‹ Alfred DreyfusChapitre 8 sur 14 · EUS · texte numérisé non relu

EUS

Et maintenant, en présence des six bandits armés jusqu'aux dénis, elle se mit à pousser des cris effroyables.

Quoiqu'elle n'eut jamnis eu l'occasion de voir Diè^o Gornez et les hommes de sa bande, elle ne douta pas ua seul instant se trouver en présence du redoutable bandit.

— Sainte Vicige, pro(ôge-nous ! s'écria-t-elle, en élevant vers le ciel ses bras maigres et nerveux. Ce sont les brigands de b montagne !

Ce furent les dernières paroles de la malheureuse.

Diego Gomez se précipita sur elle comme un tigre sur i,;* proie. Sa « navaja » brilla en l'air et la larris en disparut tout entière dans la poitrine de la vieille femme.

Frappée en plein cœur, elle alla rouler sur le sol sans avoir eu le temps de pousser un soupir,

— Caramba ! murmura un des bandits au capitaine. La vieille nous a épargné la peine de réveiller le curé. Voilà le vieil hypocrite qui nous arrive^

L'abbé Sylvsin se tenait sur le s-cuil de sa chambre à coucher. Son corps long et maigre n'était revêtu, jusqu'aux genoux, que d'une chemise de nuit en toile. Ses cheveux blancs, retombant sur ses épaules, le iaisait ressembler à quelque figure de saint et la chandelle de cire qu'il tenait à la main ajoutait encore à cette impression.

Les cris de sa gouvernante l'avaient réveillé en sursaut et il avait sauté au bas de son lit.

Mais il arriva trop tard pour empêcher un meurlre, et trop tôt pour que ce sanglaijt spectacle lui fut épargné.

Le prêtre éleva la main en un mouvement de sainte horreur,

• — Malheureux égarés! s'écria-t-il, d'un ton solennel^ qu'avez-

vous fait ? Vous avez versé le sang d'une innocente créature de

Dieu ! Jamais vous ne pourrez vous laver de cet exécrable

■forfait et lorsque vous vous présenterez au tribunal do votre

juge divin vous ne trouverez point grâce à ses yeuy

Ces paroles, véiitablement inspirées de celle do Dieu, no restèrent point sans effet sur ces hommes grossiers, élevés dans la c;ainte de l'Enfer. -Ils se regardèrent d'un œil inquiet et nul outrage ne leur vint aux lèvres, ainsi que quelques instants auparavant.

Mais Diego Gomez ne partageait point les hésitations soudaines de SCS compagnons de meurtre. Dans sa conscience enlénéb;ce ne pouvait plus pénétrer le plus léger rayon de foi.

— Tu n'es poini ici dans ta chaire à piocher, cria-t-il au vjeillaid, en le saisissant brutalement à la poitrine. Et ton auditoiie non plus, ne se compose point de bonnes âm.es tremblant à ton croquemitaine. Cmx qui se trouvent devant toi, ce sont les bandits de la montagne !... Dis-moi, prêtre, tu as bien entendu prononcer le nom de Diego Gomcz ?

L'abbé Sylvain ne baissa point les 5'eux devant le regard menaçant du brigand.

— J'ai souvent entendu le nom de Diego Gomez, répondit-il avec calme et à chaque fois j'ai prié le Ciel pour qu'il pardonnât au redoutable bandit qui le porte et n'entrât point trop rudement en jugement avec lui.

— Chien de curé, qui t'a permis de l'immiscer dans mes affaires ? dit Gomez avec un rire insultant. Tiens, voilà pour ta récompense.

Un coup de poing envoya rouler sur les dalles le respectable ministre du seigneur.

Puis Gomez se retourna vers ses gens qui avaient observé d'un air sombre, la façon barbare dont leur chef venait de reconnaître les paroles du subhme- pardon prononcées par l'abbé,

— Qu'est-ce que vous faites là à bailler aux corneilles, mes drôles? leur cria-t-il d'une voix rude. Allons, visitez-moi la maison du haut en bas, soulevez les dalles et les planches, enfoncez tout ce qui vous paraîtrait ressembler à une cachette. Dans ce presbytère doivent se trouver quatre vingt mille francs.

Il nous les faut, dussiez-no us ouvrir ce brailleur d'oremus ei les reprendre au fin fond de ses entrailles.

En entendant ces paroles, l'abbé Sylvain, toujours étendu sur la pierre, frémit de tout son corps.

Le bandit avait donc connaissance du dépôt à lui confié par la comtesse Esterhazy mourante ? Mais presqu'aussitôt un sourire joyeux, presque triomphant éclaira le visage de l'auguste vieillard. Il avait la conviction que, du moins, l'argent ne tomberait point entre les mains des bandits. Il l'avait trop bien caché pour cela.

Cependant, Pedro et les autres bandits terrorisés par leur chef, visitaient le presbytère, exécutant à la lettre les ordres de Diego Gomez.

Bientôt, tout ce que possédait le digne prêtre joncha ie parquet, briîé, anéanti : meubles et ustensiles de ménage, objets de literies, vêtements. Même ses chers livres n'échappèrent point à la cage de ses bourreaux ignorants. Il vit déchirer, feuillet par feuillet, et fouler aux pieds, les trésors de science ecclésiastique et de poésie sacrée, rassemblés par lui depuis cinquante ans, aux prix des plus dures privations.

A l'aspect de ce barbare saccage, le pauvre abbé poussa un soupir douloureux.

Au üout d'une demi heure que Diego Gomez avait passée, dans le fauteuil du vieillard, à déchiqueter les peintures religieuses, décrochées par lui des murailles, les brigands revinrent et Pedro lui annonça que, malgré lus plus minutieuses recherches, ils n'avaient point trouvé trace des quatre vingt mille francs.

Diego Gomez hocha la tète en souriant.

— Je l'avais bien pensé, dit-il, avec le plus grand flegme. Le curé est assez fin pour avoir si bien caché le magot qu'il serait impossible de mettre la main dessus sans ses indications. Mais il nous dira où il a remisé l'argent. Apportez-moi ici ce vieux filou*

LE xMARTYR DE L'ILE DU DIABLE 1297

Pedro s'approcha du vieillard pour le soulever de terre, mais déjà le vieillard s'était relevé, , Il s'avança d'un air digne vers le chef de bande,

— Que veux-tu de moi, Diego Gomez ? demanda-t«il.

Le brigand lui montra du doigt le corps de la malheureuse gouvernante qui se trouvait encore étendu, sur le seuil de la cuisine, baignant dans une mare de sang caillé.

La lueur d'une lampe, élevée en ce moment par un des bandits, tomba ea plein sur le visage de la morte, horriblement livide et contracté.

— Tu vois cette' femme ? dit Diego Gomei^

— Je vois la victime de ta férocité et crois entendre l'âme de la morte, réclamer vengeance au ciel.

— Tais-toi ! Tu partageras le sort de cette vieille. Il n'y a qu'un seul moyen pour toi de te sauver

— Lequel?

— Je ne te tuerai pas, reprit vivement Diego Gomez, si tu me livres les quatre vingt mille francs que la comtesse Esterhazy Va remis.

• — Je ne les ai pas reçus pour moi, mais pour un autre. Si je te remettais l'argent à moi confié, je ne serais qu'un indigne voleur, comme toi, Diego Gomez"

Le bandit contint à grand peine sa rage.

— • Eh ! bien, dit-il, l'affaire peut s'arranger autrement. Ne me remets point cet argent en personne, mais indique-moi seulement où tu l'as cac^ é. Et si ta conscience de prêtre te défend de parler, voici un morceau de craie qui te servira à marquer la place. De cette façon, tu pourras te rendre à toi même le témoignage, aussi bien qu'aux autres, que tu ne nous à rien dit.

Une noble indignation se peignit sur les traits du respectable vieillard, à cette combinaison jésuitique,

— Vil scélérat ! répondit-il, tu n'induiras point en tentation un ministre du Seigneur par de pareils échappatoires, Encore une

fois, je ne te dirai pas où se trouve à présent l'héiitage dt; la comtesse, bien que je e sache là merveille. Et maintenant, bandit, fais ce que tu veux et tue-moi.

Le prô'ire se tenait fièrement dressé, la tête haute et les 5'eux brillant d'une flamme héroïque.

Le chef de bande poussa un sinistre éclat de rire et sau'a au bas de son fauteuil où il avait affecté jusqu'alors, de rester ijonchalemment étendu.

— Tu en serais quitte à bien peu de frais, mon cher, si je me contentais de rompre le fil de ta fiele existence. Non, prêire, Liégo Gomez connaît l'art de faire chanter les oiseaux à volonté et je t'apprendrai à parler avant d'en avoir fini avec toi. Eh i Pedro, Carlos, Estéban !

Les trois bandits s'avancèrent a l'appel de leur chef,

— Clouez-moi ce mangeur de bon Dieu â la porte I Enfcace«. lui deux pouces d'acier à travers les mains, comme entrée en danse, sans préjudice des autres tortures.

Diego Gouiez se retourna prestem nt et allongea à l'abbé Sylvain un si furieux coup de pied qu'il alla s'abattre contre la porte de son cabinet de travail.

Aussitôt, Pedro et Estéban fondirent sur lui, le redressèrent et le forcèrent de se tenir devant la porte, les bras étendus. Puis, tandis que Carlos maintenait le vieux curé, les deux bandits tirèrent leurs poignards et en percèrent les mains du malheureux, avec une telle force que la lame pénétra de deux pouces, au moins, dans le lourd panneau de chêne.

Le prêtre ieta un cri et laissa retomber la tête sur sa poitrine.

Il s'était évanoui.

— Versez-lui un seau d'eau sur la tête, ordonna le chef.

Un des voleurs courut à la fontaine, y remplit un grand broc et vint en répondre l'eau glacée sur le front du vieillard.

L'elTet, visé par le bandit ne se fit pas attendre. L'abbé rouvrit les yeux et promena à la ronde un regard qui ne trahissait.

ni colère, ni souffrance, mais une pilié infinie pour les biutes qui le mart3'risaicnt ainsi.

Diego Gomez, croisant les bras, vint so poser devant sa vie» liinc.

— I\ 'as-tu rien à me dire, mon bon?

— Rien, si ce n'est que vous ne devriez point accroître l'amertume CO mes dernieis moments par votre sinistre aspect.

— Fort bien ! Je verrai bien si tu persisteias dans ta stoïque altitude, lorsque je t'aurai converti en torche vivante. Ho'.a ! « bandidos, forajidos, salteadores de caminos, » apportez-moi la cruche à pétrole. Le vieux chien veut nous Iruster de quatre vingt mille francs, mais nous lui rendrons le b^en pour le mal. Il gê'.e, nous allons le réchauffer un brin.

Un des biigands revint bientôt de la cuisine avec une grande ciuche à pétrole. Sur l'ordre de Diego Gomez, on en arrosa les jambes et les pieds du malheureux abbe et on entassa autour de lui des papiers et de la paille.

Le féroce bandit tortilla une feuille arraché au bréviaire du curé, l'alluma à la mèche do la lanterne et revient se poster devant sa victime sans défense.

— Où as-tu caché l'héritage de la comtesse Esterhazy ? demanda-t-il.

■ — Seigneur, donne moi la force de souffrir ! pria le nobb vieillard, sans répondre à son bourreau. Donne-moi le courage d'endurer la" torture et de mourir plutôt que de manquer à la promesse jurée.

— Pour la dernière fois, cria la scélérat, rendu furieux par l'héroïsme du digne prêtre, pour la dernière fois, je te le demande : où est l'argent?... Parle ou je jette ce papier allumé sur le bûcher qui t'environne.

— Seigneur, mon Dieu, mon Maître et mon Sauveur, je remets mou àme entre tes mains ! dit l'abbé Sylvain, levant les yeux au Ciel, Accorde-moi l'accès de ton séjour éternel.

i3oo ALFRED DREYFUS

— En attendant, connais le supplice de l'Enfer, cria D.cgo Gomez en écumant. Brûle jusqu'à ce que ta vieille carcassse soit réduite en cendres.

Le misérable jeta le papier sur le monceau de matières inflammables amoncelées aux pieds du vieillard et également arrosées de pétrole.

En un instant^ la flamme s'éleva en pétillant, entourant lo malheureux prêtre et illuminant la cham'ore de rouges lueurs. Mais soudain, on heurta rudement à la porte du presbytère.

— Ouvrez, monsieur le curé ! cria une voix mâle. Je suis le major-comte Esterhazy. Et les braves gens qui m'accompagnent sont des habitants notables d'Andorre qui m'ont conduit jusqu'ici.

— Sauvez-vous par le jardin ! ordonna le capitaine à ses compagnons. Inutile de songer à la résistance. Nous ne sommes que six et en une couple de minutes les dragons peuvent être ici ?

Les bandits se précipitèrent impétueusement au dehors. De la cuisine ils gagnèrent le jardin. Mais ils ne purent en escalader la haie sans être aperçus par la petite troupe arrêtée devant le presbytère.

Deux coups de revolver retentirent.

Un des brigands fit un bond et retomba sur le sol, en apparence frappé à mort. Mais ses camarades ne se piéocupèreht point de lui. Ils avaient trop de hâte de gagner la montagne pour se soustruire à toutes poursuites, dans un do leur inexpug» nables refuges.

On avait mieux à faire que de courir après eux, ce que d'ailleurs, les braves notables d'Andorre n'estimaient point san? péril.

Le comte Esterhazy, aidé des bourgeois qui l'avaient accompagné, enfonça prestement la porte du presbytère et s'élanci à rintéjieur.

LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE i3oi

Une épaisse et acre fumée, de rouges lueurs d'incendie et les gémissements d'un 'jiourant vinrent à sa rencontre.

Son pied buta contre le cadavie d'une vieille femme, puis glissa dans une mare de sang. Mais un plus effroyable spectacle, encore, vint -//osorber ses regards : devant lui, cloué par les mains à une port'^ de chêne, se tordait un vieillard environné de flammes.

Le cri d'horreur échappé à Esterhazy appela ses guides suc £a trace. A l'aide de couvertures et de manteaux, le feu fut éteint Eus'ii promptement que possible.

Le inajor détacha lui-même delà porte, l'infortuné vieillard, AUX yeux sans regard, et dont le corps tout entier était couvert de brûlures.

11 le porta avec précaution dans la chambre à coucher et l'étendit sur son lit.

Bientôt, la moitié de la population d'Andorre entourait le presbytère, plaignant le sort affreux du doux et auguste prêtre que tout le monde aimait et révérait.

Deux médecins s'empressèrent au chevet du mourant, mais toutes les ressources de la science devaient être impuissantes 5 le sauver.

Une dernière fois, pourtant, l'abbé Sylvain rouvrit les yeux et son regard tomba sur le comte Esterhazy, assis à la tête du lit.

Le sinistre major mit l'instant à profit, et se penchant vers le vieillard moribond l

— Si vous pouvez m'entendre encore, mon révérend père, lui dit-il à l'oreille, répondez-moi un mot, un seul mot. Je suis le comte Esterhazy, fils et héritier de celle qui vous a confié son héritage. Dites-moi où se trouvent l'argent et la lettre dont vous m'avez annoncé l'existence

Le mourant se redressa, les yeux horriblement dilatés. Il était

i3o2 A.LFRED DREYFUS

•isible pour lous qu'il usait ses dernières forces pour répondre au fils de sa pénitente ;

— 1 iégo Gomez... gémit-il, d'une voix brisée. Il voulait... rao forcer... à lui remettre l'argent... et la lettre !... L'héritage 'io votre mère.,, cherchez... Le brigand !...

Un long frisson secoua le corps du ministre de Dieui horrible« ment maityrisé, et il retomba d'une pièce sur ses coussins.

Sa belle àme venait de prendre l'essor veis les cieux.

L'héritage Ju sin'stre major lui avait coûté la vie I

Le comte ssinolait frappé de la foudre.

L'argent, sur lequel il comptait si absolument lui avait été ravi.

Car, pour lui, point de doute à cet égard, le misérable bandit avait fait main basse sur les valeurs et s'était sauvé avec elles dans la montagne.

C'est du moins ce qu'il avait cru comprendre aux dernières puroles du mourant.

Mais sa résolution fut bientôt prise.

D'abord, il se fit indiquer par le fossoyeur la tombe de sa mère.

Longtemps il demeura sombre et pensif devant la fosse récem." ment creusée.

— Mère, mu*mura-t-i], enfin, mère, pourquoi n'as-tu point attendu pour mourir que je lusse là ? Si j'avais pu te revoir avant ton départ de ce monde, je t'eusse appris une nouvelle qui t'en eût rendu doux le terrible passage... Notre vengeance sur la famille Dreyfus est commencée et déjà plusieurs victimes expiatoires ont été abattues, grâce à ton fils. Ton honneur, ma mère, sera payé par l'honneur et la félicité des descendants innocents, mais responsables de celui qui t'a outragée l Dor? tranquille, ma mère ! Ton fils ira jusqu'au bout dans le règlement de nos comptes avec cette race exécrée l.

LE MARTYR DE L'ILE DU DL\BLE ~ i3o3

Si visite au cimetière terminée, le sinistre major se rendit dans an hôtel de la petite cité d'Andorre et y prit quelques heures de repos, la nature ayant revendiqué ses droits sur cette organisation de fer, ébranlée par tant de coups successifs et imprévus.

Vers huit heures du matin, Esterhazy se retrouva sur pied. Il Sj'îiabilla à la hâte, déjeuna et s'en fut sonner à la porte de l'cfRcier placé à la tête de la compagnie de dragons cantonnés à Au "orre.

L'Espagnol accLieillit fort bien son collègue de France et leur in'.retien se prolongea au delà d'une heure.

A l'issue de cette conférence, cent hommes reçurent l'ordre de monter à cheval et de se mettre à la poursuite de Diego Gomez, sous la conduite de leur chef et accompagnés du comte Esterhazy,

C'est de cette iaçon que I0 sinistre major cro3fait pouvoir rentrer encore en oossession de son héritage enlevé.

iIiGo Morts ia S^dan

Les fîammes qui s*élevaient du radeau flottant, sur lequel navigaient Treyfus et ses compagnons, éclairaient la mer à une grande distance.

Lapayre qui, dans sa foüe, avait mis le feu à la cabine, et qui s'était jeté sur sa fille Odette, semblait bien près dt- la rejeter dans le brasier ardent.

Heureusement qu'Erwin accourut au secours «le sa fiancée. De ses deux mains, il écarta les bras du fournisseur du bagne,, et-

i3o4^ ALFRED DREYFUS

avec une vigueur de géant le coucha sur le dos. Degouves s'empressa de lier les pieds et les mains du miséiable et on le roula, désormais impuissant, à l'extrémité du radeau.

Mais un nouveau cri d'alarme sortit de la bouche d'Odette,

— Mirowitch ! s'écria-t-elle. Le malheureux estropié est resté dans la cabine.

Ces paroles fuient accueillées par la consternation générale,

Dreyfus, le premier, recouvra sa présence d'esprit et s'élança dans la cabine en feu.

Il s'écoula une minute, à peine, puis le capitaine reparut, portant dans ses bras le pauvre infirme.

Mirowitch n'avait point encore été atteint par les flammes, mais à moitié asphyxié par la fumée, il s'était évanoui.

Dreyfus le déposa près du gouvernail où Odette mit tout en œuvre pour le faire revenir à lui.

Pendant ce temps, les hommes s'occupaient à maîtriser le feu pour sauver des flammes les trésors que contenait la cabine incendiée, vivres, armes et instruments.

Dreyfus ordonna de démolir à coups de hache et de couteau, les cloisons du frêle abri et de les précipiter à la mer. Bientôt^ heureusement, l'incendie se trouva éteint.

D'un rapide examen, il apparut que Jes dégâts étaient beaucoup moins grands qu'ils l'avaient craint d'abord.

Les provisions de bouche avaient fort peu souffert et pour ce qui concerne les cloisons détruites, le mal était facile à réparer.

En efifet, les montants, auxquels les nattes de jonc s'attachaient, avaient résisté au feu. Seuls, les joncs tressés avaient flambé et on les remplaça par de la loile à voile, trouvée en assez grande quantité dans le canot du fournisseur.

Lorsque le soleil reparut à l'horizon, les fugitifs avaient complètement réparé les dommages.

Le vieux Mirowitch était revenu promptement à lui et fut

LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE i3o5

le seul peut-être à regretter les nattes qu'il avait tressées avec tant de zèle.

Au cours de cette journée on put regagner un peu le repos, perdu pendant deux nuits d'attente et d'alarmes.

Les nuages qui, le soir précédent, avaient couvert le ciel, ayant complètement disparu, la bonne humeur s'en ressentit à bord du radeau.

Lapayre, dont les forces étaient entièrement épuisées, dormait d'un sommeil de plomb et il était facile de voir qu'il ne s'éveillerait point de sitôt. Mais, pour plus de sûreté, on ne l'avait point délivré de ses liens, Odette, la première, avait insisté pour qu'on ne s'exposât plus, par une pitié mal entendue, à l'effroyable sinistre qui avait manqué d'entraîner leur perte à tous.

Dans l'après-midi, alors que tous se retrouvèrent groupés près du gouvernail. Degouves fit signe de la main qu'il voulait parler.

Tout le monde fit aussitôt silence.

— Mes chers amis, dit le Cubain, hier, notre gentil Antonio nous a conté une attachante histoire et bien qu'il ait négligé de nous apprendre quels rapports les malheurs de la belle Antonina pouvaient avoir avec sa propre réclusion à l'Ile du Diable, nous avons pu deviner quelque chose de plus qu'il a bien voulu nous dire. — \

Antonio ferma les yeux et rougit... comme une jeune fille.

— Aujourdhui, si vous le voulez bien, continua Degouves, je vous ferai à mon tour le récit de mes infortunes. .

Tous firent un geste d'assentiment,

— Je commencerai par vous faire une déclaration qui peutêtre vous causera quelque surprise. Vous voyez en moi un pasteur protestant.

A ces paroles de Degouves, Erwin et Odette échangèrent un rapide rcp^ard et cette dernière ne put s'empêcher, elle aussi, de rougir.

i3o6 ALFRED DREYFUS

L/e capitaine Dreyfus secoua cordialement les mains du digne homme.

— Si à partir d'aujourdhui, dit-il, nous devons révérer en vous un vaillant champion de la cause divine, j'atteste que ce n'est point seulement de la Bible que vous savez faire bon usage. Il est d'autres armes encore, que vous maniez intrépidement,

— J'ai malheureusement été plusieurs fois contraint de m'en servir au cours de ma déplorable existence, répondit Degouvcs, caressant d'un air pensif sa longue barbe brune.

Puis, il reprit,

— Je n'avais que vingt cinq ans, lorsque je reçus le baptême du feu, au cours de la guerre franco-allemande. Bien qu'il n'y ait point d'aumonier luthérien, dans l'armée fraiçaise, ie n'en considérai pas moins comme mon devoir de prêcher la parole de Dieu à mes compagnons indifférents ou sceptiques. Mais je dois dire que les souvenirs particuliers que j'ai conservé de cette effroyable lutte ne remontent qu'au 2 décembre 1870, c'est à dire à la journée de Sedan, qui coûta à Napoleon III son trône et sa renommée.«. Car c'est pendant cet*e bataille que... Mais je n'anticiperai point sur les faits.

Je me trouvais dans l'entourage immédiat du maréchal l\Iac- Mahon, général en chef de l'armée en campagne.

Donc, pendant cette fatals journée du 2 décembre, le maréchal se tenait non loin de Sedan, entouré de son état-major, sur une élévation d'où il observait les phases de la bataille.

Les soldats îrançais combattaient avec une extrême vaillance, mais ils étaient mal nourris, mal armés et fortement démoralisés par leurs précédentes défaites.

C'est ainsi qu'ils se virent refoulés vers Sedan par les troupes allemandes, bien supérieures en nombre et finirent par s'y trouver complètement cernés, comme des rats pris au piège.

Avant que nous n'eussions pu le prévoir, la colline sur laquelle

LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE tSo;

le maréchal Mac-Mahon et ses officiers se croyaient en sûreté, fut soudainement attaquée et maintenant, il s'agissait de tourner l'ennemi, pour empêcher le chef de l'armée d'être fait prisonnier de gueire.

Bien qu'élevé dans des idées de paix et de concorde, je me sentis agité de sentiments belliqueux et j'avoue, franchement, avoir fort oublié, ce jour là, ma mission purement évangelique.

La pensée que la France était perdue et qu'à chacun de ses £is incombait le devoir de soutenir l'honneur de la Patrie, jusqu'à son dernier souf&e, jusqu'à la dernière goutte de son saiigj m'avait littéralement transporté.

Une épaisse fumée de poudre nous entourait. De temps à autres, des serpents de feu traversaient le sombre brouillard et, sous la pluie des balles, de tous côtés les officiers vidaient les arçons et jonchaient la terre sanglante.

Je me trouvais tout pi es du maréchal. Pas une fibre ne remuait dans sc-n pâle visage.

L'intrépide soldat se tenait là, comme une statue de bronze, regardant l'horrible mêlée. Je remarquai seulement un léger pli crispant sa lèvre, car il ne pouvait se dissimuler plus longtemps que la partie était perdue.

— Messieurs, dit-il, enfin, en se retournant vers nous, qui l'entourions sombres et désespérés, dans trois minutes d'ici, la colline que nous occupons sera le point de mire de l'artillerie prussienne et tout ce qui s'y tr-ouvera encore sera pulvérisé. Il nous faut donc quitter la place le plus tôt possible et tâcher de tourner ce corps de cavalerie que nous voyons là bas. Périsse qui le sort a désigné. C'est la loi de la guerre 1

Au même moment, le capitaine Croigny, adjudant du maréchal, tomba de cheval, la noitrine trouée d'une balle. Il avait été tué du coup.

Le maréchal s'émut.

- Pauvre Croigny, dit-il. C'était ua brave officier. Mais sa

i3o8 ALFRED DRES^FUS

mort est belle... Et maintenant, en avant, messieurs ! Dieu soit avec nous.

Je m'empr.issai de sauter sur la monture de l'adjudant et serrai de près le cheval , du maréchal Mac-Mahon, De l'autre côté chevauchait un officier, portant le drapeau et, derrière, venaient une trentaine d'officiers d'Etat-major.

Nous allions, franchissant au galop de nos coursiers-morts, blessés, canons démontés, caisses de munitions détoncées, armes, tambours, tentes renversées dans la boue, lorsque soudain — et plus tôt que je ne pourrais vous le dire — nous nous trouvâmes au milieu d'un régiment de dragons prussiens.

Sur ma tête, autour de moi, j'entendis un cliquetis infernal de métal. On eut des milliers de couteaux aiguisés sur des meules géantes.

C'étaient nos fers qui se choquaient contre ceux de l'ennemi.

J'avais, moi aussi, un sabre au poing, et je crsis bien que i'en faisais bon usage. Il s'agissait ici de défendre la vie du maréchal et le drapeau de la France,

Mac-Mahon combattait en désespéré, car il était naturellement le but principal des furieux assauts de l'ennemi.

Toutes les armes étaient dirigées contre sa poitrine et les balles de revolvers prussiens bruissaient à nos oreilles, comme si l'on eût secoué sur nous un panier de fèves.

Cependant, nous faisons notre trouée.

Le bras de Mac-Mahon faisait décrire à son sabre redouté de larges cercles et tout ce qui se trouvait sur son passage s'abîmai<" comme des épis sous la faux du moissonneur.

Enfin, arriva sur lui un dragon de taille colossale, monté sur sur un cheval géant. Une des balles de son revolver paralysa le bras droit du maréchal.

— Rendez-vous ! cria le dragon. Vous êtes mon prisonnier !

Je levai mon sabre et lui fendis le crâne. Au même instant

LE MARTYR DE L'ILE DU 'DL\BLE ïSoq

je vis l'officier qui portait le drapeau chanceler sur son che -al la poitrine percée d'un coup de sabre.

— Le drapeau ! s'écria le maréchal. Sauvons le drapeau ! Mais déjà j'avais arraché la sainte bannière de la main du

mourant et, élevant au dessus de ma tête les couleurs françaises, je criai au maréchal ;

— Que l'Empire s'écroule, le drapeau national et le vaillant maréchal sont encore debout !

En ce moment je sentis quelque chose de froid me déchirer le dos, presque à la hauteur du cœur.

Un dragon prussien m'avait transpercé de son sabre.

Les ténèbres s'apaissirent autour de moi. Réunissant mes ilernières forces, je me cramponnai à la crinière de mon cheval et me laissai aller en avant sur son cou de façon à couvrir presqu'entièrement de mon corps le drapeau aux trois couleurs.

Puis, je perdis connaiss-tnce.

Lorsque je revins à moi, je me retrouvais dans un riche appartement, au haut plafond, aux murailles élégamment décorées.

j'étais couché sur de moelleux coussins et mes regards, encore un peu troublés, tombèrent sur une dame, jeune et belle, et vêtue de deuil.

— Je suis la comtesse de Croigny, me dit-elle d'une voix douce et émue. Après la fatale journée de Sedan, j'ai été assez heureuse pour vous trouver tout près de mon ehàteau et pour vous porter secours. Pendant plus de quatre semaines, vous avez été entre la vie et la mort et ce n'est que grâce aux soins dévoués de mon vieux et fidèle docteur que vous devez d'avoir échappé au trépas. ,

Je regardai le pâle et charmant visage de celle qui me parlait ainsi et il me semblait rêver.

— Madame la comtesse, dis-je enfin, d'une voix faible, car je m'aperçus bientôt que parler me faisait mal midame la cojntesse je ne puis, pour le moment que vous remercier hum-

blement. Peut-être ajoutai-i'e, éprouverez-vous une certaine satisfaction en apprenant que celui auquel vous avez sauvé la vie est un ministre de Dieu.

Les yeux noiis et profonds de la marquise mft considéièrent sans étonnement.

— Certaines parties de votre costume me l'avaient déjà appris, répondit-elle, mais d'autres particularités m'ont fait savoii qu'en même temps vous étiez un vaillant homme de guerre et qui plus est un héros. Comme le lendemain de cette funèbre bataille, je parcourais tristement les environs de mon castel en compagnie de ma femme de cham.bre, Babet, à un moment donné trébucha contre un obstacle et en abaissant les yeux vers le sol, elle vous vit, couché à côté de votre cheval mort, étreignant d'une main un drapeau, haché par les balles et de l'autre un sabre sanglant.

Com^bien enthousiaste et émue résonnait la voix de la marquise en m'apprenant comment elle avait pu préserver mes jours.

— Moi aussi, reprit-elle, un peu plus calme, moi aussi, j'ai fait dans celte journée du 2 septembre une perte cruelle qui a disposé de mon sort à jamais. Mon mari, le comte de Croigny, a disparu au cours de la bataille et quoique je n'aie point réussi à retrouver son corps, je ne suis que trop forcée de croire qu'il se trouve parmi les morts du 2 septembre.

— Hélas ! madame, dis-je api es avoir hésité un moment, je ne puis que changer votre supposition en triste certitude. J'ai vu tomber le comte de Croigny, mort, à mon côté, atteirrt d'une balle en plein cœur.

La belle jeune femme, qui ne devait guère avoir plus d'une vingtaine d'années, porta à ses yeux son fin mouchoir de baptiste, mais, était-ce une illusion ^e ma part, lorsqu'elle le retira je ne vis point sur ses joues la moindre trace de larmes...

Il se passa six mois, encore, avant que je ne fusse complètement rétabli. Et quoique pendc^nt tout ce temps j'eusse beaucoup

LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE i3ii

souffert corporellement, je considérai cette phase de ma vie corama la plus heureuse qu'il m'eût été pei-mis de traverser.

En efifet, je la passai en compagnie de la plus charmante et fa meilUeure des femmes qui mettait sa plus grande joie à deviner et à prévenir mes moindres désirs, à la seule expression de mon regard.

Pourquoi vous le cacherai-je, mes amis? J'aimai cette séduisante créature, aux longs cheveux noirs, aux yeux vagues et profonds. Je l'aimais de toute la puissance de mon cœur, qui pour la première lois connaissait l'ivressse délicieuse et divine de l'amour. Et, moi aussi, je lisais dans son regard que sa fiamnie répondait à la mienne.

Cependant, jusque là pas un mot n'avait encore été prononcé entre nous qui trahit nos sentimeats réciproques.

Feu -être seriez-vous disposés à croire, mes amis, que ia nature de Melanie devait être bien inconstante et bien fragile puisqu'elle avait pu oublier si promptement Tépoux tombée vaillamment sur le champ de bataille ?

Je vous apprendrai que l'union du comte de Croigny et de sa jeune femme, qui ne remontait point à plus d'une année, avait été particulièrement malheureuse.

Melanie de Renauze était la fille d'un riche planteur de Cuba. Mais par la faute des guerres civiles qui désolent cette ile merveilleuse, à juste titre nommée la perle des Antilles, ce père se trouvait à peu près réduit à la misère et sa dernière propriété, une petite hacienda, allait être vendue pour satisfaire en partie ses nombrenx créanciers, lorsque le comte de Croigny arriva à la la Havane,

Le comte, qui avait compromis sa santé à Paris, par les excès d'une vie désordonnée, en venait demander le rétablissement a#^ chaud climat des Antilles.

Il vit Melanie et fut transporté de son admirable beauté, ea

i3i2 ALFRED DREYFUS

même temps qu'il apprit la situation désespérée dans laquelle se trouvait son père.

Pour gagner l'amour de la jeune fille, il se chargea d'arranger les affaires de monsieur de Renauze. Toujours la même histoire!

Le comte acquitta les dettes du planteur à la condition que sa fille, alors âgée de moins de vingt ans, deviendrait son épouse.

C'était assurément là pour Melanie un parti des plus brillants et vraiment désespéré.

Mais elle n'aimait pas le comte et se sacrifia pour sauver son père.

Huit jours plus tard, le mariage avait lieu, mais le sacrifice avait été bien inutile, hélas ! car presqu'aussitôt le vieux planteur s'éteignait, frappé à mort dans le lude combat livré par lui à l'existence.

Sitôt après les funérailles, le comte revint en France avec sa ieune femme et, comme unique lien avec son pays natal, Melanie eut l'autorisation d'emmener avec elle sa femme de chambre, une Cubaine, nommée Babet

Elle avait en celte femme une confiance absolue, mais vous veirez plus tard combien cette confiance était mal placée et reconnue par une noire ingratitude.

Quoique le comte de Croigny disposait, à Paris d'un somptueux hôtel, je dirai presque un palais, il préféra confiner sa jeune temme dans un château isolé, situé dans un bois, près de Sedan,

Ce qui le faisait agir ainsi, c'était une jalousie féroce, qui bientôt rendit insupportable à Melanie l'union qu'elle déplorait chaque jour.

Je vous l'ai dit, la jeune femme n'avait jamais aimé le comte. Bientôt, elle ne put s'empêcher de le haïr.

C'est sur ces entrefaites que la guerre ayant été déclarée entre

Allemagne et la France, son mari,« qui avait reori« du service, tomba sur le champ de bataille de Sedan,

Jls firent pu sur les vautours dont hon nombre jurent ahatlus et qui, en

tombant dans la mer, furent dévorés par les leguins.

lO Ceutimes la livraison de 32 pages.

.Iiîy, 42 Reproduction interdite Iiivr 4?

Imprimerie L. IIyndbrykx, Rue Sainl-Pierre, 30, Bruxelles.

i3i4 ALFRED DREi^FUS

Melanie se trouvait donc veuve, à peine âgée de vingt ans et aussi puissamment riche.

Mais lorsqu'eut lieu l'ouveitura du testament, il s'y trouva une clause caractérisant biefi l'égoïsme féroce et posthume du défunt.

Melanie restait bien héritière de la lortune de son mari, mais elle ne pouvait en toucher que la rente qui, encore, serait perdue pour elle, s'il lui prenait fantaisie de concL.re un nouvel hymen.

C'est ce que nie confia la jeune comtesse, par une belle soirée d'été que nous nous promenions dans le magnifiques jardins du château.

— Vous voyez donc, mon ami, dit-elle, en forme de conclu« sien que celui qui m'aimerait, devrait m'aimer réellement pour moi-même, car devenue sa femme, je serais aussi pauvre que du temps de mon malheureux père.

Je ne pus me contenir plus longtemps. Tombant à ses genoux, je lui saisis les mains et les couvris de baisers, en m'écria-^t :

— Si pauvre que vous vous disiez, combien riche, vous renderiez l'homme auquel vous n'abandonneriez que vous seule !

Elle m'attira à e)Ie et sa sentit battre son cœur contre le mien.

Alors, commença un ère d'ardente et sereine félicité !

J'avais entièrement oublié qu'en dehors de ce château il existât encore un autre monde, que j'étais investi d'une charge, d'une mission, que j'avais des devoirs à remplir.

Je passai pour mort et vraiment on pouvait bien me ccnsidérer comme tel.

Moi seul, je savais que je vivais encore — et comme le chevalier Tannhaûser, dans le royaume de Vénus.

Melanie m'aimait avec passion.

Pour que le monde ne sût rien de nos relations, elle congédia tous ses domestiques, ne concervant que Babet, la femme d«

LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE i3i5

chambre cubains et le vieux portier du château, qu'elle sa savait absolument dévoué.

Cependant, si elle avait écouté mes avis, celte Babet aurait été la première qu'il eût fallu renvoyer.

Cette cubaine, jolie et bien faite, mais légère et cupide, ne me revenait pas du tout. îlélas ! elle ne partageait pas les mêmes sentiments à mon égard.

Je lisais dans ses regards, souvent arrêtés sur moi avec une rovocante tendresse, qu'elle s'était éprise de ma personne. Et certain jour que, Melanie dormant encore, je me promenai dans les allées du jardin, elle jeta audatàeusement les bras autour de mon cou, couvrit mes lèvres de baisers ardents et me supplia avec passion de répondre à son amour.

Je repoussai sévèrement la lubrique créature, mais ne dis riea de sa tentative à la comtesse, de crainte de l'inquiéter. -. Quelque temps après, il naquit à Melanie une fille à laquelle nous donnâmes le nom de Dolores.

Pour que l'héritage de Croigny ne pût être enlevé à cette enfant, nous nous résignâmes à ne pas faire sceller légalement notre union.

Ainsi s'écoula encore une demie année, et notre amour devint plus noble, et plus ardent près du berceau de notre chère fille.

Mais alors, un éclair brilla dans le ciel bleu et un coup de foudre anéantit notre bonheur, trop entier, dans ce nouveau Paradis, pour ne pas exciter la rage du serpent.

Un matin que Melanie et moi étions à déjeuner et que la petite Dolores jouait sur le tapis, à nos pieds, on ap^o.via. une lettre.

Lorsque la comtesse eut jeté les yeux sur l*enveloj)p.>, elle devint plus pâle qu'une morte. Elle ou-vrit la lettre <:J,V^e main tremblante, la parcourut d'un regard et, poussant un cri cs.-;hirant, roula -évanouie sur le parquet.

Je l'embrassai pour la faire revenir à elle ; je la soulèverai et

i3r5 ALFRED DREYFUS

la uéj'osai sur un lit de repos^ ne sachant point encore la cause, de ;on émoi.

Melanie revenut à elle, ne répondit à mes questions qu'en m'inliquant de la main la lettre .demeurée à terre.

Je la ramassai et la lus à mon tour. Héhs î il me fallut, moi aussi, rappeler à moi toute mon énergie pour ne pas succomber sous le coup qui nous frappait.

n était foudroyant.

Cette letttre était écrite par... le comte de Croigny. ,

L'officier, depuis longtemps ctû mort, et depuis longtemps oublié vivait toujours !

Les Prussiens l'avaient ramené gravement blessé sur le champ de bataille et emmené prisonnier à la citadelle de Thorn.

Guéri au bout de quelque temps, le comte avait été surpris, occupé à lever les plans des fortifications et condamné de ce chef à deux ans de forteresse. ^

Depuis sa captivité, il n'avait point trouvé la moindre occasion d'écrire en France. Mais aujourdhui, enfin, il était libre et en route pour le pays natal.

Quelques heures après la réception de sa lettre, il se trouverait devant Melanie !

Je n'essayerai pas, mes amis, de vous peindre notre émoi, notre désespoir.

Melanie se ieta en gémissant dans mes bras, y cherchant un appui et des consolations que j'étais hors d'état de lui donner.

Il n'y avait qu'une solution à notre dangereuse situation, et quoique elle nous brisât le cœur, force nous était bien d'y recourir.

Pour sauver l'honneur de Melanie, il me fallait fuir, avec l'enfant, le château, pour n'y plus jamais reparaître.

Après avoir examiné pendant plus d'une heure, en proie à la plus vive agitation, les moyens de passer le coup qui nous atteignait tous les deux, nous nous arrêtâmes au parti suivant:

iô 17

Je qui'terai immédiatement le château avec la petite Lolorùs et jo m'embarquerai pour l'île de Cuba. Là, ignoré de tous, j'élèverai l'enfant, me confiant en Dieu pour qu'il rendît possillo er.core, la joie de notre rénnion finale.

Comme Melanie ne pouvait se fier à personne de son sexe peur prendre soin de sa fille, elle me conjura d'emmener Eabet. Cela lui semblait d'autant plus désirable, que ßabet, eu sa qua'i'.é de créole, était fort au courant des ressources de la vie courante, aux Antilles, et pourrait m'y rendre des services précieux.

Je consentis à contre-cœur, car la Cubaine m'inspirait une véritable répulsion et je prévoyais fort bien les inconvénients de la vie en commun avec une femme qui se montrait si passionnée à mon égard.

Mais pour ne pas aggraver encore les inquiétudes de ma chère Melanie, je me résignai.

Babet fut appelée, et on lui apprit de l'événement qui nous séparait, tout autant qu'il en fallait pour l'associer à nos plans,

' — Veux-tu accompagner ma fille au de-là des mers ? lui demanda la comtesse. Veux-tu aider mon malheureux ami à l'élever et à le protéger ?

— Je ferai tout ce que vous m'ordonnerez, pauvre et chère maî^rcss;"?, s'écria cette fi. le, en lui baisant la main.

Mais lorsqu'elle se redressa, ses yeux se rencontrèrent avec lei irions en un regard qui me fit trembler.

Ce regard était plein de passion satisfaite et de triomphe moqueur.

Les préparatifs de notre départ, de notre fuite, plutôt:, furent iaits en grande hâte. Nous y étions ei.core uccupéô, lorsqu'un lélégramme, lancé de Liège, annonça que dans deux heures, le Dornte de Groigy ariiverait à Sedan.

Il tallut écourtcr les adieux pour éviter une rencontre fatale.

J'étreignis avec douleur, et pour la dernière fois, sur mon <cin, la feavine si ardenuneot ai i.é^:.

i3i8 ALFRED DREYFUS

IMélanie baisa sa fille en répandant un flot d'amèics larmes et la remit enire mes bras avec un regard que \e n'oublierai jamais.

La voilure nous attendait et le fidèle portier, monté sur le siège, nous conduisit rapidement à la gare de Sedan,

C'est dans la même voiture que le comte devait être ramené au château!

Nous arrivâmes heureusement à Paris. Après y avoir pris quelques repos, nous nous rendîmes au Havre pour nous y embarquer, en destination de la Havanne.

Melanie m'avait abondamment fourni d'argent. Sitôt débarqué, j'achetai une hacienda et, sur les indications de Babet, justement celle du père de la comtesse, où elle avait été élevée, et pour la conservation de laquelle elle s'était vendue au comte de Croigny !

L'habitation, quoique longtem.ps inoccupée, se trouvait encore en fort bon état.

Jusque là, Babet n'avait rien fait qui pût motiver de ma part uns marque quelconque d'aversion ou de blâme. Elle soignait avec dévouement l'entant et m'était, en tout, d'excellent conseil.

Cependant, le premier soir que nous nous trouvâmes installés à l'hacienda, comme, après avoir embrassé la petite Dolores, je me disposais à gagner ma chamdre, Babet me barra hardiment .'e passage et, me regardant avec des yeux chargés d'éclairs, elle n:ie dit, saiis plus de détours :

— Fais de moi ta femme, ou je retourne à Paris et dévoile tout au comte.

Stupéfait et saisi d'eff'roi, je la regardais pendant quelques minutes sans trouver un mot à lui répondre,

— Je t'aime, poursuivit-elle, avec une incroyable énergie de passion. Je t'aime, et j'ai juré que tu m'épouserais. Si tu refuses, si tu hésites, la comtesse est perdue ! Son mari fera chasser par SCS cliiens, hors de son château, l'épouse infidèle et me récom«

LE MARTYR DE LILE DU DIABLE iSig

pensera, à moi, largement. Mais je préfère la vie, auprès de toi, à la plus riche récompense !

Que pouvais-je faire? Pouvais-je laisser anéantir l'honneur de Melanie par cette femme qui ne m'inspirait que de l'horreur ? Je priai, je suppliai, je m'abaissai devant la misérable créature pour la faire changer de résolution.

A-Jais j'aurai plutôt fait rentrer au repos les flots déchainés de VOcéan que de faire renoncer l'ardente Cubaine à ses exécrables projets.

Il ne restait que deux issues à ma terrible situation, où bien débarrasser mon chemin, par un meurtre, de la femme perfide et traîtresse, dont les révélation devaient perdre ma chère Melanie, cù l'épouser, elle qui se trouvait si bas placée, vis à vis de moi, et que je ne pouvais aimer.

Comme je n'était point un assassin et ne voulais point en devenir un, je me résignai à la dernière solution,

Le coeur déchiré et saignant, je conduisis à l'autel l'exécrable • Babet.

Ainsi, une double muraille s'élevait dorénavant entre moi et celle à laquelle j'avais voué la moindre de mes pensées, à la i; <' ; e infortunée de mon enfant.

A ce moment de son récit, Degouves se sentit tellement accablé sons le poids des souvenirs, qu'il s'interrompit.

li se couvrit le visage de ses mains et ses compagnons virent, av' c pitié, les larmes filtrer entre ses doigts.

Lénergique, l'austère, le viril Degouves, pleurait comme un faibb enfant.

Pendant ce temps, \t ciel s'était voilé de nouveau et la mer

se plaignait en écumaat. Les oiseaux pécheurs, hérauts des

empètes, sillonnaient l'atmosphère, planant de temps à autre

îour saisir la proie guettée d'un œil vigilant.

l'cgouves releva le front.

— Nous entrelenion«i naturellement ""«^ active correspondance,

ï320 ALFRED DREYFUS

tiélanie et moi, reprit-il, et nous observions les précautions voulues pour que nos lettres ne s'égarassent point entre des Dîaius tierces. Chacune de celles de ma malheureuse femme — car je nommais ainsi Melanie, et elle l'était ceitainemeut devant Dieu, si elle ne l'était point devant les hommes — chaque ligne qu'elle m'écrivait, trahissait la plus profonde souffrance, la plus complète détresse, bien qu'elle affectât de n'en point parler. Eile dépérissait aux côtés d'un époux qui ne la comprenait point et en agissait cruellement à son égard.

Qu'aurait-elle dit, maintenant, en apprenant mon propre mariage : Hélas ! cette union, pour moi-même, ri'était qu'une cuisante aggravation à tous mes maux !

J'avais bien pénétré le caractère de Babet. Sitôt qu'elle fut en possession de mon nom, elle 3e montra telle qu'elle était en réalité, vaine, prodigue, indolente et capricieuse.

Mais le ciel m'avait accordé une précieuse compensation, Dolores, Ma fille, en grandissant, devenait d'une beauté éclatante. Elle était la joie de ma vie, la lumière luisant dans les ténèbres qui m'enveloppaient.

Dolores venait d'avoir dix sept ans, lorsque je reçus une lettre qui devait amener une résolution violente dans ses destinées comme dans les miennes.

Melanie mécrivait qu'elle était devenue veuve et, cette fois, réellement.

Scn mari, acharné à une ^partie de jeu, avait succombé à une attaque d'apoplexit; et or^ venait de confier ses cendres à la terre.

La nouvelle était faite pour me réjouir, mais celles qui suivaient, me replongèrent dans mes angoisses.

Melanie se sentait, elle-même, mortellement atteinte. Le regret de sa vie perdue avait depuis longtemps miué sa santé et le docteur, sommé par elle de lui faire connaître la situation sans

LE MARTYR DE L'ILE DU DL\BLE io2j

détours, avait avoué qu'il ne lui reslait plus que quelques mois à vivre.

Melanie me disait de partir immédiatement et de lui amener Dolores qu'elle voulait revoir avant d'expirer.

Je vendis aussitôt mon hacienda, j'enfermai tout mon avoir dans une ceinture de cuir d'entourer mes reins, retins à boid d'un prochain paquebot mon passage, ainsi que celui de madame Degoaves et de Dolores, et me mis à décompter les heures qui devaient s'écouler, encore, jusqu'à mon départ.

Mais deux jours avant, Dolores tomba malade et dut s'aliter. Quoique les médecins me rassurassent en m'affirmant que si l'on usait de prudence, elle ne courait aucun danger sérieux, il m/était impossible de l'emmener en Europe, atteinte qu'elle était d'une fièvre scarlatme.

Heureusement que l'acquéreur de mon hacienda eut l'obligeance de la tenir à la disposition de madame Degouves et de Dolores, jusqu'à guérison complète.

, Je leur laissai une forte somme, leur recommandai de venir me rejoindre, aussitôt que possible, et m'embarquai pour la France, Je cœur oppressé.

De fait, je n'aurais, à aucun prix, consenti à retarder mon voyage. Un secret pressentiment me disait qu'il fallait me hàier si je voulais retrouver Melanie encore vivante. •Hélas! ce pressentiment ne m'avait point trompé. /•Lorsque j'arrivai au château, près de Sedan, la pauvre et chère femme était au moment d'expirer.

Elle me reconnut, cependant, et imposa ses maîns blanches et transparentes sur mon front, que j'inclinai, pleurant, sur son lit de mort.

— Rapporte ma bénédic'i-jn â notre enfant ! mur mura-t -elle. Je Vous ai bien aimés tous deux et je ne respirais plus que pour vous. J'ai pourvu à l'avenir de Dolores. Eile sera riche, très ricr.e... Elle sera l'héiitière de toute ma fortane et je vous en ai

i322 ALFRED DREYFUS

constitué l'administrateur. Le testament par laquel je reconnais Dolores pour mon enfant, est déposé depuis quelques semaines chez le notaire Pierre Caillot... Il faudra vous attendre à ce que les parents du comte, ses frères, contestent la validité du testa» ment. Mais leurs efforts seront vains, attendu que, seule, je dispose, sans contrôle, de tous les biens délaissés par le comte.

Mais, ces paroles avaient épuisé les dernières forces de la malade qui retomba sans connaissance sur ses coussins.

Une fois encore, cependant, elle reprit l'usage de ses sens, murmura le nom de Dolores et le mien et puis, mourut dans mes bras, le front appuyé sur mon sein !

En vertu d'une stipulation formelle, elle ne fut point inhumée, à côté de son époux, dans le caveau de famille des comtes de Croign}'. Durant les derniers mois de son existence, elle avait fait ériger un monument funèbre dans le parc, 50us le bcTceau où nous avait réunis une mutuelle et sainte tencresse.

C'est là que repose Melanie dans l'éternelle paix 1

Lorsque je l'eus conduite à sa dernière demeure et eus arrosé sa tombe de larmes brûlantes, je me préparai à la lutte pour les droits de mon enfante

Dans cette intention je me rendis chez le notaire Pierre Caillot, un des plus fins légistes de tout Paris.

— Je le connais, interrompit le capitaine Dreyfus. xMais je dois dire que sa figure ne m'est jamais revenue. Je lui trouve l'air d'un parfait scélérat..

— Et c'en est un, en effet ! s'écria Degouves, dont la voix trem.bla de colère. Votie regard sagace ne vous a point induit en erreur, mon cher capitaine. C'est à cet homme que je dois d'avoir été déporté à l'Ile du Diable, ainsi que vous allez le voir.

Je me présentai donc chez lui et, m'en referrant au testament à lui confié par la comtesse, le priai de mettre Dolores en possession de son héritage.

LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE ï323

Le misérable me regarda avec un feint étonnement et répondit :

— De quel lestamment voulez-vous parlez ? Il n'y a point...

— Comment, m'écriai-je avec indignation, vous infirmeriez les paroles que j'ai recueillies de la bouche même de la noble défunte ? Si vous niez l'existence du testament, c'est donc que vous l'avez supprimé, dans l'intérêt des frères du comte de Croigny, auxquels vous vous êtes vendu ?

Pierre Caillot me frappa, en riant, sur l'épaule,

— Vous êtes fou, dit-il, avec un calme souverain. Et si vous vous risquez à nous intenter un procès, je vous ferai colloquer dans une maison de santé, ou dans une maison de correction,

j'en savais assez et je me relirai sans plus insister.

Je vis clairement que j'allais avoir à dénoncer un complot, form.é par le ; frères du comte, dont Caillot n'était que l'instrument richement soudoyé.

Mais je me flattais de le déjouer facilement, grâce aux preuves que je possédais de la qualité d'héiitière de Dolores, comme fille de la comtesse.

Bien que le témoignage de ma femme dût naturellement être écarté et que le vieux portier, confident de nos amours, fût décédé depuis longtemps, je possédais toutes les lettres que Melanie m'avait envoyées pendant seize ans. Il en résultait à l'évidence que Dolores était bien sa fille et son héritière legi«; time.

J'entamai donc le procès, et déposai les lettres en question k' Je confessai tout, sans essayer de me disculper et me fit con« naître pour le porteur protestant Degouves, crû décédé depuis la journée de Sedan,

Huit jours plus tard, j'étais arrêté. On m'accusait de n'être qu'un imposteur, voulant s'empar^^r par une ruse adroite combinée de longue date, des millions délaissés par le comte et la comtesse de Croigny.

Le pasteur Degouves "*'"*t bien mort et les lettres dont;

j'aVais eu l'audace de saisir la justice étaient autant de faux' Que vous dirai-je ?

La famille Croigny possédait assez d'influence pour transfoia-ier xnon procès en comédie, ou plutôt en impudente parodie de la justice,

Pierre Caillot produisit des témoins payés, qui déposèrent contre moi et remua ciel et terre pour me plonger dans l'abîme.

Mon procès fut poussé a>ec une hâte inusitée et le résultat ^en fut, pour moi, la condamnation à dix ans de transportacion â Cayennel

rPegouves poussa un strident éclat de rire.

Au même instant, un formidable éclair déchira les nues et, ponr quelques secondes, le radeau fut -• -»dé d'aveuglante lumière

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