‹ AlgerChapitre 3 sur 15 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Une bonne administration peut-elle naître du gouvernement représentatif?

C’est toujours une grave question que celle de gouverner un pays*: c’est ce qui forme le domaine politique. C’est à créer 5 à perfectionner , cette grande œuvre que travaillent pendant plusieurs générations les plus nobles intelligences, et la reconnaissance publique vient attacher la gloire aux noms des hommes d’état qui ont voué leur vie à chercher la solution de ce grand problème.

Pour toute nation nouvelle le premier soin, la premièrqj^ensée c’est de constituer son indépendance, sa

nationaKté, c’est d’exister et de faire reconnaître son existence : c’est ainsi que l’état de guerre est le premier qu’elle connaisse et le gouvernement militaire, le premier qui s’établisse. Ainsi la France, militaire sous le génie de Charlemagne, dispute pendant plusieurs siècles à l’Angleterre ses prétentions de suzeraineté. Philippe-Auguste lui rend plusieurs de ses belles provinces conquises par sa rivale, et tout en relevant la puissance royale dégradée, il poursuit ayec persévérance le noble projét de briser le joug britannique. C’est sur le champ de bataille de Bouvines que la France voit mettre ses destinées comme «njeu du combat qui va décider si elle sera royaume ou fief de l’empire. Non-seulement Philippe-Auguste refoule les Anglais, mais encore il établit sur leur trône Louis, son fils. Ce n’est encore qu’un siècle après, que la vie politique commence à naître, confuse, incertaine, ignorante. Les parlemens en furènt les premiers symptômes et les premiers organes. Ils combattirent le pouvoir absolu, élevé sur les ruines du pouvoir militaire. C’est en 89 que la lutte fut enfin sérieusement engagée. Le gouvernement représentatif est le produit de ces longs efforts et de ces tentatives de plusieurs «iécles.

Cette création moderne qui nous place à la tête de la civilisation, réalise en effet toutes les conditions de la perfection gouvernementale : et parce qu’elle renferme encore quelques vices, quelques défectuosités, il se trouve des esprits chagrins qui la condamnent

déjà. Etrange préoccupation des uns qui n’aiment pas à voir ainsi traiter au gÿand jour les affaires du pays, des autres dont l’impatience ne voit d’une chose que ses défauts et ne peut attendre les améliorations qu’apporte nécessairement l’expérience.

Quoiqu’il en soit le système représentatif a prévalu : il est désormais cimenté à notre terre de France, et en élargissant sa base, en le dépouillant quelques entraves, de quelques fictions parasites,, il deviendra l’écho le plus fidèle et le plus pur de la pensée nationale, dans toutes ses nuances , sous toutes ses formes, dans tousses détails.’

Est-il vrai maintenant que propre au gouvernement intérieur, il ne le soit pas à celui d’une colonie nouvelle ?

Un ministre disait à la chambre des pairs à l’occasion d’Alger : « Si je n’étais pa^en présence de ces difficultés que je signalais moi-même tout-à-l’heure, celles de faire de ces grandes entreprises avec la presse et les chambres, je conseillerais, moi, un système encore plus hardi peut-être que celui que l’on suff maintenant. » (1)

Un semblable langage dans la bouche d’un ministre n’a rien qui me surprenne : le pouvoir se croit toujours trop faible, se plaint toujours d’être paralysé dans ses mouvemens : les chambres et la presse

(1) Moniteur du*6 juillet 1836.

qui ont reçu du système représentatif la mission de le surveiller, de le contrôler, de le combattre, gênent toujours ses allures : c’est ce que chacun sait, et c’est là le grand bienfait de leur action. Et cette hardiesse à laquelle il s’abandonnerait, qui nous dit si elle serait heureuse et salutaire? qui nous dit si elle n’entraînerait pas le pays dans un système dangereux, dans uj^ abîme ? quelle garantie avons-nous de l’infaillibilité de tel ou tel plan rêvé par tel ministre ou inspiré par tel chef de bureau ? — C’est précisément pour prémunir le pays contre les erreurs du pouvoir, que le système représentatif substitue à la responsabilité insignifiante et illusoire d’un seul homme, la responsabilité complète et efficace du pays tout entier, agissant et parlant par ses représentans.

Pourquoi donc une assemblée nombreuse, composée de l’élite natioi^le, ne pourrait-elle valablement examiner la question de colonisation ? Nos chambres législatives , depuis cinquante ans , n’ont-elles pas prouvé qu’aucune tâche, quelque pesante qu’elle fût, ne les trouvait impuissantes ? qu’au contraire , elles savaient avec une égale autorité détruire 1^ abus, renverser les trônes, et reconstruire l’édifice gouvernemental, organiser l’administration intérieure, l’indépendance, et sonder avec un regard assuré l’avenir du pays confié à leurs délibérations.

D’où vient donc un doute particulier à l’égard de telléou telle question isolée? Pourquoi la question

d’Afrique devrait-elle espérer moins de sécurité que toute autre? La vive lumière qui jaillit sur toutes les discussions parlementaires, sur tous leurs détails intimes cesserait-elle d’être un utile flambeau?

C’est parce que l’esprit de mesquine économie ne convient pas à cette vaste entreprise, disent quelques rêveurs atrabilaires. — Est-il vrai d’abord que le gouvernement représentatif viv^, comme un vieil avare, de vilenies et de parcimonieuses épargnes? L’histoire du demi -siècle qui vient de s’écouler ne déposet-elle pas au contraire du grandiose des conceptions • législatives ? Ne trouve-t-on pas dans leurs œuvres les preuves de toutes les nobles pensées qui ont ébranlé le pays, qui ont ému son amour-propre ou soulevé ses sympathies ; ses besoins, ses vœux, ses illusions ne se sont-elles pas à différentes époques reproduites en reflets lumineux au sein de la représentation nationale; et si parfois elle semble pâle et décolorée, n’est-ce pas plutôt au pays lui-même qu’en appartient la cause ? — Cessons donc, enfans ingrats, d’accuser un système auquel nous devons nos droits et nos franchises de ci-* toyens; c’est avec bonheur que je rencontre sur ma route cette question qui me porte au cœur et qui m’offre l’heureuse occasion de justifier le système représentatif d’attaques imméritées. Ses bienfaits, empressons-nous de les proclamer : exposé à tous les yeux, ses moindres détails, ses replis les plus intimes, ses détours les plus secrets sont fouillés sans cesse et

sans relâche ; partout la discussion pénètre, partout elle porte sa torche étincelante,’ tous les sentiers sont parcourus, sillonés par sa vive lumière, tous les ressorts du gouvernement sont à nu et manœuvrent en pleinjoiir.

Est-il vrai maintenant qu’une sordide parcimonie ■préside à sa conduite? Il est des gens pour qui la prodigalité est le symbole de tous les nobles sentimens : les coffres de l’état leur paraissent intarissables et par cela que c’est la bourse commune ils ne se fatigueraient jamais d’y puiser pour satisfaire leurs caprices, leurs rêves ou leur avidité. A ceux-là assurément le* gouvernement représentatif sera mal-séant et sordide. Mais aux hommes de raison et de cœur appartient de discerner entre les folles dépenses elles dépenses sensées : or, si nos représentansont dans une main la clé de nos coffreforts , de l’autre ils dirigent les affaires publiques dont la prospérité commande de larges vues et de judicieuses libéralités. Au surplus, l’objectiotj est tout au moins singulière en présence d’un budget • qui grossit chaque année et attire sur ses votans un reproche tout contraire à celui de la parcimonie.

En résumé, la question d’Afrique n’a rien à perdre à la discussion publique : elle offre des ressources, des espérances, elle renferme un avenir dont les séductions brillantes et acceptables sont de nature à frapper tout le monde : elle a beaucoup à gagner au contrôle et aux conseils de tous ; abandonnée à la

hardiesse d’un ministre plus ou moins habile, elle serait exposée à trébucher et à périr : soutenue par les vœux et la collaboration commune, elle sortira florissante et forte d’une épreuve indispensable.

■' ■ '• , ‘ iviO’ •’’:' ■ ■' ) 1 1 > •' ; ”’<iî'^'|]Â’> !,

U pp- ^1 ' , ' ^ VàJ.i-

- . • ’ * /'v ;OS cfi^H

Page 1