RECETTES
j par an, pour 10 ans fait ;
Totaux.
A ces chiffres du budget ajouterai-je ceux d’un autre budget, hélas ! bien funèbre ?
(1) Documens fournis à la commission de la Chambre des Députés.
' (2) Les dépenses pour 1840 sont celles aujourd’hui connues ou prévues d'après l’exercice précédent; il est possible que de nouvelles nécessités en viennent encore élever le montant. On a pris pour, base de la recette la recette de 1839 {Rapport de M* Ducos, séance du 24 avril 1840).
État des militaires qui y depuis 4831 , sont morts y ont été tués ou ont déserté.
Morts dans les bopiiaux.
Tués.
Déserteurs.
OBSERVAIONS.
Les désertions semblent devoir claaiées ainsi :
être
Français: infanterie et cavalerie..
Etrangers : légion étrangère .
Spahis : indigènes, zouaves .
Au surplus nous avouerons avec une entière franchise que la guerre des chiffres, quelque concluante qu’elle paraisse en général, nous séduit peu : ils ont sans doute une puissance incontestable , leur logique est invincible, mais pour', cela ils faut qu’ils^ reposent sur la vérité et cela ' arrive rarement j l’art de les grouper est assez facile et très menteur dans ses résultats; je me défie donc 'des raisonnemens en chiffres. '
D’ailleurs dans la question qui nous occupe ils tiennent une position secondaire : il faut admettre
que nos possessions d’Afrique nécessitent et nécessiteront encore pendant plusieurs années des dépenses considérables, la quotité peutivarier de quelques millions, cela n’est pas décisif pour la solution que nous recherchons. Non pas que nous soyons disposés à faire bon. marché des finances de l’état et à prodiguer les trésors du pays, mais, nous le répétons, une diïférence de quelques millions n’importe pas beaucoup, par la raison qu^à cette question se rattache un immense intérêt politique et un avenir qu’il faut envisager sans illusions , mais aussi avec ses justes espérances. « L’économie, disait l’honorable M. Gauthier « à la chambre des pairs (1), est une vertu très utile, « une vertu nécessaire; mais il y a pour un grand « peuple d’autres intérêts que celui de dépenser le « moins possible et l’honneur est aussi un capital. « Les nations ont un long avenir ; ceux qui les gou- « vernent doivent savoir imposer au présent les sa- « crifices nécessaires pour assurer leur gloire et leur •a puissance futures, et le jugement de la postérité « flétrit comme indignes de leur haute mission les « gouvernemens qui se laissent entraîner à des consi- « dérations mesquines ou pusillanimes , qui étouffent « eux-mêmes dans les peuples les sentimens élevés et « leur donnent l’exemple de préférer leur intérêt ac- « tuel à leur grandeur à venir. »
(1) Rapport sur ia question d'Alger'. — Juillet 1836.
Le véritable intérêt de la question financière c’est la sage administration des fonds alloués par les chambres ; et nous devons le dire tout haut, cette administration non-seulement n’a pas été sage et intelligente j mais elle a été déplorable.
Les dépenses ont été mal faites, consacrées qu’elles étaient à des allées et venues capricieuses , sans but , sans ensemble, inspirées toutes par l’esprit militaire : quant à l’organisation intérieure de la victoire, quant à la constitution civile de l’autorité , il n’en a été question que pour donner le scandale de la désorganisation la plus complète. L’administration civile est à l’état d’enfance : la pensée militaire a tout absorbé. C’est une mauvaise chose , et nous chercherons plus tard à en indiquer le remède, ce sera l’objet du titre II.
Quant à présent examinons quelles conséquences a produites l’occupation militaire, accomplie comme elle l’a été jusqu’à ce jour. « Un gouvernement mili- « taire à Alger nous précipitera toujours dans des « expéditions nouvelles ; tant que vous aurez un gé- « néral pour gouverneur, vous serez toujours en- « traînés dans les hasards de la guerre, d’une guerre « pernicieuse et funeste. » (1)
Interrogeons le passé.
(1) Discours de M. de Lamartine à la Chambre des Députés. — Séance du 11 juin 1836.
§ 3. Expéditions de Mascara, de Tlemcen, de la Macta, de Constantine.
Tout hoïïime qui écrit sur les affaires de son pays, doit puiser à la source la plus pure et la plus féconde : la vérité 5 ses conseils, il doit les suivre ; ses inspirations, il doit y obéir j les faits qui lui sont révélés par elle, il doit les proclamer : c’est une loi de la conscience qui l’ordonne ainsi. Et cependant , si sur votre chemin vous rencontrez des révélations importantes, des méfaits graves, des fautes compromettantes , arrêtez ! vous crieront certains individus timides et intéressés au silence : arrêtez ! vous allez signaler au monde les erreurs , les malversations de votre gouvernement, vous allez détruire son autorité morale, attirer sur lui le mépris. Ces actes d’ailleurs que vous blâmez si sévèrement ont eu en Afrique pour complices et pour exécuteurs vos concitoyens , civils et militaires ; « ces reproches , ainsi que le di- « sait M. Thiers, alors déjà président du conseil, ces « reproches remontent plus haut qu’à une adminis- « tration quelconque; ils remontent à l’armée, aux X chefs de l’armée, et presqu’au pays lui-même qu’il « ne faut jamais dénoncer au monde en termes si a amers » . Et l’on prétend, par de semblables motifs, ou plutôt de semblables prétextes, étouffer le cri de la conscience, éteindre le sentiment du devoir ! Et l’on croit que devant une réserve futile , le blâme doit se
taire ou s’enfermer^ sous un voile épais! Non, non, brille la vérité de tout son éclat ! tant pis pour ceux dont elle éblouit les regards ou auxquels elle fait baisser les yeux : les fautes appartiennent-elles à l’ordre administratif? il faut qu’il change ses agenset son système; à l’armée? il faut l’instruire et la moraliser. Dans la question de l’abolition de la traite des nègres, Pitt, qui se connaissait en pouvoir et qui n’était pas disposé à laisser parler mal de son pays , Pitt entendant les membres de la chambre des communes s’écrier au récit d’atrocités commises : C'est assez ! c'est assez I Pitt se leva et dit avec force : « Non , ce n’est « pas assez ; tant qu’on commettra sur un vaisseau « anglais un seul acte de cette nature, ce ne sera pas (( assez des cris de la chambre des communes tout « entière pour en effacer le souvenir». Dites-moi maintenant lequel a raison de M. Thiers ou de Pitt. La flatterie n’est jamais bonne envers personne, et nous devons le dire, ou veut trop souvent s’en faire un moyen de popularité vis-à-vis de l’armée ; depuis les harangues si nationales du général Foy, c’est un usage qui s’est perpétué à la tribune de ne parler jamais d’elle qu’avec une sorte de louanges affectées et comme sur un thème tout fait.
Quant à nous, nous ne reconnaissons aucune de ces considérations gênantes; à l’exception des personnalités dont nous pensons qu’on doit toujours s’abstenir, parce qu’elles enlèvent à une discussion sa
généralité et son impartialité, nous croyons qu’il faut dire la vérité et la vérité tout entière.
L’armée est assez riche de gloire ancienne et moderne et de nobles vertus pour recevoir quelques avis, même quelques reproches: l’esprit de justice qui nous les inspire nous justifiera auprès d’elle et nous absout à nos propres yeux.
L’armée, est composée d’hommes, et d’hommes en général peu instruits, isolés, plus qu’aucun autre corps, du reste de la société : il n’y a dès-lors rien d’étonnant qu’elle commette quelquefois dçs fautes (c’est dans la nature humaine) et qu’elle se laisse égarer ou entraîner à des excès coupables : ainsi on l’a vue , au sein même de la cité , livrée à des actes de cruauté, qui lui étaient commandés peut-être , mais dont la conscience devait être révoltée. « En Afrique » , dit l’honorable M. Laurence, « tous les mauvais exein- « pies ne viennent pas des Arabes ; ils ne sont pas K barbares de leur nature, ils tuent, mais ils ne dé- « truisent pas ; si nous avons quelques reproches à « nous adresser, c’est de leur avoir appris à dé- « truire » . Trop souvent, il faut l’avouer , l’enivrement de la victoire ou l’acharnement du combat ont excité nos soldats à des violences qui déshonorent le courage. L’incendie, le pillage, le meurtre ont trop souvent escorté nos colonnes : triste cortège de la civilisation , chez un peuple que nous traitons de barbare !
On a brûlé Mascara, la \ille sainte* a Je ne conçois (( pas » , disait M. Duvergier de Hauranne, '« la né- « cessité d’incendier une \ille , pour assurer la di- « gnilé du nom français et le renom de nos troupes.
« Est-il indispensable de brûler les maisons , d’en- « fermer les femmes , les enfans et de tuer les prisonf niers? Y a\ait-il nécessité de laisser les tribus, nos « alliées, exercer d’affreuses vengeances ? Y avait-il a nécessité qu’un général français s’enorgueillît de « quelques têtes coupées, comme d’un glorieux tro- « phée ? » Et a-t-on oublié les actes de cruauté commis au camp de Dréan, prés de Bone, par ce Jousouf, si fameux , sous le patronage et avec l’assistafice de nos officiers et de nos soldats? A-t-on oublié ces deux colonnes de têtes, élevées en double pilastre à l’ëntrée de sa tente ? Et ces têtes , que nos cavaliers sus- pendaient aux arçons de leur selle au moyen d’une corde passée par les fosses nasales dans le crâne? Et ces têtes encore, fixées à la pique de nos drapeaux, ensanglantant l’oriflamme tricolore (1)? Tout cela, ce sont des faits recueillis par nous sur les lieux mêmes, de témoins oculaires. Quelle que soit leur gravité, le soldat, je le sais , en est moins atteint que ses chefs, aussi nous bornons-nous, en les faisant connaître, parce que nous croyons que c’est un devoir , à en rejeter la responsabilité sur qui de droit. Les publier et
(1) Algir, par M. Pichon , page 442.
leur imprimer le blâme qu’ils méritent, c’est les faire cesser pour l’avenir : Le remède est donc à côté du mal.
La violence, ou si l’on veut, la raison du plus fort, est inséparable du gouvernement militaire ; c^est un pauvre moyen de civilisation. Mais il a encore d’autres inconvéniens : c’est de s’agiter sans cesse 5 il a besoin d’activité, d’aggrandissement, de combats, et cela sans obéir à un plan politique, à un système, mais par la seule impulsion du démon militaire, qui le pousse en avant par boutades et par caprices. C’est ainsi qu’ont été entreprises et exécutées avec plus ou moins de succès les promenades à Mascara , à Tlemcen , à Médéah, voire même à Constantine. Ces expéditions ont-elles été le produit d’un système arrêté? Nullement. L’instabilité dans le choix des dix gouverneurs, qui se sont déjà succédé (1) , et des fonctionnaires de l’ordre administratif et judiciaire , n’a permis de laisser reposer à aucune époque la pensée qui devait présider aux destinées de l’Afrique : elle a été vacillante, incertaine, égarée, et n’a produit que des excursions coûteuses et inutiles. Nous sommes allés à Mascara, à Tlemcen, à Médéah, et nous n’avons aujourd’hui ni Médéah, ni Tlemcen, ni Mascara. Gar-
(1) lo Maréchal Bourraont.
2o Général Glausel.
30 Général Berthezène.
40 Duc de Rovigo.
50 Davizart (provisoire).
60 Voirol,
70 Comte d’Erlon.
80 Maréchal Glausel.
9° Danrémont.
lOo Valé«.
derons-nous Constantine ? Je ne le pensé, ni ne le désire. Nous en dirons plus tard nos motifs. ,
Le gouvernement a-t-il un système général d’occupation? Pas le moins du monde. Dans la session de 1835 il avait manifesté une velléité de résolution ; elle avait été approuvée par la Chambre et des fonds votés par elle pour son exécution. Cette résolution a-telle été suivie? Du tout. Est-ce le gouvernement qui a changé d’avis, ou n’a-t-il pas eu la force de se faire obéir? Il faudrait pourtant savoir à quoi s’en tenir; il faudrait savoir qui gouverne à Alger. « Plusieurs * expéditions », ditM. Duvergier de Hauranne ^1), « notamment celle de Tlemcen, se sont faites contre « l’ordre formel du ministre de la guerre; il existe « même à ce sujet une correspondance fort instruc- « tive entre le ministre et le gouverneur. Le ministre a a dit à cette tribune, que l’absence d’un système à « Alger venait de la mobilité des votes parlementaires. « Sans doute il y a eu déjà mobilité , mais la cham- « bre a le droit de la renvoyer à qui elle appartient. « Le gouvernement a-t-il changé d’avis, ou bien est-ce « contre ses ordres ‘formels que plusieurs autres ex- « péditions ont eu lieu? Dans la situation où nous « sommes , il importe de savoir qui gouverne la ré- « gence d’Alger et qui est responsable de ce qui s’y a fait, »
(1) Séance da 9 juin 1836.
Tant que cette administration \olante planera sur r Afrique, sans s’asseoir, ni se fixer, il n’y a aucune colonisation possible; c’est la guerre , avec ses chances, ses fatigues, ses énormes dépenses, mais ce n’est pas l’occupation fixe , régulière , avec ses habitudes civilisatrices, fécondes, avec ses ressources et sa protection pacifique. Il faut nécessairement renoncer à ces allures expéditionnaires, qui ont pris naissance à la Macta, de funeste mémoire, et se sont étendues dans la province d’Oran et d’Alger.
« Le but des ‘expéditions dans la partie centrale « de la régence était Médéah, à 22 lieues d’Alger ; pour « y parvenir, il faut traverser la plaine de la Métidja, a et le petit Atlas au col de la Médéah Ténia. A son « arrivée en Afrique, le maréchal Glausel destitua le « bey Mustapha, et le 17 novembre 1830 il partit « avec 7,000 hommes, pour installer Ben- Omar, son « successeur. Une partie de la population de Belida « fut massacrée. L’ordre fut donné de tout détruire « et de tout incendier dans cette direction , où se « trouvent les plus beaux jardins du pays. En ville, « on fusillait presque sous les yeux du général en « chef tout ce qui était pris les armes à la main. « Cette boucherie, présidée par le grand-prévôt, « dura si long-temps , qu’à la fin les soldats rie s’y « prêtaient plus qu’avec une répugnance visible » . (1)
(1) Annales algériennes de Pélissier, tôm. i, pag. 142.
Un détachement de nos soldats fut surprix, les hommes furent égorgés et leur surnombres semés sur le passage de l’armée. Mais on s’est emparé de Médéah, et l’on y a abandonné 1,200 Français^ presque sans vivres, sans munitions. Exposés aux attaques incessantes des Arabes, le maréchal fut obligé de les faire rentrer à Alger.
Le malheureux bey que nous avions laissé à Médéah, bloqué dans la ville d’abord, ne put bientôt plus sortir de sa maison , et s’adressa à nous pour avoir délivrance. Le général Berthezène, qui avait remplacé le maréchal , croit ne pas pouvoir abandonner ce chef, dont nous avions fait la position si critique. Il part le 25 juin 1831 avec 4500 hommes et ramène le bey. En 1835, le maréchal Clausel, reprenant le gouvernement d’Alger , nomma de nouveau un bey à Médéah, entreprit, pour l’installer, nrte nouvelle expédition en avril 1836. Le général Desmichels vint l’installer; on lui laissa 600 fusils, 50,000 cartouches et 6,000 fr. ; un mois après arrive un lieutenant d’Abd-el-Kader, qui s’empare du bey, des fusils, des cartouches et de l’argent. Il est douteux que ce résultat nous ait donné de l’influence auprès des Arabes. Dans cette triste campagne nous avons incendié cinq tribus , qui ne voulaient pas de notre bey (1). Tels sont les résultats de cette expédi-
(1) De^johert, pag. 102.
tion, ou plutôt de ces expéditions sur Médéah. Et comme si l’épreuve n’était pas suffisante, le maréchal Valée recommence la même faute.
La province d’Oran fut aussi frappée d’expéditions désastreuses, inspirées comme une revanche au revers de la Macta. Le maréchal Clausel venait d’être nommé gouverneur ; l’expédition de Mascara fut résolue. Nul doute que nos armes, outragées à la Macta, ne dussent se montrer victorieuses aux Arabes ; ce n’est pas ce que nous contestons , mais nous voulons montrer la nullité de toutes ces courses , entreprises pour ainsi dire au hasard.
L’armée expéditionnaire était réunie à Cran le 26 novembre 1835. Après 'dix jours de marche pénible , de privations, do combats multipliés , où l’on voit avec peine la bravoure de nos soldats gaspillée à un aussi pauvre usage, nous arrivons à Mascara. « Le « bey Ibrahim ayant paru très peu tenté d’y rester, à « cause de l’impossibilité d’entretenir d’un point si n éloigné des rapports avec les établissemens français « et de s’appuyer sur une force respectable, on résolut « de brûler la ville. On fit des amas de combustibles
dans les édifices publics et dans les maisons particu^ « lières, et tout se prépara pour le départ et pour le « vaste incendie, qui devait, au moment où les der- U -mères troupes quitteraient la ville, consommer la « ruine de Mascara. Après trois journées de séjour, « le 9 décembre, à son départ, l’armée put voir une
« dernière fois les flammes qui dévoraient cette mal- « heureuse cité, al)andonnée presqu’en même temps .« par ses défenseurs, ses habitans et ceux qui venaient fi d’en faire la conquête. La retraite fut affreuse. « Une nuée d’Arabes suivait les derrières de l’armée, « comme les corbeaux (^vorans, se jetait sur les malfi heureux qui ne pouvaient résister à la faim , à la « soif et aux fatigues (Ij ». Les pluies, le manque de vivres, les dyssenteries avaient failli renouveler en Afrique les désastres de la retraite de Moscou.
Triste expédition encore, qui n’a pour résultat que des pertes immenses en hommes, en argent, en considération, et l’incendie d’une ville ! Dans un pays, où le manque de ville est le principal obstacle à la civilisation, où une ville est un commencement de progrès , on brûle la seule cité qui existe, la cité sainte ! Dans un pays que l’on voudrait faire passer de l’état nomade à l’état sédentaire, où le premier progrès à faire est la construction d’habitations fixes, on incendie l’une des rares habitations qui existent, et l’on rejette s^ habitans sous des tentés nouvelles!
Ces résultats étaient assez peu satisfaisans, pour que le maréchal Clausel désirât en présenter d’autres'. L’expédition de Tlemcen fut faite contre la volonté du gouvernement. Une contribution èst frapçée, dont on ne connaît pas le chiffre, et est recouvrée au
<1) Estafette, id janvier 1836.
moyen de la bastonnade. Voici en quels termes les habitans de Tlemcen rendent compte de cette exécution dans une plainte qu^ils adressent au gouvernement : « En un clin-d’œil nous avons été dépouillés « de nos biens, de nos bijouteries et de nos vêtemens. . .
« On nous mit en prison avec nos femmes et nos en- « fans, dont quelques-uns n’avaient pas encore six « ans.... Nous sommes sûrs que le spectacle de nos « misères vous arracherait des larmes, car nous n’ait vons plus que l’apparence d’hommes.... Le com- « mandant Jousouf, le Juif Lassery , Mustapha, étaient « les agens dans cette affaire. » (1)
Ces accusations, auxquelles les débats parlementaires et la conscience publique ont attaché la plus grande importance , sont d’une nature trop irritante et personnelle, pour ne pas commander la plus scrupuleuse reserve. Les pièces du procès ont passé sous les yeux du pays; nous devons donc nous abstenir d’un jugement inutile. Qu’il nous suffise de .constater, que l’accusation seule, vraie ou erronée dans ses détails, est une calamité pour celui qui en était responsable et dont tout le tort se réduit à une excessive bonhomie, inspirée par sa probité même, qui ne lui permet ni de voir, ni de supposer l’ improbité nulle part; c’est une calamité pour l’administration française elle-même, qu’elle éclabousse toujours un peu de ses atteintes.
(1) Desjobert, p. 106
Mais quel a ét^ encore ici le résultat de cette expédition? On abandonne une faible garnison à Tlemcen, sans se rappeler les malheurs arrivés à Médéah, à la suite d’une opération semblable. « Le maréchal « Clausel ayant manifesté ses intentions pour l’éta- « blissement de postes retranchés à l’embouchure de « la Tafna , dans le but de lier des communications « régulières avec Tlemcen et de ravitailler la garnison « du Méchouar, M. le maréchal-de-camp d’Arlanges « lit des dispositions en conséquence » (1). Il part d’Oran le 7 avril avec 3,000 hommes. Abd-el-Kader, anéanti à Mascara et à Tlemcen , se retrouve sur la Tafna avec 10,000 hommes, et le 16 nous sommes bloqués à l’embouchure de*cette rivière. Nous nous rappelons tous la cruelle position de notre brave armée : sans abri pour elle , elle élève des retranchemens 3 sans vivres , elle est réduite aux dernières extrémités. Une tempête affreuse, qui soulève la mer, lui ôte l’espérance de recevoir les seuls secours possibles. Résignée et reportant ses douleurs vers la patrie, elle se montre dans l’adversité encore plus héroïque qu’au milieu des succès. 4,575 hommes sont embarqués en France et, sous le commandement du général Bugeaud, vont au secours de leurs frères de la Tafna. L’on peut alors regagner Oran. Notre colonne expéditionnaire, en se portant sur Tlemcen, retrouve
(1) Rapport sur la Tafna. Moniteur ûm 24 mai 1834.
Abd-el-Kader sur son passage ; nous le battons à la Sicka, le 6 juillet. Cette expédition dure Tl jours, mais enfin Tlemcen est ravitaillée. Un convoi de 500 chameaux et de 300 mulets a porté au brave bataillon du capitaine Cavaignac les vivres et les munitions dont il avait un si grand besoin.
En novembre , M. le général de l’Étang fait avec 4,000 hommes une nouvelle expédition dans le même but. Qu’on veuille bien lire le rapport du 3 décembre de cet honorable général ; en voiçi le commencement , qui montre les moyens qu’il a fallu prendre pour déjouer l’ennemi : « Il est certain maintenant , que K si je n’avais pas remis mon départ pour Tlemcen, je « trouvais des obstacles énormes, peut-être insur - « montables, sur ma route; non-seulement toutes « les tribus de la province avaient été réunies par Abd- « el-Kader , pour nous disputer le passage , mais les « Kabyles de la Tafna et les Marocains devaient se « joindre à lui sur Tisser. Comme on ne nous alten- « daitplus, tout s’est dissipé, mais avec Tordre de « se réunir dès qu’on apprendrait notre sortie. « L’ennemi savait bien que prochainement il faudrait « approvisionner Tlemcen. Il m’a donc fallu donner « beaucoup au hasard , à cause de la position criti- « que de cette place » . Et il était temps, car la malheureuse garnison de Tlemcen ne mangeait que demiration d’orge depuis trop long-temps.
Pout‘ le retour à Oran, le général dut avoir recours
à la meme prudence ; il dit : « Je donnai le change « sur mon retour à Cran , en prescr^j^yant dès le jour « de mon arrivée à Tlemcen, l’ordr^ pour une sor- « tie'le lendemain , afin d’aller vider lest silos des tri- • « bus à l’ouest de Tlemcen. Une lettre, que je savais « devoir tomber entre les mains de l’ennemi, infor- « mait le commandant que je me rendrais ensuite à « son camp. L’ennemi crut alors que je passerais au « moins trois jours à Tlemcen; et bien m’en prit « d’agir ainsi, puisque la réunion de toutes les trou- « pesd’Abd-el~Kader a tenu à24 heures. »
•Tel est le tableau succinct des excursions qui nous ont égarés sur les différens |points de la régence, et qui ont plus d’une fois compromis la gloire de nos armes. La double expédition de Conslantine et celles entreprises depuis par le maréchal Valée, méritent un chapitre particulier ; nous en parlerons en temps et lieu. Celles-ci suffisent pour faire connaître les vices de ces courses vagabondes au milieu des périls et des massacres. Ce n’est pas de la colonisation, c’est tout le contraire. C’est la guerre avec tous ses excès, avec toutes ses fureurs, sans but politique, sans aucun ensemble ; c’est l’orgueil militaire avec toutes ses exigeances , substitué à la mission pacifique de la civilisation.
§4. Quel mode de guerre avons-nous suivi? —Quel convient le mieux?— Système du général Bugeaud.
La guerre d’Afrique réveille dans la pensée des souvenirs ineffaçables : ces souvenirs, ce sont les études de collège, les vertus, la gloire de tous ces héros dont les auteurs grecs et latins ont frappé notre jeune imagination. La guerre de Jugurtha semble revivre dans l’esprit avec toute la fraîcheur, tout l’éclat, avec les riches couleurs dont Salluste a revêtu cette mémorable lutte : combien plus cette impression est profonde sur les lieux mêmes vers lesquels s’étaient élancées nos premières illusions, vers lesquels nous emportaient aujourd’hui notre ardente curiosité de jeune homme et l’espoir d’un service à rendre à notre pays. Oui, il y a entre ces deux sentimens , séparés par un intervalle de quelques dix années, un rapprochement intime, une véritable harmtonie, une sorte de parenté. Aussi combien était vive notre émotion lorsque sur cette" mer azurée si belle, si libre maintenant, nous vîmes, comme un nuage dans le lointain, ces côtes d’Afrique si fameuses autrefois, si terribles récemment encore ! Peu à peu dans l’horizon se dessinent comme un habile feston ces contours de montagnes , de caps , de rochers 5 puis ces gracieux minarets qui s’élèvent légers et pittoresques, semblant vouloir réunir le croissant qui les domine à la splière du ciel. Bientôt nous foulons la
plage africaine, bientôt nous parcourons ces petites rues peuplées d’Arabes, de Maures, de Turcs accroupis avec l’immobilité des momies sur le seuil de leurs boutiques ou dans la skiffa de leurs maisons ; bientôt nous voyons ces plaines jadis, comme aujourd’hui, sillonnées par la guerre, défendues par les indigènes suivant le même mode , suivant les mêmes procédés , et sur lesquelles les siècles semblent avoir passé sans y laisser aucun changement , aucuns pro- ’ grès.
L’Afrique que nous parcourons aujourd’hui est telle que l’ont laissée Marins et Sylla après leur traité avec le roi Bocchus : ce sont toujours les anciens Numides se nourrissant de lait et des alimens les plus simples. ISumidœplerumque lacté et ferina carne vescebantuTy et neqiie salem neque alla irritamenta gulœ quœrebant : cibus illis advorsnm famem atquesitim, non iibidini , neque iuxuriœ erat. Les numides, ne se nourrissent ordinairement que de lait et de la chair des animaux sauvages, ne connaissant ni le sel ni toutes nos sensualités irritantes. A leur table tout est pour la soif et la faim, rien pour le caprice et le luxe (i).
On croirait èn vérité que ce peuple tout entier a renouvelé le miracle d’Epiménides, et qu’après un sommeil plusieurs fois séculaire, il se réveille au sein des mêmes habitudes de la vie, sous l’impression des mêmes pensées civiles, militaires et reli-
(1) Salluste, Guerre de Jugurtha, xciii.
giuses. Prenez un livre d’histoire, et, ce livre à la main, promenez-vous dans toutes ces plaines, au milieu de toutes ces tribus; ce ne sera plus de l’histoire que vous lirez , ce sera le récit actuel de tout ce que vous voyez : le même costume, le même genre de vie : rien n’a changé.
Voulez- vous les combattre? voulez-vous les charger en rase campagne ou emporter une place défendue par eux? Salluste, ou César, dans ses commentaires , va vous apprendre leur stratégie , si jtoutefois ce mot est applicable à des courses irrégulières , capricieuses dont tout le succès réside dans la vitesse des jambes de leurs cfievaux; vous allez connaître au juste leurs moyens d’attaque ou de défense : vous allez savoir d’une manière précise , formelle les mouvemens qu’ils opposeront aux vôtres. Votre corps d’armée s’avance-t-il ? Numidæ alii postremos cœdere, pars à sinislra ac destra tentare ; infensi adesse atque instare; omnibus locis Romanorum ordines conturbare ; quorum etiam qui firmioribus anîmîs obvii liostibus fuerant, ludificati incerîo prœlio, ipsï modo eminus sauclabantur ; neque contra ferîendi aut conserendi manum copia erat, Antè jam docti àJugurtha équités, ubîcumque Romanorum turma insequi cœperat , non confertîm neque in unum sese rccipîebant , sed alius alio quam maxume divorsi : lia numéro priores si à persequendo hostes deterrere nequiverant , disjectos ab tergo aut lateribus circumveniebant : sin, opportunior fugce collis quam
campi fuerant, ed vêro consuetî Numîdarum equi fa* cite inter virgulta evadere , nostros asperitas et însolen* tia locï reûnebat. Une partie des Numides tombe sur l’extrémité de l’arrière-garde qu’ils taillent en pièces; d’autres cherchent à entamer les ailes; partout ils nous menacent , ils nous harcèlent : de tous côtés la confusion se met dans nos rangs; et ceux d’entre les Romains qui /marquant plus’de résolution, allaient au-devant des Numides , n’étaient pas plus heureux. Ils se consumaient en une vaine poursuite , et n’y gagnaient que de se faire blesser de loin , sans pouvoir joindre l’ennemi d’assez prés pour le frapper à leur tour. C’était là l’instruction que Jugurtha avait toujours donnée aux siens. Lorsqu’un escadron romain s’ébranlait pour les charger ; ils avaient ordre de faire retraite, mais jamais en troupe, jamais du même côté; ils s’écartaient l’un de l’autre le plus loin qu’ils pouvaient. Par-là ] lorsque la supériorité du nombre n’avait pu effrayer le soldat romain sur le danger de les poursuivre; ils revenaient, après l’avoir ainsi dispersé, l’envelopper par les derrières et par les flancs, ils pouvaient encore se réfugier sur la hauteur, au lieu de fuir dans la plaine. Les chevaux numides, familiarisés avec cette nature de terrain, s’échappaient facilement à travers les broussailles ; les nôtres étaient arrêtés à chaque pas par les difficultés d’un terrain tout nouveau peureux (1).
(1> Sajlluste, Guerre de Juyurlha, lui.
Au nom de Métellus substituez celui du maréchal Clausel , à celui de Jugurtha , celui d’ Abd-el~Kader , et vous pourrez suivre une campagne tout entière avec la même série d’évolutions offensives ou défensives, presqu’avec les mêmes phases de succès et de revers.
Mais si nous avons dit que l’Afrique reparaît aujourd’hui telle ,que nous l’a léguée l’histoire, sans changemens, sans progrès, cristallisée pour ainsi dire par le souffle des âges et de la barbarie ; il faut avouer aussi que nous , hommes du progrès et de la civilisation, nous en avons porté à ces barbares de pauvres témoignages : si l’esprit de souvenir habitait ces contrées, si les traditions du vieil âge vivaient dans leurs livres ou leur pensée, reconnaissons* ^ notre honte qu’ils pourraient, bien eux aussi, nous croire stationnaires et nous accuser d’immobilité. Quoi! ce sont là, pourraient-ils se dire, ces enfans de la lumière , ces peuples d’élite , ces hardis novateurs ! Comment se fait-il donc qu’après environ 2,000 ans nous retrouvions en eux le même système d’attaque , cette même soif de meurtre , de pillage , de dévastation dont les Romains étaient animés contre nous ? Généraux , officiers , soldats , tous ont bien aujourd’hui ce même courage, ce même héroïsme qui nous ont fait trembler autrefois sur les bords du Muthul (1), qui ont livré au vengeur d’Adherbal
(l) On li a aucune lumière sur la position de ce fleuve.
l’importante place de Vacca (1), et lui ont rendu Cirta (2) ; mais nous aussi , nous avons aujourd’hui comme autrefois nos jours de joie et de victoire : les échos de Constantine répondaient encore en 1836 à ceux de la Trébie , de Trasimène et de Cannes , et si nos vainqueurs autrefois ont trouvé chez eux des écrivains honnêtes pour flétrir les malversations d’un Calpurnius et la vaniteuse impéritie de leur consul Aulus , qui va se faire battrefet honteusement enfermer (3) sous les murs de Suthul (4) d’où il ne peut s’éloigner qu’en passant sous le joug, ce n’est pas sans quelquejvanité, en faveur de notre prétendue barbarie, que nous avons vu les Français du xix® siècle plus barbares que nous à Mascara, à Tlemcen, etc., et si le temps a marché pour eux , il a marché pour nous aussi , car il a eflaçé de notre front la flétrisure ancienne du fides punica, pour imprimer à nos traités la même loyauté qu’à ceux de nos nouveaux ennemis.
Oui , voilà ce que sont autorisés à dire ces hommes que notre orgueil pourrait traiter à juste titre de barbares, si cette épithète ne rejaillissait i^ur nous en reproche sanglant : la guerre que nous leur avons
(1) Vegja, dans le royaume de Tunis.
(2) Maintenant Constantine.
(3) SA.LLUSTE, Guerre deJJugurtha, xlu.
(4) Maintenant détruite. On ne connaît pas môme son ancien emplacement.
faite jusqu’à présent est une guerre de dévastation et d’extermination ; c’est une guerre de vengeance et de fureur ; dans ce système la victoire nous coûte plus qu’aux vaincus... M^re detrimento illos vinci, quam nos vîncere videt Metellus (1). Métellus, que faisaitil? quel mode de guerre avait-il. adopté? Il menait son armée dans les cantons les plus riches delà Numidie; il portait le dégât dans les champs , il prenait ou brûlait les châteaux et les villes mal fortifiées ou sans garnison 5 la terreur de ces expéditions lui proeurait une foule d’otages , des grains et autres provisions en abondance. In loca opulentîssimaNumidiœpercjît; agros vastat, multa castella et oppida, temere munïta aut sine prœsidio , capit incenditque , Eaformidine multi mortalis Romanis dediti obsides ; frumenta etaliaquœusui forent, ajfatim prœbita (2).
Toutes les fois qu’on avait besoin de blés ou de fourrages, les auxiliaires et toute la cavalerie couvraient les fourrageurs. Mét.ellus avait fait deux corps d’armée; l’un commandé par Marins, l’autre qu’U menait en personne , et la flamme plus que le pillage dévastait les campagnes. Les deux armées campaient à proximité l’une de l’autre.... Jugurtha les suivait sans quitter ses hauteurs. Il épiait toujours le moment et le lieu pour ses attaques. Il se montrait tantôt à Marins , tant à Métellus ; il faisait des tentatives
(1) Salluste, Guerre de Jugurtha, xm.
(2) Idem,
sur l’arrière^garde et regagnait sur-le-champ les hauteurs, puis il revenait de nouveau harceler l’un, harceler l’autre. Il inquiétait toujours, sans jamais se commettre : il ne voulait qu’^pêcher les Romains d’entreprendre. Ubi frumento aut pabulo opiis erat , cohortes cum omnï equUatu præsidium agitabant; exer^ citîis partem îpse , reliquos Marius ducebat: sedîgnima^ gis qîiam prædaagerj vastabatur. Duobus locîs liaud longé inter se castra faciebant,.. Eo tempore Jugurtha percollis sèqui; tempus aut locum pugnœ quœrere; modô se Métallo, înterdùm Mario ostendere^ postremos in agmine tentare , ac statim in collîs regredi; rursus aliis minitari; neque prœlium facere , neque otium pati; tantùmmodd hostem ab incœpto retînere (1). •
Pour compléter l’analogie, alors comme aujourd’hui , les nouvelles d’Afrique allaient porter l’émotion au sein de la mère-patrie. Romœ gaudium ingens ortum cognitis Metelli rebus : ut seque et exercitum more majorum gereret; in advorso loco Victor tamen virtuie fuisset; hostium agro potiretur ; Jugurtiiam, magnificum ex Auli socordiâ, spem salutis in solitudine aut fugâ coegisset habere, Itaque senatus ob ea féliciter acta , diis immortalibus supplicia decernere , civitas , ti'epida antea et sollicita de belli eventu^ lœta agere ; de Metello fama prœclara esse. On avait ressenti à Rome une joie extrême des succès de Métellus , en re-
(1)8ali^ste, Guerre de Juyurtha, lvjii.
voyant et le* général et le soldat retracer les vertus antiques; la valeur assurer la victoire malgré tous les désavantages de la position ; l’armée maîtresse du territoire ennemi; et ce Jugurtha, si grand par la lâcheté d’Aldus , réduit à chercher son salut dans la fuite, au sein des déserts. Le sénat décerne des actions de grâces solennelles envers les dieux. Rome , auparavant remplie d’alarmes et d’inquiétudes sur les évènemens de la guerre, ne respirait que la joie : le nom de Métellus éclipsait tous les autres nonus.
Alors comme aujourd’hui les acclamations du Capitole, ainsi qu’à Paris le canon des Invalides, saluaient la victoire de Cirta comme la prise de Constanline. A des époques si éloignées les mêmes faits se produisent, excitent au sein de la métropole le même intérêt et jettent sur les armes victorieuses le même éclat : pourquoi faut-il qu’ils soient amenés par les mêmes moyens? Au lieu de la guerre et de ses violences, que ne voyons-nous la paix étendre sur ces belles contrées ses bienfaits et sa fécondité ! Serait-il vrai , ainsi que l’établissent certaines théories, que la civilisation ait toujours été portée et pour ainsi dire inoculée aux différentes nations par les armes? Oui, sans doute, c’est une observation saillante à chaque pas de l’histoire, que la guerre a toujours été le missionnaire du progrès, non seulem^t d’un pays à un autre , mais dans l’intérieur même des différens pays. Ce fait assez remarquable à
la première vue s’explique de plusieurs manières : d’abord c’est par la guerre seule qu’il y a communication intime, multiple entre un peuple et un autre peuple ou du moins entre des masses nationales quelconques ; c’est par la guerre seule qu’elles peuvent pénétrer l’une chez l’autre dans une proportion quelque peu significative : l’échange qui résulte du commerce, des voyages, n’est jamais que partiel et purement moral : le contact matériel est toujours
plus immédiat , plus puissant et plus actif. Cette diffé-
rence est immense pour le fait que nous signalons.
Ensuite c’est une remarque sans exception , qu’un, bien nous est d’autant plus précieux qu’il nous a demandé plus de sacrifices : c’est le mystère qui attache d’autant plus vivement une mère à son enfant qu’il lui a coûté plus de larmes, d’inquiétudes et de tourmens. De même les peuples tienhent d’autant plus à leurs droits qu’ils les ont conquis avec plus de peine et d’efforts : la liberté, la civilisation ne sont jamais mieux établies que là où celles se sont consolidées par la lutte.
Est-ce à dire que le meilleur moyen de civiliser un pays soit d’y porter la torche de la guerre , la désolation , le carnage ? A Dieu ne plaise qu’un semblable raisonnement , ou plutôt qu’un semblable déraisonnement, flétrisse ma pensée! L’observation que je viens de faire commande une distinction indispensable . S’agit-il de la liberté intérieure d’un peuple ; de
— es¬
ses droits, dosa vie politique? C’est aldrs que la lutte les affermit, c’est alors que la conquête est d’autant plus précieuse et durable qu’elle a nécessité plus d’énergie et de combats. Il en est d’un peuple comme des individus : les richesses hériditaires ou rapidement acquises se dissipent facilement ; mais l’homme, enfant de ses œuvres, l’homme qui a construit lentement, péniblement, à la sueur de sont front, à force de veilles et de travail sa vie tout entière , son bien-être, sa fortune. et celle de sa famille, cet homme connaît la valeur du temps et (^u travail , il tient aux fruits dé ^s peines : il sait les conserver et les défendre. Il en est de même d’un peuple : la liberté lui arrive-t-elle par suite d’une constitution échappée au caprice d’un prince ? il n’en connaît pas le prix ; elle . périra promptement. Si au contraire il a gémi longtemps sous le despotisme 5 si, puisant dans son malheur, des forces et du courage , il brise les chaînes qui l’opprimaient , s’il combat pour être libre , oh I alors sa liberté lui sera chère, il a donné son sang* pour elle, il ;sera prêt encore à le verser pour sa défense. Un peuple tient plus à sa liberté à proportion des sacrifices qu’èlle lui a.coûtés : et en général les institutions libres lui sont d’autant plus chères qu’il les a conquises pied à pied. On avance plus difficilement dans un pays couvert de forteresses, mais on ne perd plus le terrain à mesure qu’on l’a enlevé à la pointe de la bayonnette.
C’est dans ce sens que nous avons dit que la liberté naissait de la guerre.
S’agit-il de la guerre extérieure ? il est vrai encore qu’elle mêle les peuples entre eux et établit par ce mélange d’un peuple chez l’autre le niveau de la civilisation. Mais s’en suit-il après cela que la guerre doive dès-lors se c:ontinuer longue et ardente puisqu’elle produit de si heureux résultats? non, assurément. La guerre a cette compensation de faire communiquer les peuples entre eux, mais la guerre n’en est pars moins un lïéau, surtout dans un pays conquis où les communications s’établissent bien ^lus utiles , plus fécondes sous le patronage delà paix. L’humanité, comme la prospérité des populations amies , se réunissent donc pour éteindre le flambeau de la guerre, et surtout de cette guerre impitoyable et cruelle qui blasphème Dieu et outrage le génie de la civilisation. ,
Nous ne nous lasserons pas de le répéter : mettons fin à cette guerre incessante et impie qui ravage î’Afri. que depuis dix années : elle nous fait hont e , et marche directement contre le but que nous nous sommes proposé : la colonisatior^
Quel mode de guerre convient le mieux?
S’il faut la guerre sur quelques points de l’Algérie, que ce soit du moins une guerre partielle et momentanée. Les Arabes , je le sais, ont le 'sentiment de la justice, mais delà justice entourée de puissance : la
puissance sans la justice excite leur indignation et leur révolte; la justice sans la puissance, leur mépris : soyons donc justes et forts. Pour être forts, il faut quelquefois, je l’avoue, faire retentir à leurs oreilles la voix du canon , mais il faut en user a^ec modération : sans cela vous les habituerez à ce langage , vous les familiariserez à vous combattre , à vous résister et plus tard à vous vaincre : l’art des combats demande à être ménagé ; si vous initiez des peuplades inhabiles à vos secrets militaires, vous perdrez insensiblement votre supériorité guerrière et morale , et vous vous trouverez un beau jour en face de la supériorité de nombre : alors vous serez vaincus.
Restez donc dans les limites de vos forces : constituez votre colonisation sous les inspirations de la paix : mais comme la paix n’est durable et bienfaisante que lorsqu’elle n’a point à redouter la guerre , entourez votre colonisation de moyens protecteurs, donnez-lui la puissance au-dedans, la sécurité audehors. Pour cela ayez un corps d’armée beaucoup moins npmbreux qu’aujourd’hui, mais qui suffise à votre défense intérieure, et aussi à réprimer les méfaits extérieurs , les oublis aux traités , les atteintes à votre dignité. Voilà comment je comprends l’emploi de la force : elle gagne toujours à être conseillée par la raison.
Dans ces circonstances rares où vous serez appelés à la lutte, employez vos troupes selon leur génie : ne
changez pas leurs allures et leur mode de combattre ; vous perdriez tous les avantages qui résultent pour chacun d’être fidèle à sa nature : les Russes sont d’excellens soldats, rangés en lignes et ayant pour mc^ d’ordre l’immobilité sous le feu de l’ennemi : essayez de les transformer en troupes légères ou tirailleurs, de transporter en un mot leur courage dans la course et l’impétuosité, et vous perdez tout ce courage qui les anime, vous en faites de mauvais soldats.
Les Arabes montés sur leurs chevaux sont intrépides : ce qu’il y a de singulier c’est qu’ils sont intrépides précisément par un instinct de lâcheté , car la confiance dans leurs chevaux c’est la confiance dans la fuite : ils excellent à fatiguer de leurs e scarmouches les lignes ennemies, il les harcèlent de coups de fusils, ils cherchent en quelque sorte à les éblouir de leurs évolutions rapides, de leur fantasia, ils tourbillonnent sur leurs flancs, puis ils disparaissent de toute la vitesse de leurs chevaux; bientôton n’aperçoit plus qu’un nuage épais de poussière au milieu duquel ils fuient vers la forêt ou la montagne. Les Arabes sont intrépides encore derrière un rempart : une place forte, ils la défendront avec une bravoure héroïque. Ils sont peu exigeansau surplus sur la qualité du rempart ; placez un Arabe derrière une pierre haute de deux pieds, derrière une haie d’épines, derrière un tronçon d’arbre; et il se défendra comme un lion, il disputera son poste à un escadron tout entier ;
pourvu qu’il se croie protégé jusqu’à la ceinture, il se fera cribler de balles la poitrine et la tête; semblable à cet oiseau qui se croit complètement caché quand il a fourré l’extrémité de sa tête dans un petit trou d’arbre. Telle est la nature humaine : il ne faut pas lui faire violence : la bravoure a ses conditions , ses caprices, ses manies ; si à la grosse cavalerie vous imposez la tâche de galoper à travers les montagnes escarpées débroussaillés et de rochers, si à la cavalerie légère vous dites de tenir ferme , immobile sous la mousquetterie ennemie, vous perdez tout le bénéfice du courage particulier qui appartient à chaque armée ou à chaque corps d’une même armée.
Nous avons eu occasion de discuter cette question avec le général Bugeaud. Puisque son nom se trouve sous notre plume, noug allons dire quelques mots de lui et de son système.
Nous étions en Afrique depuis quatre mois environ, à Alger depuis sept ou huit semaines, après avoir parcouru la partie orientale , c’est-à-dire, Bone et ses environs, Bougie, etc. Nous étions à Alger quelque temps après la prise de Constantine et la mort du général Danrémont. L’attention publique était vivement préoccupée du choix d’un gouverneur. Grande fut notre surprise lorsque nous vîmes presque tous les regards tournés du côté d’Oran et désignant le général Bugeaud à cette haute dignité. Pénétrés encore de nos impressions parisiennes et de l’impopularité de ce
nom , nous communiquions notre étonnement aux différentes personnes qui nous en parlaient , aux officiers et, entre autres, au brave général Négrier qui remplissait par intérim les fonctions de gouverneurgénéral, et avec lequel nous avions de fréquens et pourtant de trop rares entretiens.
Pour être vrais nous devons dire que cette désignation assez générale de M. Bugeaud était plutôt une sorte de pressentiment erroné de ce qu’on pensait devoir arriver, que l’expression d’un désir bien réel ; on savait que le général le désirait, lui, très vivement, et. comme on le croyait fort bien en cour, on supposait assez universellement sa nomination, sans que le souhait en fut aussi universel. Voilà le fait tel qu’il nous a frappé.
Comme ce fait préoccupait fortement tous les esprits , on en parlait beaucoup. La désignation du général paraissait avoir une autre signification que je dois signaler : un sentiment instinctif est répandu dans toutes nos possessions et particulièrement à Alger, centre de la bourgeoisie et conséquemment du raisonnement : ce sentiment c’est celui de la faiblesse de notre autorité mal établie, mal dirigée; on comprend très bien que la faiblesse d’une colonie c’est sa mort ; et l’instinct de la conservation, qui au milieu d’un naufrage vous ferait saisir d’une main empressée une barre de fer rouge pour vous sauver des flots, cet instinctdela conservation poussait, je n’en doute pas,
tous les esprits vers un homme dont on oubliait, ou dont on ne connaissait pas les défauts, mais qui offrait du moins une qualité saillante et précieuse à cette disposition des esprits : l’énergie, la volonté. —
Pourtant nous devons ajouter qu’Alger étant, comme nous le disions, le foyer de la bourgeoisie, a par cela même aussi contracté des habitudes plus régulières, plus pacifiques, plus citadines et que les allures brusques et absolues du général y excitaient quelque répugnance. Quoiqu’il en soit, au milieu de nos préventions, son nom seul attaché à une aussi haute espérance froissait notre oreille : le sort de nos possessions, objet de notre voyage et de notre sollicitude , nous aurait semblé compromis dans de semblables mains.
Nous étions assez curieux, en arrivant à Oran, de voir le général au sein de sa province que l’impéritie ministérielle et l’amour-propre du titulaire avaient transformée en une sorte de Beylick indépendant: c’est tout d’abord ce qui nous choqua. Dans un pays où les institutions sont assises, nous ne sommes point partisans de la centralisation, de cette centralisation du moins qui consiste à concentrer dans les bureaux de la rue de Grenelle l’expédition des affaires de Bayonne ou de Valenciennes: nous pensons que les maires, voire même les sous-préfets et préfets des Basses- Pyrénées et du Nord offrent beaucoup plus de garanties de bien-faire dans ces différentes localités.
ont une connaissance beaucoup plus éclairée des besoins du pays qu’ils administrent, que messieurs les commis de M. le ministre de l’intérieur. Nous ne voulons pas après tout décentraliser toutes choses au point de reconstituer les anciennes provinces avec leur indépendance , avec leur organisation personnelle, avec leurs coutumes et leur vie isolée : c’est une gra^nde question qu’il serait hors de propos de discuter ici, nous y reviendrons peut-être au chapitre de l’organisation civile à Alger. Ce qu’il nous suffit de dire à présent, c’est que nous croyons la centralisation administrative une mauvaise chose. Mais autant nous croyons la centralisation administrative mauvaise , autant nous croyons la centralisation gouvernementale bonne, indispensable, et d’autant meilleure qu’elle est plus fortement organisée. S’il en est ainsi dans un pays fermement établi sur sa basé , à plus forte raison est-ce une nécessité dans un pays nouveau et faible : toute cette discussion nous conduirait maintenant beaucoup trop loin , nous la suivrons à loisir en temps et lieu ; bornons-nous actuellement à signaler l’affectation avec laquelle le général Bugeaud séparait son commandement de tout rapport, de toute affinité avec celui d’Alger , dans la crainte de paraître en relever. Ainsi à l’exception de la correspondance par mer, établie chaque quinzaine entre Alger et Oran, le général communiquait directement avec la France, évitant tout concert administratif ou mili-
taire avec le gouvernement d’Alger ; il s’adressait directement au ministre de la guerre, avait conservé dans le port Mers-el-Kébir un bateau à vapeur destiné à le transporter directement dans tel . port de France qu’il choisirait sans passer à Alger. Il nous parut impossible qu’un pareil partage d’autorité ne fût pas fort nuisible à la prospérité du pays dans lequel il y a déjà bien assez de séparations forcées par l’éloignement des points occupés, sans augmenter encore celle cause de faiblesse par un isolement avantageux à l’amour-propre seul d’un chef militaire.
C’est sous l’empiré de ces idées que nous allâmes voir le général Bugeaud. Nous trouvâmes l’homme que nous connaissions à Paris , tranchant, brusque, plus brusque et plus tranchant encore sous ses épaulettes étoilées et au- milieu de ses officiers d’ordonnance. Cependant, il entra avec nous en conversation fort amicale et nous développa son système : Il faut , suivant lui , frapper de terreur les Arabes par la crainte de notre puissance ; pour cela, il faut les poursuivre jusque dans leurs montagnes; il faut être partout et toujours présens sur leurs pas; il faut les surpendre quand ils nous attendent le moins ; il faut nous rendre mobiles comme eux , comme eux rapides et nomades. Non-seulement* nous devons métamorphoser ainsi toutes nos allures guerrières, mais nous devons donner à notre autorité l’éclat de la foudre, le grondement du tonnerre. Cette autorité
a-l*elle été outragée, méconnue par quelque peuplade éloignée, dans quelque réduit sauvage? Courons à la vengeance, ne laissons aucun affront impuni, allons faire une razia. Sous l’empire du dey, une insulte était-elle faite par quelque tribu, un délit commis par elle? Le bey envoyait des troupes la nuit : elles se cachaient, et au point du jour elles se précipitaient sur le douar , tuaient, massacraient tout ce qui s’offrait à elles, hommes, femmes, vieillards, enfans ; puis elles emportaient tous les débris de ce hameau dévasté; elles emmenaient les bœufs, les vaches, les chevaux. C’était la vengeance du dey, ou plutôt la justice sauvage: c’était une razia. Ces traditions de la Barbarie , nous en avons hérité. Jousouf, à Bone, et le général Bugeaud , à Oran , se sont chargés du soin de les remettre en honneur.
Ce système est mêûie bien arrêté dans l’esprit du général; plusieurs fois il l’a reproduit à la tribune, et cette année encore il disait (4) : « C’est le système « delà mobilité qui doit soumettre l’Afrique. Il y a « entre le système de l’occupation restreinte par les « posteslpetranchés et celui delà mobilité, toute la « différence qu’il y a entre la portée du fusil et la por- « tée des jambes. Les postes retranchés commandent « seulement à la portée du fusil, tandis que la mobi- « lité commande le pays à 25 ou 30 lieues. Que di-
(1) Moniteur du 15 mai 1840.
« riez-vous d’un amiral , qui, chargé de dominer la « Méditerranée, amarerait ses vaisseaux en grand « nombre sur différons points de la côte, et ne bou- « gérait pas de là ? »
Quant à nous, ces principes, nous le déclarons tout haut , nous sont complètement antipathiques :
Principes militaires , dangereux pour la gloire de nos armes ;
Principes judiciaires , beaucoup trop expéditifs et cruels.
Sous le point de vue militaire, c’est sans doute un grand blasphème aux yeux de M. le général Bugeaud, que la témérité de deux jeunes avocats, en insurrection contre l’expérience d’un vieux soldat comme lui. Mais après tout , il parle bien , ou plutôt il parle de toutes choses à la tribune et ailleurs-, il parle beaucoup d’agriculture , il ne peut pas trouver maltais que nous parlions d’un fait, à la recherche duquel nous avons consacré quelques mois et mille ou douze cents lieues , et à l’examen duquel nous donnons maintenant quelques veilles.
D’ailleurs, aujourd’hui notre opinion sur lesIÈaires d’Afrique s’est* formée nette, inébranlable; elle s’exprime sous la protection des deux sentimens les plus respectables : l’impartialité et la conviction.
Il y aurait donc désastre, suivant nous, à adopter ce système militaire, conseillé par le général Bugeaud. Cette mobilité qu’il vante, ne servira jamais qu’à
Cî
mettre au jour notre infériorité , sous ce rapport, aux Arabes : Ils n’ont presque pas d’infanterie; cavaliers habiles , il peuvent franchir avec la rapidité du vent les montagnes , les déserts ; ils en connaissent tous les secrets ; leurs chevaux en savent tous les détours ; cent fois, dans leur vie nomade, ils ont gravi ces rochers , franchi ces marais ; c’est ici qu’ils se réfugiaient pendant la chaleur du jour, c’est là qu’ils s’arrêtent la nuit pour bivouaquer au hasard , sans autre tente que le ciel , sans autre lit que la terre et leur burnouss, sans autre nourriture que l’herbe pour leurs chevaux et pour eux quelques graines de couscouss. Et c’est avec cette vie nomade et sauvage, que l’on penserait à faire rivaliser nos soldats, enfans de là vieille Europe ! Mais on ne songe donc pas que sous ce climat*nouveau, auquel il faut» s’habituer, désorganiser ainsi toute la vie de nos soldats , en faire une* vie de bêtes fauves , c’est les décimer par la maladie , c’est abdiquer tous les avantages de la civilisation et de notre tactique guerrière. La force de nos armées réside surtout dans l’infanterie, faites-la donc couih" après ces enfans du désert ; dans l’artillerie, faites-la donc manœuvrer au milieu de ces sables et de ces ravins. Notre supériorité, c’est notre civilisation , c’est notre stratégie militaire qui nous la donne; c’est elle qui a fait de nos soldats les premiers soldats du monde ; c’est elle qui a immortalisé nos armes sur tous les champs de bataille de l’Europe, qui a
inscrit en caractères ineffaçables* dans l’histoire les noms de Marengo , de Wagram , des Pyramides , du Thabor. Et l’on voudrait aujourd’hui bouleverser tous ces enseignemens du passé , anéantir ce génie militaire qui anime , qui igspire nos soldats , pour leur apprendre la stratégie arabe ! Ils doivent oublier les leçons de Hoche, de Kléber, de Masséna, de Napoléon, pour celles de Mustapha ou d’Achmet-Bey ! Non, non, nos traditions militaires sont bonnes; conservons-les intactes! Nous n’avons pas besoin de cette gloire conquise au pas de course ; restons chez nous , dans nos limites ; quand un motif sérieux nous appellera au dehors, nous répondrons à Fappel, et quelques colonnes sauront porter, où besoin sera , la répression du mal et l’autorité de notre nom. Mais sans cela, restons dans notre force : dans iios retranchemens nous sommes invincibles contre les Arabes. Nous avons vu le camp de Guelma attaqué par 6 ou 7,000 indigènes. Le brave colonel Duvivier, à la tête de 500 hommes, a mis en déroute ces maladroits escadrons. Quelques volées de boulets habilement dirigées jetèrent parmi eux l’épouvante , et le camp fut sauvé. Dans les premiers jours d’octobre 1837 , nous voyagions dans ces plaines au son de la mousquetterie, et nous arrivions à Merdjez-el-Ammar le surlendemain du jour où le camp avait été attaqué par une armée tout entière. C’était quelques jours avant la prise de Constantine; Achmet-Bey lui-même, dit-on, avait pris
part au combat.- Voici comment nous l’ont raconté plusieurs braves, qui, les jours précédens, avaient assisté à ce glorieux épisode, trop peu connu :
L’armée française s’avançait vers Gonstantine, elle n’était pas encore parvenue ÿu dernier camp occupé par nous au-delà de Guelma, celui de Merdjez-el- Ammar. Les journaux et les renseignemens pris par Achmet-Bey lui avaient fait croire que l’expédition aurait lieu beaucoup plus tôt, de sorte que depuis long-temps déjà il avait rassemblé toutes les troupes avec lesquelles il devait se renfermer dans Constantine: parmi elles se trouvaient les Kabaïles, peuplade des montagnes, comme on sait, fort insoumise et indépendante: ces Kabaïles, éloignés depuis plusieurs semaines de leurs douairs, murmuraient de ces retards et menaçaient d’y retourner, lorsqu’ Achmet-Bey, afin de cn^ntenir leur impatience et occuper leurs loisirs, leur promet pour distraction l’attaque du camp de Mer djez-el- Ammar dans lequel il leur fait croire que sont renfermés des trésors considérables. Cet expédient réussit : la riche proie offerte à leur imagination les séduit : le camp, pensaient-ils, n’était pas encore très bien défendu, l’armée bien plus considérable d’Achmet devait facilement l’emporter : l’assaut fut en effet livré.
2,000 hommes seulement composaient toute la garnison : cette poignée de braves dut résister pendant deux jours à l’attaque de 14 ou 15,000 hommes
excités par la certitude du succès : lesassaillans firent en effet des prodiges de valeur , repoussés ils revenaient à la charge; ils descendent dans les fossés , escaladaient les palissades et, gravissant la contrescarpe, venaient combattre à l’arme blanche nos soldats jusque derrière l’épaulement, d’où les nôtres les repoussaient à la bayonnette : leurs corps criblés de blessures retombaient dans les fossés et formaient des monceaux de cadavres à l’enlèvement desquels venaient succomber de nouvelles victimes : de toutes parts le camp avait été cerné, attaqué avec une égale ardeur, avec un égal héroïsme : enfin, après quarantehuit heures d’une lutte opiniâtre, l’avantage resta au courage de nos soldats, à l’habileté de la défense. De braves canonniers nous montraient le lendemain les points principaux de l’attaque et la manœuvre de leurs pièces encore fumantes : ici, nous disaient-ils, près de ces gabions, quelques Arabes cherchaient à descendre par l’escarpe du fossé, et espéraient nous surprendre à la faveur de l’obscurité qui commençait alors : à coups de fusils nous leur apprîmes que nous ne dormions pas encore. Là-bas, près de ce mamelon un groupe s’était formé et paraissait être une réunion de chefs assemblés pour délibérer, se croyant bien par la distance à l’abri de toute atteinte: mon camarade que voilà se mit à pointer sur le conseil et si bien qu’ils doivent délibérer maintenant avec Mahomet, Pendant toute la nuit ces montagnes qui nous
entourent étaient garnies de feux ennemis, nous entendions leur voix, nous restâmes sur pied tirant sans cesse sur les maraudeurs qui cherchaient à surprendre nos factionnaires. Le lendemain le combat recommença et c’est le soir seulement qu’ils ont désespéré : nous entendîmes sonner la retraite et toutà-coup nous vîmes disparaître au loin leurs innombrables escadrons.
Cette double attaque, qui ne diffère de plusieurs autres que par quelques circonstances particulières, prouve comme les autres que partout où nous serons quelque peu fortifiés nous serons invincibles contre les Arabes. Nous avons visité 150 ou 200 camps en Afrique, et partout, soit de l’examen des lieux soit du récit d’attaques récentes, est résultée pour nous'cette incontestable certitude. Dans le système pacifique que nous proclamons le seul conciliable avec l’esprit de- colonisation , cette force nous suffît, n’en cherchons pas d’autre. Le général Bugeaud ne connaît, ne voit, ne respire que la guerre et la guerre incessante, violente, infatigable. Cette guerre conduit tout droit à l’extermination. Nous 'en avons horreur, convaincus que c’est la honte de notre nom et la ruine de notre colonie. Nous n’hésitons donc pas à repousser de toute l’énergie de notre âme, un système qui nous ferait les imitateurs et les élèves des Arabes : nous n’accepterons jamais cette copie ridicule dans laquelle nous ne pourrions que faire de cruels ap-
prentissages ; ne leur empruntons pas plus leur -art militaire que leur bastonnade et leurs autres modes de gouvernement : donnons-leur des exemples et ne recevons pas de leçons : soyons forts, généreux , hu mains, éclairés; parons-nous de tout l’éclat et detous les bénéfices de la civilisation : soyons fidèles à nous-même^, à notre siècle, à l’héritage du passé; cela vaut mieux que de se faire sauvages.
On se trompe d’ailleurs en pensant qu’il faut poursuivre les Arabes à outrance, les traquer comme des bêtes fauves, qu’il n’y a avec eux que le système de terreur possible et efficace : ils sont au contraire fort accessibles aux moyens de douceur, aux bons procédés. Les Romains, qui certes avaient depuis assez long-temps lutté contre eux avec ardeur et acharnement, les Romains, que les guerres puniques et leurs éclatans revers avaient dû aigrir contre leurs ennemis, et qui n’avaient pas la pei^^ée de colonisation, lesRomains les traitaientpourtant avec les égards auxquels ils les savaient très sensibles ; ainsi après les longues épreuves sous lesquelles Jugurtha allait enfin succomber, Bocclius envoya cinq représentans pour traiter de la paix. Ces députés, faisant diligence pour se r endre aux cantonnemens des Romains, furent attaqués en route par des voleurs gétules qui les dépouillèrent. Ils arrivent pleins d’effroi dansl’état le plus misérable, au quartier de Sylla, à qui Marius, en partant pour son expédition avait remis le commandement,
Sylla ne les traita point en ennemis et comme l’eût mérité l’inconstance de leur roi; au contraire il se piqua de prévenance et de générosité, ce qui leur persuada que d’abord rien n’était plus faux que ce qu’on leur avait débité sur l’avarice romaine, et ensuite que Sylla était leur ami puisqu’il était si généreux ; car alors on ne connaissait guères les largesses intéressées; on n’imaginait pas, qu’à moins de vouloir du bien, on pût en faire: tous les dons étaient mis sur le compte de l’affection. Aussi ces barbares ne balancent-ils point à communiquer à Sylla toutes leurs instructions; ils
lui demandent d’être leur conseil et leur appui .
Sylla leur promet ses services ; il les instruit de la manière dont ils devaient traiter avec Marins, avec le sénat, et ils restent dans son camp pendant quarante jours à attendre le consul (i). On voit que la politique impitoyable n’est pas une tradition du passé, mais une création moderne qui nous rend plus barbares que les barbares eu:?mêmes.
A quoi cela nous conduit-il d’ailleurs ? En supposant, par impossible, que les lois morales pussent être mpunément violées, quels résultats peut-on attendre de ces courses vagabondes à travers l’Algérie?
Nous pensons avec le général Bugeaud (2) que a si « nous voulons rester en Afrique, il faut y faire quel- « que chose, et que jusqu’à présent on n’a rien fait,
, (1) Salluste, Guerre de Jugurtha, ex.
(2) Moniteur du 15 mai 1840.
U absolument rien; qu’il ne faut pas recommencer « <îette série de dix ans de sacrifices infructueux, ces « expéditions passagères qui n’aboutissent qu’à brû- « 1er quelques moissons et qui finissent par un bon « nombre de soldats à l’iiôpital. On ne peut pas con. « linuer quelque chose d’aussi absurde; il faut enfin « marcher vers un but solide et arriver à fonder une « province française. » Mais le moyen indiqué par l’honorable général nous paraît détestable, lorsqu’il nous conseille « une grande invasion en Afrique, une « invasion qui ressemble à ce que faisaient les Francs, « à ce que faisaient les Goths. « C’est la guerre, la guerre gigantesque avec tous ses ravages; c’est déverser par torrens sur cette terre d’Afrique tous les désastres et la dévastation , sans aucun avantage d’avenir, c’est irriter les populations que nous n’aurons pas exterminées. Or , nous pensons que c’est mal envisager les conséquences de la guerre que de supposer avec M. le ministre Cubières qu’elle soit plus nuisible aux Arabes qu’à nous. Nous pensons qu’il se trompe étrangement quand il dit (1) : « Que la guerre « n’est que coûteuse pour la France, mais que pour « les tribus africaines, elle est écrasante par les sacri- « fices qu’elle leur impose et par les pertes énormes « qu’elle leur occasionne, pertes qui dépasseraient « bientôt toutes leurs ressources. »
(1) Moniteur du 17 juin 1840.
M. Cubières ne connaît pas l’Afrique ; il ne sait pas que les Arabes au contraire , ont mille fois moins*à souffrir que nous de la guerre qui n’èst jamais pour eux que ce qu’ils veulent qu’elle soit; fuyant devant nos légions quand ils ne veulent pas d’engagemens sérieux, se dispersant en tirailleurs quand ils veulent seulement nous inquiéter et nous fatiguer, ne livrant le combat que dans les lieux et selon le mode qu’ils ont choisis. Nous nous réunissons donc complètement à l’illustre maréchal Clausel, lorsqu’il déclare qu’entraîné momentanément dans des expéditions primitives qui ne devaient pas avoir de durée permanente, il blâme ces excursions lointaines qui se renouvellent sans cesse et qui se sont si tristement résumées dans les dernières évolutions du maréchal Valée: « C’est faire des courses , dit-il, qui n’amèneront au- « cun résultat. Je suis fâché de le dire, quoique je « rende au maréchal qui commande dans ce pays « toute la justice qui lui est due; je suis convaincu, « que toutes ces courses faites, ou rentrera à Alger, a n'ayant rien produit. On aura battu la plaine, mais « on n’aura rien fait qui avance la colonisation, con- <t séquemment rien fait pour le but qu’on doit se pro- K poser dans l’Algérie. » (1)
Ce but nous ne cessons d’y fix:er nos regards; la déduction de nos idées apprendra au surplus corn-
(1) Moniteur du 15 mai 1840.
ment suivant nous, doit se développer notre mission sur la terre d’Afrique.
g 5. Avantages du système de guerre permanente. ■— Ecole guerrière.
Les avantages de la guerre en Afrique sont si importans pour certains esprits , que seuls ils suffisent presque en faveur de la conservation : ce qui compromet l’indépendance d’un pays, pensent-ils, ce sont ces longs interrègnes de paix qui font perdre l’habitude des armes : la guerre endurcit le soldat à la fatigue, entretient son zèle, son courage, lui donne l’expérience-, eli bien, l’Afrique est un théâtre ouvert à nos troupes, c’est une école guerrière où sont appelés tour à tour les différons corps de notre armées Cela seul est un immense avantage qui, en cas de guerre extérieure, nous donnerait instantanément une armée disponible et déjà aguerrie. C’est bien le moins que, l’occasion en étant offerte, pour cela seul une nation paie une prime annuelle assez considérable.
Voilà le raisonnement de certains colonistes qui, pour fortifier l’esprit de colonisation , réunissent tous les raisonnemens bons et mauvais , dont ils font le faisceau le plus volumineux possible.
Quant à nous, tel n’est pas notre système : nous croyons à la colonisation ; nous croyons à son immense utilité dans un avenir prochain, si nous #nvons le préparer. Mais aucun désir, aucune considération ne
nous fera sacrifier la vérité : les mauvaises raisons, nous n’en voulons pas, c’est un auxiliaire que nous repoussons ; la conscience l’exige ainsi. Qui sait même ? c’est peut-être un bon calcul , car en échange d’un secours équivoque, vous acquérez l’autorité de vos opinions, en leur donnant un caractère de sincérité.
Nous le déclarons donc franchement, non-seulement nous ne pensons pas qu’il soit utile d’avoir ainsi un théâtre de guerre toujours ouvert à nos troupes, mais nous pensons que c’est fort nuisible sous plusieurs rapports :
- D’abord c’est une mauvaise pensée à entretenir, à fomenter que celle de la guerre; je sais qu’elle est inévitable à l’humanité :
Hélas ! est-ce une loi sur cette pauvre terre Que toujours deux voisins auront entr’eux la guerre,
Que la soif d’aggrandir et d étendre ses droits.
Tourmentera toujours les meuniers et les rois !
Mais il nous semble écrit dans la loi du progrès que les guerres iront diminuant sans cesse : à la voie des armes la raison publique substituera son empire et ses décisions ; c’est à cette espérance que se rattache notre système des armées ipobiles.
Ensuite, même en admettant accidentellement les guerres étrangères, il est désastreux d’avoir une armée sai^ cesse guerroyante. C’est infructueux et impolitique, parce qu’il est toujours dangereux de
voir un gouvernement entouré d’une armée considérable et surtout d’une armée habituée aux combats, à plus forte raison de la nature de ceux qu’on lui fait livrer aux Bédouins. C’est toujours une tentation séduisante pour le pouvoir que cet appui matériel, compact, obéissant au geste, à la voix ; c’est un voisin nage périlleux pour les libertés. L’armée en temps de paix vit dans les garnisons, se mêle à la population, s’identifie, s’incorpore à elle ; sortie de la nation elle ne se sépare pas de son origine : ce contact journalier la laisse citoyenne. Expatriée au contraire, éloignée de son pays^^ les liens se relâchent, la communauté de sentiment, d’intérêts s’éteint pour faire place à l’esprit de corps, à l’intraitable loi de la discipline*, l’isolement de l’armée devient alors complet, absolu. Et puis l’habitude du combat endurcit le cœur; l’armée ne relève plus de la nation, mais aveuglément et seulement du ministre de la guerre : elle appartient corps et âme au pouvoir exécutif ; elle devient prétorienne.
Je ne connais rien de plus fâcheux que l’humeur guerrière en temps de paix.
Qu’est-ce encore lorsque la victoire vient ajouter son autorité? Rien n’est plus fatal à la liberté que la présence d’une armée victorieuse. Est-ce adiré qu’il faille souhaiter la défaite? non assurément; un vœu aussi impur ne peut flétrir nos lèvres. Mais, c’est à dire, que le bonheur d’une nation, la sécurité de ses
institutions civiles sont alarmés par le bruit des armes et de la victoire, et que dès-lors il faut éviter la guerre, puisque par elle-même elle est fâcheuse et l’est encore par son résultat le plus heureux : le succès. Cette observation n’est point une théorie ; c’est une vérité a-ttestée par l’histoire : un souverain vainqueur fait toujours servir son triomphe à augmenter son pouvoir et à diminuer celui de la nation. Il n’y a peutêtre d’exception que celle de notre grande crise révolutionnaire de 89 5 toutes les forces nationales portées par un élan électrique vers la frontière pour la défense de la mère-patrie , ^entraient pour prêter au mouvement révolutionnaire toute l’énergie de leur dévoûment ; et encore sans la guerre extérieure, la liberté n’eût peut-être pas eu à pleurer tant de violences exercées en son nom et elle n’eût pas été plus tard étouffée dans les serres de l’aigle impérial !
Il est ini^tile d’avoir une armée en état de guerre permanente, lorsque cette guerre s’accomplit dans un pays comme l’Afrique oû la guerre est si différente de celle de l’Europe : vos troupes apprendront-elles à faire un camp , lorsque quelques toises de fossé, avec un épaulement en terre sèche suffit pour tenir en échec quelques milliers d’Arabes : non-seulement cela ne leur apprendra pas le campement, mais en présefhce des Autricliiens ou des Russes elles seraient exposées à des mécomptes désastreux. Il en est de même de toutes les autres parties de la guerre ; elles
n'ont aucune similitude avec la guerre des nations civilisées; c’est une autre éducation à faire. Je sais bien que la différence est moins grande en substituant notre système à celui de l’extermination et de la course; mais elle est encore fort considérable, les ennemis ayant un genre d’attaque et de défense tout particulier, que nous n’avons pas la prétention de changer.
La guerre n’a donc, à vrai dire, qu’un avantage, c’est d’apprendre le courage, et Dieu merci, nos soldats n’ont pas besoin de rien apprendre à cet égard.
a La guerre en Afrique » , dit un honorable général à la tribune de la Chambre des Pairs (1), « ne « ressemble à aucune autre. Il n’y a ni vivres, ni n maisons, pas de bois dans certaines localités. On a
à faire à des ennemis insaisissables, vivant sous la 4t tente. Le soir d’une victoire on n’est pas plus avancé « que le matin ; on a l’embarras des blessés et des H malades de plus , avec la faculté de s’établir à la H belle étoile et de manger ce qu’on a apporté. Un < mulet ne pouvant transporter pour lui-même que « huit jours de vivres, dans un pays sans chemins, on li ne peut pas pousser le succès bien loin ; puis il faut « revenir.
Il « Il faut savoir ce que c’est que Mjez-Ammar ou n le Fondouck, pour se figurer le malheur d’un pareil
(1) Discours de M. le comte de Castellane, Moniteur du 16 juin 1840.
a séjour sous de mauvaises baraques ou des lentes, K avec de grosses pluies d’Afrique, et pour unique dis- (i traction la promenade dans les limites du camp. »
Moi aussi j’ai été témoin à Mjez-Ammar et ailleurs des misères du camp, moi aussi je puis dire avec le poète, quœ ipse mîserrima vidi; oui , j’ai assisté à ce douloureux spectacle, j’ai vu le soldat malade ou blessé, exposé à la pluie, couché sur la terre, et pourtant toujours brave, toujours inaccessible à la peur comme à la plainte; et en présence de ces tristes épreuves j’ai pris vis-à-vis de ma conscience l’engagement de signaler ses souffrances et son héroïsme , et cette parole j’ai du bonheur à la tenir ; c’est avec orgueil qu’à la face de mon pays, menacé peut-être à l’heure qui sonne, par une nouvelle sainte-alliance, je proclame lavaleur, l’intrépidité, le dévoûment sublime de ces milliers de braves prêts à dépenser toutes leurs forces et à verser tout leur sang pour la patrie !
Dévoûment d’autant plus noble à mes yeux sur cette terre d’Afrique qu’il me paraissait plus stérile !
En vain M. Thiers vient-il nous vanter les victoires de notre armée, l’héroïsme de tous nos combats; en vain vient-il proclamer la vertu militaire, le talent, la grandeur d’âme, le courage, la patience animant toutes nos troupes, officiers et soldats (1). Personne, j’ose le dire, n’a été plus fier et plus profondément ému que
(1) Séance de la Chambre des Députés, du 6 juin 1840.
nous de la valeur, de la résignation sublime de notre brave armée. Mais là n’est pas la question. Là question est de savoir si le genre de guerre en Afrique offre une bonne école , ou plutôt si les désastres de ces guerres impitoyables, que nous avons en Afrique , sont compensés par les avantages de l’éducation militaire que nous y trouvons. Or, nous ne le croyons pas :
Nous disons avec l’honorable M. Ducos (1) : « La (c guerre que nous font avec acharnement les naturels « du pays, entretient sans doute parmi nos jeunes (( soldats les vieilles traditions de bravoure et de dé- « voument qui ont fait la gloire de leurs devanciers. « Ce n’est pas sans orgueil que nous applaudissons « d’une voix unanime quand la brèche de Constantine « est ouverte, et quand 123 braves résistent pendant « cinq jours dans des murs délabrés aux efforts dés- (( espérés de 8000 kabaïles ; ce n’est pas sans fierté « que nous pouvons citer à l’Europe les noms nou- « veaux et déjà illustres de notre jeune armée; mais « plus les actes d’héroïsme se révèlent en Afrique, (( et plus nous sommes entraînés à nous demander si « tant d’efforts et de courage ne sont pas prodigués « en vain, v
Le résumé de tout ceci, c’est qu’il est impolitique et inutile d’établir une école guerrière en Afrique, et
(1) Rapport au nom de la Commission chargée de l’examen du projet de loi sur les crédits supplémentaires. — Séance du 24 avril 1840.
que les avantages éventuels qui pourraient en résulter sont payés trop cher par les sacrilices que coûterait une pareille éducation, en hommes et en argent : faire tuer une partie de notre armée pour apprendre à l’autre à se battre ; voter annuellement des hommes pour la mort et les blessures, sous prétexte de les former à l’expérience des batailles , c’est un forfait que condamnent ensemble l’économie et l’humanité.
« Je crois qu’un moyen plus sûr pour entretenir « l’esprit militaire, est de s’occuper constamment de « l’armée, de ses besoins, de son instruction, des « améliorations que peuvent réclamer son régime et « son organisation; de réunir fréquemment les « troupes dans les camps de manœuvre (1); d’appor- « ter la plus sévère et la plus scrupuleuse attention « à la juste application des lois et des réglemens mili- « laires, surtout en ce qui concerne la discipline et « l’avancement. Ce qui pourrait tuer l’esprit militaire K serait la négligence que le gouvernement apporte- « rait dans le soin de l’armée : ce seraient les avan- « cemens accordés à l’intrigue et à la faveur, les « mauvais choix des officiers , l’absence des chefs de « corps, obligés de venir à Paris pour obtenir ce qu’ils « auraient droit d’attendre sans se déplacer, d’une ë administration éclairée, active et vigilante. » (2)
(1) La meilleure armée que nous ayons eue partit du camp de Boulogne pour faire l’immortelle campagne d’Austerlitz.
(2) Ahanâm d'Alger, par M. la Fati, pag. 10.
§ 6. Inconvénîens : Pensions raiHtaires. Dépenses énormes. Budgets toujours croissans. — Casernement ; indemnités réclamées par les propriétaires. — Blâme mérité adressé par M. Desjobert au régime militaire actuel qui dévore nos hommes et notre argent. — Mais blâmer ce qui se fait , ce n’est pas désespérer de l’avenir, ce n’est pas proclamer l’abandon : il faut changer de système.
La guerre a non-seulement tous les inconvéniens que nous avons signalés , non-seulement elle est dangereuse pour les libertés, pour le développement intérieur des institutions civiles et politiques, du commerce, de l’industrie, en un mot de toute la vie intérieure d’un peuple, mais encore elle est ruineuse : c’est la guerre qui a mis les finances de l’Espagne dans l’état déplorable où elles sont aujourd’hui, c’est la guerre soutenue pendant vingt-cinq années contre la France qui a élevé le chiffre de la dette anglaise à la somme énorme de 19 milliards. Il n^y a aucune comparaison à établir, nous dira-t-on, entre ces guerres gigantesques et celle d’Afrique. C’est vrai, mais pourtant constatons d’abord les résultats dispendieux de la guerre : les proportions pourront différer, sans pour cela altérer le raisonnement. Et d’ailleurs cette guerre d’Afrique est à tout prendre assez importante, surtout par sa perpétuité et par le renouvellement annuel de ses dépenses : c’est une veine ouverte et qui saigne toujours. 11 y a donc un grand intérêt à cicatriser cette plaie; ce qui ne veut pas dire : l’Afrique coûte énormément à la France, c’est un gouffre
où elle ensevelira ses hommes et son argent , donc il faut l’abandonner ; mais au contraire : la guerre ruine notre colonisation en Afrique et notre trésor en France, donc il faut finir ou tout au moins Imodérer la guerre.
Avec la guerre viennent les pensions militaires, pensions de retraite, pensions aux blessés. Non pas que nous soyons tenté de refuser à ces braves cette modeste obole à leurs services, et à leur sang versé sur les champs de bataille. Mais il nous paraît inutile d’ouvrir cette carrière nouvelle, quand on peut s’en dispenser.
A cet égard nous nous permettrons quelques réflexions sur l’esprit qui , selon nous, doit présider à la concession des pensions militaires. Le principe général des pensions civiles ou militaires, c’est qu’elles sont la récompense donnée par le pays à l’éclat où à la durée des services : cette récompense est conséquemment par sa nature viagère pour le titulaire. C’est lui qui a servi son pays tant que la jeunesse et la santé le lui ont permis, c’est à ses vieux jours, c’est à ses infirmités que le pays assure une retraite. Voilà le principe. Vient-il à mourir ? le contrat cesse. Les enfans, s’il en avait, ont dû recevoir de lui une éducation appropriée à leur condition. Sa femme appartient à une famille dans laquelle la fait rentrer la dissolution du mariage; on doit supposer que chaque mariage s»^ contracte sous la foi d’une fortune réci-
proque et à peu près égale ; Tun des deux époux venant à mourir, l’autre reste donc avec les avantages possibles qui peuvent résulter de l’union rompue par la mort, et en tous cas avec ceux de sa position personnelle. Mais il serait injuste que l’état fût obligé d’épouser toutes les femmes et d’adopter tous les enfans de ses serviteurs : ce serait transformer la caisse despensions en un abîmesans fond. Cependant comme il n’est pas de principes absolus, par exception , lorsque de grands services suivis d’une mort soudaine , imprévue, ne laissent après eux que la misère , l’état vient alors au secours du malheur et soutient la vie de la veuve oudesenfans. Mais ce fait est l’exception, exception fort rare dans l’ordre civil, et plus commune dans l’ordre militaire. Cette différence nous ne l’admettons pas , dans les termes du moins où elle existe aujourd’hui : un soldat, un officier meurt sur le champ de bataille par suite d’une action d’éclat, d’un glorieux fait d’armes qui illustre son nom et sert son pa}'s ; venir au secours de ceux qu’il laisse dans le besoin, rien de mieux. Mais créer de par la loi une pension de G ou 10,000 fr. à telle femme, parce qu’elle est la veuve d’un général ou d’un maréchal de France, qui a joui d’une très haute position pendant son existence et^ laisse une très grande fortune après sa mort ; voilà ce que nous ne saurions approuver. Le principe est violé et en faveur des personnes qui méritent le moins d’intérêt. Au surplus il en est presque
toujours ainsi : un malheur vient-il frapper une famille modeste , vertueuse ? Il passe inaperçu, personne ne s’en occupe. Le même malheur tombe-t-il au sein d’une famille connue, opulente*, toutes les compassions vont s’élancer vers elle , toutes les bouches vont exprimer la pitié, tous les yeux la douleur. Ainsi, sans sortir de notre sujet , un obus vient envelopper de ses éclats un soldat ou un sous-lieutenant, et un général , le fait est indivisible ; et pourtant la pitié publique divisera, soyez-en sûr, ses effets : au pauvre soldat l’oubli, l’indifférence; au général les regrets, l’intérêt de tous; à la veuve du pauvre soldat, la misère; à la veuve du général, les témoignages de la munificence nationale ! C’est contre cette disposition des esprits que nous croyons devoir protester. Presque toujours ce qu’on est convenu d’appeler les grandes infortunes , trouvent dans leur grande fortune même et dans leur position élevée des compensations qui parfois effacent la douleur. Quant à nous, nos convictions et une sorte de justice instinctive, nous portent toujours, sur le premier bruit d’un malheur, à demander : Concerne-t-il une puissante ou une pauvre famille? A celle-ci pitié et secours; à la première indifférence.
La première a toujours possédé la joie dans son sein ; toute sa vie a été remplie de bonheur et de plaisirs ; pourquoi se désespérer pour elle d’un accident qui l’effleurera à peine peut-être , et qui, en tout cas.
ne sera pas plus malheureux pour venir après une vie tout entière heureuse. Qui ne sait ce que les richesses portent en elles de consolation ? Que la mort, au contraire, vienne atteindre un pauvre ouvrier, seul appui de tous les siens, la misère l’escorte au cimetière, et revient frapper à la porte de son logis.
C’est sous l’empire de ces idées que nous apprécions toujours une infortune. Parlerons-nous de celle qui récemment a soulevé toutes les âmes en faveur de la veuve du général .Danrémont ? La générosité publique n’avait pas assez de reproches pour la mesquine parcimonie de la Chambre, qui s’était abaissée à une réduction de chiffres proposée par le gouvernement. Nous, qui connaissions personnellement le général , nous sera-t-il permis de dire notre pensée ?
On prétend que c’est au chef de l’armée que s’adresse l’hommage national. Nous n’admettons pas cette théorie. Une riche dotation à la veuve du chef de l’armée ne représente pas du tout la reconnaissance du pays envers l’armée. L’armée trouvera une représentation bien plus brillante et fidèle dans le brave colonel Combes, mort en héros, que dans un général plus ou moins capable , tué par le hasard d’un bpulet égaré. Au surplus, voilà où mènent des théories fausses : par cela qu’un homme était général en chef, on en veut faire une victime glorieuse et presqu’un héros ; on veut attacher à son nom une do-
talion considérable, et la chambre n’y consent pas 5 on veut baptiser de son nom une nouvelle rue de Nantes ; la population brise l’inscription à coups de pierres : on ne décrète pas la gloire et la reconnaissance ; on les formule quand elles existent.
Une source de réclamations et de mécontentemens, ce sont les casernemens. Quand on a des troupes, il faut les loger. Les habitans de Bone , par suite de la double expédition de Constantine, ont eu plus à souffrir de la présence des troupes; car si quelques marchands de liqueurs et de vivres y gagnent, les habitans, paisibles propriétaires , sont toujours plus ou moins froissés de ce contact militaire. Les habitans de Bone, croyant donc avoir quelques griefs à faire .entendre, nous ont priés de leur prêter appui. Nous le ferons en quelques mots et dans les limites des droits qu’ils nous paraissent avoir.
L’origine des logemens et ustensiles des gens de guerre remonte à Louis XII, comme il paraît par une ordonnance de ce prince, du 20 janvier 1514. Les successeurs de Louis XII ont porté sur la même matière différentes lois, qui ont été étendues, restreintes ou modifiées par le litre 5 de l’ordonnance du 1®" mars 1768. Cette ordonnance a été abrogée et remplacée par la loi du 7 juillet 1791, et par le décret et réglement du 23 mai 1792.
Les principes posés par ces dispositions consignées dans un grand nombre d’articles, sont fort sages et
respectent tous les droits. Elles concernent, bien entendu, les habitans des villes de France ; quant aux villes conquises à Fétranger, elles sont soumises au droit de conquête.
On comprend tout d’abord la position exceptionnelle dans laquelle doivent se trouver les habitans de Boue. Sont-ils sous le régime de la conquête ? sontils sous l’empire des lois françaises ?
Nous n’hésitons pas à reconnaître qu’ils ont passé de la première catégorie dans la seconde par la volonté du conquérant, qui a lui-même proclamé l’adoption de la loi française suf la propriété. 11 dépendait du vainqueur d’imposer ^telle condition qu’il jugerait convenable aux vaincus; je sais que l’intérêt bien entendu de la victoire est de se montrer bienfaisante et légale ; mais nous examinons ici son droit. Or, elle pouvait, par droit de conquête, confisquer les propriétés, expulser les vaincus ; elle n’en a rien fait, et nous ne l’en blâmons certainement pas. Loin de là, elle annonce le respect des propriétés , et plus tard , par des ordonnances successives, elle organise le casernement , s’engageant à régler ultérieurement les indemnités dues aux particuliers par suite du logement des troupes ; puis, on occupe militairement les maisons que l’intendance militaire déclare nécessaires au service.
Depuis six années environ , les propriétaires sont en état de réclamation infructueuse.
Ils ont raison en principe ; ils ont tort sur le mode d’appréciation. Il leur est dû une indemnité pour l’occupation militaire; mais cette indemnité est infiniment moins considérable qu’ils ne le prétendent. Voici comment ils calculent : ma maison, disent-ils, si elle n’était pas occupée par l’autorité militane, serait louée comme telle autre maison voisine, et même plus , parce que la mienne a une très bonne citerne ou une plus belle terrasse, etc... Et par suite de ce calcul et d’une foule d’illusions dont le sentiment de la propriété est assez prodigue, ils en viennent à élever très haut le chiffre du dommage qui leur est causé.
Celte façon de compler-avec ses hôtes nous semble tout-à-fait vicieuse. Ils prennent pour base de leur appréciation précisément le mal dont ils se plaignent, et qu’ils voudraient métamorjjhoser en bénéfice. Ainsi les locations qui leur servent de terme de comparaison sont augmentées par l’afïïuence momentanée des hommes de guerre sur un même point , et ils prétendent être indemnisés de leur manque à gagner, et ils ne se disent pas que s’il n’y avait pas de guerre, ils n’auraient pas la charge du casernement, mais que, sans la guerre aussi, il n’y aurait pas cette agglomération accidentelle, et que, conséquemment, leurs locations n’auraient pas non plus subi cette augmentation , qu’ils ont tort de mettre en ligne de compte. Ils doivent donc ufiiquement établir le taux de leurs locations ordinaires , que le casernement
\ient véritablement leur enlever, en faisant encore la part des non-valeurs.
Ce fait nous a, au surplus, prouvé pour la centième fois tout l’aveuglement et l’égoïsme de l’intérêt privé. Il est avide, poltron, criard ; il est menteur aux autres et à lui-même. Sans doute il mérite quelques égards ; mais quand on voit certains colons qui ont acheté pour 7 ou 800 francs de capital, ou bien pour 40 ou 50 francs de rente, une maison dont ils ne rougissent pas de demander au gouvernement 2 ou 3,000 francs de location, on ne peut se défendre d’une certaine défiance à accueillir de semblables réclamations.
Cette avidité de certains colons, au surplus, n’est pas tout-à-fait indifférente à la prospérité de la colonie : ils se font honnir, au lieu d’attirer les sympathies au secours de leurs établissemens ; on les poursuit de mépris et d’aversion; jetez à un individu qui passe dans un camp ce mot : c’est un colon, et les soldats l’accueilleront aussitôt avec des quolibets et de la malveillance. C’est que dans certaines expéditions on en a vu vendre au malheureux soldat, exténué de combat et de fatigue, jusqu’à 5 francs un poulet ou quelques onces de riz. Sans entrailles , sans patrie, sans reconnaissance, quelques colons passent pour des aventuriers cupides, pressés de spéculer sur la nécessité dans certaines circonstances, sur l^s affaires de la colonie presque toujours , véritables oiseaux de pussage, sans affection, sans esprit d’avenir.
Tous ne sont pas ainsi, à beaucoup près; et nous en avons rencontré un bon nombre dont nous aurions fait volontiers nos amis ; mais quelques-uns suffisent pour jeter sur la généralité une défaveur imméritée, sans doute, mais malheureuse. Certaines spéculations sur des propriétés plus ou moins imaginaires n’ont pas peu contribué à cette malfamée , qui ne doit cependant avoir aucune influence sur la décision, objet de notre discussion.
En résumé donc , nos lois et l’équité commandent d’indemniser, dans des proportions raisonnables, les propriétaires dont les maisons ont été envahies pour le casernement. Déjà une commission avait été nommée dans ce but. Elle a voyagé en Afrique sous ce prétexte aux frais de l’Etat; elle a fait semblant de recueillir quelques renseignemens, et n’a rien produit. 11 faut cependant rendre justice.
De tout ceci, il résulte que le régime militaire est une source d’abus et de dépenses ; c’est un gouffre qui dévore nos hommes, notre argent, et toutes nos espérances de colonisation. Nous nous associons de tout notre cœur au blâme énergique, violent, dirigé contre le système actuel par l’honorable M. Desjobert, dans un ouvrage fort estimé et fort digne de l’être, et par quelques-uns de ses collègues à la tribune. S’agitil de reproches énergiques, sévères contre une marche désastreuse? Personne n’y joindra une voix plus ardente que la nôtre. Nous faisons cause commune, si
vous voulez, avec les anti-colonistes. C’est qu’en effet nous croyons que c’est tnal seryir une cause que d’en pallier les vices par de coupables ménagemens ; c’est comme pour la politique intérieure ; voit-on les hommes qui désapprouvent la conduite d’un cabinet dissimuler ses torts, gai;‘der le silence sur ce qu’ils regardent comme des erreurs ? Ne les entend-on pas, au contraire, à la tribune signaler tous les jours les actes, les tendances qu’ils désapprouvent. Le système représentatif dont nous parlions au commencement de ce livre n’a pas d’autre but, et c’est là précisément son plus grand bienfait : mettre à jour les fautes, les corriger par le blâme.
Sous ce rapport, nous faisons donc cause commune avec les anti-colonistes , sauf cette différence, qu’ils blâment pour détruire la colonie , tandis que nous, nous blâmons pour la sauver.
L’opinion publique nous semble même à cet égard dans une erreur qu’il importe de rectifier. La conservation d’Alger ftt sous la protection d’un senti- , ment, ou plutôt d’un instinct national. C’est une considération puissante , sans doute , mais qui ne serait pas décisive pour nous, nous l’avons dit déjà 5 et si notre conviction nous faisait regarder l’abandon comme utile, ce serait avec une certaine satisfaction d’amoür-propre que nous la défendrions contre le vent de l’opinion publique. Il ne faut pourtant pas ériger cette idée en système; car cela conduirait
tout droit à la théorie de l’impopularité proclamée par quelques hommes battus par l’opinion, et qui ne trouvent que ce moyen de se venger d’elle. L’opinion publique est une autorité imposante, qui puise sa force précisément dans la presqu’infaillibilité de ses jugemens , surtout sur les questions simples et qui s’agitent pour ainsi dire sous ses yeux ; tuais les questions accessoires et lointaines, telles que celles d’administration d’une'colonie, échappent nécessairement à son examen. Ainsi, la conservation est un vœu général; jusqu’à présent, certaines indiscrétions sur des engagemens avec l’étranger, certaine hésitation dans l’administration des affaires d’Afrique avaient fait supposer, non sans raison peut-être, que l’abandon Otait un projet caché. La défiance et le mécontentement étaient le produit de cette arrière-crainte. Voilà qu’aujourd’hui le gouvernement paraît plus déterminé; il affiche plus de résolution, et paraît concevoir l’occupation sur un plan plus vaste et plus arrêté ; de là dans l’opinion un# sorte de réaction ; tranquillisée, elle applaudit à toutes les mesures qui lui sont présentées dans ce but. C’est là que nous croyons remarquer une erreur qu’il importe de signa- 1er à sa naissance. Oui , sans doute, ilffaut conserver Alger ; mais il faut employer un système d’occupation convenable. Si vous êtes indifférens ou tolérans sur les moyens, ils seront peut-être fort mauvais, fort dispendieux, fort défectueux, ils ruineront votre co-
Ionie et la perdront. U y a donc le, plus haut intérêt à porter le scalpel d’une main bien assurée dans cette immense question de l’organisation en Afrique. C’est pour cela que nous qui avons cherché à touUvoir de près, nous qui avons cherché à nous former une opinion, impartiale, nous croyons devoir dire tout haut que le système suivi jusqu’à ce jour était déplorable par sa faiblesse, son hésitation ; mais que le système qui paraît prendre naissance n’est pas moins dangereux : il a plus de résolution , mais il est guerroyant, agité, vagabond. Il y a quelque mois le général Négrier se promène par monts et par vaux ; d’un côté il va jusqu’à la baie de Stora, découvre des voies romaines, des ruines qui, dieu merci, ne sont pas rares dans ce pays ; de l’autre il va se rencontrer à mi-route avec une colonne expédiée d’Alger. Puis il quitte l’Afrique et après des courses inutiles, dans lesquelles on a fatigué l’énergie d’un brave général, que sa capacité réservait à d’autres emplois, on brise son épée africaine, et l’on recommence d’autres courses inutiles comme celles-ci. Ici c’est Blida , là Médéah que l’on fait occuper, etc. Tout cela constitue un système d’immense extension que nous ne pouvons pas approuver : nous énervons nos forces en les distendant outre mesure. Aujourd’hui nous triomphons sur tous ces points , c’est possible 5 mais après notre rupture avec Abd-el-Kader, souffle l’orage du ^ désert, éclatent des irruptions d’Arabes et nous
sommes obligés d’abandonner cette vaste ligne si vul- • nérable. C’est à nos yeux un système désastreux : il nécessite un immense développement de forces, avec tou^ les inconvéniens du régime milkaire, il entraîne dans des dépenses énormes et conduit au dégoût, au désespoir, à l’abandon. Sentinelles vigilantes de la fortune de la France, fixant sans cesse lès yeux sur l’avenir de notre colonie , nous croyons rendre service à Pune et à l’autre en jetant le cri d’alarme. Nous reviendrons nécessairement à cet ordre d’idées.
§ 3. Un mot sur l’armée. — Eloges dûs au corps du génie. — Ce n’est pas le soldat qui est coupable : son courage, son dévouement, sa résignation en présence des périls de la guerre, de la maladie , au milieu des camps et des bivouacs. Nous l'avons vu à l’œuvre. — Les coupables, ce sont les officiers, officiers d’état-major, officiers de corps; exceptions: Duvivier, Lamoricière, Perregaux, Morris, etc.
Nous avons à peu près indiqué les inconvéniens du système militaire : il nous reste à dire un mot sur l’état de l’armée en Afrique.
Le soldat est en Afrique ce qu’il est partout, à l’exception que les maladies et la discipline qui résultent de l’état de guerre, le rendent plus sage et moins querelleur. Il y a aussi une autre cause d’amélioration pour l’armée , c’est le système de travail qu’on lui a fait adopter. C’est avec une grande satisfaction que nous avons trouvé en Afrique la réalisation d’un sys- ^tème que nous avions préconisé en plus d’une occasion ; ce système, c’est l’emploi des troupes à de grands
travaux publics. Ce n’est pas une idée tout-à-fait neuve, mais cependant elle n’est pas encore admise sans contest. C’est, dit-on, abaisser le soldat à ses propres yeux 5 lui ôter son fusil pour mettre dans sa main la pelle et la pioche , substituer la blouse du travailleur à son uniforme , c’eiM-* affaiblir l’esprit militaire, c’est d’ailleurs jeter dans la discipline un dis- ^ solvant pernicieux. Nous n’en croyons rien, et l’expérience est venue à cet égard conlirmér notre opinion. Assurément en Afrique le soldat a montré un courage digne des souvenirs les plus glorieux ; la discipline n’a jamais été plus fjidèlement observée. Les compagnies de discipline, les’zéphirs, comme on les appelle plaisamment, sont moins nombreuses que dans toute autre garnisôn de F rance . A Alger les condamnés sont sous les ordres d’un chef, brave militaire, idolâtré des hommes dont il a le commandement. Ce chef, c’est le colonel Marengn. Voici d’où lui vient son nom ou plutôt son surnom : A Marengo il s’était signalé par une action d’éclat qui l’avait fait distinguer par lè premier consul. A Austerlitz le hasard ou plutôt son courage le remit en présence de l’empereur qui, avec cette certitude de souvenirs qui étonnait si souvent en lui, demanda au brave officier comment il s’appelait. — Capone. — « Capone ! ce nom ne te convient pas ; tu dois t’appeler Marengo, c’est là que je t’ai vu pour la première fois, ’y) Et depuis ce jour Marengo est devenu le vé-
ritable nom du brave qui aujourd’hui commande les condamnés à Alger. 11 est vénéré de toute sa troupe ; une parole, un geste imprime l’obéissance à ces hommes qui sont pourtant les plus récalcitrans de l’armée Ils étaient même assez indisciplinés avant que Marengo ne devînt leur chef. Son prédécesseur, ayant été changé au moment d’une expédition dans les montagnes contre une tribu indocile, Marengo fut appelé à le remplacer ; au moment de partir on lui apprend un projet de révolte ; on l’engage à suspendre son départ pour prendre des renseignemens et faire justice des coupables; Marengo n’écoute même pas cet avis ; il part avec ses hommes ; après une journée de marche , pendant laquelle on avait pu déjà remarquer son énergie et la vigueur de son commandement, il fait faire halte; les teqtes se dressent, le bivouac se forme. Bientôt la nuit arrive, les feux s’allument et Marengo, entouré de tous ces hommes avec lesquels on avait voulu l’empêcher de partir, leur apprend qu’il est instruit de tout, leur montre les noms des plus compromis : « Tous voyez que je sais tout », leur dit-il, « mais ce que je sais aussi c’est que si vous êtes H de mauvaises têtes , vous êtes des braves : demain « vous devez vous battre et j’ai confiance que vous « ne laisserez pas votre commandant dans l’embar- « ras. Cette confiance, je vous la prouve en m’en « rapportant à vous de la sûreté du camp cette nuit. « Camarades, bon soir. » Et aussitôt, s’enveloppant
de son manteau, il s’endormit au milieu de ceux qu’on lui avait signalés comme de dangereux vauriens. Dès ce jour leur dévoûment fut sans bornes et le colonel Marengo est devenu leur idole.
Cette légion deS' condamnés cultive à la porte Babal-Oued, SOUS les murs d’Alger un jardin charmant , appelé le jardin des condamnés. C"est une réunion précieuse de toutes les productions de ce riche climat : le bananier y projette ses larges feuilles ligneuses à côté du majestueux palmier. Une colonne s’élève au milieu, sur laquelle sont inscrites les victoires de Napoléon, avec cette inscription : « Son génie avait rêvé « cette conquête. » Et au-3essous sont -gravés les noms de Marengo, Austerlitz, etc. Hommage pieux à la gloire du grand guerrier, élevé par l’un de ces glorieux enfans de la vieille garde ! que de fois avonsnous promené dans ce petit Eden nos regards sur la mer , qui s’étend au loin , et notre pensée sur cette gloire française, répétée de nouveau par les échos de l’Afrique !
L’armée obéit à la discipline la plus scrupuleuse, ejle offre l’exemple de toutes les qualités militaires : le travail ne les a pas le moins du monde compromises, les compagnies de discipline elles-mêmes concourent à la confection de ces belles routes, qui font le plus grand honneur à ceux qui les ont exécutées et le plus grand bien aux populations appelées à en jouir. '
Rien ne me paraît d’une plus sage politique que ces grands travaux prélevés sur l’oisiveté d’une masse d’hommes improductifs *, non-seulement c’est un bénéfice négatif : détruire la paresse et ses vices de garnison j mais encore c’est rendre à l’activité et à l’industrie cette génération tout entière^ perdue pour elles dans l’âge le plus précieux et dont cette vie intravailleuse compromettait parfois tout l’avenir; c’est un immense bienfait pour l’exécution de ces grandes entreprises qui demandent une certaine étendue et un certain ensemble d’exécution ; c’est aussi une notable économie, yuisqu’au moyen d’une faible addition à la paie ordinaire vous trouvez dans l’armée des ouvriers en tout genre. Nous avons vu en Afrique d’admirables routes ouvertes dans toutes les directions, au milieu des sables ou des rochers avec une admirable rapidité et une rare perfection , par nos soldats, auxquels on donne pour toule indemnité un quart, une demi-bouteille de vin. C’est dans ces circonstances qu’on n’apprécie pas aSsez l’avantage de pouvoir agir par des masses : allez parcourir l’Afrique et vous serez frappé à la vue de ces belles lignes tracées avec une régularité mathématique dans tous les sens, sur tous les points importans , de Bone à Merdjez-el-Ammar, d’Algerà Tix-Raïm, à Birkraden; ici jusqu’à la pointe Pescade, et revenant sinueuse sur les flancs de la Boudjareja; là par Douera jusqu’au milieu de la plaine, jusqu’au pied de l’Atlas.
C’est avec une satisfaction intime, nous le répétons, que nous avons vu à l’état de réalisation pratique notre théorie du travail de l’armée. C’est à nos yeux une source d’avantages sans inconvéniens : . vous utilisez des bras inutiles 5 c’est déjà un immense bénéfice multiplié pas trois ou quatre cent mille hommes ; tous ces hommes qui ne savaient que faire en quittant le service, par une transition inaperçue passent à une vie plus productive avec le même travail. La discipline n’y perd rien, elle y gagne : l’homme occupé raisonne plus, c’est possible, mais il raisonne mieux, son service sera plus intelligent; au lieu des germes de corruption qu’entretient et développe l’oisiveté, vous trouverez tous les, avantages de la vie laborieuse : le travail moralise tous les hommes.
En Afrique le soldat travaille et se bat; il fait bien l’un et l’autre. Mais s’il travaille en temps de guerre, combien plus cela est-il facile et productif au miyeu de la paix ! Employez sur toute la surface de la France, dirigez avec un sage discernement ces trois cent mille bras jeunes, actifs, vigoureux; les cabarets y perdront peut-être quelque chose, mais le ministre des travaux publics vous en dira le résultat à la tribune.
Le soldat nous a inspiré en Afrique la plus vive estime; en admettant l’organisation actuelle de l’armée, et en admettant aussi quelques améliorations intérieures, quelques modes d’enseignement, etc... nous avons été véritablement enthousiasmé. On a
assez vanté èt on connaît assez son courage , son héroïsme au combat; mais ce qu’on ne sait pas assez, c’est en quelque sorte son courage civil à la guerre, c’est-à-dire^ son dévoûment à seS camarades souffrans ou blessés, sa résignation aux douleurs de l’hôpital, aux ravages de la fièvre, de la dyssenterie, à l’inclémence du froid et des pluies, ayant pour tout abri pendant la nuit une petite couverture à deux ou trois et pour lit la terre bumide. Nous l’avons vu à l’œuvre. Nous l’avons vu accablé^de fatigue par une journée de marche ou de combat, cédant enfin au sommeil sur un soi fangeux et mouillé, puis au son de la diane se levant gaîment pouf se remettre en route. Nous avons souvent entendu dire que le soldat, au milieu des plus grands dangers, des plus terribles crises, a du moral; nous disons, nous, qu’il a de l’héroïsme, car c’est le courage obscur, incognito, consciencieux, continu ; c’est le courage supérieur à celui de l’officier qui se précipite sur une bouche à feu ou dans une tranchée, car celui-ci est soutenu par les regards qui le suivent et par l’éclat de la croix ou de l’épaulette qu’il aperçoit devant lui ; tandis que le soldat a pour seul témoin de son dévoûment, sa conscience, et pour toute récompense, sa conscience encore.
Malheureusement ce n’est pas le soldat qui commande, ou plutôt c’est sans doute parce qu’il ne commande pas qu’il paraît meilleur et voici comment : le soldai nous le voyons en corps, en masse, nous ne
recherchons pas les détails, et si nous les apercevons, nous sommes moins exigeans pour lui : il est brave, résigné à la fatigue, à la douleur, il a les qualités militaires, c’est ce qu’on admire en lui. Mais mettez-lui sur les épaules le signe du comman(pment, et alors on lui demandera autre chose que de la bravoure et de la résignation, on lui demandera des qualités intellectuelles , et si l’on ne les trouve pas , on éprouvera quelque déception. C’est ce qui arrive souvent. On né se rend pas compte, lorsqu’on n’en a pas été spectateur oculaire, du courage français : c’est une réputation en quelque sorte banale aujourd’hui, on la répète sur parole et sans y attacher un grande importance. Mais nous, qui assistions comme témoin à toutes ces expéditions, nous devons rendre un éclatant témoignage à cette vertu guerrière , d’autant plus noble qu’elle est plus naturelle : elle n’a ni jactance, ni exagération, c’est le courage du cœur, de la conscience, de la nature. Ainsi l’officier comme le soldat est animé de la plus pure bravoure.
Mais les avantages résultant de la supériorité du grade et de l’instruction ne sont pas assez cultivés chez la plupart. Consumant leurs journées entières dans les cafés qui pullulent partout où il y a des troupes, joueurs de billard, buveurs d’absinthe, ils ne regardent pas même le pays qu’ils habitent. Au lieu d’occuper leurs loisirs à des recherches dans ces contrées nouvelles, ils s’ennuient, disent-ils , au milieu
de ces Arabes sauvages ; je le crois bien qu’ils s’ennuient : mais que ne font-il comme ces officiers de marine que nous avons vus étudier, les uns la minéralogie, les autres l’ornithologie, etc. L’histoire naturelle est fort in^ressante en Afrique*, les marins ne descendent qulTccidentellement à terre; les officiers de notre armée y sont toujours, ils pourraient explorer le pays sous tous ses aspects suivant leur goût ou leurs études. Ceux-ci feraient de la botanique, des observations astronomiques ; ceux-là étudieraient les mœurs indigènes, l’administration comparée, la question politique, etc.... Ainsi leur passage dans la régence deviendrait pour eux une agréable distraction, pour la mère-patrie une source de renseignemens : de ce faisceau de lumières jailliraient d’utiles documens ; la colonisation y gagnerait de rapides progrès. Au lieu de cela le séjbur d’Afrique est à leurs yeux un exil qui n’a de compensation que l’espérance de l’avancement; ils y vont uniquement pour changer d’épaulettes. Ce motif n’a rien que de louable, sans doute, mais il est spécial à la guerre et n’a rien de satisfaisant sous le point de vue de la colonisation.
La confirmation la plus concluante à notre pensée, résulte de l’exception même que nous sommes heureux de signaler. D’abord, nous devons à la vérité de dire que ce n’est de notre part qu’un vœu général, sans application personnelle; nous avons même rencontré beaucoup d’officiers fort distingués. Il est im-
possible de signaler çe fait , sans se rappeler de suite les noms de Duvivier, Lanaoricière , Perregaux, Morris, etc.... Ces noms, devenus à juste titre célèbres, sont la preuve la plus manifeste de la supériorité que donne à un officier le système que nous conseillons : le général Perregaux, que nous avons eu occasion de voir plusieurs fois pendant l’expédition de^ Constantine, était l’âme dirigeante deJ’armée ; il avait consacré sa haute intelligence à l’étude de l’Afrique. Sa mort a été pour l’armée , nous osons même dire pour la France, une véritable perte, et pour nous personnellement une véritable douleur.
Un homme qui ressemble beaucoup au général Perregaux, sous le rapport intellectuel, et qui pourtant vivait assez mal avec lui, c'est le général Duvivier. Le général Duvivier, nous ne craignons pas que l’avenir trompe- notre pronostic, est une des capacités les plus-remarquables de l’armée : simple lieutenant il y a huit ou neuf ans, commele général Perregaux et le général Lamoricière, il a appris la langue des Arabes, il a cherché à pénétrer dans leurs mœurs; brave jusqu’à l’héroïsme, dans les combats il se signale par son intrépidité, dans la paix par son énergie et sa sage intelligence des besoins, des mœurs de toutes ces peuplades soumises à son administration. On dit souvent que les grandes circonstances font les grands hommes; il est certain que le général Duvivier est l’une des révélations les plus éclatantes de la guerre d’ Afrique ;
ferme, absolu, il porte dans son regard le caractère de décision et d’autorité qui appartient au talent. Il sait beaucoup mieux commander qü’obéir : est-ce le sentiment instinctlif de sa supériorité? c’est probable, maïs c’est en tous Cas la cause certaine de l’espèce d’éloignement qui existait entre lui et le général Pcrregaux , Quoique tant d’analogies dussent les rapproelier. INoifs avons été à meme , par une singulière circonstance , d’observer à quel point il y avait mésîntelligenCe entre ces deux officiers supérieurs : nous étions à Hammam-Berda , à quelques journées de Bone, l’armée était en marche Sur Constantine; après avoir visité Guelma nous revenions joindre la colonne d’expédition : à Hammam-Berda nous trouvons le général Perregauxqui se dirigeaitsürMerdjezél-Ammaroti Mjez-Ammar. Il fait venir le commandant du camp d’ Hammam-Berda : « Vous n’enverrez à Bone, « lui dit-il , que les dépêches venant de Merdjhz-ël- « Ammar, sous le couvert de l’état-major; toutes « celles que vous ferait parvenir le colonel Duvivier ,
« vous en refuserez l’envoi , quand même il les défrclarcrait urgentes. Je vous défends de recevoir « aucun ordre de lui. » Cette prévision du chef d’état-major était l’indice le plus frappant de sa défiance du colènel. C’est qu’en effet celui-ci .avait le commandement du camp de Guelma et avait organisé ce commandement en une sorte de petite souveraineté d’où il' transmettait ses messages, ses ordres
avec une indépendance faite pour froisser une volonté aussi énergique que la sienne et à laquelle la hiérarchie commandait l’obéissance. Quoiqu’il en soit, le colonel Diivivier imprimait dans son cominandement la puissance de sa volopté et maintenait toutes les tribus environnantes dans la plus constante sécurité. La destination qui de Guelma l’appela à Oran à la tête du 24® de ligne était une faute , sa présence à Guelma étant beaucoup plus importante qùe dans l’ouest.
Les ennemis dans les parages de Guelma s’en réjouirent parce qu’il les contenait d’une main ferme et intelligente et arrêtait leurs intrigues contre nous, mais les Kabyles, nos alliés, furent frappés de consternation, s’il faut en croire quelques correspondances que nous avons tout lieu de croire exactes. Ces Kabyles, habitans des montagnes, industrieux et attachés au sol , ont déjà compris la grande mission de éîivilisàtion que la France accomplit en Afrique. Ils considéraient Duvivier comme l’apôtre de cette œuvre; il était pour eux l’homme juste et intelligent qui avait compris leurs intérêts, qui avait séparéd’i vraie de la bonne semence. La lettre ci-après, écrite par le scheik des Ouled-Faya, fera mieux connaître, que tout ce que nous pourrions dire, les sentimens que le digne colonel avait su inspirer aux tribus Kabyles dépendantes de Guelma . •
Après les complimens d’usage. . . .
iO.
« 11 nousest revenu, disaient-ils, que notre père nous « quittait. Touten nous soumettant à la volonté deDieu, « qui fait luire son soleil sur les bons comme sur les « méchans, nous déplorons ton départ, parce que nos « ennemis vont relever leur tête et chasser de n5tre U foyer la paix que tu avais su y ramener. Nous avons « appris que les grands de Constant! ne , qui sont les » amis d’Achmet , ont déjà résolu de nous accabler. & Quel crime avons- nous commis envers }e sultan d’ Alger pour qu’il nous enlève le père qu’il nous 6 avait donné? Lorsque tu ne seras plus àGuelma, « nous reprendrons les armes et nous nous serrerons U les uns contre les autres pour résister au brigan- « dage. Dieu seul peut dire ce qui arrivera ! » Duvivier est l’homme prédestiné en Afrique; il est le premier qui ait été compris des indigènes. Lui donner le commandement d’un régiment, c’était lui confier une besogne que tout officier de son grade peut faire; c’était méconnaître sa spécialitj^. Depuis, il a reçu le grade de maréchal-de-camp; c’est avec une joie sans réserve que nous nous réunissons à toute l’armée pour féliciter le gouvernement de ce choix et de plusieurs autres. Ils honorent l’armée en élevant des chefs qui par leur valeur et leurs talens ont conquis leurs grades et leur gloire. Les éloges que nous donnons à la haute intelligence du général n’entraînent pas au surplus une approbation aveugle de toutes ses vues , de tout son système : ce que nous
louons en lui c’est la vaste étendue de son esprit, c’est qu’il ait un système, sauf à discuter avec lui-même, ainsi que^nous l’avons fait, l’utilité, la convenance, l’applicabilité de telle ou telle théorie. Voici une indication de ses idées qu’une des conversations que nous eûmes avec lui a laissée dans notre souvenir ;
& La vie arabe , nous disait-il , est fort heureuse : & c’est le vague de l’imagination, c’est l’indépen- « dance. Croyez-vous qu’ils changeraient leur exis- « tence rêveuse contre la régularité monotone de nos i( villes, de notre société, contre nos commissaires « de police, nos impôts, notre système d’emprison- « nement pour la moindre faute? 11 est impossible « d’espérer une pareille conversion sans une tran» « sition plus ou moins insensible. La civilisation a « ses bienfaits, sans doute, mais elle gène la liberté « native , et c’est le premier sacrifice qu’elle doit se « faire pardonner.
L’alliance de quelques tribus , dispersées ça et « là, est peu durable. Le seul moyen de puissance « dans ce pays c’est le développement de forces im- « menses : quelques comptoirs isolés sur le littoral K ne seront que des prisons. Ce qu’il faudrait à l’A- « frique ce serait l’autorité d’un dictateur, maître « absolu, nommé pendant cinq ou dix ans avec un « blanc-seing : à lui seul la responsabilité, respon- « sabilité sérieuse, proportionnée • à la gravité des « intérêts qui lui seraient confiés. Dans ce système
« il suffirait d’un bon choix ; au moins il serait dé- « finitif et donnerait la fixité d’action : l’instabilité « des systèmes est inféconde. »
Ces idées , nous aurons occasion de les examiner bientôt. Elles suffisent quant à présent à prouver que voilà un homme qui réfléchit sur la colonisation : si d’autres esprits travaillent aussi, de cette collaboration inspirée par les lieux mêmes, pourrait naître un choc de pensées , de systèmes entre lesquels la raison ferait son choix. L’écueil d’une tentative nouvelle, c’est l’indifférence et la disette de pensées.
Il est une catégorie d’officiers qui méritent des reproches d’un autre genre , ce sont ces officiers de boudoirs qu’on appelle officiers d’état-major. Chose étrange ! Les officiers des différentes armes gagnent leurs épaulettes à la pointe de l’épée , et ils n’en contractent auc une forfanterie ; tandis que ces petits messieurs de l’état-major qui souvent doivent leur lieutenance à M. le comte ou à M™® la marquise fort bien en cour, affectent parfois des airs de hauteur et de fatuité déplacée dans un salon et bien plus à l’armée. Survient-il un léger engagement? Le bulletin delà bataille rédigé par eux n’oublie jamais leur nom : ce sont, à les en croire, des héros qui jouent leur vie sur tous les champs de bataille. Et puis mettez-les à côté de leurs camarades de l’armée, ils ne leur parleront p^s, ils ne les honoreront pas d’un regard; critiques auxquelles nous sommes soumis les premiers à recon-
naître des exceptions xis-à-vis d’un corps daps lequel nous comptons des amis. Au surplus ces reproches n’émanent pas de nous seuls : nous les recueillons dans l’armée; il faudrait briser cette ligne de démarcation qui sépare les officiers d’état-major et les aides-de-camp des autres officiers au point qu’il n’existe actuellement entr’eüx aucun lien; cette union il faudrait l’établir en changeant le mode d’admission à ces grades, en ordonnant par exemple qu’on ne pourrait les tirer que des différentes armes.
Nous n’abandonnerons pas cette série d’idées ^ans dire un mot encore sur l’uniforme militaire :
Nos troupes ont un costume fort incommode : ce shako qui charge la tête et empêche de courir ; cette giberne qui tombe dans les jambes et dans laquelle on ne peut pas prendre de «cartouches , ce sont-là deux parties importantes de l’habillement militaire. Elles étaient beaucoup trop gênantes pour n’être pas modifiées; aussi en Afrique à la giberne lourde et ridiculement placée sur les reins du soldat, a-t-on substitué une giberne en drap , fort légère , et fixée sur la poitrine à portée de ses yeux et de sa main. On a remplacé le shako par une petite casquette ’ à visière. C’est une fort heureuse innovation bien préférable à celle des casques en cuir. Il serait à désirer qu’elle fût adoptée définitivement en France. Les essais partiels qu’on en fait depuis quelque temps , en démontreront sans doute l’utilité pratique. Elle ne
conviendrait pas , avons-nous entendu dire, à notre climat pluvieux; c’est à nos yeux une erreur : les pluies, plus rares, il est vrai, en Afrique, sont pourtant beaucoup plus fortes ; et d’ailleurs, ces casquettes, en cuir si l’on veut, ou recouvertes d’une toile cirée, seraient parfaitement imperméables.
L’uniforme européen est en résultat assez malséant en Afrique; on lui a fait subir d’utiles modifications par pn mélange du costume oriental : nous avons d’abord le corps des spahis qui porte l’habillement indigène, puis celui des zouaves, composé d’un mélange assez bien opéré. Nous avons entendu blâmer ce costume par un motif politique ; il n’est pas digne de la civilisation, prétend-on , de la vdir copier les indigènes et se travestir en Arabes. Ceux-ci doivent ressentir un grand orgireil, sentiment auquel ils sont assez disposés, et regarder avec un certain mépris ces Européens, ces missionnaires du progrès et de la civilisation, qui pour premier témoignage de leur su périorité, commencent par abdiquer le caractère extérieur de leur nationalité et par se déguiser en Musulmans. C’est les exposer au mépris de ceux-ci qui n’admettent pas ainsi l’abandon des croyances, dont le costume est l’un des attributs : y renoncer c’est proclamer l’âbsence de foi, c’est perdre toute autorité morale dans leur esprit. — Ces raisons ont quelque force ; mais elles ne nous paraissent pas concluantes. D’abord elles n’ont pas cette importance politique
qu’on voudrait y attacher : les Musulmans savent allier à une foi très vive une très grande tolérance 5 ensuite ce n’est pas par le costume, nos députés nous l’ont déclaré, qu’on doit conquérir la considération. Une question d’habit ne sera jamais, quoiqu’on dise, une question politique, ce ne sera jamais qu’une question de garderobe, une question de cour quelquefois , mais d’honneur national, jamais. Cherchons à établir notre autorité morale sur une plus large base, signalons-la par de plus éclatantes démonstrations.
Le costume oriental est plus approprié au climat : il est plus logique que le nôtre qui n’a pas le sens commun, composé insigniliant d’une foule de petits vètemens inutiles , incommodes. Le vêteqient des Orientaux au contraire répond aux nécessités du pays : le turban, préservatif contre l’ardeur du soleil , la ceinture contre les refroidissemens et les dyssenteries. Ne rougissons donc pas d’avouer l’infériorité de nos habillemens mesquins, étriqués, gênans ; faisons cet aveu, qui doit peu coûter à notre amour-propre et adoptons une combinaison assez raisonnable, comme celle du costume des zouaves. Si l’on parle d’influence morale, cela en aura peut-être une ; ce sera d’effacer le signe extérieur de séparation entre les indigènes et nous, et d’opérer une fusion plus facile.
Les zouaves, légèrement vêtus, sont plus dispos au combat ; et ils mettent à profit cette disposition physique. C’est un corps admirable par sa bravoure ;
par allusion soit à leur agilité, soit à leur costume semi-indigène, on les a surnommés les chacals. Le corps de zouaves est composé d’indigènes et d’Européens. Les indigènes ne peuvent parvenir à i;n grade supérieur à celui de lieutenant. La nomination de Moustapha d’Oran au grade de maréchal-de-çamp est antérieure à l’ordonnance prohibitive, mais nous ne comprenons pas très bien la promotion de Jousouf au rang de lieutenant-colonel. Serait-ce qu’une ordonnance peut être annulée par une autre ? mais alors la première est insignifiante, car comme il en faut toujours une pour la nomination d’un officier , elle pourra toujours nommer un indigène par dérogation à la première disposition générale qui est comme non-avenue. Les spahis forment la cavalerie indigène, leS zouaves l’infanterie. Ceux-ci ont eu long-temps pour chef le brave colonel Lamoricière, jeune homme plein d’un courage bouillant, auquel il a dû son avancement rapide. Comme Duvivier il était lieutenant lors de la conquête ; comme lui il sait l’arabe ; mais plus jeune et plus ardent que le général Duvivier, il nous paraît avoir beaucoup moins le calme, le sang-froid, l’esprit de méditation qui font la capacité politique. On comprend que notre appréciation n’est que relative entre ces deux hommes éminemment distingués. Nous croyons davantage à l’avenir politique du général Duvivier ; voilà tout ce que' signifie notre parallèle.
Quoiqu’il en soit 5 les zouaves forment une légion d’élite. Ils s’étaient identifiés et personnifiés dans leur brave colonel Lamoricière. Dignes élèves d’un tel chef, ils avaient pour lui du fanatisme ; voici à cette occasion un trait assez curieux, tel qu’il nous a été rapporté : ^ ;
C’était au dernier siège de Constantine. Un officier supérieur se distingua entre tous : c’est Juchaud de Lamoricière, âgé de vingt-neuf ans, le plus jeune et l’un des plus braves colonels de l’armée. Chef du régiment des zouaves, corps d’élite, composé non de soldats, mais de héros qui ont tous et chacun vu la mort plus de vingt fois, Lamoricière est adoré de ses troupes. Sans morgue, bon et loyal camarade, il donne la main à tous, boit avec eux, est plutôt leur ami que leur chef et il est digne pourtant de ce titre par sa bravoure sans égale et par son mérite distingué : élève de l’École Polytechnique, il est fort instruit, a l’élocution facile et élégante; à cheval il est intrépide, téméraire jusque dans les plaisirs, saute les fossés en causant, et porte partout avec lui la preuve d’une fermeté invincible, d’une valeur involontaire et inorgueilleuse. C’est dans les combats qu’elle brille de tout son éclat. La veille de l’assaut de Constantine, le général Yalée le fait appeler :
a Colonel, c’est demain matin au point du jour que « nous livrons l’assaut; je vous ai réservé le poste « d’honneur : vous monterez le premier. Je suis sûr
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« de vous, mais êtes-vous sûr de vos hommes ?
« Général,' ils n’ont jamais reculé. — Je ne parle pas « de leur courage, je le connais; mais êtes-vous sûr « qu’ils vous obéiront aveuglément ? — J’en réponds. « — Eh bien, il faut qu’ils entrent sans tirer un seul « coup de fusil, et si à leur tête vous êtes tué ou « blessé, il faut qu’ils passent sur votre corps et vous « laissent là sans vous emporter. Le temps sera trop (( précieux. Pouvez-vous attendre ce sacritice de leur « courage et de leur dévoûmënt ? — Général, je vous « le promets. — » Le lendemain matin, le's zouaves, avant le lever du soleil, marchaient rasant la terre, en silence , portant devant eux une bourrée pour les cacher aux regards et au feu des ennemis : tout-àcoup Lamoricière , qu’ils croyaient auprès d’eux , s’écrie en agitant son épée : « A moi , mes amis, la « ville est à nous !» et le premier il plante le drapeau sur la brèche en criant : « Vive la France !.. » et il était seul, emporté par sa bouillante ardeur à plus de trente pas en avant des siens, l’épée à la main, la poitrine découverte , exposée à mille balles. Tous se relèvent, le suivent au pas de course ; ils se précipitent sur ses traces : deux minutes après, une explosion se fait entendre, le colonel est emporté à plusieurs pieds dans l’air et retombe eitseveli sous des monceaux de décombres. Les zouaves, fidèles à leur parole, ont le courage de laisser là leur colonel, leur atni, et pénètrent dans une muraille de mitraille et de
balles. De toutes parts les Français avançent et remplacent les morts, parmi eux le brave colonel Gombes; la ville est prise. Les zouaves ^'eviennent alor§ à la brèche et retrouvent leur colonel enterré sous la cendre et les cadavres. Ils le rendent à la vie et à la victoire !