en comprenant ceux de la Tunisie
346 ALGERIE ET TUMSIE.
province d'Alger; 2 000 seulement dans l'antique Nuraidie, plus éloignée des ports d'Espagne. Nul colon d'une autre race ne vaut ces fiers hommes sobres, endurcis, ces alfatiers, ces bûcherons, ces défricheurs vivant d'une bouchée de pain, d'un ail, d'un oignon, d'un piment, d'un verre de vin, d'une gorgée d'eau. Con pan y ajo se anda seguro : Avec du pain, un ail, on valoin, disent-ils. En Afrique on sourit de pitié quand on lit ce qui s'écrit sur la paresse espagnole.
En se jetant sur cette rive, les Espagnols continuent sans y penser, la pioche et non plus le glaive à la main, la croisade que leurs pères avaient entreprise contre les Maures. Tripoli, Tunis, Bougie, Tlemeen, Oran, Mazagran, Mostaganem, Alger surtout, lieu de terribles désastres, ces noms sont glorieux et tragiques, dans l'histoire de l'Espagne. Oran fut longtemps castillane : entrés dans cette ville en 1309, nos cousins de Trans-les-Monts n'en sortirent qu'en 1792. Elle est, d'ailleurs, si près de l'Espagne, la cité d'où l'ardent Jimenes espérait conquérir tous les Maures! Du Djébel-Santo, qui porte un autre et plus beau nom, le Msabia des Arabes, ou le Lever de l'Aurore, on voit quand il fait beau les chaînes du littoral andalou, le Mulahacen (3 481 mètres), tète de la Sierra Nevada, et, non moins loin, le Tetico de Bacares (2 080 mètres), dans la Sierra de los Filabres.
Leur jeunesse virile sert dans notre armée, leurs filles s'allient volontiers aux Français, et les enfants s'absorbent sans peine dans la nation prépondérante. Leur langue n'est un obstacle qu'à demi. Une moitié d'entre eux ne parle point l'espagnol; si les Andalous et les Murciens sont d'idiome castillan, les Valenciens, les Catalans, les gens des Baléabes parlent en divers dialectes un langage qui ressemble intimement à nos patois d'oc, au limousin, au toulousain, au provençal. Que d'Espagnols auxquels on adresse en Algérie la parole en castillan et qui ne savent pas vous répondre dans l'idiome sonore ! En Oranie les Péninsulaires viennent d'un peu partout; Alger reçoit surtout des hommes du verbe catalan, des Valenciens, des Alicantains, et des insulaires de Minorque, colons parfaits, maraîchers modèles connus en Afrique sous le nom de Mahonais.
C'est surtout la province de Constantine, proche de la Sicile, de la Sardaigne et du pays de Naples, qu'habitent les Italiens, principalement sur le littoral. Corailleurs, pêcheurs, marins, jardiniers, négociants, entrepreneurs de routes et de travaux publics, terrassiers, mineurs, ils se fondent aisément dans la nation néo-française.
La province de Constantine a aussi la plus grande part des Maltais. Egalement nombreux dans la ville d'Alger, ces insulaires de Malte, Gozzo et Comino, soit d'une îlette et de deux écueils, ne fournissent pas de colons dans le sens élevé du mot. Sur les deux cents et tant de mille cultivateurs européens de notre Afrique Mineure, on compte fort peu de Maltais; on les trouve presque tous dans les cités comme bateliers, portefaix, bouchers, cafetiers, petits marchands. Par leur religion ils tiennent aux Français, par leur langue aux Indigènes, car, s'ils sont catholiques, ils ont pour parler maternel un arabe corrompu. Par cela précieux en Algérie, ils le sont plus encore pour nous dans la Tunisie.
LES COLONS. 347
Les 5 000 ou 6 000 Allemands, dispersés partout, se divisent entre les champs et les villes. Avec les Italiens ce sont ces excellents colons qui sollicitent le plus la naturalisation française. Ils ont ici un double tort : celui de trop boire et de ne point durer. L'ivrognerie les décime sous un climat fatal aux ivrognes, et comme ils se marient presque exclusivement entre eux, ou de famille allemande à famille alsacienne, comme ils ne s'appuient pas pour vaincre le milieu à des Méditerranéens tels que le Provençal, l'Andalou, le Mahonais, le Corse, le Sicilien, les morts dépassent ordinairement chez eux les naissances.
Du brassage de tous ces éléments européens est sortie la race des Franco-Africains, ou plus simplement des Africains, ou encore des Algériens.
Nés dans l'Atlantide et faits à son soleil, ils sont déjà plus nombreux que les Français et les Etrangers nés hors d'Afrique.
En 1832, l'on n'en comptait encore que 20 800;
En 1836, il y en avait déjà 33 300;
Et 72 300 en 1872;
Et presque 100 000 en 1876,
Peut-être 200 000 en 1886.
Vingt-trois ans après ils ont acquis la majorité, comme dit ci-dessus. L'avenir appartient à ces fils du pays, nés de sa substance et nourris de son air; mais il serait lamentable pour l'Algérie, pour la France, et pour la race entière des hommes, que cet avenir éclairât un cimetière où deux peuples dormiraient, le Berbère des adrars, des tamgouts et des acifs, l'Arabe des djebels et des oueds. 11 n'est pas dans le génie de la France d'écraser les enfants contre la muraille. Le Romain, l'Anglais, le Péninsulaire, ont détruit plus de peuples que nous; c'est là notre grande gloire, c'est leur grande honte d'avoir traîné tant de nations à la paix du Campo- Santo. Aimer les Indigènes, même s'ils ne veulent point se laisser aimer, c'est notre strict devoir, et ce sera notre honneur.
Nous les amènerons à nous en leur donnant notre langue. Le Kabyle n'y perdra que des patois sans livres. Et qui osera comparer à nos écrits ce qu'il y a de vraie pensée dans lidiome osseux, décharné, dur, prodigieusement guttural, d'ailleurs poétique, énergique, incisif et bref, dont le prophète Mahomet usait avec l'ange Gabriel, et l'ange Gabriel avec lui?
N'était la différence de religion, l'assimilation serait venue d'elle-même par la confusion des sangs. Le Français ne s'isole pas comme l'Anglais dans la haute citadelle de l'orgueil; il se communique volontiers aux peuples dits inférieurs. Quant à l'Espagnol du sud-est et du sud de l'Espagne, il diffère en réalité fort peu du Maugrabin; et de même, l'Italien du sud et le Sicilien dont le sol branle à la toux de l'Etna s'approchent fort de l'Atlantidien. Comment distinguer autrement que par la langue, la religion et le costume ce Valencien, ce Murcien, ce Malagueilo, des paysans arabophones de l'Oranie? C'est le même bronze du corps et du visage, le même œil noir, la même allure et démarche, la même dignité, la même endurance,
la même sobriété, et sans doute, sous le crâne, les mêmes idées, le même fatalisme, car, dit l'Espagnol,
Lo que ha de ser, no puede faltar.
C'est-à-dire : Ce qui doit être, ne peut manquer.
Mais si le chrétien, de moins en moins croyant, tolère de plus en plus les autres religionnaires, l'Islam encore aujourd'hui ne souffre point de partage. Faute de fusion par voie naturelle il nous faut donc asseoir les enfants indigènes à côté des nôtres sur les bancs de l'école. Des trois ternies de l'unité : un pays, une langue, une foi, deux combattront pour nous, la communauté de patrie et le règne d'un seul idiome. Quant à la foi des musulmans, le jour venu, elle déclinera. Dès que la jeune génération musulmane parlera le français, tout le reste viendra par surcroît.
En attendant ce jour, moins lointain, que les pessimistes ne le supposent, l'excédent de naissances ajoute chaque année des milliers d'hommes à la phalange néo-française qui conquiert maintenant par le soc la terre âpre à soumettre où nous avons combattu quarante ans.