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Enfin, voici le portrait de M. Antonin Proust. C'était au temps où l’on préparait l'Exposition de 1889; M. Antonin Proust, qui était commissaire général des Beaux-Arts, était en pleine lumière, ayant d’ailleurs donné des gages de son ardent amour pour l’art indépendant,
celui qui ne trouvait devant soi qu'obstacles et qu'embüches, celui à la défense duquel il fallait dépenser de l'énergie et du courage. M. Antonin Proust en dépensa. On se rappelle d’ailleurs quel succès obtint l'Exposition très complète et très méthodique qu'il organisa; succès mérité, qu'on voulut un instant lui marchander. Quoi qu'il soit advenu depuis cette époque, il demeure comme un des hommes qui ont le mieux travaillé à l'émancipation des formules modernes, et puisque l’occasion s’en présente, il faut la saisir de lui rendre justice, en un temps où l’on oublie si rapidement.
Roll l'a représenté debout au milieu du chantier où il devait triompher, avec ce laisser-aller élégant qui lui était habituel; le pan de son pardessus relevé, la main gauche dans la poche du pantalon, la canne retenue sous le bras droit; encore un portrait excellent qui restera.
D'ailleurs il n’est pas un des portraits de Roll qui soit indifférent, et tous mériteraient de nous retenir; le portrait d'Alexandre Dumas fils, qui est demeuré inachevé, à la suite d’un accès de mauvaise humeur, injustifié, de l'écrivain; le portrait d'Henri Rochefort, d’une large et simple exécution; les portraits d'Yves Guyot, du peintre Couturier, de l’amiral Krantz, du peintre Georges Bertrand, de M. Grivot, maire de Bercy, de M. de Fourcaud, l’éminent professeur d'esthétique à l'École des Beaux-Arts, de Mille Lacaussade, de Mile Marguerite Jules Simon, de Mme Guignard, de MM. Tirard, Fallières, capitaine Ebner, Paquin, de Mme Waldeck-Rousseau, des Présidents Carnot et Félix Faure, de S. M. l'Empereur de Russie, qui donna au peintre plusieurs séances pour le portrait qui se trouve dans le tableau commémoratif de la pose de I: première pierre du pont Alexandre IT, enfin, du peintre lui-même qui s’est représenté — il y a près de vingt ans, soyons exact, en 1885 — en bras de chemise, et dessinant.
Au sujet de ce portrait, il faut que je rectifie une petite erreur dont un critique étranger fit état pour exalter l'habileté de Roll. Pour exécuter ce portrait, Roll se servit d'une glace; il se voyait donc le bras gauche à la place du bras droit, et vice versa; et il se peignit tel qu'il se
voyait, tenant son pinceau de la main gauche. Le critique en question
admira conseiencieusement le peintre qui pouvait, selon son désir, peindre
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également bien des deux mains. Je suis obligé, pour ne pas mentir à l’histoire, de déclarer que Roll ne peint que de la main droite, dussé-je enlever à mon confrère d'outre-Rhin l’une des causes, sans doute, de son admiration pour le peintre du Centenaire et des Joies de la vie. J'ai dit plus haut que Roll professait un réalisme trop sincère, pour ne pas surprendre ses modèles dans un acte réel; de là l'idée qu'il eut de placer souvent, unis par une même action, deux portraits dans le mème cadre; de ceux-là, quelques-uns sont extrêmement remarquables : tel celui qui est intitulé Mère et enfant (1891); dans un pare, assise sur une borne, une jeune femme incline légèrement la tête, et pressé à côté d'elle, son enfant met sur sa joue des baisers caressants. Le peintre a exprimé là tout ce qu'il y a de joie tendre chez deux êtres nés l’un de
woûtent à ce bonheur de deux âmes si étroite-
l’autre, et qui, silencieux, g
ment unies qu'elles ne forment qu'une seule âme. Cinq ans après, l'enfant avait grandi, et le maître ne se tint pas de reproduire encore, dans un ensemble, les deux figures aimées et aimantes; et c’est une œuvre exquise également que ce double portrait intitulé Dans un jardin, où la jeune mère, vêtue de gris pâle, écoute le sourire de l’enfant rose, debout derrière elle, tout près d’elle, tout près de son oreille, tout près de son cœur!
Ce secret d'expression des sentiments intimes, Roll le possède à un point où bien peu d'artistes d'aujourd'hui sauraient l’égaler. Il a, dans son atelier, un petit tableau qui représente le président Félix Faure avee son petit-fils, dans le jardin de l'Elysée. On sait, — et ce n’est pas faire injure à sa mémoire que de le rappeler — que Félix Faure était fort attaché au protocole; il avait un certain goût pour le panache; il ne lui déplaisait pas que le premier magistrat dela République ne se monträt qu’en un décor solennel de représentation. Pourtant, dans son œuvre, Roll l’a surpris en une heure de détente où il se contentait d'être un grand-père très heureux et très attentif, et les historiens de l'avenir, qui parleront du président Félix Faure, feront bien de s'arrêter un instant à ce portrait, s'ils veulent découvrir un des côtés les plus touchants de sa psychologie.
Enfin, je veux signaler l’exquis portrait du peintre Z'haulow et de
sa femme; ils sont assis l’un à côté de l’autre, et Thaulow présente une rose à la jeune femme qui sourit et détourne les yeux avec une délicieuse et féminine coquetterie; là, c’est plus que la vie, c'est l'idylle esquissée, avec un charme prenant.
Certes tous les portraits de Roll n'ont pas été signalés; mais ce que j'en ai dit suffit à établir à quelle source il a puisé son inspiration en cette matière, à quelle volonté il a obéi dans la conception de ces images contemporaines, qu'il voulut vivantes en leur temps, et saisies en pleine expansion d'activité. Depuis plusieurs années, Roll s’est laissé tenter par les moyens d'expression de la statuaire, et il a donné quelques bustes qui l'ont justement fait remarquer comme sculpteur. Il a, dès son début en cet art, montré qu'il savait quelles étaient ses conditions essentielles, et il a voulu que sa sculpture füt bien de la sculpture de sculpteur. L’effort était intéressant chez un maître qui a tout demandé à la couleur; mais le nombre de ses œuvres sculptées est encore trop restreint, pour que je puisse utilement l’étudier au point de vue spécial de cette nou-
velle production.