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CHAPITRE II

Ii’administration française doit respecter autant que possible les scrupules religieux et les habitudes des indigènes*

Nous ne disons pas que le peuple conquérant et civilisateur doive abdiquer les avantages de sa double supériorité et se mettre à la remorque du peuple soumis ; loin de nous la pensée de lui dé, conseiller sa propre grandeur, en l’engageant à l’abandon de toutes ces richesses qu’il doit communiquer à la nation, sa nouvelle alliée. Mais il faut une sage distribution, niême dans les bienfaits. La fable nous apprend que Séinélé eut l’imprudence de demander à son royal amant qu’il se montrât à elle dans tout l’éclat de sa

gloire : la splendeur céleste l’embrasa de mille feux au milieu desquels elle périt consumée. La civilisation, c’est cette lumière divine au milieu des ténèbres, il faut la faire briller peu-à-peu à ces yeux qui n’ont pas encore l’habitude de la voir. Le contact européen modifiera leurs coutumes ; mais cela ne peut pas être l’œuvre d’un jour. En attendant ces modifications progressives, il faut bien se garder de froisser les esprits ; respectez leurs préjugés; sans les caresser, ne les brutalisez pas, ce serait le moyen de les enraciner plus profondément, et d’exciter contre vous la défiance et l’antipathie.

Il est un sentiment surtout qu’il faut entourer de ménagemens, c’est leur sentiment religieux. Hélas ! peut-être en ce point la raison leur appartient-elle , et à nous la dégénération ! L’esprit de raisonnement a éteint la foi en nous; est-ce un bien, est-ce un mal? L’intelligence humaine surprend tous les secrets de la nature, pénètre dans les entrailles de la terre pour en tirer comme d’une mine féconde tous les trésors, tous les moyens d’existence et de grandeur ; sa pensée puissante grandit l’humanité, l’élève en toutes choses jusqu’au sublime ; mais lorsque son regard se tourne vers les cieux, lorsqu’il veut en sonder la profondeur, lorsqu’il cherche à leur dérober leurs mystères divins, soudain il est ébloui, obscurci, paralysé : une immense barrière s’élève , derrière laquelle il y a un Dieu ou le néant. En vain l’orgueil de l’homme

s’indigne de son impuissance : depuis la naissance du monde toutes les intelligences ont été préoccupées de ce doute céleste 5 le doute semble le premier et le dernier mot de l’humanité; c’est le premier cri de l’enfant et l’adieu du \ieillard à la vie.

Le Doute ! mot funèbre et qu’en lettres de flammes Je vois écrit partout, dans l’aube ,jlans l’éclair.

Dans l’azur de ce ciel mystérieux et clair.

Transparent pour les yeux , impénétrable aux âmesJ (1)

Et je disais aux flots : Flots qui grondez toujours !

Je disais aux torrens , aux fleurs , aux fruits vermeils ,

A ces formes sans nom que la mort décompose,

Aux monts, aux champs, aux bois : Savez-vous quelque chose? (2)

L’homme seul peut parler, et l’homme ignore, hélas! Inexplicable arrêt! quoiqu’il rêve ici-bas.

Tout se voile à ses yeux sous un nuage austère,

•Et l’âme du mourant s’en va dans le mystère!

....Dieu, la Mort! mots sans fond qui cachent on abîme!.... (3)

J’écoute en vain la voix des sages de la terre :

Le doute égare aussi ces sublimes esprits ,

Et de la même argile ils ont été pétris.

Rassemblant les rayons de l’antique sagesse,

Socrate te cherchait aux beaux jours de la Grèce ;

Platon à Sunium le cherchait après lui;

Deux mille ans sont passés, je te cherche aujourd’hui;

Deux mille ans passeront, et les enfans des hommes S’agiteront encore dans la nuit où nous sommes.

La Vérité rebelle échappe à nos regards.... (^)

(1) Victor Uvgo, Chants du Crépuscule, 323.

(2) Idem., Yoix intérieures, 258.

(3) Idem.

(4) Lamartine , Méditations. — La Foi. Médit®» 18® , pag. 161.

Oui, la vérité échappe à nos regar4s. Et pourtant combien de formes diverses a revêtues ce sentiment universel qui a poussé les hommes vers la recherche de Dieu ! Toutes les religions ont eu ce but commun de secourir la faiblesse humaine au moyen de la foi. Pourquoi faut-il que cette tendance commune ait produit tant de guerres et de luttes sanglantes, pourquoi faut-il que cette flamme divine, qui devrait brûler même sous les cultes différens le plus pur encens, se soit, pour ainsi dire, divisée comme celle des deux frères ennemis sur leur bûcher? Déplorable erreur de l’esprit humain I Fatale intolérance qui a versé des flots de sang pour faire aimer un Dieu de paix et d’espérance !

Cette intolérance au surplus , il faut le reconnaître , n’appartient pas aux Musulmans. Leur foi est vive, absolue, mais facile pour les autres croyances. Ils admettent , et c’est un éloge à leur faire , les religions autres que la leur; mais ils n’admettent pas l’indifférence : ils méprisent l’athéisme.

Ce sentiment religieux n’est-il pas heureux? n’at-il pas droit à notre respect ? Et si c’est là le progrès des lumières d’en amener l’intelligence humaine à la négation du principe divin ou tout au moins au scepticisme, ce peuple ne serait-il pas en droit de nous dire avec le général Duvivier : « Hommes de « progrès vous nous apportez votre civilisation avec (( tous ses bienfaits, mais aussi avec ses entraves ;

« retournez dans votre pays, laissez-nous dans le * « nôtre avec nos richesses naturelles et notre indé- « pendance I Laisssez - nous surtout, laissez-nous (( notre foi : elle fait notre bonheur et notre espoir! »

Si nous insistons quelque peu sur cette pensée, c’est qu’elle nous paraît fondamentale dans notre colonisation africaine : le sentiment religieux est toujours une puissance là où il existe , et quand on le rencontre il faut toujours le prendre en grande considération. Est-ce à dire que nous devions, pour nous faire accepter des Arabes, revêtir une foi que nous n’avons pas au cœur? Loin de nous une pareille idée ; l’hypocrisie est le plus hideux des vices et a produit peut-être plus de mal que le fanatisme. Un Tartufe est peut-être plus redoutable qu’un abbé de Citeaux. Mais ce que nous voulons dire, c’est qüe si nous n’avons plus de foi religieuse (ce qui est un bien ou un mal, ce n’est pas ici la question , et quand on réfléchit aux drames sanglans que nous offre l’histoire de la religion, on éprouve quelque hésitation à en proclamer les bienfaits) , si donc nous n’avons plus de foi, il faut du moins tolérer, respecter celle des autres : la colonisation est à ce prix.

Nous citerons un exemple qui nous a frappé :

A Bone nous visitâmes la Casbah, l’officier de garde ce jour-là était un lieutenant qui . non-seulement nous autorisa à parcourir toute la citadejle, mais nous conduisit lui-même partout, nous montrant ici les

traces de cette terrible explosion d^une poudrière qui emporia 700 hommes, dont 200 furent tués; là le pan de muraille escaladée par Jousouf , lors de la prise de Bone, etc. Cet officier dont cette longue promenade nous mit à même d’apprécier l’esprit distingué, gémissait de la conduite suivie jusqu’à ce jour. Nous descendîmes ensemble par une grande route , admirablement exécutée. Mais cette route qüi monte de la ville à la Casbah , récemment tracée, est sillonnée par des lignes blanchâtres : ce sont des ossemens ; chacun des côtés est également bordé de fossés coupés à vif dans des os humains qui forment des couches blanches et dont les membres exhumés gisent épars çà et là. C’est que cette route passe au milieu du cimetière des juifs, et plus bas au milieu du cimetière français qui a été également bouleversé; en sorte que le chemin allant en pente, des ossemens roulent du haut en bas , on les foule aux pieds; les lombes sont dévastées et détruites en totalité ou en partie. C’est une horrible profanation. Et que l’on juge de l’effet qu’elle doit produire sur l’esprit des indigènes : au milieu de leurs dogmes , de leurs préjugés , domine une pensée sainte et touchante, la religion du tombeau; ils ont plus qu’aucun peuple le culte des morts. Quelle impression douloureuse ne doivent-ils pas ressentir à la vue de cette violation des sépultures , quelle prévention fâcheuse n’en doit-il pas naître contre nous dans leur

esprit ! Tous les matins , au lever du soleil une foule d’hommes et surtout de femmes viennent pleurer sur ces tombeaux : selon leur usage ils pleurent et poussent de cris; c’est leur mode d’adoration funéraire. Chaque matin ils commencent leur journée par cette cérémonie pieuse dont ils sont distraits par le passage continuel de la grande route , et dans l’accomplissement de laquelle la dévastation des tombes doit être pour eux une blessure cruelle. Où va en effet porter sa prière une jeune fille , une jeune épouse, ou une mère qui trouve la tombe de son père, de son mari ou de son enfant, profanée par une main impie, les dépouilles précieuses qu’elle renfermait, saccagées par la pioche, dévastées, jetées au vent? Quelle confiance peut leur donner un peuple qui les froisse dans l’intimité de leur cœur? Quelle affinité peut-il leur inspirer. Et cependant le même fait s’est renouvelé à nos yeux à Alger. La route qui monte le long des murs de la ville pour se diriger sur Douera traverse également un ancien cimetière aujourd’hui détruit.

On voit aussi partout en Afrique, mais particulièrement aux environs de Bone , des petits bâtimens à dômes ronds ; c’est ce qu’on appelle des santons. Construits en plâtre et blanchis à la chaux comme toutes les constructions de ce pays , ils servent de sépulture à des hommes illustres, à des rmiTaboutSy saints, très vénérés, comme «hacun sait^ et qui

ï‘appeUent les Fakirs de l’Inde ! Eh bien ces petits temples nous en armons encore violé la destination : nous les avons transformés en poudrières. — L’hôpital est transporté dans une ancienne mosquée.

Il le fallait bien , nous dira-t-on : il fallait bien une route pour arriver à la Casbâh , des dépôts pour notre poudre et un asile pour nos malades. Sans doute, mais n’aurait-on pas pu détourner un peu cette route, Conserver aux santons leur caractère pieux ?

A Alger une ancienne mosquée est tranformée en église catholique, de sorte qu’un prêtre dit la messe âu milieu des emblèmes d’un autre culte : ici ce sont des croîssans, là des versets du Koran, etc. C’est un véritable scandale à leurs yeux que cette prostitution de la foi unie à une autre par cette alliance adultère. C’est qu^en effet il y a quelque chose de choquant dans cette superposition d’un culte sur un autre, apparent encore par tous les emblèmes; la conscience est froissée de cette polygamie religieuse.

Il y a dans tout cela un profohdmépris des croyances d’autrui : ce système est mauvais, nous dirons même immoral, car si l’on admet la prosélytisme, c’est pour la foi et non pour l’athéisme.

C’est mal nous réhabiliter dans leur esprit que d’^afficher ainsi nous -mêmes le mépris de notre religioq^éjà fort discréditée chez eux ; Notre « domination est plus douce que celle des turcs,

< mais elle porte un cachet de réprobation : nous « sommes chrétiens (4). » Malgré leur tolérance I , le christianisme jouit d’une faible considération chez I eux : ne nous chargeons pas nous-mêmes du soin de favoriser cette disposition hostile.

|! (1) Gehtt de Bussy.

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