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bon gré ou par la force des choses, tous ces hétêroglottes en vinrent à parler le plus élégant idiome. Les belles filles du Midi tentèrent les hommes du Nord; et les hommes du Nord plurent aux filles du Midi, car, étant des conquérants, ils formaient la caste dominante, plus puissante et riche, plus instruite, plus recherchée dans sa tenue, plus fringante et plus seigneuriale que la plèbe étrangère des pêcheurs ou caboteurs napolitains, des épiciers maltais, jardiniers sardes ou mahonais, des défricheurs espagnols.
Les deux éléments se mêlèrent. L'élément du Sud ou méditerranéen, les gens de Nice à Port-Yendres compris, reçut l'élément français septentrional et l'empêcha de périr, en même temps que, transformé lui-même quant à la langue, aux mœurs, aux idées, il devenait algérienfrançais ou, pour user d'un autre terme, franco-africain. Ce mélange continue avec plus d'elfer-
vescence que jamais. Français de France ou Français premiers-nés d'Afrique (la plupart de ceux-ci déjà métissés), Espagnols, Italiens et Maltais s'entre-croisent à l'inflni. Le jour n'est guère loin où pas un Européen sur dix ne pourra dire légitimement : « Je suis Andalou, Murcien, Castillan, Catalan, Sarde, Français, et je ne suis que cela ». Quant aux alliances entre Européens et Indigènes, il s'en conclut très peu.
L'Algérie reçoit plus d'Étrangers que de Français, c'est incontestable. Mais la France gagne incessamment par le fait des naturalisations, qui étaient de plusieurs sortes avant 1889. D'abord la naturalisation par choix, incorporant chaque année des centaines de personnes qui ont demandé leur entrée dans le peuple français; très peu le font parce qu'ils aiment la France, qu'ils lui sont reconnaissants de l'hospitalité qu'elle leur donne, du pain qu'elle leur tend, de la fortune qu'ils gagnent; presque tous sont guidés par l'intérêt, ils recherchent les fonctions auxquelles on n'admet que les seuls nationaux, les entreprises qu'on n'accorde pas volontiers aux forains, les honneurs, municipaux, les faveurs politiques, la croix d'honneur, la palme d'officier d'académie ou du Mérite agricole, les places d'employé de chemin de fer, le droit de pêche dans les trois milles' réservés entre le littoral qui est chose nationale, et la haute mer qui est à tous les peuples, etc., etc. Les Italiens tiennent le premier rang parmi ces naturalisés; après eux ce sont les Espagnols, puis les Allemands, puis les Maltais; sans compter quelques dizaines d'Indigènes chaque année.
Il y avait ensuite, à raison de quelques centaines par an, l'action des mariages mixtes. Si cent, deux cents Françaises perdent leur nationalité en s'unissant à des Etrangers, quatre, cinq, six cents Étrangères, surtout des Espagnoles, et principalement dans la province d'Oran, deviennent Françaises par leur alliance avec des Français.
Il y avait aussi le contingent des jeunes Espagnols nés en Algérie, quand ils arrivent à l'an du tirage au sort. En vertu d'une convention, ils servent dans l'armée française s'ils ne préfèrent servir dans l'armée « péninsulaire » ; de même qu'en Espagne les jeunes Français doivent opter entre l'une ou l'autre nation — l'abstention ne leur est pas permise. — Le grand nombre, sinon la totalité des Hispano-Algériens entrent dans les bataillons du pays qui les a vus naître; ils connaissent l'Afrique» ils l'aiment, ils vont s'y marier; l'Espagne, ils ne la connaissent pas, ils ne la verront jamais, elle n'est pour eux qu'un fantôme. Il se peut qu'elle tienne au cœur de leur père ou de leur mère (si leur mère est Espagnole), mais eux, jeunesse d'Oran, des bords du Sig, des plaines de l'IIabra, du grand plan de Mina-et-ChélilI, des coteaux d'A'in-Témouchent, des Steppes de l'alfa, aucune fibre de leur être ne vibre à l'appel de son nom. On n'emporte pas la patrie à la semelle de ses souliers; quand on la fuit, elle vous fuit aussi, mais on en conserve l'image vivante. Puis peu à peu cette image décroît, elle devient indistincte, elle s'efface comme dans un rêve; on ne la transmet pas à ses fils; ils savent d'où leur père est venu, de quel pays, de quelle province, peut-être de quel village, et ils parlent (encore pas toujours) la langue de ce