‹ Algérie et TunisieChapitre 11 sur 107 · Olivier sauvage · texte numérisé non relu

Olivier sauvage

Ils éclairèrent le jour avec la lune, et la nuit avec le soleil; ils évoquèrent le feu du sein de la terre et attirèrent la foudre du ciel; ils allumèrent les eaux, changèrent en pluie froide l'incendie des forêts; ils firent parler les bêtes, marcher les arbres, bondir les montagnes : ainsi encore aujourd'hui le moindre imposteur soulève la foule ébahie des Africains par des tours de passe-passe.

Le Berbère émerveillé crut en ces serviteurs du Très-Haut. Chacun d'eux vit accourir des disciples : plus ou moins suivant le nombre et rincommensurabilité de ses miracles. La cabane du saint mendiant devint à la longue une chapelle, but de ziara ', parfois même une de ces zaou'ias qui sont en même temps monastère, école, auberge : l'auberge est à tous passants ouverte; qui veut y loger y loge et ne paye point; l'école enseigne la lecture du Livre, la grammaire de la langue du Livre, la Loi telle que les commentateurs l'ont tirée du Livre, et le Droit tel que le Livre l'a défini.

Voilà comment s'enflammèrent, en toute Atlantide, des foyers de culture arabe qui ne s'éteignirent point; mort le saint, son œuvre dura; on vint prier sur sa tombe, dans sa koubba, chapelle blanche; les fervents, les riches dotèrent la zaouïa, l'école et la médressa.

Or, doter la zaouïa, et la simple école de village où les enfants nasillent le Coran, et la médressa, qui est une espèce de faculté des lettres (et des sciences, ainsi qu'elles sont renfermées dans les quelques cents pages dictées par l'Ange), c'était prendre à la race des Berbères le meilleur espoir de son avenir; c'était jeter dans le moule arabe les plus intelligents de ses fils, les élever suivant les étroitesses du Coran, dans la langue du Prophète, et, plus tard, envoyer les moins casaniers d'entre eux au pèlerinage de La Mecque, c'est-à-dire les tremper à la source même de l'Islam. Comme nous disons depuis quelques années, en imitation des mots panslavisme, pangermanisme, pansaxonisme, panlatinisme, c'était faire des Atlantidiens les fanatiques du panislamisme.

Toutes ces causes agissant, le Maghreb s'arabisa : lentement, en raison inverse de l'altitude des montagnes et de l'éloignement dans le Désert.

L'effort des Espagnols n'arrêta pas cette silencieuse submersion d'un grand peuple ; pas plus que ne le fît l'effort des Turcs pendant trois cents ans de violence.

Et le Français vient à peine d'y mettre un terme. Brouillant Arabes et Berbères en un seul et même peuple, croyant ingénument que les Berbères sont des Arabes, la France a même consommé la dénationalisation de mainte peuplade kabyle en forçant les plus vieux héritiers du sol, les fils des chevaucheurs qu'entraînait Massinissa dans ses charges furieuses contre les Carthaginois, à pratiquer la langue des cavaliers qu'Okba, fils de Nafé, lançait contre les Grecs et contre les Numides.

VII. Les Turcs. — Les Espagnols précédèrent les Turcs en Atlantide, mais ils n'y furent 1. Pèlerinage.

point heureux; c'était pourtant l'époque oii la Fortune souriante échangeait avec eux contre quelques centaines de cadavres d'aventuriers ce qu'il y a de plus beau dans le monde, l'Amé- . rique chaude, d'ailleurs neigeuse en ses pâramos'.

Io05 les vit maîtres du « Port Divin » des Romains, du « Port Grand » des Arabes, de Mers-el-Kébir, dix-sept années après leur entrée à Grenade; la ville éternellement regrettée par les Africains.

C'est que l'Espagne n'avait pas voulu seulement jeter les Mahométans à la mer. Ce ne lui était pas assez de s'être intégralement reconquise, de « Tolose au Guadalete ». Pour l'orgueil de son nom, pour l'apaisement de sa rage, pour la plénitude de sa vengeance, elle souhaitait àprement de les chasser aussi de l'Afrique, même de toute la Terre, et que nulle part on ne pût dire : « Hay Moros en el pais!' » sur tout l'orbe dont Christophe Colomb venait justement de dévoiler la rondeur.

Puis comment oublier le Maure quand le Maure n'oubliait pas l'Espagnol, et qu'avant d'y être confirmé par le Turc et le renégat, il piratait déjà sur la côte péninsulaire? Œuvre utile, puisque de chaque voyage il revenait plus riche de biens, parfois avec de belles flUes qu'il unissait de force à son sort, et des hommes qu'il gardait, ou vendait comme esclaves. Œuvre pie, puisqu'il égorgeait les ennemis du Dieu unique. Œuvre délicieuse, puisqu'il se vengeait sur les Chrétiens du million davanies souffertes par les Musulmans en Espagne.

1509 compléta le travail de 1305. Oran, la voisine de Mers-el-Kébir, en face d'une coupure de rivage ouvrant un chemin vers l'intérieur du pays, Oran se rendit à l'armée du cardinal Jimenez de Cisneros, homme d'idées, homme d'action, homme d'épée, grand homme pour tout dire, passionnément Espagnol et passionnément catholique. Quand il vit sa victoire : « Que la gloire, dit-il, en soit à vous, Seigneur, et non pas à moi ! »

Désormais Castille et Léon augmentés d'Aragon avaient le pied sur l'Afrique et pouvaient la conquérir toute à l'encontre du Maure.

Mais, mal inspirée, mal conseillée, l'Espagne fit ici pendant près de trois siècles ce que la France a fait pendant dix ou douze années : elle crut aux chimères de l'occupation restreinte.

Au lieu de pousser hardiment sa pointe, d'Oran, vers le Maroc, l'Algérie, le Désert, elle se dispersa sur la côte; elle prit en 1309 Bougie, port aussi « divin » que celui de Mers-el-Kébir, au pied de la fourmilière d'hommes du Jurjura et du Babor; elle bâtit en 1510 un fort sur l'une des roches qui gardaient assez mal contre la haute mer l'anse d'El-Djézaïr, l'Alger dont personne alors ne devinait le grand destin; ce fort, on l'appela le Pegnon, ce qui veut dire en espagnol ^ le Grand Rocher ou le Haut Rocher.

Le Turc entra par trahison dans cette El-Djézaïr, dès 1316, quand lo grand maître des <;ouleurs, le soleil d'Afrique, n'avait pas encore doré les pierres du Pegnon.

1. Hautes plaines très froides, peu habitées, presque inhabitables.

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