‹ Alger: Étude de Géographie et d'Histoire urbainesChapitre 448 sur 465 · francs · texte numérisé non relu

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tourisme, après avoir été celle de l’hivernage. À cela concourent son prestige de grande ville, les souvenirs du passé, sa position dans la colonie, les facilités offertes par les services maritimes, son rôle de port d’escale sur une des grandes routes de la Méditerranée, l’organisation des moyens de transport terrestres, et par dessus tout le charme et la beauté du site et des environs, qui en font la plus belle façade et la plus belle porte d'entrée de l’Algérie.

Alger fait réellement figure de capitale. Ceux qui, laperçoivent pour la première fois de la haute mer, par une matinée claire, sont saisis par la grandeur du panorama de constructions qui se déroule sans arrêt de la Pointe Pescade jusqu’à Maison-Carrée. D’un point de vue plus proche, du môle Nord par exemple ou des hauteurs de Kouba, on découvre quelques traits plus précis révélateurs du passé ou quelques signes précurseurs de l’avenir : des nuances plus éclatantes dans la blancheur générale qui signalent la plus vieille ville ou la plus Jeune, des impressions de densité ou d’éclaircies jusqu’à l’éparpillement, des pointes avancées poussées par les constructions dans la verdure des coteaux qu’elles escaladent en colonnes ou des petits groupes plus épars qui semblent, par un travail de cheminement sournois, chercher à se rejoindre, en un mot tout ce que traduit la vision attentive d’une grande agglomération moderne englobant une cité ancienne. Malgré son air de Jeunesse, Alger n’est pas en effet la ville coloniale champignon. Il y a dans son histoire des époques, bien différentes, dont le souvenir peut être évoqué par un visiteur tant soit peu averti, s’il ne se contente pas d’un classement trop simpliste d’impressions superficielles, ni de la seule distinction d’une Casbah indigène et d’une ville européenne.

S'il suit le littoral et le front de mer de la Pointe Pescade jusqu’à Hussein Dey, il trouvera sur son chemin de quoi reconstituer tout un passé de plusieurs siècles et de quoi illustrer particulièrement l’histoire de l’œuvre française. Les restes pittoresques des batteries turques de la Pointe Pescade et du Fort des Anglais le reporteront au temps de l’Alger « bien gardé », toujours en défense contre les tentatives de débarquement. Les cabanons qui surmontent les promontoires rocheux et bordent les criques de la côte de Saint-Eugène lui rappelleront l’origine de la petite ville née de la villégiature estivale et des guinguettes, à l’époque du Second Empire, tandis que le magnifique ouvrage du boulevard Front de mer et la voie ferrée qui l’emprunte le ramèneront à des années toutes contemporaines. Le petit îlot des vieilles constructions mauresques qui déborde le quai du boulevard Amiral Pierre évoquera l'aspect de l’Alger des Turcs et des constructions Juchées sur les falaises battues par la mer. Malgré quelques transformations, 1l n’aura pas de peine à reconstituer avec la darse de l'Amirauté et ses vieux murs l’ancien port des corsaires. Et de là jusqu’au fond de la baie de l’Agha, toute l’histoire du nouveau port et de sa progression vers le Sud peut être suivie et datée dans ses phases successives. Les bastions des boulevards, les musoirs des môles, les voûtes plus sombres et moins ouvertes du boulevard Carnot disent suflisamment que ces fronts de la ville et du port ont fait partie d’un programme mulitaire, tandis que la destination nouvelle de l’Alger maritime et son adaptation à sa grande fonction commerciale sont révélées par les réaménagements modernes de son ancien port, par l’outillage de larrière-port, par celui des chantiers du futur bassin de Mustapha.

Les aspects très variés de la ville racontent, eux aussi, toutes les vicissitudes de son histoire ; chaque quartier a sa physionomie particulière, son style, pourrait-on dire, qui lui assigne une date. Haute ville de la Casbah, qui, pour n’avoir pas été l’asile inviolé de la population indigène, conserve néanmoins, malgré des Jjuxtapositions fâcheuses, tous les caractères de l’ancienne cité ; quartiers de la Marine et de l’ancienne Préfecture, des rues Bab-el-Oued et de Chartres, où, dans le pâté des constructions de la première époque française (1830 à 1850), survivent des maisons mauresques, des cours à galeries, des passages voûtés, témoins de la vieille ville turque envahie, mutilée, déformée, reconstruite selon les formules du temps de Louis-Philippe. On retrouve cette architecture çà et là, dans le quartier d’Isly, aux alentours de la rue centrale, comme on retrouve aussi les premières solutions données à un problème diflicile, celui d’édifier une ville sur des pentes escarpées et ravinées, au moyen de nivellements, de comblements, de rampes, de paliers, d’escaliers qui en firent une espèce de Casbah européenne, mieux ouverte assurément, mais par endroits tout aussi accidentée. La place du Gouvernement, centre de la ville jusqu’à une date contemporaine, apparaît, par les aspects de ses quatre faces, comme la synthèse de quatre époques : vieille mosquée de la Pêcherie à l'Est, hôtel de la Tour du Pin (1836) et maison Bastide (1840) au Nord, constructions de 1850 à 1860 à l’Ouest et sur une partie du côté Sud, de 1880 à l’angle du boulevard de la République. Les rues de la Lyre, Randon et Marengo représentent Pexécution tardive et plusieurs fois interrompue du vieux programme de 1846, conçu pour donner à la population européenne enfermée dans une enceinte fortifiée une compensation

de l’emprise des établissements militaires sur les meilleurs emplacements. Au-delà de ces quartiers, on entre dans la ville moderne ; là même trois époques, celle de 1880-1890, celle d’avant-guerre (1896-1914) et l’actuelle ont marqué nettement leur empreinte : quartiers de l’ancienne Poste et de la rue Michelet inférieure pour la première, de la nouvelle Poste, du boulevard Laferrière, de la rampe Bugeaud, de l’Esplanade Bab-el-Oued pour la seconde, et pour la troisième, de Mustapha Supérieur, du Telemly, de la Redoute et de Notre-Dame d’Afrique, avec leurs petits lotissements ou leurs énormes constructions en ciment armé. Mais dans cette ville même, des témoins assez nombreux, isolés ou groupés, rappellent les anciens aspects des deux faubourgs, les alignements de maisons basses consacrées à la boisson, les anciens terrains vagues parsemés de villas et de jardins, la ville d'hiver de Mustapha aujourd’hui bien entamée ; à Belcourt et au Hamma devenus la cité industrielle, quelques traces subsistent encore des anciens jardins maraîchers qui nourrissaient la ville. Un passé qui se traduit sous des formes aussi diverses confère à une ville comme Alger les titres de noblesse d’une capitale ancienne. Elle ne s’y confine pas du reste ; elle veut être aussi moderne que les plus modernes, et ce n’est pas un des moindres signes de cette ambition que l’existence d’une opinion publique instruite des exigences de l’urbanisme contemporain et témoignant d’une volonté ferme de leur faire donner satisfaction. Alger possède enfin un autre titre qui, à lui seul, suffirait à justifier son rang dans l'Algérie : c’est vraiment, à tous égards, la ville la plus française. Il y a beau temps que les artistes et les écrivains en quête d’orientalisme lui ont reproché de ressembler à une ville de la Métropole. Ce n’est point une simple

apparence extérieure. Elle est française par la place que l’élément national occupe dans sa population, par le culte touchant que les Algérois originaires de nos vieilles provinces entretiennent pour leurs petites patries, par les relations économiques de tous genres qui la rattachent si étroitement à la mèrepatrie ; elle l’est sans doute encore plus parce que nulle autre n’est aussi bien armée pour travailler à l’œuvre de culture intellectuelle, artistique et morale que la France poursuit dans sa grande colonie africaine.

Alger est en effet tout d’abord la capitale universitaire : il n’est pas besoin d’insister sur le sens ni sur l'importance de cette fonction dans un pays de peuplement aussi bigarré, où la mission d’assurer la conservation, la pénétration et la prédominance de la civilisation française prend le caractère d’une nouvelle, et qui plus est, d’une perpétuelle conquête. Or, pour l’accomplissement de cette œuvre, la capitale dispose de tous les ordres d'enseignement. Ses écoles primaires publiques et privées sont fréquentées par plus de 24.000 élèves des deux sexes !. On se représente l’effort qu’a nécessité et que nécessite encore l’accroissement rapide de la population urbaine, en songeant que de 1883 à 1923, il a fallu, pour satisfaire à la demande des parents, créer 48 écoles nouvelles,

1. A la rentrée d’octobre 1928, on comptait : pour l’enseignement public, 8.870 élèves dans les 31 écoles de garçons (7 à Bab-el-Oued, 10 dans Alger centre, 11 à Mustapha, 3 écoles indigènes) 7.353 dans les 31 écoles de filles (7 à Bab-el-Oued, 10 dans Alger centre, 12 à Mustapha, 2 écoles indigènes), 4.130 dans les écoles maternelles (6 à Bab-el-Oued, 7 dans Alger centre, 10 à Mustapha), 586 dans les écoles mixtes (2 à Bab-el-Oued, 1 dans Alger centre, 1 à Mustapha) ; pour l’enseignement privé, 444 dans 6 écoles de garçons, 2.210 dans 17 écoles de filles, 479 dans 3 écoles maternelles. Au total 23.972

153 classes de 60 élèves , que les dépenses scolaires du budget municipal avaient plus que triplé de 1900 à 19172, et que, sans la loi de 1920 5, la Ville n’aurait pu supporter une charge devenue chaque jour plus lourde. L’enseignement primaire est dispensé largement, sans aucune distinction d’origine, aux étrangers comme aux Français, aux Indigènes comme aux Européens. Si les enfants Musulmans peuplent exclusivement cinq écoles 4 qui leur sont réservées, ils ont aussi hbre accès dans toutes les autres, où, loin de le redouter, ils recherchent le contact de la population scolaire européenne. On en comptait, en octobre 1928, 3.4075 dont 1.656 instruits dans les écoles spécialement indigènes. Sans doute peut-on regretter, ici comme ailleurs, l’absence de tous les enfants qui sont soustraits à la scolarité par la négligence de leurs parents ou par un calcul d'intérêt mal compris, chiffre qui échappe à toute esti-

élèves. Ces renseignements nous ont été obligeamment fournis par M. Redon, inspecteur de l’Enseignement primaire.

1. De 1883 à 1893, 17 classes, de 1893 à 1905, 34, de 1905 à 1917, 121. En 1883, la place manque pour 2.000 élèves, pour 3.200 en 1905, pour 3.100 en 1911, pour 2.640 en 1916. En 1923, on n’est plus forcé de refuser que 124 élèves, d’ailleurs au prix d’une « hypertrophie chronique » des effectifs de classes (voir notre Esquisse sur Alger, o. c., p. 215-211).

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