lui eut versé, de sa blanche main, une tasse de café, d'un arôme exquis, elle lui dit en souriant :

— Comme nous avons à ajitter des choses qui doivent rester secrètes, il sera bon que nous nous isolions un peu plus du reste du monde.

Elle pressa sur un bouton et, soudain, quatre cloisons, tendues Ûe soie, sortirent du parquet, entourant la table et les convives d'un carré parfait d'une dixaine de pieds superficiels.

En même temps, descendit un second plafond, tapissé de velours bleu et où s'allumèrent, comme des étoiles dans l'azur du firmament, une multitude de lampes électriques 1

En voyant le stupéfaction du comte, qui cependant ne s'enieutait point aisément, Ninon de Clère se mit à rire.

— Ces cloisons sont en acier capitonné, dit-elle. Elle ne laissent passer aucun bruit, aussi pouvons-nous parler aussi haut que cela nous plaira. C'est comme si nous nous trouviont enfermés dans un coffre-fort, mais la décoration intérieure en est quelque peu moins froide, qu'en pensez-vous ? Et voilà comme en est réduite à déjeuner une pauvre cantatrice lorsqu'elle commet l'im« prudence de recevoir un de ses fidèles amis.

— Et quand pourrai-je traiter de mes document avec la personne qui serait disposé à les acheter? demanda le major.

— Ce soir môme car, bien que cette personne n'habite poia*

Bruxelles, elle s'y trouvera expressément. Pendant que vous étiez dans votre chambre, là-haut, je lui ai lancé un télégramme en un langage conventionnel, connu de nous, seuls, pour l'avertir de l'extrême importance et urgence de l'afFaire.

— Et où aurai-je l'avantage de la rencontrer ?

— Au bal paré et masqué qui a lieu, exceptionnellement ce soir, au Théâtre de la Monnaie. Ce rendez-vous me parait le mieux choisi en pareille matière en ce qu'il vous permettra de garder tous les deux votre masque. Il est bon, croyez-moi de tenir son visage caché. Qui sait où et dans quelles circonstances on est exposé à se rencontrer.

— Me paiera-t-il en argent ?

— Il sera bien un peu difficile de réunir, ainsi, à l'improviste, une pareille somme en billets de banque, mais comme il serait dangereux de vous délivrer un accréditif pour un import aussi inusité, il faudra bien qu'il les trouve. Vous recevrez les quatre cents mille francs en quatre liasses de chacune cent billets de mille... Mais à propos, vous ferez bien de repartir pour Paris, aussitôt l'affaire en règle. L'étranger, avec lequel vous aurez à traiter, pourrait être reconnu par les agents secrets que le gouvernement français entretient ici et qui se demanderaient, peut-être, pourquoi vous êtes arrivé ici à l'improviste, car vous devez savoir que pour les vrais spécialistes, il n'y a déguisement qui tienne.

— A quelle heure part le train de nuit pour Paris ? demanda Esterhazy.

— Quelques minutes après minuit,

— Bon ! Je tâcherai de le prendre. J'espère que tout sera terminé avant. Mais pourrais-je savoir le déguisement qu'adoptera votre homme ?

— Il sera costumé en paysan hollandais. Pour vous, comte, vous revêtirez simplement une robe d'ermite dont il vous sera

LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE sSg

plus lacile de vous débarrasser, pour vous faire conduire à 1^ gare du Midi. "^

Sur ces paroles se termina l'accord préliminaire de l'abominable trahison, iroidement marchandée, au détriment de 1 a Frauce, et la conversation se porta sur des sujets plus attrayants.

Ninon de Clère raconta à son ancien adorateur qu'elle avait passe, récemment, une « saison » en Amérique, engagée par un impressario allemand, bien connu dans le monde des tr.éàtres. Les médecins lui avaient recommandé une traversée maritime pour raffraichir sa voix un peu surmenée par une fatigante campagne,

— Et la recette vous a-t-elle réussi? demanda le major.

Pour toute réponse, Ninon attaqua avec un incroyable entrain /e (( brindisi » de la a Traviata, » en choquant contre le verre de son hôte, son verre empli d'un tockay généreux.

Le beau ^«^nphreux vida d'un trait son hanap en cristal de Bohèruj-

— Tu es adorable, Nmon, s'écria-t-il avec feu, entourant de son bras la taille souple de la cantatrice. Ah ! cruelle, ne te souvient-il plus du passé ! Pourquoi ne reprendrions-nous point le roman si mal à propos interrompu? Je suis jeune encore et ardent et toi, plus belle que tu ne l'a jamais été.

L'incorrigible viveur voulut attirer la jeune femme sur ses genoux, mais il en fut empêché par une singulière surprise. Presque sans transition, son front se pencha, ses yeux se fermèrent et il tomba sur un coin du divan, adhèrent à l'une des parois mobiles de la cage de fer, capitonnée de soie,

La cantatrice, sans lui accorder un regard, écarta les rideaus de soie d^ la cloison qui lui faisait face, découvrant une espèce de niche dans laquelle attendait un jeune homme, de tournure élégante, mais dont le visage, déjà flétri, portait les traces d'un© existence désordonnée.

Ninon de Clère le prit par la main et le conduisit vers le divan où «?ijait Esterhazy, plongé dans un sommeil léthargique,

— Regarde cet homme attentivement, Maxime, dit Ninon à demi-voix. Il porte sur sa poitrine quatre documents dont chacun ne vaut pas moins de cent mille francs.

— Ce serait donc quatre cent mille francs en tout, répondit le jeune homme, avec une expression de basse cupidité.

La cantatrice se mit à rire en se pressant tendremeijt contre lui,

— Je vois, dit-elle, que Maxime Magnin n'a point désappris à compter, depuis qu'il ne vend plus de joyaux et de pierreries Avenue de l'Opéra. Oh ! bien, mon cher, cette nuit, ces quatre cents mille francs seront à nous, car c'est nous et non pas cet homme qui vendrons ses documents à l'ennemi séculaire de la iî"rance,

— Que prétends-tu faire, Ninon ?

— Enlever à ce beau major ses papiers et leur en substituer d'autres de même dimension.

En achevant ces paroles, la cantatrice alla vers Esterhazy endormi, déboutonna son veston et glissa la main dans sa poche intérieure.

Le major fît un mouvement. Même dans son sommeil do plomb il semblait se douter qu'on voulait lui enlever ses précieux documents.

Doucement 1 dit Maxime effrayé, à son audacieuse maîtresse.

Il va se réveiller.

N'aie pas peur, répondit Ninon. Il en a jusqu'à ce soir à

ronfler comme un tuyau d'orgue. La poudre que j'ai jetée dans son vin est d'un effet infaillible.

Et sa main fine et blanche reparut. Triomphale^nent, elle agita ts papiers volés par elle, défit le ruban qui les unissaii en paquet, les ouvrit, et les étendit sur un coin de la table.

— Le sinistre major ne m'a point menti, dit-elle au bout de quelques instants avec une expression de vive satistacMoi. Voici

<s plans des quatre principales villes-fortes de France dont l'en-

nemi, en possession da ces papiers, pourrait s'emparer presque sans coup férir... Sur ma parole, quatre cent mille francs, seulement, pour un pareil trésor, c'est donné !

— Et la personne, désireuse d'acheter de pareils document?, sera-t-elle ce soir à Bruxelles ? demanda Maxime.

— Elle y sera Maxime et c'est toi qui, déguisé en ermite concluera le marché avec elle.

— i\lais, deux masques, habillés en ermites, présenteront donc leurs papiers au même personnage ?

— Oui, mais il ne remettra l'argent qu'à toi seul, qui lui prés. ntera les pièces authentiques.

Ninon murmura encore quelques recommandations à son amant qui se retira promptement dans la chambre, qu'il occupait secrètement dans la vill.-v

Il s'y mit aussitôt à l'œuvre, copiant « grosso-modo » les plans, avec force erreurs volontaires et de façon à ce que du premier coup d'œil la copie dût être reconnue pour fausse et inexacte.

Deux heures après, il apportait son travail à la cantatrice qui l'examina attentivement..

— Ils sont fort bien, ces papiers, dit-elle en riant, et Esterhazy, lui-même, en les vérifiant à la légère ne s'apercevrait point de la subsiitution. Mais le spécialiste auquel ncus avons à faire ne s'y trompera pas.

La rusée coquine plia exactement les faux documents, comme l'étaient les originaux, en refit un paquet et les remit dans la poche du major, toujours endormi.

Cela fait, la digne couple remit en ordre la toilette de sa

victime.

Ninon, ayant de nouveau poussé sur le bouton, commandan. îe mécanisme de sa salle à manger, les parois de métal, rem' bourres de soie, rentrèrent dans le parquet et le plafond d'azur, eu :1c de lumières électrique disparut, replié, dans l'ouverture

qui s'était faite dans celui dont il contenait la siniple. doublure. Puis, elle se retira, avec Maxime dans son boudoir. — Maintenant, dit-elle, laissons dormir notre homme jusqu'à ce qu'il se réveille de lui-même, ce qu'il ne fera complètement qu'en s'apercevant que ses documents ne valent plus môme le prix du coupon de Paiis à Bruxelles. Allons, embrasse-moi, Maxime, et buvons un verre de Champagne à la santé de notre beau ténébreux. A trompeur, trompeur et demi. Il en fera bientôt; la cuisante expérience.

Los ûsux ermites

Il faut d'abord que nous expliquions à nos lecteurs comment nous retrouvons à Bruxelles, Maxime Magnin, en qualité d'amant de cœur de la belle cantatrice Ninon de Clère.

Pour ceux qui pourraient en avoir perdu le souvenir, rappelions en quelques lignes, 1 odieuse histoire du personnage.

Kous avons vu comment Maxime Magnin, associé de la firme de joaillerie Magnin et fils, avait, par ses dilapidations insensées^ provoqué la ruine de cette importante maison de commerce.

Dans les derniers jours de son séjour à Paris, nous l'avons VU aussi tendre un piège aftreux à Paulowna Mirowltch, env03'ée perfidement par lui dans la maison garnie de madame Degouves dans le but de la conUaindre par la violence à devenir sa maîtresse.

L'intervention d'Alice Terry et de M athicu Dreyfus, aurait

lE martyr de L'ILE DU DIABLE i263

empêché cet ignoble attentat si déjà, au péril de sa vie, 1% vic'.ime du libertin ne s'y était soustraite en se précipitant par la fenêtre sur le pavé de la rue, où elle avait été relevée par un vieux médecin et transportée à l'Hôtel-Dieu.

Maihieu Dreyfus, cro3'ant la jeune russe morte, avait menacé le misérable de le livrer à la justice. C'est alors qu'aux abois, maudit par son père qui s'était aperçu de ses vols, Maxime était parti précipitamment et presque sans argent pour Londres, dans l'intention de gagner de là les Etats-Unis.

A Londres, on s'en souviendra, l'indigne fugitif était tombé sur son frère Léon qui, se croyant trahi par Georgette Jacquin, avait résolu également de dire à l'Europe un éternel adieu.

Tenté par le portefeuille bien garni de son frère, Maxime l'avait attiré dans une rue écartée de Londres et l'avait frappé traîtreusement pour s'emparrer de son argent et de ses papiers.

Puis, croyant sa victime morte, il s'était embarqué pour New- Yoik à bord du « ])olpbyn » vapeur important de la ligne Cunard,

A sa grande alarme, dès le premier iour de traversé, Maxime avait soudain senti se poser une main sur son épaule et entendu unevoix de femme l'interpeller par son nom.

Le fratricide s'était retourné avec terreur, mais son effroi avait fait place à un joyeux mouvement de surprise en reconnaissant Ninon de C'.ère, la belle cantatrice, idole des « dillettanti b bruxellois.

Certes, d'elle, il ne pouvait avoir rien à craindre.

Ninon avait été sa maîtresse et lorsqu'il avait été question <îe se marier avec la fille d'un riche banquier de la capitale, il ne s'en était débarrassé qu'à grande peine. La jeune femme, ea eflet, était folle de lui et c'est désespérée de son abandon qu'elle avait acceptée un engagement pour la s.ène de la Monnaie. Maxime avait été l'unique amour de la belle cantatrice qui no devait plus en connaître d'autre par la suite,

1264 ALFRED DREZFUS

Le hasard les avait réunis à bord du « Dolphyn » et maintenant, Maxime s'était bien gardé de repousser son ancienne maîtresse. Ninon, accueillie par lui avec joie, lui avait rouvert les bras dans lesquels il chercha à oublier l'horrible image de son frère assassiné par lui.

Lorsque le « Dolphyn » arriva en rade de New-York, Maxime et Ninon s'étaient juré de ne plus se séparer et de tout partager, désormais, chance ou revers.

La cantatrice, en retrouvant Maxime, avait senti se réveiller sa passion pour lui avec plus de violence, encore, que par le passé, et Magnin s'était dit, de son côté, qu'il n'aurait pu rencontrer ïnieux que l'adroite et séduisante Ninon, pour se cacher dans son ombre protectrice.

De ses crimes, il n'avait naturellement appris à sa maîtresse qae ce qu'il voulait bien ne pas lui laisser ignorer. Mais il eût pu tout aussi bien risquer une confession complète, attendu que l'admirable Ninon était elle-même une des créatures les plus perverses qui puisse produire notre civilisation corrompue et dévoj'ée. Cette Circé moderne, fidèle à uji seul amant, eut fort bien poignardé en riant l'homme ou la femme qui lui aurait fait ombrage,

La digne couple avait passé quelques mois à parcourir les Etats-Unis, avec la troupe rassemblée par l'impressario allemand et c'est lestée de dollars que Ninon avait ramené son amant à Bruxelles, où elle avait repris son emploi avec un redoublement de succès,

Maxime, que Ninon faisait passer pour son répétiteur de chant, occupait un appartement de plusieurs pièces dans l'opulente et mystérieuse villa du Boi3 de la Cambre. Et c'est sous le commode prétexte de se perfectionner dans ses rôles que la chanteuse s'enfermait avec lui plusieurs heures par jour.

C'est ainsi que nous retrouvons à Bruxelles Maxime Magnin, laissé par nous en plein Océan, et que nous venons de le voir

LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE i265

copiant les plans volés par sa maîlre?se au comte Estcrliazy.

Lorsque le beau ténébreux, toujours étendu sur le divan de la cantatrice, se réveilla de son long sommeil dans la salle à manger, rendue à ses dispositions premières, la nuit était venue, et c'est à peine s'il pouvait deviner la forme des objets qui l'entouraient.

li se redressa avec effort et s'étira les membres.

Comment diable s'était-il endormt à la table richement servie, laissée d'ailleurs, dans l'état où il se souvenait l'avoir vue, le matin? Jamais pareille chose ne lui était encore arrivé. Jusqu'à présent, son corps robuste et son cspiit actif avaient su commander aux plus dures fatigues.

Il se souvenait bien s'être assis à côté de la délicieuse Nic'^ et d'avoir tenu sa jolie main dans la sienne.

Tonnerre ! Quelle crainte soudaine venait de l'envahir ! Son long sommeil n'aurait-il point été amené par une cause naturelle ? Aurait-on usé de moyens?...

Le sinistre major pâlit et porta les deux mains, à sa poitrino haletante.

Non ! Dieu merci, les précieux documents sur lesquels il comptait pour réaliser une fortune étaient toujours là ou il les avait mis et dans le même ordre,

Esterhazy respira de nouveau. Un moment, il avait craint qu'on ne l'eût endormi pour lui enlever ses plans !

Non, non I C'était le capiteux vin de Tockay, bu coup sur coup et eu quantité, qui avait eu raison de lui et l'avait fait s'endormir incivilement à côté de la plus charmante des femmes.

En ce moment, la porte s'ouvrit et Ninon de Clère parut, tenant à la main un flambeau d'argent, garni d'une seule bougie, allumée,

— Eb bien, mon vaillant convive, demanda-t-elle sur le ton duDf. douce raillerie, avez- vous enfin, terminé votre sieste?

Le comte balbutia quelques n.ots d'excuse.

— Laissez donc, cher comte, dit gentiment la cantatrice, je comprends bien cela, allez. N'avez-vous point passé une partie de la nuit en voiture et probablement sans beaucoup fermer l'oeil? Oh I on n'a pas toujours vingt ans. Vous avez été frappé j)ar l'oiseau et ce que vous aviez de mieux à faire, c'était de vous laissez aller. Comme ça, vous voilà à présent leste et dispos et tout à fait en état de faire vos affaires. J'ai fait partir votre costume dans votre chambre. Vo3'ez s'il vous va et préparez-vous. Dans deux heures, nous partirons pour le bal.

— Vous êtes parfaite, Ninon, répondit Esterhazy en lui baisant galamment la main.

Il monta à sa chambre où, tranquillement, il procéda à ses préparatifs.

Il n'était que neuf heures lorsqu'une voiture fermée s'arrêta devant la viila de la cantatrice. Un homme et une dame masqués y prirent place,

La dame était coEtumée en papillon, toute vêtue de soie aux reflets changeants. Les antennes, ornant son front, étaient de filigramme d'or, enrichis de pierres précieuses et lorsqu'e.le écartait les bras, les ailes, attachées à ses omoplates, entraient en mouvement et la faisaient ressembler à une iée prête à reprendre son vol vers les sphères enchantées du rêve et de la fantaisie.

Son compagnon, par un contraste piquant portait la longue robe brune, le manttau noir, le leutre et les gros souliers des ermites.

Certes, plus d'un honorable bourgeois, et surtout plus d'une curieuse bourgeoise, se seraient réjouis à l'aspect de l'étrange couple, car ce n'était point l'époque du carnaval.

Mais à celte heure, les entours du Bois de la Cambre étaient déserts. Seul, un homme, caché derrière un arbre, à quelques mètres de la grille, put voir la cantatrice avec son guide enfroqué monter en voiture.

Lorsque l'ermite, son masque à la main, arriva â quelqui.^ pas de l'arbre, abritant le guelteur nocturne, le rayon des lanternes tomba en plein sur son visage énergique et barbu.

L'homme caché fit un geste de surprise et ne put s'empêcher de murmurer :

— C'est bien lui!... Le sinistre major!

L'ermite, qui heureusement n'entendit point ces paroles, aidait courtoisement la dame à monter dans la voiture.

Le guetteur profita du moment pour passer, en se courbant, derrière i'équipage et pour gagner l'autre côté du chemin. Là, il attira à lui un vélocipède, dissimulé à l'ombre d'un buisson, l'enfourcha et se mit à suivre la voiture, lancée au galop.

Qu'eût dit Esterhazy s'il eût pu voir le visage de l'homm lancé sur sa piste et le suivant monté sur un vélo ? Eut-il cru possible que ce guett'^ur importun, ce témoin gênant fût Mathieu Dreyfus, l'homme, qu'en ce moment il haïssait le plus au monde, — puisqu'il croyait s'être à jamais débarrassé de son frère Alfred — et qu'il cro^^ait à pareille heure très certainement ;à Paris ?

Une autre circonstance eût aussi grandement ému le sinistre lajor, s'il eût pu en avoir connaissance.

Dix minutes après qu'il eût quitté la villa avec la charmante ;Ninon de Clère, une seconde voiture de louage s'arrêta devant îa ^rijîe qui, en s'ouvrant laissait, passer un deuxième ermite, exactement pareil au premier.

Cet ermite, c'était, nous le savons, Maxime Magnin qui, lui aussi, se rendait au bal masqué du théâtie de la Monnaie, portant, comme son sosie, sous sa robe brune, un paquet de documents, plies et liés de même façon.

Mais ces documents étaient les véritables plans de quatre citadelles françaises et leur vente pouvait irrévocablement entraîner la perte de la troisième République.

Le Théâtre de la Monnaie, ce rendez-vous attitré du high-liio ci du dilietantisme bruxellois, étaient fcériquement illuminé.

une ar.iiée d'ouvriers avaient réuni la salle et la scène en une même et immense arène, ou les fervents de la musa Tcrs« pschycore avaient leurs coudées Iranches.

Plusieurs milliers de masques circulaient, sous les flots aveuglants de lumière, faisait chatoyer les couleurs vives de leurs dé^^uisements, pendant que l'orchestre attaquait coup sur coup ses danses les plus entraînantes.

Le tout Bruxelles des grands jc-urs était là. Il s'agissait, en eiTct, d'une lête de bienfaisance organisée à grands frais par une des sociétés les plus riches de la capitale.

Il n'était point de bons bourgeois qui, excité par la double émulation de la gloriole et de la charité, n'eût sacrifié de bon cœur les trente francs auxquels avait été côté l'entrée à ce bal, dont les magnificences avaient été pronées, par anticipation, comme dignes des Mille et une Nuits.

Par extraordinaire, le Roi avait daigné honorer la fête d'une courte apparition. Entouré de sa cour et de plusieurs gv^néraux, il avait fait le tour de l'immense salle, distribuant aux dan; es, s'enpressant sur son passage, de ces compliments, aussi précieux pour celles dont ils font rougir le front, et palpiter le sein d'émoi et d'orgueil, que pour un soldat une médaille militaire épinglée à son uniforme.

Entre tous les masques, qui arrêtaient le regard par l'originali'é ou la magnificence du costume, et se livraient à tout l'entrain permis en ces sortes de fêtes, notre beau papillon, circulant au bras d'un vénérable ermite, faisait littéralement sensation.

Il est des personnes qu'on reconnaît sous n'importe que masque et quel déguisement, et Ninon de Gère était de ce nombre.

On sut bientôt, par tout le bal, quel était se sémillant papillon, tout soie et pierreries«

LE .'.TARTYR DE L'ILE DU DIABLE ïc6o

La marche gracieuse, le tour de tête, la rondeur du geste et surtout le feu du regard l'avaient trahie, à peina entrée dans la salle.

Et ses nombreux admirateurs s'étaient rassemblés autour d'elle formant comme un essain dont elle aurait été la reine.

Quel était cependant ce mystérieux ermite assez heureux pour enchaîner les pas du brillant papillon ? Sa personnalité était l'objet de commentaires à perte de vue sans qu'un seul des amis de la cantatrice, qui s'étaient comptés, d'ailleurs, réussit à pénétrer son incognito

Le visage du bon père était entièrement couvert d'un masque épais et tout ce que l'on pouvait voir de lui, c'étaient deux yeux noirs, lançant des flammes, de vraie yeux de démons.

Soudain, cependant, le papillon lâcha le bras de l'ermite et se perdit dans la foule des masques,

L'ermite alla s'asseoir sur un banc de mousse, car la salle avait été décorée de façon à rc^présenter une lisière de forêt antique, avec les taillis obligés de lauriers roses, les sièges de gazon et les ricailles, d'un Arcadoe de haute fantaisie.

Mais le bon ermite ne resta point longtemps seul. Un singe vint lui tenir compagnie, levêtu d'une véritable peau de chimpanzée et le front emprisonné dans un masque en carton pierre.

Le remuant et souple animal sembla s'être pris soudain d'une sympathie particulière pour l'austère cénobite. Tantôt se redressant, et tantôt se balançant sur quatre mains, il se mit à danser devant l'ermite, le tirant amicalement par sa robe et son manteau et, enfin s'enharJissant jusqu'à lui ietter les bras autour du cou et à le press:r tendrem.eu.t sur son cœur.

L'ermite qui ne sembla goûter que médiocrement le drôleries simiesques de son persécuteur, le repoussa avec humeur, se leva et, pour échapper a ses importunités se sauva à l'autre extrem t i de la salle où il se réfugia dans une . loge vide.

Aussitôt, ie singe, se redressani-, à son tour, se retira dans un encoignure de loge, où, sans être vu de personne il enleva pour quelques instants son masque et respira à longs traits, découvrant le visage pâle et préocupé de Mathieu Dreyfus.

— L'ermite qui accompagnait Ninon est décidément le comte Esterhazy, murmura-t-il. Il ne peut subsister aucun doute à cet égard. Depuis ce matin je le suis et l'ai vu pénétrer chez la caniatrice, drapé dans son manteau de conspirateur Italien. Ce soir, je l'ai vu encore quitter la villa en compagnie du joli papillon. Donc il est en ermite, Il faut que je ne le perde point de vue un instant, car certainement il n'est pas venu de Paris à Bruxelles dans le simple but de s'amuser. Pas besoin pour cela de quitter notre brillante capitale où les étrangers accourent de tous les points du monde. Non, s'il est ici, c'est pour accomplir quelque nouvelle infamie, dirigée contre ma famille et peut-êire contre la F'rance tout entière, Car j'ai lu dans le jeu du gredin Mais un instant, major ! Je suis sur tes talons et cette fois, tu ne m'échapperas pas, je te le promets.

A cet {adroit de son monologue, Mathieu Dreyfus entendit tout près de lui un frou-frou de soie. Il s'empressa de recoiffer son masque de singe.

A peine l'avait-il remis, qu'à sa grande surprise il vit passer devant lui le beau papillon au bras de l'ermite.

Le singe retomba aussitôt à quatre pattes et suivit le coupla en rampant.

Mathieu vit le papillon et l'ermite, abandonner la salle de bal et suivie le couloir conduisant aux baignoires.

Ils s'ariêterent devant celle portant le numéro sept, à la porte de laquelle le papillon heurta d'une certaine façon.

— Qui est là? demanda à l'intérieur une voix d'homr Ninon de Clère répondit aussitôt, d'une voix discrète.

— Un respectable Père de Paris.

— Et à qui ce respectable Père voudrait-il parler.

— Au sonneur de cloches de Strasbourg, répondit la cantatrice.

— Bien. Mais qu'elle heure marque à présent l'horloge da l'église de Strasbourg ?

' — Minuit... pour la France.

La porte de la loge s'ouvrit, La cantatrice et son compagnon se glissèrent à l'intérieur.

Aussitôt la porte fut refermée, et le verrou lestement poussé.

Mathieu Dreyfus qui, dissimulé derrière une coionr.e, avait entendu cet échange rapide de mots de convention, resta comme fsappé de la foudre.

Ce dialogue mystérieux ne lui paraissait avoir qu'un ssr^s trop précis. Il lui avait inspiré des soupçons qui l'agitaient à un point îxtraordinaire.

Eh ! quoi ! Là, dans cette loge, soigneusement refermée, se aamait peut-être le même méfait pour lequel son malheureux frère, le capitaine Dreyfus, avait été condamné, innocent ?

Le vrai traitre, trafiquant de la sûreté de la France, serait-il de nouveau à l'œuvre et ne serait-il pas possible d'écouter, de surprendre, ses infâmes manèges ?

Ces idées inspriraèrent à l'esprit de Mathieu une ir^ croyable force de volonté. *

ViS à vis du pilier, contre lequel il s'appuyait, montàii- l'escalier conduisant aux loges de premier rang. Il le gravit et chercha celle située juste au dessus de la baignoire où le pajilioa et l'ermite s'étaient enfermés avec l'inconnu, dont il n'avait pu entendre que la voix. Elle était heureusement inoccupée. Mathieu y entra et, par dessus le bord, chercha à plonger son regard dans la baignoire, dont le grillage avait été remonte.

Il s'agissait pour lui, maintenant, de justifier rn tout point son costume de singe.

Il s'accroupit sur le bord de sa loge puis, à la force du poignet, se laissa descendre en s'aidant des saillies en carton-pierre doré,

répétés à profusion duns l'architecture. Une des colonnes, sculptée en haut relief supportant le rang des loges, lui ofïiit à la fois une cachette et un appui. Il s'y retint, rapprochant le plus possible de la baignoire son masque simiesque, dont les ouvörturcs lui permettraient entièrement d'entendre, sinon tout ce que se diraient les gens qu'ils s'était donné la tâche de surveiller, du moins une grande partie.

Dans la salle on s'était fort bien aperçu des manœuvres du faux chimpanzée en admirant ses prouesses gyœnastiques. Et l'oa se montrait en riant l'amant ou le mari jalouse, sans doute sur la piste d'un galant rendez-vous de sa maîtresse ou de sa moitié infidèle.

Et comme les hommes sont de leur nature portés à se réjouir du mal d'autrui, surtout lorsqu'ils peuvent le faire avec quelque semblant de moralité, personne ne s'avisait d'avertir le couple galant, espionné dans ses épanchements ilhcites.

Cependant, le sang se figeait dans les veines de Mathieu Dreyfus, en entendant ce qui se disait dans le mystérieux baignoire. Quoiqu'il ne put voir les interlocuteurs, il en entendait assez pour s'assurer que, au milieu du joyeux tumulte de cette fête, profitant des libertés du masque et aux accords entraînants de l'orchestre, ce qui s'agitait Ik, c'était la livraison infâme, à l'einemi, la vente, à prix débattu d'une noble et grande nation.

— Avez-vous là les papiers que vous prétendez être de si inajeure importance, avait demandé la voix d'homme « du sonneur de cloches de Strasbourg » avec un accent étranger, trahissant une origine germanique.

— Le digne père les porte sur sa poitrine, répondit Ninon de Clère.

II s'ensuivit un froissement de papier, dépl s et étendus avec un certain empressement.

— Les plans de quatre des principales places fortes de France, dit une voix attérer, que Mathieu Dreyfus estima appartenir au

sinistre major, soucieux de déguiser un organe trop vibrant.

L'examen des documents sembla se prolonger pejidant u:r temps assez lon(

— Ces plans me semblent en effet digne d'intérêt, reprit enfin la voix de l'acheteur étranger. Et il sont, de plus, authentiques, car ils portent la marque secrète de l'Etat-major français. Vous en demandez, .parait-il, quatre cent mille francs?

— Pas un sou de moins, et la somme tout entière en bank* notes.

— Prenez donc ce paquet. 11 contient quatre liasses de chacua cent billets de mille francs.

Il s'ensuivit un nouveau et long silence, rompu seulement par le froissement des billets, vérifiés d'une main experte.

— Le compte y est, dit la voix du faux ermite.

— En ce cas, monsieur, répondit froidement l'étranger, nous n'avons plus rien à nous dire.

Lapoite de la baignoire fut rouverte et les trois conspirateurs se préparèrent à prendre congé.

Mathieu, avec toute l'agilité qu'il avait montrée précédemment, regagna l'appui de la loge de premier rang, et descendit l'escalier quatre à quatre pour surprendre et démasquer le traître, caché sous une robe d'ermite.

Mais il arriva trop tard, la baignoire était vide, le papillon et son cavalier avaient disparu.

Cependant, ils ne pouvaient avoir déjà quitté le bal. Mathieu se replongea immédiatement dans la foule des masques, mais tous ces efforts demeurèrent vains.

Sa marche le conduisit du côté du foyer où s'élevaient de joyeux éclats de rire. Mathieu s'approcha doucement d'une des portes, jetant un regard vigilant dans l'intérieur. A une petite table de marbre était assis le beau papillon, c'est à dire Ninoa

de Cière et, vis à vis d'elle, son inséparable ermite était en train de se verser un verre de Champagne.

Dreyfus se retira vivement pour courir aux trois agents secrets, dont il avait obtenu l'assistance et qui, vêtus de dominos rosesr G2 tenaient sur un point donné de la salle de bal.

— Suivez-moi, messieurs, leur dit Dreyfas, et emparez-vous, sous ma responsabilité, de l'homme que je vous indiquerai. Vous pouvez être certains que le gouvernement français reconnaitra par une riche récompense le service signalé que vous allez lui rendre.

Les agents ss serrèrent autour de Mathieu. Le frère de l'infortuné capitaine, envoyé innocent a l'Ile du Diable, pouvait à grand peine contenir les transports de sa joie.

Enfin, elle avait sonné, l'iif^ure de la réparation ! Enfin, il lui serait donné d'arracher le masque au comte Esterhazy, au sinistre major, à l'ennemi mortel, au mauvais génie de la famille Dreyfus !

Lentement, Mathieu et les agents se rapprochèrent du foyer. Le papillon et l'ermite se trouvaient encore à la table de marbre et étaient justement en train de choquer le verre.

— Au nom de la Franc.^, dit Mathieu, étendant le bras dans la direction de l'ermite, au nom de la République française, gouvernement ami du peuple belge, je vous prie, Messieurs, dç vous emparer de cet homme, et de le faire reconduire, sou& bonne escorte, à Paris.

Un cri s'éleva, jeté par Ninon de Clère.

La jeune femme bondit vers la fenêtre donnant sur le balcon,

— Sauve qui peut ! Suis-moi ! cria-t-elle, disparaissant comme si elle eut é'.é vraiment un papillon prenant son vol à travers la nuit.

Mais sa fuite était due à des causes beaucoup plus naturelles. En sa qua îté d'artiste du Théâtre de la Monnaie, ' Ninon en connaissait pairaitenient les aitrcs. Sous les croisées du foyer,

s'ouvrant sur le péristyle de l'édifice, règne un bandeau de pierre, ayant formé peut-être tablette aux fenêtres primitives, visiblement diminuées en exhaussées. Il n'avait pas été difficile à Ninon de poser le pied sur ledit bandeau et d'accrocher à un bras de lumière, la ceinture de sauvetage, en fines cordelettes de iioie, qu'à l'exemple de mademoiselle Grévy, elle portait toujours sur elle, de peur du feu, lorsqu'elle se rendait au théâtre. Dès lors, en deux sauts elle était sur la place^ avant qu'on pût songer à l'ariéier.

L'ermite, à lappel de sa compagne, voulut prendre le même chemin, mais déjà un des policiers lui avait coupé le passage et dirigeait vers lui le canon d'un revolver. L'ermite hésita, et au même instant les deux autres agents lui mirent la main sur Vépaule.

— Que me voulez-vous ? demanda l'homme masqué, d'une voix: mal assurée. Vous faites eKreur de personne, car je ne puis être celui que vous croyez,

— Ne cherchez point a nous donner le change, comte Ester« hazy, dit Mathieu en enlevant son propre masque. Celui qui se trouve devant toi, c'est Mathieu Dreyfus, le frère de l'homme que tu as cru pousser à son éternelle perte. Sache qu'aujourd'hui il n'y a plus de salut pour toi

Au nom de Mathieu Dreyfus, l'ermite avait reculé, comme atteint par une décharge électrique. Cependant, il essaya encore de faire bonne contenance.

— Vous vous trompez, encore une fois. Je ne suis point le Domte Esterhazy.

— Celui que jai devant moi est un traître, qui vient de vendre sa patrie ! s'écria Mathieu d'une voix tonnante. On trouvera sur lui, en billets de banque, les quatre cents mille francs, prix de cet infâme marché. A bas ce masque, sinistre major. L'heure de rendre tes comptes est venue!

•En disant ces mots, LIathieu arracha le masque de l'ermite.

1276 A.LFRED DREYFUS

mais recula, à son tour de plusieurs pas, en poussant un cri de stupeur.

Ce n'était point le comte Esterhazy qu'il avait devant lui, «nais Maxime Magnin, le voleur recherché par la police française.

— Epargnez-moi, monsieur Dreyfus, balbutia Maxime, d'une voix éteinte. Au nom de mon pauvre père l

— Votre père est mort, répondit Mathieu d'un air sombre. Trois jours après votre fuite, on l'a enterré. Le malheureux et honnête uieillard n'a pu supporter la honte de la banqueroute.

Un gémissement échappa à la poitrine de Maxime.

— Qu'on le fouille reprit Mathieu. On retrouvera sur lui les ''uatre cents francs.

Mais quoi qu'on visitât Magnin de la tête aux pieds, on ne retrouva point sur lui trace d'argent. Ninon de Clère avait déjà mis sa fortune en sûreté,

— N'importe I dit Dreyius en secouant la tète. Cet homme est Maxime Magnin, dangereux malfaiteur recherché par la police fiançaise. Menez-le en prison jusqu'à ce que la demande d'extradition soit envoyée de Paris. Je vous accompagne et lorsque vous aurez terminé nous nous transporterons ensemble à la de« meure de Ninon de Clère, sa complice.

Le bal de la Monnaie était à sa fin. Les derniers danseurs abandonnaient le vaste théâtre dont s'éteignirent les lumières.

Cependant, iusqu'au dernier moment, le beau ténébreux s'était tenu dans le vestibule d'entrée. Il avait ôté son masque et sur son blême visage se peignait l'expression d'une furieuse colère.

— Cette vipère de Ninon m'a joué, murmurait-il en grinçant des dents. Depuis qu'elle a lâché mon bras, en me disant Ce l'attendre, je ne l'ai point vu reparaître. Il doit y avoir quelque chose là dessous. Je crains fort qu'elle ne m'ait volé. Mais comment? se demanda-t-il, poursuivant son monologue. Ne porté-je point toujours sur ma poitrine les plans que je suis venu ven.die

ici? Les voilà, je les sens dans ma poche et il serait impossible à elle d'avoir encaissé l'argent sans livraison en règle de ma part !.. Mais j'y pense !... Ce sommeil de plomb, depuis ce malin !... Si elle en avait profité pour remplacer mes documents par des papiers de même apparence !.,. Et moi, imbécile que je suis!... Oh! une cerlitude I Une certitude.

D'une main tremblante il arracha sa défroque d'ermite, et en toilelte élégante, sous son ample feutre gris, il s'élança au dehors.

Il était trois heures du matin. Heureusement, un petit café voisin était encore ouvert, quoique vide de consommateurs.

Il y entra, s'assit f t demanda du ihé.

Lorsque le ^aiçou, iuul bomnolent lui eut apporté l'aromatique «t chaud breuvage, et fut retourner s'assoupir derrière le buffet, le sinistre major sortit de sa poche les papiers, qu'il y avait gardés toute la soirée avec une si jalouse vigilence. Il voulait s'assuier qu'il possédait bien toujours les fameux plans, volés dans le secrétaire d'AlIred Dreyfus, son seul espoir, désormais, pour sortir de sa situation embarrassée et de procurer un nouvel alirrent à ses passions fougueuses.

Il déplia les documents et les examina, en les abritant sous la table, avec la défiar.ce d'un avare vérifimt son trésor.

jMais soudain ses yeux prirent une expression d'indicible rage Ses narines frémirent et sou visage tout entier, se contracta comme s'il allait être frappé d'une congestion cérébrale.

~ Volé ! s'écria-t-il, d'une voix creuse. Volé de quatre cents ïnil'.e francs. Ces document sont faux !

Avec un cri sourd, cet homme qui jamais ne s'était ému de rien et semblait de fer contre toutes les surprises de la destinée, laissa tomber son front brûlant sur le marbre froid de la table.

Il se passa quelques minutes avaat qu'il ne se remit et pût rassembler ses idées tumultueuses.

Il se leva^ lança avec un effroyable juron les document falsifiés

lans le foyer, où ils se consumèrent en un clin d'oeil, jeta una pièce d'argent au garçon, réveillé en sursaut et se piécipita dans, la rue.

Son front bouillait, son pouls battait la charge et devant ses yeux s'étendait comme un voile rouge, bien que la nuit lut noire autour de lui.

— Vengeance ! gronda-t-il, avec un accent infernal. J'aurai vengeance de la femme maudite gui m'a si indignement et si impudemment joué! Ninon de Clère, tu t'apercevras que le comte Esterhazy u'est point un adversaire que l'on berne comme un simple jocrisse.

11 courait comme un furieux, par les rues désertes de la ville qu'il connaissait bien pour y être venu souvent. Arrivé à l'Avenue du Bois de la Cambre il la remonta en quelques minutes et parvint bientôt à la villa où la veille, il s'était encore assis à côté de la belle voleuse.

Mais il lui aurait été bien difficile d'en forcer la grille cai un cordon d'agents de police entourait l'habitation et n'y laissait pénétrer ni sortir personne.

Un frisson secoua les membres d'Esterhazy à la vue de ce déploiement de force publique. Que voulait dire cet investissement de l'opulente villa, si calme et si tranquille d'ordinaire ? Est- ce peut-être qu'on lui en voulait, à lui aussi?

Mais non, quelle apparence? Et puis, tout plutôt que cette affreuse incertitude.

Il rappela à lui tout son sang-froid et s'adressant à l'un des agents, il lui demanda ce qui pouvait être arrivé à la célèbre cantatrice. Des voleurs avaient-ils peut-être pénétré avec effractior» dacs sa villa, pendant qu'elle se trouvait au bal de la Monnaie?

— Je peux bien vous le dire maintenant, répondit l'agent d'un ton confidentiel, puisque aussi bien vous pourrez lire demain la chose de long et en large dans les journaux. On guette la dite cantatrice pour la coörer. Elle et son amant ne

doivent pas s'être approprié moins de quatre cents mille francs par des moyens franduleux et coupables.

Le sinistre major dut se faire violence pour ne point trahir par une exclamation ou par un geste la part, tout intéressée, qu'il prenait à une semblable nouvelle.

— Et... a-t-on mis déjà la main sur... les voleurs?

— L'iaomme est déjà en prison, la cantatrice semble avoir disparu sans laisser de trace mais non sans emporter le magot. On est en train, maintenant, de perquisitionner chez elle pour tâcher d« trouver quelqu'indice sur la direction, qu'elle aurait prise.

Le sinistre major en savait assez.

Furieux et désespéré d'avoir vu s'écrouler le plan qui l'avait attiré à Bruxelles, il s'éloigna, chancelant comme un homme îvre.

Il était près de cinq heures de matin. Lentement il s'achemina par les boulevards vers la Place de la Constitution et s'ass'^ dans l'angle d'une salle de restaurant fréquenté par le personnel de la ligne, faisant la navette entre les deux capitales.

Ses forces étaient épuisées. Il se fit servir une bouteille de bordeaux et un demi-poulet froid, but une tasse de café et fébrilement, grilla cigarette sur cigarette en attendant >. tram du matin partant pour Paris, seulement à sept heures trente.

Enfin l'heure sonna et, ayant exhibé son coupon de retour, il s'installa dans un coupé de première, où heureusement il se trouva seul.

Le sinistre major se trouvait dans une lamentable situation d'esprit pendant que le tram, l'emportait rapidement vers la frontière française. Non seulement il c'en revenait plus pauvre qu'il n'était parti, mais encore il se voyait dépouillé de ses précieux documents. Comment s'y prendrait-il pour fermer la bouche au docteur Robyn et au Juif Salomon Bénas, ses deux mauvais génies, maintenant qu'il s'en revenait à Paris les mains vides?

i2So ALFRED DREVFUS

Et cela n'était rien encore, à côté de la formidable angoisse qui oppressait sa pensés. Si, tôt ou tard, cette misérable Ninon de Clère se fesait pincer par la police ? Si arrêtée, et conduite devant le juge d'instruction, elle confessait avoir reçu les quatre cents mille francs contre livraison de documents provenant de r Etat-Major français et que lui, listerhazy lui avait apporté à sa villa? Qu'arriverait-il, alors/

Il serait perdu, démasqué comme traître, et le même sort auquel il avait voué le capitaine Dreyfus lui serait dévolu.

Le sinistre major appuyait son front ardent contre les glaces du coupé en jetant les yeux sur la campagne, encore voilée par les brumes du matin et où la locomotive sifflante laissait un sillage de noire fumée.

Et c'était pour ce fatal voyage qu'il avait laissé de courir au lit de mort de sa mère, négligeant les devoirs les plus élém.entaire de tout enfant, quelque gangrené que soit devenu son cœur !

Pour bien peu il se serait logé une balle dans la tête, mais la pensée qn'avec lui finirait le combat acharné livré dans l'ombre à la famille Dreyfus, à l'idée de Mathieu, réunissant dans ses efforts, sauvant et faisant réhabiliter son frère innocent, vint arrêter sa main.

Fatigué, foudroj^é, épuisé de coips et d'esprit, il se retrouva vers midi dans la capitale française.

Esterhazy arrêta une voiture fermée et se fît conduire chez lui. En chemin il arracha sa fausse perruque et sa fausse barbe et, au moyen d'une graisse, enleva la maquillage dont Pompadour avait peint son visage avant son départ.

Son valet de chambre \'int ouvrir à son violent coup de son« nette et lui prit la valise des mainst

— Je m'en vais me coucher, Baptiste, dit-il en entrant. Et que personne ne vienne œe déranger avant ce soir.

— Fort bie monsieur le eomte, mais vous voudrez bien, sans

Les deux hommes saisirent l'Allemand par les bras, la barque fuf près

de chavirer, mais on réussit ncamoins à sauver le malhcnxcux.

lO Centimes la livraison de 32 pages.

Iiîv. 41 Reproduction interdite LiVf 41

Imprimerie L. IIyxdimiykx Rue Saint-Pierre, 30, Bjuxelles.

doute, avant, prendre connaissance du télégramme qui est arrivé pour vous, ici, hier soir?

— Un lélégramme ?

Le comte Irissonna. Il pensa à sa mère.

D'une main trevnblante il reçut la dépêche et, après avoir fait srgiie à Baptiste de se retirer, il l'ouvrit en hésitant.

— C'est comme je l'avais craint murmura-t-il. Ma mère est morte.

Le télégramme, lancé d'Andorre, comme le premier, était rédigd comme suit :

« Votre mère a expiré ce matin, à neuf heures dix, munie des secours de la religion. Dans le matelas de son lit se trouvait une somme de quatre vingt mille francs, en billets de banque, qui sont devenus votre propriété. Je me suis constitué le gardien de cet argent, qui se trome à votre disposition. La défunte a, en outre, consigné sur papier la confession du secret qu'elle aurait désiré vous communiquer de vive voix. Arrivez donc si tôt que possible pour prendre possession et de sa lettre et de •on héritage, car ce dernier pourrait n'être pas longtemps en sûreté dans mon presbytère, situé en pleines montagnes.

« Abbé Sylvain. »

— ' Sauvé ! s'écria le major. Sauvé V

Il sauta debout. Un sang nouveau semblait avoir été infusé dans ses veines. Toute sa sinistre énergie lui était revenue. Ses yevix lançaient des flammes diaboliques, comme aux jours les plus enfiévrés de ses luttes hardies contre la société tout entière.

Sa mère n'était donc point si complètement dénuée de ressources qu'il l'avait cru jusqu'à présent, puisqu'elle avait su sauver une somme de quatre ving^ mille francs de la ruine de son époux ?

Cette somme était plus que suffisante pour contenter Robyn et le Juif, acharnés après lui.

. Cependant, au milieu de sa joie, il pensa soudain qu'il ne

LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE î283

levtiiuu plus sa niére, la seule créature au monde qxi'il eût rcellement aimée.

— C'est hier, à neut heures et dix minutes que son âme s'est séparée de son corp mortel, murmura-t-il pensif. Et c'est bien cette âme qui, là bas, m'a adressé un dernier adieu ! Ce gémissement dans la cheminée, pendant que je me trouvais chez l'infâme cantatrice, l'angoisse soudaine qui, pour un instant, est venue me contracter la gorge !... Oui, c'était bien son esprit que je sentais pris de moi !

Il regarda devant lui d'un air sombre et ne redevint maitre de lui qu'au bout de quelques minutes. Le temps d'agir était venu.

Robyn et Benas ne lui avaient donné que trois jours pour les satisfaire, et de ces trois jours, il en avait perdu la moitié dans son inutile voyage à Bruxelles.

Esterhazy sonna. Baptiste accourut à son appel et s'incli)ia, attendant ses ordres.

— Je déjeunerai dans un restaurant du voisinage, dit le comte," i'endant ce temps, emballez dans une malette tout ce qu'il me faut pour une absence de deux jours.

— Comment, monsieur le comte a l'intention de se remettre ea voyage ? Mais monsieur le comte oublie que...

Le major lui coupa la parole, d'un geste impérieux,

— Je m'absente ; dit-il. Cela doit vous suffire.

Et il descendit pour réparer par un solide repas ses forces sî rudement mises à l'épreuve depuis quelques jours.

L'Héritage du Major

La première .ge était tombée dans les Pyrénées. Comme oujouis dans les monts situés entre la France et l'Espagne, l'hiver €tait survenu plusieurs semaines plus tôt que sur les autres points de la France, et la petite ville d'Andorre reposait dans son val, comme dormant sous une épaisse couche de duvet.

La Maladetta, ainsi qu'un fier géant, dressait sa tête brillante, d'un blanc de neige, derrière l'humble commune. '

Il faisait nuit. Les honorables bourgeois d'Andorre, en partie Espagnols et en partie d'origine française, comme en beaucoup da villes frontière, mais surtout dans celle-là, tenaient leurs portes soigneusement closes.

En quoi ils agissaient sagement.

D'abord il vaut mieux, lorsque le vent secoue des arbres les feuilles sèches et vient heurter aux volets comme s'il voulait pénétrer de force dans la maison, de se tenir chaudement au lit, la couverture remontée jusque par dessus les oreilles.

Easuite, une porte bien fermée, un chien vigilant et une lampe allumés sont à recommander lorsqu'on demeure en pleines Pyrénées où toujours aujourdhui, comme il y a cinquante ans, brigands et contrebandiers battent, de nuit, la montagne et- la plaine et s'abritent, de jour, dans les grottes et les cavernes où si déposent leur butin et leurs marchandises de fraude

En 1895 la région était surtout infectée par cette dangereuse vermine.

Certain Diego Gomez qui, en qualité de contrebandier déterminé avait taillé rude besogne aux douaniers des deux piy?', était monté d'un échelon dans la carrière du crime en se mettant à la tête d'une nombreuse troupe de bandits qui répandaient h crp.inte et la terreur sur toute la ligne frontière franco-espagnole.

Ce Diego Gomez était, selon ce qu'on en rapportait, un homme sans pitié ni scrupules, cruel et cupide, faisant le mal pour le plaisir de le faire, se vengeant de ceux qui n'oßraient rien à voler en répandant leur sang, en un mot, un brigand répondant aussi peu que possible au type romantique du chevalier de la montagne, plus justicier que voleur, dépouillant les riches au profit des pauvres et surtout, se montrant envers les dames d'une courtoisie chevaleresque.

Même à Andorre, qui ne comptait pas moins de dix mille habitants et où se trouve en permanence une compagnie de dragons espagnols, on redoutait fort ce hardi brigand, qui se risquait jusqu'aux pertes mêmes de la ville pour attaquer et piller les diUgences suivant la route des montagnes.

C'est à ce Diego Gomez que songeait, le coeur dolent, un homme encore assis, à minuit, à sa table de travail et dont le iront pâle reposait dans sa main tremblante et ridée.

Cet homme, c'était l'abbé Sylvain, le pasteur d'âmes de la Vallée d'Andorre.

Quoiqu'il eut dépassé soixante dix ans, la haute taille du digne prêtre ne se courbait pas encore et, en dépit de cheveux blancs flottant sur ses épaules, ses traits accusaient autant d'énergie que ses mouvements de viriUté senile.

Unr profond soupir s'exala de la poitrine de l'abbé Sylvain doat les regards trahissaient une inquiétude, voisine de l'angoisse.

Devant lui, sur sa table, se trouvait un petit coflfret de fer, au couvercle momentanément ouvert et dont le vieux prêtre vérifiait

soigm:usement le contenu, consistant en traites sur des ma. sens de banque françaises.

Près du coffret était posée une lettre revêtue de sept cachets et sur l'enveloppe de laquelle on lisait cette adresse, d'une écriture de femme :

c A ouvrir après ma mort, et à brûler, après en avoir pris connaissance, par mon fils le comte Esterhazy, major de l'E'atniajor français. »

C'étaient ces deux objets qui faisaient si profondément sf creuser les rides coupant le front pensif de l'abbé Sylvain.

Chaque fois que son regard se posait sur le coffret de métal et sur la lettre revêtuede sept sceaux, il hochait soucieusemen' la tête,

— 11 laut que je me résolve à quelque chose, dit-il en se levant de son lauteuil, pour arpenter la chambre de long en large. Impossible de garder chez moi, ne fut-ce que pour une nuit, l'héritage de la comtesse Esterhazy. Je n'ai point ici de coffrefort, même point une armoire qui ferme et où je pourrais l'enfermer. Et lorsque je songe que de méchantes gens, ayant entendu parler dudii héritage, pourraient vouloir profiter de l'occasion pour enlever à un vieillard qu'ils, croient sans défense, le trésor à lui confié, je sens les cheveux se dresser sur ma tête et le sommeil fuir ma paupière. D'un autre côté, la défunte m'a fait promettre de ne pas remettre en d'autres mains qu'en celles de son fils le major, cet argent et la confession de son long et douloureux martyre. J'ai télégraphié au comte d'arriver aussi vite que possible, mais jusqu'ici je n'ai point reçu de réponse. Hélas 1 il est soldat et ne peut quitter son poste quand et aussi vite qu'il le voudrait. Il peut donc fort bien s'écouler encore plusieurs jours avant qu'il ne vienne réclamer son héritage. Je ne puis, jusque là, garder dans mon presbytère ces quatre vingt mille francs et la confession manuscrite, qui n'est pas de moindre impoitar.co. Il faut que je les cache en uu endroit où peisoune ne

puisse les soupçonner et où ils soient à l'abri de coupables tentatives.

En prononçant ces dernièrea paroles, le digne abbé s'était avancé près de l'unique croisée de son cabinet d'étude. Il en écarta le rideau et regarda pensivement au dehors.

Le cimetière d'Andorre touchait à son presbytère, assez éloigné, lui-même, des dernières habitations de la cité endormie.

La lune éclairait doucement le t^iamp de repos dont les monuments funèbres et les croix de bois noir, faisaient saillie ou tâche sur la blancheur de la neige.

Une étrange idée vint au digne prêtre, pendant qu'il laissait errer ses regards sur les tombes rapprochées ou éparses. - S'il confiait son trésor à la morte elle même, jusqu'à ce que son héritier fut là pour le recevoir ?

Qui donc se douterait que le tombeau de la comtesse renfermât une fortune de quatre vingt mille francs ? Personne assurément, d'autant plus qu'il était de notoriété publique que la vieille dame avait ordonné que son corps fut déposé dans le cercueil, simplement enveloppé d'un suaire, et non point paré de ses bijoux, comme le demandent orgueilleusement et imprudemment, maintes personnes de qualité.

*- L'enterrement de la comtesse PIsterhazy avait été fort simple, presque misérable, sans amis ni parents pour ass'ster aux funérailles, en l'absence même du fils unique de la défunte, empêché par son service, de rendre à sa mère les derniers devoirs,

— Oui, c'est cela, dit l'abbé, d'un air résolu, en laissant retomber le rideau. La tombe de la comtesse n'a été comblée que provisoirement par le fossoyeur, qui doit plus tard entasser la terre et former le tertre sur lequel on placera la dalle funéraire. Il ne me sera pas difficile d'enterrei le coffret à côté du cercueil.

Les traits de son visage redevinrent graves et on eût pu y lire "expression d'un sentiment douloureux.

— Maintenant, murmura le vieillard, elle est d-puis longtemps

devant Dieu, la malheureuse pécheresse qui a supporté pendant la moitié de son existence le lourd fardeau d'une faute presqi c indigne, hélas ! du pardon humain ! Elle a semé une haine inextinguible entre deux familles. Son époux, le comte Esterhazy, est mort avec cette haine au cœur et je crains fort qu'il ne l'ait léguée à son fils le major. La coupable a gravement péché, mais elle a aussi durement expié son crime, surtout depuis ces dix dernières années. Dans cet écrit, continua le vieillard, en posant la main sur la lettre cachetée, dans cet écrit elle confesse tout à son fils et, quelques heures avant d'expirer, elle m'a révélé sous le sceau de la confession que la haine des Esterhazy contre les membres de la famille Dreyfus ne reposait sur aucun fondement, qu'elle seule, pour excuser ses erreurs, avait divisé k jamais deux familles unies jusque lors par les liens de la plus étroite et la plus loyale amitié ! Que le Juge céleste lui pardonne ce qu'elle a fait et lui accorde l'éternel repos dans la sphère de miséricorde !.,,

Ses mains se joignirent pendant que ses lèvres murmuraient une courte prière.

■ — Maintenant, reprit-il, songeons à faire mon devoir.

Ce disant, le digne prêtre vérifia une dernière fois les valeurs" contenues dans le coffret, y déposa la confession de la comtesse, rabattit le couvercle, et le ferma au moyen d'une petite clef, qu'il remit ensuite dans la poche de sa soutane.

Puis, il jeta sur ses épaules une petite cape de drap noir, et enroula plusieurs fois autour de son cou une écharpe de laine. ,-

S'étant ainsi plus ou moins prémuni contre le froid, l'abbé Sylvain mit le coffret sous son bras et passa d'abord, par la cuisine du presbytère. Doucement, et évitant de faire le moindre bruit, il gravit l'escalier de bois qui montait de là à l'étage où, dans une petite chambre, dormait sa vieille gouvernante.

Le prêtre écouta à la porte. La bonne femme était plongée dans un profond sommeil attesté par ses ronflements sonores«

1! hocha la tête avec satisfaction.

Non, sa gouvernante ne saurait rien <Ie son secret. Elle ne .devinerait jamais ou il aurait caché l'argent.

La brave femme avait le cœur excellent et depuis quarante Ans avait partagé avec son maître joie et douleur. Mais rien n'aurait pu cependant l'empêcher de raconter au premier veny tout ce qu'elle savait.

— Elle ne m'entendra pas, murmura l'abbé. Personne, hor^, inoi, ne sera au fait de ma résolution.

Il redescendit à la. cuisine, alluma une petite lanterne et passa dans le jasdin.

Le temps é'ait rude et hostile. Le vent soufflait en tourmente £t faisait courber en gémissant la cîme des arbres.

De plus, le ciel s'était voilé de sombres nuages et la lumière de la lanterne mal jointe menaçait à chaque instant de s'éteindre.

Cependant, le digne prêtre marchait sans hésitation, ni crainte. j")a: s ce corps usé et débile battait un cœur intrépide.

Combien de jeunes gens de la région n'auraient point reculé. à l'idée de pénétrer datas un cimetière à minuit, heure des spectres, et de rouvrir une fosse fraîchement creusée ?

Mais l'abbé Silvain ne croyait point aux revenants. D'un paS' îe] me il s'orientait entre les tombes et se trouva bientôt devant celle ou il avait conduit, il y avait quelques heures à peine, la dépouille mortelle de la comtesse Esterhazy,

Comme il s'y attendait, la bêche du fossoyeur se trouvait encore jetée sur la fosse remplie à la hâte.

11 posa sa lanterne, sur le coiïVet, non loin de la tombe, et se mit à creuser avec un grand courage, sinon avec une grande vigueur, la terre déjà durcie par la gelée.

Pelletée par pelletée, il enleva le sable et le déposa en un tas, près de la iosse, bientôt redevenue béante, jusqu'à ce que la bêche sonnât sourdement contre le cercueil de la comtesse Esterhazy.

Alors, seulement, il jeta la bêche et reprit le coffret placé sous la lanterne.

— Ne craii.s rien, pauvre morte, murmura-t-il en jetant un triste regard sur la bière en partie découverte, et apparaissar.t à la pâle lueur de son falot. Je ne suis pas venu ici pour troubler ton repos. Si j'ai rouvert de nuit ton dernier refuge, c'est pour soustraire ton héritage à la rapacité des hommes. Reprends donc enco;e pour quelque temps le dépôt dont tu m'avais chargé pouî ton fi!s. Tu le conserveras mieux que moi jusqu'à ce qu'il soit venu me le redemander l

Le vieillard laissa rouler avec précaution le coffret sur l6 couvercle de la bière. Mais sa chute n'en produisit pas moins un bruit sourd qui le fit tressaillir, comme si malgré ses bonms intentions, il eut été coupable de réveiller ainsi de nuit les morts dormant dans leur tombeau.

Rapidement il rejetta dans la fosse la terre qu'il en avait ôtéô et, au bout d'un instant, la tombe de la comtesse reprit l'aspect qu'elle avait auparavant.

L'abbé Sylvain se découvrit et murmura une prière.

Puis, il reprit rapidement le chemin du presbytère qu'il atteignit sans avoir été remarqué par personne et rentra dans son cabinet d'étude pour passer do là daos sa chambre à coucher^

A la pensée qu'il avait mis en lieu sur le trésor dont il n'avait accepté la garde qu'en tremblant, il se sentait l'esprit considéra« blâment allégé.

Il s'agenouilla une dernière fois devant son prie-Dieu, fît sa prière du soir, souffla sa lampe et se glissa dans ses couveilures,

La pureté de sa conscience lui procura bientôt un calme sommeil et tout endormi qu'il était, son auguste visage conserva l'expression de douceur et de mansuétude qui ne l'abandonnait jamais.

Doucement la neige descendit sur le presbytère isolé et un

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profond ^»lence s'étendit au champ de mort où poui la première fois depuis bien longtemps, la comtesse Esterhazy dormait sans être oppresséo de rêves implacabler • ••••>•••••••<••« •••••■•

Sur la roule carossable, reliant la ville d'Andorre à ia moatigne, cheminaient six hommes dont, au premier aspect, il n'y avait ceites pas grand chose de bon à attendre.

Drapés dans des manteau de couleur sombre et rabattant sur leurs ycnx les larges bords de leurs chapeaux de feutre, ils faisaient craquer la neige gelée sous les semelles ferxies de leurs bottes.

Leurs visages barbus étaient tout couturi/S de cicatrices et lorsqu'ils entrcuvaient leurs capes, ils laissaie-X voir leurs ceintures largememt garnies de revolvers et de « ûavajas. » au tranchant affilé. De plus, chacun portait sur l'éjXiule une longue carabine à deux coups.

Ils étaient parvenus, eu silence, à une centaine de pas du presbytère.

Un des rôdeurs nocturnes, portant une cordelière et des glands d'or à son chapeau et notablement mieux vêtu que ses compagnons, bien que la rudesse de ses traits et la barbe noire qui lui montait presque jusqu'aux yeux, le rendissent encore plus repoussant que le plus hideux d'entre-eux, s'arrêta soudain.

— Eh ! Pedro, dit-il tout bas à l'homme qui marchait à soa côté.

— Plait-il, « capitan? » demanda^e bandit interpellé.

— Dis moi, reprit le chef à la barbe noire, s'appuyant sur le canon de son fusil, dont il avait posé la crosse à terre, dis-moi,' es-tu bien certain que nous trouverons encore dans la maison du cuié les quatre vingt mille francs, laissés par la comtesse Esterhazy ? Par les cornes du diable, je ne voudrais pas m être avent^jré pour une bagatelle, si prés d'Andorre où l'on recherche Dxégo Gomez, comme un bijou perdu et où une compagnie de

Reagens n'est occupée tout entière qu'à songer aux moyens de »nettre la main sur ce trésor.

Pedro, tout jeune bandit, encore, mit la main sur son cœur,

— Je vous ai dit la vérité, « capitan » la Madone del Pilar m'en soit témoin ! Vous m'avez envoyé, hier, déguisé, à Andorre pour m'assurer si au bureau de poste on n'attendait point quelque envoi d'argent, annoncé de, France. C'est là que j'ai avisé le vieille abbé Sylvain, debout devant le guichet et en grande conférence avec le préposé aux dépèches. Je m'avançai vers lai ,en lui baisant la main et en lui demandant de m'accorder sa bénédiction, mais en même temps, sans qu'il s'en aperçut, je .pris connaissance du télégramme, en destination de Paris et dont jil avait déposé la minute sur la tablette, pour satisfaire à mon

pieux désir. Par « San Pedro, » mon patron, capitaine, jamais plus je ne me rejouis d'avoir été obligé d'apprendre l'A. B. C. sous le bâton de mon brave homme de père, et d'avoir dû pousser jusqu'à savoir lire et écrire correctement.

— Abrège, Pedro, inteiTompit rudement Diego Gomez. Tu lis donc lu son télégramme?

; — Oui, « capitan » et il m'a appris que cette vieille comtesse, chez laquelle je n'aurais certainement point espéré trouver cent réaux, avait laissé à son fils la somme londe de quatre vingt miLe francs i Et cette fortune, le vieux cu:é la garde en défaut (jusqu'à l'arrivée du fils, héritier unique et légitime.

— Caramba ! Il ne doit plus les y trouver ! Allons, mes am is, en avant ! Nous allons en débarrasser du coup le digne prêtre, qui nous dira une messe par dessus le marché et, auquel nous arracherons l'absolution de tous nos vieux péchés.

Les bandits se rangèrent à la file indienne et plus silencieux que jamais, se rapprochèrent du presbytère, sans faire le moindre bruit.

■ Rien, maiheureuseme':^! ne pourrait les empêcher d"y parvc ir

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inaperçus, le digne curé ayant négligé jusque là, malgré les corVif seils de ses amis, de se procurer un chien de garde,

— Ce ne sont point des biens terrestres qui pourraient attirer d^s malfaiteurs chez un pauvre prêtre, avait-il coutume de ri'pondre à son entourage, inquiet pour sa sécurité. S'il eijtre dans les desseins de Dieu que mon sang soit inutilement répandu par un meurtrier, ce ne sont pas les aboiements d'un chien qui pourraient me sauver.

— Le curé dort comme quelqu'un qui n'aurait rien à craindre, murmura Diego Gomez. Nous allons nous assurer à l'instant s'il a tort ou raison.

Pedro s'était glissé comme un serpent le long du presbytère, pour étudier le moyen le plus expéditif d'y pénétrer sans esclandre,

!1 revint bientôt avec la nouvelle que la porte de la cuisine, donnant sur le jardin, n'était pas même fermée.

En effet, le vieillard, tout ému encore de son expédition nocturne au cimetière, avait oublié, en revenant, de pousser le verrou.

En un instant, les bandits furent dans la cuisine. L'un d'eux découvrit une lanterre sourde à la lueur de laquelle ils passèrent dans une grande pièce servant à la fois de salon et de salle à manger.

Par une porto restée à moitié ouverte, ils plongèrent le regard d.ns la -chambre ou reposait l'abbé. Mais avant qu'ils n'eussent eu le temps d'y pénétrer, un cri d'alarme s'é!eva derrière eux.

Une vieille femme, velue seulement d'une chemise et d'un jupon court s'était dressé sur le seuil de la porte, menant à la cuisine.

Eveillée par une cause forfaito, elle avait entendu le frôlement des pieds des brigands sur les dalles.

Saisie d'angoisse, elle avait dégringolé l'escalier sur ses pieds

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