‹ Algérie et TunisieChapitre 30 sur 107 · L'ILE DE L OCCIDENT · texte numérisé non relu

L'ILE DE L OCCIDENT

I. Pourquoi ce nom d'Ile de l'Occident. — La chevauchée de Sidi-Okba le mena d'outre en outre ; il courut depuis le sable de la Syrte, mouillé par l'ascension de petites marées, puis séché promptement par le vent désertique, jusqu'à la plage où la grande mer extérieure se courbe en vertes volutes. Il vit donc, et comme lui ses Arabes, tout ce long pays des Berbères dans une vision rapide; partout il le trouva merveilleusement pareil, et n'ayant d'autres différences que du plus au moins : ici des monts plus hauts, et même neigeux en été, là des torrents plus secs, ailleurs des steppes de plus ample horizon, et tantôt la forêt, tantôt la calvitie blanche, terne, jaune ou dorée. Mais à l'est, au centre, à l'ouest, c'était bien partout et toujours un lîlad-ech-Chems ou PaA's du Soleil ayant à son sud un Blad-en-Nar ou Pays du Feu ; c'était également un Blad-ez-Zitoun ou Pays de l'Olivier ayant à son nord un bahar, une mer toute bleue.

Ainsi, à l'orient, au plus près de La Mecque, la mer; à l'occident, au plus loin du « lieu de la prière », la mer; au nord, en face de l'Impie, la mer; au sud, vis-à-vis des Noirs inconvertis encore ou convertis, une autre immense expansion d'air et de lumière, une mer aussi, mer fausse, ardemment désirée, puis passionnément maudite quand le mirage, reculant autant qu'avance le voyageur, évoque une eau surnaturelle, telle que l'homme n'en vit jamais de si fluide et si transparente. Au loin s'élèvent des monts; plus loin d'autres monts, et l'on dirait des îles : ce Sahara est comme un Qçéan. — D'où quatre ondes, sur quatre rivages, et quatre déserts autour de ce Jardin des Oliviers : à l'est, à l'ouest, au nord, le désert, bruyant, vert ou bleu, la mer ; au midi le désert fauve et muet, le Sahara fait de hamadas ou plateaux pierreux, d'aregs ou massifs de dunes, et d'oasis.

(Jette île, plus inaccessible encore au midi que sur la rive du septentrion, qui est un littoral perfide où des vents soudains brassent une vague courte, les Arabes, qui venaient de la Syrie et de l'Egypte, c'est-à-dire de l'Orient, l'appelèrent et l'appellent encore le Maghreb ou

Moghreb, en français le Couchant ou l'Occident. Ils y distinguent trois Couchants : le Couchant le plus rapproché, qui est la Tunisie; le Couchant du milieu, qui est l'Algérie; le Couchant le plus éloigné, qui est le Maroc. Mais dans leur esprit ces trois Occidents ne sont pas trois pays différents : tout cela, c'est l'île de l'Ouest, l'île de l'Occident, le Gharb, le Maghreb. Nous Français, nous savons comme eux et mieux qu'eux que les trois Couchants se ressemblent par le sol, les plantes, les animaux, les races d'hommes, la communauté d'histoire, les mêmes fatalités d'avenir. L'Algérie n'est qu'un embryon : en son plein développement elle aura le Maroc dans ses limites, il nous appartient déjà politiquement avec l'assentiment de l'Europe; elle sera devenue l'Afrique du Nord ou l'Afrique Mineure.

Ce n'est pas tout, bien loin de là : notre Atlantide est le « portique d'un monde nouveau », l'avenue menant des palais de la blanche Marseille aux huttes coniques des Nègres du Soudan. Avenue d'abord souriante, mais, le Tell franchi, dans le Sahara, c'est un chemin soleilleux, sablonneux, pierreux, accablant, altéré : le Touat, longue allée de sources, de palmiers, de villes, de ksours ou bourgs emmurés; l'Ahaggar ou Hoggar, massif d'environ 3 000 mètres ayant, dit-on, quelques petites neiges en hiver, des fontaines, un peu d'eau courante; l'Air, qui tend vers le lac Tchad; l'Adrar qui tend vers le Niger. Tous ces pa)^s nous appartiennent déjà", l'évocation ou l'entretien des « aïouns », le soin des puits, les réservoirs maçonnés, les barrages à l'étranglement des oueds, les plantations, les palmiers, les caravansérails diminueront les souffrances du voyage au Pays des Noirs; enfin et surtout le chemin de fer transsaharien unira de plus en plus le Maghreb au Soudan.

IL Étendue de l'Ile de l'Occident. — Au cap qui fait limite entre la Tripolitaine et la Tunisie on a devant soi, droit au nord, la ville de Civittd Vecchia, port de Rome; on a derrière soi, droit au midi, par delà le Sahara, des rivières coulant à l'est vers le Tchad, à l'ouest vers le Niger; puis, toutes ces rivières passées, c'est le Congo français et le Congo à demi français qui se nomme Congo belge. Ce Ras-Adjir, frontière de Tripoli, est entre U et 10 degrés de longitude orientale, et le Bani, borne méridionale du Tell marocain, tombe en promontoires dans la mer Océane par environ 13 degrés de longitude occidentale : là l'on n'a pas de terre devant soi, quand on regarde le nord; l'Ibérie et l'Irlande sont au levant de la ligne tracée de ces caps au Pôle Boréal, et l'Islande au couchant de cette ligne; derrière, droit au midi, on l'a d'abord le Grand Désert, puis le Sénégal et le Niger français, puis on retombe sur l'Atlantique, chez les nègres anglophones de Libéria.

Il y a donc environ 22 degrés de longitude entre le terme oriental et le terme occidental du Maghreb; ce qui donne à l'Ile de 1 Ouest plus de 2 200 kilomètres de longueur, soit à peu près l'écart entre Paris et Saint-Pétersbourg ou entre Paris et Athènes; mais sa largeur est de six à dix fois moindre, et l'on compte tantôt 3o0, tantôt 300, ou 250, ou 200 kilomètres seulement du flot de la mer jusqu'au pied méridional de l'Adrar Idréren ou Monts des Monts, qui est l'Atlas. Voilà pourquoi le Maghreb, son Sahara mis à part, ce qui est proprement « l'Ile », ne dépasse

LILE DE L'OCCIDENT.

que de 12 à 13 millions d'hectares notre France dont la plus extrême dimension suivant le méridien n'atteint même pas 1 000 kilomètres.

On peut estimer ' son étendue à 65 millions d'hectares, en y comprenant le versant méridional de l'Atlas désertique jusqu'aux lieux où la nature du Désert commence à l'emporter visiblement sur celle du Tell et des Plateaux d'alfa qui se partagent le Maghreb à surfaces inégales. L'Algérie, telle qu'elle s'arrête à l'ouest, c'est-à-dire le pays compris sur la Méditerranée entre le cap Adjir, du côté du soleil levant, et l'embouchure du Kis ou Adjeroud, du côté du soleil couchant: l'Algérie (pour ne pas dire : Algérie-Tunisie, nom violemment contraire à la nature

Le mirage, reculant autant qu'avance le voyageur, évoque une eau surnaturelle

même des choses) comprend environ la moitié, ou peut-être un peu plus de ces 65 millions d'hectares, l'autre moitié étant domaine marocain : elle est un peu plus longue que le Maroc, mais elle est moins ramassée, et son djebel du sud, deux fois moins haut que celui du « Plus Extrême Ouest », sépare beaucoup moins nettement son Tell de son Sahara.

in. Comment est faite l'Ile de l'Occident. — On la divise naturellement en Tell et en Steppes ou Landes ou encore Hauts-Plateaux.

Le Tell diffère du Steppe en ce qu'il est plus ouvert aux brises pluviogènes; bordant la mer, il monte avec ses vallées, ses vallons, ses défilés, jusqu'à des crêtes au delà desquelles il n'y a que de rares gouttes de pluie dans les vents sortis de l'abîme céruléen. Ces crêtes franchies, qui

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