‹ AlgerChapitre 9 sur 15 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Ancienne administration des indigènes. Iieurs habitudes , leur caractère. Nature poétique de leur esprit.

On n’a pas encore pu obtenir le chiffre de la population. Le maire d’Alger projette un dénombrement qu’il s’efforcera de rendre plus exact que ceux qui ont été tentés infructueusement jusqu’à ce jour et qui sont venus échouer devant les mœurs des indigènes. On sait, en effet, qu’on ne peut pas pénétrer chez les Maures : ils reçoivent les hommes dans là skiffa, espèce de vestibule de leurs maisons, mais ne

laissent jamais franchir le seuil intérieur , de sorte qu’on ne sait pas leur population. Le maire veut tenter un recensement qui ne sera pas pour cette première fois tout-à-fait satisfaisant, parce qu’il n’a pas l’intention de forcer la consigne pour vérifier le nombre des habita ns de chaque maison ; il se contentera d’abord de la déclaration du Maure, chef de la famille. Déjà il a obtenu dans l’intérieur des maisons la présence du médecin français^ après un décès, pour constater la nature de la maladie et de la mort : le premier qui s’est présenté a paru au lit d’une femme; toutes celles qui pleuraient autour de ce lit, se sauvèrent effrayées d’abord de cette infraction inusitée, mais on leur fit entendre que c’était une mesure de santé publique, qui intéressait toute la cité. La raison eut raison plus rapidement qu’on ne pouvait l’espérer, et aujourd’hui le docteur français est admis dans toutes les maisons où l’appelle ce triste ministère. Exemple touchant de l’influence qu’exercent sur tous les esprits, même les plus incivilisés, la persuasion et la vérité ! Preuve irrécusable de la possibilité de faire accepter aux indigènes comme aux Juifs, qui se sont franchement ralliés à notre administration, les bienfaits et la protection du droit de cité !

Les Maures au surplus ont un usage à peu-prés analogue à celui de la visite du médecin après la mort : le Beit-el-mal doit recevoir la déclaration de chaque décès.

L’administration municipale n’a pas chez les Maures la même nature et la même existence que chez nous : les pouvoirs correspondant à ceux du maire, sont dissém,inés chez eux en plusieurs autorités : ainsi la surveillance des travaux nécessaires à la salubrité est fort importante dans un pays où il n’y a pas de fosses d’aisances; chaque maison a des conduits qui communiquent aux égouts, dans lesquels les immondices ont un commun rendez-vous. On conçoit que dans cet état de choses , il est essentiel qu’aucune obstruction ne vienne engorger ces tuyaux; aussi un magistrat est-il chargé du service des canaux souterrains.

Un autre démembrement du pouvoir mu'tiicipal était la police. Elle était fort bien faite ; ce qui lui prêtait secours, c’est que si un vol ou un assassinat était commis dans une rue, tous les habitans étaient frappés d’une contribution pour n’avoir pas livré le coupable : ainsi tous étaient intéressés à veiller à la sûreté publique, pour laquelle cette solidarité était un bénéfice tout évident; aussi ne se commettait-il presque jamais aucun crime dans ces rues, cependant toujours obscures et étroites.

Il y avait, en outre, des rondes de nuit, composées non pas de soldats, comme chez nous, tout bardés de fer et tout sonores du bruit de leurs pas et de leurs armes , qui avertissent de loin les malfaiteurs et les font fuir impunis, mais de ces hommes pour ainsi

dire incolores, revêtus d’un costume obscur, espèce de frisemurailles , dit-on vulgairement, qui, sans chaussure , sans armes apparentes se glissent furtivement dans l’ombre et sont aussi redoutés présens ou éloignés. Ils allaient sondant chaque porte et s’ils en trouvaient une ouverte, ils montaient dans la maison, réveillaient le maître et continuafhnt leur tournée. Le lendemain l’un d’eux venait demander au maître négligent l’amende d’usage en faveur de la patrouille vigilante.

Les Maures ne sortaient presque jamais la nuit ; les Juifs, qui sont à leurs yeux en état de suspicion permanente, étaient exposés à des peines graves, s’ils circulaient dans les rues après le coucher du soleil. Ceux qui voulaient en obtenir la permission se présentaient au bureau delà police, qui leur donnait, comme à ses agens, une lanière de nerfs de bœufs, qu’ils montraient à la ronde de nuit, pour se faire reconnaître à cet espèce de mot d’ordre muet.

C’est un spectacle fort surprenant pour un étranger que la vue des rues d’Alger pendant la nuit; notre présence a un peu modifié les usages ; mais on retrouve à cet égard des vestiges assez curieux : les "rues, comme nous l’avons dit, sont fort étroites, au point que toutes ne permettent point le passage à un hheval. Elles sont complètement obscures, et ne sont éclairées çà et là que par les petites lanternes en papier que porte à la main chaque passant et qui for-

ment autant de petits fanaux ambulans. Ces rues sont tapissées à droite et à gauche de petites boutiques fermées , et sur le devant desquelles sous des auvants ouverts, et qui n’ont pas plus de huit ou dix pouces de largeur, couchent des indigènes auxquels on donne quelques sous par mois ; de sorte que vous traversez la ville au milieu d’une double rangée d’hommes endormis ou éveillés, qui se remuent, rêvent à haute voix, et prennent en général un fort bon sommeil sur ce lit dur et incommode, mais procurent à la ville une grande sécurité ; car l’unanimité n’existe pas dans ce sommeil , et l’on comprend que le moindre bruit , le moindre cri d’alarme met sur pied celte population tout entière. « La garde de la ville d’Alger , dit le docteur Shaw, est confiée à la tribu des Biscaras que leur émir répartit tous les soirs dans les rues , où ils couchent devant les boutiques des marchands , soit sur des nattes , des matelas ou sur le pavé. Ces boutiques sont sous leur surveillance spéciale ; et si par hasard il arrive que l’on parvienne à y voler , ils répondent de la valeur des objets enlevés, paient et sont punis sévèrement. Leur émir doit au dey un tribut annuel, qu’il répartit ensuite sur chacun d’eux. (1) »

Tous les pouvoirs des différens magistrats leur

(1) Voyage dans la régence d^ Alger, par le docteur Shaw, traduit par Mac-Carihy, pag. 180.

étaient délégués par le dey, qui les punissait s’il était mécontent, et-les faisait même exécuter. Tout le monde sait en effet que le dey avait une autorité absolue; pourtant, dans certaines circonstances difficiles, il appelait quelquefois les Midjélès, dont il s’entourait alors ; et sur leur conseil, il se décidait.

Le maire d’Alger n’a’ légalement, aux termes des arrêtés administratifs, que des fonctions d’officier de l’état civil. Une ordonnance royale attribue à l’intendant civil les pouvoirs de préfet et de maire. En fait le dernier intendant déclinait une partie de ses attributions en faveur du maire ; mais c’était une dérogation toute personnelle au maire actuel , ami intime de M. Bresson, ancien intendant civil.

Le traitement du maire, comme de tous les fonctionnaires en Afrique, est assez élevé : il est de 6,000 francs. L’hôtel de la mairie lui sert. d’habitation. C’est une maison mauresque fort élégante et fort coquette.

Ses fonctions de l’état civil sont , à ce qu’il paraît, fort actives. Il y a beaucoup d’unions illégitimes, formées soit avant soit pendant le séjour en Afrique , lesquelles , à l’apparition d’une grossesse, viennent demander au maire la consécration de la loi.

C’est en vérité un coup-d’œil fort curieux que cette espèce de marqueterie physique et morale que présente l’aspect de cette population : composée d’Allemands, d’Anglais, de Suisses, de Français,

d’Espagnols, d’indigènes, elle forme un bizarre assemblage d’usages, d’idiômes, de mœurs différentes.

Celles qui offrent le plus d’intérêt sont celles des indigènes. Les Européens ne diffèrent entr’eux que par quelques nuances souvent imperceptibles; mais le caractère oriental est saillant par son étrangeté. C’est un mélange inexplicable de hauteur, d’indépendance et de soumission aveugle à toute autorité divine et humaine. Gouvernez-nous, disent-ils souvent, et nous vous reconnaîtrons pour maîtres. Pour les gouverner il faut nécessairement étudier et prendre en considération leur nature, leurs habitudes. Ce qui fait les bons gouvernemens, c’est leur intimité avec les mœurs et les besoins du pays à la destinée duquel ils président : s’ils marchent trop vite à sa tête, cè qui est fort rare , celui-ci reste en arrière et n’a plus de direction; si le gouvernement au contraire, ce qui est beaucoup plus fréquent, résiste à l’impulsion de son époque, cherche à comprimer les progrès, à enchaîner son essor et son indépendance, alors un travail intérieur s’accomplit, une explosion éclate qui emporte le gouvernement stationnaire : c’est l’histoire des révolutions. Cette dernière idée n’est pas de mise ici : il s’agit d’un pays nouveau qui n’a pas encore d’existence politique. Il faut uniquement apprécier sa disposition à recevoir le contact de la civilisation ; c’est une terre Inculte qu’il s’agit de préparer à recevoir la semence ; si les préparatifs n’ont pas été soigneuse-

ment'faits , en vain vous la couvrirez des plus riches trésors de vos greniers, , vous n’aurez que de misérables produits. .La culture d’une plante exige des soins et des études : qu’est-ce que celle de tout un peuple !

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