‹ Algérie et TunisieChapitre 2 sur 107 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

I. L'Alger des Igâouaouèn. — « Comprenez, ô vous qui savez comprendre! L'El- Djézaïr, l'Alger des Igâouaouèn est tombée. Ce qui arrive aux Aït-Iratèn ne s'était jamais vu depuis le conmiencement du monde! »

Dans sa douleur, ainsi chantait en 1857, l'homme d'Azouza, poète' berbère, quand les Français assirent leur camp sur la crête des Aït-Iratèn, là où ces montagnards avaient leur marché, leur champ du conseil, leur lieu de réunions tumultueuses, même sanglantes, leur place d'armes, le centre de leurs forces d'attaque et de résistance. Jamais le Romain n'y avait dominé; ni l'Arabe, ni le Turc. On méprisait de là-haut le fond du Sébaou, la vallée du nord où les conquérants passaient et repassaient; on vénérait au sud les murs, les tours, les bastions du grand Atlas neigeux des Kabyles, le Jurjura' que les Latins avaient appelé Mont de Fer.

Tout cela, le Roumi d'au delà des mers venait de le violer et le Jurjura libre était devenu la Montagne esclave!

Les Igâouaouèn du chant d'Azouza, c'était la confédération de tribus, disloquée maintenant, dont les Arabes ont défiguré le nom en Zouaoua, comme nous-mêmes nous avons transformé les Zouaoua en Zouaves, alors que nous créâmes avec des contingents indigènes les fameux régiments qui furent d'abord mixtes, puis entièrement français.

Les Aït-Iratèn sont les Beni-Raten des Arabes, fédération aujourd'hui brisée qui s'agitait,

1. On affirme que Jurjura, et non pas Djurjura ou Djerdjera, est la vraie forme du nom, la forme berbère.

avec l'impatience et rindisciplinc du Berbère, dans la confédération plus vaste des Zouaoua.

Et l'El-Djézaïr des Igâouaouèn, la A'ille d'Ichéraouièn, c'était, dans la bouche des arabophones du bas pays, le Souk-el-Arba ou le Marché du Quatrième jour de la semaine, le Marché du Mercredi. C'est aujourd'hui le Fort-National ', 1" « épine dans l'œil de la Kabylie », « le Fantôme blanc ^ qui dit à la Montagne : « Souviens-toi! »

En posant leur camp, puis en plantant leur ville du Fort-National à la place d'Ichéraouièn abattue, sur le plateau brusquement incliné de Souk-el-Arba, à 916 mètres au-dessus de la mer,

La erète des .\U-lialèn. Fort-National.

les Français achevaient la conquête de l'Algérie. Ils étaient maîtres de l'Atlas oriental, du Bas- Atlas, par opposition au Haut-Atlas, au Déren du pays marocain.

Il leur manquait encore à l'ouest le pays de Tunis, et à l'est le Maroc, le sublime pilier qui d'après les anciens portait le poids du monde; mais la Tunisie, Tell, Steppe et Désert, nous a coûté depuis moins de sang que mainte citadelle des Kabylies ou mainte oasis des Saharas : les Tunisiens se sont courbés devant nous sans trop de résistance en 1881 : puis les Marocains ont reconnu l'hégémonie politique de la France en 1909.

C'est donc en 1837, par la prise du saint des saints des Iratèn, que finit la guerre algérienne qui durait depuis 1830, tantôt là, tantôt ici, tantôt partout à la fois.

Avant de devenir française, ou plus véridiquement franco-berbéro-arabe, l'Algérie avait porté quatre jougs : elle avait obéi au Punique, au Romain, à l'Arabe, au Turc. Entre le Romaia et l'Arabe, le Vandale, puis le Grec, l'avaient passagèrement enchaînée.

1. De 185" à 1870 son premier nom français fut Forl-Napoléon.

2. Fantôme blanc : de ce que, vu de loin, le fort est lilanc, sur le vert et le gris des coteaux et des monts.

DE L'AUROHK DE L'IIISTOIP.E A 1837.

II. Les Carthaginois. — Carthage procéda de cités phéniciennes parlant un langage sémilique, frère du chaldéen, de l'hébreu, de l'arabe. Parmi ces cités brillaient Tyr et Sidon, les deux villes perverses qui « seront traitées avec rigueur au jour du jugement ».

Hommes de la racine du Liban d'Asie, ces Phéniciens vinrent s'établir à la racine de l'Atlas d'Afrique; non pour y semer le froment, greffer l'olivier, planter le Cguier ou la vigne. La Phénicie était alors ce qu'est présentement l'Angleterre. Le commerce était sa loi, sa foi, sa vertu, son droit, son génie.

Une de leurs colonies, faite de Sidoniens, naquit, à côté de plusieurs autres, sur la rive aujourd'hui tunisienne, littoral alors très découpé :

le golfe-lac, l'étang de Tunis avait, en ces temps reculés, plus de profondeur, plus d'amplitude que mainte" nant, et le fleuve Makarat, notre Medjerda, n'avait pas encore empâté des caps, uni des îlots, comblé des baies autour de sa vagabonde embouchure.

Vers 900 ou 850 ans avant le Christ, l'héroïne de Virgile, la demi-fabu- leuse Didon, amena des Tyriens parmi ces Sidoniens; la colonie accrue

s'appela désormais Villeneuve ou Villenouvelle; ce qui se disait en langue phénicienne Kiryath-Hadéchat ou, plus brièvement, Kartadach : d'où la Carthage des Latins.

Au bout de quelques siècles Carthage devint comme un New-York, un Londres, un Liverpool trafiquant avec tout le monde connu; elle envoyait des pionniers de découverte, elle installait des hommes de comptoir sur toute rive accessible à ses navires, elle soudoyait des mercenaires pour défendre ses entrepôts, et, tantôt achetant, tantôt guerroyant à l'aide de sa « légion étrangère », elle finit par présider aux destinées de l'Afrique du Nord, de l'Espagne, de la Corse, de la Sardaigne; — de la Sicile aussi, où l'attendait le destin : pour son malheur elle y rencontra des Romains aptes au javelot parmi des Grecs aptes à la lyre.

Malgré l'audacieux génie d'Annibal, Carthage succomba, par la force des obscurs décrets du sort, et parce que la caste des marchands ne prévaut jamais éternellement contre la race des laboureurs; or la ville du Tibre était rustique, tandis que la voisine du Makarat était boutiquière.

Carthage : les ports antiques.

Photo tTarriguus. Tunis.

Le domaine africain de Carthage commençait à la frontière des Hellènes de la Cyrénaïque et ne finissait qu'à la mer Océane. Il embrassait donc ce que nous appelons aujourd'hui la Tripolitaine (sans le plateau de Barka), la Tunisie, l'Algérie et une part du Maroc : soit presque tout le Tell avec ses Steppes et un mince liséré de Sahara.

Quel fut, au vrai, le labeyr de Kiryath-Hadéchat, mère d'Annibal, dans la rude immensité de l'Atlas? Qu'y trouva-t-elle, qu'y détruisit-elle, qu'y remplaça-t-elle? Qu'y versa-t-elle de son être, de son esprit, de sa langue, dans la race qui vivait là depuis des siècles, après confusion et fusion d'éléments africains, européens, asiatiques, car les Numides, nos Berbères, avaient déjà tous ces sangs dans les veines?

Nous ne lé saurons jamais bien. Ce que nous n'ignorons pas, c'est que la langue punique acquit un beau domaine sur la AJedjerda, sur la Seybouse et, plus au sud et plus à l'orient, dans la Zeugitane et la Byzacène, jusqu'à toucher les Grecs de la Pentapole ' par delà le pays des Lotophages. Elle y vivait encore cinq cent cinquante ans après la ruine de Carthage, quand saint Augustin évangélisait dans le Tell oriental, où résonnaient alors trois idiomes : celui de Massinissa, celui d'Annibal, celui des Scipions.

Le plus vieux des trois sur ce sol antique était la langue de ce Massinissa, jeune vieillard de quatre-vingt-huit ans qui, sans selle, presque sans frein, lançait son cheval barbe au plus épais des bataillons carthaginois. Impitoyable ennemi du Punique, il aidait le Romain et, croyant servir son peuple, il forgeait pour lui les maillons de l'esclavage. La langue d'Annibal était le phénicien, tel que l'avaient fait dix siècles d' « africanisme ». C'est en latin qu'un Scipion commandait larmée de Romains et de Numides qui vainquit Annibal à Zama, bourgade encore énigmatique dont aucune borne milliaire, aucune dédicace, aucune inscription ne nous a révélé le sito^; en latin aussi qu'un autre Scipion mena ses Italiens et ses Africains au dernier assaut de Carthage. Mais déjà Rome n'était plus Rome; elle préférait Athènes à la ville aux Sept-Collines (comme aujourd'hui maint Français, l'Angleterre à la France); et c'est en grec- que, devant les flammes de Carthage, le général romain s'épouvanta de l'avenir de Rome.

Ville nouvelle, si vieille déjà, Kartadach brûlait, d'un feu qui séchait à la fois le sang de la défaite et celui du triomphe. Scipion Émilien trembla pour les fils de la Louve, et deux vers d'Homère tombèrent de ses lèvres :

Eduexai ^;jiap St' âv i:ot' oXwXÎ) 'IXioç Ipv), Kat Hpiaixo; xx\ Xao; ÈujijJLsXîto ripiâjAOïo.

« Un jour viendra où périront Ilion la sainte et Priam et le peuple du vaillant Priam! » III. Les Romains. — Les Romains prirent la Carthage carthaginoise en l'an 146 avant

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