PLATE
bras, dans une délicieuse attitude d'abandon et de paix; ce sont deux figures assises dans l'herbe, nues, vues de dos, les genoux relevés,
dans un curieux mouvement de gami-
—— \ nerie, qui permet à l'artiste d'exécuter,
’ ; , < avec les deux dos, un magnifique mor-
ÉTUDE
nellement ; celle-là, c'est
ceau d'anatomie; c’est une nymphe debout, à demi cachée dans le feuillage, et qui se tient immobile, retenant son souffle, dans la peur d’être surprise; c’est une autre sommeilleuse, renversée, les bras relevés soutenant la tête; c’est un torse de jeunesse nue qui cache ses yeux dans un beau geste pudique, tandis que la gorge se raidit sous la cambrure du thorax, et puis, e’est encore un torse, vu de profil celui-là, pour faire admirer la souple rondeur d’une épaule, dont la blancheur paraît plus ivoirine, en contraste avec la sombre masse de la toison; c’est une femme qui se soulève de sa couche, beauté puissante que l'été a mürie pour la volupté, et ce sont deux jeunesses, dont la gracilité nerveuse à je ne sais quoi de troublant. Celle-ci, c'est la damnée, qui heurte de sa chair meurtrie le sol rude aux morsures expiatoires, comme si, de son front alourdi et vaincu, elle voulait ouvrir l’abîme où elle doit rouler éter-
l’espiègle qui feint de reposer, mais qui dans
son alanguissement plein de sécurité n'ignore pas qu'on la contemple et
qu'on l’admire. Et ce sont encore d’autres sommeilleuses, d’autres bai-
gneuses, où jamais le crayon de l'artiste ne se répète, où il exprime tou-
jours une forme, un geste, un frisson utiles. Saura-t-on jamais quelle
infinité de variations le sommeil d’une femme peut conjuguer, à quelle
infinité de mouvements la coquetterie du corps dévêtu qui va se plonger dans une source se prête ? Il semble qu'en ces études Roll ait tout dit, qu'il ait parcouru le cycle énorme de toutes les sensations, de toutes les émotions d'art, et pourtant, lui-même, par les études dont il complète son œuvre, nous révèle qu'il y avait encore des coins inexplorés, au pays du geste, et que la nature est une inlassable fournisseuse d’inédit.
Je me souviens de trois pages exquises exposées aux Pastellistes en 1891; il s'agissait d’une nymphe et d’un chien, dont un poète a
conté l'aventure dans les distiques suivants
Or, la nymphe Eurato, par un matin de mai,
Songe que l'air est pur, et le bois parfumé.
Pendant qu’elle sourit au nuage qui passe,
Qu'elle rêve aux oiseaux envolés dans l’espace,
Elle entend comme un pas discret, de son côté,
Et tremble qu'un regard n’aille à sa nudité.
En effet, un larron, à la vertu contraire,
Est là, les yeux brillants d’un aveu téméraire.
Eurato, très divine et très pure, a rougi Et cherche comment Diane, en ce cas, eût agi.
Le souvenir du bel Endymion se dresse ÿ
En son esprit, au nom seul de la chasseresse.
Mais quoi! Changer en cerf au jarret trop agile,
L’être pour qui l'amour est un vase d'argile,
Et qui, lorsqu'un instant d’oubli l'a fait vainqueur
S'enfuit sans crier gare, et vous brise le cœur ?
Si Gt
IT
Non! Non! Diane a frappé l'indiscret personnage,
D'un châtiment trop doux qui seyait à son âge.
Eurato, n’aimant pas les choses à moitié,
Sur-le-champ résolut de rester sans pitié ; ] ;
Et, feignant de dormir, pour qu'Il s’approchät d'elle
La nymphe très émue en fit un chien fidèle.
Il est une œuvre pourtant, œuvre récente, qu'il convient de signaler à part, parce qu’elle est, à mon sens, infiniment significative en sa vérité simple : c’est la /unon, du Salon de 1904. De toutes les figures de l’Olympe, il n’en est pas, je crois, de plus difficile à interpréter. Le mythe dont elle est l'expression est si complexe : elle semble d'autant plus loin de l'humanité, qu’à l'analyse elle se confond davantage avec l'humanité. Fille de Saturne et de Rhée, sœur et épouse de Jupiter, élevée par l'Océan et Téthys, selon Homère, par Téménus, batelier du fleuve Stymphalus, selon Hésiode, par Eubœa, Acræa et Prosymna, fille d’Astérion, selon d’autres, elle a eu, si l’on en croit les poètes et les romanciers, les avatars les plus dramatiques et parfois les plus douloureux : sa puissance souveraine, partagée avec Jupiter, ne fut pas exempte de vexations, qui, pour être invisibles aux hommes, n’enétaient pas moins pénibles; et ce qui ressort de la fable, c’est que cette pauvre Junon dut être une impassible, ou mieux une résignée. C’est ainsi que Roll l’a comprise : elle apparaît jusqu'à mi-corps, assise, nue d’ane nudité triomphante ; elle est déesse, mais elle est femme à la fois, et sa beauté — sa beauté qui fut mise par Jupiter à de si cruelles épreuves — se manifeste, comme un défi, en sa splendeur insolente : quel port de tête, quelle hautaine sérénité dans le regard, quel rayonnement de jeunesse dans la lourde torsade des cheveux blonds; quel frisson vivant — mieux qu'un frisson éternel, un
frisson actuel — dans cette chair aux lignes souples, aux courbes riches!
C’est là, sans contredit, un des plus beaux morceaux, un des morceaux les plus simples et les plus expressifs que le maître ait créés.
En nous plaçant à un point de vue un peu spécial, il convient de reconnaître que Roll a été un des apôtres les plus éloquents du 24 moderne, et qu'il a contribué, dans une large part, à secouer le joug des traditions surannées, auxquelles la morale bourgeoise fait encore crédit, comme si dans la beauté plastique, telle qu'un artiste probe la traduit, il était nécessaire de faire à la pudeur la concession de mensonges imbéciles, qui sont autant de stériles outrages à la vérité. Si nous écoutons le langage de la foule, — cette foule qui se repaît cyniquement de mons-
truosités plus ou moins vêtues, dans l'atmosphère empestée des music
halls et des beuglants — nous en sommes encore, en ce qui concerne le nu, à la vieille pudibonderie de Kératry dans les pages qu'il dédiait aux dames, lectrices de son encyclopédie. Et ces pages-là sont datées de 1822. Aujourd'hui, Kératry pourrait encore être le porte-paroles de nos modern-styles, dont le snobisme ne s’est pas dégagé du vieux jeu. On reconnait à l'antiquité le droit d’avoir magnifié le nu esthétique. « Celui qui a entrevu la possibilité d'extraire la Vénus pudique d’un bloc arraché à l’île de Paros, celui-là, éerit Kératry, avait un sentiment vrai de l’intention qui a présidé à la formation de la société humaine, et il avait vu, dans l'être spécialement chargé de la perpétuer, le plus grand moyen de bonheur moral et physique qui püt entrer dans les plans de la Providence.
« Le peintre ou le statuaire aux yeux desquels /a femme ne semblerait qu'une création gracieuse, tandis qu’elle est éminemment harmonique, n'est point appelé à en reproduire les traits : l’un ne promènerait sur la toile qu'un pinceau sans chaleur ; l’autre n’appuierait sur le marbre qu'un ciseau fait pour le trouver rebelle, Mais s'il s'est bien pénétré des secrets de la nature créatrice et conservatrice,s’il a ouvert son oreille à la voix de la sympathie, l'artiste pourra parcourir l'échelle du Beau réel; il en pourra diversifier les caractères, les formes, les physionomies; il sera vrai; il sera touchant sans être idéal ; ou plutôt, il excercera un grand
empire sur l'âme, parce qu'il n’y aura rien d'inventé dans ses concep-
tions, et qu'éduqués par lui nos yeux nous conduiront sans peine de