DON JUAN ET HAYDÉE
CHAPITRE HI LES ÉLÉMENTS CONCRETS DANS L'EXPRESSION DU RÊVE L'IDÉAL ET LA VIE LA VÉRITÉ, ESSENTIELLE AU CONCEPT DÉCORATIF N à tellement — et si légèrement — répété qu'au xix' siècle la grande peinture décorative était morte, que d’aucuns ont accepté la déelaration pour vraie; ils ont oublié, ceux-là, les Delacroix, les Chassériau, les Galland, les Paul Baudry, les Puvis de Chavannes, et tant d’autres qu'il serait inopportun de citer ici; ils ont oublié une des formes de productions les plus fécondes de l’art au xix' siècle, peut-être parce qu'ils n'avaient qu'une idée grossière de ce qu'est la peinture décorative.
Dans le principe, et en prenant les mots au pied de la lettre, il est difficile d'admettre qu'une peinture ne soit pas nécessairement décorative. En réalité, il faut admettre que la peinture dite décorative exige des
conditions spéciales de conception et d'exécution, mais des conditions qui
n'autorisent personne à la considérer, ainsi que cela se voit souvent, comme
un art inférieur. Quand il s’agit d’un tableau de chevalet, l'artiste n’a à
se préoccuper que de son inspiration et de son goût : dans la peinture
décorative, il lui faut, par surplus, satisfaire à des conditions spéciales
d'utilité, d’entourage et de destination. Mais ce n’est pas là un motif
suffisant pour établir entre les deux genres de peinture une classification
défavorable à l’un des deux, surtout quand on se rappelle, pour ne citer
qu'un exemple illustre parmi les maîtres du x1x° sièele, combien Puvis de
ÉTUDE
Chavannes dépensa de génie dans ses grandes décorations.
Je m'en voudrais de m'arrèter à des considérations générales sur la peinture décorative, si cela ne me fournissait des arguments plus précis pour étudier les œuvres de Roll, œuvres très importantes, où il s’imposa comme un décorateur de belle envergure.
Si l’on admet que limmobilité de l'œuvre à la place qui lui est destinée constitue le caractère de décoration d’une peinture, on remarque que les éléments du décor peuvent se ramener à trois
classes : la nature, l'invention et la géométrie ; et chacune de ces classes présente trois modes : la copie exacte de la nature et la convention, et, entre les deux, un mode mixte participant de l’un et de l’autre.
Dans le premier mode, il s'agit d’une représentation rigoureuse de la nature; mais cette représentation est tributaire d’un arrangement particulier ; le motif principal y occupe la place
qui correspond le mieux à l'objet recherché; et ce motif est traité dans la mesure
et-avec les rigueurs exigées par l’'empla-
cement prévu et l'éclairage de cet emplace-
La fete Zene
ment. Il y a donc, à côté de l'interprétation même dela nature, quelques
conditions inévitables d'ordre et de choix.
Le deuxième mode est mixte, c’est-à-dire que dans un milieu purement conventionnel il introduit des éléments naturels. Les peintures conçues dans ce mode ne peuvent en aucune manière se comparer avec des tableaux : les fonds. la perspective de l'architecture et du paysage ; sont exprimés suivant des règles toutes spéciales ; néanmoins, les figures, même placées sur des attributs de convention, conservent leurs modelés naturels et les colorations qui leur sont propres.
Dans le troisième mode, la convention, l'expression du motif ne garde que le type caractéristique de la forme ; tout le reste, détail. composition, développement, perspective et couleur, doit obéir aux exigences du décor. On sort de la vérité naturelle pour entrer dans le domaine de l'imagination ; le contraste et l'originalité peuvent s'y produire en toute liberté et contre toute vraisemblance; c’est 1à, on
en conviendra, le mode
BACCHANTE
qui semble devoir le plus complètement répondre aux desiderata de la
peinture décorative. Rien n'empêche, d’ailleurs, le décorateur de varier
ses effets à l'infini, et d’unir dans une même composition, avec succès, s'ilen a le talent, deux des modes qui viennent d'être définis : nous en trouverons des exemples dans l'œuvre de Roll. Ce qu'il faut surtout, c’est que la peinture décorative soit essentiellement appropriée, comme sujet et comme facture, à la place qui lui est réservée. IT faut que la peinture décorative s'impose telle au premier aspect : point d'artifice, point de trompe-l’œil : le goût en souffrirait, et l’art n'aurait rien à y gagner. Certes, la peinture décorative ne doit pas être enfermée dans une formule unique; il ne faut pas la supposer satisfaite d'une esthétique rudimentaire ; elle peut exiger, au contraire, les efforts les plus difficiles ; elle à besoin d’une étude attentive et préalable de la nature; mais tout est déterminé par avance dans les effets qu'elle doit produire, et l'artiste qui l’exécute ne doit jamais oublier que son devoir primordial est de mettre son travail en harmonie avec le cadre architectural qui lui est réservé.
Ce sont là des clauses auxquelles Roll a consacré de longues heures de réflexion, et lorsqu'il a exécuté des peintures décoratives, dans l'un ou dans l’autre mode, il l'a fait avec une conscience volontaire de s’en tenir strictement à la mission qui lui était confiée : et il y a pleinement réussI.
Voici sa Chasseresse, qui orne les salons de l'ambassade de France à Constantinople, et qu’un ministre des Beaux-Arts serait sagement avisé de faire revenir en France pour lui donner une place définitive au musée du Luxembourg : l'élément allégorique se mêle au détail réel de la plus habile manière. Fière, en sa nudité de déesse, la chasseresse tient de la main gauche son cheval épeuré et, du bras droit levé et armé d’un épieu, elle exeite ses chiens qui résistent au dernier effort d'une panthère. La composition est d'une large allure, d'une tenue grave, sans être sévère, d'un mouvement plein de noblesse. C’est une page déjà lointaine dans l’œuvre du peintre, une page qu'il ne peindrait plus aujourd'hui de la même façon, mais qu'il n’a pas à désavouer : œuvre de jeunesse et de fougue, d’où se dégage une personnalité.
Et nous voilà à la Fete de Silène, de 1879. Là, le peintre s’'émancipe :
pour une fois, il veut s’en donner de l'ivresse des chairs nues, et du
mouvement endiablé que les mythologies autorisent. Sur son âne, cou-