‹ Algérie et TunisieChapitre 16 sur 107 · Cette autre main, c'est Oran · texte numérisé non relu

Cette autre main, c'est Oran

i. Jerez.

Pendant ses marches militaires il ressemblait à l'empereur Titus, qui ne voulait perdre aucune de ses journées. N'importe laquelle d'entre elles était marquée par une ou plusieurs exécutions. Deux hommes le précédaient, rapides ministres de sa volonté. Sur un signe du maître, l'un, Ismaïl, coupait les têtes au j-^atagan; l'autre, Soliman, fendait les ventres en croix, de deux coups de rasoir. Le soleil brillait sur les cous tranchés, sur les entrailles et Tchakeur- Bey marmottait sa prière sur chaque grain de son chapelet.

Et s'il arrivait que pas un supplice n'eût réjoui la matinée : « Soliman, disait-il, ton rasoir n'a pas déjeuné aujourd'hui; et toi, Ismaël, ton sabre non plus n'a pas déjeuné! » A quoi ils répondaient : « Non, ô notre maître, ô notre sultan! » Alors lui : « 0 mes enfants, je vous promets, moi votre père et sultan, moi Tchakeur, qu'avant le soir vos tranchants auront dîné : ce que je leur donnerai, c'est de la chair arabe! » « Que Dieu soit avec toi! » répondaient Ismaïl et Soliman.

Constantine, où commandait Tchakeur, Turc d'Asie, régnait sur le pachalik de l'Est; Oran régnait sur le beylik de l'Ouest : sitôt prise aux Espagnols, elle avait succédé à Mascara, ville que Mazouna la berbère avait précédée comme capitale. Au centre, à vingt lieues des palais et des casernes de l'Odjac, le bey du jMilieu, dit bey du Tittéri, demeurait dans la fraîche Médéa. Tous les beys de ces trois beyliks ne furent pas des Tchakeur, mais presque tous jugèrent aussi sommairement que lui. Fidèles au dicton né de leurs- cruautés en Afrique, ils traitèrent de « Turc à Maure » les tribus dont ils avaient la garde. Aussi, quand la flotte de Toulon débarqua l'armée de 1830 elle apportait en Atlantide, non l'esclavage, mais la délivrance.

1830 fut une heureuse année pour la France, qui vit s'ouvrir un nouvel et vaste horizon. Nous étions alors perdus dans la contemplation de nous-mêmes; nous mâchions à vide le ttérile souvenir de nos « victoires et conquêtes»; nous n'admirions que Paris, son luxe, ses plaisirs, ses théâtres, ses modes, ses ridicules, ses excentricités, ses travers.

Dès qu'Alger eut ouvert ses portes à l'une de ces vaillantes armées qui sortent de la nation frivole, il fallut prendre souci des Arabes et des Berbères, songer au Tell, aux oasis, au plus grand des déserts, aux routes du pays des Noirs, à tout ce qu'exige de semence, à tout ce que réclame de culture, k tout ce que promet de moissons la terre qui nous convie à régner en Afrique. Car, par l'Algérie, nous entamons au plus près ce vaste continent barbare, trois fois plus grand que l'Europe, cinquante-cinq fois plus grand que la France.

Déjà même un peuple français grandit sous les méridiens de Bayonne, de Toulou.se, de Perpignan, de Nice, de Florence au milieu du rivage septentrional de la terre dont les derniers secrets se découvrent. Ce peuple expansif, audacieux, est né pour soumettre à notre idiome toutes les montagnes du Tell, toutes les roches, tous les sables, tous les palmiers du Sahara; puis, au delà des solitudes enflammées qui séparent le pays des Visages bruns du pays des Visages noirs, il a déjà rais la main sur des royaumes du Soudan central, du Soudan maritime, et, au delà, sur l'immense Congo. C'est ainsi que la France, fanée en Europe, refleurit en Afrique.

Certes, ni l'amiral, ni le généralissime, ni personne sur la flotte de la Conquête n'imaginait que ce départ de navires était pour l'Afrique un tournant de l'histoire, pour les Algériens une origine, et pour la France l'aurore d'une épopée que chaque siècle fera plus légendaire, bien qu'elle soit contemporaine d'un roi trop prudent, d'une bourgeoisie sceptique et d'un parlement bavard.

L'État français lui-même n'avait aucune conscience de la lourdeur des destins qu'il allait soulever. 11 voulait avant tout se venger de quelques arrogances du Barbaresque et d'un coup d'éventail au consul de France; moins que cela, d'un geste brusque du bey des beys dont la main colérique agitait un chasse-mouches.

Il n'y avait pas que l'insolence de l'Odjac; il fallait punir aussi celle de l'Angleterre par la démonstration du mépris où l'on tenait la rodomontade anglaise. Le gouvernement de Charles X y pourvut, qui sut traiter Albion fièrement.

Les Anglais avaient la prétention de retenir à Toulon la flotte impatiente; ils nous interdisaient la prise d'Alger en vertu de leur droit souverain sur tout l'univers. L'Afrique n'était-elle pas à eux, comme l'Amérique, l'Asie, l'Océanie, et les Iles?

Seize ans plus tard, en 1846, quand déjà l'Algérie était conquise, le Maroc humilié, Abdel-Kader réduit à rien et près de se rendre, l'Angleterre étant unie à la France par les liens de r « entente cordiale », le premier ministre anglais Robert Peel osa prononcer ces paroles cyniques en plein parlement de Londres : « L'Angleterre n'exige pas actuellement l'évacuation de l'Algérie par la France, parce qu'un des partis politiques français se servirait de notre ultimatum contre Louis-Philippe, dont la dynastie serait alors menacée par la révolution. Nous n'avons pas retiré les notes envoyées au ministère Poligriac et renouvelées au pouvoir issu du mouvement de 1830. Notre consul d'Alger n'a point demandé l'exequatur : il est toujours accrédité auprès du Dey. La prudence et notre bon vouloir pour le gouvernement français nous font seuls la loi de ne point user de notre droit, qui ne saurait être prescrit; d'ailleurs nous n'attendons que le moment favorable pour demander à la France l'évacuation de l'Algérie. — Alliance admirable que l'filliance anglaise, disait un jour le prince de Metternich. C'est celle du cheval et de l'homme, et l'Angleterre n'est jamais le cheval! »

Les ministres de Charles X n'étaient pas ceux de Louis-Philippe; fermement, même impertinemment, sinon avec une nuance d'injure, l'Angleterre fut invitée à montrer sa force, et la flotte, enflant au vent ses voiles, partit en allégresse pour le Midi.

Elle portait dans ses flancs la victoire, mais le conseil en était absent; on se jetait dans une aventure sans en avoir calculé l'avenir. La France ne se disait pas : « Je vais tenter aujourd'hui quelque chose de grand. J'ai perdu l'Amérique, je veux essayer de l'Afrique, gravir l'Atlas et voir au delà; car mon néant me pèse. J'entends des paroles, je ne vois jamais d'actes! »

Le conseil était absent, la folie présente, s'il est bien vrai que l'escadre fendit le flot, non pour faire de la Méditerranée un lac français, du moins un lac latin, mais pour diviser la côte barbaresque entre les nations de l'Europe. Est-il possible que le vertige habite assez en nous

pour que nous ayons médité d'ofTrir Oran à l'Espagne, Arzeu à l'Angleterre, Ténès au Portugal, Bougie aux Napolitains, Djidjelli aux Toscans, Stora aux Sardes, Bône à l'Autriche? Nous n'aurions gardé qu'Alger; et pas même Alger, si les conseillers de Louis-Philippe, hallucinés comme ceux de Charles X, avaient réussi dans leur projet de donner notre jeune conquête à Méhémet-Ali, pacha d'Egypte; ou si ceux de Napoléon III étaient parvenus à mettre debout le « royaume arabe » dont Abd-el-Kader aurait été le premier vice-roi.

IX. La prise d'Alger. — Magnifique était l'escadre qui voguait sur la mer d'azur dans les derniers jours du mois de mai 1830, à l'une des époques de l'année où cet azur est le plus rarement déchiré par le « charpentier majorcain ». Il le fut pourtant, et la flotte dansa sur les vagues; même elle fut renvoyée vers le nord par une fureur de vent, et il sembla que la tempête sauverait encore une fois le repaire des capitans-pachas, menacé comme il ne l'avait jamais été, par plus de 100 vaisseaux de guerre avec 347 transports, 27 000 matelots, 36 000 soldiits.

C'est quand nos navires approchaient du rivage que, les vents s'étant insurgés, l'amiral donna l'ordre de remonter vers le septentrion. Partis le 25 mai de Toulon, quand se leva l'aube du 31 on était en vue du cap Caxine, l'un des promontoires que le massif de la Bouzaréa plonge en mer à l'occident d'Alger. A toucher le but, il fallut le fuir, l'esprit troublé par le souvenir des armadas espagnoles brisées sur cette côte maudite.

Mais il n'était pas besoin de retraverser toute la Méditerranée pour rassembler en lieu sûr la flotte et le convoi disséminés par l'orage. A moins de moitié chemin de la France, juste au nord du siège de l'Odjac, s'élève une île espagnole, ou plutôt catalane, appelée Majorque ' de ce qu'elle dépasse de beaucoup en grandeur les autres terres de son archipel des Baléares; l'immense baie de Palma l'échancre au Sud, à l'abri du vent du Nord, de la « tramontane », qu'arrête une haute sierra.

Heureusement ralliée dans la baie de Palma, la file des navires en repartit le 10 juin, et le 12 le mont d'Afrique lui réapparut. Elle ne cingla point vers la rondeur de baie quatre fois exécrée par les Espagnols. Laissant à l'orient le sable hostile où l'IIarrach mêle en hiver sa bourbe au sel transparent et mobile, elle passa majestueusement devant Alger « la bien gardée, la guerrière, la blanche, la sultane, la favorite », puis s'arrêta de l'autre côté du mont, dans une autre courbe de la mer littorale.

Le 14 juin l'armée débarqua sur la plage de Sidi-Ferruch, dont nous savions depuis 1808 qu'il vaut mieux aborder là qu'ailleurs pour assaillir Alger.

Napoléon I" avait médité d'envahir l'Afrique du Nord, comme en fait foi l'article V du traité secret de Tilsitt entre la France et la Russie : « Les villes de l'Afrique, telles que Tunis, Alger, seront occupées par les Français, et, à la paix générale, toutes les conquêtes que les Français auront pu y faire pendant la guerre seront données en indemnité aux rois de Sicile

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