CHAPITRE I
BERPOICLE
Le principal facteur de la vie économique d’Alger est évidemment son port. Il en était ainsi avant même que les pirates turcs en eussent fait leur repaire ; les variations du honteux trafic dont il fut le centre eurent une influence prépondérante sur le degré de prospérité de la ville, avant notre occupation. Et depuis, son histoire a continué à être étroitement liée à celle de la capitale, comme à celle de la colonie, dont elle reflète les crises de langueur et les poussées de croissance. On y trouve
1. Les renseignements statistiques sur le port d’Alger sont rassemblés dans deux publications annuelles : celle de la Chambre de commerce d’ Alger qui depuis 1900, publie chaque année un volume de Documents statistiques. Port d'Alger et celle du service des Ponts et Chaussées (Statistique des ports maritimes de commerce. Port d’ Alger). La première utilise les documents fournis par les services du Port, des Ponts et Chaussées et de la Douane et dispense, à ce dernier titre, de recourir à la publication annuelle du Gouvernement général de l’ Algérie. (Direction des Douanes. Documents statistiques sur le commerce de l’ Algérie). On y trouve également un exposé des travaux en cours ou projetés. Pour en suivre plus complètement l’histoire, il faut recourir au Bulletin de la Chambre de commerce d'Alger, publication mensuelle et à l’Exposé des travaux de la Chambre de commerce, qui est annuel.
les mêmes conceptions, les mêmes incertitudes, sans toutefois que leurs conséquences aient eu pour l’avenir la même gravité. Il est plus facile en effet d’améliorer, et même de refaire un port, qu’une cité où la densité des constructions et des habitants reste une donnée primordiale dans les problèmes essentiels de l’urbanisme et oppose trop souvent à la réalisation des progrès la résistance d’un noyau quasi indestructible.
Tout comme la ville, le port d’Alger a été, pendant de longues années, considéré avant tout comme un organe militaire de ravitaillement, de refuge, de défense et au besoin d'attaque. C’est vers 1840, à l’époque même où l’on inaugurait des travaux de fortfication pour faire de la place un vaste camp retranché, que l’on décidait aussi d’en fai:e une base navale comparable à celle de Toulon, D’autre part, jusque vers 1860, les statistiques de la Douane, qu’il faut interpréter avec prudence, accusent à l’entrée des montées subites comme celles de 1840 ou de 1855, comme aussi des chutes brusques comme celles de 1849 ou de 1859. Elles s’expliquent en majeure partie par les diverses phases de la conquête et correspondent à des périodes d’activité ou à des temps d’arrêt des opérations, Alger étant alors le principal centre de ravitaillement de nos troupes.
Mais peu à peu la vérité se fait jour. Il appert que la fonction principale du port sera tout autre. Indépendamment des besoins de la population civile que l’absence de combustibles minéraux et de grandes industries rend tributaire des pays d'outre-mer, il doit de plus en plus satisfaire ceux de toute la région centrale de l’Algérie qui constitue son aire d'attraction et d'expansion. Il est en outre, dans des limites analogues,
le débouché maritime nécessaire et à peu près unique des produits que l’exploitation du sol et du sous-sol livre à l’activité du commerce extérieur. Toute sa vie en dépend, comme en dépend aussi la vie commerciale de la ville dont il devient la raison d’être principale. Une série de mauvaises récoltes amène un ralentissement dans les exportations et par contre-coup dans les importations ; la même crise financière qui arrête les transactions commerciales, l'immigration et la construction affecte aussi le mouvement de la navigation et fait le vide dans les bassins et sur les quais. Aussi n’est-il pas étonnant que certaines dates critiques dans l’histoire de la ville se retrouvent dans celle du développement de son port, et au premier rang la date qui a été marquée par les premières exportations de vins algériens.
Pareillement, la ville et le port ont suivi dans leur extension la même direction principale, celle du Sud. Il s’est trouvé que les circonstances naturelles offraient à notre établissement maritime, de ce côté même, ses plus grandes facilités de développement, de même que l’orientation des grandes routes de l’intérieur vers le Sud et le Sud-Est et la topographie du site conviaient dès le début la population urbaine à s’établir sur leur parcours. Le port s’est donc étendu dans le même sens que la ville, et le même décentrement s’est produit pour l’un comme pour l’autre. Dès aujourd’hui, il est permis de croire que la création de nouveaux bassins changera la physionomie et les fonctions urbaines de toute la partie Sud-Est de Mustapha. Par ailleurs, l'existence du noyau de la vieille cité des Barbaresques, devenue le premier Alger des Français, a fixé tout auprès de l’ancienne darse des pirates le point d’attache des relations régulières de la capitale africaine avec
la France, à côté de cette place du Gouvernement qui, jusqu’à des temps tout contemporains, est restée le centre et le cœur d'Alger.
Nous aurons donc plus d’une fois à noter ce parallélisme des deux histoires, qui cependant n’est pas absolu ; car d’autres circonstances particulières sont intervenues et interviendront sans doute dans celle du port, pour en régler, réduire ou accroître les fonctions, pour modifier la nature et les éléments du trafic. Un port est un organe de circulation; son activité et sa prospérité sont de plus en plus commandées par l’importance relative des routes maritimes et par sa participation à la cxrculation mondiale. Or ce sont là des éléments variables. L’ouverture du canal de Suez a donné un sens nouveau à la position d'Alger. D’autre part les transformations successives de l'instrument de transport qu’est le navire ont imposé de nouvelles conditions nautiques et une réadaptation des bassins, des quais, des moyens de ravitaillement en combustibles. Il est enfin un ordre de faits qui plus que jamais réclame l’attention des ingénieurs et des chambres de commerce. L’outillage des ports, comme celui des usines, est un facteur essentiel dans la lutte que poursuivent les concurrents. Le succès est réservé à ceux qui seront le mieux exploités, et où l’on réalisera le maximum de rendement dans le minimum de temps et avec le minimum de main d'œuvre.
Quelle est, à ces divers points de vue, la situation actuelle du port d'Alger, quelles en sont les fonctions, est-il en état de les remplir parfaitement, quelle piace occupe-t-il dans la colonie et parmi les ports français, telles sont les principales questions auxquelles nous aurons à répondre. Mais auparavant il ne sera pas inutile de suivre, à travers l’histoire des
travaux, l’évolution des idées qui ont présidé à sa construction et à son exploitation.