‹ Alger: Étude de Géographie et d'Histoire urbainesChapitre 157 sur 465 · H. Klein, o. c., 5€ vol., p · texte numérisé non relu

H. Klein, o. c., 5€ vol., p

truction aflirma l'importance désormais prise par l’ancien faubourg de Bab-Azoun et d’Isly. Rares furent les conceptions bien raisonnées qui présidèrent à toutes ces constructions. Ce qui frappe le plus souvent quand on lit les discussions des conseils et des commissions, c’est la préoccupation de ne pas s'éloigner au-delà d’un faible rayon de la vieille ville créée sur celle des Tures, la peur de s’en aller franchement dans la direction que fatalement devait prendre Alger, celle de Mustapha. D'ailleurs, à partir de 1871, après la maladroite séparation de cette dernière commune, 1l ne pouvait plus être question, du moins auprès du Conseil municipal d'Alger, de la moindre décision qui aurait pu profiter à la ville voisine, fille émancipée considérée par sa mère comme une rivale. Il faut avouer que, dans les limites qu’imposèrent la fortification et l’emprise des établissements militaires, il était bien difficile de concilier la création d’édifices publics vastes et bien adaptés à leurs fonctions avec le développement de la construction privée, premier objectif d’une bonne politique municipale. Aussi, dans la lutte de ces deux intérêts différents, c’est le dernier qui à remporté la victoire, et les réserves affectées à des édifices publics par les programmes de 1846 et de 1855 ont fini par échapper à peu près complètement au domaine de l’État et de la Ville.

Il n’en a pas été de même du plan d'ouverture des boulevards, des rues et des places à l’intérieur de l’enceinte de 1840. Une partie en a été exécutée, le reste a été amorcé plus ou moins tardivement, puis abandonné, pour trois raisons principales.

Tout d’abord, les frais énormes d’expropriation ont fait reculer la commune, livrée désormais à elle-même, obligée

de compter avec un budget restreint et avec de graves difficultés financières !. En second lieu, des crises économiques

ont sévi à Alger, de 4848 à 1850, de 1856 à 1860, de 1868 à

4. Arch. Mun. Les procès-verbaux des séances du Conseil municipal en témoignent sans cesse. En 1852 (séance du 18 août), le Conseil adopte un projet d'emprunt de 400.000 francs à la Banque d’Algérie ; on apprend, le 23 février 1853, que le Ministre l’a rejeté comme insuffisamment gagé. Le budget présenté pour l’année 1856 accuse un déficit de 713.000 francs, pour un total de dépenses de 1.854.649 francs (séance du 21 juillet 1855). La Commission ne voit d'autre remède que l’établissement de l’octroi de terre et l'emprunt ; elle y revient en 1856 (séance du 26 août) et en 1857. L’Administration supérieure préfère un budget extraordinaire et des subventions. Les doléances du Conseil municipal sont exposées dans un long et intéressant mémoire adressé, sur sa demande, au Prince Napoléon, chargé du Ministère de l’Algérie (séance du 20 août 1858, rapport du Maire). « Nous sommes privés des bâtiments et des établissements d’utilité publique dont sont dotées les villes de troisième et de quatrième ordre de la métropole. Nous sommes en outre forcés de renvoyer d’année en année, des travaux de grosses réparations ». Les ressources manquent. « Le domaine de l’État d’un côté et le Génie militaire de l’autre ont pris tout ce qui était à leur convenance, et on peut dire sans exagération que l’Administration supérieure a traité Alger en marâtre, surtout à l’époque où elle a été créée en commune. » Or les villes de France ont des immeubles, des octrois etc. Les taxes des loyers sont très difficiles à recouvrer ; les Musulmans font de l’opposition. Beaucoup de contribuables, présents lors du recensement, disparaissent lors du recouvrement. En 1859, nouveau projet d'emprunt de 700.000 francs (séance du 26 novembre) ; puis le chiffre est élevé à 1 million pour terminer la rue Napoléon (rue de la Lyre). On apprend d’ailleurs (séance du 26 novembre 1860) qu’un projet plus vaste (3 millions) a été rejeté ; le dernier est du moins agréé par le Ministre, sur l'intervention de Chasseloup-Laubat. En 1859, le Maire déclare que la Ville n’a pas les moyens d’exproprier six maisons pour l’élargissement du boulevard militaire du Nord et qu’elle est obligée d’ajourner toute amélioration dans ses écoles, ses marchés, sa distribution d’eau (Arch. G, G. À n° 17). En 1872, la Ville est endettée et demande à emprunter 1.500.000 francs (séance du 25 octobre). Le Ministre de l’Intérieur réduit la somme à 720.000 pour permettre la liquidation du passé.

1871, comme dans la colonie entière, et ont raréfié les capitaux indispensables pour de pareilles entreprises’. Enfin, et ce n’est pas la moindre cause, l'intervention directe de l'Empereur, au lendemain de son deuxième voyage en Algérie, celui de 1865, a déterminé une réaction contre les idées directrices de l’ancien programme. Les vues personnelles de Napoléon IIT peuvent se résumer en trois points : {9 la colonisation européenne doit être avant tout commerciale et industrielle ; il faut donc, en lui imposant des limites sur le territoire des tribus, l’encourager au contraire par le développement des villes ; 20 les établissements de l’armée et des administrations

1. Les procès-verbaux du Conseil municipal sont, ici encore, le document le plus probant. La Révolution de 48, survenant au lendemain de la crise de 1846 l’a prolongée. Le Conseil se préoccupe, à l’image du Gouvernement provisoire de Paris, du sort des ouvriers sans travail (séance du 4 avril). Le 19 mars 1849, on décide de les employer à la démolition des anciens remparts. Une des raisons invoquées en faveur du projet Sarlin relatif au Théâtre, est la nécessité de fournir du travail aux chômeurs. « Ces travaux viennent au milieu d’une crise longue et difficile, mais au moment où la liquidation s’achève » (séance du 7 août 1849), Sur ces entrefaites, le choléra a fait son apparition dans la faubourg Bal-el-Oued (séance du 19 septembre) ; il y sévit encore en 1850. De nouveau, l’épidémie reparaît en 1854 et en 1855 (Arch. Nat. F80 658. Choléra). Les récoltes des années 1856-1860 sont mauvaises ; les recettes de l’octroi de mer faiblissent « par suite de la baisse naturelle des consommateurs » (séances du 29 juin 1860 et du 5 juin 1861). « L’ajournement des voies ferrées et diverses autres circonstances (l'arrêt de la colonisation) ont déterminé une crise financière et des difficultés de crédit qui compromettent la production, la colonisation » (séance du 26 novembre 1859). «Le commerce est languissant », les marchés sont déserts, le marasme est général. On attend la venue de l'Empereur, comme le salut de la ville et de la colonie. Les calamités qui affligèrent l'Algérie, l’invasion des sauterelles en 1866, le choléra et la famine de 1867 amenèrent une nouvelle crise en 1868 ; elle devait se prolonger jusqu’en 1872. En 1871, il y a à Alger de nombreux ouvriers sans travail (séance du 21 février 1871).

civiles gênent ce développement ; il faut en restreindre l’étendue ; 3° on ne doit plus s’attaquer aux quartiers habités par la population indigène, resserrée déjà à l’excès par les démoltions et les constructions des Européens. Il apparaît évidemment que ces conceptions se rattachent étroitement à l’idée maîtresse du « royaume arabe ». On les trouve exposées dans la lettre célèbre de l'Empereur au Maréchal de Mac- Mahon, alors Gouverneur de l’Algérie, et dans les instructions transmises par l'Administration supérieure au Conseil municipal d'Alger, au lendemain du voyage de 1865.

Dans le premier de ces documents !, Napoléon III rappelait sa lettre du 6 février 1863 et s’exprimait ainsi : « Il est indispensable que l'autorité supérieure mette des bornes aux exigences, louables d’ailleurs, des différents services, surtout à celles du Gémie militaire. Comme la guerre a été longtemps la première préoccupation en Afrique, tout a dû être subordonné aux nécessités de la défense. Ainsi, il n’y a pas une ville de l’Algérie où l’on ne puisse signaler les faits suivants. La nature a tout préparé pour que des villes florissantes se développent dans des lieux favorisés par leur position au bord de la mer, par la beauté du climat et la richesse du sol ; mais les administrations diverses sont venues s’y implanter avec leurs besoins multiples et leurs prévisions exagérées. Le Génie militaire entoure la place de fortifications, en réalité ou en projets ; les abords les plus convenables au développement de la ville sont frappés de servitudes, les terrains qui dans

4. Tabl. de la sit., o. c., 1865-1866. Lettre de l'Empereur au Maréchal de Mac-Mahon, duc de Magenta, Gouverneur Général de l’Algérie. Ce document a aussi fait l’objet d’une publication spéciale (Lettre sur la politique de la France en Algérie. Paris, Plon, 1865).

la suite pourraient acquérir une grande valeur sont affectés à des services publics tels que les arsenaux, les casernes, la gendarmerie, les manutentions, les magasins de fourrage et de campement, les dépôts de remonte, les logements pour les états-majors et les fonctionnaires civils et militaires, de sorte qu'il ne reste plus de place pour de nouveaux habitants. on doit partout où cela est possible et sans nuire aux intérêts réels de la défense, restreindre les servitudes, livrer à la colonisation des terrains que l'Administration s’est réservés et qui ont déjà acquis une grande valeur, en échange d’autres terrains où les établissements des administrations pourront être installés à bien meilleur marché. » En lisant ces lignes, on ne peut se défendre de penser particulièrement à Alger, où les divers établissements de l’armée, échelonnés du côté de Bab-el-Oued et dans le faubourg Bab-Azoun le long de la mer, méritaient bien l’observation si juste de Napoléon III. Le 15 mai 1865, le Maire communiquait au Conseil municipal une longue lettre du Préfet, où il était parlé « du projet de l'Empereur ayant pour objet l’embellissement d’Alger, du côté de Bab-el-Oued, projet répondant, écrivait-1l, à un besoin : urgent, celui de procurer à la population d'Alger un lieu de promenade dont elle se trouve encore privée !. L’Empereur

1. Arch M., 15 mai 1865. Rapport du Maire sur la création d’un square à Bab-el-Oued. « D’après la pensée Impériale, l’Esplanade de Bab-el-Oued, ainsi qu’une partie des terrains occupés par l’arsenal du Génie, pourraient être concédés à la Ville, moyennant certains sacrifices dont la Commune se couvrirait par l’aliénation des parties réservées aux habitations d’agrément. Le projet de Sa Majesté consisterait à remonter la rampe Valée, dans la partie basse du jardin Marengo qui n’est pas encore convertie en promenade, de manière à réserver entre cette rampe et la route de St-Eugène une certaine bande de terrains susceptibles de recevoir des constructions particu-

a constaté que l’arsenal d'artillerie sur l’esplanade Bab-el- Oued se trouve placé sur des terrains qui pourraient être utilisés plus favorablement pour l'établissement d’un square bordé d'habitations d’agrément. » Le projet était d’ailleurs fort précis et témoignait, sinon d’une visite, du moins d’un examen détaillé des plans. L’un des résultats principaux de l’enquête personnelle poursuivie par l'Empereur, et probablement aussi des vœux exprimés par les habitants indigènes d'Alger, trouvait son expression dans cet avis, « que la ville devait conserver sa physionomie actuelle, c’est-à-dire que la haute ville devait rester telle quelle, attendu qu’elle est appropriée aux mœurs et aux habitudes des Indigènes, que le percement des grandes artères aurait pour résultat de leur porter une grave atteinte, et que toutes ces améliorations ne pourraient qu'être onéreuses à la population indigène qui n’a pas la même manière de vivre que les Européens. La ville basse paraît à Sa Majesté devoir être réservée pour ces derniers et c’est dans cette partie que doivent se faire tous les travaux d’amélioration et d’embellissement »f.

lières ; une autre bande de terrains serait également réservée pour la même destination, entre la route de St-Eugène et la place Bab-el-Oued qui serait convertie en square.» Le rapporteur ajoutait que (l’Empereur avait examiné de près les plans et le budget de la ville ».

4. Arch. M., idem. Le Préfet prescrivait en 1865 de terminer la rue Randon, (rue du Centre) dont les expropriations étaient définitives ; « mais là, écrivait-il, doivent s’arrêter les percements de rues pour la partie au-dessus. » Le Maire Sarlande défendait la Ville, en faisant remarquer que l’ouverture de la rue Randon à travers le quartier indigène n'avait été faite qu’ «en raison des pressantes sollicitations de l’Administration supérieure, afin de pouvoir donner accès à la Synagogue. La Commune aurait préféré employer le reste de l'emprunt d’un million contracté avec le Crédit foncier à des établissements publics d’une utilité plus urgente. » Il faisait remarquer que

Le voyage de l'Empereur eut de fait pour résultat de mettre fin pendant quelque temps à la démolition systématique de la haute ville. On ne poursuivit plus que les percements déjà suffisamment avancés, pour lesquels les expropriations étaient consommées. C'était le cas pour la rue de la Lyre surnommée en 1857 rue Napoléon !.

L'histoire de l'ouverture et de la construction de cette artère est bien caractéristique de la lenteur avec laquelle les projets étaient exécutés, faute de résolutions fermes, faute de ressources budgétaires et aussi faute de capitaux privés. Il a fallu en effet, dans une ville où l’on ne cessait de déplorer la rareté et la cherté des logements ?, plus de vingt ans pour que

l’expropriation avait porté sur 85 immeubles dont 12 seulement appartenaient à des Musulmans, largement indemnisés d’ailleurs ; « ainsi le percement de cette rue n’avait-il causé aucune perturbation dans la population indigène. » Il ajoutait : « Les maisons habitées par les Maures (dans la haute ville) ne sont jamais réparées et tombent en ruine de tous côtés ; on se trouve dans la nécessité chaque hiver d’en faire démolir un certain nombre qui menacent la sécurité publique et on peut déjà prévoir le temps où le haut quartier n’existera plus par suite de vétusté. » On peut soupçonner que ces mots, où 1l y a d’ailleurs une exagération évidente, étaient une réponse à des doléances présentées par des notables maures. L'Empereur donna en effet audience, le 9 mai, © à divers représentants de la population indigène » et notamment à «un certain nombre d'habitants d'Alger, négociants et propriétaires, plus connus sous le nom de Maures ». (Voyage de S. M. Napoléon II1 en Algérie. Alger, 1865, p. 93). Il est dit dans la même relation officieuse que l'Empereur « voulant se rendre compte par lui-même des diverses questions intéressant l’édilité d'Alger, a visité le 5, les quartiers bas de la ville » accompagné seulement du Maréchal de Mac-Mahon.

Page 1