‹ Alfred RollChapitre 18 sur 54 · INGÉNUITÉ · texte numérisé non relu

INGÉNUITÉ

vements, la chaude couleur par où se traduit la vie, et la science profonde du dessin qui a créé dans cette vaste fantaisie d'incomparables morceaux d'exécution.

Une autre fantaisie, qui eut en son temps un retentissant succès, fut l’œuvre, aujourd’hui en Amérique, qui est intitulée : Femme et taureau. Un pré : dans ce pré aux broussailles hautes, un taureau, et près du taureau, adossant sa chair nue contre son poil fumant, une nymphe,

au geste caressant, à la joliesse grasse. Le taureau, qui n'a pas été formé

à l’école des dieux païens, et qui n’abrite en lui nulle divinité, ne réserve

qu'une attention platonique à l’amabilité de la belle fille : il est plus étonné encore que flatté de cette surprise dont il ne goûte pas le régal. Mais en composant ainsi sa toile, le peintre est resté fidèle à son esthé-

tique : il a dit, dans un

réalisme vécu, son rêve f . Ê de couleur et de forme : | il n'a pas voulu raconter & :

& une anecdote: il a cher- K

ché un décor et il à

trouvé cette page mai-

tresse devant laquelle on ne pouvait Va \

qu'applaudir.

En Été appartient à un autre &

mode d'expression. Au fond d’un /

pare, deux jeunes femmes, en claires / toilettes, ont interrompu leur cueil-

lette de fleurs et goûtent un instant L

de repos. L'une est assise dans l'herbe / PET ) et caresse un chien dont elle éveille <

l'attention; l’autre est debout, de

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profil, des roses à la main. Au fond,

comme une fleur éelatante piquée dans l'herbe, un enfant apparaît riant. Autour d'eux. au bout des branches, l'été suspend des orfèvreries que l'air balance légèrement : une buée blonde monte des choses, vibration de chaleur de l'atmosphère embrasée, et l'on respire là, et l'on vit, et l’on est heureux, et cela est vrai, et cela est simple, et cela est beau. Enfin j'arrive aux Joces de la F'ie, qui dé- Da

corent un des salons de l'Hôtel de Ville de Paris. L'œuvre est vaste, et

je ne crois pas que jamais Roll ait dépensé un effort plus laborieux; il

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ALFRED ROLL d7

existe, pour cette décoration, toute une série

d’admirables études, cartons, recherches qui

font foi de l'attention que le maître a donnée

à chacune des parties de l'œuvre, du souci > 4

qu'il a apporté à son unité, depuis l’un des 4 grands panneaux de la salle, en face duquel :°! : se trouvera l’an prochain un autre panneau,

percé d’une porte, jusqu'aux écoinçons qui Fr

Da

doivent parfaire l'ensemble.

Les joies de la vie! Quel thème immense et quel thème difficile à interpréter pour | | demeurer en dehors de la banalité! Roll a su allier en sa composition ses désirs de réalisme | | et son aspiration vers la vie; mais, par une | délicieuse habileté, il s'est appliqué à être | réaliste dans l'expression du rêve et à envelopper de mystère les éléments plus directe- FAT ment empruntés à la réalité.

À gauche, au bord d’une source, voici o

des figures décoratives, debout, assises, ren- “ À versées, abandonnées, parmi les fleurs; ce sont les génératrices des Joies de la Vie, les symboles de la beauté, de la jeunesse, des heures apaisées, des saisons bénies ; ce sont les chansons qui mettent du soleil dans le cœur; ce sont les visions enchanteresses qui mettent des paradis dans notre espoir : ce sont les chères folies de notre pensée inquiète, les grisantes chimères de notre infatigable illusion; elles sont douces, il faut les aimer, pour mieux apprendre à nous plaindre, plus tard. Puis, parmi les fleurs, dans un poudroïement d'air ensoleillé, ce sont des groupes d'enfants, dont la rose nudité passe et se joue : puis, dans le fond, ce sont des couples, des couples qui viennent, s'éloignent, se perdent, se mêlent, obéissant à la loi d'humanité, se pressant pour l'étreinte, favorable aux serments, sous les branches touffues où les nids parlent d'amour. Au milieu, nimbés de lumière, disparaissant presque, en temps que corps vivants, entités humaines, trois musiciens font chan-

ter leurs chanterelles : c'est l'âme des choses exhalée en un concert qui en précise l'accord; e’est la vibration éternelle réglée par l’art sous l’archet des violons; c'est le frisson de la vie, écrit non plus avec des mots, trop étroits, ou avec la couleur, trop définie, mais avec des sons,

les sons qui prennent le cœur, qui atteignent notre sensibilité, qui font

4 / / on | 6 is We 70 \ X » f \ CROQUIS D'ENFANT | | 4 \ À / k \ \ 0 ie de | C2 \

jullir nos larmes, avant que le cerveau ait eu F le temps d'en raisonner.

à : PRES 2 À ceux qui prendront la peine d'étudier, (22

après l'œuvre réalisée, les morceaux isolés dont

le peintre s’est servi pour cette réalisation, Roll donne une excellente leçon des nécessités spéciales à la peinture décorative. Il démontre, avec des documents en main, ce que doit devenir sur le mur l'élément pris à la nature, et il serait à souhaiter qu'on püt enseigner les secrets de la grande décoration aux jeunes artistes, que cette production doit attirer,

en leur mettant sous les yeux, à côté d’une belle page définitive, comme

les Joies de la Vie, les études, cartons, esquisses, recherches multiples qu'un maître a exécutés, avant de se déterminer —— et comment — àtel ou tel parti pris de lumière et d’euchromatisme.

Dans la salle de l'Hôtel de Ville où l’œuvre est placée, salle de surface étroite, le mur semble désormais s’enfoncer pour une sortie d’éden ; c'est une baie ouverte sur un paysage d’enchantement; ct si les êtres apparaissent, en leurs attitudes de tendresse, de grâce, en leur ligne de beauté, ce qui se dégage surtout dans l'esprit qui s’'émeut, c’est un frisson de rêve, c'est un rêve de passion, — je ne dis pas un rêve passionnel, par où toute la vie, la vie bonne, la vie dégagée des entraves sociales, la vie qui appartient à l'individu autant que l'individu lui appartient, peut se traduire en symboles explicites, séduisants au regard, et d'une compréhension qui ne constitue pas une fatigue pour le cerveau : quand on veut à l’aide de couleurs et de lignes signifier une idée, il est indispensable de ne faire appel à nul hermétisme, de faire entrer dans le langage spécial de l'art qu'on emploie la synthèse même, la synthèse définie de l'idée, de rester peintre en un mot, puisque c'est à la peinture qu'on s'adresse.

Et, dans les Joies de la Vie, Roll est resté peintre, essentiellement peintre, magnifiquement peintre. Il convient même de signaler avec quel art discret et léger il a su affirmer ses qualités de décorateur en ne laissant pas au hasard la bordure de son œuvre, et en la cherchant dans un parti pris de treillis et de feuilles d’une mesure et d’une exécution

parfaites.

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