CHAPITRE II
I,A PÉRIODE DU MARECHAL RANDON (1852-1864
Gouvernement du maréchal Randon. — Voyages de Barth.
— Traduction d’Ibn Khaldoun. — Grammaire tamacheq de Hanoteau. — Occupation de Laghouat (1852) et capitulation du Mzab. — Renou (1853). — Rôle des Ouled-Sidi- Cheikh. — Si Hamza, cheikh Othman et Ikhenoukhen. — Projets commerciaux. — Double objectif des explorations : le Touat et Gbadamès.
I. Explorations dans l’Ouest. — Dastugue (1853). — El-Ouazzani (1854). — Mac-Carthy (1854). — de Colomb (1854-59). — Correspondance de 1858 concernant Si Hamza. — Colonieu et Burin (1860). — Projets sur le Touat et le Niger. — Rohlfs (18641.
II. Explorations dans l’Est. — Occupation de Touggourt (1854).
— Forages de Jus dans L’Oued-Rir (1856). — Ville (1855-63). Pomel (1862), — - Bonnemain à Ghadamès (1856-57). — Bou- Derba (1858). — Duveyrier (1859-61). — Mission et traité de Ghadamès (1862).
Conclusion. — Cartographie. — Faidherbe au Sénégal.
Le maréchal Randon est une des figures les plus intéressantes de l’histoire moderne de l’Algérie. « Après le maréchal Bugeaud, le second rang dans l’histoire de la conquête appartient de droit au maréchal Randon ; au génie de l’un a succédé la persévérance de l’autre ; celui-ci a parachevé l’œuvre de celui-là (1). » En même temps qu’il conquérait la Ivabylie, il préparait et organisait l'expansion de l’Algérie vers le Sud.
(1) C. Rousset, La Conquête de l'Algérie, in-8°, Paris 1889, II, p. 373. Cf. A. Rastoijl, Le général Randon, in-8°, Paris, 1890. Randon, Mémoires, 2 vol. in-8°, Paris 1875-77.
LA PÉNÉTRATION SAHARIENNE
Le maréchal Randon fut gouverneur de l’Algérie de 1851 à 1858 ; mais la brillante période de pénétration saharienne ne commence guère qu’en 1852, pour se continuer jusqu’en 1866, parce que l’impulsion ne se fit pas immédiatement sentir et se prolongea d’autre part pendant un certain temps après le départ de celui qui l’avait imprimée. Le mouvement d’exploration et d’expansion fut arrêté net par l’ifisurrection desüuled- Sidi-Cheikh, qui eut des conséquences si fâcheuses à tous égards dans l’histoire de nos rapports avec le Sahara. Un événement considérable dans l’histoire des découvertes géographiques s’accomplissait alors. Un des plus grands voyageurs des temps modernes, Barth, effectuait sa magnifique exploration à travers le Sahara et le Soudan (1850-1855). « Il faudrait de longues pages ( 1 ) pour faire ressortir les nombreux résultats du voyage de Barth. Avant lui, tout n’était que fables ou données vagues sur l’Afrique centrale et ses habitants ; il était réservé à Barth de rapporter au monde civilisé des notions précises aussi bien sur la région du Tchad que sur le Sahara, de fixer la géographie encore incertaine de ces pays, d’étudier l’histoire des tribus qui les habitent, enfin de recueillir des renseignements d’une valeur inestimable sur l’ethnographie, l’histoire ancienne et l’état politique des vastes étendues de territoire qu’il a parcourues. » Il est le premier et le plus grand des explorateurs
vraiment scientifiques du continent noir (2).
(1) Paul Vuillot, L'exploration du Sahara, étude historique et géographique, gr. in 8°, Paris, 1895, p. 41.
(2) Gal-LiEUTt Von Schubert, Heinrich Barlli der Bahnbrecher der dmtsclien, Afrikaforschung , in-8°, Berlin, 1897. C’est une biographie intime d’après clés papiers de famille. Barth n’a pas encore été l'objet d’une biographie digne de lui.
LA PÉRIODE DU MARÉCHAL RANDON
Vers la même époque paraissaient en Algérie, sous les auspices du Gouvernement général, deux des ouvrages les plus remarquables qui aient été publiés depuis la conquête : la traduction de Y Histoire des Berbères d’Ibn-Khaldoun (1) par de Slane (1852), et la grammaire de la langue des Touareg par Hanoteau, commandant supérieur du cercle de Dra-el- Mizan (2). Le premier de ces ouvrages faisait connaître le document capital sur l’histoire et les traditions des populations sahariennes, le second nous initiait à leur langue ; Duveyrier a pu contrôler l’exactitude de la grammaire de Hanoteau et il a rendu hommage à l’excellence de cet ouvrage (3), comme bien d’autres l’ont fait après lui.
Le gouvernement du maréchal Randon, le voyage de Barth déterminèrent une période des plus actives dans notre œuvre de pénétration au Sahara central, œuvre à laquelle d’autres circonstances, qu’il convient d’indiquer, étaient par ailleurs très favorables.
L’insurrection soulevée en 1852 par le chéri f Mohammed ben Abdallah parmi les tribus du Sud détermina la prise d’assaut et l’occupation définitive
(1) 4 vol. in-8°, Alger, 1852, publiés par ordre du Ministre de la guerre.
(2) Hanoteau, chef de bataillon du génie, Essai de grammaire de la langue temachek, Paris, Impr. imp., 1860. Les plus anciens travaux sur la langue des Touareg sont ceux de Judas, Note sur l'alphabet berbère usité chez les Touareg, Jour n. asiat., mai 1847 ; F. de Saulcy, Observations sur l'alphabet tifuiag, Paris 1849 ; Richardson, Vocabulaire arabe Ghadamès et Touareg, Londres, in-fol. 1846 ; l’abbé Barges (Rev. algér. et col. 1853, p. 73). Voir aussi Revue de l’Orient , 1857, tome V, p. 333, tome VI, p. 25, 162 et 224.
(3) Duveyrier, Les Touareg du Nord, in-8°, Paris, 1864, p. 388
de Laghouat (1) (4 décembre 1852). Quelques jours après, les habitants du Mzab, redoutant des représailles de notre part, en raison surtout de l’hospita lité donnée par eux au chérif Mohammed, prirent la résolution d’entrer en négociations avec nous.
Dans une convention du 24 janvier 1853, décorée plus tard du nom de traité, mais qui mérite bien mieux le titre de capitulation (2), Raodon posait aux Mozabites ses conditions : « Il ne saurait être question, disait-il, d’un traité de commerce entre vous et nous, mais bien nettement de votre soumission à la France. En dehors de cette pensée, il ne peut y avoir aucun arrangement. Vos ressources de toute espèce nous étant connues, chaque ville ne paiera que ce qu’elle doit raisonnablement payer. Comptés dès lors comme nos serviteurs, notre protection vous couvrira partout, dans vos voyages à travers nos tribus et pendant, votre séjour dans nos villes. Nous ne voulons en aucune façon nous mêler de vos affaires intérieures ; vous resterez à cet égard comme par le passé. Nous ne nous occuperons de vos actes que lorsqu'ils intéresseront la tranquillité générale et les droits de nos nationaux et de nos tribus soumises. » Ainsi le maréchal Randon trouvait dès le premier jour la véritable formule qui doit présider à nos relations avec les populations sahariennes, formule dont on s’est trop souvent écarté depuis, soit en traitant
(1 ) E. Mangin, Notes sur l’histoire de Laghouat ( Revue Africaine, 1894 et 1895). Voir notamment les raisons données par le général Pélissier en faveur de l’occupation définitive de Laghouat ( Revue Africaine, 1895, p. 8).
(2) Dr Ch. Amat, Le Mzab et les Mzabiles, in-8°, Paris, 1888,
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de puissance à puissance avec les Sahariens, soit en intervenant à outrance dans leurs affaires intérieures.
Peu après, Renou, membre de l’Institut et collaborateur de Y Exploration Scientifique de l’Algérie, après une excursion d’Alger à Laghouat, se décida, sur les conseils du général Yousouf, commandant les troupes indigènes, à pousser jusqu’au Mzab. Il partit de Laghouat en compagnie du lieutenant Carrus, chef du bureau arabe et se rendit à Berrian, où il fut parfaitement accueilli ; il profita de son séjour dans cette localité pour en déterminer la longitude et la latitude.
C’est à partir de cette époque que les Ouled-Sidi- Cheikh commencent à jouer un rôle considérable dans nos projets de pénétration. On songe d’abord à se servir d’eux pour ces projets, et des résultats dont on ne saurait méconnaître l’importance sont obtenus par cette voie. Mais ces résultats ne sont pas aussi complets qu’on l’avait espéré, d’abord parce que, comme on le verra, ils ne s’y prêtent pas toujours sans réticences et sans hésitations, puis parce qu’on s’exagère peut-être, sur leurs propres indications, leur pouvoir sur les populations Sahariennes et qu'on leur demande plus qu’ils ne peuvent donner.
Le chef de la branche aînée des Ouled-Sidi-Cheikh était alors Si Hamza ben bou Bekeur. Ce personnage (1 ) était d’une humeur très versatile, tour à tour
(1) Documents , II, p. 809. Cf. les portraits de Si Hamza donnés par le colonel Trumelet, Les Français dans le désert, p. 96, L’Algérie légendaire, p. 153. et par F. Gourgeot, Situation politique de l'Algérie, p. 11.
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sérieux et capricieux comme un enfant gâté ; malaisé à mettre en selle, mais y restant des journées entières ; curieux comme une femme ou indifférent à l'excès ; aujourd’hui flexible comme un roseau, demain ferme comme un chêne. Cependant sous cette versatilité apparente se cachait une rare ténacité lorsque ses intérêts étaient enjeu. Enfin, un des traits les plus frappants de son caractère était son extrême avidité ; il entassait dans ses magasins, où ils se perdaient sans profit pour personne, les dons en nature qu’il recevait des indigènes et ne craignait pas de s’abaisser en faisant le commerce des œufs d’autruche. Malgré ces graves défauts, il faut convenir avec M. Jules Cambon (1) que « Si Hamza montra, dans le cours de sa vie, une grandeur peu commune, associa sa cause à la nôtre et nous témoigna une fidélité dont on ne s'est peut-être pas toujours assez souvenu. Il détruisit le sultanat d’Ouargla pour le remettre entre nos mains et fut ainsi le principal agent de notre expansion dans l’Extrême-Sud. »
L’ambition de Si Hamza était de commander à tout le sud, sinon jusqu’à Tombouctou (2), du moins depuis Ouargla jusqu’au Touat. En 1852, il fut investi d’un grand commandement et nommé Khalifa. En même temps, on plaçait auprès de lui un officier pour jouer le rôle de nos résidents actuels dans certaines colonies de protectorat; on choisit le lieutenant de Colomb, qu’on chargea de le guider et de l’initier à nos exigences administratives. La mesure fut com-
il) Documents , II, préface, p. x.
(2) C’est, semble-t-il, une exagération de Vuillot (p. 48).
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plétée par la création d’un poste a El-Biodh (Géryville), où s’installa le lieutenant de Colomb avec une petite garnison. Cet officier reçut d’abord le titre de « chef politique », titre qui se transforma au fur et à mesure que l’organisation du nouveau commandement se développait, et devint sucessivement celui de chef de poste en 1S53, chef d’annexe en 1854, commandant supérieur en 1855.
A peine installé, le nouveau Ivhalifa tut appelé à coopérer à la lutte engagée avec Mohamed ben Abdallah et dut, avec ses contingents, poursuivre les Larbaà et les Ouled-Naïl qui avaient pris fait et cause pour le chérif ; il en vint à bout pendant que nos troupes assiégeaient Laghouat. Quelques mois plus tard, à la tin de 1S53, Si Hamza, bientôt suivi par le colonel Durrieu et une colonne légère, nous faisait sans coup férir traverser Metlili, le Mzab, et planter, pour la première fois, notre drapeau sur les vieilles kasbas de Ngoussa et de- Ouargla. Il tenait ainsi la promesse qu’il avait faite de conquérir pour nous l’Extrême-Sud (1).
Le maréchal Randon avait aussi témoigné à Si Hamza le désir de nouer des relations avec les Touareg. En 1854, le khalifa était allé à Gliat et avait décidé divers personnages Touareg, appartenant aux tribus des Oraghen, des Ifoghas et des Imanghasaten à l’accompagner à Alger (2). L’un
(1) Trumelet, Les Français dans le désert, in-8°, Paris, 1862. Cet ouvrage est un récit de l’expédition d’Ouargla, à laquelle l’auteur avait pris part. Cf. E. Mangin, Revue Africaine, 1895, p. 19-23.
(2) Raxdon. Mémoires, I, p. 251. Cf. Bepont et Coppolani, Les Confréries reliyieuses musulmanes, in-8°, Alger, 1897, p. 272, note.
d’eux était le cheikh Othman, de la tribu maraboutique des Ifoghas et de l’ordre des Tidjani, neveu de Sidi Ahmed el Bekkay qui avait accaeiiii Barth à Tombouctou (1). Cheikh-Othman, homme d’intelligence et de cœur, d’un dévouement éclairé et sincère. semble avoir souhaité réellement faire régner la fraternité et la paix — une paix relative — chez les Touareg (2). Le cheikh fut l’objet de l’accueil le plus favorable de la part du maréchal Randon, auquel il promit une alliance avec la France, en son propre nom et au nom d’Ikhenoukhen, amenokal des Azdjer. Ikhenoukhen, vieillard énergique, guerrier respecté pour sa force, paraît lui aussi avoir éprouvé une certaine sympathie pour les Français (3). Après un séjour d’un mois à Alger, Cheikh Othman repartit pour le Sud. Sa visite devait être féconde en résultats, puisqu’elle a abouti, comme on le verra, à l’exploration de Duveyrier et au traité de Ghadamès.
Une des principales préoccupations de Randon était de chercher à nouer des relations commerciales avec le Soudan (4). A son avis, l’arrivée régulière sur nos marchés des caravanes qui, en échange des produits de notre industrie, nous donneraient les matières dont Tripoli et le Maroc profitent seuls, était de nature à procurer à la France d'incontestables avantages. Pér-
il) A. Le Chatelier, L'Islam au Soudan, in-8°, Paris, 1899. p. 167.
(2) Voir le portrait qu’en fait Duveyrier (Touareg du Nord, p. 363). Rohlfs a porté sur son compte un jugement tout différent.
(3) Duveyrier ( Touareg du Nord, p. 352) a également tracé un portrait d’Ikhenoukhen.
(4) Randon, Mémoires, I, p. 447.
LA PÉRIODE DU MARÉCHAL RANDON
sonne, ou à peu près, ne mettait en doute, à cette époque, l’importance du commerce saharien et transsaharien, quoique dès 1854 le comte H. de Sanvitale eût émis à cet égard des appréciations assez pessimistes (1). Quant, aux « pays noirs », on s’en faisait une idée assez vague ; on les considérait comme uniformément riches et peuplés ; la renommée antique de Tombouctou attirait particulièrement les imaginations (3).
Les projets de Randon se résumaient en ceci : étant donné que des échanges s’effectuent avec le Soudan à travers le Sahara, attirer les caravanes vers les possessions françaises, et frayer également à des caravanes parties de nos possessions le chemin du Soudan. Ce résultat devait être obtenu autant que possible d’une manière pacifique, en agissant à l’ouest dans la vallée de l’oued Saoura, à l’est dans la vallée de l’Igharghar, en pénétrant à Insalah et à Ghadamès. D'où un double objectif des explorations : le Touat et Ghadamès. Nous allons passer en revue successivement les tentatives faites dans ces deux directions, en commençant par celles qui furent dirigées vers le Sud Ouest.
(1) Comte H. de Sanvitale, Tribus du Sahara algérien (Revue de l’Orient, mars 1854).
(2) Les documents qu’on utilisait sont, outre ceux de l’époque précédente, Ibn Khaldoun, Barth qu'on lisait dans l’édition anglaise, et des renseignements recueillis auprès de nègres habitant l’Algérie, peut-être avec une méthode moins sure que celle de Daumas. (V. Résultats, etc., p. 10.)
C’est sous le patronage du Khalifa Si Hamza que le général de Lussy de Pelissac, commandant par intérim la province d’Oran, proposa, en 1853, de placer une mission d’exploration au Gourara, qui serait confiée au sous-lieutenant Dastugue, adjoint au bureau arabe de Mascara. Cet officier devait partir avec la caravane annuelle des Trafi, et le terme extrême du voyage devait être Timmimoun. Là, le lieutenant Dastugue recueillerait une foule de renseignements, principalement sur Insalah, sur l’importance du commerce qui s’y fait et sur les routes qui y conduisent. Les événements politiques qui se déroulaient dans l’Extrêine-Sud empêchèrent les nomades d’envoyer des caravanes au Gourara à la fin de 1853, et le projet d’exploration présenté par Dastugue ne fut pas exécuté. Mais Dastugue est un des officiers qui ont le plus fait pour la connaissance scientifique du Sud- Ouest algérien, un" de ceux dont les travaux, aujourd’hui encore, présentent le plus d’intérêt. Plus tard colonel, puis général, il a recueilli et publié avec intelligence des données sur le Sahara orano-marocain (1) ; il a donné notamment un excellent travail sur la géographie du Tafilelt, d’après des renseignements recueillis en 1859-61.
En 1854, de nouveaux essais furent projetés ou
(1) IL Dastugue, Quelques mois au sujet de Tafilet et de Sidji.1- . massa (Bull. Soc. Géogr. Paris , 1867, p. 337, avec carte), id., Hauts- Plateaux et Sahara de l'Algérie occidentale (Bull. Soc. Géogr. Paris , 1874, p. 113 et 239).
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tentés dans la direction de Tombouctou. Un indigène appartenant à la famille des Cheurfa d’Üuazzan, El- Hadj Mohammed ben Ahmed el Ouazzani, qui avait déjà fait pour son compte à différentes reprises le voyage de Tombouctou, était chargé d’une mission dans le Sud en vue de lier des relations avec ces régions et de préparer les moyens d’y expédier plus tard des caravanes. Cet individu, après une absence de quatre, mois et demi, forgea un récit de voyage, un itinéraire à Tombouctou, et présenta un morceau de houille soi-disant trouvé dans les environs d’Insalah, mais pris en réalité au Maroc. Sa fable fut découverte et on put reconnaître l’inutilité de cette mission (1).
Le géographe Mac-Carthy fut aussi chargé de se rendre à Tombouctou par le Sahara. C’était un homme original et intéressant, le prototype, dit-on, du Vandell dont Fromentin, dans Une année dans le Sahel, a retracé la physionomie. « Chez Vandell et chez Mac- Carthy, même ouverture d’esprit et même curiosité de toutes choses, même insouciance et mépris de la vie matérielle, même philosophie douce et tranquille, même négligence à utiliser les matériaux péniblement amassés (2). » Au milieu des préparatifs de départ de Mac-Carthy, des renseignements venus du Gourara présentèrent le voyage comme trop périlleux. Il sembla préférable d’attendre le résultat des efforts tentés à la même époque pour nouer des relations avec leTouat, avec les principaux personnages Touareg et même avec les notables de Tombouctou. En attendant, on proposa à
(Il Résultats, etc., p. 3.
(2) E. Cat, Biographies algériennes : Mac-Carthy (L’ Algérie nouvelle, 1898, p. 91).
LA PÉNÉTRATION SAHARIENNE
Mac-Carthy d’explorer le Sahara central en partant, de Tripoli, et de rentrer en Algérie par le Touat, si auparavant une caravane parvenait à y effectuer un premier voyage comme on l’espérait. Cet itinéraire ne fut pas plus exécuté que le précédent. On prétend que. plus de vingt ans après, le biscuit préparé pour l’expédition existait encore et que Mac-Carthy parlait toujours de son prochain départ. S’il n’exécuta aucun de ses grands projets, il renseigna et guida souvent les explorateurs. Devenu conservateur de la bibliothèque d’Alger après Berbrugger, Mac-Carthy prit notamment une grande part à la préparation scientifique du voyage au Maroc du vicomte de Foucauld ; ceux qui ont fréquenté la bibliothèque à cette époque savent combien les conseils du vieux savant furent précieux à l’illustre explorateur.
D’autres propositions furent faites pour le voyage à Tombouctou, qui hantait à ce moment les esprits, et pour lequel la Société de Géographie de Paris avait voté quelques fonds. Vignard, chef du bureau arabe déparlemental de Constantine, se mit sur les rangs, ainsi que Cusson, d’Oran ; un israélite d’origine allemande, nommé Joseph Benjamin, domicilié à Oran chez le grand rabbin, demanda les moyens de parcourir le Sahara pour y retrouver les tribus perdues d’Israël ; l'enquête faite démontra qu’on avait à faire à un personnage assez suspect, et on l’embarqua pour Marseille. Un certain Auguste Krafft, né à Mulhouse, et se recommandant de la grande duchesse Stéphanie de Bade, ne mérite pas plus d’intérêt. En 1856, un habitant du Touat, El Hadj Abd el Kader ben Aboubekeur, de passage en Algérie, fut chargé de lettres
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pour les principaux personnages de son pays ; il revint en Algérie, où il reçut 1.500 francs de gratification, mais ne rapporta aucune réponse. Ainsi les grands projets de traversée saharienne dans la direction de l’Ouest n’avaient donné aucun résultat.
Il en est autrement des expéditions moins ambitieuses de M. de Colomb, un des hommes qui ont le plus contribué à nous faire connaître le Sud-Ouest oranais. Il convient de rappeler les travaux de cet officier, en y rattachant ceux de ses collaborateurs et de ses compagnons, notamment le docteur Paul Mares et M. de la Ferronays (1).
C’est en 1854 que commence l’ère des travaux de M. do Colomb ; au mois de Décembre, prévenu qu’un fort parti de Doui-Menia s’était réuni pour piller nos tribus, il part d’El-Abiod-Sidi-Cbeikb et s’enfonce dans la direction de Figuig, en prenant par le Sud des montagnes vers l’Oued-Namous, qu’il coupe à El-Outed. Arrivé à Oglat el-lIadj-Mohammed, il défait les Doui Menia et rentre à Géryville.
L’automne de l’année 1856 voit encore M. de Colomb sur les routes du Sahara ; il était cette fois accompagné de M. le docteur Paul Marès, qui se livra à des observations météorologiques et géologiques, et détermina les altitudes des principales stations. La colonne parcourut le S.W. du Sahara algérien et le S.E. du Maroc; elle traversa la région du Chott-Tigri et s’avança jusqu’aux r’dirs de Meharroug, à 43 kilomètres N. W. d’Hassi-el-Aricha ; elle revint par la région de Figuig.
(1) Duveyrier, Historique, etc., p. 229.
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Cet itinéraire intéresse plutôt la région des Hauts- Plateaux que le Sahara algérien proprement dit. Il en est autrement du voyage pacifique de janvier 1857, qui mena M. de Colomb jusqu’à moitié route entre El-Abiod-Sidi-Cheikh et les premières oasis du Gourara. A peine rentré à Géryville, M. de Colomb en repartit aussitôt, emmenant encore avec lui M. le docteur Mares : « C/est, dit M. de Colomb (1), un jeune médecin touriste, qui s’occupe beaucoup de géologie et de météorologie. Il désirait autant que moi s’égarer dans les solitudes sahariennes et explorer un pays que jamais pied européen n’avait ‘foulé, et qui semblait promettre bien des révélations, bien des merveilles à sa science favorite. 11 nous accompagna et donna à notre excursion une tournure d’exploration savante qui lui seyait à merveille. » Le lieutenant de la Ferronays, adjoint au bureau arabe, se chargea du levé géographique de la route parcourue. Les voyageurs, partant d’El-Abiod-Sidi-Cheikh, suivirent la vallée de l’Oued-el-Khebiz (Oued- Gharbi), passant à Benoud et à Mengoub et s’avançant jusqu’au r’dir de Metilfa. De là, ils se dirigèrent vers le S. S. E., entrèrent dans la région des dunes et des daïas qui se trouvent à leur lisière nord, et regagnèrent Géryville par la vallée de l’Oued-Seggueur. La relation du voyage de M. de Colomb (2) est fort intéressante, et marque un progrès notable des connaissances. L’auteur décrit très
(1) De Colomb, Exploration des ksours et du Sahara , in-8°, Alger, 1858, p. 10.
(2) L. de Colomb, Exploration des ksours et du Sahara de la province ÏÏOran , avec une carte de 1 itinéraire par M. de la Ferronays, Alger, lmp, du Gouvernement, 1858.
LA PÉRIODE DU MARÉCHAL RANDON
bien (1), et à pea près comme on pourrait le faire aujourd’hui, les régions naturelles qu’il a parcourues : chaîne saharienne avec les Ivhenegpar lesquels débouchent les grands oueds du Sahara oranais ; haminadas avec leurs gour « qui s’élèvent, coupés à pic, audessus des plaines sahariennes, semblables à ces terrains que. dans un déblai, les ouvriers terrassiers laissent de distance en distance pour que l’ingénieur puisse cuber leur travail; indices du gigantesque travail de nivellement qui s’est accompli dans ces solitudes; » vallées des grands oueds avec leur cours souterrain et leurs redirs; région des datas où ces grands oueds, sauf l’Oued-Saoura qui tourne la digue, sont arrêtés par les dunes et créent à la lisière des pâturages magnifiques, « magnifiques pour des Sahariens, bien entendu (2). » De nombreux renseignements sont donnés sur la flore, la faune, les habitants de ces régions, leur genre de vie et leurs légendes. Justice est faite de la légende de Ja Daïa-el-Habessa (3), qui, au dire des indigènes, engloutissait les voyageurs. Enfin M. Marès rapportait de ce voyage des documents pour l’étude géologique de la région, dont il traçait peu après lui-même les premières grandes lignes avec beaucoup de sagacité (4). En 1858, M.
(1) Voir notamment p. 57 et suivantes.
(3) Il y a une autre Daia-el-Habessa dans l’Oued-Mya au sujet de laquelle on raconte la même chose ( Documents relatifs à la Mission Flatters , in-4°, Paris 1884, p. 283).
(4) P. Marès, Note sur la constitution générale du Sahara dans le sud de la province d'Oran {Bull. Soc. Géol. de France, 1857, p. 524). Cf. Bull. Soc. Géol. de France, 1864, p. 686. C. R. A. Sc., 1857, tome XLV, p. 26 et Ann. Soc. Météorol. de France, 1857, p. 172 ; 1859, p. 222 ; 1860, p. 34 : 1864, p. 174.
LA PÉNÉTRATION SAHARIENNE
Marès accompagnait encore M. Cosson dans son exploration botanique des parties méridionales de l’Algérie, et visitait successivement l’Oued-Rir, le Souf, Touggourt, Ouargla et le Mzab.
Le repos de M. de Colomb fut de courte durée. Mais les expéditions qui suivent intéressent plutôt la connaissance de l’Atlas Marocain que celle du Sahara proprement dit. Nous n’y insisterons donc pas. Une colonne expéditionnaire, réunie sous ses ordres, quittait El-Abiod-Sidi-Cheikh au mois d’avril 1857, se dirigeait vers TW. en longeant le versant S. des montagnes ; après avuir passé à El-Outed et franchi l’Oued-Namous, elle arrivait par le Kheneg-Zoubia en vue de Figuig. Elle parcourait tout le pays des Doui- Mënia, s’avançait jusque près de la zaouia de Kenadsa et du ksar d’Aïn-Chaïr. En 1859, pendant que l’armée aux ordres du général de Martimprey opérait contre les Beni-Snassen, le colonel de Colomb conduisait une colonne légère jusqu’à Athnacher- Gara-ou-Gara, chez les Beni-Guil, non loin de la région des sources de l’Oued-Guir (1). Enfin, en 1860, M. de Colomb rédigeait un mémoire complet par renseignements sur les oasis du Gourara et du Touat, leur commerce, leurs lignes de communication ; il dressait une carte de ces oasis dont l’exactitude a été en partie vérifiée ultérieurement (2).
(1) Duveyrier, Historique, etc., p. 234-235.
(2) L. ue Colomb, Notice sur les oasis du Sahara et les routes qui y conduisent (ex trait de la Revue algérienne et coloniale, 1860). Il existe de M. de Colomb une carte des oasis du Touat à 1/1.600.000 et une autre à 1/400.000 gravée au Dépôt de la Guerre (toutes deux de 1860). Cf. Documents, IV, p. 583.
LA PÉRIODE DU MARÉCHAL RANDON
Cherbouneau rééditait en 1857 un Itinéraire de Touggourt à Tombouctou (1), traduit de l’arabe, qui donnait quelques détails sur le Touat. En 1863, le docteur Maurin (2) racontait le voyage fait au Gourara par un indigène à la solde d’un négociant de Saïda, J. Solari, et recueillait de nouveaux renseignements sur le commerce des caravanes.
Jusqu’à la fin de son commmandement, le maréchal Randon n’avait cessé de poursuivre, en les développant et les précisant, la réalisation de ses projets de pénétration économique au Sahara. Il en vint à penser (Mai 1858) que la solution de cette question serait indéfiniment ajournée si les négociants du Soudan se trouvaient livrés à l’avidité peu scrupuleuse d’une certaine classe de commerçants. Pour réussir, il ne fallait pas seulement attirer à nous les marchands par la sécurité des routes, il fallait y joindre la loyauté dans les transactions. Dans ce but, le maréchal fit appel au concours d'une maison de commerce importante et se recommandant par sa haute moralité, la maison Lafon et Cie de Marseille. Un de ses membres, désigné particulièrement par sa longue pratique des choses algériennes, L. Dourilhon, fut chargé d’exposer au Gouvernement les combinaisons commerciales qu’il croyait propres à assurer, sous le patronage et avec le concours de l’administration, l’arrivée régulière des caravanes sur les marchés d’Algérie. En
(1) A. Cherbonneau, Itinéraire descriptif de Turjgwt à Tomb .uctau et aux Monts delà Lune [Ann. Soc. Archéol.de Oonst mtine, 1853, p. 91 ; Reçue Alg. et Col., 1857, t. V, p. 224 (t. à p. 1860).
(2) Dr A. Maurin, Les Caravanes françaises au Soudan, in 8°, Paris, 1863.
LA PÉNÉTRATION SAHARIENNE
même temps, il manifestait aux Ouled-Sidi-Cheikh le mécontentement que lui causait leur peu d’empressement à seconder ses desseins ; des documents inédits, qu’il nous a paru intéressant d’analyser, font connaître les diverses phases de ces pourparlers :
Plusieurs fois, écrivait le maréchal Randon (1), des renseignements qui me sont parvenus m’ont fait connaître le peu d’empressement de Si Hamza, khalifa des Ouled Sidi - Cheikh, à favoriser nos projets de relations avec le Sud. Loin d’engager, selon mes désirs, les habitants du Touat et du Tidikelt à entrer en rapports avec nous, je crois savoir qu’il les en détourne.
La famille des Ouled-sidi- Cheikh a gardé dans toute la région saharienne, sur le Gourara, le Timmi et même le Tidikelt, une influence qui ne saurait être contestée. Si le khalifa actuel, Si Hamza, avait voulu mettre à notre service cette influence puissante, nul doute que déjà nous n’eussions atteint notre but ; mais loin de là, nous en sommes encore à chercher les moyens d’entrer en relations, parce que le mauvais vouloir de ce chef tend à neutraliser nos efforts.
En faisant donner à Si Ilamza la récompense qu’il ambitionnait avec tant d’ardeur, j’avais en vue non seulement ses services passés, mais surtout ceux qu’il devait rendre. Il n’ignorait pas à cette époque combien je souhaitais établir le courant commercial entre le Soudan et l’Algérie, et ses promesses me taisaient croire qu’il était disposé à me seconder dans cette entreprise. Il paraît non seulement avoir oublié et la récompense et ses promesses, mais encore il semble animé du désir d’entraver nos desseins.
Je vous prie d’inviter M. le Général commandant la subdivision de Mascara à faire connaître à Si Hamza que je suis bien disposé à ne pas subir une telle situation ; que je le rends personnellement responsable des empêchements
(I) Lettre du maréchal Randon au Général commandant la division d’Oran, du 26 juin 1858.
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que les Chaamba pourraient chercher à mettre au parcours des caravanes, ainsi que de tous les bruits fâcheux qui pourraient être lancés dans le pays. Il lui appartient de les démentir et de nous montrer sous notre véritable jour. Je regarderais même 1 inaction et linertie de Si Ilamza comme une protestation contre ce que nous voulons faire.
Je désire que des observations très sérieuses soient faites à Si Ilamza et qu on ne lui laisse pas ignorer que je ne suis nullement satisfait de son attitude en ce qui concerne les relations commerciales avec le Touat et le Soudan. Il ne tient qu’à lui de me faire modifier mon opinion à son sujet en déployant le zèle qu’il aurait déjà dû mettre au service de mes intentions.
Conformément aux instructions du Gouverneur, le général Durrieu, commandant la subdivision de Mascara, fit venir Si Hamza et lui fit part, avec tous les ménagements que comportait son caractère et sa position importante dans le Sud, du mécontentement du maréchal . Une lettre du général Durrieu (1) fait connaître le résultat des conférences qu’il eut avec le khalifa :
Si Hamza se plaint que trop de monde ait voulu à la fois se mêler de la question qui intéresse M. le Gouverneur général à un si haut degré, l'ouverture du Sud à nos relations commerciales. Combien de fois n'a-t-il pas eu, dit-il, à prêter son concours à des émissaires qui ont traversé son pays pour chercher à pénétrer dans le Sud; mais ces émissaires n’avaient ni le courage, ni la capacité nécessaire pour réaliser leurs promesses ; ils ont préféré rejeter sur lui l’insuccès dont ils n’avaient à accuser qu’eux-mêmes ; son aide ne leur a jamais manque. Il se plaint aussi de n avoir jamais reçu à cet égard de mission nette et définie : on ne lui a jamais dit
(1) 14 juillet 1858.
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ce qu’on attendait de lui (1). Quand il a été chargé spécialement par M. le Gouverneur général de faire venir du Sud une djemaâ des Touareg, il s’y est employé de toute son activité et a eu la satisfaction de la conduire lui-même à Alger. Depuis cette époque, toutes les négociations avec le Sud ont été entreprises en dehors de lui, soit par Laghouat, soit par Biskra, sans qu’il ait eu aucun rôle à jouer. En examinant sa conduite, le khalifa m’assure qu’il ne croit avoir aucun reproche à se faire, et du moment qu’on recherche encore ses services, il est tout prêt à les donner et à mettre en cela, à la disposition de M. le Gouverneur général, pour seconder ses vues, tout ce qu'il peut emprunter à sa position politique et religieuse et à sa connaissance personnelle du pays.
D’après le résumé de mes conversations avec lui, voici à peu près à quoi il s’engage : 1° A conduire de sa personne jusqu’à El-Goléa, et au besoin jusqu’à Tidikelt, une mission française de quatre personnes, dont le choix serait naturellement fait par M. le Gouverneur général ; 2° A constituer et gréer un convoi de 50 chameaux destiné à transporter le matériel nécessaire à la mission et des marchandises à lui appartenant, lesquelles, d’après ses calculs, peuvent s’écouler dans le Sud ; 3° A faire arriver la mission de Tidikelt à Tombouctou, par son influence et ses relations avec les chefs des Touareg Hoggar et des Nabeugh. Aujourd’hui, et avant de savoir si un projet de cette espèce sera agréé par M. le Gouverneur général, je n’entrerai point dans les détails qui, d’après Si Hamza, doivent assurer le succès de la mission. Il les a développés devant moi avec une certaine complaisance et des appréciations qui indiquent une grande connaissance du pays à traverser. Je me borne à vous dire que l’époque favorable pour le départ de cette mission, qui serait réunie à Géryville, serait le commencement de novembre.
D’après Si Hamza, une fois arrivé à Tombouctou, pays organisé, où l’autorité est respectée, la mission n’aura plus d’inquiétude à avoir, surtout si elle s’annonce comme attirée
(1) Sans doute parce qu’on ne le savait pas exactement.
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par le seul désir de nouer des relations commerciales. Il ne doufe pas que si, par ses cadeaux, elle gagne les bonnes grâces du chef de Tombouctou, elle ne parvienne à visiter tous les autres états du Soudan.
M. le Gouverneur général a, sur la nature de la mission à donner à des Européens dirigés sur Tombouctou, des idées plus nettes que celles que je puis avoir. Aussi ne hasarderaije qu’avec une grande réserve celles qui me sont suggérées par ma conversation avec Si Hamza. La mission, d’après moi, devrait être à la fois politique, scientifique et commerciale. Les éléments qui la composeront devraient donc répondre naturellement à ces conditions. J’y mettrais ; 1° un officier instruit, chef de mission; 2° un homme connaissant la physique, la minéralogie et la botanique ; 3° un médecin ; 4° un commerçant. Tous parlant l’arabe et pouvant sous le costume arabe, qui leur est indispensable jusqu’à Tombouctou, passer au besoin pour des indigènes. Au dire de Si Hamza, le costume européen sera leur meilleure garantie une fois qu'ils seront dans le Soudan. Je ne m’étends pas davantage 'sur ces détails d’exécution, avant de savoir s’il convient à M. le Gouverneur général de tenter cette entreprise telle que la présente Si Hamza, qui parle de son succès, je le répète, avec une confiance qui me gagne.
Il semble naturel de voir l'exécution au moins partielle de ces projets du maréchal Randon, dans le
voyage accompli en 1860-62, par le commandant Golonieu et le lieutenant Burin, accompagnés de Si Bou Bekeur, dis du khalifa Si Hamza. Mais Randon n’était plus là ; la mission fut organisée par le Ministère des Colonies, auquel l’Algérie venait d’être rattachée, et le plan adopté diffère sensiblement de celui que Si Hamza avait exposé au maréchal.
MM. Colonieu et Burin s’adjoignirent à la caravane annuelle qui, du cercle de Géryville, se rend dans les oasis septentrionales du Touat, en vue d’y
échanger les produits des troupeaux algériens contre les dattes des oasis (1). Le but de la mission était d’étudier les moyens de dévolopper les relations commerciales avec le Touat et d’y porter des échantillons de nos produits. On partit (2) d’El- Abiod-Sidi-Cheikh au mois de novembre 1860. On suivit l’Oued-Gharbi en passant par Mengoub, itinéraire précédemment relevé par de Colomb. Puis on traversa la région des Meharreg, zone de bas-fonds qui s’étendent au nord de l’Erg. On s’engagea ensuite dans l’Erg, pour aboutir à la petite oasis de Sidi-Mansour, la première palmeraie du Gourara. Assez bien accueillis dans ce ksar, ainsi qu’aux Oulad-Aïach et à Ksaïba, les officiers adressèrent aux djemaâs des principales oasis des lettres les avertissant de leurs intentions toutes pacifiques et de leur désir d’entrer avec les ksour en relations d’amitié et d’affaires (1). Mais lorsque, se rapprochant de la grande sebkha du Gourara, ils voulurent entrer aux Oulad-Saïd, ils trouvèrent les portes du ksar fermées et les habitants en armes sur les remparts. Il en fut de même à Timimoun, la principale oasis du Gourara, puis à Taoursit, à Ouakda et l’exemple fut contagieux. Assurés d’une réception analogue dans toutes les oasis du Timmi, où leurs envoyés avaient été accueillis par des cris de mort, et afin de ne pas empêcher les Arabes de la caravane
d’effectuer leurs transactions, les officiers préférèren t
ne pas continuer leur route vers le Sud; après une
(1) Duveyrier, Historique, etc., p. 236.
12) Commandant Colonieu, Voyage au Gourara et à l' Aougueroul (Bull. Soc. Gcogr. de Paris, 1892, p. 41 ; 1893, p. 53; 1894, p. 430), avec carte dressée par Duveyrier en 1864.
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pointe vers l’Aouguerout, où la réception des Khenatsa, serviteurs religieux des Ouled-'Sidi-Cheikh, fut un peu meilleure que celle des oasis Berbères, ils revinrent à Géry ville en Janvier 1861.
A quoi faut-il attribuer l’échec de cette tentative ? On a parlé (2) des inquiétudes des négociants de Timimoun qui, intermédiaires actuels du commerce, craignaient de se voir déposséder par nos commerçants. Mais la principale cause fut le caractère hybride de ce voyage, qui, comme plus tard la mission Flatters, n’était ni une mission pacifique ni une expédition militaire (3). Le commandant Colonieu le dit expressément (4) : les populations des oasis, croyant que les envoyés arrivaient en forces, jugeaient la résistance inutile et avaient résolu de subir la loi du plus fort. Mais lorsqu’elles surent qu’ils n’avaient pas de troupes et surtout pas de canons, qu’ils n’étaient accompagnés que d’une escorte de cavaliers indigènes, leur attitude changea du tout au tout, et elles refusèrent le contact avec eux. Le simple retour en arrière d’une mission pacifique passa à leurs yeux pour l’échec d’une expédition qui, devant leur ferme contenance, n’avait pas osé se mesurer avec eux ; ce bruit se répandit rapidement jusqu’à Tombouctou, comme le prouva une lettre du cheikh El-Bakkay au Gouvernement général de l’Algérie, au sujet du mauvais effet produit par cette mission (5). C’est à partir de
(1) Vuillot, L’exploration du Sahara, p. 73. Sc.HlRMER, Le Sahara, in-8°, Paris, 1893, p. 380.
(2) Résulats obtenus, etc,, p. 11.
(3) Vuillot, p. 7L
(4) Bull. Soc. Gèogr. Paris , 1894, p. 457.
(5) Vuillot, p. 72.
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ce moment que les Touatiens se tournèrent vers le Sultan du Maroc, espérant de lui protection contre les Français (1).
La relation du voyage de MM. Colonieu et Burin, publiée seulement beaucoup plus tard ( 1892-94), contient nombre de renseignements géographiques intéressants sur la route parcourue et de données sur le commerce des oasis. En ce qui concerne le commerce transsaharien (2), elle fait justice des illusions trop répandues tant sur son importance que sur la facilité d’en détourner le maigre courant vers nos possessions, puisque le principal objet de ce trafic n’est autre que l’esclave : « Pourquoi, dirent les Ksouriens à Colonieu (3), avez-vous rendu la liberté aux nègres? Vous avez brisé là notre commerce le plus important. Vous voulez, dites-vous, les produits du Soudan : mais avant tout achetez donc les négresses, nous vous en enverrons, le reste • du commerce soudanien n’est rien (4). »
Pendant les années qui suivirent, les projets d’exploration dans la direction du Touat et du Niger ne reçurent même pas un commencement d’exécution. A peine convient-il de mentionner, en 1862, la fondation par Jules Gérard d’une Société africaine internationale, cynégétique, zoologique et protectrice, qui se
(1) Duveyrier, Historique, elc. p. 240.
(2) Voir notamment Bull. Suc. Géogr. Paris, 1893, p. 94 ; 1894, p. 430 et suivantes.
(3) Bull. Soc. Géogr. Paris, 1894, p. 431.
(4) Les Ksouriens, pas plus que Si Hamza, ne se rendaient bien compte de ce qui nous poussait à pénétrer dans ces régions désolées et à vouloir y créer des relations commerciales.
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proposait d’ouvrir des relations permanentes avec le pays des nègres. La même année, Cosson, d’Oran, forma également divers projets d’exploration saharienne, mais il ne dépassa pas Aïn-Sfissifa. Les demandes du lieutenant Moulin, qui souhaitait se rendre au Touat, du capitaine au long cours Maignan, qui voulait établir un service de navigation par vapeurs démontables jusqu’à Tombouctou, et delà une route de caravanes pour l’Algérie, ne furent pas davantage prises en considération.
Cette période, féconde en somme au point de vue de l’exploration, se termine par une importante tentative individuelle, le voyage de l’allemand Gérard ftohlfs; il réussit à aller au Touat, qui, désormais fermé aux Français, s’ouvre encore à un étranger venu du Maroc et dissimulant sa qualité de chrétien. Né à Vegesack, près de Brême, en 1832, Rohlfs s’était engagé dans la Légion étrangère dans le but de se familiariser avec la langue arabe et les coutumes indigènes, afin de pouvoir se faire passer pour musulman (1). Son premier voyage fut en quelque sorte un voyage d’essai ; il visita le Sahara marocain (région du Draa et du Tafllelt), sans grand profit pour la science, car il n'avait ni les instruments ni l’expérience nécessaires (1862). Aguerri par cette première exploration, il se disposa à traverser le Sahara pour gagner Tombouctou par le Touat. L’insurrection des Ouled-Sidi-Cheikh ayant éclaté au moment où il se disposait à partir, il prit la voie du Maroc et se rendit de Tanger à Insalah, muni de recommandations du chérif
(1) Vuillot, p. 94.
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d’Ouazzan. Après avoir visité Je Tafilelt, il suivit la vallée de l’Oued Guir, puis celle de l’Oued-Zousfana- Saoura à partir d’Igli. Il visita les oasis du Touat et du Tidikelt, et réussit à entrer à Ksar-el-Kebir, où il rencontra Cheikh Othman, qui devina en lui un voyageur Européen non-Français et lui fit assez mauvais visage. N’ayant pu réussir à se rendre à Tombouctou avec des garanties suffisantes de sécurité, Rohlfs se résigna à reprendre le chemin de la côte. Il longea le bord sud du plateau du ïademayt, passa à Hassi-Messeguem, à Teinassinin, et gagna enfin Ghadamès et Tripoli.
Rohlfs, comme voyageur scientifique, est bien loin d’égaler Barth et même Duveyrier, surtout dans ses premiers voyages. Cependant les régions qu’il a parcourues étaient jusqu’à ces derniers temps si fermées aux Européens, qu’on lui doit beaucoup de renseignements géographiques importants sur la vallée de l’Oued- Saoura et sur les oasis du Touat et Tidikelt. Notons enfin que son itinéraire est le seul voyage transversal, d’Ouest en Est, qu’on ait réussi à effectuer au nord du massif touareg.
Rholfs a toujours professé en termes non équivoques que le Touat fait partie du hinterland de l’Algérie, et qu’il est de l’intérêt des Français d’en prendre possession sans retard. Malheureusement, l’insurrection du Sud oranais '1864;, puis diverses autres circonstances fâcheuses, vinrent arrêter pour longtemps notre expansion du côté du Sahara.
LA PERIODE DU MARÉCHAL RANDON
Dans l’Est du Sahara algérien, les Français n’étaient pas demeurés inactifs pendant cette période. Ils avaient commencé à accomplir dans l’Oued-Rir l’œuvre qui au désert leur fait le plus d’honneur, les sondages artésiens. A ce pays déshérité, la sonde artésienne donnait ce qui lui manque par-dessus tout, l’eau. Ainsi se réalisait la parole du prophète : « Alors dans le désert il jaillira de l’eau, et la terre désséchée aura ses fontaines. »
A la mort de Ben-Djellab, survenue en 1854, un usurpateur nommé Sliman s’empara de l’Oued-Rir et se déclara contre nous ; son attitude et les troubles causés par les querelles de sof nécessitèrent l’intervention française ; à la suite du combat de Meggarin (1) (29 novembre 1854), le colonel Desvaux entra à Touggourt à la tête d’une petite colonne (2)- Un officier français, M. Hauer, détaché du bureau arabe de Biskra, y résida seul pendant sept ans. Une petite garnison y fut envoyée en 1861.
La région de l’Oued-Rir était alors en complète décadence. « L’art primitif des puisatiers (3) ne suffisait plus à lui procurer l’eau nécessaire. Malgré les efforts des plongeurs qui en retiraient les sables,
(1) Mangin, Revue Africaine, 189o, p. 29.
(2) Ce sont ces événements qui ont été récemment racontés et dramatisés par le romancier Hugues Le Roux (L’Épopée clu Sud. — Gens de poudre). Il a faitTrevivre les intéressantes figures du basque Séroka, chef du bureau arabe de Biskra, et du corse Carbuccia, commandant la légion.
(3) Schirmer, Le Sahara, p. 422.
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les sources artésiennes se faisaient de plus en plus minces à l’orifice des puits, et plus d’une s’était tarie. » Le colonel Desvaux fit demander en France des hommes et un matériel de puits artésiens. En 1856, l’ingénieur Jus débarquait ce matériel à Philippeville, et le 17 Mai on donnait le premier coup de sonde à Tamerna. «-Le 7 Juin (1), après avoir percé une couche de grès très dur qui fit plusieurs fois douter du succès de l’entreprise, on rencontra une nappe de 4.000 litres par minute, qui jaillit avec force à la surface du sol. En un clin d’œil, la population accourut : on arracha les branches de palmiers qui entouraient l’équipage, chacun voulait voir de ses yeux cette eau que les Français avaient su faire venir au bout de cinq semaines, tandis que les indigènes avaient eu besoin de tant d’années. » En quelques heures, sous la direction du lieutenant Lehaut et du capitaine Zickel, les oasis qui se mouraient furent reconquises, presque toutes furent dotées de fontaines nouvelles, et on avait achevé une trentaine d’anciens puits ; en même temps, M. Jus découvrait des nappes jaillissantes dans le. Hodna, et deux oasis nouvelles étaient créées dans le désert qui séparait Biskra.de l’Oued-Rir (2). Rien n’était mieux de nature à frapper l’esprit des indigènes et à nous encourager dans l’œuvre de la pénétration saharienne.
Pour ceux qui, comme nous, mesurent l’importance
(1) SctURMER. ouvr. cité.
(2) JüS, Les forages artésiens de la province de Constantine, Constantine, 1870, p.8 et suiv. — Rapport du colonel Sérolca (Rev. Alg. et Col., 1859, p. 359). — Rapport du lieutenant Rose (Ibid., p. 17). — Ville, Voyage d’exploration dans les bassins du Hodna et du Sahara , p. 345-417.
LA. PÉRIODE DU MARÉCHAL RANDON
d’une exploration moins à la témérité de l’entreprise qu’aux résultats effectivement obtenus, il convient de mentionner a cette place les missions des géologues Ville etPomel. Ces missions se relient d'ailleurs à la question des sondages artésiens, puisque c’est la géologie qui fait connaître dans quelle mesure les bienfaits de' la sonde peuvent être étendus au Sahara.
Dès 1852, M. Dubocc[ avait étudié la constitution géologique des Ziban et.de l’Oued-Rir, au point de vue des eaux artésiennes de cette partie du Sahara (1). De 1855 à 1863, Ville, ingénieur en chef des mines, entreprit dans le sud de la province d’Alger quatre voyages, pour faire la géologie de ces contrées et rechercher des eaux jaillissantes dans le bassin des Zahrez et sur la route d’Alger à Laghouat (2). En 1861, il reçut la mission d’étudier les nappes artésiennes du Hodna, du Zab et de l’Oued-Rir, afin de les comparer aux nappes artésiennes de la province d’Alger. Il poussa jusqu’à Ouargla et revint par le Mzab. Il lit connaître les résultats géologiques de ses explorations dans deux ouvrages importants (3), qui formèrent là base de nos connaissances jusqu’aux travaux de Pomel et de M. Rolland et qui sont encore utiles à consulter aujourd’hui. Dans le second de ces ouvrages, un chapitre, dù au lieutenant Cajard, commandant de l’es-
(1) Annales des Mines, 1852.
(2) Ville, Notice sur les sondages exécutés pendant les années 1859 à 1862 dans le territoire militaire de la province d'Alger (A ww. des Mines, 1864).
(3) Ville, Voyage d'exploration dans les bassins du Hodna et du Sahara, Paris, Impr. imp., 1868. Ici., Exploration géologique du Beni-Mzab, du Sahara et de la région des steppes de la province d'Alger. Paris, Imp. nat., 1872.
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corte qui ramena Ville d’Ouargla à Laghouat, traite de l’origine, des mœurs, de la religion et de l’organisation politique des Mozabites.
Quant à Pomel, après avoir parcouru la région des Ksour avec le commandant Dastugue, il eut la bonne fortune d’accompagner en 1862 le commandant Colonieu à Ouargla (1) ; il était attaché à la colonne comme naturaliste, et eut même à lever le plan de l’oasis (2). Ce voyage d’exploration, par Géryville, Laghouat et Metlili, lui procura d’importantes observations de tout ordre qu’il devait utiliser plus tard (1872) dans sa publication sur le Sahara.
Dans le but de développer ou de faire renaître, dans l’Est comme dans l’Ouest, le commerce de caravanes, le gouvernement général résolut (1856) d’envoyer à Ghadamès M. de Bonnemain, capitaine de spahis, avec la mission d’étudier la situation commerciale de la ville et de démontrer aux autorités et aux principaux commerçants tout l’intérêt qu’ils avaient à lier avec les marchés sud-algériens des relations plus suivies. Profitant de la présence d’une colonne dans le Souf, le capitaine de Bonnemain partit d’El-Oued le 26 novembre 1856, avec une petite caravane de gens du pays conduite par le cheikh Ahmed ben Touati. Sa route, toute entière à travers les dunes, fut assez pénible. A son arrivée, quoique recommandé par le pacha de Tripoli, il fut froidement accueilli ; il réussit cependant, dans une certaine mesure, à dis-
(1) Colonieu. Voyage dans le Sahara algérien de Géryville à Ouargla (Tour du Monde, 1863, p. 161).
(2) E. Ficheur, Notice biographique sur A. Pomel (Bull. Soc. Géolog. de France, 1899, p. 191).
LA PÉRIODE DU MARECHAL RANDON
siper les défiances du liakem (gouverneur), Osrnan- Bey, prévenu, paraît-il, contre les Français parle consul anglais à Tripoli, Dickson. Le capitaine de Bonnemain rapportait un itinéraire de son voyage dans l’Erg et un mémoire sur le commerce de Ghadamès (1).
Après s’être rendu compte de l’accueil qui serait fait aux caravanes algériennes à Ghadamès, il importait de savoir comment elles seraient reçues plus au sud, chez les Touareg Azdjer. Vers le milieu de 1857, Cheikh Othman revint à Ouargla (2), et se chargea de conduire une caravane composée de nos sujets indigènes, avec leurs marchandises, jusqu’à la ville de Ghat. A trois jours de marche de la ville, ils furent rejoints par El Hadj Ikhenoukhen, qui entra avec eux à Ghat. La protection du cheikh et de l’amenokal se montra efficace et réussit à calmer les habitants de Ghat, fort mal disposés pour ces amis des Français. La caravane regagna Ouargla au mois de Mars 1858, rapportant des présents pour le Gouverneur de la part de quelques négociants de Ghat, entre autres d’un Tunisien nommé Arounès ben Sala, partisan des Français.
Au mois d’Aoùt de la même année, Cheikh Othman repartait pour Ghat avec une caravane dont faisait partie un jeune indigène algérien, Ismaïl Bou Derba, né d’un père musulman et d’une mère chrétienne, ayant reçu une éducation toute française et ayant dans l’armée le grade d’interprète militaire. Le choix de Bou Derba était fort heureux. La caravane passa par Guerara et Ngoussa, laissant Ouargla un peu à l’E.,
(1) Cherbonneau, Relation du voyage de M. le capitaine de Bonnemain à R damés, Paris, 1857, in-8°.
(2) Résultats, etc., p. 7. — Gf. Randon, Mémoires, l, p. 453.
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traversa l’Erg jusqu’à El-Biodh et gagna Gliat par la route ordinaire, qui passe par Temassinin et le lac Menkhough. A Ghat, l’agitation à son arrivée fut très glande, et il fut question de faire un mauvais parti à l’envoyé du Gouverneur général. Cette fois encore, le dévouement d’Othman et d’Ikhenoukhen réussit à rétabli r la tranquillité. Le retour à Laghouat s’effectua sans rencontre fâcheuse. Les études de Bou Derba sur Ghat concordent avec celles de Barth ; il avait en outre reconnu la route de Ouargla à Ghat avec les points d’eau qui la jalonnent.
Ces résultats satisfaisants donnèrent un nouvel essor aux études commencées et stimulèrent les explorateurs. Un jeune homme de dix-huit ans, doué d’une rare énergie et de remarquables qualités d’observateur, Henri Duveyrier, allait rapporter le premier travail complet et sérieux sur le pays des Azdjer. « Il était (1) le fils d’un Saint-Simonien de marque et l’élève de Barth. Son père, disciple d’Enfantin, ami intime de Michel Chevalier, de Barrault, de Péreire, de d’Eichtal, d’Urbain, de Félicien David, avait embrasé son âme d’idées généreuses, et son maître lui avait indiqué, comme le plus beau terrain d’apostolat scientifique, son propre champ d’action, le Sahara central. Il y ajoutait de sa personne un patriotisme élevé, que la conquête de l’Algérie à peine achevée excitait au dévouement, et qui 11e s’est jamais démenti jusqu’à sa dernière heure. »
Duveyrier commença d’abord son exploration dans les limites modestes d’un voyage privé, avec des
(1) E. Masqueray, Journal des Débats, 14 mai 1892.
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ressources dues à la libéralité de son père, de M. Arlès-Dufbur et de M. Isaac Péreire. Plein d’ardeur et d’enthousiasme, il ne se proposait rien moins pour son début que de se rendre au Touat. Débarqué à Philippeville le 8 Mai 1859, il se rendit aussitôt à Biskra, ne redoutant qu’une chose, écrivait-il à son père, que « soit par raison politique, soit par défiance de mes forces, soit par un faux intérêt pour mon sec individu, on me refuse la liberté d’aller plus loin. » (t) Il n’en fut rien heureusement. Il put parcourir le Mzab, dont il étudia à fond la constitution si curieuse, et s’avança par Metlili jusqu’à El- Goléa (2). Mais le fanatisme des habitants du ltsar arrêta ses projets ; il les stupéfia par sa témérité, faisant tranquillement ses observations astronomiques sur la place, malgré la population ameutée ; il fut retenu prisonnier trois jours, et n’échappa à la mort qu’en revenant sur ses pas. Après une deuxième excursion au Mzab, en Novembre 1859, il partit de Biskra le 1er Février 1860, et visita successivement le Souf, Ouargla, Touggourt, le Djerid tunisien et Gabès.
Ces voyages n’étaient pour Duveyrier que les préliminaires de la grande exploration qu’il projetait de faire dans le Sahara central, une préparation et un entraînement ; ils complétaient ses connaissances techniques et son expérience des populations africaines. Ils attirèrent sur lui l’attention du général de Martimprey, qui obtint pour lui une mission officielle chez
(1) Cité par Vuillot, p. 60.
(2) Bull Soc. Géogr. Paris, 1859, p. 217 et Reçue Alg . et Col, 1860, tome II.
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les Touareg Azdjer, avec lesquels il devait, complétant la mission de Bou Derba, nouer des relations amicales.
D’El-Oued. Duveyrier, accompagné de Cheikh Othman et de quelques autres Touareg, se rendit d'abord à Ghadamès, où Ikhenoukben vint le rejoindre. Arrêté quelque temps dans cette ville par les tracasseries des autorités turques, il n’en triompha qu’en se rendant lui-même à Tripoli, d’ou il revint muni de fortes recommandations du pacha et du consul de France, M. Botta. Il put alors partir pour Ghat avec Cheikh Othman et Ikhenoukhen. Ce dernier l’accompagna ensuite à Mourzouk, ou il le quitta pour rentrer dans ses campements, tandis que Duveyrier, achevant son voyage, aboutissait à Tripoli.
Duveyrier regagna aussitôt Alger, après un long voyage qui avait duré près de trois ans. Mais une maladie terrible, une fièvre typhoïde compliquée d’accidents pernicieux, ébranla si fort sa santé et même sa mémoire, qu’il ne put rien ajouter aux notes qu’il avait précédemment rédigées. Par bonheur, la carte était gravée et le manuscrit en partie imprime. Le concours du docteur Warnier, qui avait soigné Duveyrier, permit de mettre le volume sur pied. Ce volume, les Touareg du Nord (1), est dans les mains de tous ceux qui s’occupent du Sahara. L’auteur s est effacé devant les faits qu’il rapporte; il a proscrit de ce compte-rendu tout ce qui lui est personnel tout ce qui n’est que pittoresque, tout ce qui a trait aux obstacles rencontrés sur la route, aux fatigues supportées,
(1) Duveyrier, Les Touareg
du Nord, in*8®, Paris, 1864.
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aux dangers courus (1). Il a préféré la forme d’un ouvrage méthodique à celle d’un récit de voyage. L’œuvre est divisée en quatre livres : le premier est consacré à la géographie physique, à la géologie et à la minéralogie ; le second, aux productions minérales, végétales et animales ; le troisième, aux centres de rayonnement commerciaux et religieux ; le quatrième traite des Touareg du nord, de leurs origines, de leur division en tribus, de leur constitution sociale, de l’historique des tribus, de leurs caractères distinctifs, de leur vie intérieure et extérieure (2). La carte jointe au volume comprend une partie positive et une partie hypothétique. La partie positive est la réduction des itinéraires du voyageur ; la partie hypothétique est basée sur des itinéraires par renseignements, et sur le plan en relief des parties inexplorées du territoire Touareg qu’à la prière du voyageur, Cheikh Othman fit pour lui sur le sable. La carte de Duveyrier, à laquelle sont encore empruntés la plupart des renseignements portés sur nos cartes actuelles pour le massif central, a été reconnue très fidèle dans les parties où on a pu la vérifier, et la mission Foureau- Lamy en louait récemment l’excellence.
Quant à l’ouvrage même, Duveyrier s’y révélait le digne élève de Barth, élève bien inférieur au maître assurément, mais le fait n’a pas lieu de surprendre, si l’on songe à son extrême jeunesse. Il faisait connaître la véritable nature du relief saharien et du massif central targui, pays très accidenté et
(1) H. Schirmer, Henri Duveyrier ( Ann . de Géogr., 1891-92, p. 4151.
(2) Duveyrier, Introduction, p. xii.
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nullement plat comme on se l’imaginait ; il indiquait le véritable caractère du climat saharien, avec^ ses extrêmes brusques de température. Il a mérité cet eloge d’un juge sévère, lui-même un des maître de la géographie moderne (1) : « Henri Duveyrier a été le type accompli de l’explorateur consciencieux et modeste. En voyage, il a fourni à lui seul, au prix d’un labeur de tous les instants, autant de travail utile que toute une mission scientifique ; et pourtant, nul n’a moins que lui entretenu le public de sa personne, nul n’a fait a la lois plus de besogne et moins de bruit. »
On a reproché à Duveyrier, non sans raison, d’avoir apprécié avec trop d’optimisme le caractère des Touareg. Nul n’a contribué plus que lui à propa ger sur leur compte d’étranges illusions. A sa suite,
« on les a dépeints généreux, hospitaliers, pleins de droiture et de franchise, fidèles à leur parole, meme vis-à-vis d’un ennemi ; on s’est plu à les parer e toutes les vertus chevaleresques, on leur a fait une
auréole d’héroïsme et de poésie (2). »
Les vrais coupables sont ceux qui ont reproduit son témoignage sans en faire la critique. Les généreuses illusions de Duveyrier s’expliquent par les circonstances exceptionnellement favorables de son exploration. A cette époque, les populations d au- e .
des Areg ne nous craignaient ni ne nous haïssaient ; elles ne voyaient en nous que les successeurs et les continuateurs des deys d'Alger, dont l'autonte politique ne s’était jamais fait sentir de ce côte. E es étaient du reste rassurées par la presence entre elles
(1) il. Sr.mniiEit. Duveyrier (Ann.de Gèogr., 1891-9;, P- 4,6>-
(2) H. SCH1RME.R, Le Sahara, p. 278 et 2 .
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et nous de la principauté héréditaire des Ouled-Sidi- Cheikh, et le Sahara n’était encore qu’un grand fief musulman, que notre khalifa Si Hamza administrait à sa guise (1). On s’explique aussi les sentiments de gratitude, bien naturels chez Duveyrier, pour le marabout d’une rare intelligence qui l’avait protégé et guidé (2). Enfin, .comme on dit vulgairement, il prêtait ses qualités aux autres : « Il était, dit M. Masqueray (3), doué d’un tact très sûr et né pour se concilier les barbares. Il était devenu l’hôte préféré du chef de guerre de ce peuple sauvage. Le vieux Targui, âgé de près de 80 ans en 1860, et qui mourut centenaire, s'était pris d’une sorte de tendresse pour ce jeune homme imberbe qui osait pénétrer seul dans ces immenses déserts, n’ayant pour armes qu’une politesse parfaite et un mépris absolu de la mort. J’ai eu la bonne fortune de découvrir, dans une lettre de Si Othman, l’impression qu’il avait produite sur l’élément commerçant et maraboutique. Si Othman ne trouvait qu’une chose à reprendre en lui, son extrême courage. Nous ne savions, dit-il. comment faire pour le retenir. »
Le succès de Duveyrier devait-il rester à l’état isolé, ou devait-il être le prélude d’une pénétration pacifique ? — - C’est ce que l’avenir allait se charger de démontrer. Une belle vie, a-t-on dit, est un rêve de jeunesse réalisé dans l’âge mûr : Duveyrier, qui avait vécu son rêve dans sa jeunesse, n’eut de l’âge mûr
(1) L. Rinn, Nos frontières sahariennes, in-8°, Alger, 1886, p. 32.
(2) Schirmer, Le Sahara, p. 381.
(3) Journal des Débats, art. cité,
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qu’amertumes et déceptions. Condamné au repos par les suites de son mal, bien que son intelligence lût redevenue vigoureuse, il passa le reste de son existence à voir s’élever, obstacles sur obstacles. la barrière qui nous sépare aujourd hui du Sud. Les Bulletins de la Société de Géographie de Paris témoignent qu’il n’avait pas cessé de s’intéresser aux choses du Sahara et d’en parler avec compétence. Mais, « enseveli lentement Cl) dans un passé irrévocable, que de fois a-t-il dû se dire qu’il eût mieux valu pour lui mourir à 25 ans dans la splendeur de sa jeune gloire, quand aucune déception ne l’avait encore frappé ! Pour son coup d’essai, il avait égalé ses devanciers les plus illustres, et depuis il n’avait fait qu’assister à la ruine de son œuvre comme au déclin de sa gloire. La fièvre avait été trop clémente quand elle avait lâché prise sur son corps inutile après son
séjour chez les Azdjer. » ,
Pour profiter des résultats obtenus par le voyage de Duveyrier, on avait songé d’abord à envoyer de nouveau une caravane indigène à Ghat et même a Kano, sous la conduite de Cheikh Othman, puis à installer à Ghadamès un agent consulaire, français ou indigène ; ce dernier projet émanait de Léon Roches. Les lettres d’Ikhenouken au général de Martimprey et au général Pélissier témoignaient d’ailleurs des meilleures dispositions : « Quiconque de chez vous viendra ici ne recontrera que le bien, la paix et la plus grande sécurité, soit actuellement, soit dans l’avenir. Dieu soit loué, notre main s’étend jusqu’au
(1) Màsqueray, art. cité.
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Soudan (1). Cheikh Othman, à la même époque, vint en France et fut présenté à l’Empereur. On résolut de signer directement un traité d’amitié et de commerce avec Ikhenoukhen, et Ghadamès fut choisi comme lieu de l’entrevue (2). Une mission, placée sous la direction du commandant Mircher, et dont faisaient partie M. de Polignac, capitaine d’état-major et M. Vatonne, ingénieur des mines, partit de Tripoli pour Ghadamès et y signa un traite par lequel les Azdjer « s’engageaient à faciliter et à protéger à travers leur pays et jusqu’au Soudan le passage des négociants français ou indigènes algériens. » Ikhenoukhen et les autres chefs auxquels on avait donné rendez-vous ne vinrent pas ; la mission les attendit en vain; seul, El Hadj, frère de l’amenokal, et le Cheikh Othman, avec un chef des Imanghasaten, signèrent la convention, le 26 novembre 1862. La mission Mircher rentra à El Oued par Bir-Ghardaïa, route déjà suivie en 1857 par le capitaine de Bonnemain. Elle rapportait (3) diverses études sur les régions traversées, notamment des travaux géologiques et hydrologiques de M. Vatonne, des observations médicales recueillies par le docteur Hoffmann, divers renseignements sur l’état politique et social du Soudan, enfin une notice très complète sur Ghadamès, avec un plan exact de la ville et de l’oasis.
Quelle était exactement la valeur de ce traité de Ghadamès ? On a beaucoup discuté et l’on discute en-
(2) Résultats, etc., p. 13.
(3) VuiLLOT, p. 77.
(1) Mission de Ghadamès. in-8°, Alger, 1862.
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core sur ce point. Dès le moment où il lut signé, on émit des doutes sur sa portée. On lit dans un rapport de M. le lieutenant Yillot, adjoint au bureau arabe de Géryville, du 17 décembre 18G2 : « Aucun chef touareg n’est assez puissant pour garantir la traversée du Sahara à quelque prix que ce soit. Gens misérables, vivant sur un sol misérable, disséminés sur des espaces immenses, les Touareg ne reconnaissent aucun chef, si ce n’est les plus habiles à conduire les razzia. »
La franchise de ce rapport valut au lieutenant Yillot un blâme énergique de ses supérieurs. On lit remarquer aussi que le traité avait été signé avec des chefs qui n’apportaient en lait de pouvoirs que des assurances verbales (1) et qu’on peut avoir quelques doutes sur un accord conclu « au nom de la nation Touareg » par deux personnages secondaires, alors que les chefs influents ne daignaient ni se montrer ni répondre. M. Rouher s’avançait beaucoup lorsqu’il assurait que ce traité donnait une entière sécurité aux caravanes françaises et algériennes (2). En admettant meme qu’Ikhenoukhen se soit cru engagé par la convention, « au Sahara, la parole d’un chef n’engage que luimême et il n’est pas de nation Touareg avec laquelle on puisse traiter. « (3). Au reste, ce chef « dont la main s’étend jusqu’au Soudan », n’a pu, appuyé par presque toutes les tribus, obtenir d’un petit groupe de guerriers la restitution de chameaux pris à une
(1) Mission de Ghadamès. p. 121.
(2) Schirmer, Le Sahara, p. 382.
(3) Schirmer, Pourquoi Flatlers et ses compagnons sont morts. (Extr. du Bull, de la Soc . de Gcogr. de Lyon, 18 j), p.
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tribu alliée (1). Enfin le véritable sens de ce traité, s’il en a un, est qu’Ikhenoukhen se réserve le bénéfice éventuel du passage des caravanes françaises. Au Sahara le droit de protéger , c’est-à-dire de recevoir d’un étranger le prix du passage, se dispute avec la plus grande âpreté (2). D’ailleurs, nous savons aujourd’hui ce que valent ces traités signés avec des roitelets africains, noirs ou blancs ; ils n’ont d’intérêt qu’en tant qu’opposables à d’autres puissances européennes.
Ceux qui croient à la valeur du traité de Ghadamès répondent qu’on n’a rien fait, du moins au début, pour en tirer parti. « Il fallait, dit M. Masqueray (3), tenter d’établir un commerce régulier avec les féaux ct’Ikhenoukhen et de Si-Othman. Les bonnes relations avec les Azdjer nous ouvraient sans combat les deux tiers du Sahara. On pouvait, grâce à leur exemple et par leur intermédiaire, se concilier les Touareg de l’Aïr, leurs voisins ; des négociations de même sorte avec les Ahaggar et les Aouelimmiden auraient pu suivre. En somme, dès 1862, la solution du problème de la jonction de l’Algérie au Tchad et au Niger était sûre, sinon proche encore. Rien de tout cela ne tut tenté. Les Touareg, n’entendant plus parler de la France, la dédaignèrent. Nos adyersaires leur apprirent à la braver. » Ces paroles contiennent une grande part d’exagération et d’optimisme ; il faut convenir cependant que, par suite d’une série d’événements, le
(1) Schirmer, Le Sahara, p. 271.
(2) Schirmer, Pourquoi Flatters, etc., p. 15-16.
(3) Journal des Débats, 14 mai 1892.
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traité de Ghadamès se trouva relégué dans les archives ; quand on voulut l’en tirer il était trop tard : il y avait prescription.
Résumons, comme nous l’avons fait pour l’époque précédente, les résultats obtenus pendant la période 1852-1866, au triple point de vue de l'occupation, de l’exploitation et du commerce.
L’occupation française, ou tout au moins l’influence française, règne désormais sur presque tout le pays situé au nord des x\reg, notamment sur les points importants de Laghouat. Ghardaïa, Ouargla et Touggourt. Ce sont des limites qu’elle n’a guère dépassées depuis.
Au point de vue de l’exploration, les travaux de de Colomb, de Colonieu et Burin, deRohlfs,ont fourni des données, encore incomplètes, sur la région oranaise et le bassin de l’Oued-Saoura. Les voyages de Bonnemain et Bou-Derba, surtout la belle exploration de Duveyrier, suivie de la mission Mircher, ont fait connaître le pays des Touareg Abaggar par renseignements, le Tassili des Azdjer, les routes de Ghadamès et Ghat au Souf et à la Tripoli taine. La carte de Duveyrier est le plus important document graphique pour le Sahara central. D’autre part, le Dépôt de la guerre a publié en 1855 une première carte du Sud-Oranais à 1/400. 000e en noir, qui a longtemps servi pour la partie méridionale de cette province, et en 1861 une carte du Sahara oriental (région de TOued-Rir), également à 1/400. 000e.
Au point de vue économique, de merveilleux résul-
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tats ont été obtenus par les sondages de l’Oued-Rir. En revanche, toutes les tentatives de commerce transsaharien avec le Soudan et même de commerce saharien sont restées sans efficacité. Elles reposaient d’ailleurs sur une connaissance imparfaite des données du problème. Du côté de l’Ouest, la tentative de MM. Colonieu et Burin n’a servi qu’à aviver le fanatisme des Touatiens ; l’échec a été complet. Du côté de l’Est, ies résultats, sans' être mauvais, n’ont pas été aussi brillants qu’on l’a prétendu. Il faut remarquer que Duveyrier n’a réussi à entrer à Ghat que sur la recommandation des Turcs de Tripoli. Quant au traité de Ghadamès, sa portée est très contestable. La bonne volonté d’Ikhenoukhen n’est pas certaine, et en l’admettant même, son efficacité reste douteuse.
Peut-être cependant eût-il été possible de tirer parti de la situation, à condition de le faire immédiatement. Il fallait agir au Touat par les armes aussitôt après l’expédition Colonieu et éprouver le traité de Ghadamès en envoyant des caravanes dans la direction de l’Aïr. La puissance des Européens au Sahara, comme aux colonies en général, est surtout une puissance morale, une puissance d’opinion : avant qu’on n’y eût laissé porter de graves et nombreuses atteintes, peut-être eût-on réussi à faire brèche, en quelque sorte par surprise, dans le monde saharien. Mais on le laissa se ressaisir, et les tentatives faites n’eurent d’autre résultat que de jeter les Sahariens dans les bras des Turcs à l’Est, du Maroc à l’Ouest (1). Le Sahara, un instant entr’ouvert sur les pas de
(1) Schirmer, Le Sahara, p. 390 et 391.
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Duveyrier, s’est refermé : il ne s’est plus rouvert depuis, et l’occasion perdue ne s’est pas retrouvée. L'insurrection des Ouled-Sidi- Cheikh, puis la guerre franco allemande de 1870. enfin le massacre de la mission Flatt.ers ont tout arrêté, et on peut dire que nous en étions restés, jusqu’à l’année dernière, au même point qu’en 1864.
Enfin les conditions de la pénétration saharienne se sont trouvées modifiées, vers la même époque, par d’autres facteurs étrangers à l’Algérie. Le gouvernement de Faidherbe au Sénégal (1856-1865) est contemporain de celui de Randon en Algérie. Comme Randon, il cherche systématiquement l’expansion de la colonie ; dès 1863, il indique à Mage et Quintin que leur mission est de préparer la jonction des établissements du Sénégal avec le Niger ; grâce a lui, un obscur comptoir est devenu le point de départ d un grand empire. C’est alors qu’a commencé l’expansion de la France dans l’Afrique occidentale, qui s’est poursuivie avec de si brillants résultats jusqu’à aujourd’hui. L’ouverture des voies de la côte ne pouvait manquer d’influer sur le commerce transsaharien : « Cheikh Othman me fait remarquer, écrivait Duveyrier (1), que les convois d’or entre Insalah et Ghadamès sont moins fréquents depuis que M. le Gouverneur Faidherbe a donné aux routes, du Sénégal une sécurité qu’elles n’avaient jamais connue jusque là, et il craint que la concurrence de nos possessions sénégaliennes n’achève de priver les routes du nord de ce riche produit. »
(Il Duveyrier, Les Touareg du Nord, p. 360.