CHAPITRE II
Autorité du sabre*
. , SECTION l'e. ^
Elle existe nécessairement dans'tout pays nouveau et surtout dans un pays conquis. — Ses inconvéniens, sa brutalité.
Le gouvernement militaire est nécessairement fe preinier que connaisse un peuple nouveau. L’esprit de conservation anime les individus comme les sociétés, et c’est en vertu de ce sentiment instinctif que le premier soin de toute italien naissante est de se mettre sous la protection des armes. Lorsque cette protection a suffi pour éloigner d’elle les dangers extérieurs , ou pour triompher des attaques , elle commence à penser à son ôrgæmisation intérieure ; c’est comme les enfans dont les premières années sont
consacrées au développement de leurs forces corporelles ; puis vient ensuite la culture de leur fttelligence. Il en est de même des nations ; elles donnent . leur premier âge à l’établissement de leur vie matérielle : quand une fois elles se sont constituées en état indépendant et reconnu , alors commence pour . elles une ère nouvelle : les droits de citoyen, la constitution civile et politique, confuse et étouffée sous l’autorité militaire , commencent à se développer et à revendiquer leur légitime place. C’est alors seulement en effet qu’elle prend date dans l’histoire
et lui offre un spectacle digne d’observation : la vie
militaire a sans doute de l’éclat, la vue d’un peuple combattant pour son honneur et son indépendance est sans doute solennelle et sainte, mais c’est évidemment ^t cela ne peut être qu’un état transitoire, et l’existence politique des nations est sans contredit le point de vue philosophique et intellectuel de l’histoire; c’est pour elle une étude sérieuse et belle que .e développement progressif de cette vie politique marchant sans cesse, à travers les obstacles de tout genre , vers le but commun : la liberté.
Ce que nous disons d’une société nouvelle qui s’inscrit pour ainsi dire au rang des nations , il faut le dire aussi d’une nation conquise. Sa conquête annonce la présence de l’autorité militaire, aggravée de l’orgueil du vainqueur. Il y a donc plus d’intérêt encore à la faire disparaître.
C’est s’exposer, je le sais , au reproche d’ingratitude : la cité à peine sauvée des périls du combat repousse son protecteur ! c’est pourtant inévitable , je dirai même plus : c’est rationnel et juste. Un soldat se précipite sur une batterie ennemie : son courage héroïque emporte une place d’assaut ; en ferez-vous , pour le réconxpenser, un administrateur, un préfet ou un procureur du roi ? non , parce que ce sont des Vissions différentes. Pourquoi donc confondre pour l’administration générale ce qu’il est si facile de distinguer dans l’application de détails ? Pourquoi donc conférer et maintenir, sous peine d’ingratitude, à l’autorité militaire des attributions qui ne lui appar- ^ tiennent pa^ ?
Pour que les affaires du pays prospèrent, il faut une administration régulière et pour ainsi dire localisée, c’est-à-dire confiée, dans chacune de ses parties, à ses spécialités naturelles et rigoureusement limitées 5 rien n’est plus nuisible que la confusion des pouvoirs. Or, qu’est-ce que l’autorité militaire se faisant administration?
L’autorité militaire a ses allures propres : sa part est assez belle et assez large pour qu’elle puisse s’en contenter et ne pas envahir un domaine qui n’est pas le sien. L’autorité militaire est absolue, prompte, violente, brutale; sa fougue, son impétuosité sont utiles à sa mission , elle marche vite et droit au but ; ses lois intérieures répondent toutes à ce besoin :
elles prescrivent avant tout l’obéissance passive, aveugle, irréfléchie, irraisonnée, la discipline est à ce prix , et aide l’existence même du pouvoir militaire ; elle n’admet ni l’examen ni le contrôle 5 aux plus beaux raisonnemens elle n’autorise qu’une réponse : celle de la bayonnette ou d’une balle de calibre» Aussi voyons-nous que les gouvernemens militaires sont des gouvernemens absolus; je saisirai cette oc-^ casion pour m’expliquer sur une question délicate et grave où l’opinion publique me semblé égarée. C’est une terrible tâche que celle de lutter contre un sentiment national : l’homme de cœur ne doit pourtant pas la décliner lorsque sa conviction lui fait une loi de dire la vérité : ce désir ne me trouvera jamais infidèle.'
Je veux parler de l’empire qui fut plus qu’aucun autre un gouvernement militaire. Le nom de Napoléon est l’objet d’un culte universel : La France entière frémit à ce souvenir et la reconnaissance , l’admiration unanime le propagent en échos populaires depuis l’enceinte du palais de nos rois jusqu’au plus humble hameau , partout il attire la vénération ; dans cette époque d’athéisme , c’est le seul Dieu , c’est la seule croyance. Ce n’est pas moi qui voudrais aux yeux de mon pays faner ses trophées , flétrir ses gloires de Marengo \ d’Austerlitz qui ont fait de la France la première nation du monde. Mais après cet hommage au guerrier, me sera-t-il t>ermis de rechercher si ce
génie puissant qu'on invoque sans cesse aujourd’hui , mérite ce fanatisme aveugle et n’a pas été au contraire fatal à la liberté.
La res tauration, imposée à la France par les hommes môme que Napoléon avait tant de fois vaincus, froissait toutes les pensées , toutes les sympathies nationales; ses mômeries bigotes, ses'prétentions ultramontaines avaient soulevé l’antipathie publique. Le nom de Napoléon, grandi s’il était possible’, par l’exil et le tombeau de Saintes-Hélène , s’éleva comme un drapeau autour duquel venaient se grouper tous les mécontentemens , toutes les oppositions. Notre gouvernement nouveau de 1830, objet de tant et de si justes reproches, a plus d’une fois, pour se faire pardonner sa plébéienne origine , prosterné notre glorieux drapeau devant l’étranger : le nom du héros s’est encore élevé comme un symbole •d’opposition. Voilà, selon moi, l’explication, j’allais dire l’excuse, de sa popularité. Mais en résulte-t-il qu’il doive offrir une autre signification qu’un caractère d’opposition , et qu’il puisse raisonnablement être invoqué aujourd’hui au milieu de l’organisation de nos droits civils et politiques? Aurions-nous donc perdu la mémoire de cette volonté gigantesque sans doute , mais absolue et despotique devant laquelle toutes les lois , tous les pouvoirs de l’état étaient condamnés au mutisme, absorbés en un seul , anéantis , réduits en poussière sous le regard de ce Dieu tout-puissant?
Que l’on clmnise tout à souhait son génie militaire, son despotisme n’en est pas moins acquis à l’histoire, \iolent, absolu , incorrigible. L’ île d’Elbe devait lui donner une sévère leçon , lui apprendre que la gloire ne suffît pas à gouverner un pays. L’acte additionnel aux constitutions de l’empire semblait indiquer une sorte d’intelligence des besoins et des tendances politiques de l’époque : mais la nature était là avec ses exigences , son incorrigibilité : l’acte additionnel était une concession, un leurre, une mystification impériale. Le despote reparut, et tomba. Sachûteamême servi à des accusations d’ingratitude adressées à la France : elle a abandonné son chef au jour du péril ! sans doute ces jours de deuil sont couverts maintenant encore d’un voile funèbre, sans doute la patrie pleure encore sa gloire un moment éclipsée ; cette défaite sanglante .laisse même aujourd’hui dans son cœur une blessure qui saigne encore. Mais y faut-il ajouter le remords, l’ingratitude? Non , la France avait donné pendant 20 ans ses enfans , son sang , ses trésors , sa liberté. Ce dépôt sacré , qu’est-il devenu dans les mains du maître? Le sang, il en a répandu des flots; cette France si belle, si vaste quand il l’a prise , il l’a rendue démembrée , réduite ; sa liberté!... tribuns, sénateurs, qu’en avez-vous fait? Et sur ces ruines fumantes de tous nos droits, de tous nos biens , des voix sc feront entendre qui accuseront la France d’ingratitude! Ingrate, parce que épuisée,
mourante , elle ne donne pas le dernier souffle de sa \ie pour dernier hommage à cet homme qui l’a fouillée jusque dans ses entrailles pour en arracher tout ce qu’elle avait d’énergie , de courage et d’héroïsme ! Elle tombe inanimée sous la main de son maître, et il se trouve encore des voix qui accusent son inertie! Non, la France n’est pas ingrate : elle â donné jusqu’à la dernière goutte de son sang à l’homme qui avec la gloire lui donnait la servitude : elle s’est fatiguée de ses sacrifices perpétuels ; l’empire ne se serait pas écroulé sur le champ de Waterloo, qu’il n’eût pas vécu long-temps ; il allait mourir d’épuisement. Et c’est pour un tel gouvernement que s’éveille aujourd’hui l’enthousiasme! Et l’on veut qu’il soit partagé par les hommes pour qui la liberté est le premier des biens. « Les adversaires de tout principe constitutionnel, dit M""" de Staël, se sentent bien plus d’analogie avec les Bonapartistes qu’avec les amis de la liberté , parce que entre les deux partis il n’y a que le nom du maître à changer. (Considérations sur la Révolution Française, iii, 81.) » Que dans un pays despotique la pensée d’un chef glorieux, puissant par son génie, excite l’admiration, le fanatisme, je le conçois. Mais aujourd’hui que la liberté si longtemps enchaînée , commènce à mesurer l’espace et à formuler ses stipulations , les souvenirs de l’empire me paraissent mal-séants : son despotisme , nous n’en voulons plus , ses résurrections nobiliaires , ses pro-
menades à travers le monde, nous n’en voulons pas davantage. Tenons-lui donc un compte fidèle de sa gloire , de sa puissance , ne lui parlons même pas de ses fautes, de ses folies, de nos malheurs; mais aussi cessons de déifier son gouvernement, dont nous ne voudrions pas aujourd’hui.
Le gouvernement militaire est le plus détestable de tous les gouvernemens. Il est, nous le disions en commençant , intolérant, brutal ; il n’admet pas un élément indispensable à toute bonne administration : le raisonnement. ,
L’autorité civile, au contraire, ne prend naissance et ne peut grandir, que sous les inspirations du plus précieux de tous les droits : le droit d’examen. C’eit à lui qu’elle doit ses progrès et sa force morale. C’est lui qui réprime les abus , surveille le pouvoir , donne des garanties à la .société; c’est lui qui met la chose publique sous la sauve-garde de tous. Il offre un immense avantage, c’est que , produit de l’intelligence, il peut apprécier la nature et les besoins des différentes parties, dont l’ensemble constitue le gouvernement , et conférer à chacune les attributions qui conviennent à sa nature.
Mais l’autorité militaire est absolue, exclusive; elle passe sur tous les rangs inférieurs un niveau égal, assujétit tout à ses allures militaires , affecte partout et toujours sa suprématie et sa superbe omnipotence, et, chose étrange ! ignorante en dehors de ses con-
naissances spéciales , elle puise dans son ignorance meme une sorte d’orgueil et de dédain à l’égard de topt ce qui ne porte pas épaulettes , à l’égard de toutes les autres classes, qui pourtant pour la plupart, et par la nécessité même de leurs occupations, cultivent leur intelligence, acquièrent et propagent l’instruction. Ces réflexions nous sont surtout inspirées par la vue de ce qui se passe en Afrique : elles annoncent dès-lors de notre part un sévère jugement. Cette sévérité au surplus émane de là plus froide impartialité.