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CHAPITRE PRÉLIMINAIRE

liégitimité de notre titre de Conquête.

Le droit des gens , comme le droit interne des nations, est soumis à une loi qui, émanée du Ciel, semble planer sur tous les temps et sur tous les peuples; cette loi, c’est la justice. La justice, cette souveraine de tous les pays, sans laquelle tout est cahos et violence , la justice préside également aux prescriptions du droit international et du droit civil. La première question qui .me frappe en descendant sur le sol d’Afrique, est donc celle-ci : Légitimité de notre titre de conquête.

Je ne m’entourerai pas des autorités imposantes de Grotius, Puffendorf, Yattel, Martens, pour établir des principes plus ou moins contestables : le droit des gens a , comme le droit privé , ses obscurités, ses incertitudes et ses commentaires. Cherchons à apprécier cette question dans .toute sa simplicité.

Des esprits sérieux ont été touchés d’uif scrupule : Le gouvernement français, se sont-ils dit, s’est établi en Afrique, il veut coloniser, étendre ses possessions, refouler la population indigène ; mais en a-t-il le droit? Nous voulons importer nos usages, nos mœurs, les prétendus bienfaits de notre civilisation ; mais avonsnous le droit d’imposer aux Arabes notre occupation, ou même un simple voisinage antipathique ou incommode?

Tout le monde connaît l’origine de notre expédition. •

Depuis plusieurs siècles la Méditerranée était devenue le domaine et la propriété d’une société de pirates, organisée à la face de l’Europe. En regard de Toulon, sur la rive opposée, semblait se cacher et se blottir au fond d’une vaste rade un repaire de brigands marins, qui dévastaient la mer et portaient sur toute sa surface la terreur et le pillage. Placées vis-àvis l’une de l’autre, sur les deux rives opposées, Alger et Toulon semblaient comme les deux pôles d’un autre monde, dont l’un touchait à la mvilisation, l’au*

tre à la barbarie. Chose étrange 1 c’était le barbare qui refoulait lé peuple civilisé jusque dans ses foyers, et qui promenait insolemment sur toute cette mer son audace et sa puissance. Depuis plusieurs siècles les corsaires algériens avaient pris possession de la Méditerranée ; personne n’osait affronter cette région. Aussitôt qu’un navire pointait à l’horizon d’Alger, un forban courait sus et en faisait sa proie. Toutes les côtes barbaresques , semées d’écueils apparens ou cachés, étaient garnies de bandes indigènes toujours prêtes à capturer et à dépouiller les naufragés échappés à l’inclémence des flots , ou à se précipiter sur ceux qui allaient échouer sains et saufs sur ces dangereux rivages. Le péril s’étendait au loin : Du détroit de Gibraltar à l’isthme de Suez, les pirates régnaient en souverains et faisaient payer tribut. Un navire imprudent s’engageait-il sur cette mer , bientôt une voile rouge, souvent plusieurs, flottait à l’horizon 5 la fuite était inutile ; armée en course, la légère brigantine avait promptement atteint le voyageur pacifique : en un instant on accostait , on sonnait l’abordage et tout l’équipage devenait la proie du corsaire, le navire était coulé à fond ou remorqué captif à Alger. Que n’était-il armé, dira-t-on? D’abord il eût fallu changer les allures des bâtimens du commerce, qui sont construits pour naviguer sur toutes les mers indifféremment 5 ou en construire qui fussent spécialement destinés au service de la Méditerranée, ce qui

ne pouvait pas être. Ensuite, c’eût été une singulière dérogation aux Jiabitudes ânti-guerrières du commerce; et d’ailleurs, la précaution eût été vaine, les assaillatis mesurant toujours la force de leur ennemi avant de s’adresser à lui. La piraterie avait donc organisé sur toute l’étendue de cet empire maritime la victoire et l’impunité; que dis-je? sa légalité même, reconnue, sanctionnée, proclamée par l’acquiescement tacite de tous les peuples de la chrétienté et plus explicitement encore par des traités. On sait, en effet, que depuis plusieurs siècles les différens états de l’Europe avaient consenti à négocier avec ces audacieux corsaires et à acheter à prix d’argent la liberté de naviguer dans la Méditerranée, sans être insulté, pillé et réduit à l’esclavage. La France payait une redevance de 200,000 fr. ; l’Amérique, toute froissée de la langue et sanglante lutte qu’elle venait de soutenir contre l’Angleterre, fut obligée d’acheter la paix : elle paya à la régence un tribut annuel de 24,000 dollars , et ne s’en affranchit qu’en 1815.

Mais sans parler de la honte de ces actes de soumission, la sécurité en était-elle du moins le prix? Était-il du moins permis de compter sur la fidélité aux conventions? Cette question réveille dans notre esprit quelques souvenirs de la politique algérienne et les faits qui ont précédé notre conquête.

En principe, le gouvernement d’Alger regardait la guerre avec les chrétiens comme son état normal. Il

se croyait le droit de les réduire en servitude partout où il les trouvait, et il fallait, pour qu’il s’abstînt d’en user, qu’un traité positif lui fît un devoir de respecter ceux de telle ou telle nation. Ainsi, aussitôt après que l’indépendance des États-Unis d’Amérique eut été reconnue, les Algériens attaquèrent leur pavillon, parce qu’aucun traité ne les liait encore à cette nouvelle puissance. Les peuples de la régence sont au pouvoir des idées propres aux nations , que n’a pas encore frappées le rayon lumineux de la civilisation : Les idées religieuses se mêlent chez eux à toutes les autres; leur droit intérieur, leur droit extérieur dans leurs relations étrangères sont influencés ou dominés par elles ; elles absorbent toute leur législation publique ou privée. Il en est ainsi de toutes les nations qui sont eacore dans les liens de la barbarie ; c’est dans cette observation qu’il faut chercher la nature et l’explication des principes barbaresques à l’égard des autres puissances.

Le Koran , c’est la loi suprême des musulmans ; bien qu’il proclame la tolérance dans la forme (1), son principe et ses prescriptions sont la condamnation irrévocable des autres* religions. Au surplus, il en est ainsi de tous les cultes, de toutes les croyances : en dehors de leur foi, point de salut. Les nations incivilisées étant les esclaves de leur loi sainte, sont ré-

(1) Ne disputez avec les Juifs et les Chrétiens qu’en termes modérés.

gîes par elle d’une façon absolue; les peuplades barbaresques regardaient en conséquence comme ennemis naturels tous les mécréans. Il y avait donc dans leur esprit hostilité native, permanente avec eux. Les traités de paix formaient l’exception , exception que le sentiment du devoir, entendu à leur manière, leur prescrivait de n’accomplir que dans les strictes limites de ses termes précis , le doute les rendant à leur état normal : l’hostilité. Ce système , fruit de l’ignorance, avait du moins le mérite de la logique ; il donne l’explication des aggressions incessantes, dont la Méditerranée était le théâtre, même à l’égard de certains alliés. Il prenait d’ailleurs naissance encore à une autre source : « Aux yeux des musulmans, tous les « chrétiens étaient responsables de la manière impi- « toyable , dont les Espagnols avaient traité les Mau- « res d’Espagne. Je ne dis pas que dans ces derniers « temps le souvenir de ces anciennes injures fût bien « présent à leur mémoire , mais il est certain qu’il i( fut la cause principale de l’état permanent d’hos- (i tilité; où les puissances barbaresques se constituè- « rent envers la chrétienté tout entière. Au reste, « nous avons cru pendant si long-temps avoir le droit « de vendre les nègres , que nous ne devons pas être « surpris que les Turcs et les Maures se soient ar- « rogés celui de vendre les Européens. » (i)

(1) Annales algériennes , i , 15.

Quoiqu’il en soit, ils reçurent plusieurs fois d’assez vigoureuses corrections 'des grandes puissances; mais semblable à un écolier indocile 5 Alger, après avoir reçu le châtiment, recommençait ses aggressions et ses pillages. Cependant, la France, l’Espagne et l’Angleterre , tour-à-tour manifestèrent leur mécontentement et l’intention de la vengeance : Louis XI Y fit bombarder trois fois Alger; l’Espagne, dont la politique cruelle envers les Maures de l’Andalousie avait été cause en grande partie de l’établissement de la piraterie barbaresque, fit aussi des efforts pour les réprimer.

En 1515, sous le ministère du cardinal Ximenès, Ferdinand Y, roi d’Aragon, envoya en Afrique, sous le commandement du comte de Navarre, une armée qui prit Oran, ville habitée alors par les Maures chassés en 1492 des royaumes de Grenade, Yalence et d’Aragon. La conquête espagnole s’étendit jusqu’à Bougie et d’autres places. Les Algériens alarmés appelèrent à leur secours un prince arabe, nomrué Sélim Eutémi, souverain de la plaine de la Métidja, renommé par sa bravoure et ses talens militaires. Il vint combattre pour eux , mais ne put empêcher les Espagnols de s’emparer de la ville. On capitula. Eutémi fut proclamé roi d’Alger et se reconnut tri-* butaire des Espagnols, avec autorisation pour eux de faire bâtir un fort sur la petite île aujourd’hui réunie à la ville et sur laquelle est élevé le phare : c’était la clé

du port, qu’ils ouvraient ainsi ou fermaient à volonté.

A la mort deFerdinand, enl516, le joug espagnol parut pesant aux vaincus; pour le secouer, ils implorèrent l’assistance de deux fameux pirates, l’un Haroudj dit Barberousse , l’autre Khayreddin , malioméians nés à Mitylène. Ces deux illustres corsaires couraient la mer, lorsqu’ils y furent rencontrés avec leur escadre par les députés algériens. Ils acceptèrent avec avidité leurs propositions. Barberousse se fit débarquer sous bonne escorta à deux jours de marche d’Alger et envoya sa flotte en croisière devant Alger. La manœuvre eut un plein succès et les Espagnols abandonnèrent la place. Encouragé par la soumission des Algériens, il résolut de s’emparer de la ville et de ses dépendances. Il assassina de sa main Eutémi, pendant qu’il était au bain, se fit nommer roi à sa place et épousa Zaphire, sa veuve, fort remarquable par sa beauté, pour laquelle il avait conçu une violente passion.

Barberousse, menacé par un fils d’Eutémi, qui s’était retiré à Oran sous la protection des Espagnols, et par d’autres princes ses voisins , marcha contre ses ennemis , les défit et profita de la terreur qu’il «inspirait pour étendre ses conquêtes. Il s’empara de Tenez, où il mit un autre frère, Isaac Zemi, pendant qu’il marchait vers Trémccen, qu’il prit aussi.

En 1517, Charles-Quint, qui venait de prendre

possession du royaume d’Espagne, envoya en Afrique une armée de 10,000 hommes sous le commandement du marquis de Gomarez, gouverneur d’Oran, pour mettre un terme aux entreprises de Barberousse, qui alors habitait Trémecen. Celui-ci, inquiet tôut à-la-fois d’un complot qu’il découvrit contre sa personne et de l’issue de la guerre entreprise par lesEspagnolsj quitta furtivemeirt Trémecen à la faveur de la nuit, pour regagner Alger avec une faible escorte. Les Espagnols, instruits de ce projet, se mirent à sa poursuite, l’atteignirent et le tuèrent en combattant.

Après la mort de Barberousse, Khayreddin, son frère, s’empara à son tour du gouvernement; mais ayant lieu de soupçonner les Algériens de s’entendre avec les Maures et les Arabes de la plaine pour se défaire de lui , il prit le parti de se mettre sous la protection de Sélim I, empereur de Constantinople, lui faisant offrir un tribut annuel, à condition que Sa Hautesse le maintiendrait sur le trône. Le Grand- Seigneur accepta la proposition : il déclara Khayreddin roi d’Alger et lui envoya 2,000 janissairs. Dèslors Khayreddin , sous le nom de Barberousse que portait son frère , devint la terreur de tous les Arabes de la plaine.* En 1519, pour défendre la ville et assurer son port, Khayreddin, avec l’aide de Sélim, fit réunir à la terre, par une jetée, la petite île qui est en face d’Alger, et sur laquelle les Espagnols avaient construit un fort qu’il fallut réparer. .

L’habileté et la bravoure de cet heureux soldat le firent élever à la dignité de capitan-pacha du Grand- Seigneur , et il eut pour successeur dans la viceroyauté d’Alger Hassan-Aga, renégat de l’île de* Sardaigne. C’est depuis Khayreddin que le sultan prit le titre de souverain d’Alger et que l’état d’Alger a été qualifié de régence. Charles-Quint, humilié des échecs gue le drapeau castillan ayait subis plusieurs fois, résolut une vengeance éclatante. Vers l’an 454:1, il organisa sa fameuse expédition. Elle fut composée de 100 vaisseaux et de 20 galères, portant 30,000 hommes, qu’il commandait lui-même. Il arriva devant Alger. La flotte jeta l’ancre près du cap Matifou , l’armée débarqua sans opposition , et l’empereur vint camper sur une éminence qui commandait la ville. En peu de temps les troupes espagnoles (1) eurent élevé sur ce même emplacement le fort qui existe encore aujourd’hui sous le nom de fort l’Empereur. Charles- Quint était sur le point de se rendre maître d’Alger, qu’il avait vivement attaqué, on parlait déjà de capitulation, lorsque tout-à-coup une horrible tempête vint bouleverser la rade, disperser la flotte espagnole et submerger 90 bâtimens avec tous leurs équipages et leurs agrès. Le camp, assis sur un coteau, fut immé-

(1) Le fort VEmpereur doit son nom à l’empereur Charles-Quint, qui, lors de son expédition contre Alger , avait établi son quartier-général sur le lieu où il a été bâti. Ce fut même le choix que fit Charles-Quint de cette position qui fit ouvrir les yeux aux Turcs sur son importance.

diatement inondé par les eaux , qui descendaîent en torrens des montagnes. Les tentes, les bagages, les hommes et les chevaux, tout fut entraîné vers la mer. La terreur était telle etdes désastres si épouvantables, que l’empereur, ne voyant de salut que dans la fuite, suivit ceux de ses soldats qui se dirigeaient vers la flotte, abandonnant matériel et bagages ; mais il était trop tard. Les Arabes de la plaine , qui venaient au secours des Algériens, lui coupèrent la retraite et firent un affreux carnage des Espagnols I dont une faible partie parvint à se rembarquer. Charles-Quint lut assez heureux pour atteindre une barque, joindre un navire et se sauver. Plusieurs nobles espagnols, homitaes et femmes, qui avaient suivi l’empereur comme s’il fût venu passer une revue sur les côtes d’Afrique, furent retenus en esclavage avec un grand nombre de soldats.

Tel fut le résultat de cette célèbre expédition.

Plusieurs autres vinrent témoigner des atteintes portées par la piraterie aux traités conclus et à la liberté des mers. Les Américains en 1815 armèrent une flotte qui, chemin faisant, captura plusieurs bâtimens algériens et qui, s’étant présentée devant Alger dans un moment où rien n’était disposé pour repousser une attaque , arracha au dey Omar- Pacha, qui régnait alors, un traité avantageux. En 1816 les forbans reçurent encore une sévère leçon : Lord Exmouth, par un bombardement qui dura neuf heures, châtia leur

insolence, et força encore Omar-Paclia i\ consentir la délivrance de tous les esclaves chrétiens qui étaient dans ses états et à renoncer , pour l’avenir, au droit abusif de mettre en vente les prisonniers européens. Ainsi, des différentes parties de l’Europe partaient à différentes reprises les efforts de fa civilisation , les protestations de l’humanité contre les tentatives capricieuses de la Barbarie.

Cependant le courage et l’habileté des Algériens étaient si remarquables, qu’ils luttaient avec avantagCj non-seulement contre les puissances étrangères, mais encore contre l’autorité indigène à laquelle ils étaient d’abord soumis : ils changèrent en une simple alliance la protection primitive de la Turquie ; ils opérèrent la grande œuvre qui s’en va parcourant le monde et s’accomplissant comme une loi fatale dans tous les pays, chez tous les peuples successivement : la transformation du servage en indépendance. L’état d’Alger proclama son affranchissement, et, sous le nom de Régence, confia à son propre courage le soin de sa défense et de son affermissement.

Deux ans après la mémorable remontrance de lord Exmouth, les Algériens avaient réparé leurs pertes, et bravaient avec avantage une flotte anglaise et française combinée qui vint les sommer, au nom du congrès d’Aix-la-Chapelle, de s’abstenir à l’avenir de toute hostilité contre les états chrétiens. Cette bravade n’ayant pas été punie, ils oublièrent bien vite

• riiumiliation de 1816 ; quelques succès, qu’obtinrent leurs navires dans la guerre de l’insurrection de la* Grèce, accrurent encore leur orgueil qu’ils portèrent jusqu’à insulter à deux reprises différentes le pavillon de la Porte. Mais ce fut principalement contrer la France qu’ils dirigèrent leurs outrages. Le traité qui, en 1817, nous remiten jouissance de nos possessions de la Galle et du monopole de la pêc^e du corail, stipulait une redevance de 60,000 francs ; trois ans après, elle fut arbitrairement élevée à 200,000 francs : pour prévenir la perte totale denos établissemens nous fûmes obligés dépasser sous ces fourches caudines. En 1818, un bâtiment françaisfut pillé par leshabitans de Bone et nous ne pûmes obtenir aucune espèce de réparation. En 1823 la maison de l’agent consulaire de France à Bone fut violée par les autorités algériennes sous le prétexte de contrebande, et, quoique le résultat de la visite eût prouvé la fausseté de l’accusation, le dey ne donna aucune satisfaction de cette offense.

Dans une autre circonstance des bâtimens romains, portant pavillon français, en vertu der la protection accordée au Saint-Siège par la France, furent capturés, et des marchandises françaises saisies à bord de bâtimens espagnols, malgré les prescriptions des traités qui établissaient que le .pavillon français couvrait la marchandise , et que la marchandise française était, sous tous les pavillons, inviolable.

Telle était l’organisation ou plutôt la désorganisa-

lion sociale qui présidait aux destinées de la Méditer- * jranée : les côtes bai baresques, foyer de la piraterie audacieuse, insatiable, invincibles jusqu’à ce jour , vomissaient sur toutes ces mers des milliers de corsaires affamés de capture , marins nomades fanatisés contre les chiens de chrétiens, exercés à la fatigue, à la mer, à l’intrépidité, et glorieux de leur sauvage indépendance^

C’est alors, après ces infructueuses croisades entreprises successivement par les diverses puissances de la chrétienté , qu’une catastrophe éclata, grosse dans l’avenir de résultats immenses ; comme il arrive souvent dans les choses humaines, un fait peu important fut l’origine d’un vaste bouleversement : Un mouvement d’impatience du dey, un coup d’éventail donné par lui à notre consul , souleva cette tempête qui laisse aujourd’hui apparaître sur la côte d’Afrique une conquête, objet de l’attention du monde entier. Yoici comment la querelle prit naissance; nos renseignemens émanent d’une source certaine : c’est le neveu même du'juif Bacri qui nous les a fournis.

Deux juife d’Alger, négocians fort riches, Busnach et Bacri, avaient contre la France une créance considérable résultant de fournitures de blé faites à la république française ; des obstacles de tout genre s’opposèrent à la liquidation de cette dette, qui, en 1846 seulement, fut réglée par une commis sion spéciale, à la somme de 14 millions, puis en 1819 réduite à 7. Les

créanciers de Bacri qui étaient en France , firent , ainsi que c’était leur droit, main basse sur ce^te somme qui leur fut distribuée en totalité ou en par de. Quoiqu’il en soit le dey, lui-même créancier de Bacri, à qui il avait vendu des laines et autres objets, fut très mécontent que cette distribution des deniers lui enlevât le gage le plus précieux de sa créance ; comme si la France eût été la gardienne de ses droits et eût dû veiller à la conservation de ses intérêts négligés ! Le dey néanmoins crut, ou feignit de croire, que lespaiemens n’avaient pas tous été opérés de bonne foi, et il réclama. Les réclaVnations n’ayant obtenu aucun succès, il s’adressa directement au roi de France. Sa lettre resta sans réponse. C’est alors qu’à la fête du Beiram, l’une des rares solennités à l’occasion desquelles il recevait les représentans des puissances étrangères, notre consul, M. Deval, se présenta à la Casbah. Il fut admis auprès du dey qui lui demanda des explications sur le silence à sa lettre. M. Deval répondit que le roi de France ne pouvait pas correspondre avec le dey d’Alger; soit susceptibilité de la part de Hussein-Pacha, soit ignorance de la langue arabe ,• notre consul irrita par ses paroles son royal interlocuteur qui le frappa d’un chasse-mouches en plumes de paon, qu’il avait à la main. L’injure était flagrante et demandait impérieusement une réparation. Le ministère parla haii.t, pensant que la voix de la France était assez puissante pour commander et

obtenir des excuses: le dey. mal inspiré persista dans son arrogance et refusa toute rétractation ; les négociations se continuèrent pendant le ministère Marlignac, elles ne furent pas plus heureuses et se terminèrent par un coup de canon tiré par ordre du dey sur un bâtiment français parlementaire : c’était le cri de guerre qui, s’échappant des côtes d’Afrique, venait retentir sur la terre de France. Il y fut accueilli avec le sentiment, impérissable au cœur français, de l’honneur outragé, mais aussi avec quelque défiance des hommes qui nous gouvernaient alors : c’était le prince de Polignac; ce fut M. de Bourmont qui descendit du ministère de la guerre au commandement de l’expédition. Tout le monde en connaît les détails qui furent alors, comme partout où l’armée se trouve appelée, glorieux d’habileté et de courage. (1)

Le 5 juillet 1830 Alger tombait au pouvoir de la France.

Les conditions de la paix , les engagemens de la capitulation ne dérogent en rien aux lois ordinaires de la conquête (2). Quelles sont donc ces lois?^

Le but de la société naturelle établie entre tous les hommes, même à leur insu, étant qu’ils se prêtent une mutuelle assistance pour leur propre perfection , les nations considérées comme autant de personnes

(1) Voir pour les renseignemens complets sur l'expédition, Conquête d'Alger, par Perrot , [page 10.

(2) Ibid., page 133.

libres qui vivent ensemble dans l’état de nature , étant obligées de cultiver entre elles cette société humaine, il en résulte que le but -de la grande société établie par la nature entre .toutes les nations, est aussi une assistance mutuelle. Ce principe vrai, incontestable, vient apposer sa haute sanction à l’œuvre accomplie par la France : une injure est adressée à son consul ; il faut nécessairement une réparation: les exigences de l’honneur, les égards que les nations se doivent entre elles, le veulent ainsi. Ce motif qui venait s’ajouter à tous les griefs que soulevait incessamment le gouvernement algérien, engagea la France dans une lutte où, sous l’apparence de l’intérêt personnel, elle accomplissaibévidemment un solennel mandat. Cette assistance mutuelle des nations, la France en comprenait la gloire et la sainteté, et seule cette fois elle prenait en main la vengeance de l’Europe entière. Niefa-t-on la réalité de ce mandat? contestera-t-on les pouvoirs donnés pour une chevalaresque entreprise? Il est facile de répondre que les évènemens sont souvent plus forts que les théories et les subtilités : pendant plus de quatre siècles la Méditerranée était labourée par la piraterie, toutes les nations souffraient de cet état de choses , le commerce en ress'entait de violentes atteintes , plusieurs tentative^ de répression accidentelles , incomplètes avaient suspendu, sans le détruire, ce déplorable brigandage. Une nation se lève, qui organise la répres-

sion 4éj[initi\^ et h victoire; Il est san? doute facile à l’ingratitude de méconnaître la grandeur de l’œuvre et du bienfait; mais à coup sûr la France, à son insu peut-être , a obéi à ce sentiment tle justice et de noble indignation qui proclamait la destruction de la piraterie tîpmme une noble entreprise, comme un glorieux service rendu à l’humanité et à la civilisation. *

Cette vengeance c’était la guerre , la guerre aux risques et périls de qui Tentreprenait; La victoire a salué nos efforts et nous a donné la^oqguête : nous avons donc le droit incontestable d’en recueillir les fruits.

Si notre expédition n’eût pas, réussi, personne ne nous aurait indemnisés de nos pertes d’hommes, d argent, de considération ; la victoire doit donc offrir des compensations, non-seulement au tort matériel ou moral, cause première de la guerre, mais encore aux chances désastreuses de la gUerre entreprise. C’est sur ce principe que sont fondés les droits de la conquête. « L’état qui prend les armes pour ,un juste sujet, dit « Vattel (1), a un double droit contre son ennemi. « Le droit de semettre en possession de ce qùi lui a appartient et que l’ennemi lui refuse ; à quoi il U faut ajouter les dépenses faites àcette fin; les frais « de la guerre et la réparation des dommagfs ; qir s’il

(i) Droit des Gms , U , ^

& était obligé de supporter ces frais et ces pertes il « n’obtiendrait point en entier ce qui est à lui ou ce « qui lui est dû. 2“ Il a le droit d’affaMir l’ennemi « pour le mettre hors d’état de soutenir une injuste « \iolencc, le droit de lui ôter les moyens de résis- « ter. De là naissent comme de leur principe tous les « droits de la guerre sur les choses qui appartiennent « à l’ennemi, w

Puis il ajoute : « On s’empare quand on le peut des « biens de l’ennemi, on se les approprie, et par là,

« outre qu’on diminue les forces de son adversaire,

« on augmente les siennes propres et l’on se pro- « cure , au moins en partie , un dédommagement ,

« un équivalent soit du sujet même de la guerre,

« soit des dépenses et des pertes qu’elle cause : on se « fait justice soi-même. On peut lui enlever dans « cette vue des droits, des villes ou des provinces....

« Aussi la conquête a-t-elle été constamment regar-^ « déer comme un titre légitime entre les nations, et « d’on n’a guères vu contester ce titre, à moins qu’il < ne fût dû à une guerre non-seulement injuste, mais « destituée même de prétextes. »

Ainsi la conquête, aux yeux du droit des gens, confère au vainqueur la propriété des biens appar tenant aux vaincus. Ce droit a-t-il des limites? S’étend-il à toutes les propriétés privées des individus formant la corporation du peuple soumis? Dans la rigueur du droit naturel il en devrait être ainsi ; les biens et la

personne dés individus qui constituent la grande corporation vaincue étant solidaires et compliçes de la guerre soutenue, et devenant par la défaite la pro- < priété absolue du vainqueur. Mais l’humanité est venue apporter ses restrictions au droit primitif et absolu de la conquête : ainsi la vie et les propriétés privées ont été placées sous la sauve-garde du droit des gens.

Ce principe, le respectons-nous en Afrique? — Sans aucune altération. Les propriétés domaniales écliappent évidemment à la règle : propriétés du gouvornement déchu elles deviennent sans conteste la propriété du gouvernement nouveau. Les propriétés privées abandonnées deviennent aussi la propriété * régulière soit du gouvernement, soit des particuliers dans certaines cii constances. Mais à ces deux exceptions près, la propriété doit être et elle est en effet •respectée.

Ce droit une fois établi , dira-t-on, il en résulterait que la constitution de la conquête une fois réglée, n’y a plus ensuite d’aggrandissement régulièrement possible, et cet aveu serait la condamnation de notre système d’envahissemens successifs du pays.

D’abord il faut remarquer que la guerre, étant l’état permanent dans ce pays, donne chaque jour ouverture aux droits résultant de la guerre et de la conquête vis-à-vis chaque peuplade, chaque tribu.

Ensuite dans cette marche progressive, que je

blâme dans l’intérêt de la colonisai ion , que le principe est partout religieusement respecté : jamais il n’y a usurpation d’une propriété particulière. Ainsi notre établissement dans le pays se trouve, ce me semble, complètement justifié. —

Quel est donc le scrupule qui peut rester encore au cœur de quelques-uns ? —

Notre droit même de gouverner le pays, d’y jeter les racines de notre civilisation ? —

Cette question se rattache encore aux règles du droit des gens. Quel usage le vainqueur doit-il faire de son pouvoir vis-à-vis le vaincu? — Peut-il imposer sa loi, l’administrer sous sa volonté suprême? — ' Est-il le maître absolu de sa destinée? — Deux citations répondront à ces questions :

^ Les Scythes disaient à Alexandre-le-Grand : Il n’y a jamais d’amitié entre le maître et l’esclave; au milieu de la paix, le droit de la guerre subsiste toujours. (4)

J’admire la généreuse réponse de cet ambassadeur des Privernes. Introduit devant le sénat romain et le consul lui disant : Si nous usons de clémence quel fond pouvons-nous faire sur la paix, que vous venez nous demander? l’ambassadeur répondit : Si vous nous l’accordez à des conditions raisonnables , elle .sera sûre et éternelle, sinon elle ne durera pas long-

(1) Inter Dominum et servum nulla amicitia est; etiam in pace belll tamen jura servantur. Quint. Curt., lib. vu , cap. 8.

temps. Quelques-uns s’offensèrent d’un discours^ si hardi, mais la plus saine partie du sénat trouva que le Privernate avait parlé en homme et en homme libre. La domination la plus assurée , disait Camille , est ^ celle qui ^st agréable à ceux-là même sur qui on l’exerce. (4)

La domination appartient donc incontestablement au vainqueur : l’hii^toire est là pour consigner l’aveu de toutes les générations à cet égard. La seule règle de cette domination, ce sont les prescriptions de l’humanité, de la politique. 'Nous avons sans contredit le droit' d’importer en Afrique notre gouvernement et notre civilisation. Quels doivent en être les développemcns et les fruits? C’est la question importante dont cet ouvrage a pour but d’entreprendre la solution. - ' 0'

(1) Certè id firmissimum longé imperium est quo obedientes gaudent. Tit, Liv., lib. viii, cap. 13.

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