CHAPITRE II
LE XVIe SIÈCLE
Ce fut le motif de l’expédition de Pedro Navarro, envoyé par Ferdinand le Catholique, et l’origine du Peñon d’Alger (1510). Cette « épine plantée dans le cœur » des habitants d’El Djezaïr devait les décider à appeler le corsaire Turc Aroudj ; de nouvelles destinées s’ouvraient pour Alger qui, pour la première fois dans l’histoire, allait prendre rang de capitale, alors qu’elle n’avait été jusqu'ici qu’une bourgade, ou une ville de médiocre importance ?.
Il s’en fallut de peu d’ailleurs que le désastre éprouvé par Aroudj à Tlemcen et sa mort ne missent fin à l’existence de la domination naissante. Kheïr-ed-din, son frère, grâce aux secours du Sultan Selim, reconnu par lui comme suzerain, put repousser les Espagnols de Hugo de Moncade, consolider son autorité fortement compromise, à Alger même : la prise
1. Abou Hammon II, roi de Tlemcem, avait un moment songé à découronner cette ville et à faire d'Alger la capitale des Zayanides (1378).
2. Léon l’Africain, qui visita Alger en 1518, estimait sa population à 4000 feux. (Description de l'Afrique, trad. Ch. Schefer. Paris. 1898, tome IIT, p.59).
du Peñon, le 27 mai 1529, et la construction d’un port fixaient désormais le centre de ses opérations en ce point de la côte. Le choix était d’ailleurs limité ; Djidjell n’était qu’une rade foraine et une ville menacée sans cesse par les Kabyles de l’intérieur ; Bougie, le meilleur mouillage assurément, était aux mains des Espagnols qui devaient y rester jusqu’en 1555 ; Cherchell faisait sans doute médiocre figure à côté d’Alger grossi par l'immigration andalouse; Mostaganem était trop loin du côté de l’Ouest, trop près d'Oran et de l'Espagne. Alger s’imposait donc, comme un nid de pirates déjà redouté et particulièrement visé par les ennemis de la Péninsule. Sa position reçut une valeur nouvelle, lorsque, quelques années après, elle devint centrale sur les côtes de la Régence ; elle resta dès lors toujours menaçante pour le commerce de toute la Méditerranée occidentale, tant que dura la piraterie. Aussi l’histoire d'Alger, jusqu’à 1830, fut-elle avant tout celle de la course, principale source de profits pour sa population, aliment essentiel du trésor de ses beylerbeys, de ses pachas, de ses aghas et de ses deys. La prospérité de la ville au xvir® siècle, comme aussi sa décadence au xvine, s’expliquent par les causes mêmes qui favorisèrent ou contrarièrent les brigandages de ses «reis ». Le commerce maritime n’y eut souvent que les apparences d’une entreprise pacifique ; car plus d’une fois il emprunta ses objets principaux aux prises des corsaires ou collabora à l’armement de leurs navires. Créer un port et le défendre contre les représailles des puissances européennes, devait donc être une des premières et des principales préoccupations des maîtres d'Alger. (C’était la mer qu'ils exploitaient avant tout ; au continent, ils ne demandèrent pendant longtemps que les tributs ramassés par
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les trois beys d’Oran, de Titteri et de Constantine, et par les expéditions annuelles des « mahallas » d'Alger, jusqu’au jour où, privés des ressources de la piraterie, ils se firent commerçants et travaillèrent à combler le déficit de leur budget par l’accaparement des principaux produits du Sud.
Au moment où Kheir-ed-din s’empara du Peñon d’Alger, il n'existait, entre la ville et les îlots auxquels elle devait son nom, qu'un mouillage médiocre. Il était défini, d’abord et essentiellement, par quatre îlots qui, sur une longueur de trois cents cinquante mètres du Nord au Sud et une largeur maxima de cent vingt, le couvraient du côté de l’Est et se prolongeaient vers le Sud-Ouest, sur cent cinquante mètres environ, par un crochet d’écueils émergeant d’un banc de sable !. Puis, entre l’extrémité orientale de la ville et cet abri naturel, sur deux cents mètres environ, une semée d’écueils, plus ou moins engaînés dans les alluvions, obstruaient, sans la boucher, la passe exposée directement aux vents du Nord. Un autre, à fleur d’eau, gisait dans l’angle Sud-Ouest ainsi formé, et sur l'emplacement où s’éleva plus tard le bâtiment de la Santé, d’autres esquissaient un crochet symétrique au premier, mais deux fois plus long. Il ressort de cette description que le seul abri un peu sûr contre tous les vents ne pouvait être trouvé qu’au fond et dans la partie Est de la darse, au voisinage du principal îlot. Aussi le mouillage n’était-1l utilisé que par des navires de passage. Haëdo nous apprend que les corsaires, avant la construction des môles, « étaient forcés de tirer leurs bâtiments sur le sable de la plage d’un petit ruisseau, situé à environ un mille à l’Ouest d'Alger. Il
4. Sander-Rang, o.c. p. 359-365 dont la description est très précise.
fallait exécuter les manœuvres de halage à force de bras, avec un immense travail des pauvres captifs. Les navires des marchands chrétiens n’avaient pas d’autre abri que la petite anse qui se trouve en dehors de la porte Bab-Azoun, à l'endroit qu’on appelle aujourd’hui la Palmera ; ils y étaient sans cesse en grand péril, manquant d’abri et battus par tous les vents »1. Il est question dans ce texte de la plage de Babel-Oued où finit l’oued M’Kacel?, et de l’anfractuosité de la côte où se terminait jadis le premier ravin creusé au Sud de l’enceinte d'Alger ÿ.
Aucun ouvrage n’avait été exécuté pour améliorer le mouillage. Les Andalous venus d’Espagne s’étaient contentés, dans les dernières années du xv® siècle, d’élever sur l’îlot le plus occidental une tour qui servait de phare et de point de reconnaissance *; sur son emplacement même Pedro Navarro construisit le Peñon. Kheir-ed-din, qui s’en empara, le détruisit 5 et fit élever par les captifs chrétiens, en deux ans (selon